Ivan Illich (1926-2002)

Ivan Illich est né à Vienne en 1926. Il arrive aux États-Unis en 1951, et travaille comme assistant auprès du pasteur d'une paroisse portoricaine de New York. Entre 1956 et 1960, il est vice-recteur de l'Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation pour les prêtres américains qui doivent se familiariser avec la culture latino-américaine. Illich fut co-fondateur du Center for Intercultural Documentation (CIDOC) à Cuernavaca, Mexico. À compter de 1964, il a dirigé des séminaires sur le thème «Alternatives institutionnelles dans une société technologique», avec un accent spécial sur l'Amérique Latine. Il vit désormais sur le mode de l'amitié. Polyglotte, homme du Sud autant que du Nord, solidement enraciné en Occident et familier avec l'Orient, Illich mérite pleinement la qualité d'humaniste. Ses écrits sur l'école, la santé, la convivialité, l'énergie ont eu un rayonnement universel, provoquant de féconds débats dans de nombreux pays.

Vie et oeuvre :
Illich est tout d'abord un penseur qui se situe dans un contexte historique particulier, celui des années 60 - période caractérisée par une critique radicale de l'ordre capitaliste et de ses institutions sociales, et notamment de l'école.

C'est aussi une personnalité complexe. On disait à l'époque qu'Ivan Illich était un homme intelligent qui aimait à s'entourer de gens intelligents et qu'il lui était difficile de dissimuler son mépris à l'égard des personnes qu'il trouvait stupides. Il pouvait tout à la fois se montrer extrêmement cordial et tourner brutalement en ridicule ceux qui l'interpellaient.

Travailleur infatigable, polyglotte, cosmopolite, il professait des idées, que ce fût sur l'Église et son évolution, sur la culture et l'éducation, sur la médecine ou sur les transports dans les sociétés modernes, qui toutes suscitèrent des controverses qui finirent par faire de lui une des figures emblématiques de l'époque.Cependant, Illich lui-même provoquait en partie la polémique par sa personnalité, son style, ses méthodes de travail ou le radicalisme de ses idées. Pour les spécialistes de l'éducation, Ivan Illich est le père de l'éducation sans école, l'auteur qui condamne sans appel le système scolaire désigné comme l'une des multiples institutions publiques qui exercent des fonctions anachroniques, ne s'adaptent pas à la rapidité des changements et ne servent qu'à stabiliser et à protéger la structure de la société qui les a produites.

Origine et destin

Illich, né à Vienne en 1926, fit ses études dans des établissements religieux de 1931 à 1941. Expulsé en vertu des lois antisémites qui le touchaient par son ascendance maternelle, il termina ses études secondaires à l'Université de Florence pour ensuite faire de la théologie et de la philosophie à l'Université grégorienne de Rome et, ultérieurement, obtenir un doctorat d'histoire à l'Université de Salzbourg.

Alors que le Vatican le destinait à la carrière diplomatique, Illich opta pour la prêtrise et fut nommé vicaire d'une église paroissiale irlandaise et portoricaine à New York. Il séjourna dans cette ville de 1951 à 1956. En 1956, il quitta New York pour assumer la fonction de vice-recteur de l'Université catholique de Ponse à Porto Rico. L'intérêt qu'il portait au développement de ce qu'il appelait la «sensibilité interculturelle» l'amena à créer, peu de temps après sa nomination, l'Instituto de Communicación Intercultural.

Cet institut, qui fonctionnait seulement durant les mois d'été, avait pour mission d'enseigner l'espagnol à des ecclésiastiques et à des laïcs américains qui seraient appelés par la suite à travailler parmi les Portoricains émigrés dans les villes d'Amérique du Nord. Bien que l'apprentissage de l'espagnol constituât une partie importante des activités de l'institut, Illich insistait sur le fait que le programme était essentiellement destiné à développer, chez des personnes appartenant à des cultures différentes, l'aptitude à percevoir la signification des choses.

Ses relations avec l'Université de Ponse prirent fin en 1960 à la suite d'un désaccord avec l'évêque du diocèse, celui-ci ayant interdit aux catholiques du lieu de voter pour un candidat à la charge de gouverneur qui se déclarait partisan du contrôle des naissances. De retour à New York, il accepta une chaire de professeur à l'Université de Fordham. Dans le même temps, poursuivant sa démarche en matière de développement et de renforcement des relations interculturelles, Illich fonda, en 1961, le Centre interculturel de documentation (CIDOC) à Cuernavaca (Mexique). Le CIDOC, conçu au départ pour former des missionnaires américains travaillant en Amérique latine, se transforma, au fil du temps, en un centre para-universitaire où, par ailleurs, étaient mises en pratique les idées d'Illich sur une éducation déscolarisée.

Depuis l'année de sa création jusqu'au milieu des années 70, le CIDOC fut un lieu de rencontre pour de nombreux intellectuels américains et latino-américains qui réfléchissaient au problème de l'éducation et de la culture. Le centre proposait des cours d'espagnol ainsi que des ateliers sur des thèmes sociaux et politiques. Il possédait, en outre, une bibliothèque prestigieuse, et Illich dirigeait personnellement des séminaires consacrés aux alternatives institutionnelles dans la société technologique. C'est de cette époque que datent les fameux débats passionnés entre Paolo Freire et Ivan Illich sur l'éducation, la scolarisation et la conscientisation ainsi que les dialogues entre Illich et d'autres spécialistes de l'éducation, tous préoccupés de trouver des moyens éducatifs permettant de transformer chaque moment de la vie en une occasion d'apprendre, et ce, généralement, en dehors du système scolaire.

La notoriété d'Illich, qui remonte à cette période, est liée au départ à la critique qu'il fait de l'Église institutionnelle, définie par lui comme une grande entreprise qui forme et emploie des professionnels de la foi pour assurer sa propre reproduction. Il extrapole ensuite cette vision à l'institution scolaire et développe la critique qui devait le mener, pendant quelques années, à travailler sur sa proposition de société sans école. Ses opinions sur la débureaucratisation de l'Église dans le futur et sur la déscolarisation de la société firent rapidement du CIDOC un lieu de controverses religieuses, ce qui explique que Illich sécularisa le centre en 1968 et abandonna le sacerdoce en 1969.

Pendant cette période, Illich élabore ce que l'on pourrait appeler sa pensée éducative, publiant entre la fin des années 60 et le milieu des années 70 ses principaux ouvrages dans le domaine de l'éducation. Ultérieurement, il change de perspectives et passe de l'analyse des effets de la scolarisation sur la société à celle des problèmes institutionnels dans les sociétés modernes.

Vers le milieu des années 70, bien que continuant à résider au Mexique, Illich adresse ses écrits à la communauté universitaire internationale et prend progressivement ses distances avec l'Amérique latine. À la fin de cette décennie, le philosophe et pédagogue quitte définitivement le Mexique pour s'installer en Europe.

source: Marcela Gajardo, Ivan Illich (1926- ), Perspectives : revue trimestrielle d'éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d'éducation), vol. XXIII, n° 3-4, 1993, p. 733-743.
©UNESCO : Bureau international d'éducation, 2000. Ce document peut être reproduit librement, à condition d'en mentionner la source (mention apparaissant sur le document original)

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Ivan Illich s'est éteint dans la nuit du 2 décembre 2002 pendant son sommeil, à Brême, en Allemagne. Mort pendant son sommeil, cet éveillé qui fut aussi l'un des grands éveilleurs de son siècle! Selon le magazine Utne Reader, il fut le plus grand critique social du XXe siècle. Je l'appelais amicalement le Socrate du village global. D'autres, Alastair Hulbert, par exemple, voyait en lui le Don Quichotte dans la tragi-comédie globale contemporaine. Comme Socrate, il aidait ses interlocuteurs à accoucher d'eux-mêmes, mais sa cité c'était le monde, avec une préférence pour le Mexique. Il était nomade comme Don Quichotte, mais loin d'être de purs fantasmes, ses moulins à vent étaient des vérités trop criantes pour qu'on ose les regarder.

Consultez le dossier vitesse dans cette encyclopédie. Vous y apprendrez que «les sociétés industrielles consacrent entre le quart et le tiers de leur budget-temps social à la production des conditions d'existence de la vitesse.» Jean Robert, l'auteur du livre d'où est tiré ce passage et Jean-Pierre Dupuy, l'ingénieur qui a fait les calculs, sont tous deux amis et disciples d'Illich. L'un et l'autre vous diront que c'est le maître qui les a mis sur cette piste. Cet exemple, le plus simple que l'on puisse trouver, illustre parfaitement l'influence et la méthode d'Illich. La méthode d'abord ! Illich avait au plus haut degré l'art de se saisir d'une idée reçue - comme la vitesse des moyens de transport modernes - et de la placer dans un éclairage tel qu'on y voit une chose bien différente, son contraire parfois. Sous sa loupe, un service professionnel est aussi une façon pour la partie institutionnalisée de la société d'exercer un contrôle déguisé sur les personnes et les communautés, qui perdent ainsi progressivement leur spontanéité créatrice. Par là Illich, qu'on le sache ou non, est toujours au cœur du débat social. L'État providence se retire. Comment remplira-t-on le vide qu'il laisse derrière lui ? C'est pour répondre à des questions de ce genre que nous avons nous-même entrepris une réflexion sur la résilience des sociétés.

L'influence ? Illich a été un semeur incomparable. Moi qui ne connais personnellement qu'une petite partie de son réseau d'amis, je peux citer plusieurs noms de personnes qui, inspirées par lui, ont eu un grand rayonnement dans leur pays et à l'étranger : Gustavo Esteva au Mexique, Jean Robert en Suisse, Carl Mitcham et John McKnight aux États-Unis, Barbara Duden et Wolfgang Sachs en Allemagne. Sans oublier sa merveilleuse associée, entre autres, dans le projet CIDOC à Cuernavaca, Valentine Borremans.

On peut mesurer l'influence d'un auteur aux mots forgés ou redéfinis par lui qui sont passés dans le langage courant. Dans le cas d'Ivan Illich la liste est impressionnante : autonomie, convivialité, contre-productivité sont un bel exemple. Est-ce Illich qui a utilisé le premier les mots déprofessionnalisation et désinstitutionnalisation ? Je ne m'en souviens plus. Peut-être s'est-il abstenu de les utiliser lui-même parce qu'ils ne les trouvaient pas beaux. Il n'empêche que les prises de conscience et les changements dont ils furent les signes et le symbole sont très importants. Le mot iatrogène pour désigner les maladies causées par la médecine a été forgé par Schipkowensky au cours de la décennie 1930. C'est à Ivan Illich, et plus précisément à sa Némésis médicale qu'il doit sa bonne fortune. En raison de l'impact qu'a eu cet ouvrage, Illich est avec René Dubos, dont il fut le vulgarisateur, le grand responsable de la renaissance de l'esprit critique à l'égard de la médecine. Cet esprit critique, qui avait toujours existé, avait connu une éclipse totale au milieu du XXe siècle.

Société sans école ! Autre brûlot d'Illich. C'est parce qu'il la jugeait à l'aune de sa profonde culture livresque qu'Illich voyait dépérir l'école au moment précis où la majorité se réjouissait de ce qu'elle soit enfin accessible à tous. Pendant de nombreuses années, il réunissait chaque printemps des amis dans une vaste maison que l'Université d'État de Pennsylvanie mettait à sa disposition. J'ai participé à quelques reprises à ces rencontres où Illich profitait des libéralités des universités institutionnelles, auxquelles il ne croyait plus, pour jeter les bases de ces petites maisons de lecture, qu'il appelait de ses vœux, de concert avec son ami George Steiner. Depuis ce temps, je rêve de collaborer à la fondation d'une maison de lecture, que j'appelle parfois maison du dialogue. On sait qu'Illich fut l'ami d'Éric Fromm. Il fut aussi l'ami du grand psychiatre allemand immigré à Montréal après la dernière guerre, Karl Stern.

Pendant les dernières années de sa vie, il aura avant tout été un ami pour ses amis, et un témoin émouvant de ce sentiment qui est l'âme des civilisations. Il avait le génie de l'amitié. C'était incontestablement son plus beau charisme. On sait qu'il refusait les émissions de radio et de télévision, mais il le faisait moins par mépris des mass médias que par crainte que ne se dissipe dans le virtuel un sentiment qui exige la présence physique. Je l'ai rencontré pour la première fois vers la fin de la décennie 1970 et je l'ai quitté persuadé qu'il ne me reconnaîtrait pas la prochaine fois que nos routes se croiseraient. J'oubliais que chez certains êtres, nés pour l'amitié, l'attention à autrui peut dépasser toutes les limites. Je craignais, tout en trouvant la chose normale, de n'être qu'un pâle souvenir relégué au quatrième cercle des connaissances. Ce doute était en moi, non en lui. Chaque fois que je l'ai revu ensuite, j'ai eu le sentiment d'être unique au monde à ses yeux. Le génie de l'amitié c'est cette intensité dans la présence à l'autre, cette capacité de lui rappeler qu'il est unique au monde, même si objectivement, il est un parmi des centaines.

Il y a quelques années, à un moment difficile où j'avais besoin du soutien de mes amis, le téléphone sonne : c'était Ivan Illich. Cet homme qui, déjà malade, avait les meilleures raisons de ne soucier que de lui-même ou des ses proches, se souciait d'un ami lointain.

Je raconte ces choses pour rendre à Illich le même genre d'hommage que celui qu'il a rendu à Jacques Ellul, en qui il a reconnu un maître et un ami. Illich admirait notre magazine, auquel il a collaboré à quelques reprises. Il fut notre plus fidèle abonné. Il était notamment sensible au fait qu'il est l'œuvre d'un groupe d'amis et non le produit du monde institutionnel. «La meilleure revue au monde», se plaisait-il à répéter avec son inimitable accent et une exagération tout amicale. Son soutien moral n'a pas été étranger à notre persévérance dans les moments difficiles. Qu'allait-il penser de notre projet d'encyclopédie, bien virtuel pour un homme aux yeux de qui la présence réelle comptait tant ? Il se trouve qu'il nous a encouragés et cités en exemple. Encore une fois ! Il a même incité ses amis mexicains à mettre en chantier une oeuvre semblable en espagnol. Mon grand péché, avouait-il, aura été la polyphilia. Jacques Dufresne