Vienne (Autriche) le 15 juin 1993
Notre monde rétrécit et devient toujours plus interdépendant
en raison de l'accroissement rapide de la population et des contacts croissants
entre peuples et gouvernements. Sous cet angle-là, il importe de redéfinir
les droits et les responsabilités des individus, des peuples et des nations
les uns envers les autres, ainsi que par rapport à la planète
dans sa globalité. La conférence mondiale des organisations et
gouvernements concernés par les droits et les libertés des hommes
à travers le monde reflète bien ce constat de notre interdépendance.
Doù que nous venions, de quelques pays ou nation que ce soit, nous sommes à la base des êtres humains semblables. Nous avons des besoins et des soucis communs. Tous nous sommes à la recherche du bonheur et nous nous efforçons déviter la souffrance, quelques soient notre race, notre religion, notre sexe ou notre statut politique. Les êtres humains, en fait tous les êtres sensibles, ont le droit de rechercher le bonheur, de vivre en paix et en liberté. En tant quêtres humains libres, nous pouvons utiliser notre intelligence singulière afin dessayer de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre notre monde. Mais si lon nous empêche dutiliser notre potentiel créateur, on nous prive de lune des caractéristiques essentielles de lêtre humain. Très souvent, ce sont les membres les plus doués, les plus créatifs et les plus dévoués de notre société qui deviennent victimes des atteintes aux droits de lhomme. Si bien que le développement politique, social, économique et culturel dune société se trouve entravé par ces violations. En conséquence, la protection des droits et des libertés est capitale, tant pour les individus affectés que pour le développement de la société dans notre ensemble.
Le manque de compréhension de la cause véritable du bonheur est la principale raison qui pousse les gens à faire souffrir les autres. Telle est ma conviction. Daucuns pensent que faire du mal à dautres peut leur apporter le bonheur, ou que leur bonheur est si important que la peine dautrui ne signifie rien. A lévidence, cest raisonner à courte vue. Personne ne peut réellement tirer profit dun mal infligé à autrui. Quel que soit lavantage gagné aux dépens dun autre, il ne durera pas dans le long terme, faire des misères à autrui, empiéter sur sa paix et son bonheur, génère pour soi-même anxiété, crainte et suspicion.
La clé de la création dun monde meilleur et plus paisible réside dans le développement de lamour et de la compassion pour les autres. Cela signifie naturellement que nous devons développer le souci de nos frères et soeurs moins bien lotis que nous. A ce propos, les ONG ont un rôle primordial à jouer. Vous néveillez pas seulement la conscience de la nécessité de respecter les droits de tous les êtres humains, vous donnez aussi aux victimes des violations des droits de lhomme lespoir dun avenir meilleur.
Lors de mon premier voyage en Europe en 1973, javais parlé de linterdépendance croissante du monde et de la nécessité de développer un sens de la responsabilité universelle. Nous devons penser en termes globaux, parce que les effets des actions dune nation sont ressentis bien au-delà de ses frontières. Accepter les normes universellement reconnues des droits de lhomme telles que posées dans la Déclaration Universelle des Droits de lHomme et dans les conventions internationales est essentiel dans le monde daujourdhui qui rétrécit. Le respect des droits humains fondamentaux ne devrait pas demeurer un idéal à atteindre, mais être la pierre angulaire de toute société humaine.
Lorsque nous réclamons les droits et les libertés qui nous sont chers, nous devrions également être conscients de nos responsabilités. Si nous acceptons que les autres ont autant de droit que nous à la paix et au bonheur, navons nous pas la responsabilité daider ceux qui en ont besoin? Le respect des droits fondamentaux de lhomme est aussi important pour les peuples dAfrique et dAsie que pour ceux dEurope ou des Amériques. Tous les êtres humains quelle que soit leur base culturelle ou historique, souffrent quand ils sont intimidés, emprisonnés et torturés. La question des droits de lhomme est si fondamentalement importante quelle ne saurait souffrir de la moindre divergence de vues sur ce point. Nous devons donc insister sur un consensus global non seulement en ce qui concerne la nécessité du respect des droits de lhomme dans le monde entier, mais davantage encore sur limportance de leur définition.
Récemment, quelques gouvernements asiatiques ont prétendu que les normes des droits humains telles que posées dans la Déclaration Universelle des Droits de lHomme sont celles défendues par loccident et quelles ne sauraient être appliquées en Asie ou dans dautres régions du tiers-monde, en raison de différences culturelles ou socio-économiques. Je ne partage pas ce point de vue et je suis convaincu que la majorité des peuples dAsie ne le partage pas non plus, car il est de la nature inhérente à tous les êtres humains daspirer à la liberté et la dignité, et ils ont tous un droit égal à y parvenir. Je ne vois aucune contradiction entre la nécessité du développement économique et celle du respect des droits de lhomme. La riche diversité des cultures et des religions devrait aider à renforcer ces droits fondamentaux au sein de toutes les communautés. Car, étayant cette diversité, se trouvent des principes de base qui nous lient tous en tant que membres de la même famille humaine. La diversité et les traditions ne sauraient jamais justifier les violations des droits de lhomme. Même si la discrimination à légard de personne de race différente, des femmes ou de secteurs plus faibles dune société peut être de tradition dans certaines régions, cette attitude doit changer. Les principes universels dégalité de tous les êtres humains doivent primer.
Ce sont essentiellement les régimes autoritaires et totalitaires qui sont opposés à luniversalité des droits de lhomme. Il serait absolument faux de se plier à ce point de vue. Au contraire, ces régimes doivent être amenés à se conformer et à respecter ces principes universellement admis dans lintérêt bien compris à long terme de leurs propres peuples. Les changements dramatiques intervenus ces dernières années indiquent clairement que le triomphe des droits de lhomme est inéluctable.
Il y a aujourdhui une prise de conscience des responsabilités des peuples les uns envers les autres, et envers la planète que nous partageons. Cest déjà encourageant, même si tant de souffrances continuent dêtre infligés à cause du chauvinisme, de la race, de la religion, de lidéologie et de lhistoire. Un nouvel espoir est en train démerger chez les opprimés, et partout les gens se montrent disposés à promouvoir et défendre les droits et les libertés de leurs semblables humains.
Aussi durement quelle soit appliquée, jamais la force brutale ne pourra juguler laspiration humaine fondamentale à la liberté et à la dignité. Il ne suffit pas, comme lavaient présumé les systèmes communistes, dassurer aux gens nourriture, logement et vêtements. La nature humaine profonde a besoin de respirer lair précieux de la liberté. Cependant, certains gouvernements considèrent encore que les droits fondamentaux de leurs citoyens sont une affaire intérieure de lÉtat. Ils nacceptent pas que lensemble de la famille humaine puisse être légitimement concernée par le sort dun peuple de nimporte quel pays, et que la revendication de la souveraineté ne saurait être licence de maltraiter ses propres citoyens. Ce nest pas seulement notre droit en tant que membres de la famille humaine globale de protester quand nos frères et soeurs sont traités avec brutalité, il est de notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de les aider.
Les barrières artificielles qui divisaient nations et peuples sont récemment tombées. Avec le démantèlement du mur de Berlin, la division Est-Ouest qui avait polarisé le monde entier des décennies durant est maintenant terminée. Nous vivons un temps dexpériences rempli despoirs et dattentes. Il nempêche quil existe encore un gouffre profond au sein de la famille humaine. Là, je veux parler de la division Nord-Sud. Si notre engagement est sérieux par rapport aux principes fondamentaux dégalité qui, je crois, sont au coeur de la conception des droits de lhomme, les actuelles disparités économiques ne sauraient être ignorées plus longtemps. Il ne suffit pas daffirmer simplement que tous les êtres humains doivent jouir à égalité de la même dignité. Il faut le traduire en action. Nous avons les responsabilités de trouver les moyens de parvenir à une distribution plus équitable des ressources mondiales.
Nous sommes témoins dun fantastique mouvement populaire en faveur des droits de lhomme et de la liberté démocratique dans le monde. Ce mouvement doit devenir une force morale plus puissante encore, de façon à ce que même les armées et les gouvernements les plus rétifs soient incapables den venir à bout. Cette conférence est une occasion pour nous tous de réaffirmer nos engagements à cet égard. Il est naturel et juste pour les nations, les peuples et les individus dexiger le respect de leurs droits et libertés, et de lutter pour en finir avec la répression, le racisme, lexploitation économique, loccupation militaire et toutes les autres formes de colonialisme et de domination étrangère. Les gouvernements devraient soutenir activement de telles demandes au lieu de se contenter de sen gargariser du bout des lèvres.
Alors que nous approchons de la fin du XXème siècle, nous voyons le monde devenir une seule communauté. Nous sommes rapprochés par les graves problèmes de la surpopulation, de lamenuisement des ressources naturelles et une crise de lenvironnement qui menace les fondements mêmes de notre existence sur cette planète. Les droits de lhomme, la protection de lenvironnement et une plus grande égalité socio-économique sont étroitement liés. Je crois que pour relever les défis de notre temps, les humains auront à développer un sens accru de responsabilité universelle. Chacun de nous soit apprendre à oeuvrer non seulement pour lui-même, sa famille ou son pays, mais aussi pour le bien de toute lhumanité. La responsabilité universelle est la clé de la survie humaine. Cest la meilleure base de la paix mondiale.
La nécessité de la coopération ne peut que consolider lhumanité, parce quelle nous aide à reconnaître que le fondement le plus sûr dun nouvel ordre mondial nest pas simplement des alliances politiques et économiques plus vastes, mais la pratique individuelle authentique par chacun de lamour et de la compassion. Ces qualités sont la source ultime du bonheur humain et notre propre besoin den jouir vient du plus profond de notre être. La pratique de la compassion nest pas utopique, cest la voie la plus efficace dagir dans le meilleur intérêt des autres et de nous-mêmes. Plus nous devenons interdépendants, plus il en va de notre propre intérêt dassurer le bien-être des autres.
Je crois que lun des facteurs principaux qui nous empêchent de prendre pleinement la mesure de notre interdépendance est laccent que nous portons indûment sur le développement matériel. Nous en sommes si absorbés que sans même le savoir, nous avons négligé les qualités fondamentales que sont la compassion, le souci des autres et la coopération. Lorsque nous ne connaissons pas quelquun ou que nous ne nous sentons pas liés à un individu ou un groupe, nous avons tendance à passer sur ses besoins. Et pourtant, le développement de la société humaine requiert lentraide de chacun.
Pour moi, je crois fermement que les individus peuvent faire la différence dans la société. Chaque individu est responsable daider davantage notre famille globale dans la bonne direction, et chacun doit assumer cette responsabilité. En tant que moine bouddhiste, jessaie de développer en moi-même la compassion, pas seulement comme pratique religieuse, mais également au niveau humain. Pour mencourager dans cette attitude altruiste, je trouve parfois le besoin de mimaginer comme un seul individu, tout seul de son côté, face à un vaste rassemblement de tous les êtres humains de lautre côté. Alors, je me pose la question: « Les intérêts de qui sont les plus importants ? ». À mes yeux, il est parfaitement clair quaussi important que je puisse me sentir, je ne suis quun seul individu, alors que les autres sont infinis en nombre et en importance...
Merci à vous.
Origine du texte: Les Amis du Tibet - Belgique