Les luttes politiques se sont depuis toujours focalisées sur les instances
du pouvoir. Leur conquête facilite en principe la défense ou l'avancement
de mesures d'intérêt général, qui cachent trop souvent,
inutile d'y insister, la défense et l'avancement d'intérêts
particuliers.
Les écologistes, on ne s'en est pas suffisamment rendu compte, ont bouleversé
cette approche. En s'attachant à des objets transversaux, touchant toutes
les classes de la société, et qui échappaient encore généralement
à l'intérêt du personnel politique, ils ont révélé,
chez les citoyens, des attentes très concrètes d'usagers, floués
par le passage d'autoroutes, le bétonnage du littoral ou la déforestation,
menacés par le nucléaire, la dioxine, l'amiante, le tabac, empêchés
de planifier les naissances ou de vivre librement leur sexualité, soumis
au racisme, à la xénophobie, au sexisme. Ils ont alerté
les usagers du Nord sur les ravages que leur mode de vie, relayé par
un certain modèle économique, produisait sur les usagers du Sud.
Aujourd'hui, pourtant, les écologistes sont encore connus ou reconnus
avant tout pour défendre l'environnement, à la rigueur la santé,
mais rien d'autre. La façon dont, venus au gouvernement, les Verts se
sont introduits dans les affaires sociales, a paru une opportunité politicienne
et non un retour à ce qui était un des principaux attraits du
mouvement dont ils sont issus.
On voit par là combien l'ensemble de ce mouvement a pris du retard sur
la révolution même dont il a pris l'initiative et dont l'objectif
peut se résumer à la maîtrise de leurs usages par les usagers,
figure moderne et concrète du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Cet objectif nous concerne tous. Remercions les écologistes de l'avoir
réveillé. C'est néanmoins désormais à l'ensemble
de la gauche de se l'approprier, si elle veut renouer avec l'inspiration révolutionnaire
et les motifs qui ont présidé à la décolonisation.
Il est clair en effet que les usagers ne seront jamais capables de gérer
leurs usages - leur environnement concret, pratique, et jusqu'à leur
plan de vie - aussi longtemps qu'ils dépendront des urgences d'une production
visant avant tout à réaliser des profits monétaires. Ils
seront à la merci des choix opérés par des entrepreneurs
contraints de faire des bénéfices pour pouvoir les redistribuer
sous forme de dividendes, de salaires, d'investissements, de taxes et d'impôts.
Leur représentant naturel, l'Etat, sera lui-même obligé
de suivre les entrepreneurs dans leurs choix, dans la mesure où la redistribution
publique, sous forme d'allocations diverses et de services publics, est soumise
à ce que les entreprises lui rapportent en impôts et taxes.
Des esprits fertiles ont retenu le principe du revenu d'existence. On s'en réjouit,
mais comment sera-t-il financé? Il le sera, comme tous les autres revenus,
par la redistribution de rentrées monétaires obtenues à
n'importe quel prix écologique et social. Plus on le voudra élevé,
plus il faudra se montrer indulgent sur l'origine des profits dont ils dépendent.
Comme il sera encore insuffisant, il faudra le compléter et donc là
encore fermer les yeux sur la nature des emplois offerts.
Développer les énergies douces et un agro-alimentaire respectueux
de l'environnement et de la santé font depuis toujours partie des objectifs
écologistes. La popularité grandissante de ces thèmes a
obligé tous les partis à s'y intéresser. On se félicite
des avancées obtenues, mais elles aboutiront tôt ou tard, sous
la pression d'un actionnariat internationalisé, à des regroupements
et délocalisations, avec leurs conséquences trop connues.
Tout gouvernement, même conduit par un écologiste, devra, dans
le système économique actuel, encourager, voire subventionner,
l'activité des entreprises. Comme les revenus les plus élevés
sont aussi ceux qui créent ou soutiennent la demande de nouveaux produits
et services, il lui faudra tolérer les hiérarchies à l'intérieur
des entreprises, le mépris dans lequel sont tenues les personnes occupant
des emplois présentés comme à faible responsabilité,
et s'arranger des ravages provoqués par les douteuses démocratisations
qui aboutissent au tout auto, à la multiplication des voyages en avion
et des piscines privées. Tout juste pourra-t-il - et encore: à
condition d'y être poussé par une agitation populaire assez violente
pour convaincre les entrepreneurs qu'il est dans leur intérêt de
la prendre en compte! - moraliser ou rendre plus sûres les productions
qui ont lieu sur son territoire. Il laissera à la société
civile, comme c'est déjà le cas aujourd'hui, le soin de la moralisation
à l'échelle internationale, par la promotion, par exemple, du
commerce équitable ou de taxes sur les transactions financières.
Les partis de gauche n'ont aucun intérêt à continuer d'inscrire
leur action dans ce cadre. Ils y perdent leur identité et démobilisent
électeurs et militants. Leur critique des abus du système ne trompe
personne, quand on les voit y collaborer et pousser le réalisme jusqu'à
promouvoir le soutien de démocraties truquées, la fabrication
d'armement pour l'étranger ou souscrire au principe d'un marché
des droits à polluer.
Parmi les erreurs de logique, relevons celle qui consiste à s'interroger
sur la soutenabilité de la croissance, au plan environnemental, et à
prévoir la nécessité de réduire le pillage des ressources
naturelles. En faisant leur cet argumentaire, les écologistes négligent
un fait qui devrait pourtant leur permettre de se ressourcer, à savoir
que les usagers n'auront jamais la maîtrise de telles réductions
ou économies s'ils ne l'ont pas sur l'ensemble de leurs usages.
Nous proposons donc de tenir un discours résolument optimiste et novateur.
La question est: comment faire pour que l'augmentation de la masse des produits
et services, créateurs d'emplois et d'un certain bien-être, n'augmente
pas dans les mêmes proportions l'insécurité sociale et environnementale?
La réponse tient en trois points.
1. Les capacités de la machine productive sont immenses mais aujourd'hui
détournées, pour des raisons comptables, de ce qu'elles peuvent
avoir de bénéfique pour l'ensemble des êtres vivants et
de la planète. Ce détournement est responsable de la paix armée
et du terrorisme. Il est inadmissible de continuer de mener des politiques qui
consistent, pour l'essentiel, à limiter, pour maintenir les prix, la
quantité des produits qui arrivent sur le marché, et de rémunérer
les producteurs pour qu'ils ne produisent pas. Il est inadmissible de sélectionner
les produits et services en fonction de leur rentabilité marchande.
2. Nous devons sortir du Marché par le haut, c'est-à-dire en accordant
les crédits nécessaires et sans intérêt à
toutes les entreprises dont les produits et services auront des retombées
favorables aux relations sociales et environnementales. La quantité et
la qualité de ces produits et services pourront donc s'ajuster au plus
près à des usages que les usagers pourront alors librement maîtriser,
au lieu de devoir suivre les fluctuations du marché.
3. Les produits et services étant chiffrés à la production,
et non plus fixés par le marché, le total de leur valeur sera
distribué aux usagers sous la forme d'un revenu qui leur sera dû
de leur naissance à leur mort. Les clients potentiels - c'est-à-dire
tous les usagers, sans exception - auront donc les moyens de se procurer tout
ce qui aura été créé par leur travail, associé
à celui de machines qu'il n'y aura plus lieu de craindre comme des concurrentes.
Ils le renouvelleront en fonction des usages qui leur sont propres. L'inflation
sera définitivement vaincue - et l'impôt oublié. L'existence
ne sera plus découpée en trois parties. Chacun pourra s'investir
à tout âge dans les activités de son choix. Il sera possible
de maîtriser comme jamais on n'a pu le faire les conditions de production:
leur intérêt intrinsèque, les relations qu'elles instaurent
entre ceux qui s'y investissent, la façon dont les produits sont reçus
et peuvent être améliorés, les formations intellectuelles
et pratiques, reconvertibles vers d'autres activités.
Ces trois points ne relèvent nullement de l'utopie. Ils sont au contraire
en rapport étroit avec ce qui s'accomplit sous nos yeux.
La crainte de la pénurie est d'un autre âge, comme le montre la
politique des quotas. Voyons plutôt comment elle est entretenue! Nous
sommes capables de faire face quasiment en temps réel à toutes
les difficultés, bonds technologiques et fantaisies.
A quoi reviennent les remises de dettes qui ont été accordées
aux pays dits émergents, sinon à une émission rétroactive
de crédit sans dette?
Plus de cinquante pour cent des revenus sont aujourd'hui des revenus non travaillés.
La réduction de la semaine à trente-cinq heures et le nombre croissant
de chômeurs depuis deux décennies ont-elles fait diminuer la masse
des produits et services disponibles?
La formation continue est devenue un fait de société.
Nous disposons de toutes les infrastructures informatiques, bancaires, municipales,
régionales, aptes à être reconverties dans le sens d'une
gestion raisonnée et offrant le maximum d'initiatives aux usagers.
Le désir de créer une entreprise n'a jamais été
aussi répandu. Or l'esprit d'entreprise est incontestablement positif.
Mais la difficulté de résister à la concurrence et au yoyo
du marché n'a jamais été aussi grande...
Le nombre d'associations qui se créent prouve le degré de responsabilisation
croissante des usagers...
Toutes ces données favorables doivent être prises en compte pour
un projet de société qui mobilise en permanence l'ensemble des
usagers et fasse oublier les tristes chèques en blanc accordés
par moins de la moitié des électeurs potentiels à des représentants
parachutés.
La situation actuelle est comparable à celle que l'aéronautique
a connue au moment où les appareils ont commencé à approcher
la vitesse du son et où leur puissance - une puissance qu'on était
pourtant fier d'avoir atteinte - devenait fatale.
Le mur du son a été franchi. Celui du profit marchand le sera
aussi.
Nous nous retrouverons alors tous de l'autre côté, où il
n'y aura plus ni droite ni gauche.
La maîtrise de leurs usages par les usagers: tel était l'objectif
initial des écologistes. C'est désormais l'ensemble de la gauche
qui doit se l'approprier.
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Jean-Paul Lambert : prosper.dis@wanadoo.fr
est rédacteur de PROSPER
(écologie/distributisme/usages)
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