Lama Guendune Rinpoché

Dans ces deux derniers chants des Instructions de Tchagmé Rinpoché au marchand Boulou, la pratique du Dharma à travers l'abandon au maître spirituel prend tout son sens : nous permettre d'utiliser la mort comme chemin vers la libération et d'échapper ainsi à l'errance de l'étal intermédiaire.
Septième Chant
On commence par reconnaître que le lama et notre propre esprit sont en essence indissociables, comme on reconnaît que la vacuité et la sphère de manifestation de tous les phénomènes sont identiques en essence - on réalise leur saveur unique. On reconnaît donc l'indifférenciation de l'esprit, du lama, de la vacuité et de la manifestation qui s'élève de celle-ci. Mais il est nécessaire de comprendre également que l'esprit n'est pas seulement une dimension statique, mais qu'il a une force d'expression : la conscience est expression dynamique inobstruée. Cette capacité de manifestation inhérente à l'esprit doit être reconnue par la méditation. Un des moyens de procéder à cette reconnaissance consiste à méditer le lama sous la forme du Bouddha Amitabha, résidant au-dessus de notre tête. On adresse des prières à cette représentation du lama et par la force de la prière, s'élève très clairement la conscience que le lama est complètement indifférencié du Bouddha Amitabha.
Nous unissons notre esprit au lama, par la confiance profonde et la dévotion ardente. Par la puissance de l'aspiration ainsi développée, toute l'influence spirituelle du lama peut alors nous être conférée et la réception de cette bénédiction nous permet de voir s'élever expériences et réalisations.
On doit s'appliquer continûment à cette pratique de l'union au lama qui consiste essentiellement à visualiser son propre esprit sous l'apparence de la divinité de méditation et, bien que l'on ait déjà une certaine réalisation de cette apparence, on doit continuer cette pratique jusqu'à la faire mûrir complètement. Pour ce faire, on commence par se visualiser soi-même - son propre corps - sous la forme du Grand Compatissant Tchenrézi. Afin de stabiliser cette reconnaissance que la divinité de méditation est l'apparence de notre esprit, on doit penser son propre corps comme étant l'union indissociable de l'apparence et de la vacuité. On médite ainsi sur l'aspect de la divinité, conscient de ce sens, et c'est dans cette conscience que l'on pratique la récitation du mantra de Tchenrézi.
Cette forme de méditation, dans laquelle on développe l'aspect manifeste, l'apparence et la luminosité vides de l'esprit, est connectée à l'obtention des Corps formels : c'est la graine de la réalisation des deux Corps formels du Bouddha. Elle est l'essence de l'union des deux phases de développement et de perfection de la méditation ; elle est donc le cur de tous les enseignements du Vajrayana. Elle en est l'essence, car elle est la représentation claire de la conscience que tous les êtres des six classes d'existence, bien qu'étant par nature éveillés, sont ignorants de cette nature et ne peuvent la reconnaître. C'est pour cette seule raison qu'ils errent dans le samsara et demeurent ordinaires.
Par rapport à cela, on développe la puissance de la compassion et de l'amour envers tous ces êtres, en faisant naître la volonté de les délivrer de leurs souffrances et de leurs négativités. Pour cela, il existe un support de méditation particulier, associé à la respiration. En inspirant, on pense que l'on véhicule avec le souffle ainsi inspiré toutes les négativités des êtres, qui viennent se fondre en nous ; par cette pratique, les êtres sont alors délivres de toutes formes de souffrance. On pense ensuite que l'on réunit en soi-même tous les mérites, toute l'énergie positive, toutes les racines de vertu que l'on a créées ; on les expulse de soi-même avec l'expiration et, ainsi expirées, ces vertus se dirigent vers tous les êtres et se fondent en eux. Ces derniers sont alors conçus comme ayant obtenu l'état de bonheur sans limite. On dit que pour atteindre la bouddhéité il n'est pas de moyen supérieur à cette méditation qui consiste à prendre la souffrance et donner le bonheur, et que cette méditation est le cur de l'enseignement profond.
Ceci conclut le 7ème chant.
Une partie de ce texte renvoie à des pratiques supérieures du Mahamoudra et du Dzogtchen ; il est conseillé de ne pas l'enseigner à ceux qui n'ont pas reçu toutes les préparations nécessaires : tant que l'on n'est pas préparé à recevoir ces pratiques, il ne sera d'aucun bienfait d'en connaître les instructions, qui pourraient même agir comme un obstacle.

Huitième Chant
Tout d'abord, ce chant précise que le fait de s'en remettre à
un lama et de pratiquer le Dharma a pour but de nous rendre capables d'aborder
consciemment le moment de la mort, afin de savoir précisément
ce qui doit être fait à ce moment. Il est nécessaire de
se préparer à la mort et de pratiquer en ce sens ; la simple connaissance
intellectuelle du Dharma est insuffisante et doit être sous-tendue par
la pratique. Celle-ci nous fait prendre conscience que nous ne savons pas quand
viendra notre mort. Il faut sans cesse réfléchir à cela
pour comprendre la nécessité de s'y préparer. Le critère
de la libération au moment de mourir sera notre degré d'attachement
; même si nous nous sommes purifié, il restera toujours en nous
une certaine dose d'attachement quand nous quitterons cette vie.
La mort est inéluctable et, si attaché que l'on soit à
son corps, on ne possède aucun moyen de changer le cours des choses ;
mieux vaut donc, au moment de mourir, se détacher de cette vie et savoir
rejeter ce corps de chair et d'os, qui n'est qu'emprunté pour la durée
de l'existence. On doit également comprendre que les amis, les proches,
les biens et les richesses ne sont d'aucune utilité au moment de la mort,
et se dégager de tout attachement les concernant. Pour cela, on imagine
que l'on est complètement seul et qu'il va falloir partir seul. Dans
l'espace, en face de nous, se tient le lama sous la forme du Bouddha Amitabha
; nous développons en notre esprit cette conscience de la présence
du lama, ainsi que la joie d'être en face de lui et de le voir ainsi.
Ensuite, nous rassemblons tout ce qui nous est relié - amis, proches,
biens matériels et notre corps physique - pour en faire l'offrande mentale
au lama et aux Trois Joyaux : nous nous dirigeons vers le Bouddha Amitabha en
offrant tout ce qui nous reliait à ce monde et à cette existence.
On peut alors considérer que toutes ces choses ne nous appartiennent
plus et n'ont plus de propriétaire.
Tout ce dont nous jouissons pendant notre existence n'est qu'un ensemble de
conditions réunies à un moment donné autour de nous et
qui se dispersent à notre mort. Il ne faut en aucune manière se
lier à cet aspect relatif et transitoire. Si nous ne parvenons pas à
nous défaire de l'attachement à nos possessions et à notre
corps, nous courrons le risque d'éprouver haine ou colère en voyant
la manière dont les autres en disposent après notre mort. Dès
que s'élèvera cette pensée sera engendré un karma
extrêmement puissant, qui pourra être la cause d'une renaissance
immédiate dans les états inférieurs. Du fait de cette émotion
née de l'attachement, nous fermerons nous-mêmes la porte de la
libération.
Pour cette raison, il faut absolument, au moment de la mort, libérer
son esprit de toute pensée négative, sinon les conséquences
seront immédiates et catastrophiques. On doit s'efforcer de produire
une pensée positive, et développer la visualisation d'Amitabha,
sur laquelle on concentre la conscience. Pour ce faire, nous visualisons notre
corps sous la forme de Tchenrézi et tournons notre esprit vers le lama-Amitabha
au-dessus de notre tête, conçu comme l'union de toutes les sources
de refuge. Nous accomplissons la méditation associée au lama-protecteur
Amitabha, essayant d'établir notre conscience dans sa dimension primordiale
et de la focaliser sur l'aspiration à s'unir au lama, afin d'être
capable de transmigrer dans les Terres Pures associées à Amitabha.
Il faut développer la certitude que cela va se dérouler naturellement
et sans effort.
Là se situe le moment de pratiquer, si nous la connaissons, la visualisation
associée à la pratique de Powa, le transfert du principe conscient.
Au niveau de notre cur réside la syllabe Hri, de laquelle émanent
d'autres formes semblables, chacune venant fermer un orifice du corps. En effet,
les possibilités pour la conscience de quitter le corps physique sont
associées aux ouvertures du corps ; il est donc nécessaire de
fermer toutes les ouvertures pouvant conduire à des états samsariques.
Il existe huit ouvertures - l'anus, les voies urinaires, le nombril, la bouche,
le nez, les yeux, les oreilles et l'ouverture au sommet de la tête, à
l'avant du crâne - qui peuvent conduire à ces états. Il
faut empêcher la conscience de quitter le corps par l'une d'entre elles
; la visualisation consiste donc à produire huit syllabes émanées
de la syllabe Hri centrale, qui se dirigent vers ces huit ouvertures et les
obturent. Lorsque l'on accomplit cette visualisation, il ne faut pas concevoir
son corps comme un corps ordinaire de chair et d'os, mais comme un corps de
lumière, clair, transparent et complètement vide : ce corps est
l'union de la vacuité et de la luminosité et n'a rien de substantiel
ou de solide. On imagine qu'il est traversé, à l'intérieur,
par l'artère centrale, dressée comme un pilier, qui se termine
d'une part au sommet de la tête par une ouverture semblable à la
bouche d'un radong, et de l'autre en dessous du nombril, vers les parties génitales,
où elle est fermée. On pense que cette artère est creuse
et a le diamètre d'un bambou. Au niveau de notre cur se trouve
la conscience - notre propre esprit - que nous considérons sous la forme
de la syllabe Hri de couleur blanche, reposant sur un lotus à six pétales.
Cette syllabe est extrêmement lumineuse et vibrante : elle est véritablement
notre principe conscient et donc toujours en état de vibration. Nous
unissons notre esprit à cette syllabe, pensant qu'elle est l'état
instantané de la conscience. Quand cela est suffisamment établi,
nous éjectons la conscience par l'artère centrale vers le cur
du Bouddha Amitabha au-dessus de notre tête, dans lequel elle se fond.
On doit répéter cette visualisation de vingt et une à cent
fois.
Quand on fait cette pratique dans le courant de l'existence, comme un entraînement,
on ne projette pas la conscience dans le cur du Bouddha Amitabha ; on
imagine qu'elle touche simplement ses pieds, retombant ensuite pour être
réintégrée dans notre cur. Il est évident
qu'au moment de la mort on pense que la conscience se libère et va jusqu'au
cur du Bouddha Amitabha.
Ensuite, quoi qu'il apparaisse dans l'esprit, on ne fait pas cas de ces productions
mentales et on ne développe rien par rapport à elles. Tout ce
qui s'élève dans l'esprit est considéré comme support
de méditation et reconnu en essence comme l'esprit lui-même. On
demeure simplement dans cette dimension essentielle de la conscience ; quelles
que soient les expériences qui s'élèvent, liées
à la dissolution des éléments du corps, on n'essaie pas
de reconnaître ces différents stades et on n'attend pas leur production.
On considère que tout ce qui apparaît et s'élève
dans l'esprit est sans réalité, sans cause et sans base, ramenant
chaque fois la conscience à l'essence de l'esprit. On reconnaît
ainsi l'indifférenciation de la production mentale et de l'esprit, ce
qui nous permet de demeurer dans la sphère fondamentale de l'esprit et
de pénétrer dans la réalité de tous les phénomènes.
Au moment de la mort, se produit une dissolution progressive des éléments
du corps ; les uns se résorbent dans les autres. L'élément
terre est le premier à se dissoudre. Ensuite, l'élément
eau se résorbe dans l'élément feu, dont la résorption
fait place à l'élément vent ou air, qui fait place à
son tour à l'élément de la conscience. Différentes
expériences sont associées à ces dissolutions ; elles sont
liées à des couleurs, des sensations, des perceptions, etc. En
particulier, lorsque l'élément terre se résorbe, nous prenons
conscience d'une lueur jaune. Avec la résorption de l'élément
eau, la couleur blanche prédomine ; avec celle de l'élément
feu, la couleur rouge ; avec celle de l'élément vent, la couleur
verte ; et quand arrive le moment où se résorbe la conscience,
c'est simplement un espace très vaste, sans référence ni
caractéristique, qui est connu.
Par ailleurs, lorsque l'on expérimente la dissolution de l'élément
terre du corps, il semble que celui-ci perde toute sa force : il devient lourd
et on a l'impression de tomber. Lors de la dissolution de l'élément
eau en élément feu, tous les liquides du corps se résorbent,
depuis les bras et les jambes jusqu'au niveau du cur ; on perd alors la
capacité de mouvement.
Quand intervient la résorption de l'élément feu, il nous semble que tout se déshydrate : la bouche est sèche, on a soif et les muqueuses du corps sont complètement desséchées. A partir du moment où se résorbe l'élément vent, on n'a plus aucune sensation et un état de grande inquiétude mentale s'installe.
Après cette résorption des éléments grossiers puis
plus subtils du corps, arrive la résorption des éléments
très subtils et la conscience connaît à ce moment-là
la résorption des deux éléments masculin et féminin
: l'élément blanc qui se trouve au niveau du cerveau, l'élément
rouge qui se trouve au niveau du nombril. Ces deux éléments principiels
se déplacent pour se réunir au niveau du cur et se fondre
l'un dans l'autre ; c'est le moment de la mort véritable. Il y a dissolution
des processus de conscience et on peut connaître instantanément
une grande félicité - le bonheur ultime. Cette dissolution des
éléments se rapporte à la cessation de la respiration physique
; c'est ce que l'on prend habituellement pour le moment de la mort, mais en
fait ce n'est pas le cas, car la respiration intérieure subtile, elle,
n'a pas cessé.
A ce point, on va connaître une autre expérience : la conscience
voit s'élever la claire-lumière-de-base semblable à un
ciel complètement pur et sans nuage. Celui qui, dans son existence, a
pratiqué le Mahamoudra est capable de reconnaître cette claire-lumière-de-base.
En effet, dans la méditation du Mahamoudra, le méditant expérimenté
reconnaît la claire-lumière-fils, celle qui est le produit de la
méditation et qui est donc relative à l'expérience individuelle.
Au moment de la mort, lorsque la conscience individuelle se dissout, le méditant
expérimenté peut, par la même puissance de méditation,
unir sa claire-lumière-fils à la claire-lumière-de-base,
qui est celle du Dharmakaya. Il n'est pas nécessaire, en ce cas, de pratiquer
une méditation associée à une divinité, ni le transfert
de conscience. Cette méditation est dite méditation supérieure
car elle est la reconnaissance directe du Dharmakaya. Le Dharmakaya est la réalité
de l'espace omnipénétrant et, dans la méditation, on expérimente
une reconnaissance de cet espace "intérieur à son propre
esprit". C'est la même chose que pour une tasse : autour de la tasse,
il y a un espace et, à l'intérieur, il y a un deuxième
espace. L'espace intérieur, lorsqu'il est connu comme tel, comme Dharmakaya,
est celui qui est reconnu par le méditant dans sa méditation :
le méditant reconnaît alors le Mahamoudra, reconnaît la dimension
de son esprit comme étant le Dharmakaya. Il est séparé
de l'espace extérieur par le corps physique en cette existence. Le moment
de la dissolution du corps physique, le moment de la mort, est semblable au
moment où la tasse se brise : il n'y a plus deux espaces différents,
mais un seul et même espace. Le méditant qui a reconnu l'essence
de l'espace intérieur reconnaît, au moment de la mort, son esprit
comme étant le même que le Dharmakaya extérieur - si l'on
peut dire ; et pour ce méditant, il n'est pas besoin de méditation
associée aux divinités. Il a développé la conscience
de l'apparence comme étant complètement l'esprit et est donc en
parfaite non-dualité. Ce méditant a atteint le degré supérieur
de la non-méditation.
Celui qui ne peut pratiquer ainsi ni demeurer immédiatement dans la reconnaissance
du Dharmakaya doit pratiquer les méditations associées aux divinités,
en essayant de conserver le plus longtemps possible l'esprit uni à la
divinité. Les personnes extérieures pourront l'exhorter à
agir ainsi par leurs conseils. Si on aide le pratiquant à tenir son esprit
parfaitement uni à la divinité de méditation, on pourra
ensuite juger, d'après l'aspect du corps après la mort, s'il a
réussi ou non dans sa méditation. Plusieurs signes permettent
d'en décider ; si la couleur du corps est extrêmement belle, si
le regard demeure très "présent" et si une forme de
sourire se dessine au niveau de la bouche, ces signes sont l'indication que
le méditant ne s'est pas laissé emporter par la peur et est resté
complètement uni à sa méditation. Il existe d'autres signes
: la chair dressée, un peu comme la chair de poule, etc. Pour certains,
cela se passe ainsi, pour d'autres, autrement. Il faut être absolument
sûr de reconnaître ces signes, qui peuvent varier d'un individu
à l'autre. Une connaissance profonde de ces signes est nécessaire
pour acquérir une véritable certitude. Il existe également
des signes démontrant que la conscience a été soumise à
une grande peur, n'a pas reconnu les manifestations qui apparaissaient mais
a perçu des formes démoniaques et hostiles, et a donc laissé
ce corps dans un état de terreur.
Il existe plusieurs façons de mourir, plusieurs postures physiques, selon les possibilités de chacun. On peut se mettre en posture de méditation, pourvu que l'on reste bien droit, que la tête ne tombe pas et que l'on soit capable de maintenir la posture. On peut aussi s'allonger sur le côté droit dans la position du lion couché. On peut choisir l'une ou l'autre de ces postures du moment qu'elle est correctement observée ; il n'existe pas de différence essentielle entre les deux, l'important étant de pouvoir garder la puissance de sa méditation au moment de la mort. En particulier, si l'on effectue la visualisation associée au transfert de conscience, une bonne stabilité de la méditation est nécessaire pour avoir des chances de succès. On doit éjecter la conscience par l'orifice de Brahma ; lorsque la conscience quitte le corps par cet orifice, le bienfait majeur est obtenu et il est alors possible d'atteindre la réalisation du Dharmakaya. On peut suivre plusieurs méthodes pour les visualisations, l'essentiel étant la capacité du méditant à garder, à travers tout le processus de la mort, son esprit parfaitement stable et unifié à la divinité de méditation. Celui qui aura bien développé un état de Chiné (la stabilité mentale) pourra demeurer le plus longtemps possible dans sa méditation. Si on peut, on pratique l'éjection de la conscience au moment de la mort et, si on possède les capacités nécessaires, la libération est obtenue et il n'y a pas de développement ultérieur. Si on ne réussit pas le transfert du principe conscient, l'errance dans l'état intermédiaire commence. II faut alors se visualiser immédiatement sous la forme de la divinité et voir dans son essence primordiale tout ce qui apparaît au cours de l'expérience du bardo, poser sa conscience sur l'aspect vide de toutes les manifestations. Il s'agit de voir toutes les manifestations du bardo - toutes les formes de divinités, qu'elles soient paisibles ou irritées, le Seigneur de la mort, etc. - comme des formes vides, des productions illusoires de l'esprit lui-même. En ce cas, on connaît la libération. Mais si on ne voit pas ainsi les manifestations du bardo et qu'on leur accorde une réalité, on reste prisonnier de l'illusion et le voyage continue ; au bardo de la réalité succède le bardo du devenir, moment où la conscience est conduite à prendre renaissance.
Dans cette circonstance, que faut-il faire ?
Il faut à nouveau essayer de créer une forme de méditation
et raisonner de la manière suivante : "Depuis les temps sans commencement
jusqu'à maintenant, j'ai ainsi pris naissance dans le samsara en une
ronde infinie ; tous les êtres des six classes d'existence sont prisonniers
de cette ronde, semblables à des moutons lâchés le matin
qui rentrent le soir. Cette ronde de naissances, vieillesses, maladies et morts
ressemble aux perles d'un rosaire qui se succèdent les unes aux autres
et, dans cette suite d'existences, on ne connaît que de grandes souffrances
; cette éternelle ronde est en elle-même une grande souffrance
; toutes les formes d'existence associées au samsara sont marquées
par la souffrance. Il est temps d'y mettre un terme et de ne pas prolonger cet
état de douleur." Pour cela, il faut ardemment souhaiter pouvoir
se diriger vers les Terres Pures de l'Ouest - les Terres du Bouddha Amitabha
- et y renaître. On s'efforce de créer cette pensée de souhait,
on s'y accroche et on abandonne tout désir dirigé vers le monde,
vers l'existence conditionnée.
Une fois que l'on est né dans ces Terres Pures, plus rien ne fait obstacle
à l'obtention de l'Eveil. On se trouve dans un état de bonheur
stable et définitif ; il n'existe aucune forme de souffrance. On voit
apparaître les possibilités d'accomplir réellement le bien
des êtres et on progresse sans aucun obstacle jusqu'à l'Eveil,
à travers les différentes Terres des bodhisattvas. Au fur et à
mesure que l'on progresse, on peut manifester des capacités de s'émaner
pour accomplir le bien des êtres. Si on ne sait pas pratiquer la méditation
du transfert du principe conscient, on peut faire la forme de méditation
associée au Bouddha Amitabha : on fait l'offrande de tous ses biens,
de son corps, de ses amis, etc., on se débarrasse de tout attachement
à ce monde et on concentre son esprit sur la volonté de transmigrer
dans les Terres Pures de Déouatchène. Si l'esprit est parfaitement
uni à cette aspiration, celle-ci va se prolonger jusqu'au moment de la
mort où se produira une forme de rappel de la conscience qui, à
travers le processus de désintégration des éléments,
se souviendra des Terres Pures de Déouatchène ; la même
pensée pourra alors être générée et il sera
donc très facile, après la mort, de transmigrer en Déouatchène.
Naître en Déouatchène, c'est apparaître immédiatement
dans un lotus fermé qui ne possède rien de matériel ou
de solide, et obtenir spontanément un corps pur. A partir de cette apparition
spontanée, il n'existe plus aucune souffrance quelle qu'elle soit.
Conclusion :
Tchagmé Rinpoché explique que c'est sur la requête fervente
du marchand Boulou qui lui a fait, pour ce faire, une offrande de papier, qu'il
a écrit ces instructions sur la voie spirituelle. Il a composé
ce texte en trois jours, ayant lui-même peu de connaissances et une capacité
d'expression très ordinaire ; il l'a fait le deuxième jour du
mois de Saga dans l'année du Tigre.
Tchagmé Rinpoché a écrit spontanément tout ce qui apparaissait dans son esprit et souhaite que les érudits lui pardonnent tout ce qui pourrait être inconvenant ; il dédie le bienfait de ce travail afin que tous les êtres puissent naître dans les Terres Pures de Déouatchène.
Ainsi s'achève ce texte intitulé le "Parfait commentaire
essentiel sur le Grand Compatissant".