LA VIE ET LA MORT DANS LE BOUDDHISME

Conférence faite les 10, 11 et 12 Mars 1989 à l 'Alliance mondiale des religions-23ème Colloque par Thich Thiên Châu

Né il y a 25 siècles, le Bouddhisme demeure l'une des grandes religions pratiquées dans le monde. Depuis, ayant eu à s'adapter à diverses civilisations et sociétés, l'expression de sa pensée comme sa pratique a subi des changements. Malgré la perte d'influence observée dans certaines régions du globe, le Bouddhisme reste encore une religion bien vivante dans la plupart des pays asiatiques. Depuis quelques décennies, il s'est implanté en Europe et en Amérique, sous diverses formes philosophiques, littéraires, thérapeutiques, etc...

En raison de l'originalité de sa problématique, il est certainement difficile pour les débutants de comprendre la pensée bouddhique sur la vie et la mort.

Il est donc utile de rappeler sommairement l'histoire du Bouddha, et l'essentiel de son enseignement.

I - LE BOUDDHA

Le fondateur du Bouddhisme est le prince SÂKYA, originaire d'un Royaume situé au pied de l'Hymalaya. Angoissé par la souffrance endurée par ses semblables, il a quitté sa famille, son pays, pour aller à la recherche de la Vérité. Après de nombreuses années d'études et de méditation, il devint un Eveillé Parfait (Bouddha) à l'âge de 35 ans. Ensuite, pendant 45 ans, il a transmis toutes ses expériences spirituelles à ses semblables dans le bassin du Gange. Il s'est éteint à l'âge de 80 ans, accédant à la béatitude du Parinirvâna. Symbolisé par un lotus blanc, le Bouddha est l'homme par excellence, le grand médecin, l'idéal d'un maître de tous les temps.

II - LA PENSEE BOUDDHIQUE

Le Bouddha a passé toute sa vie à prêcher sa doctrine. Ses disciples se sont transmis oralement ses enseignements, puis les ont enregistrés par écrit trois siècles après sa mort. De ces transcriptions, nous avons aujourd'hui trois collections (Tripitaka) en Pâli, en Sanskrit, ainsi que des traductions chinoises, thibétaines, japonaises, anglaises, etc ... Les propres paroles de Bouddha contenues dans les livres canoniques équivalent à 11 fois le volume de la Bible. L'essentiel de son enseignement peut se résumer ainsi :

1 - Les doctrines fondamentales

a) La doctrine de la production conditionnée (paticcasamuppada): c'est par la découverte de cette loi que le sage du clan des Sâkya est devenu un Bouddha. C'est à travers cette doctrine que se distingue les théories du déterminisme théiste ou naturel. Le Bouddha en a analysé les phénomènes, tant du point de vue physique que psychique en expliquant les corrélations causatives du processus de la vie.

b) La doctrine de l'insubstantialité (anattâ): elle analyse dans l'espace ce qu'on appelle conventionnellement "homme" ou"personne", ses aspects physico-psychiques. "Homme" n'est rien d'autre qu'un processus de phénomènes physico-psychique sans sujet (sankhârapunja).

c) La doctrine de l'impermanence (anicca) : selon cette doctrine, toutes les choses composées sont impermanentes. Il n'y a pas d'existence immobile : il n'y a que du devenir (bhava).

2 - Les doctrines appliquées

S'appuyant sur les doctrines précédentes, le Bouddha exprime son attitude à l'égard de la vie par les 4 nobles Vérités:

a) La souffrance (dukkha): la souffrance intrinsèque du corps et du mental, la souffrance créée par des choses composées, la souffrance créée par le changement.

b) L'origine de la souffrance (samudaya): la soif du plaisir, la soif de l'existence, la soif de la destruction.

c) La suppression de la souffrance (nirodha): c'est le Nirvâna

d) La voie conduisant vers la suppression de la souffrance (magga): c'est le noble sentier octuple qui peut se résumer en trois points:

- la moralité (sîla)
- la concentration (samâdhi)
- la sagesse (pannâ)

III - L'ESPACE ET LE TEMPS

Pour le Bouddha, l'univers n'a ni origine ni fin, et l'espace cosmique qui est infini se compose d'innombrables mondes comme les grains de sable du Gange (Gangânadivâlukopama). Il reste des milliards et des milliards de mondes dont les origines sont inconnues (anamattagga). Cette conception est donc semblable à celle des galaxies de l'astronomie moderne. Et notre Terre n'est ainsi qu'un grain de poussière dans cet univers.

Quant au temps, il est mesuré par périodes cosmiques (kappa), divisé en quatre parties, à savoir : la formation du monde, sa continuation, sa destruction, et enfin la continuation du chaos.

Le Samyuttanikâya, II, 181, expose une parabole illustrant l'extraordinaire longueur d'une période cosmique : "Supposez, moines, un rocher gigantesque, un monolithe d'un Yojana de largeur et d'un Yojana de hauteur, sans fissures ni défauts, et un homme qui le frotte avec un morceau de tissu de kasi, une fois tous les cent ans. Alors ce rocher gigantesque finira par s'user et disparaître plus rapidement qu'une période cosmique".

La vie humaine est donc insignifiante par rapport au temps cosmique. Dans cet espace et ce temps infini se manifestent de multiples formes de vie dont les origines restent inexplicables. Selon le Bouddha, il y a 9 catégories d'êtres vivants, et l'homme n'en est qu'une, capable de bien comme de mal, de bonheur comme de souffrance.

Bien que le Bouddha ait dénoncé la conception du soi comme une entité immuable à l'intérieur ou à l'extérieur de l'être, il n'a jamais nié le soi empirique, fonctionnel, en tant que désignation. Sans sa substance propre, un être humain est une composition de cinq agrégats : formes, sensation, perception, composition psychique, et conscience. Ces cinq agrégats sont liés fermement à la soif qui comporte 3 aspects : la soif du plaisir, la soif de l'existence, et la soif de la destruction. Elle constitue la force principale qui mène non seulement l'homme mais aussi les êtres vivants dans le cycle des naissances et des morts (samsâra). C'est à cause de cette soif que les cinq agrégats s'attachent et forment l'être :


IV - L'ÊTRE HUMAIN

Les notions de créateur et de création n'existent pas dans le Bouddhisme. Néanmoins, le Bouddha a parlé de l'apparition des premiers hommes dans le monde.

Selon l'Aggannnasutta (Dn, III, 80-98) lorsque ce monde est formé, un certain nombre d'êtres ayant vécu dans le monde lumineux (abhassara) s'y déplacèrent. Ils apparurent avec leurs corps lumineux et leurs esprits joyeux. Ils voyageaient dans l'espace et vivaient longtemps ainsi. Par la suite, en absorbant la nourriture terrestre (crème de la terre, champignons, plantes, fruits), leurs corps perdirent la lumière et devinrent grossiers ; ils ne pouvaient plus s'élever en l'air. Leurs sexes apparurent, et ils se divisèrent en mâles et femelles. Désormais, commence la naissance par la matrice de la mère. Ainsi l'humanité a trouvé son origine dans les êtres venant d'un autre monde, et c'est dans ce milieu terrestre qu'ils se sont graduellement transformés jusqu'à leur forme actuelle.

Cette légende est conforme à la conception de l'univers et des êtres, et notamment à la théorie de Karma admise par le Bouddhisme. Elle se différencie de la conception des religions théistes, expliquant l'origine de l'homme par la volonté d'un créateur, et elle se différencie également de certaines théories admettant l'évolution de l'homme dans le monde animal.

V - L'ÊTRE A RENAITRE

En général, la biologie démontre qu'un embryon humain est la fusion de deux éléments, le gamète paternel (spermatozoïde) et le gamète maternel (ovule). Le Bouddhisme admet qu'en plus de ces deux éléments constitutifs, il y en a un troisième, la conscience de la renaissance (patisandhivinnâna) qui apparait au moment de la conception: cela veut dire que lorsque les conditions génétiques se réalisent dans un environnement favorable, une entité physico-psychique s'introduit et soutient la continuité de la vie d'un être humain. Le Bouddha a dit:

"Là, Moines, où les trois éléments se trouvent en combinaison, un germe de vie est planté. Ainsi, le père et la mère s'unissent mais que ce ne soit pas l'époque pour la mère et que l'être à renaître (gandhabha) soit absent, alors aucun germe de vie ne pourra être planté. Moines, si le père et la mère s'unissent, et que ce soit l'époque pour la mère, et que l'être à renaître soit absent, là encore, aucun germe de vie ne sera planté. Et si le père et la mère s'unissent, que ce soit l'époque pour la mère et que l'être à renaître soit présent, alors, de la conjonction de ces trois éléments, un germe de vie sera planté." (Mn, I, 265-266).

L'être à renaître (gandhabha) est l'appellation personnifiée d'une sorte de conscience de la renaissance, le facteur psycho-physique à l'état d'énergie, il résulte des actes des vies antérieures (karma), et se présentant au moment de la formation d'une vie nouvelle. La conscience de la renaissance constitue la base d'un individu sur laquelle l'esprit et le corporel (nâmarûpa) se développent. Sans elle, la vie d'un nouvel être ne peut pas apparaître pas comme le confirme le dialogue entre le Bouddha et son disciple Ananda:

"Ananda, si la conscience ne descendait pas dans le sein de la mère, est-ce que l'esprit et le corporel se formeraient dans le sein de mère?
- Non, Bienheureux.
- Ananda, si la conscience, après s'être descendue dans le sein de la mère, abandonnait de nouveau sa place, est-ce que l'esprit et le corporel formeraient ceci ou cela?
- Non, Bienheureux.
- Ananda, et si la conscience venait à disparaître chez le garçon ou la fille lorsqu'il est encore petit, est-ce que l'esprit et le corporel obtiendraient croissance, développement et progrès?
-Non, Bienheureux. (Dn, II, 63)

Cette conscience de renaissance, considérée ainsi comme la semence (bîja), associée à la force de l'acte (karma) et à la soif (tanhâ), notamment la soif de l'existence (bhavatanhâ), engend la vie nouvelle des êtres:

"Ananda, l'acte est la terre, la conscience constitue la semence, et la soif l'humidité. Les êtres vivants sont emprisonnés dans l'ignorance, enchaînés par la soif, leurs consciences sont figées dans les mondes inférieurs (le monde sensuel)." (An, III, 76)

Une fois installée dans la matrice de la mère, la conscience (la conscience de la renaissance) s'associe à deux autres facteurs: la vitalité et la chaleur, afin d'obtenir puis maintenir les fonctions vitales.

"Amis, lorsque cette conque marine est associée à l'effort et au souffle de l'homme, le son de la conque marine se produit. . . De même, Amis, lorsque le corps est associé à la vitalité, la chaleur et la conscience, il peut accomplir l'acte de marcher, de se tenir debout, de s'asseoir, de s'allonger, et l'oeil voit le visible, l'oreille entend le son, le corps touche le tangible, et le mental reconnaît les objets." (Dn, II, 338)

La conscience est un facteur déterminant de toute activité intellectuelle de l'homme sous tous ses aspects, depuis la fonction dichotomique qui le suit durant toute son existence, jusqu'au subconscient fin et durable. Autrement dit, la conscience est l'élément générateur de l'autonomie des êtres vivants et il en assure la continuité. En ce sens, elle est considérée comme un courant de conscience (vinnâna-sota) ininterrompu à travers les vies successives. (Cf. Dn, III, 105).

Dans le sens positif vers le Nirvâna, la conscience, une fois bien identifiée, transformée, transcendée, devient conscience évoluée (samvattanika-vinnâna), (Mn,II, 262) et demeure à jamais dans la béatitude:

"Le corps s'est dispersé, les perceptions cessent, toutes les sensations se sont refroidies, les compositions psychiques sont apaisées, la conscience sera en paix (on rentre chez soi)." (Udâna, 93).

Par la conviction de l'existence d'un principe vital qui est la conscience (vinnâna), le bouddhisme admet qu'un être humain n'est pas seulement un assemblage d'éléments matériaux hérités d'un couple, mais un être dans sa totalité, avec son propre héritage ou sa nature (karma) qui existe potentiellement en lui-même au moment de la conception, dans la matrice de la mère, et pendant toute son enfance car il est évident qu'un nouveau-né n'est pas une structure vide, mais il comporte en soi même un programme primaire qui se manifeste à travers son attitude: la disposition émotionnelle, les besoins indispensables, la physiologie, la sexualité, la colère.

"Malunkyaputta, si un nouveau-né innocent, se couchant sur le dos, n'a pas eu les concupiscences (kâmâ), pourquoi le désir (kâmachanda) vis-à-vis des plaisirs sensuels (kâmasu) apparaîtrait-il en lui? En vérité, la tendance de l'attachement aux plaisirs sexuels (kâmarâgânusaya) persiste potentiellement en lui." (Mn, I, 433) (2)

Pour les bouddhistes, il est logique qu'un être devienne un être humain après avoir été humanisé par ses parents et par l'environnement de l'homme.

VI - LA RESPONSABILITE DES ACTES

La biologie admet que la variation de l'homme dépend, d'une manière ou d'une autre, de l'interaction entre les divers gènes qui constituent l'homme au moment de la conception. Certes, la théorie de l'hérédité explique les différences et les similitudes de certaines parties du corps humain, mais elle ne peut expliquer toutes les subtiles distinctions, notamment les caractères mentaux, entre les individus, entre parents et enfants, entre jumeaux.

Le bouddhisme, tout en reconnaissant l'influence importante de l'hérédité et de l'environnement sur l'être humain, souligne toujours la force des actes antérieurs (karma) comme cause principale des différences entre les êtres. Ce que l'on appelle "homme" est la manifestation de l'énergie invisible d'un karma potentiellement humain. C'est ce karma qui constitue les pensées, les paroles, et les actes, et qui accompagne le courant de vie individuel. Par conséquent, bien que la vie d'un être soit complexe et longue, c'est la personne qui a commis les actes qui en est responsable et qui héritera de ces conséquences, même si elle n'est ni la même, ni autre qu'elle même par rapport à l'existence antérieure. (Cf. Sn, II, 20).

"Les êtres sont possesseurs et héritiers de leurs actes; l'acte est la matrice d'où ils naissent, l'acte est leur ami, leur refuge. Quel que soit l'acte qu'ils accomplissent, et que celui-ci soit bon ou mauvais, ils en seront les héritiers." (Mn, III, 203).

Par sa doctrine de la renaissance dont les notions comme la conscience (vinnâna) et la force des actes (karma) sont essentielles, le bouddhisme peut expliquer la formation d'un être humain avec sa personnalité et ses variations, notamment les différences psychiques entre deux êtres, sans pour autant nier la théorie de l'héritage génétique.

VII - MODE DE NAISSANCE

Les êtres errant dans le cycle des naissances et des morts (samsâra), tantôt sous la forme d'un homme, tantôt sous celle d'un être céleste ou d'un animal, pouvaient ou peuvent renaître par les 4 modes de naissance, à savoir :

1- La naissance par l'oeuf (andaja) comme celle des oiseaux.
2- La naissance par la matrice de la mère (jatâbuja) comme celle des animaux et de l'humanité.
3- La naissance provenant de l'humidité ou de l'exsudation des éléments
4- La naissance par l'apparition (oppâtika) sans stade embryonnaire comme celle des êtres célestes et des damnés (Cf. Dn, III, 230; Mn, I, 73; kosâ, III, 8). Les premiers êtres humains sont nés de cette manière.

Concernant la naissance par la matrice de la mère, elle est bien décrite en général dans les livres canoniques. Ce qui suit en est le résumé:" Cet être à renaître (gandhabba), porteur de psychisme, profite de l'occasion de l'union d'un mâle et d'une femelle pour s'incorporer à l'embryon qui en est le résultat. Il est porté par un désir amoureux émanant soit du mâle, soit de la femelle, selon qu'il est lui-même femelle ou mâle, et il a un sentiment de haine pour l'autre conjoint."

Actuellement, la révolution biologique de la reproduction n'a pas encore dépassé la technique de l'insémination avec donneur (IAD) et la fécondation in-vitro avec transfert d'embryon (FIVETTE). Ces deux méthodes indiquent que la conception de la vie humaine peut être obtenue autrement que par la reproduction naturelle. Le bouddhisme, ayant reconnu qu'il existe plusieurs modes de naissance des êtres, admet également ces deux nouvelles méthodes. Par ailleurs, selon le discours sur l'évolution du monde et de la société (Cf . Dn, III, 84-86), les premiers êtres humains venant de l'autre monde apparaissaient dans ce monde sans avoir été procréés par l'acte sexuel.

VIII - VALEUR DE L'HUMANITE ET BEATITUDE DE L'HOMME

Obtenir la naissance sous forme humaine est difficile (Dnp. 182; Mn, III, 169; Cf. An, 1, 35-37), car seul l'homme peut devenir bouddha. La souffrance et le bonheur dans la vie humaine sont autant de conditions sine qua non permettant à l'homme de comprendre la réalité de la vie et de réaliser son idéal, tandis que les êtres inférieurs comme les animaux si misérables, et les êtres célestes, si heureux, sont incapables de s'engager dans la vie spirituelle.

C'est ainsi que les bouddhas apparaissent toujours dans le monde humain. Par ailleurs, bien que façonné par les mauvaises tendances (convoitise, haine, ignorance), l'homme en retient toujours les bonnes (non-convoitise, non-haine, non-ignorance). Avec ces tendances positives, l'homme peut se transformer en un être compatissant, bienveillant et intelligent.

Potentiellement, l'homme possède l'esprit lumineux qui est la base même de l'éducation et de la culture, comme le Bouddha a dit: "Cet esprit, moines, est lumineux, mais il devient souillé par les impuretés venant de l'extérieur. Cependant, les profanes non éduqués ne le comprennent pas ainsi. C'est pourquoi, je déclare que les profanes non éduqués ne cultivent pas l'esprit. Cet esprit, moines, est lumineux et il est purifié des impuretés venant de l'extérieur. Les nobles disciples éduqués, le comprennent de cette manière. C'est pourquoi je déclare que, pour les nobles éduqués, il y a la culture de l'esprit." (An, I, 10).

En ce sens, le bouddhisme développé (Mahâyâna) admet que chaque être humain est un bouddha en devenir (Tathâgatagarba). En conséquence, par son effort (viriya), par sa volonté personnelle (Attarika) en concordance avec l'aspiration noble (chanda) , un homme peut s'éveiller au dynamisme de la liberté créatrice, faire épanouir toutes ses facultés d'amour, de bonté, de connaissances justes et de volonté juste et devenir un "vrai homme" ou un bienheureux.

Ainsi, la recherche spirituelle est nécessaire, et les expériences des sages sont profitables à tous:

"Ne faire aucun mal,
Cultiver le bien
Purifier l'esprit,
Ce sont les paroles des Bouddhas"
(Dhp, 183)
Cultiver et purifier, c'est la vie bouddhique dont le but suprême est de s'éveiller et de se libérer ou d'atteindre le Nirvâna, la béatitude suprême est difficile à comprendre, mais elle est reconnue par les sages :
"Ainsi, Brahmanes, le Nirvâna est-il visible en cette vie, immédiat, engageant, attrayant, et compréhensible pour le sage."(An,II,159).

Le Nirvâna est un domaine transcendantal, c'est pourquoi il est étranger à tout ce qui est dans la souffrance.

Dans une certaine mesure, l'anecdote "le poisson et la tortue" suivante pourrait illustrer l'existence "non logique" de cet Absolu impersonnel :

"Autrefois, il y avait un poisson qui ne connaissait rien d'autre que l'eau dans laquelle il vivait. Un jour, en flânant dans son étang, il rencontra sa vieille amie - la tortue qui revenait d'une petite excursion sur la terre.
- Bonjour, mon amie, disait le poisson. Il y a bien longtemps que je ne vous ai pas vue. D'où venez - vous donc ?
- Oh, disait la tortue, je viens de faire une excursion sur la terre sèche.
- Sur la terre sèche ? Qu'est - ce que cela veut dire ? Je n'ai jamais vu de telle chose. Il existerait donc une terre sèche ? Je pense que ce que vous me dites n'est pas vrai.
- Tant pis, si vous ne voulez pas me croire, et personne ne peut vous y obliger. Mais ce qui est sûr, c'est que je reviens, juste, de la terre sèche.
- Oh, écoutez mon amie. Essayez de me dire clairement ce que vous avez vu au cours de votre excursion. À quoi ressemble cette terre. Est - elle humide ?
- Non, elle n'est pas humide.
- Alors, est - elle fraîche ou froide ?
- Elle n'est ni fraîche ni froide.
- Est - elle transparente pour laisser passer la lumière?
- Non, elle n'est pas transparente et la lumière ne peut la traverser.
- Est - elle fluide afin que je puisse y nager librement ?
- Non, elle n'est pas fluide et vous ne pouvez pas nager dans la terre.
- Est - ce qu'elle forme des courants ?
- Non, elle ne coule pas, et ne forme pas de courants.
- Est - ce qu'elle monte et forme des ondes blanches ?
- Non, la terre ne monte ni ne forme d'ondes blanches.
A ce moment, le poisson s'arrêta de questionner la tortue et rétorqua avec arrogance :
- Je vous avais bien dit que la terre n'existait pas. Lorsque je vous ai demandé à quoi ressemble la terre, vous n'avez pu me donner aucune explication valable. Donc, la terre n'existe pas. N'essayez plus de m'induire en erreur, mon amie.
- Bon, si vous pensez que la terre n'existe pas, vous avez vos raisons. Cependant si quelqu'un d'autre que moi arrivait, un jour, à vous faire admettre l'existence de la terre, alors vous vous rendriez compte, comme moi, que vous êtes un poisson sot."

Ainsi, le bouddhisme affirme qu'il y a la souffrance, mais il existe aussi la cessation de la souffrance.

IX - LA MORT

Il est évident que l'homme est une production conditionnée comme toutes les choses; en conséquence, il est insubstantiel et impermanent. Comme l'univers, l'homme change sans cesse. Il n'y a pas d'existence, il n'y a que le devenir (bhava). Le Bouddha a exposé l'impermanence de la vie humaine avec les images populaires suivantes :

"En vérité, la vie de l'homme est courte, limitée, éphémère, pleine de malheur et de tourment; elle est comme une goutte de rosée qui disparaît dès le lever du soleil, elle est comme une bulle d'air, comme un sillon tracé dans l'eau, comme un torrent emportant tout sur son passage sans jamais s'arrêter, comme un animal de boucherie affrontant la mort à tout instant." (An, III, 70).

Puisque toutes choses composées sont impermanentes, l'homme lui-même change d'instant en instant. Les phénomènes physico-psychiques naissent et meurent perpétuellement à tout moment tout au long de la vie.

A propos de l'instantanéité de l'existence, Bouddha a écrit dans le Visuddhimagga, VIII : "Au sens absolu, nous n'avons qu'un temps de vie très court. La vie ne dure que le temps d'un instant de conscience. Tout comme la roue d'un chariot, en roulant, ne pose que sur un point de la jante, et à l'arrêt, ne s'appuie que sur un point, la vie d'un être ne dure qu'un instant de conscience. Dès que cesse cet instant, l'être cesse aussi d'exister."

Ainsi la mort, en tant que rupture des facultés vitales d'une forme d'existence, n'est que l'interruption temporaire d'une forme, d'une apparence. Elle n'est pas l'annihilation totale d'un individu. Elle est plutôt la manifestation du passage immédiat à une autre existence. Seules les formes des organismes cessent de fonctionner mais l'énergie, la soif d'existence incluse dans la force karmique, continue de se manifester sous une autre forme de vie.

De toute façon, la mort est un phénomène aussi normal que la naissance. Généralement, les mourants, étant physiquement faibles ne peuvent plus contrôler, ni guider leurs pensées. Aussi, les impressions provoquées par des événements importants dans leurs vies présentes ou passées, resurgissent dans leur esprit avec vigueur, et ils se trouvent ainsi dans l'impuissance de les repousser.

Voici les trois catégories de pensées à l'approche de la mort :

a- Le souvenir d'actions importantes, bonnes ou mauvaises, précédemment accomplies (karma) par exemple : les crimes, les comportements journaliers, les habitudes, etc . . .

b- Le symbole de ces actions (kammanimitta) par exemple les objets de culte pour les dévotes, les malades pour les médecins, les fusils pour les soldats, etc . . .

c- L'image de la destinée où l'on doit renaître (gatinimitta) par exemple le lieu bienheureux (devaloka) pour les généreux, etc...

Ces trois formes de pensées que l'on ne peut choisir consciemment apparaissent clairement à l'esprit au moment de la mort. Ils constituent des actions proches de la mort (maranasanna kamma), influent et déterminent le caractère de l'existence à venir, de la même façon que la dernière pensée précédant le sommeil peut devenir la première pensée au réveil.

De même, les actions les plus importantes d'une vie (garuka kamma) ainsi que les habitudes (âcinnaka kamma), bonnes ou mauvaises, deviennent les pensées actives et prédominantes dans les dernières minutes précédant la mort.

Si l'une de ces 3 actions (maranasanna, garuka, âcinnaka kamma) est absente au moment de la mort, l'action accumulée (katattâ kamma) constitue la force qui produit la renaissance.

X - LE CAS DU SUICIDE

Quelle est l'attitude des bouddhistes vis-à-vis du suicide? La tendance du suicide a toujours existé dans le monde entier. Elle est appelée la soif de la destruction (vibhavatanhâ). En dépit de la crainte de la mort, on éprouve néanmoins la soif de se détruire, et ce d'autant plus qu'on se désespère de son existence. Le Bouddha enseigne que la vie est remplie de souffrances; mais, il ne faut pas éliminer cette souffrance par le suicide. En effet, la mort par suicide ou par n'importe quelle autre forme, est immédiatement suivie de renaissance. La nouvelle existence après un suicide est souvent pire car elle est imprégnée, au moment de la mort, de mauvaises pensées: haine, colère, tristesse, etc . . .

XI - LA RENAISSANCE

Que se passe-t-il après la mort ? A ce propos, le Bouddha a exposé la doctrine de la renaissance. Celle-ci a son origine dans l'éveil du Bouddha, et non dans aucune des croyances pré-bouddhiques avec lesquelles elle a été souvent confondue à tort . (Cf. An, III, 99, Sn, XVI, 9).

Selon cette doctrine, la mort est une porte s'ouvrant sur une autre forme de naissance (patisandhi-vinnâna) (Cf. Mn, 106, An I, 224) qui est conditionnée par la pensée précédant la mort, et qui réapparaît au moment de la conception, c'est-à-dire avec la formation d'une vie nouvelle dans la matrice de la mère. Cette conscience est identifiée comme "l'être à renaître" (gandhabha). Immédiatement après, elle se dissout dans la vie (bhavangasota) qu'elle conditionne sans interruption. C'est la conscience de renaissance qui détermine le caractère latent d'un individu. De la mort à la renaissance, le courant de conscience est transmis sans intermédiaire (antarabhava). De même, la conscience de renaissance ne transmigre jamais d'une existence ultérieure. Il peut être utile de comparer cela à des phénomènes tels que l'écho, la lumière d'une lampe, l'impression d'un sceau, ou l'image dans un miroir. Les deux existences consécutives ne sont ni identiques, ni différentes (milindapanha, p.40 : nacasonacaanno).


Par conséquent, la loi des causes à effets (kammavipâka) s'opère sans interruption au cours du processus de vie d'un individu, lui-même responsable de ses activités antérieures et qui héritera de leurs résultats:

"Moines, la volition (cetanâ) est ce que j'appelle action (cetanâhambhikkhave kammam vadâmi) car c'est par la volition qu'on accomplit l'action corporelle, verbale ou mentale. Il existe le karma, Moines, qui mûrit aux enfers . . . , le karma qui mûrit dans le monde d'animaux, le karma qui mûrit dans le monde des hommes, le karma qui mûrit dans le monde céleste. Cependant, le fruit de karma est triple : mûrissant au cours de la vie (ditthadhammavedanîyakamma) mûrissant à la prochaine naissance (upapajjavedanîyakamma) mûrissant au cours des naissances successives (aparâparîyavedanîyakamma)." (An, VI, 63).

La renaissance conditionnée par la force karmique bonne ou mauvaise peut survenir dans l'un des 31 domaines composant les 5 directions de renaissance :

a)Le lieu de souffrance extrême (niraya)
b) Le monde des animaux (tirachâna)
c) Le domaine des esprits (peta)
d)L'humanité (manussa)
e) Les mondes célestes (diva) qui se subdivisent en trois :

- Le monde sensuel (kâmaloka),
- Le monde matériel subtil (rûpaloka)
- Le monde immatériel (arûpaloka).

XII - LA MORT ET L'ARAHANT

La mort et la renaissance se suivant continuellement tant que les êtres sont perdus dans l'aberration qui les fait agir sous l'emprise de l'égoïsme et de l'attachement à l'existence. En revanche, si l'on élimine l'ignorance, les actes égoïstes cessent de se produire. Il ne sont plus attachés aux objets de plaisir et le processus de vie est interrompu. Celui qui est libéré de tous les attachements est appelé Arahant (la non-renaissance). Le Bouddha est aussi un Arahant sur le plan de la libération. Le cas où un Arahant continue à vivre dans ce monde en dépit de l'épuisement de ses désirs peut-être comparé au mouvement d'un ventilateur électrique : le courant est déjà coupé, mais le ventilateur continue à tourner à cause de la vitesse acquise. La mort est la cessation des processus physico-psychiques de la vie et, en même temps, elle est la libération totale et la félicité indescriptible et incommensurable. L'Arahant n'appartient à aucune des catégories d'êtres (Cf. An, II, 38). Du fait qu'il ne produit plus d'actions égoïstes (karma), ils n'apparaissent plus dans un cadre quelconque (Sun, 499) . Aucune réponse définitive n'est donnée à la question sur le sort de l'Arahant après sa mort :

"Comme les étincelles issues de la forge s'éteignant l'une après l'autre et l'on ne sait pas où elles s'en vont. Ainsi celui qui a atteint la libération totale, qui a traversé le flux de la soif, qui a pénétré dans la tranquillité, ne laisse pas de traces." (Udâna 93).

Le Majjhimanikâya 72 raconte aussi une discussion entre le Bouddha et Vaccha, un ascète errant, sur le sujet suivant :

- Gotama, où renaît un moine libéré ? (Vaccha se réfère à un Arahant)
- Vaccha, dire qu'il renaît, cela ne serait pas le cas.
- Alors, Gotama, ne renaît-il pas?
- Vaccha, dire qu'il ne renaît pas, cela ne serait pas le cas.
- Alors, Gotama, il renaît et ne renaît pas ?
- Vaccha, dire qu'il renaît et ne renaît pas, cela ne sera pas le cas.
- Alors, Gotama, il ne renaît ni ne renaît pas ?
- Vaccha, dire qu'il ne renaît ni ne renaît pas, cela ne serait pas le cas.

En écoutant ainsi les réponses du Bouddha, Vaccha resta confondu et perdit confiance sur tout ce que le Bouddha lui avait enseigné auparavant.

Et le Bouddha, après avoir confirmé que cette doctrine est difficile à comprendre pour Vaccha, essaya d'en faire pour lui une illustration, en lui posant des questions :

-Vaccha, supposez qu'il y ait feu de braise devant vous, est-ce que vous savez qu'il brûle devant vous ?
- Gotama, s'il y a un feu de braise devant moi, je sais que le feu brûla devant moi.
- Mais Vaccha, supposez qu'il y ait quelqu'un qui vous demande : de quoi dépend le feu qui brûle devant vous? Comment vous lui répondiez ?
- Gotama, je dois lui répondre que le feu brûlant devant moi dépend de la combustion des herbes et du bois.
- Mais Vaccha, si le feu devant vous s'est éteint, est-ce que vous savez que le feu devant vous est éteint ?
- Gotama, si le feu devant moi est éteint, je sais que le feu devant moi est éteint.
- Mais Vaccha, si quelqu'un vous demande : dans quelle direction, Est, Ouest, Nord, Sud, que le feu soit parti ? Comment lui répondez-vous ?
- Gotama, cette question ne peut s'appliquer dans ce cas, car le feu dépend de la combustion des herbes et du bois. Ce n'est que lorsqu'il ne reste plus de combustible que le feu s'éteint.
- Exactement, il est de même, Vaccha, de toutes formes, sensations, perceptions, compositions psychiques et conscience, une fois abandonnées, déracinées, coupées comme l'arbre Tala, elles s'éteindront et ne seront plus capables de repousser dans le futur. Un libéré, Vaccha, qui se libère de ce qui est composé par les 5 agrégats, est profond, incommensurable, comme un océan. C'est pourquoi, dire qu'il renaît, qu'il ne renaît pas, qu'il renaît ne renaît pas, qu'il ne renaît pas ni ne renaît, tout cela ne serait pas le cas.

Ainsi, il est impossible de dire qu'un libéré renaît, car toutes les passions conditionnant la renaissance sont éliminées. Et il est impossible également de dire qu'un libéré est annihilé car il ne reste personne pour être annihilé.

Il est certain que le Bouddha s'est très peu exprimé sur le Nirvâna et le Parinirvâna, sur l'existence de la béatitude des libérés. Néanmoins, sa fameuse déclaration dans l'Udâna VIII, 4 est vraiment significative en ce qui concerne le domaine de l'Absolu :

"Il y a, moines, un non-né, un non-produit, un non-créé, un non-formé. S'il n'existait pas, moines, un non-né, un non-produit, un non-créé, un non-formé, il n'y aurait pas de délivrance pour ce qui est né, produit, créé, formé. Mais, moines, puisqu'il y a un non-né, non-produit, non-créé, non-formé, alors ce qui est né, produit, créé, formé, peut se libérer.
"Ceci, en vérité, est la fin de la souffrance."

Le non-né est l'absolu impersonnel qu'on ne peut rechercher par aucun autre procédé rationnel, ou exprimer par un langage humain inadéquat, car parler de l'Absolu en soi est un pur non-sens.

Bref, la doctrine bouddhiste concernant la vie et la mort est à la fois logique et mystique. Cela veut dire qu'on peut la comprendre par la connaissance, mais c'est avec la sagesse seule qu'on peut la pénétrer, la réaliser.

En guise de conclusion, je voudrais résumer ce que j'ai exposé au sein du bouddhisme dans les réponses aux questions suivantes, et qui m'ont été souvent posées :

QUI SOMMES-NOUS ?

Nous sommes des êtres constitués par des éléments physico-psychiques et soutenus par la nourriture terrestre. Nous nous appelons hommes, mais nous n'avons pas d'égo substantiel et permanent.

D'OU VENONS-NOUS ?

Nous sommes engendrés par notre propre karma et recevons l'héritage de nos parents, et plus loin, de nos premiers ancêtres d'un autre monde.

AVONS-NOUS UN BUT DANS CE MONDE ?

Si nous voulions profiter de cette vie précieuse pour réaliser l'éveil et la libération, nos vies auraient donc des buts suprêmes.

OU ALLONS-NOUS APRES LA MORT ?

Nous renaîtrons dans des mondes, soit heureux, soit malheureux, et cela dépend de nos actions dans cette vie présente.

Si nous avions éliminé les mauvaises racines : convoitise, haine, ignorance, nous nous libérerons nous-mêmes du cycle des naissances et des morts (samsâra) et au terme de la vie, nous accéderons dans la pleine béatitude (parinirvâna).

Thích Thiên Châu