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Le bien commun, éloge de la solidarité
Vers la citoyenneté sociale.
Historiquement, la citoyenneté est un concept qui détermine et fixe l'appartenance d'un être humain à une société donnée. La qualité de " citoyens romains " fut un moyen de fonder et de codifier l'appartenance à la société romaine, d'affirmer une identité des citoyens romains par rapport à ceux qui ne l'étaient pas et que l'on appelait les " barbares ". Comme on le voit par cet exemple, les sources possibles de l'exclusion, du rejet de l'autre, sont liées à la citoyenneté elle-même. Tout dépend des fondements et des modes de concrétisation de celle-ci. Une société qui fonde l'appartenance sur des bases d'ouverture, de dialogue et de respect des autres groupements humains ne se traduit pas par une citoyenneté excluante et ségrégationniste. En revanche, l'exclusion est l'inévitable résultat d'une société qui conçoit et pratique la citoyenneté d'une manière centrée exclusivement sur l'unité de son groupe humain et sur le caractère irréductible de la diversité entre culture, pays, civilisations. Le concept et la pratique modernes de la citoyenneté son liées à l'État libéral démocratique né des révolutions libérales anglaises, américaine et française des XVIIe et 18e siècle.
Cette transformation n'a pas été la seule et principale transformation du concept et des pratiques de citoyenneté due aux luttes du XIXème siècle pour la justice et la démocratie sociale et économique. De ces grandes luttes est née également une autre tentative d'édification d'un système social nouveau : la société communiste, exemplifiée, avec la révolution d'octobre 1917, par la création de l'URSS. La formation de l'URSS à donné naissance à une division du monde entre les sociétés se réclamant du capitalisme libéral et le nouvel État, se proclamant un État communiste, un État socialiste.
La citoyenneté sociale couvre l'ensemble des droits et des devoirs ayant
trait au bien-être du citoyen défini dans un sens très large
: travail, éducation, santé, qualité de vie. Il revient
au britannique T. H. Marshall d'avoir théorisé de manière
cohérente la triple dimension de la citoyenneté, à savoir
:
-- citoyenneté civile, couvrant les droits nécessaires à
la liberté individuelle (liberté de la personne, de parole, de
pensée, de croyance, liberté de propriété, droit
à la justice...) ;
-- citoyenneté politique, couvrant les droits nécessaires à
la participation à l'exercice du pouvoir politique (liberté de
réunion, de presse, liberté d'élire et d'être élu,
liberté de constitution de partis politiques, liberté syndicale...)
;
-- citoyenneté sociale, couvrant les droits nécessaires à
une existence décente minimale sur le plan économique (par exemple
droit au travail), du bien-être matériel (revenu de base ou revenu
minimal garanti, allocations familiales, égalité des chances...),
de la sécurité (droit à la santé, à la pension,
protection contre les risques...).
Les Nouvelles Tables de la Loi
Les Nouvelles Tables de la Loi se sont imposées ces vingt dernières
années à l'ensemble de l'humanité. D'après la civilisation
chrétienne, " l'ancienne " alliance fut un pacte entre Dieu
et l'homme, centré sur l'idée de l'amour entre Dieu (le créateur,
le père) et l'homme (sa créature, le fils), et entre les hommes
eux-mêmes (Tu aimeras ton prochain comme toi-même). Les Nouvelles
Tables consacrent l'" Alliance " contractée par les groupes
dirigeants des sociétés développées avec ce qui
est devenu le nouveau dieu de notre temps : le marché. Le marché
est accepté quasi universellement comme le grand régulateur de
la vie économique et sociale auquel tout individu, de toute entreprise
et toute société doit se soumettre. Alors que le Dieu judéo-chrétien
est miséricordieux envers l'homme, le " dieu marché "
ne pardonne point. Si l'on commet une erreur, on est purement et simplement
éliminé.
L'universalisation des nouvelles " Table de la loi " est telle que
même les dirigeants de la République populaire de Chine considèrent
que leur pays est désormais entré dans " l'économie
de marché socialiste " le substantif " économie de marché
" prévalant, évidemment, sur l'adjectif " socialiste
". Les nouvelles " Tables de la loi " contiennent six commandement
:
1. Mondialisation. Il faut t'adapter à la globalisation actuelle des
capitaux, des marchés, des entreprises.
2. Innovation technologique. Tu dois innover sans cesse pour réduire
les coûts.
3. Libéralisation. Ouverture totale de tous les marchés. Que le
monde devienne un seul marché.
4. Déréglementation. Donne le pouvoir marché. Pour un État
greffier.
5. Privatisation. Élimine toute forme de propriété publique
et de services publics. Laisse l'entreprise privée gouverner la société.
6. Compétitivité. Sois le plus fort si tu veux survivre dans la
compétition mondiale.
Trois commandements appartiennent à l'ordre des impératifs "
fondamentaux " et trois à l'ordre des moyens.
La culture de la conquête
Selon les Nouvelles Tables de la Loi, le monde est composé d'une série
de marchés à conquérir. Le monde n'est pas composé
de sociétés, de populations ayant une histoire, une culture, des
besoins, des projets. Avant la société, c'est le marché
qui compte. Or, celui-ci n'a qu'une histoire de courte durée. La durée
de vie d'un produit et d'un service tend à devenir de plus en plus courte,
les marchés deviennent volatils, éphémères ; le
caractère non durable des marchés augmente de l'incertitude des
marchés, les positions acquises ne sont plus stables, garanties. À
tout moment, dans le cadre de l'économie actuelle de mondialisée,
libéralisée et déréglementée, tout concurrent
peut vous déstabiliser ou vous éliminer. Alors que l'on cherche
à éduquer nos sociétés à privilégier
un développement durable sur le plan environnemental et social, l'économie,
elle, obéissant à la culture de la conquête, affirme qu'il
n'y a pas de durabilité possible : ce qui compte, c'est gagner maintenant.
Il y a cinq siècles, la découverte du Nouveau Monde donna naissance
à une nouvelle culture de conquête à travers les océans.
Elle marqua le début de l'histoire de la colonisation de la Terre à
l'échelle mondiale. Aujourd'hui, le nouveau monde mondialisé est
considéré comme un ensemble d'espaces de nouveaux gisements de
richesse à exploiter. Le " village global " est ressenti et
vécu surtout en tant que nouveau terrain d'affrontements entre les meilleurs
candidats au pouvoir mondial.
Extrait du livre de Riccardo Petrella édité aux éditions Labor (Bruxelles) en 1996
Quatrième de couverture : l'ensemble des pays du monde est confronté
à la nécessité de la construction d'une " bonne "
société à l'échelle du globe. Le rendez-vous est
désormais pris avec la solidarité mondiale et non plus nationale
ou continentale. Tel est le défi de la citoyenneté aujourd'hui.
Ce défi peut être relevé. Comment ? En ne cherchant pas
à être le gagnant, ou à s'en sortir tout seul, selon un
itinéraire individuel de réussite, au niveau de son groupe social,
de sa " communauté ", à l'échelle d'un pays,
voire d'un continent comme l'Europe. À cette fin l'auteur préconise
d'abandonner le système des valeurs imposé par l'économie
de marché mondialisée, libéralisée, déréglementée
et privatisée.
Riccardo Petrella est né en 1941 en Italie. Docteur en Sciences politiques
et sociales, il fut directeur du programme de " Prospective et évaluation
de la science et de la technologie " à la Commission Européenne.
Actuellement il enseigne à l'université catholique de Louvain.
Il est également président du Groupe de Lisbonne, auteur en 1995
de Limites à la compétitivité. Contre la compétitivité
effrénée, il propose un contrat social mondial pour une nouvelle
déclinaison des valeurs de liberté, d'égalité et
de fraternité. Au centre de ses préoccupations, l'homme et non
le marché. Une vision de l'avenir réconfortante qui remet le monde
à l'endroit et donne place à l'espoir.