
http://www.chez.com/sociol/socio/autob/durkheim.htm
1-. L'homme et l'oeuvre
Premier sociologue à avoir élaboré une méthode scientifique
dans Les règles de la méthode sociologique, Durkheim n'en reste
pas moins avant tout un philosophe et un moraliste, lui aussi marqué
par les problèmes de son époque et ses problèmes personnels
: l'affaire Dreyfus, la défaite de 1870, la commune, la guerre de 1914,
la mort de son fils tué en 1917.
"Notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale" déclare-t-il
en conclusion de sa thèse sur La division du travail social (1893), et
d'affirmer que la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'était
que spéculative.
Il demeure de son époque, proche de Comte par son moralisme sa façon
de réifier et même de déifier la société :
"Entre Dieu et la Société, il faut choisir. [...] Ce choix
me laisse assez indifférent, car je ne vois dans la divinité que
la société transfigurée et pensée symboliquement".
Il faut en revanche insister sur le modernisme de ses conceptions scientifiques.
On doit à Durkheim le premier effort conscient et réussi pour allier théorie sociologique et recherche empirique. En effet, après la publication en 1895 des Règles de la méthode sociologique, Durkheim fait paraître en 1897 une étude sur Le suicide qui illustre sa méthode.
Les volontés individuelles sont insuffisantes à expliquer ces lois qui traduisent la régularité de certains évènements, comme le suicide. Il faut admettre que des forces extérieures impersonnelles agissent, qu'il existe donc bien des phénomènes sociaux. C'est le propre de la sociologie de les étudier, d'observer les habitudes collectives et leurs représentations.
On imagine l'effet que pouvait produire en 1895 une démonstration de ce genre. Si elle enthousiasmait les esprits scientifiques, désireux de démontrer la mécanique sociale, comme celle des planètes ou des fluides, en relègant sorciers et soutanes, quelle pouvait être la réaction de l'homme, même sans parti pris, pour lequel la décision de vivre ou de mourir représentait l'action la plus personnelle et la plus libre que l'on puisse entreprendre. Les lois de la physique sont extérieures, elles nous conditionnent seulement matériellement, il est plus facile de s'en accomoder. Mais ces impondérables lois sociales, fabriquées par nous-mêmes à notre insu, qui nous détermineraient sans que nous le sachions... comment en accepter l'idée ?
2-. Durkheim et l'exemple de la physiologie
Si Durkheim heurte les tendances majoritaires de son époques : la métaphysique,
le vitalisme, le psychologisme, il n'est tout de même pas seul. Saint-Simon,
A. Compte et Spencer ont montré le chemin mais ne sont pas suivis. C'est
un contemporain, un physiologiste, C. Bernard qui lui servira d'exemple dans
son entreprise scientifique. Il le cite rarement, car ce n'est pas au savant
qu'il emprunte, mais à la physiologie. Comme l'écrit J. Michel
(1990) : d'après Durkheim, " [...] pour une science, s'autonomiser
veut dire à la fois se libérer et se servir des autres savoirs
[...] mais une science ne peut efficassement emprunter à une autre, qu'à
la condition que celle-ci soit établie, autonome tant dans sa méthode
que dans son champ d'investigation". Ce n'est pas de métaphore qu'il
est question, Durkheim a reproché à Spencer d'en abuser, mais
de comparaison. Il s'agit d'une similitude des points de vue, non d'une activité
semblable que la différence d'objet rend impossible.
On a de nombreuses preuves et les réflexions de Durkheim lui-même
sur l'inflence qu'exerça sur lui C. Bernard. Pourtant celui-ci mourut
en 1878, l'année même de la naissance du sociologue et sa notoriété
n'était en rien comparable à celle de Pasteur. Pourquoi Pasteur
n'a-t-il pas lui aussi, par ses recherches empiriques, intéressé
Durkheim ? D'abord une opposition sociale et pschologique explique cette distance.
Pasteur est un catholique pratiquant, ambitieux, conservateur, cultivant ses
relations et sa popularité. Durkheim, un juif, socialiste, et ce qui
ne facilitait pas les échanges, tous deux également austères,
convaincus et entêtés. Mais plus que ces traits de personnalité,
leurs objectifs scientifiques les opposaient. Pasteur s'intéressait à
la microbiologie et poursuivait des résultats pratiques, limités
à un domaine précis, "un symptôme, un microbe, un vaccin"
disait-on. Au contratire, Durkheim trouvait chez C. Bernard, toutes proportions
gardées, un objectif semblable au sien. Tous deux entreprenaient des
recherches emiriques rigoureuses, mais avec la même ambition de généraliser
les résultats, pour C. Bernard aux grandes fonctions de l'organisme,
pour Durkheim, la société tout entière.
C'est chez C. Bernard que Durkheim trouvera la solution ou du moins la confirmation de la vérité qu'il apporte aux problèmes délicats de la sociologie : l'incontournable question des rapports de l'individu et de la société, des parties et du tout, du déterminisme et de la liberté, enfin de la psychologie et de la sociologie. "Il y a entre la psysiologie et la sociologie, la même solution de continuité qu'entre la biologie et les sciences physico-chimiques" écrit-il. Si la sociologie se heurte à des difficultés propres aux sciences sociales, la solution est la même : "l'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne [...]. L'effort principal du sociologue devra donc tendre à découvrir les différentes propriétés de ce milieu."La notion de milieu interne, avec tout ce quelle implique est une création de C. Bernard que Durkheim s'approprie. De même que pour le physiologiste, les organismes élémentaires ne peuvent survivre séparés de mer environnement, l'individu ne peut se concevoir hors de la société dont il fait partie, au sein de diverses consciences collectives (morales, familiales, religieuses, juridiques) au mileur desquelles il a grandi et dont l'étude forme le champ de la sociologie. L'anomie est bien le preuve de la nécessité pour la liberté de l'être humain d'une subordination de l'individu à l'ensemble social. "Comme chez C. Bernard, l'autonomie et la subordination doivent être pensées ensemble".
A la question fondamentale de la sociologie, comment une somme d'individus peut-elle former une société ? Durkheim répondra : par la solidarité, élément commun à toute existence sociale. S'opposant à Spencer qui considérait deux types de société possibles sans rapports entre eux, ils distingue la solidarité mécanique dans les société à conscience collective forte et la solidarité organique dans les sociétés complexes, où, sous l'influence de la division du travail, la complémentarité unira des parties : les individus et des intérêts interdépendants.On trouve déjà dans la division du travail social des idées fondamentales que Durkheim explicitera dans la suite de ses oeuvres. La conscience collective est "l'ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d'une société." Cet ensemble forme un "système déterminé qui a sa vie propre". Durkheim affirme ensuite la priorité de lasociété, de la structure sociale, du tout sur les parties : les individus, les phénomènes individuels.
3-. Existe-t-il des faits sociaux ?
Sur le plan méthodologique, nous trouvons pour la première fois
une réflexion organisée, systématisée, sur ce qu'est
la sociologie et à quelles conditions elle peut être une science.
Les deux textes essentiels, qui d'ailleurs se recoupent en bien des points,
sont Les règles de la méthode sociologique et l'article de P.
Fauconnet et M. Mauss sur la sociologie, paru dans la Grande encyclopédie
française du XXe siècle (1901).
La première question posée par Durkheim est celle-ci : peut-il
exister une science appelée sociologie comme il existe une science physique
?
A quelles conditions peut-on parler de sciences ? Lorsqu'i y a un objet et une méthode scientifiques, c'est-à-dire la possibilité de relier les faits entre eux. D'où deux questions : y a-t-il un domaine, un objet, des faits sociaux spécifiques ? Y a-t-il une méthode scientifique applicable à cet objet ?
Admettre des faits sociaux spécifiques, c'est prendre une position anti-psychologiste
et reconnaître que les phénomènes collectifs sont autre
chose qu'une simple addition de réactions individuelles.
Non content de découvrir ces faits sociaux, Durkheim ajoute que leur
caractéristique, ce qui permet de les reconnaître, c'est la contrainte
: "les faits sociaux consistent en des manières d'agir, de penser
et de sentir extérieures à l'individu et qui sont douées
d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'opposent à lui [...]
Un fait social se reconnaît au pouvoir de coercition externe qu'il exerce
ou est susceptible d'exercer sur les individus."
Les institutions constituent cet ensemble d'actes et d'idées que les individus trouvent en naissant, qui sont antérieures à chacun et qui s'imposent à tous, mais elles vivent, se transforment. La sociologie a pour but de les étudier. L'éducation est l'opération par laquelle l'être social est surajouté à l'enfant et l'adapte à cette contrainte qu'exerceront sur lui les institutions.
4-. L'explication des faits sociaux
Comment expliquer cette contrainte et ce qui détermine les fais sociaux.
Durkheim repousse les explications trop générales que propose
le philosophe de l'histoire (Compte, Spencer), car elles ne rendent pas compte
de la vérité des coutumes et également les explications
particulières par l'histoire elle-même. La méthode comparative
montre, sans fournir de raisons, qu'il existe des intitutions identiques chez
des peuples différents.
Il écarte enfin et surtout l'explication par la psychologie individuelle,
très répandue chez les sociologues de lépoque, qui attribuent
à l'homme les sentiments que sa conduite manifeste (la jalousie par l'instinct
sexuel) au leiu d'en expliquer l'origine. "Puisque leur caractéristique
essentielle consiste dans le pouvoir qu'ils ont d'exercer du dehors une pression
sur les consciences individuelles, c'est qu'ils n'en dérivent pas et
que par la suite, la sociologie n'est qu'un corrollaire de la psychologie. [...]
L'individu écarté, il ne reste que la société, c'est
donc dans la nature de la société elle-même, qu'il faut
aller chercher l'explication de la vie sociale."
Pour Durkheim, on s'en doutait, l'explication doit être de nature sociologique.
"La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée
parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états
de la conscience individuelle. [...] La fonction d'un fait social doit toujours
être recherchée dans le rapport qu'il soutient avec quelque fin
sociale."
La pensée de Durkheim que Malinowski considérait comme le père
du fonctionnalisme, oscille entre une explication historique : "l'origine
première de tout processus social doit être recherchée dans
la consitution du milieu social interne" et une attitude que l'on qualifierait
aujourd'hui de fonctionnelle. Confondant parfois la recherche des origines et
la découverte des fonctions, il tente une conciliation en déclarant
qu'il faut utiliser ces deux points de vue de façon indépendante.
Cependant, Durkheim rend un immence service à la sociologie en la débarrassant
du finalisme historiquen, cette forme d'utopie, obstacle à son développement
scientifique.
"Quand on entreprend d'expliquer un phénomène social, il
faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit
et la fonction qu'il remplit." [...] "Faire voir à quoi un
fait est utile n'est pas expliquer comment il est né, comment il est
ce qu'il est [...] un fait peut exoster sans servir à rien."
A la recherche d'une explication sur la valeur impérative des insitutions
sociales, Durkheim découvre l'opinion, système de représentation
collectives qui expriment l'état de la société. Les institutions
n'existent que par les représentations que s'en fait la société,
leur force vient des sentiments qu'elles inspirent
5-. La méthode d'étude des faits sociaux
L'existence de l'objet de la sociologie : les faits sociaux étant admis,
reste à savoir comment ils peuvent être étudiés de
façon scientifique. La première règle, fondamentale, est
de "considérer les faits sociaux comme des choses".."
Nous ne disons pas en effet que les faits sociaux sont des choses matérielles,
mais sont des choses au même titre que les choses matérielles,
quoique d'une autre manière. Qu'est -ce en effet qu'une chose ? La chose
s'oppose à l'idée, comme ce que l'on cannaît du dehors à
ce que l'on connaît du dedans [...] Traiter des faits d'un certain ordre
comme des choses, ce n'est donc pas les classer dans telle ou telle catégorie
du réel, c'est observer vis-à-vis d'eux une certaine attitude
mentale." C'est grâce à Durkheim que la sociologie française
a, la première, admis que la sociologie est une science comme les autres
et que son but est la découverte de relations générales
entres les phénomènes. Mais Durkheim ne s'est pas contenté
de vouloir appliquer la démarche de la recherche scientifique aux faits
sociaux. Le processus est vécu, pensé, systématisé
en fonction de son objet particulier. Si la démarche est semblable, c'est
parce que le but identique, la science, impose les mêmes conditions.
Après avoir attiré l'attention sur l'importance de la définction
pour "limiter le champ de la recherche et savoir ce dont onparle",
Durkheim insiste sur la nécessité de substituer aux notions du
sens commun une première notion scientifique. Les notions ou concepts,
" [...] ne sont pas les substituts légitimes des choses. Produits
de l'expérience vulgaire, ils ont avant tout pour objet de mettre nos
ations en harmonie avec le monde qui nous entoure. Ils sont formés par
la pratique et pourelle. "
L'observation ne doit pas être un simple compte rendu car le sociologue
ne décrit pas les faits, elle doit les constituer, thème que reprendra
Bachelard. Durkheim insiste sur le fait que les observations doivent être
faites de façon impersonnelle, utilisables et vérifiables par
tous, avant d'être systématisées rationnellement.
Devant les diffultés de l'expérimentation, il reconnaît
que "la méthode comparative est la seule qui convienne à
la sociologie". Donnant une fois de plus la preuve de son esprit scientifique,
il insiste sur la qualité d'une expérience, plus importante à
son avis qu'une accumultion de constatations secondaires. "Dès qu'on
a prouvé que dans un certain nombre de cas, deux phénomènes
varient l'un comme l'autre on peut être certain qu'on se trouve en présence
d'une loi."
6-. Influence de Durkheim
L'oeuvre de Durkheim a exercé une influence souvent indépendante
des idées de son auteur. Les coiologues américains ont trouvé
chez lui, sur le plan théorique, les notions de fonction, de solidarité
et d'anomie et sans doute un moraiste convenant à leur puritanisme. Parsons
en particulier y a puisé des éléments pour sa théorie
de l'équilibre social. Sur le plan pratique, les règles de la
méthode donnaient aux chercheurs des Etats-Unis la garantie scientifique
qu'ils recherchaient. En France, Durkheim a occupé à la Sorbonne
la première chaire de sicences de l'éduction et de sociologie.
Ses élèves les plis éminents, (Mauss, Fauconnet, Davy)
ont constitué ce que l'on a appelé l'école française
de sociologie.
La fondation de L'année sociologique en 1898, deux ans après l'Américan
Journal of Sociology) a permis le contact entre sociologues d'horizons divers
et la publication de nombreuses recherches, en particulier d'ethnologie.Mais
l'impérialisme de Durkheim qui visait le regroupement de toutes les sciences
sociales sous la protection de la sociologie, irritant les économistes
et les historiens. Enfin son esprit dogmatique, moralisateur, et, c'est à
un anglais de s'en pplaindre, totalement dépourvu d'humour, ne facilitait
pas l'acceptation de tendances scientifiques, qui heurtaient un grand nombre
de ses collègues.
L'infleunce directes de Durkheim après la dispatition de ses disciples
subit une éclipse. Elle se fera à nouveau sentir en France par
le détour des Etats-Unis, dans la recherche d'une réflexion théorique
plus scientifiques.
Parmi les sociologues français de cette époque, il faut encore
citer Levy-Brühl (1857 - 1939). Sans être en opposition réelle
avec Durkheim, il représente un courant de pensée différent,
opposé à toute tendance moraliste.
Parmi les durkheimmien : Halbwacks s'est intéressé aux problèmes des classes sociales, des niveaux de vie, à la mémoire collective,. Marcel Granet à la pensée choinoise, Simiand est l'auteur d'un ouvrage sur le salaire.