Né le 14 juin 1928 à Rosario (Argentine), vit dabord à Cordoba, la seconde ville du pays. Poursuit ensuite des études de médecine à Buenos-Aires. En 1951, son diplôme obtenu, Guevara parcourt lAmérique latine durant plusieurs mois et est confronté à la misère qui y règne.
En 1955, à Mexico, cest la rencontre avec Castro. Il fait partie des 82 hommes qui partent avec Castro en novembre 1956 pour Cuba, et organisent la guerrilla contre le régime du pantin des américains, le dictateur Batista. Le régime tombe en 1959.
Guevara devient alors d'abord lun des principaux dirigeants du régime castriste : ambassadeur, président de la banque centrale, ministre Mais rapidement, il en vient à sopposer aux soviétiques et il est progressivement mis sur la touche par Castro.
En 1965, Guevara part de Cuba. Il va dabord au Congo, puis en Bolivie
où il tente de constituer artificiellement une guerrilla. Cette aventure
lui coutera la vie.
Message à la Tricontinentale par E. "Che" Guevara
C'est l'heure des brasiers, et il ne faut voir que la lumière .
José Marti
Vingt et un ans se sont déjà écoulés depuis la fin
du dernier conflit mondial, et diverses publications, dans un grand nombre de
langues, célèbrent l'événement symbolisé
par la défaite du Japon. Il règne une atmosphère d'optimisme
apparent dans de nombreux secteurs des camps dissemblables qui divisent le monde.
Vingt et ans sans guerre mondiale, en ces temps de suprêmes affrontements,
de chocs violents et de brusques changements, cela paraît long. Mais sans
analyser les résultats pratiques de cette paix pour laquelle nous sommes
tous disposés à lutter(la misère, la déchéance,
l'exploitation de plus en plus grande d'énormes secteurs du monde), il
convient de se demander si cette paix est réelle.
Ces notes ne prétendent pas faire l'historique des divers conflits de
caractère local qui se sont succédé depuis la reddition
du Japon ; notre tâche n'est pas non plus de dresser le lourd bilan croissant
des luttes civiles qui se sont déroulées au cours de ces années
de prétendue paix. Il nous suffit d'opposer à cette optimisme
démesuré les exemples des guerres de Corée et du Vietnam.
Dans la première, après des années de lutte sauvage, la
partie nord du pays a été l'objet de dévastation la plus
terrible des annales de la guerre moderne ; criblée de bombes ; sans
usines, sans écoles et sans hôpitaux, sans aucun abri pour dix
millions d'habitants.
Dans la guerre de Corée, sous le drapeau déloyal des Nations Unies,
sont intervenus des dizaines de pays sous la conduite militaire des Etats-Unis,
avec la participation massive des soldats américains, et m'emploi de
la population sud-coréenne enrôlée comme chair à
canon.
Dans le camp adverse, l'arme et le peuple de Corée et les volontaires
de la République populaire de Chine étaient ravitaillés
et assistés par l'appareil militaire soviétique. Du côté
américain, on s'est livré à toutes sortes d' essais d'armes
de destruction : si les armes thermonucléaires ont été
exclues, les armes bactériologiques et chimiques ont été
utilisées à échelle réduite.
Au Vietnam se sont succédé des actions de guerre, menées
presque sans interruption par les forces patriotiques, contre trois puissances
impérialistes : le Japon, ont la puissance devait subir une chute verticale
après les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki ; la France, qui récupéra
sur ce pays vaincu ses colonies indochinoises et ignora les promesses faites
dans les moments difficiles ; et les Etats Unis, à cette dernière
étape de la lutte.
Sur touts les continents il y a eu des affrontements limités, encore
que sur le continent américain il ne s'est produit pendant longtemps
que des tentatives de lutte de libération et des coups d'état,
jusqu'au moment où la Révolution cubaine sonna le clairon d'alarme
sur l'importance de cette région et provoqua la rage des impérialistes,
ce qui l'obligea à défendre ses côtes, d'abord ) Playa Giron,
et ensuite pendant la crise d'Octobre.
Ce dernier incident aurait pu provoquer une guerre aux proportions incalculables,
à cause de l'affrontement entre Américains et Soviétiques
à propos de Cuba.
Mais évidemment, le foyer des concentrations, en ce moment dans les territoires
de la péninsule indochinoise et dans les pays voisins. Le Laos et le
Vietnam sont secoués par des guerres civiles, qui cessent d'être
telles dès l'instant où l'impérialisme américain
est présent, avec toute sa puissance ; et toute la zone devient un dangereux
détonateur prêt à exploser.
Au Vietnam, l'affrontement a pris une extrême acuité. Nous n'avons
pas non plus l'intention de faire l'historique de cette guerre. Nous signalerons
simplement quelques points de repère.
En1954, après la défaite écrasante de Dien-Bien-Phu, on
signa les accords de Genève, qui divisaient la pays en deux zones et
stipulaient que des élections interviendraient dans les dix-huit mois
pour décider qui devait gouverner le Viet-nam et comment le pays se réunifierait.
Les Américains ne signèrent pas ce document et commencèrent
à manuvrer pour remplacer l'empereur Bao Dai, fantoche français,
par un homme répondant à leurs intentions. Ce fut Ngo Dinh de
l'orange pressée par l'impérialisme. L'optimisme régna
dans le camp des forces populaires durant les mois qui suivirent la signature
des accords de Genève. On démantela au sud du pays les dispositifs
de la lutte anti-française et on s'attendait à l'exécution
du pacte. Mais les patriotes ne tardèrent pas à comprendre qu'il
n'y aurait pas d'élections à moins que les Etats-Unis se sentent
à même d'imposer leur volonté aux urnes, ce qui ne pouvait
pas se produire, même s'ils avaient recours à toutes les formes
de fraude dont ils ont le secret.
Les luttes reprirent de nouveau au sud du pays, et devinrent de plus en plus
intenses, jusqu'au moment actuel où l'armée américaine
est composée de près d'un demi-million d'envahisseurs, tandis
que les forces fantoches diminuent et perdent totalement leur combativité.
Il y a près de deux ans que les Américains ont commencé
le bombardement systématique de la République démocratique
du Vietnam dans une nouvelle tentative pour freiner la combativité du
Sud et lui imposer une conférence à partir d'une position de force.
Au début, les bombardements étaient plus ou moins isolés
et prétextaient des représailles contre de prétendues provocations
du Nord. Par la suite, ces bombardements augmentèrent d'intensité,
devinrent méthodiques jusqu'à transformer en une gigantesque battue
réalisée par les unités aériennes des Etats-Unis,
jour après jour, dans le but de détruire tout vestige de civilisation
dans la zone septentrionale du pays. C'est l'un des épisodes de la tristement
célèbre escalade.
Les objectifs matériels du monde yankee ont été pour la
plupart atteints malgré la résistance résolue des unités
anti-aériennes du Vietnam, malgré les 1700 avions abattus et malgré
l'aide du camp socialiste en matériel de guerre.
Il y a une pénible réalité : le Vietnam, cette nation qui
incarne les aspirations, les espérances de victoire de tout un monde
oublié, est tragiquement seul.
La solidarité du monde progressiste avec le peuple du Vietnam ressemble
à l'ironie amère qui signifiait l'encouragement de la plèbe
pour les gladiateurs du cirque romain.
Il ne s'agit pas de souhaiter le succès à la victime de l'agression,
mais de partager son sort, de l'accompagner dans la mort ou dans la victoire.
Si nous analysons la solitude vietnamienne, nous sommes saisis par l'angoisse
de ce moment illogique de l'humanité.
L'impérialisme américain est coupable d'agression : ses crimes
sont immenses et s'étendent au monde entier. Cela nous le savons, messieurs
! Mais ils sont aussi coupables ceux qui, à l'heure de la décision,
ont hésité à faire du Vietnam une partie inviolable du
territoire socialiste ; ils auraient effectivement couru les risques d'une guerre
à l'échelle mondiale, mais ils auraient aussi obligé les
impérialistes américains à se décider. Ils sont
coupables ceux qui poursuivent une guerre d'insultes et de crocs-en-jambe, commencée
il y a déjà longtemps par les représentants des deux plus
grandes puissances du camp socialiste.
Posons la question pour obtenir une réponse honnête : Le Vietnam
est-il oui ou non isolé, se livrant à des équilibres dangereux
entre les deux puissances qui se querellent ?
Comme ce peuple est grand ! Comme il est stoïque ! Et quelle leçon
sa lutte a représenté pour le monde !
Nous ne saurons pas avant longtemps si le président Johnson pensait sérieusement
entreprendre certaines des réformes nécessaires à un peuple
pour enlever leur acuité à des contradictions de classe qui se
manifestent avec une force explosive et de plus en plus fréquemment.
Ce qui est certain, c'est que les améliorations annoncées sous
le titre pompeux de lutte pour la " grande société "
sont tombées dans la bouche d'égout du Vietnam.
La plus grande puissance impérialiste éprouve dans ses entrailles
la perte de sang provoquée par un pays pauvre et arriéré
et sa fabuleuse économie se ressent de l'effort de guerre. Tuer cesse
d'être le commerce le plus lucratif des monopoles. Tout ce que possèdent
ces soldats merveilleux, rage à toute épreuve, ce sont des armes
de défense, et encore en quantité insuffisante. Mais l'impérialisme
s'enlise au Vietnam, il ne se trouve pas d'issue et cherche désespérément
une voie qui lui permette d'éluder dignement le péril où
il est pris. Mais les " Quatre Points " du Nord et les " Cinq
Points " du Sud le tenaillent, et rendent l'affrontement encore plus décidé.
Tout semble indiquer que la paix, cette paix précaire à laquelle
on n'a donné ce nom que parce qu'aucun conflit mondial ne s'est produit,
est de nouveau en danger de se rompre contre une initiative irréversible,
et inacceptable, prise par les Américains.
Et à nous, les exploités du monde, quel est le rôle qui
nous revient ? Les peuples de trois continents observent et apprennent leur
leçon au Vietnam. Puisque les impérialistes, avec la menace de
la guerre, exercent leur chantage sur l'Humanité, la réponse juste
c'est de ne pas avoir peur de la guerre. Attaquer durement et sans interruption
à chaque point de l'affrontement doit être la tactique générale
des peuples.
Mais, là où cette paix misérable que nous subissions a
été brisée, quelle sera notre tâche ? Nous libérer
à n'importe quel prix .
Le panorama du monde offre une grande complexité. La tâche de la
libération attend encore des pays de la vieille Europe, suffisamment
développés pour ressentir toutes les contradictions du capitalisme,
mais si faibles qu'ils ne peuvent pas suivre la voie de l'impérialisme
ou s'y engager. Là les contradictions atteindront dans les prochaines
années un caractère explosif, mais leur problèmes (et par
conséquent leur solution) sont différents de ceux de nos peuples
dépendants et économiquement arriérés.
Le principal champ d'exploitation de l'impérialisme embrasse les trois
continents arriérés : l'Amérique, l'Asie, et l'Afrique.
Chaque pays a ses caractéristiques propres, mais les continents dans
leur ensemble les présentent aussi.
L'Amérique constitue un ensemble plus ou moins homogène et dans
presque tout son territoire les capitaux monopolistes américains maintiennent
une primauté absolue. Les gouvernements fantoches, ou, dans le meilleur
des cas, faibles et timorés, ne peuvent s'opposer aux ordres du maître
yankee. Les Américains sont parvenus presque au faîte de leur domination
politique et économique et ils ne pourraient guère avancer désormais
;mais n'importe quel changement dans la situation pourrait se changer en un
recul de leur primauté. Leur politique est de conserver ce qu'ils ont
conquis. La ligne d'action se limite actuellement à l'emploi brutal de
la force pour étouffer les mouvements de libération , quels qu'ils
soient.
Le slogan : " Nous ne permettrons pas un autre Cuba ", dissimule la
possibilité de commettre impunément des agressions, comme celle
perpétrée contre la République dominicaine, ou précédemment,
le massacre de Panama, et le clair avertissement que les troupes yankees sont
disposées à intervenir n'importe où en Amérique
où l'ordre établi est troublé, mettant en péril
les intérêts américains. Cette politique bénéficie
d'une impunité presque absolue ; l'OEA, pour discréditée
qu'elle soit, est un masque commode ; l'ONU est d'une inefficacité qui
confine au ridicule et au tragique ; les armées de tous les pays d'Amérique
sont prêtes à intervenir pour écraser leurs peuples. De
fait, l'internationale du crime et de la trahison s'est constituée. Par
ailleurs, les bourgeoisies nationales ne sont plus du tout capables de s'opposer
à l'impérialisme ( si elles l'ont jamais été) et
elles forment maintenant son arrière-cour. Il n'y a plus d'autres changements
à faire : ou révolution socialiste ou caricature de révolution.
L'Asie est un continent aux caractéristiques différentes. Les
luttes de libération contre diverses puissances coloniales européennes
ont entraîné l'établissement de gouvernements plus ou moins
progressistes, dont l'évolution ultérieure a été,
dans certains pays, l'approfondissement des objectifs premiers de la libération
nationale, et dans d'autres le retour à des positions pro-impérialistes.
Du point de vue économique, les Etats-Unis avaient peu à perdre
et beaucoup à gagner en Asie. Les changements les favorisent ; on lutte
pour évincer d'autres puissances néo-coloniales, pour pénétrer
dans de nouvelles sphères d'action sur le terrain économique,
parfois directement d'autres fois en utilisant le Japon.
Mais il existe des conditions politiques spéciales, surtout dans la péninsule
indochinoise, qui donnent à l'Asie des caractéristiques d'une
importance exceptionnelle et qui jouent un très grand rôle dans
la stratégie militaire globale de l'impérialisme américain.
Celui-ci étend autour de la Chine un cercle qui comprend au moins la
Corée du Sud, le Japon, Taiwan, le Sud-Vietnam et la Thaïlande.
Cette double situation : un intérêt stratégique aussi important
que l'encerclement militaire de la République Populaire de Chine et l'ambition
des capitaux yankees d'avoir accès à ses grands marchés
qu'ils ne dominent pas encore, font que l'Asie est l'un des lieux les plus explosifs
du monde actuel, malgré l'apparente stabilité qui règne
en dehors de la zone vietnamienne.
Appartenant géographique à ce continent, mais avec des contradictions
qui lui sont propres, le Moyen-Orient est en pleine ébullition, sans
que l'on puisse prévoir les proportions que prendre cette guerre froide
entre Israël, soutenu par les impérialistes, et les pays progressistes
de la zone. C'est un autre des volcans qui menacent le monde.
L'Afrique offre les caractéristiques d'un terrain presque vierge pour
l'invasion néo-coloniale. Il s'y est produit des changements qui, dans
une certaine mesure, ont obligé les puissances néo-coloniales
à céder leurs anciennes prérogatives de caractère
absolu. Mais quand les processus se développent sans interruption, au
colonialisme succède, sans violence, un néo-colonialisme dont
les effets sont les mêmes en ce qui concerne la domination économique.
Les Etats-Unis n'ont pas de colonies sur ce continent et ils luttent maintenant
pour pénétrer dans les anciennes chasses gardées de leurs
partenaires. On peut assurer que l'Afrique constitue dans les plans stratégiques
de l'impérialisme américain un réservoir à long
terme ; ses investissements actuels en ont importants qu'en Union sud-Africaine
et sa pénétration commence au Congo, au Nigeria et dans d'autres
pays, où s'amorce une concurrence violente (de caractère pacifique
pour l'instant) avec d'autres puissances impérialistes.
L'impérialisme n'a pas encore de grands intérêts à
défendre, sauf son prétendu droit à intervenir dans n'importe
quel endroit du monde où ses monopoles flairent de bons profits ou la
présence de grandes réserves de matières premières.
Toutes ces données justifient que l'on s'interroge sur les possibilités
de libération des peuples, à court ou à moyen terme.
Si nous analysons l'Afrique, nous verrons qu'on lutte avec un certaine intensité
dans les colonies portugaises de Guinée, du Mozambique et de l'Angola,
avec un succès notable dans la première, un succès variable
dans les deux autres. Qu'on assiste encore à la lutte entre les successeurs
de Lumumba et les vieux complices de Tschombé au Congo, lutte qui semble
pencher actuellement en faveur des derniers, qui ont " pacifié "
à leur propre profit une grande partie du pays, si bien que la guerre
y demeure latente.
En Rodhésie, le problème est différent : l'impérialisme
britannique a utilisé tous les mécanismes à sa portée
pour livrer le pouvoir à la minorité blanche qui le détient
actuellement. Le conflit, du point de vue de l'Angleterre, n'est absolument
pas officiel ; avec son habileté diplomatique habituelle (appelée
aussi clairement hypocrisie) cette puissance se contente de présenter
une façade de réprobation face aux mesures prises par le gouvernement
de Ian Smith ; son attitude rusée bénéficie de l'appui
de certains pays du Commonwealth qui la suivent, et elle est attaquée
par une bonne partie des pays de l'Afrique Noire, qu'ils soient ou non de dociles
vassaux de l'impérialisme anglais.
En Rhodésie, la situation peut devenir extraordinairement explosive si
les efforts des patriotes noirs pour prendre les armes se cristallisent et si
ce mouvement reçoit effectivement l'appui des nations africaines voisines.
Mais pour le moment, tous ces problèmes sont discutés dans des
organismes aussi inopérants que l'ONU, le Commonwealth ou l'OUA.
Néanmoins, l'évolution politique et sociale de l'Afrique ne laisse
pas prévoir une situation révolutionnaire continentale. Les luttes
de libération contre les Portugais doivent déboucher sur la victoire,
mais le Portugal ne signifie rien sur la liste des employés de l'impérialisme.
Les affrontements de portée révolutionnaire sont ceux qui mettent
en échec tout l'appareil impérialiste. Mais nous ne devons pas
pour autant cesser de lutter pour la libération de trois colonies portugaises
et pour l'approfondissement de leurs révolutions.
Quand les masses noires de l'Afrique du Sud ou de la Rhodésie auront
commencé leur authentique lutte révolutionnaire, une nouvelle
époque aura commencé en Afrique ; ou quand les masses appauvries
se lanceront à l'action pour arracher des mains des oligarchies gouvernantes
leur droit à une vie digne.
Jusqu'à maintenant les coups d'Etat se succèdent , ou un groupe
d'officiers remplace un autre groupe ou un gouvernant qui ne servent plus les
intérêts de la caste ni ceux des puissances qui les manient sournoisement,
mais il n'y a pas de convulsions populaires. Au Congo, le souvenir de Lumumba
a animé ces mouvements caractéristiques qui ont perdu leur force
au cours des derniers mois.
En Asie, comme nous l'avons vu, la situation est explosive, et les points de
friction ne se trouvent pas seulement au Vietnam et au Laos où on lutte.
Ils se trouvent également au Cambodge où l'agression américaine
directe peut commencer à n'importe quel moment, de même qu'en Thaïlande,
en Malaisie, et évidemment en Indonésie, où nous ne pouvons
penser que le dernier mot ait été dit, malgré l'anéantissement
du Parti communiste de ce pays quand les réactionnaires ont pris le pouvoir.
Et il y a, bien sûr, le Moyen-Orient.
En Amérique latine, on lutte les armes à la main au Guatemala,
en Colombie, au Venezuela et en Bolivie, et les premiers signes se manifestent
déjà au Brésil. Il y a d'autres foyers de résistance
qui surgissent et s'éteignent. Mais presque tous les pays de ce continent
sont mûrs pour une pareille lutte, qui pour triompher exige pour le moins
l'instauration d'un gouvernement de tendance socialiste.
Sur ce continent, on parle pratiquement une seule langue, sauf le cas exceptionnel
du Brésil, dont le peuple peut être compris des peuples de langue
espagnole, étant donné la similitude entre les deux langues. Il
y a une identité si grande entre les classes de ces pays qu'ils parviennent
à une identification de caractère " international américain
", beaucoup plus complète que sur d'autres continents. Langue, coutumes,
religion, le même maître, sont les facteurs qui les unissent. Le
degré et les formes d'exploitation sont identiques quant à leurs
effets, tant pour les exploiteurs que pour les exploités de la plupart
des pays de notre Amérique. Et la rébellion est en train de mûrir
à un rythme accéléré.
Nous pouvons nous demander : cette rébellion comment fructifiera-t-elle
?Quelle forme prendra-t-elle ? Nous soutenons depuis longtemps qu'étant
donné les caractéristiques similaires, la lutte en Amérique
atteindra, le moment venu, des dimensions continentales. L'Amérique sera
le théâtre de grandes et nombreuses batailles livrées par
l' humanité pour sa libération.
Dans le cadre de cette lutte de portée continentale, les luttes qui se
poursuivent actuellement de façon active ne sont que des épisodes,
mais elles ont déjà donnée les martyrs qui auront leur
place dans l'histoire américaine pour avoir donné leur quote-part
de sang nécessaire à cette dernière étape de la
lutte pour la pleine liberté de l'homme. Dabs ce martyrologue figureront
les noms du commandant Turcios Lima, du Père Camilo Torres, du commandant
Fabricio Ojeda, des commandants Lobaton et Luis de la Puente Uceda, figures
de premier plan des mouvements révolutionnaires du Guatemala, de Colombie,
du Venezuela et du Pérou.
Mais la mobilisation active du peuple crée ses nouveaux dirigeants ;
César Montes et Yon Sosa lèvent le drapeau au Guatemala ; Fabio
Vasquez et Marulanda le font en Colombie ; Douglas Bravo à l'Ouest et
Américo Martin dans les montages du Bachiller dirigent leurs front respectifs
au Venezuela.
De nouveaux foyers de guerre surgiront dans ces pays-là et d'autres pays
américains, comme c'est déjà le cas en Bolivie, et de plus
en plus ils augmenteront, avec toutes les vicissitudes qu'implique ce métier
dangereux de révolutionnaire moderne. Beaucoup mourront victimes de leurs
erreurs, d'autres tomberont dans le dur combat qui s'approche ; de nouveaux
combattants et de nouveaux dirigeants surgiront dans l'ardeur de la lutte révolutionnaire.
Le peuple formera peu à peu ses combattants et ses guides dans le cadre
de la guerre même, et les agents yankee de répression augmenteront.
Aujourd'hui, il y a des conseillers dans tous les pays où se poursuit
la lutte armée et l'armée péruvienne a réalisé,
à ce qu'il paraît avec succès, une battue contre les révolutionnaires
de ce pays, elle aussi conseillée et entraînée par les yankees.
Mais si les foyers de guerre sont dirigés avec suffisamment d'intelligence
politique et militaire, ils deviendront imbattables et exigeront de nouveaux
envois de yankees. Au Pérou même, de nouvelles figures, pas encore
connues, réorganisent la lutte de guérilla avec ténacité
et fermeté. Peu à peu, les armes périmées qui suffisent
à réprimer de petites bandes armées céderont la
place à des armes modernes et les groupes de conseillers seront remplacés
par des combattants américains, jusqu'à ce que, à un moment
donné, ils se voient forcés d'envoyer des effectifs croissants
de troupes régulières pour assurer la stabilité relative
d'un pouvoir dont l'armée nationale fantoche se désintègre
sous les coups des guérillas. C'est la voie prise par le Vietnam ; c'est
le chemin que suivra l'Amérique ; avec la particularité que les
groupes en armes pourront former des conseils de coordination pour rendre plus
difficile la tâche répressive de l'impérialisme yankee et
faciliter leur propre cause.
L'Amérique, continent oublié par les dernières luttes politiques
de libération, qui commence à se faire entendre à travers
la Tricontinentale par la voix de l'avant-garde de ses peuples, qui est la Révolution
cubaine, aura une tâche d'un relief beaucoup plus important : celle de
créer le Deuxième ou le Troisième Vietnam du monde.
En définitive, il faut tenir compte du fait que l'impérialisme
est un système mondial, stade suprême du capitalisme, et qu'il
faut le battre dans un grand affrontement mondial. Le but stratégique
de cette lutte doit être la destruction de l'impérialisme. Le rôle
qui nous revient à nous, exploités et sous-développés
du monde, c'est d'éliminer les bases de subsistance de l'impérialisme
: nos pays opprimés, d'où ils tirent des capitaux, des matières
premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché
et où ils exportent de nouveaux capitaux (des instruments de domination)
des armes et toutes sortes d'articles, nous soumettant à une dépendance
absolue.
L'élément fondamental de ce but stratégique sera alors
la libération réelle des peuples ; libération qui se produira
à travers la lutte armée, dans la majorité des cas, et
qui prendra inéluctablement en Amérique la caractéristique
d'une Révolution socialiste.
En envisageant la destruction de l'impérialisme, il convient d'identifier
sa tête, qui n'est autre que les Etats-Unis d'Amérique.
Nous devons exécuter une tâche de caractère général,
dont le but tactique est de tirer l'ennemi de son élément en l'obligeant
à lutter dans les endroits où ses habitudes de vie se heurtent
au milieu ambiant. Il ne faut pas sous-estimer l'adversaire ; le soldat américain
a des capacités techniques et il est soutenu par des moyens d'une ampleur
telle qu'il devient redoutable. Il lui manque essentiellement la motivation
idéologique que possèdent à un très haut degré
ses plus opiniâtres rivaux d'aujourd'hui : les soldats vietnamiens. Nous
ne pourrons triompher de cette armée que dans la mesure où nous
parviendrons à miner son moral. Et celui-ci sera miné à
force d'infliger à cette armée des défaites et de lui causer
des souffrances répétées.
Mais c petit schéma de victoires implique de la part des peuples des
sacrifices immenses, qui doivent être consentis dès aujourd'hui,
au grand jour, et qui peut-être seront moins douloureux que ceux qu'ils
auront à endurer si nous évitons constamment le combat, pour faire
en sorte que ce soient d'autres qui tirent pour nous les marrons du feu.
Il est évident que le dernier pays qui se libérera le fera probablement
sans lutte armée et que les souffrances d'une guerre longue et cruelle,
comme celles que font les impérialistes, lui seront épargnées.
Mais peut-être sera-t-il impossible d'éviter cette lutte ou ses
conséquences, dans un conflit de caractère mondial où l'on
souffre de manière égale, si ce n'est pas plus. Nous ne pouvons
pas prévoir l'avenir mais nous ne devons jamais céder à
la lâche tentation d'être le porte-drapeau d'un peuple qui aspire
à la liberté, mais se dérobe à la lutte qu'elle
implique et attend la victoire comme une aumône.
Il est absolument juste d'éviter tout sacrifice inutile. C'est pourquoi
il est si important de faire la lumière sur les possibilités effectives
dont l'Amérique la dépendante dispose pour se libérer par
des moyens pacifiques. Pour nous, la réponse à cette interrogation
est claire ; le moment actuel peut être ou ne pas être le moment
indiqué pour déclencher la lutte, mais nous ne pouvons nous faire
aucune illusion, ni nous n'en n'avons le droit de conquérir la liberté
sans combattre. Et les combats ne seront pas de simples combats de rue, de pierres
contre les gaz lacrymogènes, ni des grèves générales
pacifiques ; ce ne sera pas non plus la lutte d'un peuple en colère qui
détruit en deux ou trois jours le dispositif de répression des
oligarchies dirigeantes ; ce sera une longue lutte, sanglante, dont le front
se trouvera dans les abris des guérillas, dans les villes, dans les maisons
des combattants ( où la répression cherchera des victimes faciles
parmi leurs proches), dans la population paysanne massacrée, dans les
villes et les villages détruits par le bombardement ennemi.
On nous a acculés à cette lutte ; il ne nous reste pas d'autre
ressource que de la préparer et de nous décider à l'entreprendre.
Les débuts ne seront pas faciles. Ils seront extrêmement difficiles.
Toute la capacité de répression, toute la capacité de brutalité
et de démagogie des oligarchies sera mise au service de cette cause.
Notre mission, dans les premiers temps, sera de survivre, ensuite oeuvrera l'exemple
continuel de la guérilla, réalisant la propagande armée,
selon l'acception vietnamienne du terme, autrement dit la propagande des coups
de feu, des combats qui sont gagnés ou perdus, mais qui se livrent contre
les ennemis. Le grand enseignement de l'invincibilité de la guérilla
imprégnera les masses de dépossédés. La galvanisation
de l'esprit national, la préparation à des tâches plus dures,
pour résister à de plus violentes répressions. La haine
comme facteur de lutte ; la haine intransigeante de l'ennemi, qui pousse au-delà
des limites naturelles de l'être humain et en fait une efficace, violente,
sélective et froide machine à tuer. Nos soldats doivent être
ainsi ; un peuple sans haine ne peut triompher d'un ennemi brutal.
Il faut mener la guerre jusqu'où l'ennemi la mène : chez lui,
dans ses lieux d'amusements ; il faut la faire totalement. Il faut empêcher
d'avoir une minute de tranquillité, une minute de calme hors de ses casernes,
et même dedans ; il faut l'attaquer là où il se trouve ;
qu'il ait la sensation d'être une bête traquée partout où
il se trouve ; qu'il ait la sensation d'être une bête traquée
partout où il passe. Alors il perdra peu à peu son moral. Il deviendra
plus bestial encore, mais on notera chez lui des signes de défaillance.
Et il faut développer un véritable internationalisme prolétarien
; avec des armées prolétariennes internationales, où le
drapeau sous lequel on lutte devient la cause sacrée de la rédemption
de l'humanité, de telle sorte que mourir sous les couleurs du Vietnam,
du Venezuela , du Guatemala, du Laos, de la Guinée, de la Colombie, de
la Bolivie, du Brésil, pour ne citer que les théâtres actuels
de la lutte armée, soit également glorieux et désirable
pour un Américain, un Asiatique, un Africain, et même un Européen.
Chaque goutte de sang versée sur un territoire sous le drapeau duquel
on n'est pas né est un expérience que recueille celui qui y survit
pour l'appliquer ensuite à la lutte pour la libération de son
lieu d'origine. Et chaque peuple qui se libère est une étape gagnée
de la bataille pour la libération d'un autre peuple.
C'est l'heure de modérer nos divergences et de tout mettre au service
de la lutte.
Que de grands débats agitent le monde qui lutte pour la liberté,
nous le savons tous, et tous ne pouvons le dissimuler. Que ces discussions aient
atteint un caractère et une acuité tels que le dialogue et la
conciliation semblent extrêmement difficiles, sinon impossibles, nous
le savons aussi. Chercher les méthodes pour entamer un dialogue que les
adversaires éludent, c'est une tâche inutile. Mais l'ennemi est
là, il frappe tous les jours et il nous menace avec de nouveaux coups
et ces coups nous uniront aujourd'hui, demain ou après demain. Ceux qui
en sentent la nécessité et se préparent à cette
union nécessaire seront l'objet de la reconnaissance des peuples.
Etant donné la virulence et l'intransigeance avec lesquelles on défend
chaque cause, nous autres, les dépossédés, nous ne pouvons
prendre parti pour l'une ou l'autre forme d'expression des divergences, même
quand nous sommes d'accord avec certaines positions de l'une ou l'autre partie,
ou avec les positions d'une partie plus qu'avec celles de l'autre. Au moment
de la lutte, la forme que prennent les divergences actuelles constitue une faiblesse
; mais dans l'état où elles se trouvent, vouloir les régler
avec des mots est une illusion. L'histoire peu à peu effacera ou leur
donnera leur véritable sens.
Dans notre monde en lutte, toute divergence touchant la tactique, les méthodes
d'action pour obtenir des objectifs limités, doit être analysée
avec le respect dû aux appréciations d'autrui. Quant au grand objectif
stratégique, la destruction totale de l'impérialisme au moyen
de la lutte, nous devons être intransigeants.
Résumons ainsi nos aspirations à la victoire : destruction de
l'impérialisme par l'élimination de son bastion le plus fort :
la domination impérialiste des Etats-Unis d'Amérique du Nord.
Adopter pour mission tactique la libération graduelle des peuples, un
par un ou par groupes, en obligeant l'ennemi à soutenir une lutte difficile
sur un terrain qui n'est pas le sien, en liquidant ses bases de subsistance
qui sont ses territoires dépendants.
Cela veut dire une guerre longue. Et, nous le répétons une fois
de plus, une guerre cruelle. Que personne ne se trompe au moment de la déclencher
et que personne n'hésite à la déclencher par crainte des
conséquences qu'elle peut entraîner pour son peuple. C'est presque
la seule espérance de victoire.
Nous ne pouvons pas rester sourds à l'appel du moment. Le Vietnam nous
l'apprend avec sa leçon permanente d'héroïsme, sa leçon
tragique et quotidienne de lutte et de mort pour remporter la victoire finale.
Au Vietnam, les soldats de l'impérialisme connaissent les incommodités
de celui qui, habitué au niveau de vie qu'affiche la nation américaine,
doit affronter une terre hostile ; l'insécurité de celui qui ne
peut faire un pas sans sentir qu'il foule un territoire ennemi ; la mort de
ceux qui s'avancent au delà de leur redoutes fortifiées, l'hostilité
permanente de toute la population. Tout ceci a des répercussions dans
la vie interne des Etats-Unis, et fait surgir un facteur qu'atténue l'impérialisme
lorsqu'il est en pleine vigueur : la lutte des classes sur son territoire même.
Comme nous pourrions regarder l'avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs
Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d'immenses
tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups
répétés assénés à l'impérialisme,
avec pour celui ci l'obligation de disperser ses forces, sous les assauts de
la haine croissante des peuples du monde !
Et si nous étions tous capables de nous unir, pour porter des coups plus
solides et plus sûrs, pour que l'aide sous toutes les formes aux peuples
soit encore plus effective, comme l'avenir serait grand et proche !
S'ils nous revient, à nous qui en un petit point de la carte du monde
accomplissons le devoir que nous préconisons et mettons au service de
la lutte ce peu qu'il nous est permis de donner, nos vies, notre sacrifice,
de rendre un de ces jours le dernier soupir sur n'importe quelle terre, désormais
nôtre, arrosée par notre sang, sachez que nous avons mesuré
la portée de nos actes et que nous ne nous considérons que comme
des éléments de la grande armée du prolétariat,
mais que nous nous sentons fiers d'avoir appris de la Révolution Cubaine
et de son dirigeant suprême la grande leçon qui émane de
son attitude dans cette partie du monde : " Qu'importent les dangers ou
les sacrifices d'un homme ou d'un peuple, quand ce qui est en jeu c'est le destin
de l'humanité ".
Toute notre action est un cri de guerre contre l'impérialisme et un appel
vibrant à l'unité des peuples contre le grand ennemi du genre
humain : les Etats-Unis d'Amérique du Nord. Qu'importe où nous
surprendra la mort ; qu'elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre
soit entendu, qu'une main se tende pour empoigner nos armes, et que d'autres
hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres dans le crépitement
des mitrailleuses et des nouveaux cris de guerre et de victoire.