Antonio GRAMSCI, 1891-1937

Philosophe et homme politique italien (Ales, Sardaigne, 1891 - Rome 1937).
Originaire d'une famille bourgeoise sarde, il adhère en 1913 au Parti socialiste. En 1919, il fonde avec Terracini et Togliatti le journal Ordine Nuovo. En janvier 1921, il contribue à la fondation du Parti communiste italien. Il est élu député en 1924 ; le congrès de Lyon (janv. 1926) le place au poste de secrétaire général du P. C. I. En 1926, il est arrêté, condamné à la déportation deux ans plus tard. Il ne cessera d'écrire jusqu'en 1937. Malade, il est libéré sous condition et meurt quelques jours après. L'influence de Gramsci a été considérable dès 1920. Il a approfondi la notion d'État et a substitué la notion de dictature du prolétariat à celle d' hégémonie du prolétariat. Pour Gramsci, l'efficacité du mouvement ouvrier est liée à la qualité intellectuelle et morale de sa direction face au pouvoir d'État, qui est aveugle, bureaucratique par essence. Les textes de Gramsci n'ont été publiés in extenso qu'en 1975 sous le titre de Cahiers de prison. Les Lettres de prison (1947 et 1965) constituent un des chefs-d'œuvre de la littérature italienne.

Parmi les théoriciens essentiels de la pensée marxiste, il faut citer Gramsci. Pour certains, le moins dogmatique des théoriciens de la révolution. Il ne fut pas pour autant un "millénariste", car pour lui, " l'homme est un processus, et, précisément, c'est le processus de ses actes ".

Le socialiste

Il était né le 22 janvier 1891 à Ales, un village de Sardaigne. À quatre ans, il tomba par terre, des bras de quelqu'un qui le portait ; cette chute provoqua une malformation de la colonne vertébrale, qui compromet sa santé à jamais. Il ne quitta pas la Sardaigne avant ses vingt ans. Doté d'une grande force de caractère, le jeune Antonio ne fut pas un enfant heureux. Plutôt réservé et mélancolique. Il apprit à compter sur ses propres forces plutôt que se reposer sur autrui, ce qui devait le préparer à affronter les épreuves futures. Un de ses refuges fut bien sûr la lecture. Une boulimie de livres. Ce fut son aîné de sept ans, Gennaro, qui l'introduisit aux idées socialistes et au monde des luttes de la classe ouvrière sarde. À 18 ans, Antonio Gramsci fréquenta le lycée de Cagliari, ne cachant très longtemps ses opinions socialistes et anticolonialistes. Dans une dissertation pour l'école, intitulée Opprimés et oppresseurs, il écrit en faveur du "combat permanent de l'humanité contre la tyrannie d'un seul homme, d'une seule classe, ou même de tout un peuple".

À l'automne 1911, Gramsci obtint une bourse et fut admis à l'université de Turin. Il entama des études de philologie et envisagea une carrière de professeur de linguistique. Il adhéra à la fédération de la jeunesse du Parti socialiste durant l'été 1913 et au Pari socialiste l'année suivante. 1915 constitue un tournant. Il abandonne ses ambitions universitaires pour satisfaire sa soif avide de passer à l'action politique. La première guerre mondiale engloutissait alors la jeunesse d'Europe. La pensée de Gramsci, à ce stade de son évolution peut se définir comme un socialisme qui croit dans le pouvoir des idées et la capacité des intellectuels à modifier le cours de l'Histoire. Il se sent profondément Sarde et solidaire de ce Mezzogiorno rural et pauvre, colonisé par cette oppressante Italie du Nord. Comme d'autres, Gramsci nourrissait de la sympathie pour la frange syndicale et révolutionnaire du mouvement socialiste dont l'un des animateurs est alors Benito Mussolini.

Gramsci avait passé du temps à assurer la formation des jeunes ouvriers en les initiant à Marx, Romain Rolland, Benedetto Croce ou Antonio Labriola. Dans le même temps, il avait commencé son activité de journaliste en écrivant des articles pacifistes dans la presse socialiste turinoise. A partir de 1916, il a sa rubrique, à la fois culturelle et politique, dans Avantì, l'organe du PS de Turin. C'est au début de 1917 que Gramsci publie La Citta futura, (la Cité future), une brochure pour la fédération des jeunes socialistes. Destinée à amener les jeunes travailleurs et les étudiants au socialisme, ce petit livre fut le témoignage de la croyance de Gramsci dans la force de la volonté, guidée par une analyse intelligente de la réalité dans le cadre de la discipline d'un parti politique fort. Cette volonté ainsi articulée permettait les changements fondamentaux nécessaires dans la société et dans l'Etat.

Antonio Gramsci (1891-1937) est l'un des fondateurs du parti communiste italien. Mais alors que son premier secrétaire général, Amedeo Bordiga, l'organise d'une manière centralisée et hiérarchisée, Gramsci est pour un parti décentralisé des "soviets", des "conseils d'usines".

En marxiste orthodoxe Gramsci ne peut concevoir l'Etre humain en dehors de l'action de transformation qu'il accomplit par le travail sur la nature. C'est la praxis (l'action dialectique de la théorie et de la pratique) qui fait du marxisme la "catharsis" (purification) qui réalise l'unité entre les contraires que sont le Matérialisme d'avant Marx d'une part et l'Idéalisme d'autre part.

En Occident c'est la praxis qui permettra le contrôle du Pouvoir culturel, sans lequel il ne peut y avoir de consensus au sein de l'Etat.

L'Etat est composé d'appareils à dominante répressive, la "société politique", c'est-à-dire l'Etat au sens étroit du terme - comprenant les forces de coercition physique (l'armée, la police, la justice) et des organes de formation du droit (la bureaucratie, le parlement, le gouvernement) - appareils par lesquels la classe sociale au Pouvoir assure sa domination.

Mais l'Etat est également composé d'appareils à dominante idéologique, la "société civile" - comprenant les forces culturelles (l'Université, l'Eglise, les intellectuels et artistes, les media) - par lesquels la classe sociale au Pouvoir essaie d'obtenir l'adhésion, le consentement, le consensus.

L'unité du tout est assurée par les théoriciens intellectuels qui sont chargés de diffuser la conception du monde de la classe dirigeante, contre ceux qui entendent la contester. L'Etat ne se réduit donc pas, selon Gramsci, à son seul appareil politique. L'Etat "organise le consentement", c'est à dire qu'il dirige par le moyen d'une idéologie, implicite ou explicite, reposant sur des valeurs admises par la majorité des citoyens.

Alors qu'en Orient, écrit Gramsci, la "société politique" est totalitaire et donc réduit à peu de chose la "société civile" il n'en est pas de même en Occident. En Occident la "société civile" est une force dont les communistes doivent tenir compte pour prendre le Pouvoir.

C'est pourquoi, en Occident, écrit Gramsci avant la deuxième guerre mondiale, les communistes doivent s'emparer tout d'abord du pouvoir culturel, par le moyen des intellectuels.

Antonio Gramsci, Ecrits politiques, 3 vol., Gallimard, Paris, 1974, 1975, 1980 ; Lettres de prison, Gallimard, Paris, 1971 ; Cahiers de prison, 3 vol., Gallimard, Paris, 1978, 1983; Textes, Messidor-Ed.Sociales, Paris, 1983.