- Gandhi faisait
remarquer que la non-violence était aussi vieille que les montagnes et
que, par conséquent, il n'avait rien de nouveaux à apprendre aux
hommes. Gandhi, en effet, n'a pas " inventé " la non-violence.
Celle-ci s'enracine dans les plus anciennes traditions religieuses, spirituelles
et philosophiques qui constituent le patrimoine universel de l'humanité.
Cependant, l'apport de Gandhi est essentiel pour la compréhension de
la non-violence. Tout d'abord, c'est Gandhi qui a offert à l'Occident
le mot " non-violence ". Le mot sanscrit est " AHIMSA ",
il est utilisé dans la littérature hindouiste, jaïniste et
bouddhiste. Il est formé du préfixe négatif a et du substantif
himsa, qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un
être vivant. L'ahimsa est donc la maîtrise et le renoncement au
désir de violence qui est en l'homme et qui le conduit à vouloir
écarter, exclure, éliminer, meurtrir l'autre homme. La non-violence
parfaite, écrit Gandhi, est l'absence totale de mal-veillance à
l'encontre de tout ce qui vit. Sous sa forme active, la non-violence de s'exprime
par la bienveillance à l'égard de tout ce qui vit. C'est l'amour
pur. Aucun autre terme anglais, précise Gandhi, ne peut mieux exprimer
tout les sens d'ahimsa que le fait le mot " innocence ". Innocence
vient du verbe latin nocere (faire du mal, nuire) provient lui-même de
nex, necis, qui signifie mort violente, meurtre. Ainsi, l'innocence est-elle
la vertu de celui qui ne se rend coupable envers autrui d'aucune violence meurtrière.
Cependant, de nos jours, le mot innocence évoque plutôt la pureté
suspecte de celui qui ne commet pas le mal beaucoup plus par ignorance et par
incapacité que par vertu. La non-violence ne saurait être confondue
avec cette innocence-là, mais cette distorsion du sens de ce mot est
significative : comme si le fait de ne pas commettre le mal révélait
une sorte d'impuissance. Gandhi réhabilite l'innocence comme la vertu
de l'homme fort et comme la sagesse de l'homme bon. L'idéologie qui domine
notre culture nous inculque une conception positive de la violence. Il nous
faut prendre conscience du formidable conditionnement socio-culturel qui pèse
sur nous depuis des siècles et qui nous fait croire que la violence est
non seulement nécessaire, mais qu'elle est légitime et honorable.
Tant que nous considérerons la violence comme la vertu de l'homme fort
qui se bat pour faire prévaloir la justice et défendre la liberté,
la non-violence ne pourra être à nos yeux que la faiblesse de celui
qui n'a pas le courage d'être violent. Ce que Gandhi a montré,
non seulement par la parole mais aussi par l'action, c'est que, si la violence
est préférable à la lâcheté, la non-violence
est préférable à la violence. Pour Gandhi le principe de
non-violence et de la recherche de la vérité sont si étroitement
enlacées qu'il est pratiquement impossible de les démêler
et de les séparer l'une de l'autre. Gandhi a cependant conscience qu'il
serait insensé de prétendre vivre une non-violence absolue ou
déliée de la réalité. Tant que nous sommes des êtres
incarnés, dit il, la non-violence parfaite n'est qu'une théorie
comme celle de la ligne droite d'Euclide, mais nous devons nous efforcer de
nous en rapprocher à chaque instant de notre vie. Si la non-violence
ne peut être absolue, elle doit être radicale -- du latin radix
qui signifie racine -- c'est-à-dire qu'elle doit s'efforcer de déraciner
la violence, de la faire dépérir en détruisant ses racines
culturelles, idéologiques, sociales et politiques. Pendant plus de cinquante
ans, Gandhi s'est efforcé de défaire, de démonter élément
après élément, l'idéologie dominante de la violence
nécessaire, légitime et honorable, en récusant les objections,
en réfutant les critiques, en désarmant les accusations qu'on
n'a cessé de lui présenter. Il nous invite à prendre conscience
de toutes les complicités que nos cultures ont entretenues avec l'empire
de la violence. Nous pourrons alors mesurer l'urgence qu'il y a à développer
une véritable culture de la non-violence. Ce qui menace la paix, partout
dans le monde et dans chacune de nos sociétés, ce sont les idéologies
fondées sur la discrimination et l'exclusion -- qu'il s'agisse du nationalisme,
du racisme, de la xénophobie, de l'intégrisme religieux ou de
toute doctrine économique fondée sur la seule recherche du profit
-- et qui toutes ont partie liée avec l'idéologie de la violence.
Ce qui menace la paix, en définitive, ce ne sont pas les conflits, mais
l'idéologie qui fait croire aux hommes que la violence est le seul moyen
de résoudre les conflits. C'est cette idéologie qui enseigne le
mépris de l'autre, la haine de l'ennemi ; c'est elle qui arme les sentiments,
les désirs, les intelligences et les bras. C'est elle qui instrumentalise
l'homme en faisant de lui l'instrument du meurtre. C'est donc elle qu'il faut
combattre. Gandhi ne nous offre pas des réponses à répéter,
mais il nous invite à poser les questions essentielles dont l'enjeu concerne
le sens même de notre existence et de notre histoire. Signé : Jean-Marie
Muller. Extrait du n° 1 de " Cahiers de la Réconciliation ".
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Qui a tué Gandhi ? Gandhi n'a pas été assassiné
par un fanatique isolé, comme on le dit trop souvent...
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