John Maynard Keynes (1883-1946)

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"A NICE ENGLISH FELLOW..."

David Messier, Université Laval, octobre 1998


Un personnage comme John Maynard Keynes (1883-1946), dont la vie, remplie de réalisations toutes plus impressionnantes et exceptionnelles les unes que les autres, devrait servir de modèle pour la formation des jeunes économistes, reste difficile à comprendre et à expliquer. Il m'est apparu plus simple, dans l'espoir de comprendre quelques traits ou gestes de l'individu, de procéder à l'inverse d'une biographie conventionnelle et de partir de différents traits de la personnalité de Keynes et de tenter de retrouver dans son passé les étapes de développement de chacune de ces caractéristiques, bien que, idéalement, il aurait fallu, pour obtenir une compréhension juste et fidèle de sa personne, exposer simultanément et extensivement l'ensemble des influences, génétiques, psychologiques, sociales, parentales, etc. qui ont pu contribuer à la former.
Commençons par l'homme dans son aspect "physique". Keynes fut doué d'une incroyable énergie intellectuelle et d'une capacité de travail d'autant plus surprenante qu'il fut sa vie durant d'une santé chancelante [1]. Malgré cette constitution physique maladive qui le forçait régulièrement à interrompre, ou du moins à ralentir ses activités, il conserva toujours un agenda plus que chargé, vacquant simultanément à de multiples occupations avec une énergie commune à peu d'individu [2]. D'où lui venait cette énergie? Peut-être est-ce la peur de l'oppression, liée à sa faiblesse physique, qui allumait l'énergie nécessaire à compenser ses angoisses et qui éveillait plus qu'à l'ordinaire ses capacités intellectuelles [3]. Peut-être peut-on invoquer aussi, tout simplement, les mystérieuses notions de "génie" et de "don", attributs que l'on ne peut sûrement pas lui refuser [4]. Keynes a vécu avec passion et la passion ne s'explique pas.

S'il conserva, malgré ces conditions humaines qui en aurait découragées plusieurs, un optimisme inébranlable envers les possibilités de la civilisation [5], et s'il ne diminua jamais ses efforts pour tenter d'améliorer le monde dans lequel il a vécu, il faut en chercher la cause du côté de ses convictions et de sa formation intellectuelle et sociale. Keynes fut un produit de la société victorienne en mutation [6]. Il grandit et fut éduqué dans ce milieu unique qui mélangea dans un seul atmosphère aristocratisme, conservatisme, intellectualisme et réformisme social [7]. Il tenait, à travers ses parents, de la "Cambridge réformée" [8], qui s'ouvrait toujours plus aux nouveaux savoirs et aux nouvelles influences dans la société, qui remettait en cause les croyances anciennes au progrès et à la vérité, et qui propageait ainsi l'incertitude, le doute et l'anxiété, sentiments donnant lieu inévitablement à beaucoup d'activité, soit pour y faire face, soit pour les fuir [9]. Il acquit de ses parents la passion pour la vie intellectuelle, le goût pour les sciences, un amour certain pour les arts et la philosophie, bref, une curiosité animée pour toutes les composantes de la société et d'une vie humaine complète. Il acquit surtout un sens du devoir et du service public propre au milieu académique et clérical de sa famille, sorte de deuxième nature à laquelle il n'a jamais faillit. Ces sentiments et ces intérêts furent encouragés et soutenues tout au long de sa "maturation" par son environnement scolaire et ses relations sociales [10] . Si la société anglaise de son temps s'ouvrait aux nouvelles idées, il faut souligner aussi que Keynes, dû à sa condition de marginalité liée à son homosexualité, eut très tôt des motivations personnelles puissantes à combattre les idées reçues, ce qui lui a certainement permis d'échapper à l'embourgeoisement intellectuel partout si fréquent [11].

Attardons-nous maintenant plus en profondeurs sur quelques caractéristiques qui ont pu contribuer à faire de Keynes un économiste au-dessus de la norme. Ce qui est frappant surtout est que Keynes, malgré qu'il fut à l'origine d'une école de pensée, ne fut jamais un dogmatique aveugle fondant sa compréhension du monde sur quelques principes réducteurs. Il était au contraire d'un pragmatisme exemplaire et d'un utilitarisme bien anglais. On lui attribue une philosophie essentiellement de court terme mais son travail de réflexion était définitivement dans un horizon de long terme [12]. On débat de son immoralisme [13], mais sa foi en la raison "pratique", elle, ne fait pas de doute. Il croyait qu'une raison convenablement exercée permettrait de construire une civilisation meilleure et plus sensée. En ce sens, il fait partie de ces premiers ratio-technocrates, groupe social alors en croissance, persuadés que la raison pouvait servir à mieux comprendre et administrer les affaires communes. Eut-il tord ou raison, il n'en demeure pas moins que de tous les économistes venus avant ou après lui, à l'exception peut-être de Marx, Keynes a eu l'épistémologie la plus développée et la plus riche. Il a forgé sa conception de la science au contact des plus grands philosophes analytiques anglais tels G.E. Moore, Wittgenstein, Whitehead et Bertrand Russell [14]. Retracer l'origine exacte de ses caractéristiques intellectuelles nécessiterait de se plonger profondément dans ce courant philosophique, tâche par trop imposante pour s'y attaquer ici, malheureusement. Un de ses écrits les plus fameux, son Treatise on Probability, dédié à l'examen de la nature de la connaissance probabiliste, participe pourtant de la même philosophie, et on peut y retrouver plusieurs composantes de l'épistémologie de Keynes hérités de ces penseurs, ne serait-ce que la problématique et "l'exigence de la question", depuis lors presque tombées dans l'oubli [15]. Il en tira entre autres la conclusion de l'impossibilité de l'absolu dans la connaissance, ainsi que la distinction entre vérité et rationalité; d'où sa préférence envers ce qui est possible plutôt que de ce qui est vrai [16]. Il en tira également une méthodologie propre à la connaissance, centrée vers l'action, dont un des axiomes principal est l'emphase et l'importance accordées au débat et à la controverse académique [17]. Peu ardent formaliste [18] mais éminent logicien, il accordait une place primordiale aux faits, tant dans ses débats et interventions publiques que dans ses écrits et dans sa réflexion économique. Il croyait qu'un argument persuasif tenait autant à sa déduction logiquement correcte qu'à ses fondements et prémisses intellectuellement solides. Il n'a d'ailleurs jamais hésité à remettre en cause les fondements de ses analyses, et lorsqu'il s'attaqua, dans sa Théorie générale, à la conception néoclassique de la science économique, ce sont ses fondements qu'il remit d'abord en cause.

Si les milieux philosophique et intellectuel dans lesquels il fit son éducation y sont pour beaucoup, nul doute non plus que cette attitude face à la science et à l'analyse économique lui est aussi un legs de ses frottements précoces avec le monde de "l'économie politique" et de la pratique économique au sein de réelles institutions [19]. Ses motivations furent essentiellement pratiques [20]. Il ne fut d'aucune façon un politique, un partisan suggérant des solutions d'origine idéologique [21]. Il prôna au contraire toujours la politique et la mesure qui lui semblait être la plus propice et la plus facilement réalisable, dans l'unique objectif du bien commun de la nation, c'est-à-dire évidemment de l'Angleterre, d'abord, mais aussi de l'Europe, à construire et reconstruire, puis plus tard du système-monde et de l'économie-monde également à établir et à régulariser [22]. Il ne fait plus mystère ainsi de comprendre l'interventionnisme étatique prôné par Keynes, ce dernier ayant eu l'occasion d'en observer la possibilité et l'efficacité lors des deux Guerres Mondiales et de la Grande Dépression. Il ne fait plus mystère non plus de comprendre l'emphase que Keynes mit toujours sur le rôle de l'opinion publique, phénomène également en émergence et avec lequel se confrontaient de plus en plus les gouvernements [23]. Loin d'évincer la psychologie de la réflexion économique, elle faisait toujours partie pour lui des voies de solutions possibles. Bien avant les Lucas et les Barro, Keynes avait saisi l'importance des anticipations [24], des asymétries d'information, de l'irrationalité des comportements humains, etc. mais il ne vit pas d'intérêt à schématiser de telles influences, croyant plus utile d'étudier les institutions à la lumière de ces nouvelles perspectives. De là découle son intérêt pour le monde financier et pour la sphère monétaire, institutions s'il en est, et la vision nouvelle qu'il avança à leur sujet dans son Tract et son Treatise [25].

Cette attitude intellectuelle faite de réalisme, de critique et d'innovation explique à la fois son succès populaire et l'influence immense qu'il eut sur la postérité [26]. Attaché aux enjeux contemporains, utilisant des faits concrets pour poser un diagnostic correct, et une logique solide fondée sur des principes et des intuitions élaborés dans un horizon de long terme, Keynes a su développer un pouvoir de persuasion d'une dangeureuse efficacité [27] et si son style et son appel constant à l'intuition ont pu nuire à son influence de court terme, sa cohérence et la profondeur de sa réflexion n'ont nullement desservi, au contraire, son génie rare de comprendre les civilisations dans leur mouvement et de transmettre la vision de ces nouvelles voies à ses contemporains [28].

Il mourut en 1946 avec un seul regret: ne pas avoir bu plus de champagne [29], comme quoi il fut toujours un "bon anglais" avant d'être un bon économiste.

NOTES

[1] Il fut un enfant maladif, à tel point que sa mère l'avait surnommé sa "petite crevette". Il a avoué lui-même, toujours enfant, n'être pas assez robuste pour apprécier les batailles de boules de neige! Comme autres imperfections physiques, notons qu'il zézailla et bégailla durant la majeure partie de son enfance suite à une opération chirurgicale à la langue qu'il dut subir à sa naissance, et qu'il garda un petit doigt mutilé suite à un accident de vélo, ce qui est peut-être à l'origine de la manie qu'il a eu toute sa vie pour les mains des gens. Cf. Mooridge, Maynard Keynes. An Economist's Biography, pp. 22-26.

[2] Parmi ses multiples occupations, on compte: celles reliées à sa carrière académique comme l'enseignement et la recherche au King's College à Cambridge; celles reliées à ses publications, ses livres évidemment mais aussi ses nombreux articles parus dans plusieurs journaux à travers le monde; celles reliées à ses emplois politiques, lorsqu'il travailla pour le Indian Office (1906-1908), et plus tard au Treasury, sans compter les nombreuses commissions et conférences de nature économique et politique auxquelles il participa et sur lesquelles il siégea, dont la plus connue reste la Peace Conference de Paris qui fit suite à la première Guerre Mondiale, sans compter non plus ses activités de conseiller, formelles et informelles, des cercles les plus élevés du pouvoir britannique jusqu'au grand public international; celles reliées à l'édition, l'Economic Journal dont il fut l'éditeur jusqu'à sa mort, mais aussi le quotidien The New Statesman and Nation dont il était à la fois propriétaire, dirigeant et journaliste; celles reliées à ses talents de gestionnaire, talents qu'il exerça (plus ou moins bien semble-t-il) en dirigeant quelques mutuelles d'assurance, en gérant divers fonds de placement, dont celui de Cambridge, et en spéculant pour son propre compte sur les marchés des biens et des devises; celles, finalement, qu'on peut considérer comme ses "à-côtés", allant du mécénat et de la direction de théatre jusqu'à ses nombreux et sérieux loisirs comme la collection de vieux livres et d'oeuvres d'art modernes. On ne peut omettre non plus ses multiples relations interpersonnelles, amour, amitié ou connaissance, pour lesquelles il trouva en plus l'énergie nécessaire pour s'y engager intensivement. Son penchant pour la statistique a d'ailleurs permis de garder des traces d'une activité sexuelle plutôt bien portante. Cf. Mooridge, passim.

[3] Certains évènements m'amènent à poser cette hypothèse. Dans l'enfance, il s'assura de la non-agression d'un garçon qu'il n'aimait pas en concluant avec lui un traité commercial de non-agression. Plus tard, son homosexualité, très peu dans les apparences victoriennes, lui fit craindre la police et la prison. Finalement, il vécut, il est bon de se le rappeler, l'entièreté de sa vie adulte dans une période sombre de l'humanité, qui ne fut somme toute qu'une grande crise mondiale faite de destruction et de barbarie. Cf. Heilbroner, R.L., Les grands économistes, p. 239, et Mooridge, p. 170.

[4] Keynes fut précocement brillant. À quatre ans et demi, il s'interroge déjà sur la nature de l'intérêt; à six ans, sur le fonctionnement de son cerveau. Il savait ses lettres et l'arithmétique avant d'entrer à la maternelle, et apprit le latin, le grec et la géométrie dès l'âge de neuf ans. On a aussi parlé d'un certain don en mathématique. Cf. Mooridge, p. 25-29.

[5] Dans Possibilités économiques de nos petits-enfants, Keynes va jusqu'à prévoir la fin de l'économique pour l'an 2030. Il a toujours cru dans les capacités du système capitaliste et il souhaita l'atteinte d'un niveau d'affluence suffisant afin que les questions économiques passent derrière les questions morales. Cf. Heilbroner, p. 273 et Mooridge, p. 454.

[6] Cf. Mooridge, p. 55.

[7] Cf. Heilbroner, pp. 238, 266.

[8] Sa mère Florence Ada Keynes était la fille d'un révérend protestant et elle fut une des premières femmes à étudier à Cambridge, sans toutefois en avoir le statut complet d'étudiant. Son célèbre père, John Neville Keynes, en plus d'avoir été un éminent économiste et méthodologiste de l'économie lui aussi, fut un tout aussi éminent logicien et philosophe de la morale, et il tourna autour de Cambridge la majeure partie de sa vie. Au contraire de son fils, il était foncièrement pessimiste parce que foncièrement craintif. Par contre, il était un brouille-papiers et un teneur de comptes compulsif, comme le deviendra Maynard; tout comme il lui transmit son "sérieux" dans les loisirs. Cf. Mooridge, chap. 1.

[9] Cf. Mooridge, p. 56.

[10] Keynes fit de très brillantes études tant à l'école de monsieur Goodchild qu'à Eton, où il reçut un éducation classique, qu'à Cambridge, où il entra en 1902 en mathématiques. Il décide d'ailleurs très rapidement de ne pas s'y confiner et de fouiller d'autres disciplines comme l'histoire et la logique. C'est finalement Marshall qui parviendra à le convaincre de se consacrer à l'économie, et il connaîtra à Cambridge les meilleurs économistes de son époque: Pigou, Sidgwick, Edgeworth, Straffa, Kahn, Ohlin, etc. Vie académique bien remplie, donc, mais aussi vie sociale d'une richesse enviable. Personnage central de Bloomsbury (à la fois quartier, groupe d'amis et état d'esprit), il côtoya plusieurs artistes dont Virginia Woolf et Picasso. Il adorait le théatre et pouvait assister à une trentaine de représentations par année. Il adorait également le ballet et maria même la danseuse étoile de la compagnie de Dighiliev. Du côté politique, il connut la plupart des grands politiques de Grande-Bretagne ainsi que plusieurs diplomates et haut fonctionnaires internationaux. Cf. Mooridge, pp. 55, 97, 199, 216.

[11] Son homosexualité se serait développée pendant ses années à Eton où, couplée avec sa pratique du débat, Keynes a pu développer sa capacité de jugement indépendant, de laquelle il fit montre lors de la guerre des Boers lorsqu'il s'affirma comme pacifiste et objecteur de conscience, tout comme il fut pro-Boxers dans la révolte de ces derniers. Il osa même critiquer le cursus de Eton. Au King's College, il pouvait assister à plus de cinq débat par semaine. Cf. Mooridge, pp. 39-43, 55.

[12] Si on se souvient de son "À long terme, nous sommes tous morts", on oublie souvent qu'il a aussi dit qu'"à court terme, nous sommes aussi vivants". Cf. Mooridge, p. 611 et Schumpeter, Ten Great Economists, p. 275.

[13] Cf. Mooridge, p. 260.

[14] Il fut d'ailleurs le seul à assister aux conférences de Whitehead sur la géométrie non-euclidienne. Pour ce qui est de Moore, il lut et critiqua assidument son Principia Ethica, mais fut surtout inspiré par Moore en tant qu'homme. Russell a dit de son traité de probabilité qu'il était "au dessus de toute éloge".

Les courants philosophiques du temps de Keynes peuvent être vus, sans trop simplifier, comme un passage incomplet du rationalisme au subjectivisme. C'est l'époque où la raison subit de nombreuses attaques critiques, et où l'on la confine finalement à la seule sphère du sujet, refusant tout intersubjectivité au niveau des grands groupes. La morale devient ainsi une affaire privée, une question de jugement personnel sur ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. On peut retrouver ici à la fois les racines du scepticisme rationaliste de Keynes, et de ce qu'on a appelé son immoralisme qui, découlant directement de l'utilitarisme anglais, ressemblait plutôt à du simple pragmatisme moral qu'à un relativisme pur. Rejet du dogmatisme et des traditons, et incertitude caractérisaient ce climat intellectuel. Unis aux idées dominantes libérales, on peut, je crois, obtenir une bonne idée des principales sources intellectuelles de la pensée de Keynes. Cf. Mooridge, pp. 65-72, 99, 120, et Heilbroner, p. 237.

[15] Cf. Mooridge, pp. 163 et sq.

[16] Cf. Mooridge, p. 339.

[17] Dès ses études à Eton (1897-1902), il prend goût aux débats des nombreuses sociétés étudiantes et il y devient même un orateur hors-pair. Il continua par la suite à participer aux débats de nombreuses sociétés académiques et mondaines. On ne compte plus non plus le nombre de ses controverses journalistiques avec ses compères. Cf. Mooridge, pp. 32.

[18] Selon Schumpeter, on peut presque dire qu'il détestait les mathématiques, et il ne fut pas, pour sûr, un progressiste pour ce qui est des méthodes analytiques. En fait, selon Mooridge, il débutait avec une intuition, puis utilisait tous les outils formels et mathématiques à sa disposition pour détailler et prouver cette intuition, et ce n'est que s'il n'y parvenait pas qu'il tentait d'inventer de nouveaux instruments d'analyse. Il croyait surtout que la mathématisation ne dispensait pas d'avoir une science morale, ce qui le mènera à sa conception de l'économie comme étant un art plutôt qu'une science. Il critique aussi sévèrement, autant sur le plan technique que sur le plan logique, la nouvelle science économétrique, l'accusant entre autres de dénaturer la logique intellectuelle de la modélisation en tentant d'ancrer le modèle dans la réalité avec des paramètres concrets. Cf. Schumpeter, pp. 261, 287, et Mooridge, pp. 165, 553, 621.

[19] Il était à l'Indian Office lors de la crise financière internationale de 1907-1908 et il put alors prendre un contact direct avec les problèmes monétaires et financiers. Il fut également à la banque d'Angleterre durant la première Guerre Mondiale où il avait pour tâche de veiller aux finances britanniques d'outre-mer. Au Treasury, il aurait, selon Harrod, contribué plus que tout autre civil à gagner la guerre, allant même jusqu'à fournir des conseils militaires. Cf. Mooridge, pp. 202, 242-244, 253, 269.

[20] Il ne se laissa jamais arrêter par la théorie lorsque c'était le temps d'élaborer une politique. Cf. Mooridge, p. 421, 553.

[21] Keynes fut, aux dires de Schumpeter, "the most unpolitical of men", appuyant des politiques plutôt que des politiciens, et il rejeta toujours la carrière politique malgré les opportunités qui se présentaient et les compétences qu'il détenait. Surtout proche des libéraux, il participa quelquefois à leurs campagnes électorales, sans grand enthousiasme. C'est que le libéralisme, et donc aussi le parti libéral anglais, connaît à l'époque de Keynes une période de déclin. Refusant de reconnaître les conflits de classes présents dans la société, les libéraux de partout étaient en train de perdre le pouvoir aux mains des mouvements communistes et sociaux-démocrates, ce qui les amena à retraiter de la sphère publique et à se replier idéologiquement et au point de vue du militantisme dans la sphère privée. Keynes, malgré ce qu'en dit Schumpeter, se trouvait profondément impliqué dans cette tension entre ces deux tendances de retrait du libéralisme et de montée du socialisme. Par naissance, il se considérait bourgeois et aristocrate, allant jusqu'à affirmer qu'en cas de conflit entre classes, il n'hésiterait nullement et saurait quel camp choisir; par éducation, il ne pouvait que partager les idéaux du libéralisme classique et il garda toujours l'espoir de les voir un jour réaliser. Pourtant, il était trop de son temps pour ne pas se faire un devoir d'être critique envers l'idéologie libérale et le système capitaliste qu'elle défendait. Sceptique mais loin d'être paralysé par le doute comme le furent la majorité des autres libéraux, il ne se laissa pas scléroser et participa à ce mouvement que l'on nomma le "nouveau libéralisme" (New Liberalism) qui, abandonnant entre autres en partie l'ontologie individualistique traditionnelle du libéralisme, et reconnaissant l'importance des phénomènes de nature sociale et communale, proposèrent une nouvelle vision de la société ni libérale ni communiste (Keynes et les libéraux ne parvenant pas à avaler l'utopisme et l'irrationalité de l'idéologie communiste), un nouveau diagnostic de ses problèmes, et ainsi de solutions en rupture avec le laissez-faire historique des libéraux. Ce nouveau libéralisme s'exprime chez Keynes dans sa Théorie Générale, qui inspira à la fois les nouveaux libéraux et les autres partis. Ces idées survécurent à sa mort et furent appliquées par tous les partis sociaux-démocrates au pouvoir à travers l'occident, et ce jusqu'à la décennie soixante-dix. Proche des Fabians pour un temps, nul doute que Keynes se serait joint à la tendance social-démocrate si la vie lui avait laisser quelques années de plus pour agir. Cf. Schumpeter, p. 262., et Mooridge, pp. 190-191, 452, et Anthony Arblaster, The Rise and Decline of Western Liberalism, chapitres 16 et 17.

[22] Cf. Schumpeter, p. 274.

[23] C'est dans les années 1920, alors qu'il commence sa carrière journalistique, qu'il entre en contact avec les différentes techniques pour forger l'opinion et manipuler les idées tant du public que des élites. Il exprimera ses positions face à cette problématique dans les premières pages de A Revision of the Treaty. Cf. Mooridge, p. 205, 370.

[24] C'est en recourant à la psychologie et aux anticipations des traders que le Keynes de 1920-1922 explique la dépression d'après-guerre. Cf. Mooridge, p. 204, 372.

[25] Keynes préféra le contrôle monétaire parce qu'il en reconnaissait la supériorité pratique et qu'il voyait l'écart entre la croissance américaine et la stagnation britannique. Cf. Mooridge, p. 225, 428.

[26] Son premier grand succès littéraire, The Economic Consequences of the Peace (1919), était un fulminant pamphlet contre les accords de paix négociés à Paris, négociations auxquelles il avait d'ailleurs participé, ou plus certainement assisté. Il y critique à la fois les clauses irréalistes du traité, l'oubli total de la dimension économique du problème et le comportement des principaux acteurs de cette conférence. A Revision of the Treaty, parut trois ans plus tard, contient déjà plusieurs idées nouvelles qui trouveront leur plein épanouissement dans la Théorie Générale. Analysant l'histoire des écrits de Keynes et regardant la postérité qu'ils ont eu, il est de mise de le contredire lorsqu'il affirme que ses paroles n'étaient que "the croakings of a Cassandra who could never influence the course of events in time". Cf. Heilbroner, pp. 243 et sq., Schumpeter, p. 268, et Mooridge, p. 530.

[27] Libre-échangiste convaincu, Keynes prôna des mesures protectionnistes durant l'intervalle de temps où l'étalon-or était en vigueur, ne croyant pas une dévaluation possible bien qu'elle fut nécessaire. Lorsqu'on l'abandonna en 1931, il cessa de défendre ces mesures, mais les arguments qu'il avait avancés à cet effet furent réutilisés après la crise par les partisans moins éclairés d'un retour au protectionnisme. Ceux-ci eurent malheureusement plus de succès que Keynes en eut lorsqu'il les avança à l'origine. Cf. Mooridge, pp. 511 et sq.

[28] C'est, entre autre, parce qu'il s'apercevait que le système économique de son époque ressemblait de moins en moins au marché concurrentiel de la théorie économique que Keynes s'éloigna progressivement du laissez-faire libéral pour prôner un capitalisme "réformé, "administré". Cf. Mooridge, p. 433, 455.

[29] Cf. Heilbroner, p. 238.

http://ideas.repec.org/p/cre/uqamwp/20-12.html

http://www.ac-rouen.fr/pedagogie/equipes/ses_net/ses_inf/sesautka.htm

I. JOHN MAYNARD KEYNES.

John Maynard Keynes est né en 1883, comme Schumpeter, l'année de la mort de Marx. A l'instar de John Stuart et de Leon Walras, il était le fils d'un « économiste ». Johm Neville Keynes (1852-1949), qui enseigna les « sciences morales » à Cambridge à l'époque où l'économie politique leur était encore rattachée, est l'auteur d'un ouvrage sur le domaine et la méthode de cette science qui fit autorité pendant plusieurs décennies.

Keynes fut ainsi un pur produit de Cambridge, l'Université alors incontestable la plus réputée outre-Manche, en raison de la présence d'Alfred Marshall (1842-1949), où fut formé la plupart des économistes britanniques actifs depuis la fin du 19è siècle jusqu'aux environs de Seconde Guerre mondiale, à mumencer par Keynes lui-mème.

II : LE KEYNESIANISME.

Attaquant le libéralisme de ses prédécesseurs, Keynes démontre la possibilité d'un chômage involontaire (non provoqué notamment par un refus de travail des personnes estimant insuffisant le salaire versé) permanent qui ne se résoudra pas de lui-même, et proclame une nécessité de l'Etat dans la vie économique. Par opposition au modèle classique (et néoclassique), Keynes propose une analyse macro-économique en termes de flux globaux, où la monnaie joue un rôle primordial. Pour lui, le chômage provient d'une insuffisance la demande effective, qui engendre un équilibre de sous-emploi. Il n'existe aucun correctif automatique au chômage. C'est pourquoi l'Etat doit assumer la responsabilité d'obtenir et de maintenir le plein emploi par une politique appropriée. Cette politique, directement opposée aux techniques déflationnistes utilisées jusqu'alors, est essentiellement monétaire, ce qui permet une intervention efficace de l'Etat sans porter atteinte à l'autonomie de l'entreprise privée. Elle consiste avant tout en une baisse du taux de l'intérêt, destinée à rendre attrayants les investissements privés. Cependant, on doit envisager aussi l'acroissement des investissements publics, l'augmentation de la propension à consommer par redistribution des revenus au profit des classes aux ressources les moins élevées. Enfin le protectionnisme douanier apparaît comme un moyen légitime de relever le niveau de l'emploi. La pensée keynésienne innove tout particulièrement, en ce qui concerne la la méthode de l'analyse économique, par son caractère général (opposé aux facilités des équilibres partiels), son emploi des quantités globales (opposé au point de vue micro-économique), son insistance sur certaines variables privilégiées (investissement, taux de l'intérêt).

Enfin, c'est surtout dans le domaine de la politique économique que l'on peut parler de «révolution keynésienne ». La préoccupation du plein emploi s'impose à tous les gouvernements; elle apparaît dans le préambule de la Constitution française de 1946 et dans la Charte des Nations unies : Keynes a ouvert la voie à la « politique interventionniste rationnelle et quantitative ».

III : LES DIFFERENTES ECOLES KEYNESIENNES.

Il existe différents courants se rapportant au keynésianisme.

Un premier courant peut-être déterminé : il s'agit de celui du keynésianisme de longue période. Les deux auteurs principaux de cette école sont :HARROD ET DOMAR. Il ont essayés de prolonger dans le long terme l'analyse de KEYNES qui est essentiellement de courte période.

Le deuxième courant est celui de l'école de Cambridge ou plus exactement des post-cambridgiens. Les auteurs de cette école sont préoccupés par les interactions entre les phénomènes de croissance, de crises et ceux relatifs à la répartition en tentant de concilier les idées de KEYNES, de MARX et de KALECKI. Les auteurs les plus importants sont ; N.KALDOR et J. ROBINSON.

Le troisième courant est très connu puisqu'il s'agit de I'école de la synthèse classico- keynésienne. Les auteurs essaient de réconcilier et même de faire la synthèse entre les apports de KEYNES et ceux de WALRAS. Cette école a été particulièrement dominante durant les années 60, elle comprend notamment UHCKS , HANSEN, SAUELSON, SOLOW, TOBIN, KLEIN, MODIGLIANI... dont beaucoup sont Prix Nobel .

Il existe aussi un quatrième courant, dit parfois « néo-Keynésien » qui s'est développé durant les années 70. Cette école a parfois été dénommée « équilibres à prix fixes » ou encore «école du déséquilibre » . Le groupe d'auteurs appartenant à cette école s'est intéressé aux fondements micro-économiques de la macro-économie. Ce groupe d'auteurs a eu un écho favorable en Europe( surtout en France et en Belgique du fàit de la notoriété de E. MALINVAUD).

Il faut noter également l'existence du groupe des « Post-Keynésiens » qu'il ne faut pas confondre avec les « néokéynésiens ». Cette école met l'accent sur les structures monétaires et financières, sur les problèmes d'endettement, de risque qui en découle, l'importance de la prise en compte des prévisions.

Les autres courants de pensée.

Eric LABADIE page créée le 19/03/2001 - dernière modification le20/03/01