Le clonage humain, un joli cas d’école : l’affrontement entre la science et la morale

Tout le monde de la presse et des grands et petits médias s’est jeté sur l’information en provenance des USA, sur la probable réussite d’un clonage humain. Sans doute doit-on par expérience se rappeler que ce genre de mini-scandale a toujours été utilisé pour manipuler une opinion publique dont on cherche à détourner l’attention d’événements plus graves, plus inquiétants. Ainsi, l’imminence d’une nouvelle guerre contre l’Irak partage les opinions occidentales et toute diversion est pain béni : nos médias n’ont eu que l’embarras du choix entre la menace de marée noire et le clonage humain. Sur ce dernier thème, nous avons eu droit aux plus éminents et doctes avis, allant tous dans le sens d’une condamnation de l’usage de cette pratique chez les humains. La morale réprouve, la science émet les plus grandes réserves, cependant que l’Eglise catholique se faisait plus discrète, gênée qu’elle pouvait être du “clonage céleste” inclus dans le mystère de l’Annonciation et de la grossesse qui s’ensuivit.

Le cas d’école que nous voudrions évoquer concerne plutôt cet affrontement entre la science et la morale. Nous avons souvent dit que la science n’était pas intrinsèquement morale. Et nous avons vu que les découvertes scientifiques pouvaient conduire aux pires horreurs (cf. les crimes de guerre de Hiroshima et de Nagasaki) ou à des bénéfices pour l’humanité. Il faut donc toujours postuler au départ que le progrès scientifique est une chose et l’usage qui en est fait, autre chose.

Pour revenir à notre clonage, gageons que les cris d’orfraie poussés par nos maîtres à penser se voulaient une mise en garde contre les dangers d’un mode de reproduction non dénué de risques. Les nombreuses anomalies observées chez les animaux clonés obligent à n’imaginer de telles “expériences” que dans des conditions exceptionnelles et particulièrement réalisées et suivies. Mais, au-delà du débat scientifique, notre morale doit-elle réprouver cette évolution ou la considérer comme une étape, bien contestable sans doute, de l’évolution du genre humain ? Pourquoi ne pas nous être indignés de la naissance de la brebis Dolly, pourquoi avoir toléré le développement des OGM ? Il s’agissait pourtant des prémisses de ce qui risque de survenir demain pour le genre humain : clonages, manipulations génétiques, élevages d’embryons humains en batterie, tout se prépare pour la mise sur le marché d’une nouvelle humanité potentiellement calibrée sur de nouveaux standards à côté desquels nous apparaîtrons bientôt comme des minus ou des minables.

C’est là où doit se jouer notre réaction morale, au sens premier du mot : sommes-nous disposés à accepter cette évolution de l’humanité ou devons-nous nous dresser contre ce danger mortel. Au-delà des propos des hommes de science, on aimerait qu’un vrai débat citoyen permette à chacun de mesurer l’ampleur du problème et de participer à la discussion. Après tout, ce n’est pas tous les jours que se manifeste un problème à la taille du destin de l’humanité : il mérite qu’on s’y arrête, sans oublier pour autant que la guerre en Irak pose aussi un grave problème à la taille de notre avenir commun.

Pierre CORNILLOT

Pierre Cornillot est médecin, professeur de médecine et biologiste hospitalier. Il a été le doyen fondateur de la faculté de santé, médecine et biologie humaine de Bobigny (1968-1987), président de l'université Paris-Nord (1987-1992), puis a créé et dirigé l'IUP Ville et Santé sur le campus de Bobigny (1993-2001), jusqu'à sa retraite.


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