Jaurès, Jean (1859-1914)

Ressources sur internet : http://clioweb.free.fr/jaures/jaures.htm

http://www.mairie-albi.fr/arthisto/gens/jaures.html

Origine Enfance

UNE FAMILLE BOURGEOISE ENRACINEE DANS LE TARN

"Jaurès était un rural, par son ascendance, par son atavisme, par ses goûts. Fortement marqué du terroir albigeois, il était paysan jusqu'au tréfonds de son être [...]. Son enfance rustique le marqua pour toujours ; "Un paysan de génie" a-t-on dit, et qui vivait dans une sorte de communion d'esprit avec les forces intimes de la terre..." Lucien Naves, l'Humanité (19 avril 1964).

"Il y a des heures où nous éprouvons à fouler la terre une joie tranquille et profonde comme la terre elle-même. Si nous l'enveloppions seulement d'un regard, elle ne serait pas à nous ; mais nous pouvons nous coucher en son sein et nous faire porter par elle, et sentir je ne sais quelles palpitations profondes qui répondent à celles de notre coeur. Que de fois en cheminant dans les sentiers, à travers champs, je me suis dit tout à coup que j'étais à elle et qu'elle était à moi". [...] J. Jaurès, De la réalité du monde sensible (1891).

JEAN JAURES ET SES PROCHES

Après de brillantes études au collège de Castres et à l'Ecole navale, il participe, en 1886 aux essais du premier sous-marin "Le Gymnote". Capitaine de Frégate, il sauve en 1903 les marins abandonnés en Afrique par l'industriel Jacques Lebaudy qui s'était proclamé "Empereur du Sahara".
Capitaine de Vaisseau, mis en cause en 1911 lors de l'explosion du cuirassé Liberté en rade de Toulon, il est acquitté à l'unanimité par le conseil de guerre.
Pendant la guerre 1914-1918, Préfet maritime de Cherbourg, il reçoit, à ce titre, du Président des Etats-Unis, la "Distinguished Service Medal". Vice Amiral, Député de Paris, grand officier de la légion d'honneur, il repose au cimetière de Castres près de sa mère.

"Contrairement à l'opinion qu'on se fait habituellement de lui, Jaurès était d'une sensibilité très contenue et susceptible. C'était un homme qui avait été déçu dans ses premières affections, et qui ne se confiait plus : il s'extériorisait, c'est différent. Ses camarades d'école, puis de parti, l'avaient ridiculisé à cause de ses maladresses, de son air empoté, de sa bonté naïve. Le fond de son caractère, c'était la bonté. Il ne croyait pas à la perversité des hommes, il voyait les hommes tels qu'ils les aurait voulus. Dans son propre foyer, il était peu compris. Le résultat, c'est qu'il se parlait à lui-même, il s'extériorisait par des discours. Je l'ai entendu parler, étendu dans l'herbe, à Bessoulet, parlant aux étoiles. C'était magnifique, à en pleurer".
Souvenirs de Lucien Bilange, Secrétaire particulier de Jaurès de 1899 à 1905.

UNE ENFANCE DANS LA CAMPAGNE CASTRAISE

"Nous cheminions sur un plateau découvert, bordé à notre gauche par de petits coteaux arrondis qui s'enchaînent les uns aux autres par des prairies en forme de ravins..." J. Jaurès. La Dépêche (15 octobre 1890).

Jaurès, son frère, son père et sa mère à la Fédial.

"Tu devines à peu près, mon cher ami, l'emploi de ma journée. Je me lève sur les 7 heures, je hume l'air frais, je fais le tour de mes terres, et, à 9 heures, je me mets à table sur la terrasse, à l'ombre de deux acacias ; je reste sur la terrasse à causer avec Papa et Maman, ou je vais faire, chez un de nos voisins, une partie de billard... Nous soupons quelquefois dans l'aire, pendant qu'on vanne, pour surveiller le grain. Après le dîner, le plus souvent, nous nous asseyons en famille devant la porte ; et, à peine le soleil est-il couché, que des milliers de grillons font comme nous : ils montent de leur trou et se mettent sur leur porte, pour prendre le frais". J. Jaurès. Lettre à Charles Salomon, La Fédial (23 août 1880).

UN COLLEGIEN D'EXCEPTION

Jaurès salue le préfet du Tarn : son premier discours (Mai 1876)

"Monsieur le Préfet, laissant aux fonctionnaires supérieurs de l'Université le soin de mesurer nos progrès scientifiques ou littéraires, vous avez voulu par votre présence dans cette enceinte, où tous nous vous accueillons avec respect, nous donner un gage de la sollicitude profonde du gouvernement que vous représentez pour l'éducation morale de la jeunesse française. Sans cette éducation, en effet, celui-ci serait impuissant à raffermir l'édifice ébranlé naguère, de notre grandeur nationale.
Chargé d'assurer le respect de nos institutions, il ne peut accomplir son oeuvre si, sous un autre régime où il n'y a pas d'autorité souveraine et reconnue que celle de la loi, on n'enseigne à la génération nouvelle le culte et, suivant l'expression antique, la pudeur de la loi. En vain travaillerait-il à la restauration de notre gloire, de notre puissance écroulée ! Sans l'éducation morale, il ne peut susciter l'obéissance éclairée, volontaire, ayant pour principe l'amour du pays et des institutions qui le régissent, et seule capable d'assurer nos destinées futures. Aussi le pouvoir veut-il, et vous avez tenu à nous le prouver par votre présence, qu'on prépare la jeunesse française à obéir non parce qu'il le faut mais parce qu'elle le doit, dans l'intérêt de la France ; et à aimer la discipline qui, subie, dégrade l'homme, et librement acceptée le relève. Il veut que nos âmes façonnées aux vertus publiques et comme forgées par les leçons de nos maîtres sortent de leurs mains toutes faites pour la patrie.
Aussi, Monsieur le Préfet, en réponse à votre visite qui est un honneur pour nous et un appel à notre bonne volonté, je vous le promets au nom de mes condisciples dont je suis l'interprète, nous travaillerons plus tard à servir notre pays comme nous travaillons aujourd'hui à nous rendre digne de le servir." J. Jaurès.

PALMARES DU COLLEGE DE CASTRES : LES SUCCES SCOLAIRES DE JAURES.

Année scolaire 1869-70 - Classes élémentaires - 1er prix d'excellence : version latine, thème latin, thème grec, 2ème prix de français ; 2ème accessit d'histoire et géographie.

Année scolaire 1871-72 - Classe de quatrième - 1er prix d'excellence : version grecque, thème latin, français, histoire et géographie, thème grec, version latine, histoire naturelle, calcul, allemand - Tous les premiers prix.

Année scolaire 1873 - Classe de Troisième - 1er prix de tableau d'honneur, d'excellence, d'examens semestriels, composition française, version latine, version grecque, histoire, mathématiques ; 1er accessit de récitation.

Année scolaire 1874 - Classe de Deuxième - 2ème prix d'instruction religieuse ; 1er prix d'excellence : composition française, narration latine, version latine, version grecque, vers latin, thème grec, histoire, mathématiques, histoire naturelle, récitation, allemand. - Tous les premiers prix.

Année scolaire 1875 - Rhétorique - 1er prix d'instruction religieuse ; prix d'excellence : discours latin, discours français, version latine, vers latin, version grecque ; 2ème accessit d'histoire et géographie ; 1er accessit de mathématiques ; 1er prix d'alllemand, de philosophie ; 1er prix d'excellence : dissertation française, dissertation latine, mathématiques, physique et histoire naturelle ; 1er accessit d'allemand.

Concours académique entre tous les lycées et colléges de l'Académie.
Classe de Quatrième : 2ème accessit d'allemand.
Classe de Troisième : 3ème accessit de version grecque.
Classe de Deuxième : 1er prix d'honneur, disours latin ; 7ème accessit d'histoire, philosophie ; 1er prix de dissertation française.

Concours général entre tous les lycées et collèges de France. - 2ème prix de discours latin ; 2ème accessit de dissertation française (philosophie).

UN BRILLANT NORMALIEN

"Je me souviens qu'il y a une trentaine d'années, arrivé fort jeune à Paris, je fus saisi un soir d'hiver, dans la ville immense, d'une sorte d'épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et les milliers d'hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tout lien. Et je me demandais avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l'inégale répartition des biens et des maux, comment l'énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution. Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais : par quel prodige ces milliers d'individus souffrants et dépouillés subissent-ils tout ce qui est ? Je ne voyais pas bien : la chaîne était au coeur, mais une chaîne dont le coeur lui-même ne sentait pas le fardeau ; la pensée était liée, mais d'un lien qu'elle-même ne connaissait pas. La vie avait empreint ses formes dans les esprits, l'habitude les y avait fixées ; le système social avait façonné ces hommes, il était en eux, il était, en quelques façon, devenu leur substance même, et ils ne se révoltaient pas contre la réalité, parce qu'ils se confondaient avec elle. Cet homme qui passait en grelottant aurait jugé sans doute moins insensé et moins difficile de prendre dans ses deux mains toutes les pierres du grand Paris pour se construire une maison nouvelle, que de refondre le système social, énorme, accablant et protecteur, où il avait, en quelque coin, son gîte d'habitude et de misère".


J. Jaurès, L'Armée Nouvelle (1910).

Jean Jaurès professeur-stagiaire au Lycée Condorcet au printemps 1880

"Il arriva un matin et sa vue inspira un grand étonnement aux jeunes élégants de la rue Caumartin. Il était petit, trapu, déjà légèrement bedonnant, les cheveux hirsutes, la longue barbe en fleuve. Sa mise était négligée ; il apparaissait clairement, qu'à l'encontre de beaucoup de ses auditeurs, lui, ne s'était jamais livré à des réflexions vestimentaires. Il y avait en lui quelque chose de robuste et de rustique qui indiquait clairement une proche origine paysanne. Certes, il n'était pas Parisien pour un sou et les augures de la classe prédisaient, à voix basse, qu'il allait faire un four notoire.
Et voici qu'il se mit à parler, très simple, très à son aise, sans avoir l'air de se douter qu'il faisait un début et que cinquante paires d'yeux investigateurs et malins étaient braqués sur lui. Il se mit à parler et, instantanément, ce fut un éblouissement. C'était un torrent qui déversait devant nous, sur nous, ses flots pressés et étincelants. Il n'y eut plus en face de nous un petit homme, gros, ventru, hirsute, au veston usé, à la cravate lâche, il n'y avait qu'un verbe qui nous entraînait, nous emportait, nous illuminait."

Témoignage de Victor Basch, Floréal (31 Juillet 1920).

Carrière 1881 - 1885

JEUNE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE A ALBI ET A TOULOUSE

Extrait du discours de Jaurès pour la distribution des prix au lycée d'Albi
(31 juillet 1888).

"Avec son beau ciel, ses maisons de briques, ses jardins en terrasse et ses beaux ponts, avec sa place centrale bien exposée au soleil et qui rapproche tous les citoyens sous un tiède rayon d'hiver, avec sa cathédrale puissante, au pied de laquelle fleurit le baldaquin, avec ses coteaux crayeux qui la bordent au Nord et qui ressemblent aux collines du Latium, on dirait une ville italienne, faite surtout pour le culte de l'art et d'une sereine philosophie.
Il n'est rien de plus beau quand vers le soir on entre par le pont, que ces quais silencieux qui montent vers la cathédrale. [...]

Il y a entre sa couleur de brique et les rayons jaunissants ou pourpres du soir de merveilleuses harmonies. L'édifice semble s'incorporer la lumière, qui revêt sa majesté pesante de légèreté et de douceur".

J. Jaurès.

"Les bonnes et belles actions, les sentiments élevés et purs sont, en un sens, l'honneur et le patrimoine commun de l'humanité ; pour moi, je vous l'avoue, il me semble que je suis plus riche quand j'ai trouvé un honnête homme de plus ; et je ne comprends pas que le trésor des vertus humaines ne nous soit pas le plus cher et le plus sacré".

J. Jaurès, Discours prononcé à la
Distribution des prix au lycée d' Albi (août 1883).

"Le passé d'une nation ne reste pas improductif : il est comme la couche profonde d'une terre labourable ; et les moissons nouvelles sont nourries à la fois par le soleil du jour et par les réserves anciennes du sol".

Jean Jaurès, Conférence prononcée à Albi pour l'Alliance Française (1884).
1885

LE PLUS JEUNE DEPUTE DE France


"En 1885 on vit arriver à la Chambre un petit homme, une épaule plus courte que l'autre, mal nettoyé, la chevelure et la barbe d'un jaune aussi peu défini que le pelage du cheval de d'Artagnan, clopinant, inquiet, furetant partout, fouinant dans tous les groupes, l'oeil quêteur, se fermant devant tout regard direct par un tic convulsif : on sut qu'il s'appelait Jaurès".

Yves Guyot, La Comédie socialiste (1897).

[...] "Je commettais une erreur grave. Je croyais que la majorité républicaine au milieu de laquelle je siégeais et avec laquelle j'avais été élu pouvait, par le même chemin de pensée, aller de la République au socialisme. Il me semblait que par une évolution intérieure et logique toute la République gouvernementale devait tendre vers l'idée d'égalité sociale, vers l'organisation fraternelle du travail et de la propriété. Cette illusion a duré, toujours décroissante, de 1885 à 1888. Mais chaque jour, la vanité des intrigues parlementaires, les scandales qui éclataient sous nos pas et nous révélaient le pouvoir caché et souverain de la finance, le mouvement de recul dont le ministère Rouvier fut la marque, tout m'apprenait qu'il s'était constitué dans la République une oligarchie bourgeoise. [...] Et je vis bien qu'il s'agissait au fond d'une lutte entre la classe qui détenait tout et la classe dépouillée de tout". [...]


J. Jaurès (11 septembre 1897).

1885 - 1889

JAURES EVOLUE VERS LA GAUCHE


Extrait d'une lettre d'un patron républicain de Mazamet au Sénateur Barbey (avril 1887)

"Je vois avec peine Mr Jaurès prendre une couleur bien vive".

Jaurès explique pourquoi, lors de la constitution du ministère Rouvier (31 mai 1887) il s'est séparé des autres élus républicains du Tarn.

"L'heure de l'équivoque est passée : entre le libéralisme timide et la démocratie agissante, il faut choisir ; la nuée qui enveloppait et confondait tout se déchire et nous ne pourrions plus, sans mentir aux autres et à nous-mêmes, nous dérober à des explications catégoriques ; pour moi, j'ai cru qu'il était nécessaire, dès la première heure, de prendre nettement position.
Nous habitions et nous défendions, contre l'ennemi, un édifice de concorde républicaine ; ébranlé trop tôt par des mains imprudentes, il va crouler. Par quelle porte en sortirons-nous ? Par la porte du passé ou par la porte de l'avenir ? Du côté du couchant ou du côté du levant ? Je sors du côté de l'avenir encore incertain, du côté du levant encore mal éclairé ; je veux saluer, dès qu'elles commenceront à poindre au bas du ciel, plus belles toutes deux que l'étoile du matin, la Fraternité et la Justice".


J. Jaurès, "Le nouveau Cabinet",
La Dépêche (4 juin 1887).


UNE DES GRANDES SIGNATURES DE LA DEPECHE

Jaurès critique littéraire : "Le Liseur", signature anonyme.


"Je ne crois pas que jamais la pleine liberté du rêve, échappant soudain à tous les artifices de la conduite humaine, ait été traduite avec plus de puissance. Il faut lire "Le Bateau ivre" : vous retrouverez un moment cette étrange sensation "d'illimité" que nous avons parfois aux heures de première jeunesse".


(5 décembre 1895)

EVOLUTION DU TIRAGE DE "LA DEPECHE"


1887 80 000
1900 135 000
1914 292 500

JUILLET 1890 - JANVIER 1893

JAURES ADJOINT AU MAIRE DE TOULOUSE

Lettre de Jaurès au recteur Perroud

Paris, 30 septembre 1889


Monsieur le Recteur,

Je vous remercie de vos bonnes paroles, elles me font du bien.

La circonscription a donné à la République plus de voix que jamais, mais pas assez encore.

Je n'ai pu voir encore M. Liard, il est à la campagne ; je voudrais beaucoup rentrer à Toulouse et votre bienveillance pour moi est une de mes raisons.

On trouvera peut-être que la philosophie est déjà chargée à la Faculté, mais quand je redemande simplement mon ancien poste après avoir lutté comme je l'ai fait et avancé mes thèses, ce n'est pas trop.

Dès que j'aurai vu M. Liard, je vous écrirai.

Nous avons depuis huit jours une fillette qui me fait bien plaisir ; sa mère va bien aussi.

Croyez à mon respectueux dévouement.


J. Jaurès.

JEAN JAURES

Pour le Peuple, il combat sans trêve,
Journaliste épris d'idéal
Sa voix éloquente s'élève
Contre notre état social


Plus de misère, plus de grève !
Qu'il soit citadin ou rural,
Celui que le travail élève
De son maître sera l'égal.


On dit : "Au poète en un songe,
Apparut, sublime mensonge,
Le bonheur de l'humanité".


Railleurs ! Que le siècle s'achève !
Par la République ce rêve
Deviendra la réalité

Alfred DELCAMBE,
Le Midi Républicain
(10 août 1890).

1904

LA CREATION DE L'HUMANITE, QUOTIDIEN SOCIALISTE


"Il ne faut pas s'émouvoir outre mesure des notes des journaux. Je ne connais pas celle du Gil Blas. Elle n'est qu'à moitié exacte. Il est vrai que j'ai demandé à Rouanet de faire l'éditorial - et il le fera, vous n'en doutez point, en socialiste, dans le même esprit que nous. C'est-à-dire très conciliant. Tout le reste est pure fantasmagorie. Le journal sera authentiquement et activement socialiste et il cherchera à faire la conciliation à gauche. J'ai demandé un article à Allemane qui a accepté. J'en demanderai aux principaux militants des organisations ouvrières".


J. Jaurès, lettre à Jean Longuet
(14 mars 1904).

"Faisant allusion aux titres universitaires des premiers rédacteurs de L'Humanité [...] un ironique confrère proposa un certain jour de l'appeler, de préférence, "Les Humanités". Jaurès sentit l'ironie mais en fut enchanté, car il y voulut voir un hommage rendu au soin qu'il exigeait qu'on apportât à la rédaction de son journal. Une faute vulgaire l'humiliait, un solécisme qu'il découvrait dans un article insignifiant le faisait bondir sur le téléphone pour m'"attraper" sévèrement. Pendant les cinq années que je fus son secrétaire de rédaction, je vécus avec le souci constant d'éviter les reproches de cet ordre".


Victor Snell, Secrétaire de rédaction de l' Humanité de 1907 à 1912,
l'ami du Lettré (1925).


Jaurès Socialiste et idée


1885 - 1889

JAURES EVOLUE VERS LA GAUCHE


Extrait d'une lettre d'un patron républicain de Mazamet au Sénateur Barbey (avril 1887)

"Je vois avec peine Mr Jaurès prendre une couleur bien vive".

Jaurès explique pourquoi, lors de la constitution du ministère Rouvier (31 mai 1887) il s'est séparé des autres élus républicains du Tarn.

"L'heure de l'équivoque est passée : entre le libéralisme timide et la démocratie agissante, il faut choisir ; la nuée qui enveloppait et confondait tout se déchire et nous ne pourrions plus, sans mentir aux autres et à nous-mêmes, nous dérober à des explications catégoriques ; pour moi, j'ai cru qu'il était nécessaire, dès la première heure, de prendre nettement position.
Nous habitions et nous défendions, contre l'ennemi, un édifice de concorde républicaine ; ébranlé trop tôt par des mains imprudentes, il va crouler. Par quelle porte en sortirons-nous ? Par la porte du passé ou par la porte de l'avenir ? Du côté du couchant ou du côté du levant ? Je sors du côté de l'avenir encore incertain, du côté du levant encore mal éclairé ; je veux saluer, dès qu'elles commenceront à poindre au bas du ciel, plus belles toutes deux que l'étoile du matin, la Fraternité et la Justice".


J. Jaurès, "Le nouveau Cabinet",
La Dépêche (4 juin 1887).


1890 - 1893

JAURES DEVIENT SOCIALISTE :

LE DEBAT INTELLECTUEL

Gustave Rouanet pressent le socialisme de Jaurès


"Bravo ! Monsieur. Voilà de la bonne et saine politique économique. Mais savez-vous que vous frisez terriblement le socialisme, et que si vous faisiez un pas de plus dans cette voie, vous tomberiez, sautant à pieds joints par dessus l'extrême-gauche, en plein parti socialiste... Si ces mesures de "justice sociale" dont vous parlez doivent, dans votre pensée, être des mesures réparatrices en faveur du travail jusqu'à ce jour exploité, sur quelque banc que vous siégez, soyez le bienvenu dans Elseneur ! Vous êtes des nôtres !"


Revue socialiste (Avril 1887).

TOULOUSE, UNE DES CAPITALES DE LA VIE POLITIQUE FRANÇAISE

ANNEE 1892

23 JANVIER : Réunion avec P. LAFARGUE
(salle Léotard : environ 1500 personnes).
5 FEVRIER : Jaurès soutient sa thèse latine,
"DE PRIMIS SOCIALISMI GERMANICI LINEAMENTIS"
6 FEVRIER : Réunion avec le PERE GAYRAUD.
12 MARS : Jaurès soutient sa thèse principale.
"DE LA REALITE DU MONDE SENSIBLE"
25 MARS : Réunion avec ALBERT DE MUN (au pré Catelan : environ 3000 personnes).
27 MARS : Réunion avec J. GUESDE (au pré Catelan : environ 2500 personnes).
2 AVRIL : Conférence de J. GUESDE.
9 AVRIL : Réunion avec CHAUVIERE (environ 2000 personnes).
10 AVRIL : Nouvelle conférence de J. GUESDE.
MAI 1892 : ELECTIONS MUNICIPALES .
TRIOMPHE DES RADICAUX.
JAURES REELU.
17 JUILLET : Inauguration de la nouvelle Bourse du Travail de Toulouse.
Discours de Jaurès, sollicité par les ouvriers.
14 SEPTEMBRE : Conférence de Jaurès, Calvinhac et Leygues (au Théâtre du Capitole : environ 2000 personnes).
1890 - 1893

JAURES DEVIENT SOCIALISTE :
AUX COTES DES MILITANTS OUVRIERS TOULOUSAINS


Jaurès évoque Charles de Fitte au lendemain de sa mort.


"(...) Je suis désolé de n'avoir pu suivre son cercueil. J'aurais tenu à dire quelle perte fait en lui la démocratie socialiste de Toulouse. Il avait une merveilleuse spontanéité, la décision prompte, l'élan et la vivacité de l'esprit et le pittoresque de la parole et de la pensée qui, dans notre Midi, eut beaucoup servi à la propagation de nos idées. Surtout (et c'est par-là que son exemple peut être proposé) il vivait depuis quelque temps d'une vie intérieure, d'une vie de pensée toujours plus absorbante et plus ardente" (...).


Lettre de Jaurès à Heuillet, un typographe
de La Dépêche, Paris
(26 avril 1893).


"LE SOCIALISME EST L'APPROFONDISSEMENT DE LA REPUBLIQUE ..."


"C'est parce que le socialisme proclame que la république politique doit aboutir à la république sociale, c'est parce qu'il veut que la république soit affirmée dans l'atelier comme elle est affirmée ici ; c'est parce qu'il veut que la nation soit souveraine dans l'ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif comme elle est souveraine dans l'ordre politique, c'est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain".


J. Jaurès, Chambre des Députés (21 novembre 1893).

"Aucun homme n'a le droit de s'instituer ainsi le juge des autres hommes et de porter contre ses semblables une sentence de mort".

J.Jaurès, La Dépêche (20 février 1894).

"De cette passion de l'humanité quelque chose sortira qui sera plus grand que l'humanité elle-même, et de l'ardente nuée humaine jaillira un éclair divin". [...]
Mais pour qu'aucun individu ne soit à la merci d'une force extérieure, pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d'action. Il faut donner à tous le plus de science possible et le plus de pensée, afin qu'affranchis des superstitions héréditaires et des passivités traditionnelles, ils marchent fièrement sous le soleil. Il faut donner à tous une égale part de droit politique, afin que dans la Cité aucun homme ne soit l'ombre d'un autre homme, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l'ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l'individu humain retrouve sa liberté". [...]


J. Jaurès, Socialisme et liberté, Revue
de Paris (décembre 1898)

QUI SONT LES SOCIALISTES ?

Le congrès de LONDRES de l'Internationale (1896) définit les conditions d'admission au prochain congrès :


- Les représentants des groupements qui poursuivent la substitution de la propriété et de la production socialiste à la propriété et à la production capitaliste, et qui considèrent l'action législative et parlementaire comme l'un des moyens nécessaires pour arriver à ce but.


- Les organisations purement corporatives qui, bien que ne faisant pas de politique militante, déclarent reconnaître la nécessité de l'action législative et parlementaire. Par conséquent, les anarchistes sont exclus.


"Si nous allons vers l'égalité et la justice, ce n'est pas aux dépens de la liberté : nous ne voulons pas enfermer les hommes dans des compartiments étroits, numérotés par la force publique. Nous ne sommes pas séduits par un idéal de réglementation tracassière et étouffante. Nous aussi nous avons une âme libre ; nous aussi nous sentons en nous l'impatience de toute contrainte extérieure ! et si, dans l'ordre social rêvé par nous, nous ne rencontrions pas d'emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté, si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer même sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions vers la société actuelle. [...] Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale ; plutôt l'anarchie que le despotisme quel qu'il soit ! Mais encore une fois, quand on s'imagine que nous voulons créer un fonctionnarisme étouffant, on projette sur la société future l'ombre de la société actuelle. La justice est pour nous inséparable de la liberté".


J. Jaurès, La Revue Socialiste (avril 1895).

1905

NAISSANCE DU PARTI SOCIALISTE UNIFIE
(SECTION FRANCAISE DE L'INTERNATIONALE OUVRIERE)

LA DIFFICILE UNITE SOCIALISTE : 1879 - 1905.

L'EMIETTEMENT DU SOCIALISME : 1871 - 1890

1879 : Congrès de Marseille : Fondation de la Fédération des travailleurs socialistes de France
1880 : Congrès du Havre > départ des mutuellistes
1881 : Congrès de Reims > départ des anarchistes
1882 : Congrès de Roanne > départ des guesdistes qui fondent le Parti Ouvrier Français (P.O.F.)
Il reste la Fédération des Travailleurs Socialistes : F.T.S. (Broussistes)
1890 : Congrès de Châtellerault > départ des Allemanistes qui fondent le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (P.O.S.R.)
Depuis 1881 les Blanquistes sont à part dans le "Comité Révolutionnaire Central" (C.R.C.) qui devient "Parti Socialiste Révolutionnaire"
( P.S.R.) en 1898.

VERS LA PREMIERE UNITE SOCIALISTE : 1893 - 1899

Le rôle unificateur du groupe parlementaire :
1893 : 50 Députés
1896 : Programme de Saint-Mandé
La poursuite du morcellement :
1893 : Le P.O.S.R. reste à l'écart du Groupe
1896 : L'alliance Communiste se sépare du P.O.S.R.
1899 : Naissance de la Confédération des Socialistes Indépendants
Le rôle unificateur du Dreyfusisme
Juin 1898 : Punch du Tivoli-Vaux-Hall
Octobre 1898 : Comité de vigilance socialiste
Janvier 1899 : Comité d'entente socialiste
Décembre 1899 : (Congrès de Japy) "Comité général" des organisations socialistes


LE NOUVEL EFFRITEMENT : 1900 - 1904

Septembre 1900 : Congrès de Wagram - départ du P.O.F.
Mai 1901 : Congrès de Lyon - départ du P.S.R.


CET EFFRITEMENT EST LIMITE

Mai 1902 : Congrès de Tours : Création du Parti Socialiste Français (P.S.F.) regroupant : les Socialistes indépendants, la Fédération des Travailleurs Socialistes, les fédérations autonomes.
Septembre 1902 : Congrès de Commentry : Création du Parti Socialiste de France (P.S. de F.) regroupant :
Le Parti Ouvrier Français, le Parti Socialiste Révolutionnaire,
l'Alliance communiste.
Le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire reste à l'écart


VERS LA SECONDE UNITE

Août 1904 : Appel du Congrès de l'Internationale Socialiste (Amsterdam)
Décembre 1904 : Commission d'unification
Avril 1905 : Congrès du Globe


CREATION DU PARTI SOCIALISTE UNIFIE (S.F.I.O.)

- Le Parti Socialiste Français (P.S.F.)
- Le Parti Socialiste de France (P.S.de F.)
UNISSANT - Le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (P.O.S.R.)
- Les Fédérations Autonomes


Mais d'assez nombreux élus Socialistes refusent l'unité. Et, en 1906, la charte d'Amiens cristallise la volonté de la C.G.T.de se penser comme un autre socialisme.


"Jamais le devoir n'a été plus pressant de réaliser l'Union socialiste [...]
"Donc, organisons le prolétariat comme une force distincte..., mais ne l'isolons pas du mouvement républicain ; ne négligeons pas les forces immenses qui sont contenues comme à l'état latent dans le mot république, et faisons-les se dégager au profit du Socialisme, en montrant que celui-ci est aujourd'hui pour la République la sauvegarde nécessaire aussi bien que la conclusion inévitable".


J. Jaurès, La Dépêche de Toulouse
(27 décembre 1892).


Dès son adhésion au Socialisme, Jean Jaurès était un fervent partisan de l'Unité.

ENGAGEMENT SOCIALISTES


JEAN JAURES PARLANT AUX OUVRIERS, IMAGE D'EPINAL.


FIN 1903, A ARMENTIERES, A CAUDRY, AU CATEAU-CAMBRESIS, A LA CHAMBRE DES DEPUTES, IL ATTAQUE OUVERTEMENT LE PATRONAT DU NORD, RESPONSABLE DE LA MISERE OUVRIERE.


IL CRITIQUE SANS MENAGEMENT LE GOUVERNEMENT ET LES RADICAUX TANT POUR LEUR POLITIQUE INTERIEURE (PROVOCATIONS ET VIOLENCES POLICIERES) QU'EXTERIEURE (ALLIANCE FRANCO-RUSSE, EXPEDITION AU MAROC).


A PARTIR DE JUILLET 1909, FACE A LA DEGRADATION DE LA VIE POLITIQUE, IL DENONCE SANS RELACHE CE QU'IL NOMME LE "BRIANDISME".

JAURES, LES LUTTES OUVRIERES ET LA CGT


"Ne formez plus qu'une seule famille prolétarienne dont les coeurs battent à l'unisson, que votre syndicat rejoigne dans la confédération générale, l'ensemble des prolétaires de France".

J. Jaurès, Mazamet (4 avril 1909).


Le texte approuvé à Amiens par la C.G.T. proclame l'indépendance du syndicalisme par rapport au parti socialiste et aux anarchistes : c'est la "Charte d'Amiens" (octobre 1906).

"En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale".

Dans la Tribune syndicale qu'il a ouverte dans l'Humanité, Jaurès est attaqué par Griffuelhes, le secrétaire général de la C.G.T..


"Le référendum ouvrier et la représentation proportionnelle dans la C.G.T. forment, d'après les organes du capital, le mécanisme de la pompe aspirante à l'aide de laquelle ils espèrent ramener le syndicalisme au mutualisme, au corporatisme étroit, fermé, soumis et incliné devant l'oligarchie du pouvoir et des privilèges (...). Je n'oublie pas qu'au dessus de cette besogne plane l'âme de Jaurès ! Il est en quelque sorte le parrain de ces référendums ou pour parler plus exactement la couverture".

L'Humanité (18 septembre 1908)

"On nous reproche de ne pas faire effort pour amener, par l'action extérieure du Parti, le syndicalisme au socialisme. Nous ne pouvons pas l'amener, il est déjà une forme immédiatement ouvrière du socialisme et le service qu'il nous rendra dans la conquête difficile et diffuse de la démocratie à laquelle nous allons procéder, c'est de nous garder dans cette conquête, dans cet effort d'assimilation infiniment difficile, où nous sommes exposés à toutes les compromissions, à des transactions fâcheuses, c'est de nous garder contre ces déviations, (la confusion, la subordination, l'ingérence) en nous rappelant toujours à l'intégrité de la pensée ouvrière, condensée par le syndicalisme, en des foyers de vie si ardents qu'aucune équivoque ne pourra subsister [...]".

J. Jaurès, Discours prononcé au 5ème congrès du Parti Socialiste S.F.I.O.
(Toulouse, octobre 1908)


SYNDICATS ET SYNDIQUES EN FRANCE DE 1880 A 1913.


ANNEES Syndicats Syndiqués

1880 478 64 046
1885 616 90 045
1890 1 481 230 665
1895 2 314 436 946
1900 3 287 588 832
1905 4 857 836 134
1910 5 325 1 029 238
1913 4 846 1 026 302


STATISTIQUES DES GREVES (1864 - 1913)

ANNEES NOMBRE DE NOMBRE DE NOMBRE DE
GREVES GREVISTES JOURNEES DE
TRAVAIL PERDUES
1864 110 19 740
1865 58 27 645
1866 52 14 037
1867 76 32 074
1868 58 20 304
1869 72 40 625
1870 116 88 232
1871 52 14 145 133 430
1872 151 21 094 176 300
1873 44 4 905 35 451
1874 58 7 797 74 845
1875 101 16 557 135 553
1876 102 21 156 273 521
1877 55 12 857 81 541
1878 73 38 546 390 508
1879 88 54 439 760 959
1880 190 110 376 1 110 988
1881 209 68 037 596 216
1882 271 65 514 580 683
1883 181 42 008 502 660
1884 112 33 898 880 981
1885 123 20 850 173 449
1886 195 35 263 609 783
1887 194 38 099 345 282
1888 188 51 459 674 506
1889 199 89 135 1 093 895
1890 341 139 378 1 390 035
1891 267 108 900 1 717 000
1892 261 48 500 918 000
1893 634 170 100 3 175 000
1894 391 54 600 1 062 000
1895 405 45 800 617 000
1896 476 49 900 644 000
1897 356 68 900 781 000
1898 368 82 100 1 216 000
1899 739 176 800 3 551 000
1900 902 222 700 3 761 000
1901 523 111 400 1 862 000
1902 512 212 700 4 675 000
1903 567 123 200 2 442 000
1904 1 026 271 100 3 935 000
1905 830 177 700 2 747 000
1906 1 309 438 500 9 439 000
1907 1 275 198 000 3 562 000
1908 1 073 99 000 1 752 000
1909 1 025 167 500 3 560 000
1910 1 502 281 400 4 830 000
1911 1 471 230 600 4 096 000
1912 1 116 267 600 2 318 000
1913 1 073 220 400 2 224 000

1905 - 1914

LES PROGRES DE LA S.F.I.O.


EVOLUTION DES ADHESIONS A LA S.F.I.O.

1905 34 688
1906 43 462
1907 52 913
1908 56 693
1909 57 977
1910 69 085
1911 69 578
1912 72 692
1913 75 192
1914 93 218

"Quels que soient les coups répétés qui frappent sur nous, je ne veux prononcer aucune parole de faiblesse. La puissance de vie qui est dans le socialisme emporte toutes les ombres des destinées individuelles... Si grande soit la perte faite par nous, quelque douleur que nous ressentions à la mesurer, c'est une invincible espérance qui vit en nous et notre allégresse se rit de la mort, car la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice".


J. Jaurès, Discours aux obsèques de
Francis de Pressensé (22 janvier 1914).

"Oh ! je ne demande pas aux jeunes gens de venir à nous par mode. Ceux que la mode nous a donnés, la mode nous les a repris [...]. Mais je demande à tous ceux qui prennent au sérieux la vie, si brève, même pour eux, qui nous est donnée à tous, je leur demande : qu'allez-vous faire de vos vingt ans ?".


J. Jaurès, Discours prononcé aux obsèques de Francis de Pressensé (22 janvier 1914).



Personnage


L'UN DES PLUS GRANDS ORATEURS DE NOTRE HISTOIRE


"Au début d'un discours, sa voix était monocorde, traînante, grasseyante ; son geste, court et embarrassé. Mais soudain jaillissait l'idée, drue, éblouissante. Sa pensée s'élevait et élevait son auditoire avec lui. Sa voix devenait alors tour à tour cuivre vibrant, tonnant, emplissant les plus vastes édifices ; ou se faisait caressante, parfois ironique, séduisante même. Le geste accompagnait la période. Tantôt la main droite s'élevait ou s'abaissait, comme pour briser un obstacle ; tantôt elle fendait l'espace comme pour laisser passer l'Idée. Parfois, les bras en avant et le buste penché vers l'auditoire, il semblait vouloir cueillir les esprits conquis.
Enfin, ses bras courts élevés vers le ciel nous rappelaient ce rêve que, jadis, normalien en vacances, il confiait à son ami Charles Salomon : "Je voudrais tenir la charrue. Alors, je demanderais à l'ombre d'élargir mon geste jusqu'aux étoiles."


Vincent Auriol, Jean Jaurès (1961).


"Qui voyait Jaurès dans un salon voyait un homme peu soucieux de l'opinion et des usages, et souvent mal cravaté ; mais la voix était toute politesse, par une douceur chantante où l'oreille ne découvrait aucune force ; chose miraculeuse, car chacun avait souvenir de cette dialectique métallique et de ce rugissement, voix du peuple lion. La force n'est pas contraire à la politesse ; elle l'orne ; c'est puissance sur puissance."


Alain, Journal (30 juillet 1921).

[...] "L'homme-orchestre des grandes symphonies sociales. [...]
Nul ne soupçonnait le prodige de sa parole, pourtant. Révélation merveilleuse ! L'organe est aigre et haletante la respiration, comme la période. N'importe ! Le verbe est orchestré puissamment, s'épand en une harmonie tumultuaire, où il y a des chants, des plaintes et des cris. Ce n'est pas Mirabeau, ni Lamartine : c'est Wagner. Et quel envol ! Un albatros. Sans doute, presque physique est le besoin de parler, en ce monstre de la parole. Il est le verbomoteur décrit par Charcot. Sur ce trépied qu'est la tribune, sa chair doit connaître les transes des sibylles. On a devant soi l'aïssaoua ou le derviche tourneur. Gambetta ne secrétait de l'éloquence qu'étant debout. Lui, mû par la folie verbale, en secréterait sur le dos, sur le ventre ou la tête en bas. Logorrhée torrentielle, dira-t-on, et inlassable gargouille. Logorrhée précieuse, alors, et gargouille enchantée. Le flot ne roule pas des arpèges, en effet, et les idées s'y pressent, vêtues magnifiquement. Par elles s'allégèrent les massives doctrines de Marx, et ce fut l'école du plein-air, succédant à celle du clair-obscur". [...]


Adolphe Tabarant, "Quelques visages de ce temps-ci" (1909).
"Quand on l'écoutait, on avait l'impression d'un extraordinaire torrent verbal, charriant avec les mots un flot de riches pensées, d'innombrables réminiscences classiques, et quand, avec les heures qui s'accumulaient, ce torrent coulait toujours, bien loin de s'amenuiser, il semblait qu'il se transformât en quelque Gange épandu.
Avec aucun autre orateur je n'ai éprouvé pareille sensation d'abondance, non pas "l'ignoble abondance avocassière" dont parle quelque part Barrès, mais une abondance faite d'inépuisables réserves de mots, d'idées, de thèses, de souvenirs puisés dans les littératures de tous les temps et de tous les pays."

André Siegfried de l'Académie Française, Savoir parler en public (1950)


DIVERSITE DE L'ACTIVITE DE JAURES

JAURES EST SURCHARGE D'ACTIVITE


IL DIRIGE "L'HISTOIRE SOCIALISTE. 1789 - 1900" ET REDIGE "L'HISTOIRE SOCIALISTE DE LA REVOLUTION FRANCAISE".


IL COLLABORE A LA REVUE DE L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.


IL COMBAT LA PEINE DE MORT.


IL MENE CAMPAGNE POUR LA REPRESENTATION PROPORTIONNELLE.

Dans sa circonscription, il est proche de ses électeurs.

Il fait preuve d'une grande curiosité intellectuelle, scientifique, artistique et littéraire.


"L'esprit humain est comme la nature elle-même, comme la vie elle-même ; il procède par tâtonnements, par perceptions incomplètes et rectifications successives. Si l'organisme attendait, pour se nourrir, d'avoir rencontré des aliments qu'il puisse assimiler pleinement et immédiatement sans élaborations successives et sans déchets, il périrait. Si les sens attendaient, pour s'exercer, d'avoir atteint la perfection de leur jeu, si l'esprit ne se risquait à induire qu'après des expériences répétées, si l'imagination naissante, aux prises avec la réalité immense et confuse, s'interdisait toute anticipation, toute analogie superficielle et hâtive, l'enfant resterait plongé à jamais dans le sommeil des sens et de la pensée. [...]
Il y a, dans le voyage de l'esprit à travers la réalité, une part d'aventure dont il faut d'emblée accepter le risque".

J. Jaurès, Revue de l'enseignement
primaire et primaire supérieur (mai 1914).


Député et militant socialiste, il multiplie ses interventions et travaille sans relâche au progrès de la SFIO.

Jaurès préside les commissions d' enquête sur les affaires Rochette (1910 - 1912) et Caillaux (1914).
JAURES ET L'OCCITANIE

EXTRAIT D'UNE FEUILLE DE PROPAGANDE ELECTORALE LORS DE LA PREMIERE CAMPAGNE DE JAURES (1885).

(As électous de la coumuno de Santo-Gemmo)


M. Jaurès es prou counégut dins lou pays ; malgré qué n'axo qué 26 ans, es un ouratur distinguat ; tout lou moundé né parlo dé las counférenços qué a faxos. Es un hommé qué pot rendré bel cop de serbicis : es lou nébout dé l'amiral JAURES, un des pus forts militaris dé la marino qué aben en Franço, un hommé que a renduts et qué rend bel cop dé serbicis. Dounc, sen sigurs qué soun nébout seguira sas traços.


"Per una vinha, unis rasims reborsièrs e calucs diguèron que voliàn pas anar amb lors fraires que se daissavan acampar. Se faguèt coma voliàn, e de que se passèt, venguèron a poirir sus soca, mentre que los autres anèron a la tina ont faguèron lo bon vin que regaudis los cors. Paisans, demorètz pas a l'espart. Metètz amassa los vostres volers, e dins la tina de la Republica, preparatz lo vin de la Revolucion sociala !"


J. Jaurès. Discours du 1er mai 1905 à Maraussan (Hérault)
(Restitution à l'occitan par R. Pech, P. Canivenc, G. Maurand)


"J'ai le goût le plus vif pour la langue et pour les oeuvres de notre midi, du Limousin et du Rouergue au Languedoc et à la Provence. J'aime notre langue et j'aime la parler".

J. Jaurès, La Dépêche (27 septembre 1909).

occitanie et latinite

"J'ai été frappé de voir, au cours de mon voyage à travers les pays latins, que, en combinant le français et le languedocien, et par une certaine habitude des analogies, je comprenais en très peu de jours le portugais et l'espagnol. J'ai pu lire, comprendre et admirer au bout d'une semaine les grands poètes portugais. Dans les rues de Lisbonne, en entendant causer les passants, en lisant les enseignes, il me semblait être à Albi ou à Toulouse. Si, par la comparaison du français et du languedocien, ou du provençal, les enfants du peuple, dans tout le Midi de la France, apprenaient à retrouver le même mot sous deux formes un peu différentes, ils auraient bientôt en main la clef qui leur ouvrirait, sans grands efforts, l'italien, le catalan, l'espagnol, le portugais. Et ils se sentiraient en harmonie naturelle, en communication aisée avec ce vaste monde des races latines, qui aujourd'hui, dans l'Europe méridionale et dans l'Amérique du Sud, développe tant de forces et d'audacieuses espérances. Pour l'expansion économique comme pour l'agrandissement intellectuel de la France du Midi, il y a là un problème de la plus haute importance, et sur lequel je me permets d'appeler l'attention des instituteurs".

J. Jaurès, Revue de l'Enseignement
Primaire (15 Octobre 1911).


UN HOMME POLITIQUE DE DIMENSION INTERNATIONALE


Membre du Bureau Socialiste International de 1901 à 1914, il est un des responsables les plus influents de l'Internationale socialiste.


"La vérité est que dès maintenant, d'un bout à l'autre de l'Europe, de Petersbourg et de Moscou à Londres, par Berlin, une force ouvrière internationale se constitue, s'organise, qui peut devenir une garantie efficace de paix européenne et de progrès social".


J. Jaurès, Chambre des députés
(8 Décembre 1905)

LE CONGRES DE LA IIème INTERNATIONALE A STUTTGART

Conclusion de la résolution sur le militarisme


"Le Congrès déclare :
Si une guerre menace d'éclater, c'est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c'est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements avec l'aide du Bureau International, force d'action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés et qui varient naturellement selon l'acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.
Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste".

Conclusion de la résolution sur "la question coloniale"

"Le Congrès déclare que les mandataires socialistes ont le devoir de s'opposer irréductiblement dans tous les parlements à ce régime d'exploitation à outrance et de servage qui sévit dans toutes les colonies existantes, en exigeant des réformes pour améliorer le sort des indigènes, en veillant au maintien des droits de ceux-ci, en empêchant toute exploitation et tout asservissement, et en travaillant par tous les moyens dont ils disposent, à l'éducation de ces peuples pour l'indépendance".


LA CIBLE PRIVILEGIEE DES NATIONALISTES

Dès 1903, la caricature présente Jaurès comme un "Agent de l'Allemagne"...

...Mais c'est surtout à partir de 1913 que la presse nationaliste s'acharne contre lui.


"Herr Jaurès"...Ce titre civil ne lui convient plus. C'est major général Jaurès qu'il faut dire. Il a bien mérité un haut grade dans l'armée allemande, car nul Allemand ne l'a mieux servie dans ces dix dernières années [...]. Qu'il se lève donc et se fasse connaître, le sujet allemand qui a plus fait que Jaurès pour l'Allemagne et qui a mieux mérité la Croix de fer avec l'aigle en diamant".


La Liberté (4 mars 1913).

"La France parle ; M. Jaurès, taisez-vous ! Et comme cet avis a son importance, et pour être sûr de me faire comprendre de vous et de vos amis, je traduis à leur intention et à la vôtre : Frankreich spricht, still, Herr Jaurès !".


Franc - Nohain, l'Echo de Paris (13 mars 1913).

"M. Jaurès continue de travailler nos soldats. Il s'est juré de donner Paris aux Prussiens, cet homme [...]. Nous aurons cent quatre-vingt-six mille Prussiens chez nous avant que nos journaux aient le temps de tirer une édition spéciale, et nous apprendrons du même coup : la guerre, l'invasion et l'occupation de nos principaux points stratégiques. Bah ! Le généralissime Jaurès se charge de tout. C'est lui qui, à la tête de ses milices, traitera la capitulation de Paris. Ce jour-là, L'Humanité paraîtra en deux langues, comme elle en a déjà fait l'essai. Et Paris aura vécu".


Maurice de Waleffe, Midi-Paris (2 avril 1913).


"Il faut citer Jaurès non seulement comme un agitateur parlementaire funeste, mais comme l'intermédiaire entre la corruption allemande et les corrompus de l'antimilitarisme français. [...] Une enquête sérieuse, menée par un pouvoir national ferait apparaître par toute l'étendue de ses articles et de ses discours, les tâches de l'or allemand. [...] Il serait bien de ne pas perdre de vue ce traître".


Charles Maurras, l'Action Française
(21 mai 1913).


" Dites-moi, à la veille d'une guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n'aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? Si, et je l'y aiderai !"


Maurice de Waleffe, Midi-Paris (17 juillet 1914).


"S'il y a un chef en France à ce moment-là qui soit un homme, M. Jaurès sera "collé au mur", en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l'ennemi devant eux et la trahison dans le dos".


Urbain Gohier, La Sociale (1914).


"Jaurès est un homme qui a perdu le pli de la nationalité française et qui s'est laissé faire une mentalité étrangère. Il a pris même le physique de l'Allemand. Il en a la carrure ramassée et lourde, la barbe rousse et broussailleuse, la physionomie professorale, le style dogmatique et pédant [...]. J'ai ouï dire qu'il pourrait faire ses discours aussi bien en allemand qu'en français. Cela se sent lorsqu'on l'écoute et qu'on le lit. Ses discours sont conçus de telle sorte que si le Parlement de France les adoptait, l'Allemagne n'aurait qu'à faire passer ses armées chez nous, sans trouver d'armée française qui lui résiste".


Franc - Nohain, l'Echo de Paris (23 juillet 1913).


JAURES ET LA "RECLAME"


Comme plusieurs autres hommes politiques de son temps, Jean Jaures fut aussi un "acteur publicitaire" relativement prisé.


POUR L' ORANGEADE LIEUTARD (vers 1904).


POUR LA TABLE CHAUFFANTE ET LA LAMPE PHEBUS (1907).


POUR LE STYLO-PLUME ONOTO (1908).


L'ASCETE AU BEURRE

UN LIBELLE CONTRE JAURES

Le 20 octobre 1901, après avoir fait le point sur son énorme travail journalistique et sur les gains que cela lui rapportait, Jaurès concluait ainsi un article de La Petite République.

"Hors de La Petite République, le surcroît de ressources que je réalise, je le dois exclusivement à un incessant et loyal labeur, au libre et honnète travail de ma plume, qui est dans mes mains une garantie d'indépendance, et la garantie aussi du large bien-être que je suis heureux d'assurer à moi et aux miens. Car, si je ne suis pas un lucullus, je ne suis pas non plus un ascète..."

En réponse à cet article, Urbain Gohier, polémiste dreyfusard au temps de l' Affaire, pamphlétaire antimilitariste, publia en juillet 1903 ce libelle de 24 pages.
Aidé de Grandjouan, dessinateur libertaire de la véritable "Assiette au Beurre" et de l'organe de la C.G.T. "La Voix du Peuple", son souci était avant tout de traîner dans la boue Jaurès pour déconsidérer le millerandisme et la politique du bloc.
Il s'agissait donc d'une critique de "gauche" ; une des plus viles et des plus mensongères que Jaurès ait dû supporter.

Jaurès par …

JAURES PAR BELON


José Belon, originaire d'Alès (Gard), a réalisé de nombreux dessins humoristiques et de multiples affiches avant 1900.

Dessinateur à l' Intransigeant, il a pris part au début du siècle à diverses "campagnes anti-jaurésiennes".

Sans grande originalité, ses dessins (nombreux de 1902 à 1905) font donc référence avant tout à la communion de la fille de Jean Jaurès, à son élection à la vice-présidence de la Chambre des Députés et à ses engagements internationalistes et pacifistes.

JAURES PAR BRUNO


G.G. Bruno, dessinateur italien, exerca son métier de 1897 à 1925 dans diverses revues humoristiques. Connu pour les nombreuses illustrations de livres pour enfants qu'il réalisa avant 1914, il fut comme José Belon l'un des "caricaturistes politiques" de
l' Intransigeant.
C'est à ce titre qu'il représenta lui aussi Jaurès à maintes reprises, se positionnant nettement dans le camp du nationalisme et de l'antiparlementarisme...

JAURES PAR DORVILLE

Noël Dorville (1874 - 1938), originaire de Sâone-et-Loire, compte parmi les plus grands caricaturistes de la "Belle époque".

Elève du peintre Cormon, il fonda en 1900 le journal humoristique Le Clou, mais il se distingua aussi à l'Assiette au Beurre, à La Caricature, au Figaro, à l'Illustration, à l'Indiscret, à Je sais tout, au Journal amusant, au Journal pour tous, à La Parole Libre, à la Vie Parisienne et surtout au Rire.

Fasciné par les dons oratoires de Jaurès, il nous a laissé de multiples dessins, croquis, peintures en guise de comptes rendus de séance de la Chambre des Députés.
Ses nombreuses qualités artistiques lui permettaient de jouer sur différents registres. Mais lui non plus ne sut pas toujours garder la mesure en évoquant les activités et les discours du leader socialiste.


JAURES PAR FORAIN


Peintre et dessinateur lié aux impressionnistes, admirateur de Daumier, Manet et Toulouse-Lautrec, Jean-Louis Forain (1852-1931) doit sa notoriété surtout à ses caricatures.

Dessinateur attitré du Figaro, il peignit pendant des années la vie et les moeurs politiques ainsi que les scènes de la vie parisienne. Profondément marqué à droite, horrifié par les conflits sociaux, il critiqua sans ménagement les activités des principaux anarchistes, socialistes et syndicalistes des années 1890 - 1900.
Au moment de l'Affaire Dreyfus, il fonda avec le dessinateur Caran d' Ache l'hebdomadaire polémique antisémite Psst... ! (1898 - 1899) "pour faire luire la vérité" - celle en tout cas de l' Etat-major... .

C'est donc tout naturellement qu'il s' illustra au cours des années suivantes, dans la caricature anti-jaurésienne : il fut ainsi un des plus assidus - et un des plus haineux, qui forgea la légende meurtrière faisant de Jaurès un "agent de l'Allemagne"...

JAURES PAR LEANDRE


Originaire de l' Orne, Charles Léandre (1862 - 1930) est surtout connu du grand public pour les dessins humoristiques qu'il a publiés dans Le Rire. Mais il réalisa aussi dans les années 1890 - 1914 beaucoup de scènes de genre, de portraits et de caricatures (à la plume, au crayon, au pastel ou à l'aquarelle) pour de nombreux journaux et revues (Le Figaro, L' Assiette au Beurre, Le Chat Noir, Le Gaulois, La Grosse Caisse, l'Illustration....).
Lithographe de talent, membre de l'école montmartroise il se consacra souvent au portrait, (en tant que peintre et pastelliste), excellant dans les portraits - charges des hommes politiques.

Fondateur de la Société des humoristes avec Louis Morin, il fut maintes fois primé, ce qui lui valut la légion d'honneur en 1900.
Dépeignant la vie politique sans trop de méchanceté, il retint le plus souvent les "bons côtés" de " l'orateur Jaurès" en évitant soigneusement de méler sa voix aux attaques des plus virulents détracteurs du député du Tarn.

Toujours distant, jamais agressif, cet artiste de grand talent reste, à ce titre, un des caricaturistes les plus attachants du début du siècle.


JAURES PAR LEMOT


Rémois d'origine A. Lemot (1847 - 1909) collabora à différentes revues illustrées sous les pseudonymes Uzès et Lilio, faisant aussi des vignettes de livres et des illustrations pour l'édition.

Il se signala avant tout par les "dos de couverture" qu'il donna pendant de très nombreuses années au populaire journal clerical Le Pélerin. Emile Combes, Jean Jaurès, Georges Clèmenceau, Gustave Hervé.... furent bien entendu ses cibles privilégiées. Il devait avant tout illustrer la ligne politique de cet hebdomadaire militant : défense de l'Eglise catholique, soutien des parlementaires de droite, mise en valeur des thèses nationalistes... et donc lutte sans merci contre les radicaux et les socialistes.

JAURES PAR PAGES


Originaire de Castres, comme Jaurès, François Marius Pagès (1829 - 1906) exerça ses multiples talents au contact des populations sud-tarnaises.

Illustrateur, portraitiste, lithographe, il fut aussi professeur de dessin et surtout éditeur. On lui doit en effet de nombreux journaux et périodiques qui aident aujourd'hui à mieux comprendre la vie politique tarnaise de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : La clarinette castraise (1857), Le Vélocipède (1868), l'Autographe (1870), Dernières nouvelles (1870), l'Echo de la Montagne noire (1884 - 85), Le Contribuable du Tarn (1892 - 1906)...

Révoqué des écoles publiques de Castres en 1889 - semble-t-il pour son franc-parler - il combattit par la suite, inlassablement et avec beaucoup de verve et un brin d'outrecuidance, tous ceux qui se réclamaient dans sa région de la République, du radicalisme et du socialisme ; ceux qui selon lui avaient voulu l' "affamer" en détruisant sa "fortune" et ses "amours"...

Sa croisade multiforme contre la gauche valut à Jaurès de nombreuses caricatures, d'un humour douteux certes, mais d'un style agréable et incisif qui a gardé tout son charme au fil des ans.


JAURES PAR ROBERTY


André Roberty n'a pas laissé grande trace dans le monde de la caricature. Elève de Humbert et Cormon, il fut secrétaire des artistes français après 1904 et exposa dans les années suivantes au Salon des indépendants où il fut médaillé.

Trés anti-jaurésien comme en témoigne cette série de petits dessins datant de 1906 à 1914, il était néanmoins bien renseigné sur les faits et gestes du leader de la S.F.I.O. . Des discours de Jaurès contre la politique française au Maroc a ses prises de position pacifistes, en passant par les difficultés financières de l' Humanité et le débat sur l'abolition de la peine de mort... . Il a su réaliser une chronique qui témoigne aujourd'hui des multiples échos de la pensée et de l'action du tribun socialiste...

... Jusqu'a sa fin tragique que Roberty a peut-être lui même précipitée si l'on en juge au dernier dessin exposé ici : daté de quelques jours avant l'assassinat de Jaurès, il le présente comme un militant "lâche" et peureux...

Documents extraits de la collection
de J. Cl. SOUYRI.


JAURES PAR SOMM


Collaborateur du Rire et de l' Intransigeant Henry Somm (1844 - 1907) s'appelait en fait François Sommier.

Peintre de genre, aquafortiste et silhouettiste, il publia de nombreux ouvrages dans les années 1880 sans être véritablement reconnu par ses pairs.
Dans le domaine de la caricature politique, il mit son trait discret et alerte au service des causes âprement combattues par Jaurès. Antisémite militant, il fut en effet un fervent antidreyfuard et un farouche nationaliste, mêlant aussi sa voix de temps à autres à celle des hérauts de l'antiparlementarisme.

Jaurès, en tant que député, dreyfusard, socialiste et pacifiste avait donc tout pour lui déplaire...


JAURES PAR VEBER

Jean Veber (1868 - 1928) débuta en 1890 au Salon après avoir étudié avec le peintre Maillol, puis à l'école des Beaux-Arts avec Delauney et Cabanel.

Après le retrait du Salon de son tableau satirique "La Boucherie" dans lequel il représentait Bismarck en boucher devant un étalage de têtes humaines (1897), il exposa à la Société Nationale des Beaux-Arts dont il devint sociétaire en 1901.

Il se fit surtout connaître grâce à ses caricatures, en collaborant au Rire et à l' Assiette au Beurre, ainsi qu'à Lectures pour tous, au Gil Blas, au Journal et à l' Illustration. Travaillant très souvent avec son frère, sous la signature commune "Les Vébers", il créa de nombreux feuilletons satyriques tout en s'imposant comme un des plus grands lithographes de son temps (ce qui lui valut le Légion d'honneur en 1907).
Sans malveillance, mais avec férocité, il a insisté sur les côtés frustes et un peu rustiques de Jaurès, le montrant tour à tour en "Monsieur tout le monde", en "gardien du temple", ou en "orateur fatigué mais infatiguable"...

JAURES PAR LARDIE

"Dessinateur d'investigation politique", Jacques Lardie est né à Périgueux en 1947.

Collaborateur de divers journaux et revues (Le Monde, Liberté, Le Pavé...) collectionneur, cartophile..., il vit aujourd'hui à Beaucaire où, libraire, il se consacre presque entièrement à son art. Jaurès apparait sous son crayon et sous sa plume comme un symbole, un grand sage ; une sorte de juge universel qui conseille les humains et remet sur le droit chemin ses émules, ou ceux qui se prétendent tels.
Car c'est bien évidemment Jacques Lardie lui-même qui parle en faisant parler Jaurès: souvent pour montrer son mécontentement, toujours pour intervenir dans les débats les plus actuels. Son humour est grinçant, son ton ironique et quelque peu irrévérencieux, surtout envers ses amis socialistes d'ailleurs qu'il ne cesse d'interpeller et de chahuter.

Auteur de près de deux cents cartes postales de collection, il s'impose aujourd'hui comme un des créateurs "Jauressistes" les plus assidus. "La pensée de Jaurès est tellement présente de nos jours, dit-il, que ce n'est pas lui faire offense que de le faire revivre de la sorte".


JAURES PAR MARCHAL

Mosellan d'origine, Gaston Louis Marchal, né en 1927, est un citoyen adoptif du Tarn où il réside aujourd'hui.
Dessinateur, peintre, sculpteur, illustrateur... il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles relatifs à Jaurès et à divers artistes et célébrités, notamment Ossip Zadkine dont il fut l'élève et le disciple.
Distinguée à de multiples reprises, son oeuvre - qui se développe un peu chaque jour - s'est beaucoup enrichie au contact des populations sud-tarnaises de Castres et Mazamet, en cette terre occitane franche et sensible comme son style.
Sous son crayon et sous son pinceau, Jaurès apparait tel qu'en lui-même fidèle à ses origines et à sa "tarnaisité", en relation aussi avec le développement du culte jaurésien qu'un événement ou une commémoration relancent de façon épisodique.
Afin que nul n'ignore "son vivant et kaleidoscopique message"...

Jaurès assassiné

JAURES ASSASSINE

31 JUILLET 1914


"Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main, et maintenant voilà l'incendie (...). Quoi qu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces".


J. Jaurès, Vaise (25 Juillet 1914)

"Moi qui n'ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée et qui ne faillira jamais de rapprochement franco-allemand, j'ai le droit de dire qu'à l'heure actuelle le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix".


J. Jaurès, Bruxelles (29 Juillet 1914).


"Ce qui importe avant tout, c'est la continuité de l'action, c'est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrière. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l'avenir."

(fin du dernier article de J. Jaurès) L'Humanité (31 Juillet 1914).


"Grand mort, premier des morts qui sont morts sans vengeance,
Du carrefour où gît ton corps assassiné
Nous nous tournons vers toi, père sans descendance,
Jean Jaurès, Jean Jaurès, toi qui n'a pas douté."


Marcel Martinet, Extrait de "A un homme en allé" (1918).


Discours de Léon Jouhaux (Secrétaire Général de la C.G.T.) aux obsèques de Jean Jaurès (4 Août 1914).


"Avant d'aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir, dont je suis, je crie devant ce cercueil toute notre haine de l'impérialisme et du militarisme sauvage qui déchaînent l'horrible crime".


"J'ai mes regards sur lui, pendant qu'il les a vers l'infini des choses et des hommes.

Horreur ! le rideau, mon rideau derrière sa tête vient de se plier, de se soulever légèrement ; un revolver s'est glissé, tenu par une main ; et cette main, seule, apparaît à 20 centimètres derrière le cerveau. Pan ! pas d'éclair, pour ainsi dire, une étincelle rougeâtre. La fumée d'un cigare : je regarde, figé, abruti, un quart de seconde ; puis un deuxième coup ; mais Jaurès déjà est tombé sur Renaudel, la serviette aux mains, la tarte encore aux lèvres. Je ne vois pas de sang ; il a à peine tressailli, n'a pas eu le temps de faire le geste de se retourner ; il n'a rien dit, pas même pensé, peut-être.
Je regarde la fenêtre, Landrieu vient de tirer, d'arracher le rideau ; j'aperçois une ombre, un chapeau, un verre de bière qui tombe sur une figure, je me dresse comme une bête en fureur. Dans le silence qui n'a pas encore été troublé, j'entends un déchirement, un cri indéfinissable, qui devait être perçu à plusieurs centaines de mètres, puis quatre mots hurlés, glapis, puissamment, férocement, répétés deux fois : "Ils ont tué Jaurès, ils ont tué Jaurès !" C'est ma femme qui, la première, a recouvré la parole."

Témoignage de Ernest Poisson, Floréal (31 Juillet 1920).


"L'assassinat de M. Jaurès n'a causé dans les esprits qu'une émotion relative. Les ouvriers, les commerçants et les bourgeois sont surpris douloureusement, mais s'entretiennent beaucoup plus de l'état actuel de l'Europe. Ils semblent considérer la mort de Jaurès comme liée aux évènements actuels beaucoup plus dramatiques".


Xavier Guichard, directeur de la police municipale de Paris, rapport écrit le 1er août 1914, quelques heures après l'assassinat de Jaurès.


"Il n'aurait pu empêcher la guerre de 1914 : le fléau de la balance avait déjà fatalement penché, et rien, même l'achèvement héroïque de son effort, ne pouvait plus arrêter le choc des armées mobilisées. Mais, dès les premiers échecs, c'est lui qui serait devenu le Danton, le Carnot, le Gambetta de la France en guerre ; c'est lui qui se serait imposé comme chef effectif à la coalition des peuples libres, c'est lui qui aurait conseillé ou dicté la paix. C'est lui, qui aurait donné ses lois à la communauté des nations, qui en serait resté l'inspirateur et le directeur, c'est lui sans doute qui, au lendemain de la Révolution russe, de la victoire, aurait rétabli dans son unité toute-puissante l'organisation internationale du socialisme. La seule alternative de sa vie et de sa mort a transformé, bouleversé jusqu'à nous le cours des choses."


Léon Blum, Préface à Jean Feuillard :
"Jaurès homme d'aujourd'hui" (1948)

JAURES APRES JAURES

LA MANIFESTATION DU 6 AVRIL 1919


"A deux heures les premiers drapeaux étaient déroulés place Victor Hugo. Entre les froides rives du grand immeuble du capital, d'Israël, de la bourgeoisie militante, le flot humain, ayant pris sa source à Castres, à Asnières, à Courbevoie, à la Courneuve, commençait sans bruit à monter : la masse débouchait dans le seizième arrondissement comme un immense patronage, intimidée, ne sentant pas sa puissance. Une idée, pour la banlieue ouvrière, d'aller passer la journée à Passy ! Sans Jaurès, elle ne lui serait jamais venue, Jaurès dont on venait d'acquitter le meurtrier et qui était tombé pour elle ! Mais le ciel gris, troué furtivement de bleu pâle, n'échauffait pas les coeurs, les visages. Ce n'était pas la victoire du printemps, du prolétariat, ce n'était pas sa victoire, ni son azur, ni sa rumeur : c'était la première semaine d'un avril aigrelet. Beaucoup étaient venus avec la femme, la belle-mère et les gosses et ils mettaient de l'humanité et de la couleur dans les rangs des idéalistes à lorgnons, des doctrinaires revendicatifs en pardessus noirs. [...]
Perdus dans le prolétariat qui s'écrasait sur la place, et sans plus d'argent en poche, l'églantine à la boutonnière, de jeunes bourgeois qui revenaient de la guerre et croyaient au progrès, à la paix, à la démocratie, piétinaient fièrement eux aussi. Enfin, on se mit en marche. Il était temps."

Maurice Martin du Gard, Les Mémorables (1921).

L' acquittement de Raoul Villain provoque une grande émotion dans les millieux populaires, socialistes et républicains.

"Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n'est pas un crime.
Ce verdict vous met hors-la-loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause.
Travailleurs, veillez !"


Message d'Anatole France, après l'acquittement de Raoul Villain.


"L'homme qu'un criminel enleva à la vie, à la lutte, est toujours vivant dans notre conscience. Car il fut vraiment un martyr, au sens propre du terme, c'est-à-dire le témoin d'une foi, une voix qui s'était fait chair. Sa commémoration, donc, n'est pas un rite académique où l'on veut glorifier un homme et créer un idole. C'est une affirmation de vie, c'est la glorification d'une idée. Alors que le monde entier est envahi par une vague de haine qui veut entraîner peuples et races, nous célébrons en Jean Jaurès la bonté sans frontières, l'humanité qui de l'attribut - homme trouve une raison pour une idée. Alors que le monde est devenu une tombe obscure où revivent les images terribles d'une époque lointaine, les monstres antédiluviens de l'esclavage, de l'obligation au travail forcé, de l'exportation des masses humaines traitées comme des troupeaux de brutes et immolées froidement sur l'autel sanglant de la guerre, nous célébrons en Jaurès l'aspiration à une liberté individuelle sans frontières. En tuant Jaurès, l'idée nationale a été logique jusqu'à l'absurde".

Antonio Gramsci, Avanti (13 Août 1916).

"Jaurès était d'abord cet organisme robuste et vigoureux, cette large poitrine profonde où l'air entrait comme dans un soufflet de forge, cette solide carrure, capable de porter le monde de ses pensées, ce coeur magnifique qui chassait vers son énorme cervelle, un sang riche... la vie et la joie éclataient en lui. De là sa générosité, sa bonté, sa hardie franchise... Il vivait puissamment. Il débordait de vie. Une poussée intérieure, un impétueux élan organique le soulevait" [...].
"Cette surabondance d'énergie, il la répandait autour de lui, il nous en soulevait. C'est avec cette ardeur qu'il abordait les difficultés, dissipait les équivoques, perçait les obscurités, élevait nos coeurs et fondait l'unité du Parti. Ah s'il était encore au milieu de nous ! Vers quelles victoires il nous conduirait ! De quelles détresses il nous sauverait".

Marcel Sembat (septembre 1919)


1924 - LA MEMOIRE DE JAURES.


"[...] Nous donnerons à la mort de Jaurès la seule commémoration qui ne soit pas une insulte pour lui tant que la Révolution n'est pas faite chez nous. Nous lui porterons, dans la rue, l'hommage d'une Internationale qui prépare ses troupes à l'assaut, l'hommage d'une classe en bataille à une victime de classe, l'hommage des rescapés de la guerre à l'homme qui tomba pour la paix."


Paul Vaillant - Couturier, L'Humanité (23 Novembre 1924).


[...] "A onze heures moins le quart, les deux battants de la porte s'ouvrirent enfin lentement comme une scène d'Opéra ; on se pressa, la foule fit ce bruit des théâtres quand le rideau monte. Il faisait dehors une nuit de lait étonnamment lumineuse pour la fin novembre, comme s'il y avait eu quelque part derrière le ciel une lune de gel ou de printemps ; ces brumes étincelantes sur la cour noire du Palais-Bourbon firent pâlir le fade crépuscule violet de la salle Mirabeau ; on eut froid, envie de quitter cette longue caverne pour marcher sous les arbres ; les femmes frissonnèrent.

Les porteurs posèrent le cercueil sur la dernière marche de l'escalier ; leurs pas sonnèrent lourdement dans le silence bruissant. Des mineurs firent la haie. Une bouffée de cris éclata brutalement comme une grosse bulle nocturne au-dessus de la foule qui battait les grilles de la cour de Bourgogne et qui venait de courir à travers les rues endormies derrière le fourgon mortuaire, depuis le départ de la gare d'Orsay. Mais le cercueil entra, les ventaux retombèrent et les cris s'étouffèrent. Les mineurs de Carmaux qui portaient leurs blouses noires du fond et leurs chapeaux de cuir, se rangèrent maladroitement autour du catafalque où les huissiers et les porteurs des pompes funèbres empilaient les couronnes flétries qui venaient de faire le voyage dans l'ombre glaciale du wagon.

Personne ne pleurait : dix ans de mort tarissent toutes les larmes, mais les hommes se fabriquaient des masques [...]

Il fallut attendre on ne savait quoi, l'aube peut-être. De temps en temps un orchestre jouait la Marche funèbre de Siegfried pour occuper l'attente. C'était une intolérable nuit" [...].

Paul Nizan, La Conspiration (1938).

"Il est faible de dire qu'il eût été ministre et premier ministre, s'il l'avait voulu. Il n'était point sur le seuil ; il n'appartenait pas à l'ordre des ambitions. C'est encore trop peu dire que, par une profonde culture, il voyait les pièges et les fautes possibles, et qu'il avait coupé les ponts entre le pouvoir et lui. J'ai connu un ou deux hommes de vraie puissance, qui se retranchèrent aussi dans le socialisme, par précaution ascétique. Mais Jaurès n'avait point tant à se défier. Je le vois plutôt cherchant la meilleure place pour être spectateur, et la trouvant bientôt. Etabli donc là ; ordonnant les hommes et les choses pour lui et pour tous, par le moyen de l'Eloquence contemplative. Alors, selon l'occasion, décrivant, analysant, démontrant ; toujours faisant marcher ses raisons et ses personnages comme une foule que l'on voit passer. Mais lui ne passe point parmi la foule ; il n'est pas dedans. Je ne crois pas qu'il eut jamais une parole pour se défendre lui-même. Il était autant hors de prise, à son banc de représentant du peuple, que s'il fût resté à l'ombre dans son jardin, lisant Homère et Virgile. Il ne pouvait qu'être assassiné ; seul il eut cet honneur."

Alain, Propos (Juillet 1921)


JAURES AUJOURD'HUI


La Société d'Etudes Jaurésiennes


Fondée en 1959, la Société d'Etudes Jaurésiennes est ouverte, dans un esprit d'amitié et de recherche, à tous ceux qui désirent contribuer à mieux faire connaître la vie, la pensée, l'action et l'oeuvre de Jean Jaurès, sans distinction de profession, de diplômes universitaires ou d'appartenance civique, philosophique et religieuse. Elle encourage les travaux de recherche, organise colloques et réunions, publie un bulletin trimestriel Jean Jaurès. La Société d'Etudes Jaurésiennes, dont le siège est situé 21, boulevard Lefebvre, PARIS XVème, a été fondée sous la présidence d'Ernest Labrousse et est aujourd'hui présidée par Madeleine Rebérioux.


"Le progrès humain se mesure à la condescendance des sages pour les rêveries des fous, et l'humanité aura accompli son destin lorsque toute sa folie aura pris la figure de la sagesse".


J. Jaurès,
Chambre des députés
(24 janvier 1903).

"Quand je parle du passé, je n'aurai garde de manquer d'évoquer le souvenir de Jean Jaurès, l'un des vôtres, le plus illustre peut-être, dont la pensée a marqué si profondément l'esprit français au moment où il le fallait, toujours dans le sens de la générosité, toujours dans le sens de l'élévation, toujours dans le sens de la France. Je le salue, je salue sa mémoire".

Discours de Charles de Gaulle
à Carmaux (25 février 1960)

Combats et Luttes


1892 - 1914

LES BATAILLES ELECTORALES A CARMAUX


La bataille électorale

"Je tiens à dire que, dans la bataille électorale, lorsque je n'ai pour me soutenir qu'une minorité formée par les ouvriers mineurs, lorsque je vais dans les cantons ruraux, dans les cantons des Cévennes, porter la parole socialiste - oh ! clairement, je n'ai jamais été de ceux qui enroulent la moindre partie du drapeau - lorsque j'y vais et que dans cet âpre bloc de montagnes cévenoles où le pouvoir du châtelain de la mine, qui possède encore les forêts des montagnes, s'étend jusque là-haut, se combinant avec la puissance du curé, avec la puissance des sorciers, avec la vieille ignorance des populations montagnardes façonnées par un catholicisme intolérant ; lorsque je vais sur ces chemins et que je suis assailli, matériellement assailli, non pas par les huées, mais par les bâtons, par les pierres, par les embuscades qui me guettent derrière les haies et derrière les buissons d'où surgissent tout à coup des figures sauvages, lorsque je suis guetté par les gens de la mine, par les gens du château, par les gens du presbytère, et que près de tomber dans le guet-apens, je suis dégagé par les radicaux, petits médecins de villages, petits propriétaires paysans, démocrates qui mènent à leur manière, en dehors de toute formule, une instinctive lutte de classe, et lorsqu'ils nous arrachent du danger, et aident les ouvriers de Carmaux à affirmer contre le château, contre le capital, contre la cure, leur volonté d'émancipation... le lendemain de cette victoire, je ne dirai pas que je ne fais aucune différence entre les gens qui m'attendaient dans un guet-apens et les démocrates qui m'aidaient à y échapper".

J. Jaurès, Congrès National du P.S. (S.F.I.O.)
(Toulouse, octobre 1908).

FRAIS DE LA CAMPAGNE ELECTORALE DU MARQUIS POUR
LES LEGISLATIVES DE 1898
(en franc or)

Journaux 4 974,00 f
Imprimerie 1 157,00 f
Affichage et distribution de bulletins 963,00 f
Déplacements 966,80 f
Secrétaire personnel 1 181,50 f
Dépenses des agents électoraux dans les cantons 10 615,70 f
________

TOTAL 19 858,00 F


MATERIEL DE PROPAGANDE

57 639 - Journaux
8 920 - Affiches
20 000 - Professions de foi
31 000 - Bulletins de vote
3 700 - Lettres de convocation

(D'après R. Trempé)


Après la grève des mineurs de 1892, Jean Jaurès devient le député de Carmaux, constamment réélu jusqu'en 1914, sauf en 1898.


"Ce n'est pas avec des formules exclusives, qu'elles soient économiques, ou historiques ou morales, c'est "avec l'homme tout entier" que le socialisme doit aller au combat".


J. Jaurès, la Petite République (13 mai 1893).


JAURES DEFENSEUR DES PETITS PAYSANS

"Il s'agit non pas de supprimer mais d'industrialiser, sous la seule forme où elle puisse l'être la propriété individuelle. Il s'agit de permettre aux petits propriétaires cultivateurs de constituer dans ce pays le régime dualiste de la petite propriété paysanne et de la grande propriété industrialisée".

J.Jaurès, Discours à la Chambre (8 juillet 1893).


"C'est ainsi qu'en France, les salariés agricoles, ouvriers, journaliers, domestiques de ferme, ne sont pas arrivés au sentiment de leur intérêt de classe, au sentiment de leur unité ; c'est ainsi qu'ils languissent à l'heure présente, à la merci des maîtres de tous ordres, nobles ou bourgeois, qui leur distribuent à leur gré le travail et le chômage (...) Ils apparaissent comme une quantité tellement négligeable que jamais ici, vous l'entendez bien ? vous n'avez eu l'occasion de légiférer pour eux".

J.Jaurès, Discours à la Chambre (19 juin 1897).


"Toujours, depuis dix-huit siècles, sous la discipline des grands domaines gallo-romains, sous la hiérarchie de la propriété féodale, sous l'égoïsme de la propriété bourgeoise et financière, toujours ils ont laissé couler vers d'autres, vers une minorité oisive, les sources du blé et du vin, de richesse, de force et de joie qui jaillissent de la terre sous leur outil, sous leur effort.
A eux la peine des labours et le souci des semailles, à eux le travail inquiet de la pioche au pied de chaque cep, à eux l'acharnement de la cognée sur la forêt résistante, à eux les courts sommeils dans l'étable et le soin du bétail avant le lever du jour. Mais toujours c'est vers le noble Gaulois, tout fier d'un récent voyage à Rome, c'est vers le suzerain féodal qui se harnache pour le somptueux tournoi, c'est vers le financier gaspilleur, vers le bourgeois taquin et avare que va de siècle en siècle la richesse des champs, des vignes et des bois.
Le paysan voit fuir de ses mains la force des étés, l'abondance des automnes, et c'est pour d'autres toujours qu'il s'épuise et qu'il pâtit. Mais aussi, quelle que soit sa résignation et sa sujétion, toujours, de l'origine des temps à l'heure présente, il a fait entendre de siècle en siècle une protestation pour avertir les puissants que lui aussi il saurait et voulait jouir".


J. Jaurès, Interpellation à la Chambre des Députés sur la crise agricole (19 juin 1897).

"Lui que l'ignorance, la jalousie, l'égoïsme isolaient sur sa motte de terre, derrière sa pierre de bornage, dont l'ombre courte lui cachait le reste du monde, il sent pour la première fois sa vie liée à celle des autres hommes".


J. Jaurès, Discours à la Chambre (26 juin 1897).

"C'est vous qui voudriez vous appuyer à la démocratie rurale comme à un tronc robuste pour résister à la poussée ouvrière, vous qui déracinez plus qu'à moitié les paysans quand vous ne les déracinez pas tout à fait".

J.Jaurès, Discours à la Chambre (19 juin 1897)


1895 - 1896

JAURES ET LES VERRIERS DE CARMAUX

"Jamais depuis dix ans ne s'était produit dans le prolétariat un mouvement d'opinion plus vif que celui qui soutient à cette heure les ouvriers verriers de Carmaux. D'où vient cela ? D'où vient que deux fois, en quelques années, en 1892 avec la grève des ouvriers mineurs, maintenant avec la résistance des ouvriers verriers, cette petite bourgade socialiste a mis en mouvement toutes les sympathies ouvrières ? Cela tient à deux causes principales. D'abord il y a à Carmaux un puissant esprit d'organisation et de solidarité. Tous les mineurs sont syndiqués, tous les verriers le sont aussi, et il n'y a pas eu une seule lutte engagée par le prolétariat depuis bien des années où on ne trouve les souscriptions des travailleurs de Carmaux.
Ensuite et surtout, ils n'ont jamais séparé la lutte économique de la lutte politique. Fortement groupés pour défendre leurs intérêts immédiats, leur salaire et leur bien-être, ils savent aussi que c'est par la seule conquête du pouvoir que le prolétariat arrivera à la pleine liberté et à la pleine justice. Ils menacent donc doublement l'ennemi par leur organisation syndicale et par leur élan politique. [...] En 1892 les mineurs défendaient contre la famille Reille leur droit à élire des ouvriers. Cette fois les verriers défendent contre Rességuier qui les affament leur existence syndicale et leur liberté politique".


J. Jaurès, Almanach de la question sociale (1896).


1894 - 1906

L'AFFAIRE DREYFUS

Edouard Drumont, journaliste antisémite

Portrait du "Juif"

"Les principaux signes auxquels on peut reconnaître le Juif restent donc : ce fameux nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrées, les oreilles saillantes, les ongles carrés au lieu d'être arrondis en amande, le torse long, le pied plat, les genoux ronds, la cheville extraordinairement en dehors, la main moelleuse et fondante de l'hypocrisie et du traître. Ils ont assez souvent un bras plus court que l'autre".


Edouard Drumont,
La France Juive (1886)


JAURES, UN DES PLUS CELEBRE DREYFUSARDS


Jaurès rend hommage aux jeunes dreyfusards : les normaliens qui furent parmi les premiers...

"Nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, cette élite de pensée et de courage, qui, sans peur, proteste publiquement contre l'arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre le mystère dont ils environnent leur palinodie de justice. A ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs".


J. Jaurès, La Lanterne (15 janvier 1898).

JAURES A L'OEUVRE

Agriculteurs,
Il veut confisquer vos champs, vos maisons, vos économies au profit d'un tas de fainéants de sa façon.

Commerçants,
Il fomente les grèves qui vous ruinent.

Mineurs,
En vous rendant suspects à vos patrons, il empêche qu'on embauche vos enfants.
L'argent de vos syndicats paye les frais de ses élections.

Verriers,
Il vous a affamés à Carmaux en créant la verrerie concurrente d'Albi.

Patriotes,
Pour mieux préparer l'invasion étrangère, il prêche l'indiscipline aux soldats et la haine des chefs. ESCLAVE DU SYNDICAT DES JUIFS SANS PATRIE, il a défendu ZOLA qui défendait DREYFUS le traître.

L'HEURE A SONNE DE LA REVANCHE.
AUX ARMES BRAVES GENS ET JAURES A LA PORTE !


"Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n'est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n'est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer.
Si on l'a condamné contre toute loi, si on l'a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés ! Non : il n'est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l'a dégradé. Il n'est plus de ces classes dirigeantes qui, par une poltronnerie d'ambition, hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrante en ce qu'elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l'autorité.
Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l'humanité."


J. Jaurès, les Preuves, recueil d'articles parus dans La Petite République (été 1898).


"Dans le mouvement socialiste, l'individu est la fin suprême. Il veut désagréger tous les systèmes d'idées et tous les systèmes sociaux qui entravent le développement de l'individu... C'est l'individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l'humanité, de Dieu même. Voilà le socialisme".


J. Jaurès, Revue de Paris,
(1er décembre 1898).


1899 - 1905

JAURES DEFEND LA REPUBLIQUE AVEC WALDECK-ROUSSEAU PUIS COMBES

L'AFFAIRE DREYFUS REVELE LES DANGERS QUI MENACENT LA REPUBLIQUE.
LES REPUBLICAINS DOIVENT S'UNIR.

"Nous voulons collaborer avec toute la gauche pour une oeuvre d'action républicaine et réformatrice. Nous voulons en même temps poursuivre les fins supérieures en vue desquelles le prolétariat s'est organisé."

J. Jaurès, Chambre des députés
(13 JUIN 1902).


"Qu'il fait bon de s'oublier parfois chez vous en entendant ce poète qui est Jaurès parler des poètes ! Quel enthousiasme juvénile pour une belle image, un terme bien approprié à l'idée adéquate, pour un beau vers ! Dans 15 jours nous entendrons parler de Ronsard et de du Bellay".

Lettre d'Alfred Dreyfus à la Marquise
(12 Décembre 1912).

POEME DU GUESDISTE LUCIEN ROLAND (LE SOCIALISTE DES ALPES,
8 FEVRIER 1903).

LE ROI JAURES

Qu'importe ce que dit la presse !
J'ai mon fauteuil de souverain ;
On s'y repose avec ivresse.
Je suis un roi républicain.
Je vais me mettre avec aisance
Dans la peau des vieux rois de France :
Adorer ce que je brûlais,
Brûler tout ce que j'adorais.

Des socialistes farouches
Vont me critiquer, c'est certain,
Et bourdonner comme des mouches
Autour de ma cloche d'airain.
Pour que ces hommes en colère
Ne reconnaissent plus leur frère
J'ai, comme le roi Dagobert,
Mis ma carmagnole à l'envers !

C'est réel ! Le monde sensible
De la gauche et du centre droit
Me croit un homme bien terrible ;
Je suis au contraire un adroit.
Pour calmer leur humeur jalouse,
Je leur dirai, comme Louis Douze :
Messieurs, le vice-président
Ne venge pas le militant !

Si Coûtant veut à la tribune
Crier, la voix pleine de feu :
"Citoyens, vive la Commune !"
Je l'expulserai, nom de Dieu !
Alors, ces Messieurs à gros ventre
Verront que j'en tiens pour le centre :
Qu'importe une adjuration ?
Mon trône vaut bien un sermon !

Petits soldats, faites escorte
A l'homme qui monte au pouvoir,
Le fusil que votre main porte
Sera l'outil du désespoir.
Au jour de la rouge récolte,
Jaurès dira : C'est la révolte !
Révolte, lui répondra-t-on :
Non, c'est la Révolution !

JAURES ANTICLERICAL MAIS NON ANTIRELIGIEUX


Jean Jaurès contribue activement, par une longue campagne et une série d'initiatives, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.


"L'Eglise ne s'est tournée vers les faibles que le jour où ils ont commencé à être une force. Elle a été comme ces parents hautains et durs, qui sont pris soudain de tendresses et d'égards pour un parent pauvre en apprenant qu'il va faire un gros héritage".

J. Jaurès, La Dépêche (30 mars 1892).

1907 - 1914

LA LUTTE CONTRE LE MILITARISME ET LA GUERRE


"J'appelle les vivants pour qu'ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l'horizon. Je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l'orient et dont la puanteur arrive jusqu'à nous comme un remord. Je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées".

J. Jaurès, Bâle (24 Novembre 1912).


"Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l'arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière, simultanément et internationalement organisée, dans les pays intéressés, ainsi que l'agitation et l'action populaire sous les formes les plus diverses".


Motion du Congrès socialiste de Paris
(14 - 16 juillet 1914).


"De quelque manière que le problème d'Alsace-Lorraine, comme les problèmes du même ordre qui pèsent sur le monde, se résolve (...), c'est seulement par la paix et par la paix préalable que la solution peut être préparée".


J. Jaurès, L'Humanité (11 mai 1913).

EN INTRODUCTION A UNE PROPOSITION DE LOI, JAURES ECRIT L'ARMEE NOUVELLE (1910).


"Le premier problème qui s'impose à un grand parti de transformation sociale qui est résolu à aboutir, c'est celui-ci : comment porter au plus haut pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ?"

"Le vice essentiel de notre organisation militaire est qu'elle a l'apparence d'être la nation armée et qu'en effet elle ne l'est point ou qu'elle l'est à peine".

"Il n'y a de défense nationale que si la nation y participe de son esprit comme de son coeur".

"Un peu d'Internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'Internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène".


J. Jaurès. L'Armée Nouvelle (1910).

LE COMBAT CONTRE LA GUERRE DECHAINE LA HAINE DES NATIONALISTES


[...] "Ce que nous leur demandons, ce n'est pas de désarmer la France avant l'heure où tous les peuples pourront désarmer à la fois. Ce que nous demandons, c'est d'abord de constituer l'armée selon un type vraiment national et vraiment démocratique. Ce n'est pas en empilant contingent sur contingent dans les casernes, ce n'est pas en dégoûtant les citoyens de leurs devoirs militaires par la répétition indéfinie des mêmes exercices, ce n'est pas en revenant vers les formes surannées de l'armée de métier qu'ils assureront la force française. Il n'y a d'inépuisable que l'eau qui vient des sources profondes et il n'y a que la démocratie, il n'y a que la nation, que le peuple tout entier, qui soit la source des forces où la France devra puiser pour son salut. Ce que nous demandons aussi aux Gouvernants, aux classes dirigeantes, ce n'est pas de prodiguer l'armée dans les grèves pour mâter la liberté de coalition du prolétariat (applaudissements).[...]"


J. Jaurès, Discours prononcé à Rochefort (5 juillet 1914).


"Messieurs, vous m'objectez sans cesse quelques paroles, quelques théories de Gustave Hervé. Vous m'avez sommé bien des fois de les désavouer. Messieurs, j'ai discuté contre lui, j'ai argumenté contre lui... et dans notre parti nous ne connaissons, nous ne voulons connaître, dans notre débat avec les militants du même parti, d'autre règle et d'autre sanction que la discussion elle-même. Vous n'obtiendrez de nous, en réponse à des théories même réfutées par nous, aucune mesure brutale ni humiliante. [...]

J. Jaurès, Chambre des députés
(15 novembre 1905).

"Déjà Jaurès a pris ses précautions. Il a quitté à demi la France. Il est citoyen de l'Europe... Enfin, me dit quelqu'un, il vit de la langue française ? Mais non pas, il est prêt à vivre de la langue allemande. Il a parlé à Berlin. Dès maintenant, sa pensée est allemande plutôt que française... Il peut être député au Reichstag comme au Palais-Bourbon. Au milieu d'une France qui se défait, il garde une armée, les troupes socialistes, pour parer à tous les évènements... Fier de savoir si bien l'allemand, de Kant à Hegel, à Hahn, à Nietzsche, il passe nécessairement aux pangermanistes".


Maurice Barrès, Cahiers (1913).


"Je suis un vieux républicain. Je suis un vieux révolutionnaire. En temps de guerre, il n'y a qu'une politique et c'est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. [...]
J'ai horreur de l'éloquence toujours et de la métaphore. Quand je dis qu'il y a un parti allemand et que Jaurès est un pangermaniste, ce n'est point une invective. [...] Il est un agent du parti allemand. Il travaille pour la grande Allemagne".


Charles Péguy, L'Argent (1913).

LA CIBLE PRIVILEGIEE DES NATIONALISTES

Dès 1903, la caricature présente Jaurès comme un "Agent de l'Allemagne"...


...Mais c'est surtout à partir de 1913 que la presse nationaliste s'acharne contre lui.

"Herr Jaurès"...Ce titre civil ne lui convient plus. C'est major général Jaurès qu'il faut dire. Il a bien mérité un haut grade dans l'armée allemande, car nul Allemand ne l'a mieux servie dans ces dix dernières années [...]. Qu'il se lève donc et se fasse connaître, le sujet allemand qui a plus fait que Jaurès pour l'Allemagne et qui a mieux mérité la Croix de fer avec l'aigle en diamant".


La Liberté (4 mars 1913).

"La France parle ; M. Jaurès, taisez-vous ! Et comme cet avis a son importance, et pour être sûr de me faire comprendre de vous et de vos amis, je traduis à leur intention et à la vôtre : Frankreich spricht, still, Herr Jaurès !".


Franc - Nohain, l'Echo de Paris (13 mars 1913).

"M. Jaurès continue de travailler nos soldats. Il s'est juré de donner Paris aux Prussiens, cet homme [...]. Nous aurons cent quatre-vingt-six mille Prussiens chez nous avant que nos journaux aient le temps de tirer une édition spéciale, et nous apprendrons du même coup : la guerre, l'invasion et l'occupation de nos principaux points stratégiques. Bah ! Le généralissime Jaurès se charge de tout. C'est lui qui, à la tête de ses milices, traitera la capitulation de Paris. Ce jour-là, L'Humanité paraîtra en deux langues, comme elle en a déjà fait l'essai. Et Paris aura vécu".


Maurice de Waleffe, Midi-Paris (2 avril 1913).

"Il faut citer Jaurès non seulement comme un agitateur parlementaire funeste, mais comme l'intermédiaire entre la corruption allemande et les corrompus de l'antimilitarisme français. [...] Une enquête sérieuse, menée par un pouvoir national ferait apparaître par toute l'étendue de ses articles et de ses discours, les tâches de l'or allemand. [...] Il serait bien de ne pas perdre de vue ce traître".


Charles Maurras, l'Action Française
(21 mai 1913).


" Dites-moi, à la veille d'une guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n'aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? Si, et je l'y aiderai !"


Maurice de Waleffe, Midi-Paris (17 juillet 1914).


"S'il y a un chef en France à ce moment-là qui soit un homme, M. Jaurès sera "collé au mur", en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l'ennemi devant eux et la trahison dans le dos".


Urbain Gohier, La Sociale (1914).

"Jaurès est un homme qui a perdu le pli de la nationalité française et qui s'est laissé faire une mentalité étrangère. Il a pris même le physique de l'Allemand. Il en a la carrure ramassée et lourde, la barbe rousse et broussailleuse, la physionomie professorale, le style dogmatique et pédant [...]. J'ai ouï dire qu'il pourrait faire ses discours aussi bien en allemand qu'en français. Cela se sent lorsqu'on l'écoute et qu'on le lit. Ses discours sont conçus de telle sorte que si le Parlement de France les adoptait, l'Allemagne n'aurait qu'à faire passer ses armées chez nous, sans trouver d'armée française qui lui résiste".

Franc - Nohain, l'Echo de Paris (23 juillet 1913).
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