Bertrand de Jouvenel (1903-1987)

Biographie en résumé

Né le 31 octobre 1903, fils de Henry de Jouvenel, sénateur et ambassadeur français radical-socialiste mais de tradition familiale catholique et royaliste, et de Sarah Claire Boas, fille d'un riche industriel juif et franc-maçon. Jean Mabire, dans sa bio-bibliographie Bertrand de Jouvenel, la mauvaise réputation, écrit: «Curieux personnage qui a toujours été décalé, en avance ou en retard sur son temps, jamais en prise sur le réel, mais d'une singulière lucidité sur l'évolution du monde qu'il a regardé toute sa vie avec un mélange de scepticisme et d'enthousiasme, qui l'apparente par plus d'un trait à son vieil ami Emmanuel Berl.»

Biographie

Grand visionnaire de l'écologie, libéral en économie comme en politique ou en culture, ce brillant causeur aux multiples visages a été, avec le groupe Futuribles, l'un des pionniers de la prospective. Mort il y a dix ans, il séduit encore, toutes colorations politiques confondues. Le public de la dix-septième chambre du tribunal correctionnel de Paris a droit, le 17 octobre 1983, à un cours d'histoire sur les années trente et la Seconde Guerre mondiale, administré par un maître en la matière : Raymond Aron. Le vieux philosophe est venu défendre l'honneur de Bertrand de Jouvenel, diffamé dans un livre qui le traite de "fasciste" et de "pro-nazi". Non, Jouvenel n'est ni l'un ni l'autre, le prétendre relève de l'amalgame. Il est bien plutôt "l'un des deux ou trois premiers penseurs politiques de sa génération". Aron n'est pas là pour faire du sentiment mais pour corriger une erreur historique. "C'est vrai que nous, les hommes de cette génération, nous étions désespérés de la faiblesse des démocraties. Nous sentions venir la guerre. Certains ont rêvé de quelque chose d'autre, qui supprimerait cette faiblesse", déclare notamment Aron à la barre des témoins. Puis il sort du Palais de justice, s'engouffre dans la voiture qui l'attend, et meurt.

Jouvenel a du mai à encaisser cette fin brutale : Aron et lui se connaissaient depuis soixante ans, depuis les séances de la SDN, la Société des nations, à Genève, où M. de Jouvenel père, représentant de la France, emmenait son jeune fils.

Bertrand de Jouvenel, admiré depuis très longtemps dans le monde anglo-saxon connne un immense philosophe politique, est aussi un maître à penser en France. Écologistes comme libéraux de droite et de gauche le reconnaissent pour l'un de leurs guides. Parmi ses trente-sept livres, Du pouvoir reste une référence. Jouvenel est d'ailleurs, avec Hayek et Rueff, le fondateur de ce club d'intellectuels libéraux qu'est la Société du Mont Pèlerin. Nombre de jeunes économistes ont senti poindre leur vocation en découvrant son analyse des États et en suivant ses cours. Il a compris le premier que la gestion de l'environnement revêtait une importance politique. Et enfin, il s'est fait le promoteur de la prospective.


"Au XXe siècle, le capital sera la vache à lait du travail"

Né en 1903 (et mort en 1987), il livre en décembre 1929, alors jeune journaliste, une réflexion sur l'année française qui épate toujours par sa pertinence. Il est contre la ligne Maginot, pour une armée mobile. Il dénonce la minable modernisation : cinq bataillons motorisés en tout et pour tout, pourvus aux quatre cinquièmes, "en vertu de nécessités budgétaires", de simples bicyclettes ! Le nombre exagéré d'officiers lui fait conclure : "On aurait tort de croire que la défense nationale puisse être assurée entièrement par des généraux, des chevaux et des trous dans la terre." Bien vu ! lors de la débâcle de 1940, les civils fuient en voiture et l'armée se replie à pied.

Jeune, Jouvenel s'enthousiasme pour l'art de la guerre, où s'exprime la logique de l'action. Il a étudié le calcul des probabilités, il est fasciné par la logique. C'est la constante que l'on retrouve dans son oeuvre prospective : appel à la gestion patrimoniale de l'environnement, vision de l'économie, observation du pouvoir. Dans tous ces domaines, il tire les conclusions logiques des faits - comportements, prix, orientations politiques.

En 1928, dans son livre L'Economie dirigée - Le programme de la nouvelle génération, il voit dans l'ouvrier nouveau suscité par l'exode rural quelqu'un dont l'ensemble des besoins ne peut plus se couvrir que par échange monétaire. Il convient donc, dit-il, de regarder l'ouvrier sous son aspect de consommateur. L'emploi devient un problème vital : il en déduit la nécessité d'une protection syndicale. Il lance une formule lapidaire, mais en avance sur son temps de plusieurs dizaines d'années : "Au XIXO siècle, le travail a été la vache à lait du capital, au XXI, le capital sera la vache à lait du travail."

Comment quelqu'un d'aussi visionnaire et d'aussi attaché aux conséquences logiques a-t-il, pour lui-même, manqué parfois de prévoyance ? Dans son oeuvre, il est revenu sur ce qu'ü appelle ses "faux-pas", pour mettre en garde la jeunesse contre les choix erratiques. Il raconte comment, aveuglé par sa préoccupation pour les chômeurs, il a cru pouvoir, avant la guerre, parler en bien de Hitler à ce sujet, puis suivre un temps Doriot au RPF avant que celui-ci ne vire fasciste et collabo. Entré ensuite dans les services du renseignement, Jouvenel espionne son ancien ami Otto Abetz, devenu le représentant allemand dans Paris occupé. Ce mélange malencontreux d'erreurs d'appréciation et de pur héroïsme laissera quelques traces qu'il a regrettées. "J'avais tort, écrit-il, mais je mettais mon amour-propre à tenir pour négligeable la compréhension de l'ego, alors que la scène du monde appelait mon attention passionnée."
Malgré la distorsion entre I'oeuvre et son auteur, on ne résiste pas au plaisir d'évoquer l'homme. Le séducteur, le professeur à Sciences - Po, l'amoureux des arbres, le visionnaire intuitif, le lettré qui parle latin, le boxeur amateur au nez droit, le mondain invité à un bal à la cour d'Angleterre, le causeur spirituel et gai, qui peigne parfois sa barbe en public et porte des chandails troués aux coudes. "Ondoyant Narcisse", comme le désigne Jean-François Revel. "Ambigu, dit une de ses amies, on ne savait pas s'il était de droite ou de gauche." Flou sans doute, il s'en vante parfois. Dans sa jeunesse, quand il estime être, comme ses amis Malraux et Drieu la Rochelle, l'homme d'une seule femme sans que ce soit toujours la même. Dans sa vieillesse, lorsqu'il écrit que la force de caractère n'est pas son don, ni la discipline intérieure.
Les parents de Bertrand de Jouvenel se séparent tôt. Bertrand vit avec sa mère, très lancée dans le monde littéraire et politique. Un jour, il fait la connaissance de la nouvelle femme de son père, Colette, l'écrivain. Elle a la quarantaine, il a dix-sept ans, il est ébloui, elle est troublée. Jouvenel s'est toujours défendu d'être le héros de Chéri, ce gigolo cruel, mais il concède avoir inspiré Le blé en herbe à sa sensuelle belle-mère. C'est elle qui lui apprend à découvrir la vie, les fleurs, les arbres, les couleurs et les parfums, la mer, la littérature.
Henry de Jouvenel, le père, dirige le journal Le Matin et fait une carrière politique. Quand il emmène son fils avec lui à la SDN en 1923, le jeune homme s'enthousiasme pour "le climat moral grisant" et le "frémissement d'espérance" du monde nouveau qui se crée là. Bertrand de Jouvenel a la chance d'assister aussi, à vingt ans, aux conversations de son père avec les diplomates anglais. Il est même propulsé vice-président de la Fédération internationale des étudiants pour la SDN.

Le jeune homme veut devenir journaliste. Son père le place comme apprenti. Secrétaire auprès du ministre tchécoslovaque Edvard Benes, à Prague, et passe quelques mois au palais de la présidence, le Hradcany, château royal de Prague. Il s'agit en même temps de l'éloigner de Colette. Toute la longue jeunesse de Bertrand de Jouvenel semble résumée dans ce stage : introductions auprès des hommes qui font l'événement, entregent, richesse, châteaux et embrouilles familiales. Il devient grand reporter et parcourt le monde pour les journaux les plus importants, Paris-Soir, Le Petit Journal, Marianne d'Emmanuel Berl ou le beau magazine Vu. Le grand reportage représente pour lui le summum du journalisme, et pour en réussir, un sur une campagne électorale, il va jusqu'à se présenter lui- même au printemps 36, candidat "néo-socialiste" dans la Gironde où il est sûr de ne pas être élu.

Pourquoi ne pas comptabiliser l'oxygène dans le produit intérieur brut ?

Bertrand de Jouvenel considère le chômage des autres comme une insulte personnelle. Dès la fin des années vingt, il réclame que le gouvernement se dote d'un outil statistique sérieux sur la question. Toujours cette vision logique : pour résoudre le problème, il faut connaître l'énoncé à fond. Sa visite de la Grande-Bretagne et des États-Unis en pleine crise au début des années trente lui révèle la misère où tombent les populations sans protection sociale, les familles entassées dans des guimbardes partant à des milliers de kilomètres chercher pitance, les soupes populaires, les gens dormant dans les jardins publics : "J'en ai voulu aux économistes de montrer une sérénité choquante à l'égard de tels événements." Aux politiciens aussi. L'attitude face au chômage devient son étalon de mesure du comportement des responsables, le critère de ses orientations. Dans les années quatre-vingt, il parcourt encore assidûment les bureaux de l'ANPE de son département pour se rendre compte. La préoccupation permanente de Jouvenel, qui lit et relit Rousseau, c'est le contrat social, le lien entre individu et société, le bien commun.

Bertrand de Jouvenel appartient à la Commission des comptes de la nation pendant la période d'expansion formidable des années soixante. Au grand étonnement de ses interlocuteurs, il fait remarquer qu'on ne comptabilise pas l'oxygène dans le produit intérieur brut. Ce gaz est gratuit, c'est vrai, mais il s'agit pourtant bien d'une matière première que l'industrie utilise en abondance. De même, fait valoir Jouvenel, le travail domestique, gratuit lui aussi, coûterait plus cher que le travail monétarisé s'il fallait subitement le rémunérer, et il convient donc de l'intégrer au calcul du PIB Et lorsqu'on coupe un arbre pour le vendre, enrichit-on la nation ou l'appauvrit-on ? Enfin, il ajoute à sa critique de la comptabilité nationale qu'on devrait tenir pour positive la pollution, puisqu'elle induit du travail pour s'en défaire. Il entend ainsi montrer à quel point la vision économique des choses a ses limites. Car, dit-il, le produit intérieur brut n'est pas le bonheur national brut. L'économie n'est pas une fin en soi, l'activité humaine a le bien-être pour objectif supérieur.

Après les privations de la guerre, la France pénètre avec entrain dans la société de consommation. On s'équipe, comme on dit alors, lorsqu'on s'achète un réfrigérateur. On abandonne les vieilleries, on aime les transistors à piles, le plastique, le Nylon, le vinyle et le polystyrène, on se simplifie la vie avec les produits jetables. Chacun jouit gaiement du progrès dans l'abondance. Bertrand de Jouvenel possède l'étonnante faculté de voir de façon différente les faits sociaux. Dans les objets périssables, il reconnaît le goût du confort, comme tout le monde, mais il y discerne aussi un véritable culte de l'éphémère. Il n'est pas le seul, mais son raisonnement va au-delà. Il pense qu'une telle disposition d'esprit n'incite pas à la bonne gestion du patrimoine écologique qu'fl faudra transmettre aux descendants. La question de l'environnement sera un problème politique, il en est sûr. A ce moment, les biens de la nature paraissent encore inépuisables, mais Jouvenel s'interroge déjà sur leur apparente gratuité. Ce point de vue le conduit à une réflexion originale sur le temps et la durée. La durée, facteur négligé dans la décision en matière économique : on considère l'instant précis de l'action, à la rigueur l'année fiscale, et dans le meilleur des cas, le temps du mandat électoral. Et voilà pourquoi, pour en venir aux arbres chers à Bertrand de Jouvenel, les pouvoirs publics préfèrent planter des espèces à croissance rapide, résineux et peupliers, au lieu d'essences dures à croissance lente.


Du pin au chêne, le raisonnement de Jouvenel saute à la prospective : il faut évaluer ce qui risque d'arriver pour se tenir prêt ou s'adapter. Il pense principalement à des applications économiques et sociales de la politique ordinaire, mais insiste sur l'intérêt "d'apprécier la probabilité d'un drame politique". Il faut comprendre si, pour un problème donné, on s'avance vers un "futur dominable" ou si, au contraire, on s'achemine vers un "futur dominant", auquel cas il faudra se mettre à l'abri. Pour la seconde circonstance, "l'exemple symbolique est Noé, l'exemple hélas trop historique, les israélites d'Europe en 1939", écrit- il (en se remémorant peut-être le consul britannique à Munich qui lui annonçait en 1933 que les nazis tueraient tous les juifs, et qu'il n'avait pas cru).

Prévoir pour ne pas subir : apprenons par les erreurs des grands hommes

Comment envisager les changements à venir ? L'idée la plus simple qui se présente à l'esprit, explique Jouvenel, c'est le prolongement de la tendance actuelle, l'impression "que demain va différer d'aujourd'hui de la même manière qu'aujourd'hui diffère d'hier". Pour détruire cette illusion, Jouvenel cite le Mémoire sur le calcul des probabilités de Condorcet qui annonce, en 1784, "moins de grandes révolutions à attendre dans l'avenir qu'il n'y en a eu dans le passé" et même que "les guerres et les révolutions deviendront à l'avenir moins fréquentes". "Apprenons par les erreurs des grands hommes", propose Jouvenel en commentant aussi son cher Rousseau qui prévoyait la ruine de l'Angleterre pour 1780.

Vient une fois encore la réflexion sur l'importance du temps. Après la durée, il faut aussi considérer la vitesse d'un changement. Dans une utopie de Swift, fait remarquer Jouvenel, il est question du progrès qui permettra à un homme de faire le travail de dix. Ce sera vrai, mais deux siècles plus tard. Paradoxe, le contemporain de Swift qui n'y croit pas du tout est donc plus proche de la réalité que celui qui pense cela réalisable en une génération.

"Je refuse le terme de futurologie, écrit Jouvenel, car elle se propose comme une science nouvelle." Féru de sciences exactes, il pense qu'un tel domaine exclut, par nature, la certitude scientifique. Il ne se prend pas pour un oracle et prône la prudence : "Il faut craindre moins le scepticisme que la crédulité." Il s'agit non de prophétiser nais d'aider des hommes libres et responsables à assumer les conséquences de leurs décisions.

Premier principe : ne pas découper les problèmes en tranches pour les faire coincider avec les disciplines académiques. Jouvenel tend toujours à la vision globale. Deuxième principe : pour envisager les futurs possibles, il faut étudier à long terme. De toute façon, on n'aura jamais aucun pouvoir sur ce qui arrivera la semaine prochaine. Car, à la dernière minute, il n'y a plus de choix. Troisième principe : décider. Comme les changements s'accélèrent, les dossiers s'empilent sur les bureaux de gens débordés qui ne peuvent plus prendre que les décisions urgentes. Pourtant, il faut tâcher d'apercevoir les problèmes en formation et choisir la conduite à tenir lorsqu'il en est temps. Prévoir pour ne pas subir.

Comment nommer cette idée ? Ce sera le groupe Futuribles. Néologisme imité du surréalisme ? Point du tout. Mot-valise forgé au XVI, siècle par le théologien jésuite espagnol Molina. le molinisme, théorie du libre-arbitre, n'est pas sans rapport avec la pensée générale de Jouvenel, par ailleurs catholique croyant. Il est convaincant lorsqu'on évoque l'avenir comme champ de liberté et de pouvoir. Il décroche cinq ans de subsides de la fondation Ford, intéresse le CNPF, la DATAR. Futuribles passe quelques années somptueuses dans un hôtel particulier de la rue des Saints-Pères, qui deviendra celui de Bernard Tapie. Les pouvoirs publics finissent par laisser tomber quand les nouveaux hauts fonctionnaires sont moins sensibles au sujet. Bertrand de Jouvenel perd aussi plusieurs soutiens appréciables dans le patronat lorsqu'il prend parti, à la surprise générale, pour l'Union de la gauche sociaIo-conimuniste contre Giscard.


Entrepreneurs et planificateurs, pensez aux arbres suivant la vision globale de Jouvenel

Sous l'impulsion du fils, Hugues de Jouvenel, le groupe Futuribles a pris, depuis, son essor international, riche de 350 correspondants, sentinelle de la veille prospective pour 70 pays. Son forum prévisionnel, selon le terme cher à Jouvenel, abrite des réunions mensuelles. Sa banque de données englobe les travaux de prospective dans le monde. Et en France, un certain nombre de collectivités locales, de banques et de grands groupes industriels profitent de ses études sur le développement, l'énergie, les technologies, l'emploi.

Mais ce n'est pas tout, la prospective a encore de l'avenir. Trente ans après Futuribles, René Monory crée l'Observatoire du changement social en Europe occidentale, bien entendu basé au Futuroscope de Poitiers. Les publications paraissent en librairie en France, au Royaume Uni et en Italie et ne sont pas réservées au public spécialisé.

De leur côté, ministères et grandes entreprises s'offrent parfois des départements de prospective, soigneusement morcelés dans leur pré carré. Pourtant, si on se remémore le vieux Rapport sur la forêt, remis au gouvernement par Jouvenel en décembre 1977, on comprend la nécessité de sa vision globale. Tout y est. Il déplorait que la France exporte son bois en grumes pour le réimporter sous forme de meubles. Il recommandait qu'on encourage la création d'une industrie du meuble. Il voyait dans le travail forestier un gisement d'emplois pour résorber le chômage des jeunes et préconisait 80.000 embauches immédiates. Que nous dit aujourd'hui l'Office national des forêts ? Qu'au moment du rapport, la forêt française faisait vivre environ 12.000 ouvriers, contre 5.000 en 1995. Son contrat d'objectif avec l'État l'engage à "maîtriser la masse salariale". Et telle une contrée à peine décolonisée qui brade ses matières premières, incapable de promouvoir l'industrie locale, la France exporte son bois en troncs pas même écorcés vers l'Italie, la Belgique, la Suisse, l'Allemagne. Comme avant. Et elle leur achète des meubles. Un fabricant belge nous vend d'ailleurs du mobilier taillé dans de vieilles traverses de chemin de fer, du bon chêne massif bien sec, que la SNCF lui cède à bas prix. Un mois après la remise de son rapport, pourtant concocté avec un dirigeant de l'Office national des forêts, Bertrand de Jouvenel pensait que ses recommandations ne seraient pas suivies d'effet. Il ne s'est pas trompé. N'y a-t-il personne pour tenter de lui donner tort ? Il croyait à "l'économie dirigée". Dans son esprit, l'expression s'appliquait autant à la critique du libéralisme à tout crin - il voulait un pilote dans le navire - qu'à la critique de l'économie administrée - il voulait laisser sa place au marché. Alors, libres entrepreneurs comme planificateurs, pensez aux arbres suivant la vision globale de Jouvenel. Ils portent sur leurs branches l'emploi des jeunes forestiers, la filière du bois, l'industrie du papier, du meuble, l'agrément des promeneurs et le recyclage du gaz carbonique. Et si vous voulez laisser un bon souvenir à nos descendants, plantez donc des chênes. Qui sait ce que l'avenir leur réserve ?

Cécile Romane / Catallaxia 1998

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BERTRAND DE JOUVENEL (1903-1987), PIONNIER MECONNU DE L'ECOLOGIE POLITIQUE (*)

Par Ivo Rens, Professeur à la Faculté de droit de l'Université de Genève
(*) Publié in Alain Clavien et Bertrand Muller, éd.Le goût de l'histoire, des idées et des hommes, Mélanges offerts au professeur Jean-Pierre Aguet, Editions de l'Aire, Vevey, 1996, et dans Ivo Rens, éd., Le droit international face à l'éthique et à la politique de l'environnement, SEBES, Georg, 1996. © Ivo Rens, Genève 1996.


"Une certaine indiscipline m'a peut-être qualifié pour ce rôle d'éclaireur."
Bertrand de Jouvenel, Arcadie, Essai sur le mieux-vivre, 1968.


Résumé
Bien que l'historiographie de la science écologique et de l'écologie politique se soit enrichie ces années dernières de nombreuses études qui en ont mis en lumière les sources multiples, il s'en faut de beaucoup que tout ait été dit, notamment en ce qui concerne la genèse de l'écologie politique. Cet article tend à établir que le politologue, économiste et prospectiviste français Bertrand de Jouvenel fut, dès 1957, l'un des premiers sinon le premier à avoir lancé l'expression d'"écologie politique" dans le sens qui lui est actuellement conféré et à avoir proposé que l'économie politique s'intègre dans cette discipline plus vaste et plus fondamentale.


Introduction
Dans les sciences sociales, Bertrand de Jouvenel s'est fait un nom surtout en tant que philosophe politique, politologue et fondateur de la prospective grâce notamment à quatre de ses ouvrages, Du pouvoir, histoire naturelle de sa croissance, paru en 1945, (1 ) De la souveraineté. A la recherche du bien public, paru en 1955, (2 ) The Pure Theory of Politics paru d'abord en anglais puis en français en 1963 sous le titre De la politique pure (3 ) ainsi que L'art de la conjecture paru en 1964, (4 ) et peut-être aussi grâce à la revue Futuribles qu'il fonda en 1960 et qui prit la suite du Bulletin SEDEIS (Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales), Société qu'il dirigea depuis 1952. (5 ) Pourtant, la liste de ses publications (6 ) témoigne d'intérêts autrement plus larges puisque son oeuvre porte davantage encore sur l'économie et l'histoire de l'économie, sur l'histoire contemporaine et sur la politique, thème sur lequel nous reviendrons dans la suite de cet article. Sa double formation universitaire de juriste et de biologiste et ses activités professionnelles comme journaliste puis comme membre de la Commission des comptes de la Nation l'avaient préparé à jouer en France un rôle jadis fort prisé, celui de publiciste, c'est-à-dire d'intellectuel préoccupé des problèmes publics, au sens le plus large du terme.
Dans les pages qui suivent nous nous efforcerons de mettre en lumière un volet de l'oeuvre de Bertrand de Jouvenel qui ne fut guère compris de ses contemporains et qui est resté oublié jusqu'ici par les historiens, à savoir celui de pionnier de l'écologie politique que l'on pourrait définir en première analyse comme le discours politique qui s'appuie sur les données de la science écologique pour mesurer et réduire ou supprimer les conséquences négatives sur la Nature des activités industrielles. A la fin des années 1950, à une époque où la discipline scientifique qu'est l'écologie, dûment institutionnalisée depuis le début du XXème siècle dans le cadre des sciences du Vivant, n'était guère connue de l'opinion publique car presque personne n'en avait saisi la pertinence économique et politique, Bertrand de Jouvenel prononça à Tokio devant un cénacle international d'économistes qui ne lui témoigna qu'"une indulgence amicale" une conférence préconisant "le passage nécessaire de l'économie politique à l'écologie politique" (7 ) dont le texte parut dans le Bulletin du SEDEIS du 1er mars 1957 sous le titre "De l'économie politique à l'écologie politique" (8 ) et fut reproduit dans La civilisation de puissance, paru en 1976, l'année du bicentenaire de La richesse des nations d'Adam Smith. Si même nous accordons, pour des raisons que nous allons développer ci-après, une place exceptionnelle à ce texte, il s'en faut de beaucoup qu'il représente dans toute son ampleur la pensée écologiste de Bertrand de Jouvenel. Celle-ci doit plutôt être recherchée dans son Arcadie. Essai sur le mieux-vivre qui date de 1968 (9 ) ainsi que dans La civilisation de puissance et, d'une façon diffuse, dans le reste de son oeuvre.

La place exceptionnelle du texte sus-mentionné de 1957 tient tant à la conjonction de la date et du titre qu'au fond prophétique du propos. Plus précisément, Bertrand de Jouvenel est le premier auteur, à notre connaissance, qui ait lancé l'expression d'"écologie politique", au moins dans son sens propre (10), tel qu'on le rencontre couramment à notre époque dans plusieurs langues, sous réserve d'importantes nuances tenant aux différentes aires culturelles concernées. (11) Or, à notre connaissance encore, nul auteur d'ouvrage traitant de l'histoire de l'écologie n'a reconnu cette paternité ni même rendu compte des apports de Bertrand de Jouvenel dans ce domaine théorique qui, de nos jours, se traduit en pratique, notamment par les différentes politiques de l'environnement. Ni Donald Worster dont l'ouvrage phare Nature's Economy remonte à 1977, (12) ni Pascal Acot dont l'Histoire de l'écologie date de 1988, (13) ni Jean-Paul Déléage, dont l'Histoire de l'écologie, une science de l'homme et de la nature, parut en 1991, (14) ni Adrian Atkinson dont les Principles of Political Ecology datent aussi de 1991, (11) non plus que Tim Hayward dont Ecological Thought. An Introduction, sortit de presse en 1994, (15) pour n'en citer que quelques- uns parmi les plus sérieux, ne mentionnent Bertrand de Jouvenel dont la pensée écologiste paraît donc très largement méconnue. Aussi bien, ne trouve-ton nulle mention de son nom dans la remarquable étude de Jean-Marc Drouin, Réinventer la nature. L'écologie et son histoire de 1991 non plus que dans le petit ouvrage, pourtant très gallo-centrique, de Jean Jakob intitulé Les sources de l'écologie politique de 1995. (16) Il en va de même pour la plupart des bioéconomistes contemporains, dont Herman Daly (17) et Juan Martinez-Alier, (18) mais non point pour José Manuel Naredo, dans son traité de 1987 La economía en evolución, Historia y perspectivas de las categorías básicas del pensamiento económico, (19) non plus que pour Franck Dominique Vivien, dans son petit livre de 1994 Economie et écologie, (20) qui se réfèrent tous deux à Bertrand de Jouvenel. A la décharge des auteurs qui ne le citent pas relevons que Jacques Grinevald et moi- même ne fîmes pas mention de Bertrand de Jouvenel dans une communication sur l'histoire de l'écologie politique que nous présentâmes en novembre 1978 au Congrès de l'Association suisse de science politique qui se tenait à Délémont, communication qui fut publiée en 1979. (21) Depuis lors toutefois, Jacques Grinevald l'a mentionné à plusieurs reprises, notamment dans sa contribution à l'ouvrage collectif intitulé L'Etat de l'environnement dans le monde paru en 1992. (22)

Pour apprécier la place que Bertrand de Jouvenel est appelé à tenir dans l'histoire de l'écologie politique il convient de rappeler, fût-ce schématiquement, que cette dernière n'est apparue aux Etats-Unis qu'à partir de 1962, après la parution de Silent Spring (23) de Rachel Carson, et en Europe que dix ans plus tard, soit en 1972 avec la publication presque simultanée du premier Rapport de l'équipe Meadows au Club de Rome sur "Les limites à la croissance" paru en français dans l'ouvrage intitulé Halte à la croissance ? et du manifeste A Blueprint for Survival (24) due à l'équipe rassemblée par Edward Goldsmith, rédacteur en chef de la revue britannique The Ecologist, et que c'est en 1972 aussi qu'eut lieu à Stockholm la Conférence des Nations Unies sur l'environnement humain.

Fondements de l'écologie politique de Bertrand de Jouvenel
"Aussi bien qu'un organisme inférieur, la plus orgueilleuse société est un parasite de son milieu : c'est seulement un parasite intelligent et qui varie ses procédés." (25) Telle est, semble-t-il, la lecture écologique que Bertrand de Jouvenel propose de l'économie humaine dans son étude de 1957 et qui conditionne toute sa vision du devenir de notre espèce en co-évolution (avant la lettre) avec les autres espèces dans une situation de dépendance forcée à l'égard de notre environnement naturel qu'il qualifie de "machine terraquée". (26) S'il se réfère occasionnellement aux notions d'écosystème ou de biosphère (27) on ne trouve guère sous sa plume le jargon propre à la science écologique tel que les termes de biotope, de biocénose, de climax ou de réseaux trophiques, ce qui ne signifie pas qu'il les ignore mais plutôt qu'il s'efforce de ne pas dérouter ses lecteurs, présumés étrangers à cette science.
Il y a chez Bertrand de Jouvenel une perception très vive de la mutation anthropologique constituée par la Révolution industrielle dont les grandes étapes lui sont familières. (28) "Réduite à ses traits matériels les plus simples, l'histoire du genre humain est celle d'un accroissement de forces. Accroissement des forces d'abord par le nombre des hommes, qui a été très longtemps le fait principal; ensuite par la captation de forces auxiliaires, les animaux de labeur, plus tard l'énergie du vent et du cours d'eau, plus tard les combustibles fossiles, de nos jours enfin l'énergie nucléaire." (29) Avec la Révolution industrielle et sa mondialisation, l'humanité est entrée non point seulement dans l'ère du machinisme, mais dans l'"ge de l'énergie" (30) puisque aussi bien, ce qui est désormais déterminant, c'est notre dépendance à l'égard de sources d'énergie extérieures au monde vivant actuel, puisées dans les entrailles de la Terre. Peut-être, relève-t-il, cette évolution correspond-elle à une aspiration profonde du genre humain à la puissance comme l'a brillamment développé Henry Adams au début du siècle. (31)

Toujours est-il que la Révolution industrielle s'est traduite par la prolifération de deux espèces artificielles nouvelles dans nos sociétés, celle des machines mues par des "esclaves énergétiques" (32) et celle des personnes morales que sont les sociétés de capitaux, principaux moteurs juridiques de nos sociétés capitalistes industrielles. (33) Bien que la prolifération de sociétés par actions promises à l'"immortalité" ne soit pas moins importante pour l'économie capitaliste que celle des machines thermodynamiques, de par sa problématique écologique Bertrand de Jouvenel s'intéresse davantage à l'impact des populations de machines à combustion sur le métabolisme économique et plus généralement sur le "métabolisme social" des sociétés industrielles. (34) Ce métabolisme se caractérise non seulement par un prélèvement considérablement accru et croissant sur les ressources naturelles, dont certaines sont menacées d'épuisement comme le souligne avec force le Rapport Paley au Président des Etats-Unis de juin 1952 (35), mais aussi par une production également accrue et croissante de déjections, nuisances et pollutions dont certaines sont incorruptibles (nous disons de nos jours non biodégradables), donc particulièrement redoutables pour l'environnement, contrairement à celles d'origine humaine ou, plus généralement, biologique (36) .

Parmi les effets de la prolifération des machines dotées de moteurs à combustion, la croissance du CO2 dans l'atmosphère est particulièrement redoutée par Bertrand de Jouvenel qui, dans son livre de 1976, cite un autre rapport officiel américain, de 1965 celui-là, également adressé au Président des Etats-Unis, faisant état de la désormais célèbre courbe de Keeling, dont il ne cite toutefois pas l'auteur encore peu connu. (37) Certes, il ne conjecture pas explicitement la dérive de l'effet de serre, mais bien la fonte possible des calottes polaires ensuite des activités industrielles et donc de redoutables conséquences climatiques. (38) "Lotka, écrit-il, fait un rapprochement très frappant, en nous disant que le tonnage d'oxygène se trouvant dans l'atmosphère terrestre est du même ordre de grandeur que le tonnage du charbon accessible dans la croûte terrestre... L'estimation du tonnage d'oxygène atmosphérique est celle d'Arrhénius : 1,2 x 10 15." (39) Or "il nous faut reconnaître que l'atmosphère de la planète est de loin le plus essentiel de nos biens" (40) .

L'âge de l'énergie se caractérise non seulement par une domination de plus en plus brutale de l'homme sur la Nature et l'exploitation toujours plus systématique de cette dernière, mais aussi par une mutation dans notre perception de la Terre qui, du fait de l'effondrement du coût des transports (41) et de l'apparition puis de la diffusion des photographies de notre planète prises de l'espace extra-atmosphérique déjà vers la fin de la décennie 1950, nous apparaît désormais non plus comme immense mais comme petite, fragile et exceptionnellement belle. (42) Relevons en passant que Bertrand de Jouvenel fut, en 1965, l'un des premiers auteurs à comparer la situation de l'espèce humaine à bord de la Terre avec son atmosphère à celle des astronautes dans leurs capsules spatiales (43) .

C'est à un changement d'attitude et de comportement de l'homme envers la Nature en vue d'éviter "la destruction des conditions de la vie humaine" que Bertrand de Jouvenel appelle ses contemporains déjà dans son texte de 1957 "De l'économie politique à l'écologie politiques" (44) et plus encore dans un texte de 1965 intitulé "Pour une conscience écologique" également reproduit dans son ouvrage de 1976 : "Nos rapports avec la Nature changent tellement quant à leur volume qu'ils appellent un esprit de responsabilité que nous n'avons pas encore acquis et auquel nos manières de penser les plus modernes ne nous portent pas." (45) Parmi les changements préconisés par notre auteur, nous n'en présenterons que deux dans le cadre limité du présent article : le remplacement progressif des énergies fossiles et fissiles par la conversion photo-voltaïque, donc par le solaire, et la transformation du statut juridique des éléments de la Nature et de celle-ci même.

Les énergies fossiles dont se nourrissent les machines issues de la Révolution industrielle sont à l'origine de nuisances telles qu'elles ne pourront être sollicitées à un rythme encore croissant, même en faisant abstraction de leur inéluctable épuisement. Quant à l'électro-nucléaire, notre auteur le tient en suspicion, non seulement parce que son utilisation "présente de tels dangers que personne ne met en doute la nécessité d'imposer à son emploi des précautions coûteuses", mais encore parce que "seule la passion politique" explique l'accent mis sur elle. (46) Les hommes des sociétés industrielles étant comme "grisés d'énergie violente" (47), il leur sera pénible de se reconvertir aux énergies du soleil, infiniment moins concentrées. Cependant, "il nous faudra aussi nous mettre à l'école de la nature en puisant l'énergie nécessaire à notre métabolisme social dans les flux venant du soleil, qui sont la source de notre métabolisme physiologique : je sais que ce ne sera pas facile" (48).

Pour ce qui est du statut juridique des éléments de la Nature, il est tributaire non seulement de l'idéologie dominante mais de notre tradition culturelle occidentale, sous-entendu judéo- chrétienne. "Je me suis parfois demandé - écrit Bertrand de Jouvenel dans un texte de 1967 - si, pour redresser les erreurs dans lesquelles nous jette notre manière de penser, nous ne devrions pas rendre aux rivières ce statut de personnes qui était le leur aux époques païennes." (49) Sans entrer dans le détail des solutions à mettre au point, notre auteur préconise la constitution d'une manière de curatelle, de "surintendance du territoire", dit-il, chargée de défendre la Nature. "Oui, par essence même, la nature ne peut pas discuter avec ses utilisateurs humains l'usage qui est fait d'elle. Il faut donc des agents humains qui puissent discuter en son nom et en fonction de l'intérêt collectif à long terme des communautés humaines." (50) En dépit de son laconisme, cette prise de position comporte en germe, nous semble-t-il, les problématiques de la désertification, de la biodiversité et de la responsabilité des hommes d'aujourd'hui face à leurs descendants donc de l'équité intergénérationnelle, problématiques qui restent au centre de l'éthique environnementale et de l'écologie politique.

Nécessaire intégration de l'économie dans l'écologie
En tant que membre de la Commission des comptes de la Nation, Bertrand de Jouvenel appartenait effectivement à la corporation des économistes de sorte que la critique de la science économique qu'il amorça en 1957 et poursuivit dans ses ouvrages de 1965 et 1976 ne procède pas d'un point de vue extérieur mais bien plutôt interne à ladite corporation. C'est probablement cette circonstance qui explique que la sévérité dont il fait montre envers la science économique se double d'une certaine mansuétude envers ses confrères : "L'économiste ne peut (...) que sous-estimer ce que la société sous-estime. Ce n'est pas déficience de sa part, mais seulement soumission à sa discipline. Sa soumission à la valeur que la société donne aux choses est une condition de sa rigueur; néanmoins il limite ainsi son horizon et ne peut pas toujours voir les conséquences éloignées de cette attitude."(51)
Dans cette optique, les progrès de la science économique comme ceux de la société ont probablement masqué les reculs de l'une et l'autre quant à la valeur et au rôle que les siècles précédents reconnaissaient à la Nature. Aussi bien, trouve-t-on sous la plume de Bertrand de Jouvenel quelques appréciations positives des économistes des XVIIème et XVIIIème siècles, tels William Petty et François Quesnay (52) ainsi d'ailleurs que de quelques économistes ou publicistes des XVIIIème et XIXème siècles tels que Montesquieu, Rousseau, Malthus et Sismondi (53) dont les vues sur la question se situaient en marge de l'idéologie dominante représentée dès la fin du XVIIIème siècle par Adam Smith.

A l'origine du fourvoiement de l'économie politique se trouve la place prépondérante accordée par Adam Smith à la division du travail et à l'accumulation du capital plutôt qu'à l'exploitation croissante de la nature. "Cette erreur du génial fondateur de la science économique a été lourde de conséquences : elle a orienté ses successeurs vers le problème de l'équilibre général, ce qui a beaucoup retardé l'intelligence de la croissance. Elle fausse nos plus modernes calculs économiques en laissant hors de compte l'intervention des agents naturels." (54) Or, non seulement ces derniers sont loin d'être illimités, mais encore leurs composantes vivantes entretiennent des relations complexes avec le milieu dont un spécialiste comme Volterra a démontré dans les années 1920-1930 qu'elles obéissent à des contraintes mathématiques précises. (55)

Parmi les autres causes du fourvoiement de l'économie politique figurent sa sur-estimation du modèle monétaire, sa sous-estimation des "déséconomies externes", autrement dit des externalités négatives, et sa fascination pour la croissance. Voyons successivement ces trois causes : "L'étroite liaison de la vision économique avec l'instrument monétaire restreint son champ de vision au domaine de la circulation de l'argent, qui ne s'emploie qu'entre hommes, donc à l'intérieur de l'organisme social, et ne s'applique point à ses rapports avec la nature. La vision monétaire ne permet de voir les choses qu'à partir du moment où elles entrent dans le système des relations humaines comme marchandises, et aussi longtemps qu'elles conservent ce caractère : avant d'avoir été ainsi perçues, elles sont sans existence économique; sitôt rejetées, elles perdent l'existence économique." (56)

Dans une texte de 1966 intitulé "Sur la stratégie prospective de l'économie sociale" reprenant les idées d'une conférence qu'il prononça la même année à Baden, à l'invitation de la Société suisse de statistique et d'économie politique, Bertrand de Jouvenel insiste sur l'importance cachée des externalités et sur le rôle à venir que doivent tenir les acteurs économiques et politiques à leur égard. Ce faisant, il anticipe la problématique du "pollueur-payeur" en attendant d'exposer dix ans plus tard la nécessité et les limites du recyclage.

"Le prévisionniste et le stratège - écrit-il en 1966 - doivent également prendre en considération le progrès des flux négatifs à traiter. Mais le stratège sera sensible au fait que les activités publiques réparatrices entrent en concurrence pour l'emploi des ressources avec les activités créatrices : il cherchera donc à minimiser la nécessité des activités réparatrices, et pour cela à minimiser l'émission des nuisances : il en est d'ailleurs qu'on ne connaît pas les moyens d'enlever : ainsi le bruit. Il sera donc porté à préconiser une politique imposant aux émetteurs de nuisances leur retenue à la source, l'autodigestion des nuisances. Mais il ne faut pas oublier que le stratège ne saurait que proposer, il ne peut disposer. Les grandes entreprises sont les agents les plus capables d'autodigérer les nuisances dont leurs opérations sont émettrices (encore que les questions de concurrence internationale soient à cet égard gênantes), les petites entreprises le sont moins. Quant aux consommateurs - dont il faut bien dire qu'ils sont les auteurs principaux - la difficulté est très grande." (57)

Si certains écologistes politiques des années 1970 furent tentés de présenter le recyclage comme une panacée, tel ne fut pas le cas de Bertrand de Jouvenel. Certes, il le préconisa comme une solution aux gaspillages des matières premières caractéristiques de la société de consommation de l'époque, mais comme une solution qui ne serait efficace, par le seul jeu du marché, qu'à la condition que les matières premières connussent un substantiel renchérissement. Aussi désirable soit-il, le recyclage ne saurait constituer qu'un palliatif et non point un remède aux maux de la société industrielle : "Puisque j'ai mentionné le recyclage, il me faut apporter, au voeu raisonnable de le favoriser, des réserves malheureusement raisonnables elles aussi au sujet de l'étendue du remède que le recyclage peut apporter à nos pratiques de destruction accélérée. Premièrement, la récupération est toujours incomplète et dans une large mesure. Deuxièmement, la phase initiale du ramassage est coûteuse en main-d'oeuvre. Troisièmement, la retransformation est coûteuse en énergie, de sorte qu'une large pratique du recyclage impliquerait la cherté des matières premières associées au bon marché de l'énergie. Et la combinaison inverse lui est, au contraire, défavorable". (58) Relevons toutefois que sur ce point, la pensée de notre auteur paraît un peu hésitante puisque, dans un autre passage du même ouvrage, il déclare les matières premières autres que les combustibles "indéfiniment réemployables" (59) .

Pour ce qui est de la fascination de la croissance, Bertrand de Jouvenel en souligne le caractère récent : "Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la croissance économique a été soudain admise dans tous les pays comme l'objectif majeur du gouvernement national, condition de tous les autres objectifs. La notion médiévale de "bien commun" s'est incarnée dans le P.N.B., et la notion plus récente de progrès dans l'augmentation du P.N.B." (60) Notre auteur critique vivement cette fascination comme procédant de la surestimation du modèle monétaire dénoncé par lui. (61) L'origine doit en être recherchée dans la Grande Dépression de 1929 et dans le désastreux chômage qui la suivit. (62) Selon lui, la croissance n'est qu'un indicateur économique donnant l'"illusion de la matérialité" (63) car il ne fonctionne que dans le cadre des échanges monétaires qui, certes, caractérisent de plus en plus les échanges économiques dans les sociétés industrialisées, mais non point tous ces échanges, qui n'est guère significatif dans les sociétés traditionnelles, qui traduit fort mal les progrès de la législation sociale et plus mal encore les rapports entre les hommes et la Nature (64) .

Mais de ce qu'une fascination soit infondée, il ne résulte pas que la fascination inverse soit justifiée. Selon lui, le "Rapport sur les limites à la croissance" dû à l'équipe Meadows et qui ouvrit en 1972 "le procès de la croissance" participe de la même révérence excessive pour l'indicateur du P.N.B. que celle dont font montre les tenants de la croissance. Selon Bertrand de Jouvenel, qui avait été l'un des membres fondateurs du Club de Rome, ce Rapport a été conçu dans une perspective d'industriels, réalisé sur un modèle réductionniste extrêmement simplifié conçu à des fins industrielles et il ne perçoit la nature que comme mine et décharge, c'est-à-dire avec des yeux d'industriels. "Car qui a voulu et inspiré cette étude ? Un grand industriel, Aurelio Peccei; et c'est par sa capacité de grand manager industriel que l'ouvrage a été lancé avec tant de force et partout." Pour toutes ces raisons, Bertrand de Jouvenel déclare préférer de beaucoup le manifeste A Blueprint for Survival publié par The Ecologist à l'époque du premier Rapport au Club de Rome, soit au début de 1972 également (65) .

A la réflexion, et quelle que soit la pertinence de certaines des critiques que Bertrand de Jouvenel adresse au "Rapport sur les limites à la croissance" de l'équipe Meadows, il nous semble qu'il ne rend pas pleinement justice à cet ouvrage. Ainsi, reconnaît-il, mais en passant seulement, "l'ampleur apocalyptique" de l'explosion démographique à l'échelle mondiale, pour en conclure aussitôt : "De cette menace, tout le monde a conscience, et quelque lutte de vitesse que l'on mène on entend qu'elle ne saurait être gagnée sans que soit maîtrisée cette prolifération. Ce thème démographique n'est donc nullement un apport de l'étude Meadows. Ce qui est propre à celle-ci, c'est d'imprimer le même caractère de menace à la croissance industrielle. Et c'est ce changement de signe d'un phénomène tenu pour positif qui a profondément frappé l'opinion." (66) C'est là, nous semble-t-il une conclusion nettement en retrait sur le thème fondamental de son texte de 1957 "De l'économie politique à l'écologie politique" et même sur le message fondamental de ses ouvrages de 1968 et de 1976, d'autant que lui-même nous paraît avoir constamment sous-estimé la portée de l'explosion démographique au niveau planétaire.

En effet, dès 1957 Bertrand de Jouvenel avait démontré que la "capacité sustentatrice" ou la "capacité portante" (nous disons de nos jours, la capacité de charge) d'un espace géographique naturel dépend de son mode d'exploitation. Or, comme les matières vivantes dont se nourrissent les humains sont infiniment moins abondantes que les matières mortes dont se nourrissent les machines, n'était-il pas évident que l'économie politique ne pouvait faire l'impasse sur la croissance démographique ? Mais comme les machines industrielles sont toujours plus gourmandes de matières mortes (les combustibles fossiles) ou minérales qui ne sont pas totalement recyclables, n'était-il pas évident que l'économie politique ne pouvait faire l'impasse aussi sur les limites à une croissance industrielle illimitée (67) ?

Tout se passe comme si Bertrand de Jouvenel avait hésité à tirer les conclusions de la thèse centrale de son texte de 1957 telle qu'elle ressort de la citation ci-après : "Pour ces raisons, il me semble que l'instruction économique devrait toujours être précédée d'une introduction écologique. Avant de parler de l'organisation des hommes pour l'obtention de biens, il faudrait montrer que ces biens sont obtenus à partir de l'environnement naturel et que, dès lors, l'organisation dont il s'agit est essentiellement une organisation pour tirer parti de l'environnement." (68) Au fond, il préconisait rien de moins qu'un changement de paradigme faisant de l'économie un prolongement de l'écologie, c'est-à-dire d'une science du Vivant, alors que l'économie de l'environnement tente aujourd'hui encore de réaliser l'inverse. Mais peut-être le sort commun de la plupart des grands novateurs est-il d'entrevoir certaines conséquences seulement de leur audace intellectuelle et d'en craindre plusieurs autres.

Limites de l'écologie politique de Bertrand de Jouvenel
L'historien possède un redoutable avantage sur les personnages qu'il étudie, celui du progrès des connaissances intervenu entre eux et lui. Dans le cas qui nous occupe, cet avantage est relatif mais néanmoins appréciable, puisque le temps nous séparant des textes retenus, qui datent respectivement de 1957, 1968 et 1976, est modeste. Il n'empêche que le prodigieux essor de l'écologie politique et, plus généralement, des sciences, du droit et de la politique de protection de la nature ou de l'environnement intervenu au cours des dernières décennies donne une valeur quasi prophétique au premier, en tout cas, des trois textes en question. Il convient donc d'en saluer le caractère novateur et de reconnaître à son auteur tout le mérite d'un éclaireur de l'aventure humaine.
Dans l'histoire des idées, il n'est nullement attentatoire au mérite d'un novateur que de tenter de retracer ses sources et les influences qui se sont exercées sur lui ou, le plus souvent, qu'il a délibérément recueillies. En l'occurrence, force nous est d'admettre que nous n'avons pu les retrouver toutes faute d'avoir entrepris des recherches d'archives. Dans les pages qui précèdent nous avons signalé au passage les références que Bertrand de Jouvenel a faites notamment à d'importantes sources américaines des années 1950 et 1960 ignorées par la quasi-totalité des économistes ou politiques français de l'époque ainsi qu'à quelques auteurs qui ressortissent peu ou prou à la constitution de l'économie en tant que discipline, à savoir Petty, Quesnay, Montesquieu, Rousseau, et, bien sûr, Adam Smith, Malthus et Sismondi, noms auxquels il convient d'ajouter ceux de Darwin et de Haeckel qui, eux, ressortissent à la protohistoire de l'écologie et qu'il cite occasionnellement. Mais force est de constater que l'on ne trouve jamais sous sa plume celui d'un Linné, dont le Systema Naturae de 1735 passe de nos jours pour un classique de cette protohistoire d'autant qu'il est l'un des premiers théoriciens de ce que l'on appelait alors l'"économie de la nature" (69) dont l'intitulé même anticipe sur celui de son article de 1957.

De même sont absents des trois textes sus-mentionnés les noms du diplomate et géographe américain George Perkins Marsh, l'auteur de Man and Nature paru en 1864 et republié en 1874 sous le titre The Earth as Modified by Human Action, du philosophe français du Vivant Henri Bergson dont L'Evolution créatrice date de 1907, celui du géochimiste russe Vladimir Ivanovich Vernadsky, dont La Biosphère, parue en russe en 1926, fut traduite en français en 1929, comme ceux des classiques de l'écologie scientifique que furent, à l'extrême fin du XIXème siècle le Danois Eugenius Warming et l'Américain Frederic Clements, deux des fondateurs de l'écologie végétale, le Suisse François Alphonse Forel, fondateur de la limnologie, puis au début du XXème siècle, l'Anglais Charles Elton, fondateur de l'écologie animale, l'Anglais Arthur Tansley, créateur en 1935 du terme "écosystème" et surtout l'Anglo-américain George Evelyn Hutchinson ainsi que son disciple américain Raymond Lindeman qui, en 1942, établit la pertinence de la thermodynamique dans l'étude des réseaux trophiques, pour ne citer que quelques savants écologistes parmi les plus réputés. Sont également absents les noms de Fairfield Osborn, auteur de Our Plundered Planet (1948), publié en français en 1949 sous le titre de La Planète au pillage, de William Vogt, auteur The Road to Survival (1948), publié en français en 1950 sous le titre La faim du monde, et étonnamment, pour ce qui est de ses deux livres "écologistes", celui de Rachel Carson, l'auteur de Silent Spring (1962). Or tous ces auteurs eussent pu fournir des arguments supplémentaires à Bertrand de Jouvenel. Il est vrai que ce dernier se réfère à deux biométriciens que nous avons cités au passage, à savoir Lotka et Volterra, inventeurs des premiers modèles mathématiques proies-prédateurs - peut-être particulièrement interpellateurs pour un économiste ! -, et qu'il fait grand cas de George L. Clarke, auteur d'un ouvrage intitulé Elements of Ecology, paru à Londres et New-York en 1954 qui, lui, mentionne plusieurs des auteurs sus-mentionnés. (70) Certes, le traité de cet écologiste marin et océanographe est d'excellente qualité comme l'atteste le fait qu'il est encore cité dans certains des meilleurs traités d'auteurs contemporains, dont celui d'Eugène Odum, mais à la différence de ce dernier, la dimension globale y fait défaut et son auteur n'y fait jamais référence au concept de biosphère (71) .

Quelle que large qu'elle soit pour un représentant des sciences sociales de son temps, l'information de Bertrand de Jouvenel en matière d'écologie et plus encore en matière de démographie (72) ne laisse pas d'être lacunaire, ce qui explique certaines faiblesses, signalées au passage, des trois textes que nous avons examinés. Toutefois, dans deux autres domaines son information est encore plus déficiente, à savoir l'histoire des sciences et l'histoire des techniques en Occident. Certes, il cite bien occasionnellement l'ouvrage collectif de Charles Singer A History of Technology, paru à Oxford en 1958 (73), ainsi qu'un article de l'abbé Payson Usher (74), mais toujours le même et, au demeurant, un article qui ne porte pas véritablement sur l'histoire des techniques. En revanche il connaît, vante et admire l'ouvrage monumental de Joseph Needham Science and Civilization in China, paru à Cambridge en 1954.

Or, immense était déjà la littérature sur l'histoire des sciences et des techniques parues avant cette date, notamment dans l'entre-deux-guerres, tel l'ouvrage de Sir William Dampier, A History of Science, dont la première édition date de 1929 et dont la quatrième édition, parue en 1947, fut traduite en français et publiée chez Payot, à Paris, en 1951, et telles surtout les contributions fondamentales à l'histoire des techniques qu'apportèrent les historiens français Marc Bloch et Lucien Febvre puis Richard Lefebvre des Noëttes dans les Annales d'histoire économique et sociale à partir de 1929 et, dans le monde anglo-saxon, un Lewis Mumford dans Technics and Civilization, paru à New-York en 1934 et publié en français en 1950. Les déficiences de son information en matière d'histoire des sciences et plus encore en matière d'histoire des techniques conduisent Bertrand de Jouvenel à se demander "pourquoi ce que nous appelons "civilisation industrielle" ne s'est pas développée en Chine plutôt qu'en Europe". A cette question mal posée, notre auteur ne pouvait manquer de suggérer une réponse hasardeuse : "On peut espérer que l'auteur le plus capable de fournir une réponse, Joseph Needham, le fera dans la suite de son grand ouvrage." (75) Bertrand de Jouvenel savait-il que les historiens sus-mentionnés et plusieurs autres avaient abondamment traité des préconditions culturelles de l'essor de la civilisation technique européenne au moyen-âge ? En tout cas, il ne mentionne jamais le célèbre article de l'historien américain Lynn White, "The Historical Roots of Our Ecological Crisis" publié par la revue Science en 1967, article mettant en cause l'interprétation du christianisme qui prévalut au Moyen ge en Europe occidentale et qui fut à l'origine d'une controverse considérable laquelle reste centrale pour l'écologie politique. (76) On n'en trouve nulle trace dans La civilisation de puissance, ouvrage qui pourtant est de neuf ans postérieur à l'article de Lynn White.

De même que La civilisation de puissance ignore Lynn White, cet ouvrage ignore les principaux auteurs qui illustrèrent la science écologique, l'écologie politique ou ce que l'on appelle à présent la bioéconomie pendant les années 1960 et au début des années 1970, à savoir Barry Commoner, Paul et Ann Ehrlich, les frères Eugen et Howard Odum, Barbara Ward et René Dubos ainsi que Nicholas Georgescu-Roegen, pour n'en citer que quelques-uns parmi les principaux. (77)

Ces quelques remarques critiques n'enlèvent rien au mérite de Bertrand de Jouvenel qui fut véritablement un initiateur de l'écologie politique, mais elles signalent qu'il ne tint véritablement ce rôle qu'en 1957, ses ouvrages ultérieurs de 1968 et surtout de 1976 ne prenant pas suffisamment en considération les nombreuses contributions que d'autres auteurs avaient apportées entre-temps à son sujet.

Nous avons recensé ci-dessus quelques-unes des explications qui peuvent rendre compte de la méconnaissance par la plupart des historiens de l'écologie du rôle d'avant-garde qui revient à Bertrand de Jouvenel dans l'émergence de l'écologie politique. A ces bonnes raisons, il convient peut-être d'en ajouter une moins bonne qui, toutefois, est surtout valable pour les historiens français. Bertrand de Jouvenel, qui au début des années 1930 figurait dans la gauche du Parti radical, rallia en 1936 le Parti du peuple français (PPF) de Doriot, pour le quitter, il est vrai, après Munich, en 1938. Mais, compte tenu de l'évolution ultérieure de Doriot vers le fascisme et de de l'attitude ambiguë dont Bertrand de Jouvenel fit montre pendant la Guerre à l'égard de Otto Abetz, de Vichy et plus encore de la France libre, après la Libération il fut considéré par beaucoup en France comme un "pestiféré", pour reprendre le terme qu'il utilise lui-même dans ses mémoires, et ce bien que son républicanisme, ses convictions démocratiques et son hostilité à l'antisémitisme n'aient jamais été sérieusement contestés. (78)

Nous avons rencontré un problème analogue dans l'étude de la pensée politique d'Henri de Man dont l'attitude pendant la seconde Guerre mondiale prête davantage encore à la critique que celle de Bertrand de Jouvenel. La position que nous avons adoptée pour le premier de ces auteurs nous paraît valable également pour le second, à savoir qu'il importe de faire la différence entre la doctrine politique d'un auteur et ses engagements politiques qui, dans bien des cas, sont tributaires de circonstances biographiques fortuites, de mobiles psychologiques inconscients ou même de failles de caractère dont la résultante peut être très en retrait, pour ne pas dire plus, par rapport aux impératifs éthiques proclamés par la doctrine dont l'intéressé se réclame encore, mais à tort. (79) Cette position de principe nous fait tenir en suspicion l'amalgame entre nazisme et écologie opéré notamment par Luc Ferry dans l'essai, au demeurant très insuffisamment informé, qu'il publia en 1992 et auquel un jury genevois, plus mal informé encore, crut pouvoir décerner le Prix Jean- Jacques Rousseau de la Ville de Genève. (80)

A notre avis, il convient de considérer les trois contributions de Bertrand de Jouvenel à l'écologie politique que nous avons passées en revue, de même que le reste de son oeuvre, en faisant abstraction des ambiguïtés de notre auteur avant et pendant la seconde Guerre mondiale. Et force est de constater que le premier de ces textes fait de lui l'un des premiers explorateurs d'une problématique qu'il développa avec une conviction sans faille, mais une information de plus en plus lacunaire, dans ses ouvrages de 1968 et de 1976. C'est donc simplement lui rendre justice que de le reconnaître et le présenter comme un pionnier méconnu de l'écologie politique.

Références et notes
(1) Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, histoire naturelle de sa croissance, Editions du Cheval ailé, Genève, 1945, 2ème édition, 1947, 3ème édition Hachette, Paris, 1972.
(2) Bertrand de Jouvenel, De la souveraineté. A la recherche du bien public, Editions Médicis, Paris, 1955.
(3) Bertrand de Jouvenel, De la politique pure, 1ère édition française, 1963, Calmann- Lévy, 2ème édition, 1977, 308 pages.
(4) Bertrand de Jouvenel, L'art de la conjecture, Editions du Rocher, Monaco, 1964.
(5) Hugues de Jouvenel, Biographie de Bertrand de Jouvenel, document dactylographié daté du 11-01-1987.
(6) Pour une liste de ses publication, cf. Encyclopedia Universalis, 1988, p. 568-9. Il semble que la pensée politique de Bertrand de Jouvenel n'ait guère suscité d'études récentes. En tout cas, celles que nous avons consultées l'abordent toutes dans une perspective classique qui fait l'impasse sur notre approche et notre sujet. Il s'agit de Evelyne Pisier, Autorité et liberté dans les écrits politiques de Bertrand de Jouvenel, P.U.F., Paris, 1967, 92 pages, Michael Richard Dillon, A Study of Authority : The Political Thought of Bertrand de Jouvenel, University of Notre Dame, 1970, 199 pages, Franklin Edward Robinson, Jouvenel on the Common Good, Southern Illinois University, 1971, 142 pages et William Raymond Luckey, Intermediate Institutions in the Political
Thought of Bertrand de Jouvenel, Fordham University, 1979, 231 pages.
(7) Bertrand de Jouvenel, La civilisation de puissance, Fayard, Paris, 1976, 206 pages. Les mots entre guillemets sont repris de la page 136.
(8) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, 23 pages. "De l'économie politique à l'écologie politique" constitue le chapitre 6 de La civilisation de puissance, op. cit., p. 49 à 77.
(9) Bertrand de Jouvenel, Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, Futuribles, Paris, 1968, 389 pages.
(10) Un auteur américain, Rudolf Heberle avait publié une contribution intitulée "Principles of Political Ecology" dans un ouvrage collectif publié en 1951 par Karl Gustav Specht éd. in Soziologische Forschung in unserer Zeit. Ein Sammelwerk Leopold von Wiese zum 75. Geburtstag, Westdeutscher Verlag, Köln und Opladen, 1951, p. 186 à 196. Toutefois, comme le reconnaît explicitement son auteur, il utilise l'expression "écologie politique" comme synonyme de "sociologie électorale", soit dans un sens purement métaphorique.
(11) Cf. notamment Adrian Atkinson, Principles of Political Ecology, Belhaven, London, 1991. Relevons toutefois que cet auteur cite à tort Rudolf Heberle et l'ouvrage collectif sus- mentionné publié par Gustav Specht comme relevant de son sujet !
(12) Donald Worster, Nature's Economy. The Roots of Ecology, Sierra Club Books, San Francisco, 1977, 404 pages. Cet ouvrage a été traduit et publié en français sous un titre dénaturant la richesse du titre original, à savoir Les pionniers de l'Ecologie. Une histoire des idées écologiques, Editions Sang de la terre, Paris, 1992, 412 pages. Au sujet de l'origine étymologique commune des mots "économie" et "écologie", cf. la note
(21) ci-après.
(13) Pascal Acot, Histoire de l'écologie, Presses universitaires de France, Paris, 1988, 285 pages.
(14) Jean-Paul Déléage, Histoire de l'écologie, une science de l'homme et de la nature, La Découverte, Paris, 1991, 330 pages.
(15) Tim Hayward, Ecological Thought. An Introduction, Polity Press, Cambridge, 1995, 259 pages.
(16) Jean-Marc Drouin, Réinventer la nature. L'écologie et son histoire, préface de Michel Serres, Desclée de Brouwer, Paris, 1995 et Jean Jakob, Les sources de l'écologie politique, Arléa- Corlet, Condé-sur-Noireau, 1995.
(17) Herman E. Daly ed. Economics, Ecology, Ethics. Essays toward a Steady-State Economy, W. H. Freeman and Company, San Francisco, 1980, 372 pages ainsi que Herman E. Daly and John B. Cobb Jr, For the Common Good. Redirecting the Economy towards the Community, the Environment and a Sustainable Future, Green Print, London, 1989, 483 pages.
(18) Juan Martinez-Alier, Ecological Economics. Energy, Environment and Society, Blackwell, Oxford, UK, and Cambridge, USA, 1987, 287 pages.
(19) José Manuel Naredo, La economía en evolución, Historia y perspectivas de las categorías básicas del pensamiento económico, Siglo XXI de España, Madrid, 1987, 538 pages : Cf. p. 264, 266 et 273.
(20) Franck Dominique Vivien, Economie et écologie, La Découverte, Paris, 1994, p. 51.
(21) Ivo Rens et Jacques Grinevald, "Jalons pour une historiographie de l'écologie politique", in CADMOS, Revue trimestrielle de l'Institut universitaire d'études européennes de Genève et du Centre européen de la culture, Genève, printemps 1979, p. 18 à 26. Dans une note de bas de page de cet article nous écrivîmes alors : "On sait que le mot écologie est dérivé du grec oikos qui signifie l'habitat, la maison, et que c'est ce même terme grec qui forme la racine du mot économie, beaucoup plus ancien. Cette simple chronologie rappelle que la circulation des concepts entre ce que nous appelons l'écologie d'une part et l'économie d'autre part n'a jamais été à sens unique, d'où certaines ambiguïtés inévitables. Notons ici qu'en 1931, dans le grand traité de H. G. Wells, J. Huxley et G. P. Wells The Science of Life, la science de l'écologie est définie dans le chapitre V : "Ecology is biological economics". Ed. Cassel and Company, Londres, p. 578. Il n'est
pas inutile de se souvenir que la théorie pré-évolutionniste de "l'économie de la nature", avec son paradigme de l'équilibre, préétabli par la sagesse divine dans l'esprit des linnéens, constitue la protohistoire de l'écologie..." (ibidem, p. 18 et 19) Au sujet de ce paradigme et de ses rapports avec la théologie naturelle, cf. Jean-Marc Drouin, Réinventer la nature. L'écologie et son histoire, op. cit. p. 39 et ss.
(22) Michel et Calliope Beaud ainsi que Mohammed Larbi Bouguerra, éd., L'état de l'environnement dans le monde, La Découverte/Fondation pour le progrès de l'homme, Paris, 1993, p. 30-34. Cf aussi Jacques Grinevald, "A propos de la naissance de l'écologie", in La Bibliothèque naturaliste, 1990, 10, p. 5-12 et "La révolution bioéconomique de Nicholas Georgescu-Roegen", Stratégies Energétiques, Biosphère & Société (SEBES), oct. 1992, p. 23- 24.
(23) Rachel Carson, Silent Spring, Houghton Mifflin, New York, 1962, traduit en français sous le titre de Le printemps silencieux, avec une préface de Roger Heim, Plon, Paris, 1963.
(24) Paru en français sous le titre Changer ou disparaître. Plan pour la survie, Fayard, Paris, 1972.
(25) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 8 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 57.
(26) La civilisation de puissance, op. cit. p. 92.
(27) Il parle notamment d'"écosystème" dans La civilisation de puissance, op. cit. p. 89 et de "biosphère" dans un texte de 1965 reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 240.
(28) Cf notamment sa "Préface. Réflexions d'un cheval philosophe" à La civilisation de puissance, op. cit. p. IX à XVI et passim.
(29) "Introduction au problème de l'Arcadie", 1965, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 205,6.
(30) Ibidem, p. 210.
(31) La civilisation de puissance, op. cit. p. III. Relevons que Bertrand de Jouvenel ne cite de Henry Adams que The Education of Henry Adams, dont la première édition, hors commerce, date de 1903, et non point A Letter to American Teachers of History, J. S. Furst, Baltimore, 1910, repris in The Degradation of the Democratic Dogma, Macmillan, New York, 1919, qui traite de ce
sujet d'une façon nettement plus approfondie.
(32) "Introduction au problème de l'Arcadie", 1965, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 210, note 10.
(33) Pour ce qui est de la prolifération des machines, cf. notamment La civilisation de puissance, op. cit. p. V, 73 et 153 où Bertrand de Jouvenel se réfère à l'utopie anti-technologique Erewhon que Samuel Butler publia en 1872 (et dont une traduction française parut chez Gallimard en 1920). Pour ce qui est de la prolifération des personnes morales, cf. notamment La civilisation de puissance, op. cit. p. XV, 10, 25, 34, 35 et 153.
(34) La civilisation de puissance, op. cit. p. 89 et 127.
(35) Le Rapport Paley, de son vrai titre A Report to the President by the President's Materials Policy Commission, 5 vol., Washington, 1952, donne des indications chiffrées pour les Etats-Unis sur l'importance des prélèvements sur la Nature en matières premières. Ce document, dont Bertrand de Jouvenel fait grand cas, est commenté par lui dans un texte de 1965 intitulé "Pour
une conscience écologique" reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 243 et cité par lui dans La civilisation de puissance, op. cit. p. 79 à 81. Le rôle historique de la Commission Paley est notamment retracé dans The Global 2000 Report to the President. Entering the Twenty- First Century, (commandité par le Président Carter) Penguin Books, volume 1, p. 689 et ss.
(36) "Pour une conscience écologique", 1965, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux- vivre, op. cit., p. 245. Même idée dans La civilisation de puissance, op. cit. p. 92.
(37) Restoring the Quality of the Environment. Report of the Environmental Pollution Panel, President's Science Advisory Committee, White House, Washington, nov. 1965, p. 115, cité in La civilisation de puissance, op. cit. p. 91. Le chapitre sur le CO2 est signé par R. Revelle et d'autres dont Keeling. Mention est faite de ce Rapport dans Eugène P. Odum, Fundamentals of Ecology, Saunders, Philadelphia, 3ème éd. 1971, p. 546. (Cf infra, note 71)
(38) "La terre est petite",1959, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 77 et surtout la citation de Henri Rousseau figurant dans l'Annexe non datée du même ouvrage, p. 304.
(39) Alfred Lotka, Elements of Mathematical Biology, (éd. or. 1924), New York, Dover, 1956, p. 227. Cet ouvrage de Lotka (1880-1949), considéré comme un classique de l'écologie théorique, est cité par l'auteur in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 191. Au sujet de la place du savant suédois Svante August Arrhénius (1859-1927), cf. l'étude de Jacques Grinevald, "L'effet de serre de la Biosphère. De la révolution thermo-industrielle à l'écologie globale" in Stratégies Energétiques, Biosphère & Société, (SEBES), Genève, mai 1990, p. 9 à 34, et particulièrement p. 14.
(40) Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 370.
(41) La civilisation de puissance, op. cit. p. 30.
(42) "La terre est petite", 1959, reproduit in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 66 à 77.
(43) "Recherche et Développement", 1965, reproduit in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit.,p. 326.
(44) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 20 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 74.
(45) Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 242.
(46) "L'économie politique de la gratuité", 1957, et "Recherche et Développement", 1965, reproduits in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit.,p. 21 et 326.
(47) "Pour une conscience écologique", 1965, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux- vivre, op. cit., p. 247.
(48) La civilisation de puissance, op. cit. p. 148.
(49) "Jardinier de la terre", 1967, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 379.
(50) La civilisation de puissance, op. cit. p. 130.
(51) "L'économie politique de la gratuité", 1957, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 22.
(52) La civilisation de puissance, op. cit. p. 79 et 11 et ss.
(53) Ibidem, p. 58 et Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 25, 126 et ss.
(54) "Pour une conscience écologique", 1965, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux- vivre, op. cit., p. 238.
(55) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 9 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 59. L'ouvrage de Vito Volterra (1860-1940), mathématicien et théoricien de l'écologie auquel se réfère Bertrand de Jouvenel est intitulé en français Leçons sur la théorie mathématique de la lutte pour la vie, rédigées par Marcel Brélot, Paris, 1931.
(56) La civilisation de puissance, op. cit. p. 128.
(57) "Sur la stratégie prospective de l'économie sociale", 1966, reproduit dans Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 289-290.
(58) La civilisation de puissance, op. cit. p. 190 et 191.
(59) Ibidem, p. 145.
(60) Ibidem, p. 113.
(61) Ibidem, p. 118.
(62) Ibidem, p. 132.
(63) Ibidem, p. 115.
(64) Ibidem, p. 118 et ss.
(65) Ibidem, p. 135 et ss.
(66) Ibidem, p. 139.
(67) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 10 et 13 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 60 et 64.
(68) Bulletin S.E.D.E.I.S. No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 7 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 56.
(69) Cf. Donald Worster, Nature's Economy. The Roots of Ecology, p. 31 et ss.
(70) Le Bulletin S.E.D.E.I.S. , No 671 a) du 1er mars 1957, op. cit. p. 7 et La civilisation de puissance, op. cit. p. 56 se réfèrent explicitement à George L. Clarke, Elements of Ecology, John Wiley & Sons Ltd, New York and Chapman & Hall, Ltd, London, 534 pages.
(71) George Clarke cite d'ailleurs à la page 516, parmi ses références bibliographiques, la première édition du traité d'Eugène P. Odum, Fundamentals of Ecology, Saunders, Philadelphia, 1953. La deuxième édition de ce monument de la science écologique date de 1959 et la troisième (et définitive ?) de 1971 et elle est parue chez le même éditeur que les deux précédentes. En sens inverse, on trouve plusieurs mentions de George Clarke dans la troisième édition des Fundamentals of Ecology. De même, le frère cadet d'Eugène Odum, Howard T. Odum, cite également George Clarke dans Environment, Power and Society, John Wiley & Sons, New York, 1971, p. 66. Enfin, l'écologiste français François Ramade signale le traité de Clarke, dont il reprend pratiquement le titre dans son diptyque Eléments d'écologie : Ecologie fondamentale, McGraw-Hill, Paris, (éd. or. 1984), 2ème tirage corrigé 1987, et Eléments d'écologie : Ecologie appliquée, McGraw-Hill, Paris, (éd. or. 1974), 4ème édition 1989.
(72) On est frappé de ne trouver ni dans Arcadie ni dans La civilisation de puissance aucun développement sur ce thème ni aucune allusion à un Gaston Bouthoul, auteur de La surpopulation dans le monde, Payot, Paris, 1958. Dans son remarquable ouvrage, Les catastrophes écologiques, McGrawHill, Paris, 1987, François Ramade voit dans "l'explosion démographique" la première de ces catastrophes. Pour un inventaire plus récent de ce problème, y compris dans sa dimension historique, cf. le dossier "L'explosion démographique contre le développement durable" in Stratégies Energétiques, Biosphère & Société (SEBES), Genève, 1993-1994, p. 5 à 102.
(73) Charles Singer et al. A History of Technology, Oxford Clarendon Press, 1958, cité in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 156 et 321 ainsi que La civilisation de puissance, op. cit. p. 22.
(74) Abbot Payson Usher, "The History of Population and Settlements in Eurasia" in The Geographical Review, cité in Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 133 ainsi que La civilisation de puissance, op. cit. p. 62.
(75) Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, op. cit., p. 233.
(76) Cet article a été reproduit dans de nombreux ouvrages, notamment dans Robin Clarke, ed, Notes for the Future, An alternative history of the past decade, Thames and Hudson, London, 1975, p. 99 à 106. L'ouvrage de René Dubos, Les dieux de l'écologie, paru en 1973 dans la collection Ecologie de Fayard, s'inscrit dans cette controverse.
(77) Dans la période en question, Barry Commonner publia notamment en 1966 Science and Survival, New York, Viking Press, paru en français en 1969 sous le titre Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ?, Seuil, Paris, puis, en 1971, The Closing Circle : Nature, Man and Technology, Knopf, New York, paru en français en 1972 sous le titre L'encerclement, Problèmes de survie en milieu terrestre, Seuil, Paris; Paul Ehrlich publia en 1968 The Population Bomb, Ballantine, New York, paru en français sous le titre La bombe "P", Fayard, Paris, en 1972, puis avec sa femme Ann Ehrlich, Population, Resources, Environment. Issues in Human Ecology, Freeman, San Francisco, 1970, paru en français sous le titre Population, ressources, environnement, Fayard, Paris, en 1972; Eugen Odum publia en 1971 la troisième édition des Fundamentals of Ecology, Saunders, Philadelphia, tandis que son frère cadet Howard Odum publiait la même année Environment, Power and Society, Wiley-Interscience; Barbara Ward and René Dubos publièrent en 1972, en vue de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement humain qui se tint cette année à Stockholm Only One Earth, The Care and Maintenance of a Small Planet, Penguin Books, paru en français encore en 1972 sous le titre Nous n'avons qu'une Terre, Fayard, Paris; enfin Nicholas Georgescu-Roegen publia en 1966 Analytical Economics : Issues and Problems, Harvard University Press, Cambridge, Massachussets, partiellement traduit en français et publié en 1970 sous le titre La science économique. Ses problèmes et ses difficultés, Dunod, Paris, puis, en 1971, son magnum opus, The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussets.
(78) Bertrand de Jouvenel, Un voyageur dans le siècle 1903-1945, Editions Robert Laffont, Paris, 1979, p. 456 et ss et passim.
(79) Cf notamment Ivo Rens et Michel Brélaz, "Introduction" et Ivo Rens, "Pacifisme et internationalisme dans la dernière partie de l'oeuvre d'Henri de Man" in "Sur l'oeuvre d'Henri de Man. Rapports présentés au Colloque international organisé par la Faculté de droit de l'Université de Genève les 18, 19 et 20 juin 1973 sous la présidence du professeur Ivo Rens", Revue européenne des sciences sociales et Cahiers Vilfredo Pareto, Genève, numéro 31 de 1974, respectivement p. 7 à 9 et p. 243 à 271 ainsi que la Préface que nous avons écrite avec Michel Brélaz à notre réédition commune de Henri de Man, Au delà du marxisme, Seuil, Paris, 1974, p. 7 à 27.

(80) Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique. L'arbre, l'animal et l'homme, Grasset, Paris, 1992. Parmi les nombreuses réactions négatives que souleva cet essai, cf. la critique dévastatrice qu'en fit Jacques Grinevald dans Stratégies Energétiques, Biosphère & Société (SEBES), Genève, 1993-1994, p. 144.

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