II. - Double caractère du travail présenté
par la marchandise.
Au premier abord, la marchandise nous est apparue comme quelque chose à
double face, valeur d'usage et valeur d'échange. Ensuite nous avons vu
que tous les caractères qui distinguent le travail productif de valeurs
d'usage disparaissent dès qu'il s'exprime dans la valeur proprement dite.
J'ai, le premier, mis en relief ce double caractère du travail représenté
dans la marchandise [12]. Comme l'économie politique pivote autour de ce
point, il nous faut ici entrer dans de plus amples détails. Prenons deux
marchandises, un habit, par exemple, et 10 mètres de toile ; admettons
que la première ait deux fois la valeur de la seconde, de sorte que si
10 mètres de toile = x, l'habit = 2 x. L'habit est une valeur d'usage qui
satisfait un besoin particulier. Il provient genre particulier "activité
productive, déterminée par son but, par son mode d'opération,
son objet, ses moyens et son résultat. Le travail qui se manifeste dans
l'utilité ou la valeur d'usage de son produit, nous le nommons tout simplement
travail utile. A ce point de vue, il est toujours considéré par
rapport à son rendement.
De même que l'habit et la toile sont deux choses utiles différentes,
de même le travail du tailleur, qui fait l'habit, se distingue de celui
du tisserand, qui fait de la toile. Si ces objets n'étaient pas des valeurs
d'usage de qualité diverse et, par conséquent, des produits de travaux
utiles de diverse qualité, ils ne pourraient se faire vis-à-vis
comme marchandises. L'habit ne s'échange pas contre l'habit, une valeur
d'usage contre la même valeur d'usage.
A l'ensemble des valeurs d'usage de toutes sortes correspond un ensemble de travaux
utiles également variés, distincts de genre, d'espèce, de
famille - une division sociale du travail. Sans elle pas de production de marchandises,
bien que la production des marchandises ne soit point réciproquement indispensable
à la division sociale du travail. Dans la vieille communauté indienne,
le travail est socialement divisé sans que les produits deviennent pour
cela marchandises. Ou, pour prendre un exemple plus familier, dans chaque fabrique
le travail est soumis à une division systématique ; mais cette division
ne provient pas de ce que les travailleurs échangent réciproquement
leurs produits individuels. Il n'y a que les produits de travaux privés
et indépendants les uns des autres qui se présentent comme marchandises
réciproquement échangeables.
C'est donc entendu : la valeur d'usage de chaque marchandise recèle un
travail utile spécial ou une activité productive qui répond
à un but particulier. Des valeurs d'usage ne peuvent se faire face comme
marchandises que si elles contiennent des travaux utiles de qualité différente.
Dans une société dont les produits prennent en général
la forme marchandise, c'est-à-dire dans une société où
tout producteur doit être marchand, la différence entre les genres
divers des travaux utiles qui s'exécutent indépendamment les uns
des autres pour le compte privé de producteurs libres se développe
en un système fortement ramifié, en une division sociale du travail.
Il est d'ailleurs fort indifférent à l'habit qu'il soit porté
par le tailleur ou par ses pratiques. Dans les deux cas, il sert de valeur d'usage.
De même le rapport entre l'habit et le travail qui le produit n'est pas
le moins du monde changé parce que sa fabrication constitue une profession
particulière, et qu'il devient un anneau de la division sociale du travail.
Dès que le besoin de se vêtir l'y a forcé, pendant des milliers
d'années, l'homme s'est taillé des vêtements sans qu'un seul
homme devînt pour cela un tailleur. Mais toile ou habit, n'importe quel
élément de la richesse matérielle non fourni par la nature,
a toujours dû son existence à un travail productif spécial
ayant pour but d'approprier des matières naturelles à des besoins
humains. En tant qu'il produit des valeurs d'usage, qu'il est utile, le travail,
indépendamment de toute forme de société, est la condition
indispensable de l'existence de l'homme, une nécessité éternelle,
le médiateur de la circulation matérielle entre la nature et l'homme.
Les valeurs d'usage, toile, habit, etc., c'est-à-dire les corps des marchandises,
sont des combinaisons de deux éléments, matière et travail.
Si l'on en soustrait la somme totale des divers travaux utiles qu'ils recèlent,
il reste toujours un résidu matériel, un quelque chose fourni par
la nature et qui ne doit rien à l'homme.
L'homme ne peut point procéder autrement que la nature elle-même,
c'est-à-dire il ne fait que changer la forme des matières [13].
Bien plus, dans cette uvre de simple transformation, il est encore constamment
soutenu par des forces naturelles. Le travail n'est donc pas l'unique source des
valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le
père, et la terre, la mère, comme dit William Petty.
Laissons maintenant la marchandise en tant qu'objet d'utilité et revenons
à sa valeur.
D'après notre supposition, l'habit vaut deux fois la toile. Ce n'est là
cependant qu'une différence quantitative qui ne nous intéresse pas
encore. Aussi observons-nous que si un habit est égal à deux fois
10 mètres de toile, 20 mètres de toile sont égaux à
un habit. En tant que valeurs, l'habit et la toile sont des choses de même
substance, des expressions objectives d'un travail identique. Mais la confection
des habits et le tissage sont des travaux différents. Il y a cependant
des états sociaux dans lesquels le même homme est tour à tour
tailleur et tisserand, où par conséquent ces deux espèces
de travaux sont de simples modifications du travail d'un même individu,
au lieu d'être des fonctions fixes d'individus différents, de même
que l'habit que notre tailleur fait aujourd'hui et le pantalon qu'il fera demain
ne sont que des variations de son travail individuel. On voit encore au premier
coup d'il que dans notre société capitaliste, suivant la direction
variable de la demande du travail, une portion donnée de travail humain
doit s'offrir tantôt sous la forme de confection de vêtements, tantôt
sous celle de tissage. Quel que soit le frottement causé par ces mutations
de forme du travail, elles s'exécutent quand même.
En fin de compte, toute activité productive, abstraction faite de son caractère
utile, est une dépense de force humaine. La confection des vêtements
et le tissage, malgré leur différence, sont tous deux une dépense
productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de la main de l'homme, et en ce
sens du travail humain au même titre. La force, humaine de travail, dont
le mouvement ne fait que changer de forme dans les diverses activités productives,
doit assurément être plus ou moins développée pour
pouvoir être dépensée sous telle ou telle forme. Mais la valeur
des marchandises représente purement et simplement le travail de l'homme,
une dépense de force humaine en général. Or, de même
que dans la société civile un général ou un banquier
joue un grand rôle, tandis que l'homme pur et simple fait triste figure
[14], de même en est-il du travail humain. C'est une dépense de la
force simple que tout homme ordinaire, sans développement spécial,
possède dans l'organisme de son corps. Le travail simple moyen change,
il est vrai, de caractère dans différents pays et suivant les époques
; mais il est toujours déterminé dans une société
donnée. Le travail complexe (skilled labour, travail qualifié) n'est
qu'une puissance du travail simple, ou plutôt n'est que le travail simple
multiplié, de sorte qu'une quantité donnée de travail complexe
correspond à une quantité plus grande de travail simple. L'expérience
montre que cette réduction se fait constamment. Lors même qu'une
marchandise est le produit du travail le plus complexe, sa valeur la ramène,
dans une proportion quelconque, au produit d'un travail simple, dont elle ne représente
par conséquent qu'une quantité déterminée [15]. Les
proportions diverses, suivant lesquelles différentes espèces de
travail sont réduites au travail simple comme à leur unité
de mesure, s'établissent dans la société à l'insu
des producteurs et leur paraissent des conventions traditionnelles. Il s'ensuit
que, dans l'analyse de la valeur, on doit traiter chaque variété
de force de travail comme une force de travail simple.
De même donc que dans les valeurs toile et habit la différence de
leurs valeurs d'usage est éliminée, de même, disparaît
dans le travail que ces valeurs représentent la différence de ses
formes utiles taille de vêtements et tissage. De même que les valeurs
d'usage toile et habit sont des combinaisons d'activités productives spéciales
avec le fil et le drap, tandis que les valeurs de ces choses sont de pures cristallisations
d'un travail identique, de même, les travaux fixés dans ces valeurs
n'ont plus de rapport productif avec le fil et le drap, mais expriment simplement
une dépense de la même force humaine. Le tissage et la taille forment
la toile et l'habit, précisément parce qu'ils ont des qualités
différentes ; mais ils n'en forment les valeurs que par leur qualité
commune de travail humain.
L'habit et la toile ne sont pas seulement des valeurs en général
mais des valeurs d'une grandeur déterminée ; et, d'après
notre supposition, l'habit vaut deux fois autant que 10 mètres de toile.
D'où vient cette différence ? De ce que la toile contient moitié
moins de travail que l'habit, de sorte que pour la production de ce dernier la
force de travail doit être dépensée pendant le double du temps
qu'exige la production de la première.
Si donc, quant à la valeur d'usage, le travail contenu dans la marchandise
ne vaut que qualitativement, par rapport à la grandeur de la valeur, à
ne compte que quantitativement. Là, il s'agit de savoir comment le travail
se fait et ce qu'il produit ; ici, combien de temps il dure. Comme la grandeur
de valeur d'une marchandise ne représente que le quantum de travail contenu
en elle, il s'ensuit que toutes les marchandises, dans une certaine proportion,
doivent être des valeurs égales.
La force productive de tous les travaux utiles qu'exige la confection d'un habit
reste-t-elle constante, la quantité de la valeur des habits augmente avec
leur nombre. Si un habit représente x journées de travail, deux
habits représentent 2x, et ainsi de suite. Mais, admettons que la durée
du travail nécessaire à la production d'un habit augmente ou diminue
de moitié ; dans le premier cas un habit a autant de valeur qu'en avaient
deux auparavant, dans le second deux habits n'ont pas plus de valeur que n'en
avait précédemment un seul, bien que, dans les deux cas, l'habit
rende après comme avant les mêmes services et que le travail utile
dont il provient soit toujours de même qualité. Mais le quantum de
travail dépensé dans sa production n'est pas resté le même.
Une quantité plus considérable de valeurs d'usage forme évidemment
une plus grande richesse matérielle ; avec deux habits on peut habiller
deux hommes, avec un habit on n'en peut habiller qu'un, seul, et ainsi de suite.
Cependant, à une masse croissante de la richesse matérielle peut
correspondre un décroissement simultané de sa valeur. Ce mouvement
contradictoire provient du double caractère du travail. L'efficacité,
dans un temps donné, d'un travail utile dépend de sa force productive.
Le travail utile devient donc une source plus ou moins abondante de produits en
raison directe de l'accroissement ou de la diminution de sa force productive.
Par contre, une variation de cette dernière force n'atteint jamais directement
le travail représenté dans la valeur. Comme la force productive
appartient au travail concret et utile, elle ne saurait plus toucher le travail
dès qu'on fait abstraction de sa forme utile. Quelles que soient les variations
de sa force productive, le même travail, fonctionnant durant le même
temps, se fixe toujours dans la même valeur. Mais il fournit dans un temps
déterminé plus de valeurs d'usage, si sa force productive augmente,
moins, si elle diminue. Tout changement dans la force productive, qui augmente
la fécondité du travail et par conséquent la masse des valeurs
d'usage livrées par lui, diminue la valeur de cette masse ainsi augmentée,
s'il raccourcit le temps total de travail nécessaire à sa production,
et il en est de même inversement.
Il résulte de ce qui précède que s'il n'y a pas, à
proprement parler, deux sortes de travail dans la marchandise, cependant le même
travail y est opposé à lui-même, suivant qu'on le rapporte
à la valeur d'usage de la marchandise comme à son produit, ou à
la valeur de cette marchandise comme à sa pure expression objective. Tout
travail est d'un côté dépense, dans le sens physiologique,
de force humaine, et, à ce titre de travail humain égal, il forme
la valeur des marchandises. De l'autre côté, tout travail est dépense
de la force humaine sous telle ou telle forme productive, déterminée
par un but particulier, et à ce titre de travail concret et utile, il produit
des valeurs d'usage ou utilités. De même que la marchandise doit
avant tout être une utilité pour être une valeur, de même,
le travail doit être avant tout utile, pour être censé dépense
de force humaine, travail humain, dans le sens abstrait du mot [16].
La substance de la valeur et la grandeur de valeur sont maintenant déterminées.
Reste à analyser la forme de la valeur.
Notes
[12] K. MARX, Contribution..., op. cit., p. 12, 13 et suivantes.
[13] " Tous les phénomènes de l'univers, qu'ils émanent
de l'homme ou des lois générales de la nature, ne nous donnent pas
l'idée de création réelle, mais seulement d'une modification
de la matière. Réunir et séparer - voilà les seuls
éléments que l'esprit humain saisisse en analysant l'idée
de la reproduction. C'est aussi bien une reproduction de valeur (valeur d'usage,
bien qu'ici Verri, dans sa polémique contre les physiocrates, ne sache
pas lui-même de quelle sorte de valeur il parle) et de richesse, que la
terre, l'air et l'eau se transforment en grain, ou que la main de l'homme convertisse
la glutine d'un insecte en soie, ou lorsque des pièces de métal
s'organisent par un arrangement de leurs atomes. " (Pietro VERRI, Meditazioni
sulla Economia politica, imprimé pour la première fois en 1773,
Edition des économistes italiens de Custodi, Parte moderna, 1804, t. xv,
p. 21-22.)
[14] Comparez HEGEL, Philosophie du droit, Berlin 1840, p. 250, § 190.
[15] Le lecteur doit remarquer qu'il ne s'agit pas ici du salaire ou de la valeur
que l'ouvrier reçoit pour une journée de travail, mais de la valeur
de la marchandise dans laquelle se réalise cette journée de travail.
Aussi bien la catégorie du salaire n'existe pas encore au point où
nous en sommes de notre exposition.
[16] Pour démontrer que " le travail ... est la seule mesure réelle
et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux
à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises
", A. Smith dit : " Des quantités égales de travail doivent
nécessairement, dans tous les temps et dans tous les lieux, être
d'une valeur égale pour celui qui travaille. Dans son état habituel
de santé, de force et d'activité, et d'après le degré
ordinaire d'habileté ou de dextérité qu'il peut avoir, il
faut toujours qu'il donne la même portion de son repos, de sa liberté,
de son bonheur. " (Wealth of nations, l. 1, ch. v.) D'un côté,
A. Smith confond ici (ce qu'il ne fait pas toujours) la détermination de
la valeur de la marchandise par le quantum de travail dépensé dans
sa production, avec la détermination de sa valeur par la valeur du travail,
et cherche, par conséquent, a prouver que d'égales quantités
de travail ont toujours la même valeur. D'un autre côté, il
pressent, il est vrai, que tout travail n'est qu'une dépense de force humaine
de travail, en tant qu'il se représente dans la valeur de la marchandise;
mais il comprend cette dépense exclusivement comme abnégation, comme
sacrifice de repos, de liberté et de bonheur, et non, en même temps,
comme affirmation normale de la vie. Il est vrai aussi qu'il a en vue le travailleur
salarié moderne. Un des prédécesseurs de A. Smith, cité
déjà par nous, dit avec beaucoup plus de justesse : " Un homme
s'est occupé pendant une semaine à fournir une chose nécessaire
à la vie... et celui qui lui en donne une autre en échange ne peut
pas mieux estimer ce qui en est l'équivalent qu'en calculant ce que lui
a coûté exactement le même travail et le même temps.
Ce n'est en effet que l'échange du travail d'un homme dans une chose durant
un certain temps contre le travail d'un autre homme dans une autre chose durant
le même temps. " (Some Thoughts on the interest of money in general,
etc., p. 39.) [Note à la deuxième édition]
La langue anglaise a l'avantage d'avoir deux mots différents pour ces différents
aspects du travail. Le travail qui crée des valeurs d'usage et qui est
déterminé qualitativement s'appelle work, par opposition à
labour; le travail qui crée de la valeur et qui n'est mesuré que
quantitativement s'appelle labour, par opposition à work. Voyez la note
de la traduction anglaise, p. 14. (F. E.) [Note d'Engels à la quatrième
édition]