ARMES SILENCIEUSES POUR DES GUERRES SANS BRUIT ------------- Trilatérale
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Quotidien N° 142 du 26/09/01. 120 personnalités mondiales, dont
le conseiller fédéral Pascal Couchepin et Daniel Vasella, le patron
de Novartis, se sont réunies. Dans un très discret palace suédois.
Reportage par Roland Rossier
Stop. On ne passe pas. Interdit. «Förbjuden», en suédois. Pourtant, un curieux bonhomme portant un chapeau en feutre qui doit dater de la guerre froide tente d'accéder à l'intérieur du Quality Hotel Stenungsbaden, un palace situé à proximité de Göteborg. Peine perdue: l'hôtel a été entièrement loué. L'homme hésite un moment avant de rebrousser chemin. Mais pourquoi cet établissement balnéaire est-il aussi bien gardé que Fort Knox? Pourquoi ces grilles métalliques, cette armada de securitas, ces patrouilles de motards, ces hommes costauds en costume noir, les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil, ces maîtres chiens, ces garde-côtes, cet hélicoptère? Quelles personnalités peut-il bien protéger? Abrite-t-il vraiment, comme le dit la rumeur, les «maîtres du monde»? Durant quatre jours, du 24 au 27 mai, le Club de Bilderberg s'est mis au vert dans la plus grande discrétion. Enfin, presque: cette débauche de moyens de sécurité a fini par alerter la presse locale. Bilderberg? Ce mystérieux organisme regroupant une centaine de leaders planétaires se réunit chaque année depuis 1954, sous les auspices de trois personnalités d'envergure mondiale: le richissime homme d'affaires américain David Rockefeller, le président de Fiat Giovanni Agnelli, l'ex-secrétaire d'Etat Henry Kissinger. La liste des invités tient du bottin de l'élite politico-économique mondiale: des grands patrons comme l'Allemand Jürgen Schrempp (DaimlerChrysler), le Suisse Daniel Vasella (Novartis), le Finlandais Jorma Ollila (Nokia), l'Américain Steve Case (AOL Time Warner), le Français Bertrand Collomb (Lafarge, numéro un des ciments), le Suédois Percy Barnevik (patron d'Investor, le bras financier de la puissante famille Wallenberg, sponsor de la réunion de Göteborg); des hommes politiques comme le Britannique Kenneth Clarke, chancelier de l'Echiquier (ministre des Affaires étrangères), le conseiller fédéral Pascal Couchepin , le ministre suédois de l'Economie Leif Pagrotsky, les sénateurs américains John Kerry ou Chuck Hagel; des éditeurs comme Katherine Graham («The Washington Post», «Newsweek») ou Conrad Black, le magnat de la presse canadienne. On y croise aussi des banquiers comme Karl Otto Pöhl (ancien président de la Bundesbank), James Wolfensohn (président de la Banque mondiale), Jean-Claude Trichet (gouverneur de la Banque de France), Michel Camdessus (ex-patron du FMI). Et même des têtes couronnées comme les reines Sophie d'Espagne ou Beatrix de Hollande. Toutes ces personnalités sont-elles réunies pour deviser des affaires du monde? Faute d'information officielle, seules des bribes s'échappent de ces réunions secrètes. Selon le quotidien suédois «Expressen-GT», les participants ont abordé cette année des questions aussi sensibles que la crise alimentaire, l'élargissement de l'Europe, l'avenir de l'OTAN et les projets militaires des Etats-Unis, l'arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi en Italie, les relations avec la Chine et la Russie. Excusez du peu. «Bilderberg n'est pas un club secret, c'est un club privé», a répondu un membre de l'organisme à un journaliste. Privé? Alors pourquoi des personnalités publiques s'y rendent-elles? Pourquoi, selon «Expressen-GT», 123 policiers - dont 10 accompagnés de chiens - ont-ils quadrillé le secteur? «Nos forces de police ont surtout été regroupées dans cette zone pour contrôler les excès de vitesse des citadins qui partent durant le week-end de l'Ascension», nous assure sans rire le porte-parole de la police municipale. Avant d'admettre que «la réunion de Stenungsbaden pose problème. Des skinheads veulent la perturber».
Rumeurs et fantasmes
«Nous ne sommes pas des comploteurs», nous a juste lâché Daniel Vasella avant de s'y rendre. On imagine effectivement mal toutes ces personnalités fomenter quoi que ce soit. Mais le secret excite la curiosité. Le mutisme affiché par le Club de Bilderberg alimente la machine à fantasmes. Toutes sortes de rumeurs courent sur son compte: son fondateur, le prince Bernard de Hollande, a été éclaboussé dans le cadre de l'affaire Lockheed (une vaste trame de pots-de-vin centrée sur ce fabricant américain d'avions militaires) et c'est en raison de ses ennuis que le club ne s'est pas réuni en 1976. Pire: le journal de gauche britannique «Big Issue» affirme que, au cours d'une réunion, des officiels de l'OTAN auraient décidé de laisser la Russie bombarder la Tchétchénie. Jim Tucker, un journaliste américain proche du nationaliste Pat Buchanan, assure de son côté que «les dirigeants de Bilderberg ont déstabilisé Margaret Thatcher, car elle était opposée à l'euro». Le club comprend un comité directeur, longtemps présidé par lord Peter Carrington, ex-secrétaire général de l'OTAN, un conseil d'une dizaine de sages (dont David Rockefeller et Giovanni Agnelli) et un conseil de représentants des principaux pays occidentaux. Ces représentants ont le droit d'inviter deux autres personnes. Le cocktail idéal est: un ministre ou homme politique de haut rang, un industriel ou banquier, un «intellectuel» (professeur, journaliste). La Suisse compte au moins un membre qui, avec les années, devient en quelque sorte titulaire d'une «chaire». Ces dernières années, elle a été occupée par l'ex-conseiller fédéral Flavio Cotti, le diplomate et homme d'affaires David de Pury et, aujourd'hui, le patron de Novartis Daniel Vasella. Directeur du «Temps Stratégique», Claude Monnier a participé à une réunion de Bilderberg: «J'y avais été invité par un dirigeant de Ciba-Geigy, en qualité de rédacteur en chef du "Journal de Genève". La rencontre avait eu lieu en 1974 à Megève, dans la propriété du banquier Edmond de Rothschild.» Le journaliste en conserve à peine le souvenir: «J'étais assis à la table des délégués allemands et je me suis trouvé une fois à côté de Walter Mondale, futur vice-président des Etats-Unis.» Claude Monnier ignore qu'il a peut-être déjeuné en compagnie d'un jeune député devenu aujourd'hui chancelier de l'Allemagne: Gerhard Schröder. Un des buts poursuivis par l'organisme est de sensibiliser les hommes politiques en devenir aux besoins de l'économie, de la grande industrie et du système financier international. Bill Clinton y a fait un saut en 1991, juste avant d'accéder à la présidence des Etats-Unis. Le Français Patrick Devedjian, étoile montante du RPR, ainsi que Tony Blair, ont assisté à la réunion de 1993.
Omerta de rigueur
«Nous ne croisons pas tous les jours dans l'ascenseur le patron de DaimlerChrysler»,
a confié à un journal suédois le ministre de l'Economie
Leif Pagrotsky. Le conseiller fédéral Pascal Couchepin en tire
également un bilan positif. Ancien président du CICR, Cornelio
Sommaruga ne s'y est rendu qu'une seule fois, à Toronto en 1996: «J'ai
été invité à cinq ou six reprises, mais j'ai toujours
favorisé l'agenda du CICR.» L'actuel patron de l'organisation humanitaire,
Jakob Kellenberger, avait assisté à la réunion d'Athènes,
en 1993, alors qu'il était secrétaire d'Etat au Département
des affaires étrangères. Avait-il été invité
ou a-t-il choisi, comme d'autres personnalités, de payer les frais de
sa poche? Jakob Kellenberger n'a pas voulu répondre aux questions de
«L'Hebdo». De son côté, l'éditeur Michael Ringier
(lequel publie notamment notre magazine), qui a participé à la
réunion de Baden-Baden en 1991, tient à respecter la «confidentialité
de ce sujet». Les participants sont tenus à un devoir de discrétion:
le nom des intervenants n'apparaît dans aucun procès-verbal interne.
Tant Cornelio Sommaruga que le professeur genevois Curt Gasteyger (qui a participé
à deux réunions) défendent ce système: «Les
participants s'expriment plus librement en sachant que leurs propos ne risquent
pas de faire la une des journaux du lendemain.» Commissaire européen
à la concurrence, l'Italien Mario Monti a admis, pressé par une
députée verte irlandaise, avoir été membre du club
de 1983 à 1993. Son compatriote Renato Ruggiero, ex-directeur général
de l'OMC, en a aussi fait partie. Est-ce par hasard si deux des principales
figures de Bilderberg, Giovanni Agnelli et Henry Kissinger, multiplient aujourd'hui
les démarches pour que Silvio Berlusconi nomme Renato Ruggiero au poste
de ministre des Affaires étrangères? Que cherchent les membres
de ce Rotary planétaire? Le pouvoir? Les dirigeants de Bilderberg n'ont
pas choisi au hasard la paisible cité de Göteborg pour se réunir.
Dans quelques jours, la seconde ville suédoise accueille le sommet de
l'Union européenne. Pour la police suédoise, la réunion
de Stenungsbaden a servi de répétition générale.
Quant aux dirigeants du Club de Bilderberg, traqués par les anti-mondialisation,
ils ont désormais le choix entre la peste - s'ouvrir à la presse
et se banaliser - et le choléra - rester secrets en risquant d'attiser
les rumeurs de complot qu'on leur prête. Dans la confidence... Le club
a été fondé en 1954 à l'Hôtel de Bilderberg
(Pays-Bas) par le prince Bernard de Hollande, qui désirait créer
un «club de réflexion» composé d'hommes politiques,
d'industriels, de banquiers et de patrons de presse. Le club s'est réuni
en Suisse à quatre reprises. Flavio Cotti (1994 à 1997), David
de Pury (1996 à 2000) et Daniel Vasella (1998 à 2001) en ont été
les plus assidus. Baden-Baden (Allemagne, 1991): Michael Ringier (Ringier AG).
Athènes (Grèce, 1993): Jakob Kellenberger (DFAE), David de Pury
(co-président d'ABB), Robert Jeker (CS). Helsinki (Finlande, 1994): David
de Pury, Stephan Schmidheiny, Flavio Cotti. Zurich (Suisse, 1995): Walter Frehner
(SBS), Hans Heckmann (UBS), Joseph Ackermann (Crédit Suisse), Flavio
Cotti, Jean-Pascal Delamuraz, Fritz Gerber (Roche), Alex Krauer (Ciba), Helmut
Maucher (Nestlé), Klaus Schwab (Forum de Davos). Toronto (Canada, 1996):
Flavio Cotti, David de Pury, Cornelio Sommaruga (CICR). Lake Lanier (Etats-Unis,
1997): Flavio Cotti, David de Pury, Hugo Bütler («Neue Zürcher
Zeitung»). Turnberry (Ecosse, 1998): David de Pury, Daniel Vasella (Novartis).
Sintra (Portugal, 1999): David de Pury, Daniel Vasella. Bruxelles (Belgique,
2000): David de Pury, Daniel Vasella. Göteborg (Suède, 2001): Daniel
Vasella, Pascal Couchepin.
BILDERBERG : LA CREME DE L'ELITE MONDIALE SE REUNIT A CHANTILLY
Le groupe Bilderberg doit tenir sa prochaine conférence à une
dizaine de kilomètres de l'aéroport J.F. Dulles de Washington,
à Chantilly (Virginie), entre les 30 mai et 2 juin 2002. Tous les printemps,
les dirigeants industriels et politiques occidentaux qui composent ce club prestigieux
se retrouvent pour débattre d'enjeux politiques majeurs, dans le cadre
de luxueux hôtels et à l'abri de toute ingérence démocratique
indésirable. Un des thèmes pressentis pour cette édition
: la promotion de la prochaine guerre contre l'Irak.
La conférence 2002 du groupe Bilderberg va se tenir sur le site de Westfields
Marriot, à Chantilly (E.-U.), du 30 mai au 2 juin 2002. C'est le journaliste
américain Jim Tucker, inlassable traqueur du "power elite",
qui nous l'apprend dans une dépêche d'American Free Press du 31
mars 2002 (1).
Depuis 1954, les conférences du groupe Bilderberg réunissent chaque
printemps de grands noms de la finance, de l'industrie, de la politique et des
institutions internationales. Elles se tiennent tous les ans dans un pays différent,
la plupart du temps en Europe. Un hôtel de luxe à l'écart
des centres urbains est retenu à cet effet et est occupé pendant
plusieurs jours. Les discussions se déroulent à huis clos, sous
haute protection. Une confidentialité totale est exigée des participants.
Aucune conférence de presse n'est donnée à la fin des débats.
En dépit de la participation récurrente aux conférences
Bilderberg de personnalités de la presse (2), les media n'en parlent
quasiment pas. En 1998, un journaliste écossais qui a voulu transmettre
des informations à propos d'une de ces conférences a été
arrêté et détenu plusieurs heures (3). En 1976, selon un
sociologue britannique à qui l'on doit une étude sur la genèse
du fameux club, le journaliste Gordon Tether perdit sa place au "Financial
Times" pour avoir tenté de publier un article de trop sur le sujet.
Un an plus tôt, ce journaliste s'était distingué en expliquant
dans les colonnes du grand journal britannique que, "si le groupe Bilderberg
n'a rien d'une conspiration d'aucune sorte, tout est fait comme s'il s'agissait
d'en donner l'apparence" (4).
Nonobstant, quelques articles sont parus çà et là sur son
compte, dans une presse principalement anglo-saxone (5), et des auteurs crédibles
commencent à lui consacrer quelques-uns de leurs paragraphes. On peut
ainsi se référer aux évocations proposées chez Denis
Robert, J. Mander et E. Goldsmith, ou encore l'Observatoire de l'Europe industrielle
(6). Il est également arrivé à des institutions officielles
de lâcher quelques bribes d'information. Devant ces débuts de médiatisation,
et pour endiguer les rumeurs de conspiration qui circulent à son propos,
le "steering comitee" du groupe a pris l'habitude de se fendre d'un
communiqué en ouverture de ses conférences et de fournir la liste
des participants (7).
La question soulevée par l'existence d'un tel organe est celle de son
influence supposée dans les décisions politiques prises par les
institutions (gouvernements, Union européenne, organisations internationales,
institutions monétaires, etc.). Il s'agit là d'une question importante
qui concerne directement la démocratie. A la critique de cette influence
potentielle est systématiquement opposée une minimisation de la
portée politique des débats organisés au sein du club.
Essayons de traiter la chose, en nous efforçant de faire la part de la
réalité entre un langage officiel lénifiant, et les excès
d'une vision qui ferait du mystérieux gang une sorte de "gouvernement
mondial" secret. Nous verrons alors dans quelle mesure la singularité
du groupe peut justifier une dénonciation particulière, en particulier
dans le contexte de la défense contre la globalisation dite libérale.
Un "forum international" ou des dirigeants expriment leur "position
personnelle"
Le groupe Bilderberg se présente comme un "forum international"
où des "dirigeants politiques et économiques expriment leur
position personnelle sur des thèmes d'intérêt général,
notamment dans les domaines de la politique étrangère et de l'économie
internationale" (8).
La conférence qui s'est tenue en Suède entre les 24 et 27 mai
2001 accueillait des personnalités comme Michel Bon (France Télécom),
Jürgen Schrempp (Daimler-Chrysler), les commissaires européens Pascal
Lamy, Mario Monti et Franz Fischler, le secrétaire général
de l'OTAN George Robertson, l'actuel président du Parlement européen
Pat Cox ou encore Jean-Claude Trichet ; elle était consacrée à
des sujets aussi variés que la sécurité alimentaire ou
l'avenir de l'OTAN (9). Le groupe Bilderberg est donc un "forum international"
où un patron d'opérateur de télécommunications peut
exprimer en compagnie de dirigeants d'institutions sa "position personnelle"
à l'égard de notre nourriture ou de partenariats stratégiques
et militaires.
Cela veut-il dire que les industriels qui fréquentent le Bilderberg expriment
forcément leur "position personnelle" de manière systématique
et sur tous les thèmes abordés pendant les conférences
? Selon le journaliste Nicolas Beytout, les dirigeants d'entreprises viennent
surtout "compenser leur manque" de connaissances dans les différents
domaines traités (10). Cela signifierait que le patronat mondial pourrait
avoir plus de choses à entendre de la bouche d'un secrétaire général
de l'OTAN que ce que dit ce dernier dans ses communiqués de presse et
dans ses interviews. Que cela soit substantiellement le cas ou non, nous sommes
en face d'une situation où des figures du secteur privé participent
à des séminaires secrets d'information politique, diplomatique
et militaire.
Enfin, une relation a été constatée entre les domaines
dans lesquels des participants, en particulier des commissaires européens,
exerçaient des responsabilités institutionnelles, et des sujets
de débats prévus dans ces conférences : par exemple l'avenir
de certains pays candidats à l'adhésion à l'Union européenne,
le marché UE/USA ou encore le marché intérieur européen
(11), et ce dans des périodes où ces thèmes remplissaient
probablement l'actualité internationale. Si "aucune décision
formelle" n'est prise à la faveur de ces réunions, on peut
néanmoins augurer de l'influence probable que peuvent exercer celles-ci
sur les choix qui s'ensuivent dans les cadres officiels. A certains moments
de l'histoire, cette influence a pu se montrer singulièrement décisive
(12).
Confidentialité, vis-à-vis de qui ?
Ces conférences annuelles où des dirigeants "expriment leurs
positions personnelles" se déroulent dans une confidentialité
quasi complète, qu'elles se tiennent en Europe ou aux Etats-Unis.
Comme le défend le professeur Patrick Minford, dans un "monde libre",
rien ne doit pouvoir empêcher des individus de quelque qualité
que ce soit "d'avoir des discussions secrètes" et de parler
librement entre eux.
Sauf que : les conférences Bilderberg n'ont, dans le fond, pas grand-chose
de confidentiel. C'est ce que je déduis de mon échange avec le
journaliste Nicolas Beytout. Pour Nicolas Beytout (13), la confidentialité
"totale" qui viserait à garantir aux Bilderbergers "une
liberté de ton [là encore...] totale", est exigée
"vis-à-vis des media". Et il précise : dans la mesure
où "les sujets [abordés au cours de ces week-ends élitistes]
portent plus à réflexion qu'à information, les media n'y
trouvent pas, en général, leur compte".
Les media trouvent leur compte dans les conférences Bilderberg, puisque
non seulement les sujets abordés sont traités par la presse lorsqu'ils
font l'objet de débats officiels et médiatisés, mais encore
parce que ces conférences accueillent chaque année plusieurs journalistes
et patrons de rédactions (14). Mis devant cette contradiction, M. Beytout
se garde de répondre clairement, et évoque l'utilité pour
les "hommes de presse" de participer à ces réflexions
"dans ce qu'ils peuvent ressentir de l'évolution des opinions"
(15). Tiens donc. S'il s'agit de rendre compte des états d'âme
de l'opinion publique aux séminaristes prestigieux du groupe Bilderberg,
ceux-ci pourraient pourtant lire les sondages et les articles que des journaux
sérieux sont supposés fournir sur le sujet...
Le groupe Bilderberg ne cultive donc pas de confidentialité à
l'égard de la presse: il n'a rien à cacher à celle-ci puisqu'elle
est invitée aux débats. Il s'agit en réalité de
faire observer par les media le respect d'une "confidentialité totale"
vis-à-vis de leur public, c'est-à-dire vis-à-vis des citoyens.
Cette confidentialité partagée par la presse alimente le défi
que pose ce "forum" à la démocratie. Il est probable
que les gourous du groupe Bilderberg entendent conjurer le discrédit
que pourrait jeter sur les institutions démocratiques l'existence au
vu et au su des citoyens d'un type de forum aussi original, ce qui n'est pas
signe d'une conscience tranquille dans le fond. Ulf Bjereld, professeur de sciences
politiques à Göteborg, résume ainsi la situation: "des
gens de pouvoir élaborent des consensus derrière des portes closes
sur des enjeux politiques d'actualité" (16). Des décisions
politiques officielles peuvent être conditionnées ou prédéterminées
par des ententes dont nous ignorons, en raison du secret qui les entoure, les
véritables tenants et promoteurs.
En outre, bien qu'ils soient privés, chacun de ces grands rendez-vous
annuels bénéficie des services de protection du pays qui l'accueille.
Les gouvernements couvrent donc l'existence de ces rencontres secrètes.
Les contribuables, qui ne bénéficient pas de la protection de
l'armée ou des services secrets quand ils organisent un barbecue, financent
la discrétion et la sécurité d'un séminaire select
et underground où l'élite occidentale - c'est-à-dire "mondiale"
- discute de l'avenir de la société à leur insu.
Mais qui, précisément, discute de l'avenir de la société
à notre insu ?
L'Internationale Capitaliste
Nous avons déjà entrouvert la porte et pu apprécié
la qualité de quelques personnes prises en pleine bilderbergerie. Ouvrons
davantage. Il nous faut distinguer maintenant les figures permanentes du clan
et les invités occasionnels.
Les grands cardinaux de ce conclave planétaire sont, pêle-mêle,
des patrons de banques (Lazard Frères & Co., Barclays, Chase Manhattan
Bank, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Société générale
de Belgique, UBS-Warburg, ex-Paribas), des administrateurs de groupes industriels
(Unilever, Fiat, Daimler-Chrysler, Xerox Company, Lafarge, TotalFinaElf, etc.),
plusieurs Commissaires européens (Mario Monti a siégé plusieurs
années au comité directeur du Bilderberg), des responsables de
grands instituts d'études (l'IFRI s'agissant de la France), un secrétaire
général de l'OTAN, un dirigeant de la Banque mondiale ou du Fonds
monétaire international, un célèbre criminel de guerre
toujours en liberté et dont le calepin renferme les noms de plusieurs
dictateurs et de patrons de la CIA (17), ou encore des hommes d'affaires si
proches des milieux politiques que l'un d'eux a pu longtemps être considéré
comme un "secrétaire d'Etat officieux" des Etats-Unis, une
sorte d'"ambassadeur extraordinaire" de l'Amérique (18).
Riche d'une telle composition, le groupe Bilderberg aurait contribué
au fil de ses cinq décennies de palabres "à instaurer le
type de capitalisme que nous connaissons aujourd'hui et à solidariser
entre elles les principales élites mondiales des affaires", comme
l'explique le rédacteur en chef d'un journal suédois (19). En
somme, le Bilderberg abrite des discussions sur des thèmes "d'intérêt
général" menées par une caste aux "intérêts"
éminemment particuliers.
Cette Internationale Capitaliste accueille en sus, dans le huis clos de ses
jamborees annuels, des "personnalités influentes" sélectionnées
avec soin et qu'on remplace tous les ans. Pour ces chanceux, l'honneur de recevoir
une invitation au Bilderberg est la plupart du temps le signe d'une consécration
prestigieuse dans leur carrière. On peut trouver cela puéril,
mais c'est comme ça. "When you have scaled the Bilderberg, you are
arrived", aurait conclu un article de "The Economist" publié
dans les années 1980 (20).
Outre des représentants de la presse et des media comme nous l'avons
vu, figurent ainsi d'autres personnalités de la finance et représentants
de firmes industrielles (Monsanto, Ford, Philips, Nestlé, etc.), des
ministres européens en exercice, des sénateurs et secrétaires
gouvernementaux nord-américains, des économistes, des responsables
de partis politiques, etc.
Au chapitre politique, la France a été représentée
ces dernières années par Hubert Védrine (1992), alors secrétaire
général de la Présidence de la République ; Patrick
Devedjian (1993), Laurent Fabius (1994), Pierre Lellouche (1996) ou encore Lionel
Jospin (1996). Quatre décennies plus tôt, les discrets et puissants
fondateurs du groupe Bilderberg invitaient à leur conférence inaugurale
Antoine Pinay (droite) et Guy Mollet (socialiste) (21). Côté anglo-saxon,
retenons les participations de Bill Clinton, introduit dans le club en 1991
grâce aux soins de son ami Vernon Jordan, et probablement de Tony Blair
en 1993 et en 1998. MM. Blair et Clinton, comme probablement d'autres personnalités
politiques, auraient ainsi été briefés (par le sommet de
l'élite financière et industrielle) peu de temps avant leur arrivée
au pouvoir (soutenus par les financiers et les industriels).
Riche d'une telle clientèle, le groupe Bilderberg n'a-t-il pas les attributs
qui feraient de lui l'un des principaux cercles où se pilotent consensuellement
à la fois la construction européenne depuis ses débuts,
et la globalisation dite libérale depuis la chute de l'empire soviétique
?
Bilderberg, et alors ?
Le groupe Bilderberg serait donc une sorte de groupe de pression. En quoi se
distingue-t-il d'autres groupes de pression ? Cette interrogation peut être
utile pour déterminer s'il mérite une médiatisation et
justifierait une dénonciation particulière. Dépiautons
la bête.
Par sa faculté à appâter vers sa sphère sociale (le
nec plus ultra) et idéologique (libérale) des individus d'horizons
supposés antagonistes, le groupe Bilderberg constitue un sommet des clubs
aristocratiques où se nouent les connivences transversales.
Alors que les discours convenus décrivent une organisation en pans verticaux
des appartenances politiques (droite, gauche, centre, extrêmes), les consensus
s'élaborent bien souvent selon des modes horizontaux que formalisent
divers réseaux ou clubs. En France, le "Siècle", l'ex-Fondation
Saint-Simon (22), tel institut de recherches politiques ou même une simple
chambre de commerce, sont autant de vecteurs de connivence entre droite classique,
Parti socialiste, media et cercles d'affaires. Ils peuvent constituer à
cet égard des exemples, à une échelle nationale, de ce
qu'est, plus ou moins, le groupe Bilderberg. La singularité de ce dernier
subsistant évidemment du point de vue de l'envergure (mondiale) et dans
les aspects formels (pas d'existence juridique, clandestinité des rencontres,
protection et complicité des pouvoirs publics, aucune formalisation des
travaux).
Par sa manie de traiter des thèmes à la fois majeurs et variés
de l'actualité politique mondiale et par les fonctions éminentes
occupées par ses membres, le groupe Bilderberg exercerait une influence
sur l'élaboration des politiques publiques.
Ce genre de rôle est également assumé par des lobbies autrement
plus visibles. De nombreuses structures privées publient des rapports
annuels (destinés à un lectorat spécifique), adressent
des "recommandations" aux gouvernements sur leur politique intérieure,
fournissent une expertise et des documents de travail aux institutions, concentrent
leurs capacités de pression sur des débats législatifs,
élaborent à huis clos les termes des futures négociations
de traités relatifs au commerce (23), etc. Contrairement au groupe Bilderberg,
les interventions de ces organes sont généralement plus localisées
et plus sectorielles. Leurs travaux, souvent publiés, sont exploitables
par la critique, tandis que ceux du groupe Bilderberg ne le sont pas. Enfin,
ces différents organes sont structurellement extérieurs au pouvoir
politique, tandis que le Bilderberg agrège à la fois des personnels
politiques et des grands pontes du pouvoir privé.
Le groupe Bilderberg se situe en définitive au confluent de ces différentes
catégories.
Sa singularité réside dans la synthèse globale et informelle
qu'il constitue. D'une part, il serait identifiable à une sorte de clef
de voûte de la hiérarchie des connivences. D'autre part, il jouerait
un rôle de prescripteur informel, diffus, non démocratique, de
la politique et de l'économie internationales, en exerçant une
sorte de coordination partielle et implicite des acteurs de différents
domaines. Il revêtirait plus ou moins les traits d'une sorte de conseil
d'administration du monde, sans l'être formellement bien sûr.
Une chose est certaine : son modèle informel et flexible remplit un besoin
qui n'est probablement pas satisfait par d'autres types de plates-formes. Sa
longévité prouve en fait la pertinence et le succès de
la formule. Des personnes extrêmement prises dans leur temps ne s'isoleraient
pas du monde pour trois jours de travail, surtout des week-ends, s'il ne s'agissait
pas d'obtenir des résultats ou d'en tirer quelque chose de profitable.
Une médiatisation nécessaire
Les structures de lobbying et de connivence sont profuses et leurs interventions
innombrables. De ce fait il est difficile de rendre leur action visible auprès
du public. Toutes témoignent cependant d'un mode de fonctionnement de
la société occidentale. La compréhension de ce fonctionnement
par les citoyens est nécessaire à la clarté démocratique.
La médiatisation et la critique du groupe Bilderberg apparaît pertinente
dans ce contexte. Le Bilderberg cristallise une certaine idée de la logique
d'ensemble qui préside tacitement, par la propagation de discours et
de normes, aux comportements des classes dirigeantes occidentales. En outre
il faut admettre que les caractéristiques de ses grands-messes sont éloquentes
: rencontres en catimini, migration d'une année sur l'autre, protection
des services secrets, haute qualité des animateurs, etc. Elles peuvent
donc focaliser l'attention. Bien que le "consensus capitaliste" et
libéral réside aussi au-delà des hôtels de luxe où
les congressistes du Bilderberg se retrouvent annuellement, notre fameux club
est un objet d'étude original et révélateur d'une certaine
façon dont les jeux de pouvoir se déroulent dans le "monde
libre".
C'est ce genre de message que feront entendre les quelques manifestants américains
qui tenteront peut-être de se réunir à l'occasion de la
conférence de Chantilly, à partir du 30 mai prochain
Henry
Kissinger échappera-t-il toujours à son entartement ?
Notes :
(1) http://www.americanfreepress.net/03_31_02/BILDERBERG_FOUND/bilderberg_found.html
L'information a été répercutée sur de nombreux sites
Indymedia.
(2) Côté français, le journaliste Bernard Guetta, lorsqu'il
dirigeait le "Nouvel Observateur", a été invité
à la conférence de 1998 (Turnberry, Ecosse) ; Eric Le Boucher
du "Monde" à la conférence 1999 (Sintra, Portugal) ;
Nicolas Beytout, de RTL puis Europe 1 en passant par TF1 et les "Echos",
a participé à la conférence 2001 (Stenungsund, Suède),
comme il me l'a confirmé dans un courrier électronique du 18 juin
2001.
(3) Question H-932/98 posée à la Commission européenne
par la députée Patricia McKenna, session novembre II 1998, Parlement
européen.
(4) L'étude du sociologue britannique Mike Peters est consultable à
l'adresse :
http://www.bilderberg.org/bildhist.htm#The
Toute une bibliographie et d'innombrables articles (de sources bigarrées)
sont disponibles sur ce site non officiel. Mais l'étude de M Peters est
notamment recommandée par le professeur Patrick Minford, de la Cardiff
Business School, dont les références et les fréquentations
ne font pas de lui un anti-capitaliste frénétique :
http://www.euro-know.org/letters997.html
(5) "The Guardian" et "The Observer" ont publié plusieurs
articles sur le sujet. La conférence 2001, qui s'est tenue non loin de
Göteborg, a été traitée par le journal suédois
"Dagens Nyhetter". La participation de Bill Clinton à la conférence
de 1991, soit un an avant son arrivée à la Maison-Blanche, a été
évoquée par le "Washington Post" le 27 janvier 1998
:
http://www.washingtonpost.com/wp-srv/politics/special/clinton/stories/jordan012798.htm
(6) "Révélation$" de Denis Robert (Les Arènes,
2001) ; "Le procès de la mondialisation" d'Edward Goldsmith
et Jerry Mander (Fayard, 2001) ; "Europe Inc. Liaisons dangereuses entre
institutions et milieux d'affaires européens", Observatoire de l'Europe
industrielle (Agone, 2000).
(7) Les communiqués du groupe Bilderberg sont eux aussi disponibles sur
le site http://bilderberg.org.
(8) Cette définition est également celle que donne la Commission
européenne (réponse à la question H-932/98 de Patricia
McKenna, novembre 1998).
(9) L'inscription de la sécurité alimentaire, de l'agriculture,
de l'avenir de l'OTAN, de la défense européenne, de l'élargissement
de l'UE, de la globalisation, de la Chine et de la Russie au menu des discussions
de la conférence 2001 est révélée dans le communiqué
de presse du 24 mai 2001. Ces thèmes, ainsi que, mais de manière
implicite, la présence de Michel Bon, m'ont été confirmés
par Nicolas Beytout (courrier électronique du 25 juin 2001). Cette conférence
comptait à peu près une centaine de participants.
(10) Courrier électronique du 25 juin 2001.
(11) Question H-932/98 de Patricia McKenna, novembre 1998.
(12) Selon Mike Peters, qui cite l'ancien ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne
de l'Ouest George McGhee, le groupe Bilderberg joua un rôle principal
dans la gestation des Traités de Rome, qui instituèrent en 1957
la Communauté économique européenne (CEE) et l'Euratom.
(13) Courrier électronique du 18 juin 2001.
(14) Etaient invités à la conférence 2001 des représentants
des Echos et RTL (France), du Washington Post (Etats-Unis), du Times, du Financial
Times, de The Economist (Royaume-Uni), du National Post, de l'International
Journal (Canada), de Die Zeit, du groupe Burda Verlag (Allemagne), de La Stampa
(Italie) et de Politiken (Danemark).
(15) Courrier électronique du 25 juin 2001.
(16) Reuters, 23 mai 2001.
(17) Henry Kissinger, dont les préoccupations d'ordre judiciaire dans
plusieurs pays d'Europe ne sont peut-être pas étrangers à
la délocalisation aux Etats-Unis de la conférence 2002 (lire "Les
crimes de monsieur Kissinger", de Christopher Hitchens, Saint-Simon éd.,
2001).
(18) L'homme d'affaires David Rockefeller, ainsi qualifié par "Le
Monde" (26 octobre 2001). On doit à David Rockefeller, patron de
la Chase Manhattan Bank, cette espèce de... prospective : "Quelque
chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble
l'entité adéquate pour le faire" (Newsweek International,
1er février 1999). David Rockefeller a siégé pratiquement
à toutes les conférences du groupe Bilderberg depuis la première,
en 1954. Classé républicain, il a fondé la Commission Trilatérale
au début des années 1970 avec son ami le démocrate Zbigniew
Brzezinski.
Trilatérale : http://www.trilateral.org
(19) Goran Greider du "Dala-Demokraten" (Reuters, 23 mai 2001).
(20) "Elite and Discreet", 26 décembre 1987
http://www.bilderberg.org/bilder.htm#econ
(21) Le groupe Bilderberg doit son nom à l'hôtel néerlandais
où eut lieu cette première conférence, en 1954. L'hôtel
était la propriété d'un des fondateurs du club, le prince
et ancien officier SS Bernhard des Pays-Bas. La création du Bilderberg
aurait également bénéficié du concours d'un agent
des services secrets britanniques, du président de la firme anglo-néerlandaise
Unilever, et de Walter Bedell Smith, premier directeur de la CIA (cf. Mike Peters).
(22) Sur la Fondation Saint-Simon, lire "Les architectes du social-libéralisme",
par Vincent Laurent ("Le Monde diplomatique", septembre 1998).
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/09/LAURENT/10967.html
(23) A cet égard, lire l'éloquent article "The WTO's Hidden
Agenda" de Greg Palast, journaliste à la BBC et à "The
Observer", évoquant des préparations secrètes aux
négociations de l'OMC dans le domaine des services (9 novembre 2001).
http://www.gregpalast.com/detail.cfm?artid=105&row=0
Autres liens sur l'organisation Bilderberg :
http://www.webdo.ch/hebdo/2002/25/eco_2.html
http://www.webdo.ch/hebdo/2001/22/eco_1.html
http://www.terredescale.net/article.php3?id_article=153
http://www.confidentiel.firstream.net/imprimersans.php3?id_article=151