2
L'arme nucléaire,
une arme pas comme les autres

" Nulle avancée de la civilisation ne peut se fonder sur l'indifférence à l'égard d'un crime. "
Ignacio Ramonet 1

Le nucléaire n'est pas seulement une centrale ou une arme, ou encore la combinaison des deux ; non, c'est d'abord une manière de penser. Voilà pourquoi les affaires nucléaires méritent qu'on leur accorde ici une attention particulière.

Il apparaît difficile, voire impossible d'établir des graduations sur l'échelle des maux de la violence armée, tout comme il serait absurde de faire une comptabilité des victimes en fonction de chaque système d'armes. Toutes les armes ne peuvent être placées à la même enseigne, que cela plaise ou non aux pacifistes intégraux. Le distinguo entre armes classiques - dites aussi conventionnelles - et armes non-classiques est certes contesté et contestable. Certains préféreraient peut-être que les condamnations soient générales. Même si l'usage du mot " classique " est en soi désuet, tout le monde a de bonnes raisons pour établir une différence entre les armes " classiques " et les autres ; le flirt entre armes de terreur et terrorisme complique bien sûr les classifications du genre. Une attaque " classique " contre une installation nucléaire " civile " en est la parfaite illustration. En juin 1981, alors que les industriels de l'aéronautique étaient réunis au Salon du Bourget, leur hôte d'honneur, le président F. Mitterrand, a exigé de la part des exposants que les bombes embarquées sur les avions de chasse soient maintenues au sol. Au même moment, des F-16 de Tsahal venaient de larguer 16 tonnes de TNT 2 sur le réacteur de recherches Osiris - surnommé " Osirak " - fourni par la France en 1974. L'Opération " Babylone " 3, qui a connu de nombreux épisodes, dont un sabotage à La Seyne-sur-Mer et un meurtre dans un hôtel parisien, venait ainsi de s'achever. La communauté internationale en fut consternée car la cible de l'opération n'était pas vraiment " classique " : officiellement, il s'agissait d'un chantier d'une installation de " recherche " censée fournir une énergie civile - l'électricité. Seuls des esprits un peu perfides, voire mal intentionnés auraient eu besoin de préciser que : primo, aucune des centrales nucléaires civiles n'aurait vu le jour sans l'exploit qu'a représenté le tour du monde du sous-marin américain le Nautilus à l'aide de quelques kilos d'uranium enrichi ; deuxio, qu'un grand exportateur de pétrole comme l'Irak a d'autres moyens de s'approvisionner en énergie.

La communauté internationale a réagi, elle, de façon " classique ". Dans sa résolution 487, le Conseil de Sécurité de l'ONU a qualifié le raid israélien de " violation flagrante de la Charte des Nations unies et des normes de conduite internationale ".

En effet, le droit international humanitaire précise - article 56 du protocole additionnel des Conventions de Genève - que les travaux ou installations contenant des forces dangereuses, notamment les barrages, les digues, les centrales nucléaires électriques, ne feront pas l'objet d'attaques, même si ces installations constituent des objectifs militaires ".

En guise de représailles, ou plutôt de remontrances, les États-Unis ont alors décidé de ne plus transmettre à Israël les clichés pris par satellites espions, du moins ceux qui dépassent de 50 kilomètres la périphérie du territoire israélien. Cet événement, dont nul n'a encore tiré toutes les conséquences, a tout de même eu quelques retombées : en janvier 1992, l'Inde et le Pakistan ont signé un accord qui les engagent à ne pas attaquer les installations nucléaires de l'autre. Une chose est sûre : la fleur qui sied au fusil ne peut pas orner une ogive nucléaire qui, initialement du moins, n'a pas été conçue pour faire dans la dentelle.

Théoriquement, la classification peut donc paraître judicieuse : il suffit de distinguer les armes de destruction de masse et toutes les autres, en raison même de leur caractère " indiscernable ". Mais compte tenu de l'introduction des bombes à " effet de souffle " larguées par voie aérienne et que certains ont dénommée " la bombe atomique sans atomes ", l'arme neutronique ou à " rayonnements renforcés ", les munitions à uranium appauvri, il est difficile d'établir des critères de sélection. La miniaturisation des têtes nucléaires ne va d'ailleurs pas éclairer cette zone grise qui séparerait l'arme nucléaire et les autres armes.
Quelles armes peuvent figurer sur la liste la plus noire des armes scélérates ? Quel indicateur de destruction faut-il retenir ? Si l'on songe aux mines antipersonnel et même aux armes de petit calibre (le micro-désarmement), les armes nucléaires n'ont ni le monopole de la destruction, ni celui de la souffrance. Toutefois, à l'origine, les armes dites de " destruction de masse " regroupaient les armes A.B.C., soit A pour armes Atomiques, B pour Biologiques ou Bactériologiques, C pour armes Chimiques. Sur ces trois, retenons dans un premier temps que les armes biologiques et chimiques n'ont pas le même statut sur le plan du droit international, ni le même prestige politique qui est directement lié à la capacité de proliférer, et encore moins la même valeur symbolique, - le chimique étant taxé de " nucléaire du pauvre ". La question nucléaire est donc unique.

La monarchie nucléaire
Une arme résulte de la combinaison subtile d'une technologie et d'une politique4. L'armement nucléaire nous renvoie donc au politique. Le régime de l'apartheid est mort et a entraîné dans sa chute et sa honte le programme nucléaire sud-africain.
Le Brésil et l'Argentine ont renoncé à la fabrication d'armes nucléaires et, par la même occasion, restauré certaines formes démocratiques. De simples coïncidences de calendrier ? S'ils n'ont pas valeur de preuves, ces événements sont des indices qui méritent d'être cités et médités. Quoi qu'il en soit, on constate que la structure politique d'un État se modifie avec l'apparition de l'arme nucléaire. Celle-ci transforme non seulement les relations qu'un État doit entretenir avec les autres, nucléaires ou non nucléaires5, mais d'abord avec ses propres sujets, civils et militaires.
Pour s'en tenir à l'Hexagone, il est indiscutable que la dissuasion s'inscrit dans un grand projet politique. Elle a permis à un général Président, fondateur de la Ve République, d'écarter des affaires militaires toute une catégorie de personnels qui avaient la fâcheuse tendance à s'immiscer dans les affaires de l'État, - OAS oblige - plutôt que de se mettre à son service. En ce sens, la bombe atomique, lancée par Guy Mollet, approuvée par Pierre Mendès France, confectionnée par de valeureux chercheurs sous la houlette de grands serviteurs de l'État, dont Pierre Guillaumat, Georges Besse et quelques autres, a correspondu à une époque de transition fantastique. À cette date, il s'agissait de cantonner les militaires dans leurs casernes, et d'introduire des ingénieurs en blouse blanche dans les états-majors. En 1957, le général Charles Ailleret, considéré comme le " père " de la bombe A, s'est d'ailleurs plaint de la place grandissante prise par les techniciens. À propos de la création de la Direction des Applications Militaires du CEA, il a écrit ceci : " Il devait en résulter ce que nous avions essayé d'éviter, à savoir que les Armées n'avaient qu'un contrôle assez lointain sur la manière dont seraient employés les crédits qu'elles transfèreraient au CEA "6. C'était déjà le chant du cygne du concept de " peuples en armes "7.

Les jalons étaient désormais posés pour inaugurer une nouvelle ère, un nouveau régime : la monarchie nucléaire. C'est elle qui va définitivement désapproprier les citoyens de leur outil de défense et de sécurité. Les prémices de la professionnalisation, qu'on pourrait considérer comme un avant-goût du mercenariat. Ce nouveau régime va disposer de tous les moyens - de la fourniture de l'électricité via EDF à l'information via le ministère du même nom qui chapeaute l'ORTF- tout est absolument " nationalisé " ! - pour préserver et entretenir les mythes de la dissuasion et propager les bluffs atomiques. Au nom du consensus national, bien sûr ! Car, comme le disait majestueusement le président François Mitterrand - et sans avoir à en rougir - " La dissuasion, c'est moi "8.
Mais qu'est-ce que le consensus de ce peuple écarté des grands débats suscités par cette " révolution scientifique "9 ? De quel consensus parle-t-on ? Au nom de quoi fait-on allègrement référence à ce peuple censé être " dissuadé " ? Il a été infantilisé au point même de se voir démuni de tout droit de regard sur ces questions de défense qui, de toute façon, à en croire les artisans de la " force de frappe ", " n'est plus l'affaire de tous ", pour reprendre une expression du général Gallois. L'ex-Premier ministre Alain Juppé concédait dans les années 90 - au moment de la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique Sud - que si l'on avait demandé, à l'époque du démarrage de l'aventure, l'opinion de ses concitoyens, une majorité se serait prononcée contre celle-ci. Il ne s'agit ni plus ni moins d'un aveu. Pour justifier quoi au juste ? Que le peuple n'ait pas été consulté ? Concerté par référendum ? Peu importe les sondages, si ceux qui acclament ou tolèrent les principes de la dissuasion ne savent rien ou si peu de choses sur les explosions, les effets de souffle, les retombées radioactives, l'" hiver nucléaire "10, les matières fissiles, l'enrichissement de l'uranium, du tritium et sans parler des déchets. Inutile de prolonger cette liste : la démocratie et l'atome n'ont jamais fait bon ménage. Un rapport parlementaire français sur les questions liées à la prolifération nucléaire est à ce titre éloquent. Intitulé " La France et les bombes "11, c'est " le premier du genre " comme le reconnaît Paul Quilès, qui présidait alors la Commission de la Défense ; ce document de 523 pages, avec 280 pages d'annexes, consacre 65 pages à la prolifération chimique et biologique, 30 pages à la prolifération balistique, 8 pages au programme iranien, 2 pages au programme nucléaire israélien.

La monarchie nucléaire s'est chargée, tant bien que mal, de nous faire oublier que nous sommes tous des enfants d'Hiroshima. Nous avons nos monuments aux morts, nous entretenons le culte du soldat inconnu, notre soldat inconnu, non irradié. Mort pour la patrie. C'est beaucoup plus simple, c'est beaucoup plus digeste que la mort consécutive à une " seconde frappe " par exemple, une " frappe décapitante ", sur le " sanctuaire ", suite à une " montée aux extrêmes ". Hiroshima semble trop loin, et comme l'écrit si justement Béatrice Faillès 12, Hiroshima n'a pas encore trouvé sa minute de silence au niveau international, ni un tribunal international pour juger les coupables ou les boucs émissaires.

Décortiquer l'aspect nucléaire de la gesticulation militaire, c'est d'une certaine façon, décoder une aventure qui ne se résume pas à sa dimension scientifique. Elle va de pair avec la manipulation des esprits, dès lors qu'il s'agit de la faire accepter par une opinion publique qui a le grand défaut de ne rien comprendre et le grand atout potentiel de s'en méfier. Il s'agit donc de tordre le coup aux idées reçues sur l'armement nucléaire, au credo sur lequel il repose, aux bluffs qu'il véhicule, - " le nucléaire nous a préservé de la guerre "13- Ces mises au point sont liées aux exigences démocratiques de tout citoyen. Si le combat antinucléaire est un combat éminemment politique, cela signifie avant tout que contester le bien-fondé des armes nucléaires implique d'autres contestations, d'autres remises en cause14.

Le prosélytisme nucléaire : une autre " réaction en chaîne "
Les États nucléaires ont invoqué tous les prétextes du monde pour disséminer leur trouvaille, leur savoir-faire. " More may be better "15 fut le mot d'ordre de ce prosélytisme. Les premiers à vouloir diffuser la " bonne nouvelle " se sont pris pour des bienfaiteurs de l'Humanité, persuadés de neutraliser le diable en cédant leur savoir à l'ennemi. Mais le maccarthysme aidant, ils ont été réduits au silence, accusés de tous les maux et en particulier de trahison. Toutefois, la propagation des connaissances et du " savoir-faire " s'est poursuivie. La guerre froide16 a alimenté la dispersion de l'atome aux quatre coins du monde. Les Britanniques, pour ne citer qu'eux, ont entreposé des têtes nucléaires dans les confettis de leur empire, à Chypre comme à Hong Kong. Les Américains ont été beaucoup plus loin, car ils se sont montrés disposés à céder une part des responsabilités qui leur incombaient en tant que puissance nucléaire. En 1959, lors d'un entretien avec le commandant en chef des forces de l'OTAN, le président Eisenhower déclare :
" Nous sommes prêts à donner, à toutes fins utiles, la maîtrise de ces armes. Nous ne retenons qu'une possession titulaire "17.

Au libéralisme économique débridé s'est aussi greffé, à une certaine époque aujourd'hui révolue, un discours en faveur de cette prolifération dite " horizontale ". Aux États-Unis et en France, des arguments ont été avancés pour justifier la multiplication des acteurs nucléaires. En 1981, le professeur Kenneth N. Walz de Berkeley (Californie) auteur de la formule " More may be better ", va être copié par de nombreux stratèges qui estiment que la prolifération ne conduit pas forcément à l'enfer, puisque les candidats les plus " évolués " appartiennent après tout au camp respectable des pays industrialisés. C'est aussi une façon de lever certains tabous concernant les vaincus de la Deuxième Guerre mondiale18. En France, la formule " More may be better " fait mouche. L'une des éminences grises du parti socialiste, Pascal Boniface, par ailleurs directeur de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques, l'IRIS, publia il y a dix ans l'ouvrage intitulé " Vive la Bombe "19. Au-delà du titre provocateur, sa thèse était simple : le refus de proliférer relèverait d'un a priori raciste et le mea culpa ne s'impose pas. En fait, il s'agit plus prosaïquement d'une opération de légitimation, a posteriori, de la prolifération " horizontale ", un domaine dans lequel les Français peuvent s'estimer champions.

Les puissances nucléaires ont disséminé, pacifiquement bien sûr, des centrales de " recherche " et les matières fissiles qui s'y " recyclent ", ce qui est une façon comme une autre de propager les vertus des doctrines dites " dissuasives ". Ce prosélytisme est véhiculé par tous ceux qui considèrent, comme Pascal Boniface, que " la prolifération nucléaire dans certaines limites, représente un moindre danger que la dénucléarisation totale "20. Des stratèges, dont le général Gallois par exemple, préconisent depuis fort longtemps la dispersion du " pouvoir égalisateur de l'atome ". La vertu de l'exemple. Leur argumentation pourrait tenir la route s'il n'y avait pas eu, dans la longue histoire de la prolifération, des États ayant décidé de faire marche arrière. " Il n'y a pas d'exemple, dans l'Histoire, de pays ayant développé l'arme nucléaire qui ait décidé de s'en débarrasser " affirme Jacques Attali dans le rapport qu'il a remis à l'ONU en 1995. Cette opinion est démentie par les faits. Dix États a fait marche arrière, volontairement ou non, et leur sécurité s'en trouve désormais renforcée, comme celle de leurs voisins. Parmi les " repentis ", signalons l'Australie, le Canada, la Suisse et la Suède, qui ont tourné la page de leur aventure nucléaire militaire, de façon unilatérale, sans l'assistance d'institutions internationales comme l'AIEA et en dehors du cadre du TNP. Quant aux autres, ils ont subi des pressions internationales, comme l'Afrique du Sud de Mandela, pour tourner la page de l'apartheid, ou encore l'Argentine et le Brésil, sans oublier les ex-Républiques de l'URSS : Biélorussie, Kazakhstan, Ukraine21. Enfin, si la prolifération est vraiment un bienfait, on ne voit pas pourquoi la communauté internationale ferait tant d'efforts, même cosmétiques, pour la refréner.

Non seulement l'armement nucléaire n'a pas dissuadé - au sens d'empêcher - un quelconque État de proliférer d'une façon ou d'une autre, mais il a eu l'effet exactement inverse. L'avènement de la bombe chez un candidat incite d'autres candidats à en faire autant. Comme l'écrivent les rapporteurs de la Commission Canberra22, " la possession d'armes nucléaires par un État est une incitation à en acquérir pour les autres États ". La " réaction en chaîne " est simple à comprendre. Hiroshima et Nagasaki ont accru la détermination des Soviétiques23 ; et rien ne permet d'infirmer la thèse selon laquelle le message américain s'adressait tout autant à Moscou qu'à Tokyo. L'ascension du Royaume-Uni au statut de puissance nucléaire a certainement inspiré les Français ; ce programme-ci a " démangé " les Allemands (de l'Ouest) et même pendant un court laps de temps, attiré la curiosité des Italiens. Le premier essai de la bombe chinoise en 1964 a soudain accru le poids du clan pro-nucléaire à Delhi. L'explosion de la bombe indienne en 1974 a galvanisé les Pakistanais dont les recherches, dès lors, sont passées à une vitesse supérieure. On notera aussi que les ambitions de Saddam Hussein ne sont pas étrangères à la montée en puissance du programme israélien, qui entraîne aussi celui de l'Iran, après avoir tenté l'Egypte et la Libye. Ce constat du phénomène boule de neige présente au moins l'avantage de réduire à néant la thèse - très prisée en France - selon laquelle les nouvelles puissances nucléaires ne perturbent en rien la sagesse du monde, car elles s'inscriraient dans le schéma binaire des dissuasions régionales, avec pour seul effet de neutraliser les ambitions d'un voisin ou d'un rival (Inde/Pakistan, Brésil/Argentine, Irak/Israël). Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, les postures nucléaires, les menaces de recours au nucléaire, la gestion des conflits et les projets de " guerre des étoiles " sont autant de vrais motifs ou de faux prétextes auxquels les adeptes du nucléaire ont eu recours.

Les secrets " défense " aux pays des mensonges

" La guerre aide à préserver l'atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société hiérarchisée ".
G.Orwell, 1984

Dans le domaine du nucléaire, l'information fait défaut, dans le militaire comme dans le civil. La tragédie de Tchernobyl a engendré censures et désinformation. Les habitants de Biélorussie et d'Ukraine en savent quelque chose : il y a quinze ans, les autorités soviétiques avaient interdit aux médecins le droit d'établir tout lien entre la catastrophe et les maladies qu'ils observaient. Depuis lors, les fichiers des populations contaminées ont disparu. Les institutions plutôt complaisantes à l'égard des industriels nucléaires - Agence Internationale de l'Énergie Atomique en tête - ont pris le relais pour manier la désinformation et, aujourd'hui encore, le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) soutient que Tchernobyl a fait 31 victimes !24

Dans le domaine de la défense, les secrets sont mieux gardés qu'ailleurs, et les journalistes sont parfois démunis, décontenancés devant l'aisance avec laquelle la discrétion fait son chemin. Quand le quotidien " Le Monde " en relatant le drame d'Hiroshima, a fait sa Une sur cette " révolution scientifique " du siècle en relatant les événements d'Hiroshima, cela a pu surprendre. Mais ne cédons pas à la tentation d'incriminer la presse. Après tout, le premier récit relatif à l'ampleur du désastre, on le doit à un journaliste anglo-saxon non accrédité, Wilfrid Burchett, qui a décrit le 5 septembre, soit près d'un mois après Hiroshima : " Des gens qui n'avaient pas été atteints pendant le cataclysme sont encore aujourd'hui en train de mourir, mystérieusement, horriblement, d'un mal inconnu pour lequel je n'ai pas d'autre nom que celui de la peste atomique… "25. Sur les effets des radiations, il a fallu attendre mars 1954, autrement dit l'accident survenu sur l'atoll de Bikini 26, lors d'un essai américain de sa bombe H, pour que soit adoptée une législation destinée aux survivants, " ceux qui ont fait l'expérience de la bombe ", c'est-à-dire les Hibakusha27. Les films tournés après l'explosion par des médecins japonais ont été saisis par les autorités américaines et restitués à partir de 1973.

Douze sous-marins de chasse à propulsion nucléaire (SNA) de la Royal Navy ont été immobilisés en l'an 2000 pour cause de déficiences dans le système de refroidissement de leur réacteur. Ces réparations exigées par la Marine de Sa Majesté font suite à l'accident d'un sous-marin nucléaire survenu en novembre 2000, au large de Gibraltar. Mais qui s'en soucie ? Qui mène l'enquête ? Alors que les eaux territoriales marocaines pourraient être contaminées, un rapport évoque le suicide d'un marin britannique qui se serait jeté par la fenêtre de son hôtel, après avoir été informé qu'il avait été exposé à un rayonnement et qu'on ne pouvait le soigner. Le " secret défense " a bon dos. En France notamment. Tout ce qui a trait à la position d'un sous-marin en patrouille relève du secret défense et celui-ci ne se limite pas aux informations qui pourraient gêner les manœuvres. La " Grande Muette " est fidèle à ses traditions, autant qu'à ses obsessions. Quiconque débarque sur la presqu'île de Crozon dans le Finistère, peut remarquer qu'il est interdit de photographier. " Certains touristes se sont fait confisquer leur petit instamatic ; ça peut paraître absurde à l'heure des satellites, mais nous sommes sans pitié " m'avait confié en 1995 l'un des commandants de la base d'Île Longue28. Il s'agit moins de dissimuler des informations à l'ennemi - souvent très bien renseigné par ses propres " services " - que de cacher des données au citoyen qui risquerait de s'apercevoir que les maux de l'atome sont pires que les maux qu'on veut lui épargner. Le secret défense présente l'inconvénient, non seulement de bloquer l'information mais d'alimenter les rumeurs. En face de Brest, le bruit court que la Marine aurait prévu de construire des bunkers souterrains sur l'Île de Crozon. Un souterrain aurait été creusé pour permettre aux sous-marins de ne pas passer par le " goulet ", c'est-à-dire ce passage fort étroit qu'empruntent les sous-mariniers pour rejoindre la haute mer (la Pointe des Espagnols). En cas de blocus ou de sabotage, les sous-marins pourraient ainsi se rendre directement au Cap de la Chèvre et manœuvrer vers le grand large à partir de la Baie de Douarnenez.

On remarque aussi que les journalistes rechignent parfois à entreprendre une enquête fouillée par peur de représailles. Tel fut le cas lors de l'accident d'un sous-marin nucléaire français, l'" Émeraude ", qui a causé la mort d'une dizaine de marins le 30 mars 1994. Quant aux habitants, qui côtoient cet environnement de façon quotidienne, même s'ils n'aiment pas trop se livrer aux confidences, ils éprouvent à juste titre le besoin de se renseigner. Dès l'arrivée du submersible à son port d'attache à Île Longue - pour un carénage de 21 jours dont 15 pour les réparations, après 62 jours en mer - les têtes de missiles sont " débarquées ". Selon un mécanicien qui a préféré garder l'anonymat, " il s'agit là d'une des opérations les plus délicates. Parfois, il y a des accidents, il suffit que le grutier évalue mal les distances. Alors, c'est la panique, des ouvriers sont évacués sur Brest. C'est pas pour des prunes qu'on a un dosimètre quand on travaille à Île Longue. Le problème, c'est qu'on ne nous dit jamais ce qui s'y inscrit "29. Les évacuations vers Brest ne sont pas des phénomènes isolés. En 1996, la Marine française a reconnu que des fuites radioactives provenant du plutonium des têtes nucléaires (nom de code TN-75), avaient contaminé 35 spécialistes de la pyrotechnie. En janvier 1999, un salarié de la base d'Île Longue a porté plainte. Trois mois plus tard, le responsable du service de protection radiologique a trouvé la mort " suite à un accident " dans un parking30.

La technique du " ni-ni " : " nor deny nor confirm "
Dans ce domaine réservé qu'est le nucléaire, les secrets arrangent la monarchie nucléaire et la renforcent. Les aventures nucléaires des uns et des autres ont pour dénominateur commun d'avoir été clandestines. Le programme nucléaire suisse, par exemple, a été révélé au grand public une fois qu'il fut enterré, en 198531. Le programme sud-africain a subi le même sort avec des révélations a posteriori ; parmi elles, celle de Fidel Castro qui, dans le cadre du soutien cubain aux forces angolaises, confirme que le régime de l'apartheid était en possession de 7 têtes nucléaires32 ; il ajoute que les Européens étaient au courant, et que cette technologie avait été fournie aux Sud-Africains par Israël ; que cette puissances s'était fait aider par une tierce puissance pour développer son propre programme. Pendant un quart de siècle, les autorités de Tel Aviv ont prétendu que l'installation nucléaire de Dimona dans le Neguev n'était qu'une usine de textiles. En 1981, un rapport présenté à l'Assemblée Générale de l'ONU précisait que " Si Israël n'a pas déjà franchi le seuil, il a(avait) la capacité de fabriquer des armes nucléaires à très brève échéance ". En 1987, un nouveau rapport a repris les conclusions de la première étude. Il est venu confirmer les révélations de Mordechai Vanunu33 parues dans le Sunday Times d'octobre 1986. À Tel Aviv, nul ne confirmera, mais nul ne démentira. Aux termes d'une entente avec les États-Unis datant de 1969, Israël s'est engagé à s'abstenir de toute déclaration sur son potentiel nucléaire à ne pas procéder à des essais. Il faudra attendre le 13 juillet 1998, lors d'une conférence de presse en Jordanie, pour que Shimon Peres admette, publiquement, que l'État hébreu détient des capacités nucléaires. La Knesset n'abordera le sujet pour la première fois que le 1er février 2000.

Les déclarations officielles ne sont pas toujours très utiles pour décrypter les messages. En juin 1968, la France a fait dire, par la voix de son représentant permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, M. Armand Bérard, que la France " s'engageait à se comporter exactement comme les États adhérents au TNP ". Cette déclaration de foi n'a pas empêché la France de se singulariser avec ses " exploits " en matière de proliférations verticale et horizontale. On constate que, dès les premières fuites qui pourraient faire scandale, tous les pays concernés s'évertuent à nier la moindre responsabilité. Les exemples ne manquent pas. Quand l'ANC (African National Congress) a publié des documents sur l'aide de la société de recherche nucléaire de Karlsruhe au régime de Pretoria, les Allemands ont rejeté toute implication. Quand la France a été prise la " main dans le sac " pour ses achats d'uranium à la Namibie, elle a choisi le silence. Lors de l'explosion " pacifique " indienne de 1974 dans le désert du Rajasthan, le CEA s'est empressé de transmettre un télégramme de félicitations à son collègue indien. La presse indienne s'étant fait écho de la chose, le CEA a confirmé34 mais le Quai d'Orsay a aussitôt démenti. Lorsque le Conseil de Sécurité de l'ONU s'est prononcé sur la destruction par Israël de la centrale irakienne de Osirak, le représentant irakien a ouvertement évoqué la paternité française de l'industrie nucléaire israélienne, civile et militaire. Le ministre français des Affaires Étrangères de l'époque, Claude Cheysson a envoyé un télex au représentant français à l'ONU, à New York, lui demandant de manifester son " étonnement ". Au lendemain du raid israélien contre la centrale nucléaire irakienne, en juin 1981, les autorités françaises ont nié en bloc qu'elles aient pu avoir la moindre intention de vendre à Saddam Hussein autre chose que des moyens de produire de l'électricité. Dans les colonnes du Figaro35, l'ancien patron du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) a démenti que la livraison de ce réacteur " ait eu le moindre risque de conduire à la capacité nucléaire de l'Irak ". André Giraud a ajouté : " D'ailleurs, le plus récent rapport d'inspection des experts de l'AIEA de Vienne conclut à l'absence de risque imminent de prolifération nucléaire de l'Irak ". Lors du bombardement de l'ambassade de Chine à Belgrade, pendant les opérations de l'OTAN contre la Serbie, les Américains ont expliqué que les cartes dont ils disposaient n'étaient " pas à jour " ; l'opération militaire avait pourtant été menée par un bombardier B-2 stratégique, qui relève directement du Pentagone et non pas de l'OTAN. Difficile de se contenter des sources officielles.

On ne peut se fier ni aux déclarations, ni aux démentis, ni aux chiffres fournis par les " autorités compétentes ". Dans le domaine des essais nucléaires, le décodage est parfois aussi laborieux que pour les sous-marins. Le développement du programme militaire brésilien dans les années 60 a conduit, par exemple, à la création d'un site d'essai souterrain à Cacher, au cœur de l'Amazonie, dont l'existence a été révélée en août 2001. La puissance des essais est maquillée pour la simple raison que celle-ci peut permettre d'évaluer l'état d'avancement des programmes nucléaires en question. Chaque État a donc tout intérêt à faire de la surenchère. Concernant le nombre d'essais effectués, là encore, les décomptes sont éprouvants. Il a fallu attendre fin 1993 pour que les autorités américaines et françaises daignent bien fournir le nombre véritable d'essais effectués. Pourquoi tant de cachotteries ? Si certains essais ne sont pas déclarés, c'est parce que les responsables militaires ne veulent pas pavoiser quand ils échouent36. Ce peut être aussi lorsque ces essais sont quasiment indétectables, notamment dans le cas des explosions " infra-kilotonniques "37. Tout ceci n'empêche pas que des sites comme celui du Nevada soient aujourd'hui accessibles à des visiteurs étrangers, même des responsables russes ; et que ceux de Moruroa ou de Semipalatinsk au Kazakhstan, figureront un jour, s'ils sont décontaminés, dans un catalogue touristique de destinations insolites. Parfois, il est nécessaire d'interpréter les silences ou les exclamations, surtout lorsque le fameux " seuil " nucléaire est franchi ou risque de l'être. Dans le cas du " flash " du 22 septembre 1979, détecté par le satellite Vela dans le Pacifique Sud, au large de la base de Simonstown, et qui ressemblait fort à une explosion nucléaire38, le régime de Pretoria n'a jamais été accusé. Est-ce pour éviter qu'il y ait une enquête sur les complicités éventuelles ? Aux États-Unis, le département d'État a décidé de nommer une commission d'experts dont la conclusion - en dépit des pressions exercées par la chaîne de télévision ABC - se résumera à dire que ce n'était pas concluant. Parfois, les autorités concernées font mine d'être surprises par les révélations. On joue alors sur le registre de l'indignation, comme lors des essais nucléaires indiens et pakistanais de 1998. On peut aussi accuser les " fraudeurs " pris en flagrant délit d'avoir volé des informations. Les espions sont des fusibles faciles. Citons le cas de la Chine, avant même l'affaire de Wen Ho Lee, le faux espion de Los Alamos. En novembre 1993, l'opinion publique a appris que les États-Unis avaient accepté de vendre à la Chine un super-ordinateur Cray, pouvant contribuer au développement de certaines capacités balistiques de leur adversaire stratégique. Les responsables américains ont-il été pris au piège de leur propre laxisme ? En tout cas, ils ont trouvé une parade, puisque Washington fait porter le chapeau aux Chinois et à leurs talents d'espionnage. Il y aurait eu " vol des renseignements sur le concept des armes thermonucléaires américaines les plus avancées ", lit-on dans le rapport d'une commission de la Chambre des représentants, le fameux rapport Cox.

Le cas de l'aventure nucléaire pakistanaise pourrait, comme tant d'autres, nourrir un roman d'espionnage. La façon dont l'ingénieur Abdul Qadeer Khan a quitté la société germano-néerlandaise Urenco à Ermeloo (Pays-Bas), en emportant dans sa valise toutes les données après avoir rendu de bons et loyaux services entre 1972 et 1975, laisse planer beaucoup d'interrogations. Quand les affaires s'enveniment, quand des témoins gênants sont éliminés, on remarque fréquemment que les protagonistes succombent dans des accidents de voitures ou sont victimes d'attentats revendiqués par des organisations terroristes - quelle aubaine ! - très vite identifiées. Les mises en scène sont plus ou moins crédibles. Le cas de Georges Besse, l'homme de Pierrelatte comme on le surnommait dans ce milieu, qui fut le patron de la société Saint-Gobain Techniques Nouvelles en 1973 au moment des premières transactions entre la France et le Pakistan, est édifiant à cet égard39. Son assassinat dans le cadre du contentieux franco-iranien - sur une dette d'uranium non honorée par la France - a aussitôt été attribuée à une organisation dont les militants, aussi généreux fussent-ils, ne pouvaient pas soupçonner une seule seconde les subtilités du dialogue et du chantage (avec otages) entre Paris et Téhéran40. C'est, dirions-nous, une vieille tradition que de faire porter à d'autres le chapeau du terrorisme d'État.

Les démentis (officiels) s'avèrent souvent aussi fréquents que légers. Et pour cause : les décisions en matière de transfert de technologie nucléaire n'ont jamais fait l'objet du moindre débat parlementaire, ni en Occident ni dans le reste du monde41. Dès qu'un pays dit qu'il va résilier un contrat, cela ne signifie pas qu'il l'interrompt mais qu'il le suspend. Cela rend les choses un peu plus floues sur le calendrier et les conséquences à plus long terme. Les mensonges par omission sont, eux aussi, monnaie courante. Les informations fournies par les officiels sont parfois laconiques, comme dans le cas du B-52 qui s'est écrasé à Thulé en janvier 1968 ; le rapport officiel affirmait sommairement que " toutes les armes à bord du B-52 ont été retrouvées " ; il a fallu un certain temps pour comprendre que retrouver n'est pas synonyme de récupérer42.

Rares sont aussi ceux qui font le distinguo entre le nombre exact d'armes nucléaires qui transitent en mer. Ainsi, en 1988, l'URSS s'est proposé d'annoncer la présence ou l'absence d'armes nucléaires à bord de ses navires de guerre faisant escale dans des ports étrangers. Elle y a assorti une condition : que les États-Unis et les autres puissances nucléaires fassent de même. " Nor deny, nor confir " a répondu la US Navy, qui refuse de confirmer ou d'infirmer la présence d'armes nucléaires à bord. Conformément à ces propres critères, la US Navy a décidé, au début des années 90, de retirer les armes nucléaires embarquées sur les navires de surface, parce que leur apport d'un point de vue militaire était contestable, " counterproductive " pour reprendre leur vocabulaire. Des décisions analogues concernant les armes nucléaires à bord de sous-marins pourraient intervenir aussi, parce que leur usage a tendance à perturber le système de navigation, selon les sous-mariniers. Mais nul ne nous fournit des garanties sur cette évolution, d'où la poursuite du " ni-ni " qui ne dérange personne, excepté le gouvernement travailliste néo-zélandais qui, il y a une dizaine d'années, a interdit l'entrée dans ses ports des navires américains. En France, on se montre aussi évasif quant à la présence d'armes nucléaires à bord des bâtiments de surface. Au moment de la guerre du Golfe, le commandant du porte-avions Foch a préféré répondre par un sourire au journaliste qui avait eu l'audace de poser la question.

Bref, il ne suffit pas d'être vigilant, il faut disposer d'un décodeur car les traités comme les accords, quand ils ne sont pas secrets, offrent matière à interprétation et peuvent semer la confusion. En 1957, le Premier ministre Kishi a déclaré que la possession par le Japon d'armes nucléaires ne serait pas anticonstitutionnelle, dès lors qu'elles seraient défensives. Cette position a été reprise dans le premier Livre Blanc sur la défense en 1970. Autre exemple : les accords de Paris de 1954 interdisant à l'Allemagne de fabriquer des armes nucléaires. Au Bundestag, il fut reproché à Fr. J. Strauss, alors ministre de la Recherche, d'avoir affirmé à un journaliste américain que l'Allemagne pourrait les fabriquer. Très gêné, Strauss a rétorqué que si le Traité n'autorisait pas l'Allemagne à fabriquer des bombes atomiques, cela n'excluait pas la possibilité de faire des " recherches scientifiques " dans le domaine. D'ailleurs, avec son homologue français Maurice Bourgès-Maunoury, il ne sera jamais question d'atome ou de nucléaire, mais de " coopération dans le domaine des armes nouvelles ". On constate ainsi que l'interdiction de fabrication n'est pas forcément synonyme d'interdiction de financement d'armes en dehors du territoire. En partant de ce principe, la France a fait des propositions nucléaires à Bonn dans les années 50, sachant qu'elle pourrait parfaitement financer des équipements ou installations pouvant servir ses propres intérêts, en particulier à Pierrelatte. En signant le TNP après des années de tergiversations43, les autorités allemandes ont compris qu'un transfert de propriété d'armes nucléaires dans le cadre d'une alliance, l'Union Européenne par exemple, n'était pas forcément à exclure.

Le trucage des chiffres
Tout le monde en France, et même au-delà des frontières, se souvient de la formule du président François Mitterrand en 1983, " Le pacifisme est à l'Ouest et les missiles sont à l'Est ". On a appris bien plus tard que les SS 20, censés terrifier les peuples ouest-européens, n'étaient pas braqués sur nos territoires. Ils ont été frauduleusement présentés comme une arme à portée intermédiaire ou FNI44 pour ne pas violer ouvertement les accords soviéto-américains SALT II (Strategic Arms Limitations Talks). Les Américains ont laissé faire car c'était là une aubaine pour justifier l'implantation des Pershing. Dans les négociations internationales, le trucage est monnaie courante. Lors de l'accord sur les FNI, les Américains ont reconnu que le nombre de missiles de croisière ne correspondait pas au chiffre officiel. Que les menaces soient réelles ou fantasmées, tout peut être l'objet d'un montage comme le fameux " missile gap " des années 60 qui a tant " ému " le Pentagone. Il a reconnu vingt ans plus tard que le soi-disant décalage entre Soviétiques et Américains était un alibi. Dans le même registre, les Occidentaux avaient affirmé, juste avant de monter l'opération " Tempête du Désert ", que l'Irak figurait en 4e position parmi les puissances dites classiques à travers le monde. Demain, d'autres " fenêtres de vulnérabilité " seront brandies, que ce soit pour diaboliser un terroriste " le plutonium entre les dents ", ou pour brandir l'armement chimique, le " nucléaire du pauvre ", ou encore pour prétendre que les déchets nucléaires de la centrale de Kolzoduy en Bulgarie permettraient à Oussama Ben Laden de concocter un cocktail nucléaire. Il aurait été plus judicieux de rappeler que l'un des quatre avions du 11 septembre a failli s'écraser sur la centrale de Three Misle Island. Ou encore de préciser qu'il faudrait des quantités de déchets énormes et difficilement transportables, voire impossible par voie aérienne ; qu'il ne suffit pas d'avoir des matières fissiles à sa disposition, encore faut-il des appareils électroniques pour déclencher la fameuse " réaction en chaîne " ; enfin qu'enrichir l'uranium est une entreprise suffisamment coûteuse pour qu'aucune ONG ne s'y soit encore risquée. Au lendemain de la guerre du Golfe, le spectre du " terrorisme nucléaire " a fait couler beaucoup d'encre. Et pourtant…

" À défaut de technologies sophistiquées, des Etats, du Sud, pauvres évidemment, pourraient recourir à des "bombes sales", peut-on lire régulièrement depuis 199445". On ne sait pas s'il s'agit là d'un phénomène d'inversion ou de " projection ", comme disent les psychanalystes, mais l'arme qui ressemble le plus à une arme " sale ", c'est justement ce déchet provenant du combustible des centrales nucléaires46, un déchet que les armées du monde " civilisé " récupèrent à peu de frais pour armer leurs obus et constituer des munitions qu'on appelle communément de l'" uranium appauvri ". Il a fallu attendre la guerre au Kosovo, les plaintes de soldats de l'OTAN pour que des experts internationaux dont ceux du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) s'y intéressent vraiment ; il faudra plus de temps encore pour que le public évalue la " guerre radioactive " menée en Afghanistan47.

L'histoire tourmentée de l'âge nucléaire recoupe l'histoire des prouesses extraordinaires des commissions de l'énergie atomique (comme le CEA en France) pour masquer les dysfonctionnements, les accidents. L'aventure nucléaire de ces cinquante cinq dernières années ressemble étrangement aux tracts lancés par avions, après les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, pour proclamer l'inutilité de toute résistance japonaise. En réalité, les justificatifs continuent de pleuvoir sur nos têtes innocentes pour nous dire que le nucléaire est tout à fait tolérable. S'il existe en France une législation qui interdit de propager des informations susceptibles d'alimenter la haine raciale par exemple, de nier les chambres à gaz, rien d'un point de vue juridique ne peut empêcher quiconque de faire l'apologie du nucléaire.

Le mythe de la finalité " pacifique " de l'atome
L'existence du Traité de Non-prolifération, (TNP), est basé sur l'axiome, faux au demeurant, selon lequel il existe une frontière entre l'usage militaire et l'usage non militaire de l'énergie atomique. C'est inexact d'un point de vue technologique, car tout programme peut devenir un programme militaire à partir du moment où des installations sont disponibles pour enrichir l'uranium ou pour retraiter le combustible usé qui sort des centrales. Pour redorer le blason des adeptes de l'atome et fournir des débouchés à ces marchands de " troisième type ", un effort inouï a été entrepris pour flirter avec le civil. À défaut de minimiser les dégâts, le monde a connu une époque - heureusement révolue - où le nucléaire a été auréolé pour servir le génie civil. C'était non seulement inoffensif, mais tout simplement génial. Une littérature abondante a vanté les mérites de l'atome à des " fins pacifiques ". " On peut espérer, déclare Joliot Curie, que pour la bombe atomique, son utilisation sera heureuse et profitable, par exemple pour procéder à des transformations de terrains, de sols ou de sous-sols marins ou peut-être aussi pour procéder à des modifications des états de l'atmosphère "48.

Joliot Curie a réitéré ces utopies déconcertantes à un journaliste du Monde en avril 1950 : " Pourquoi n'essaierait-on pas de faire éclater des bombes à haute altitude ? D'énormes nuages de vapeur d'eau seraient formés qui pourraient modifier les climats et protéger du soleil de vastes étendues ". Au début des années 60, certains responsables politiques ont aussi soutenu que " nous pourrions aménager les Îles Kerguelen par des explosions souterraines, de même que nous pourrions créer une mer intérieure dans la région du Tchad "49. Pour donner un semblant de légitimité aux essais nucléaires dans le Sahara, le Commissariat à l'Énergie Atomique a expliqué qu'il lui fallait évaluer " les conditions de sécurité à appliquer dans le cas où l'utilisation future de l'outil militaire serait envisagée pour l'exécution de grands travaux de génie civil "50.

Dans les années 60 et 70, les États-Unis ont fait valoir qu'en procédant à quelques essais en Californie, ils pourraient empêcher, sinon retarder quelques tremblements de terre en réduisant les tensions dans la croûte terrestre. Entre 1962 et 1988, l'Union Soviétique a eu recours à quelque 115 bombes atomiques comme explosif, pour creuser des trous, des tunnels, et des réservoirs souterrains, dans le cadre de l'industrialisation du pays51. Au début des années 90, Minatom, le ministère chargé des questions nucléaires en Russie, a même suggéré de recourir aux explosions nucléaires dans le but - honorable ? économique ? - de détruire une partie du stock d'armes chimiques. Les Israéliens ont fait mieux encore. Entre 1966 et 1967, ils ont jugé que leurs essais de têtes nucléaires pour les missiles Jéricho, au large de l'île du Levant, ne suffisaient pas. Puisque leur programme était clandestin, ils ont tenté de convaincre leurs partenaires français du bien-fondé d'un percement (conjoint) d'un nouveau canal (de Suez) qui relierait la Mer Rouge à la Méditerranée. Ils prirent contact avec une société d'ingénierie du groupe Thomson, la Sodeteg. Mais ces explosions " pacifiques " ne se solderont par aucun début de réalisation.

En 1974, l'Inde a présenté son premier essai dans le désert du Rajasthan comme une explosion nucléaire " pacifique " ou PNE52. En 1998, alors que l'armement nucléaire indien ne faisait plus aucun doute, les autorités de Delhi ont réitéré leur " exploit " : l'un des essais, d'une puissance de 12 kilotonnes, a alors été présenté comme pouvant servir à l'amélioration des techniques d'exploitation minière.

Le nucléaire détermine les rapports Nord-Sud
L'armement nucléaire, dont le caractère est absolu et les retombées quasi intemporelles, a façonné le monde. Il représente à lui seul un indicateur de puissance. Quand nous parlons de puissance, nous ne parlons pas seulement de puissance militaire, mais aussi de puissance politique, de puissance économique et de puissance scientifique et technologique. Les armes nucléaires sont, à ce titre, un élément clef de la mondialisation. Tout accord sur l'interdiction de ces armes est voué à l'échec et toute négociation sur la prolifération nucléaire n'est qu'un simulacre, en raison du statut que ces armes confèrent à chacun des États. Les " Cinq " siègent de façon permanente au Conseil de Sécurité de l'ONU ; ce n'est pas une coïncidence, même si la majorité d'entre eux y étaient déjà avant même d'avoir la bombe, Les explosions nucléaires indiennes et pakistanaises sont venues perturber cet ordre. Mais pour combien de temps ? On a beau fait de dire que l'arme nucléaire n'est plus l'alpha et l'oméga du pouvoir, pourtant, l'Inde dispose de cet atout supplémentaire pour figurer demain parmi les heureux élus si le Conseil s'élargit.

Si la bombe n'est pas un passe-partout pour siéger dans tous les directoires du monde, c'est tout de même un outil fort utile. Les autorités françaises ont parfaitement compris l'équation et elles ont développé leur propre arsenal pour " jouer dans la cour des Grands ". Elles ont perfectionné leur propre arsenal nucléaire en expliquant à qui voulait l'entendre que l'avenir de leurs échanges avec les États-Unis était proportionnel à leur capacité à manier les secrets de la bombe. Si Moscou n'avait pas la bombe, il est fort probable que la Russie ne serait pas conviée au festin du G7, dit G8.

Quelles que soient les conditions d'entrée dans ce club des " nantis du nucléaire ", l'unité de mesure de la puissance s'affirme au fil du temps. N'en déplaise à tous ceux qui se font les apôtres de la dissuasion minimale, ou de la dissuasion " existentielle ", l'aventure nucléaire est une course incessante vers son amélioration et l'augmentation de son pouvoir de destruction. Une puissance nucléaire digne de ce nom ne s'arrête pas à la bombe A. Elle se doit de disposer des têtes nucléaires au service de sa Marine. Conformément à la " bible " de la dissuasion, seul le sous-marin - discret grâce à sa propulsion nucléaire - offre à l'État nucléaire la clef de la riposte en " seconde frappe ", c'est-à-dire la capacité de représailles " décapitantes ". C'est l'arme de la puissance absolue. Pour l'instant, seuls les membres du Conseil de Sécurité de l'ONU disposent de cet atout. On comprend donc mieux pourquoi l'Inde comme le Pakistan ambitionnent de doter leur marine de sous-marins nucléaires.

Dans les environs de Brest, la Royale estime fièrement que le sous-marin est la combinaison " sous un même toit " d'une centrale nucléaire, du plateau d'Albion et d'un village de 111 personnes isolées du monde pendant 70 jours, le tout dans un espace limité de 240 mètres carrés habitables. Le submersible, qu'il s'appelle Polaris, Trident, Yankee, Delta, Triomphant, Typhoon, ou Ohio, c'est un peu la " Rolls-Royce " de l'apocalypse.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : les tubes de lancement d'un seul sous-marin américain de la classe " Ohio " contiennent, en équivalent de trinitrotoluène (TNT) la puissance de feu de huit Secondes Guerres mondiales. Rien de moins. Le sous-marin, que chacun peut voir appareiller à Île Longue, en face de Brest, et qui embarque 16 missiles à 6 têtes, est capable de détruire l'équivalent de 960 fois Hiroshima. Treize minutes après l'ordre présidentiel53, le commandant d'un sous-marin peut lancer ses projectiles, à la cadence d'un missile toutes les 20 secondes.

Le Yalta nucléaire
Toute l'histoire de la deuxième moitié du xxe siècle porte le sceau de la bombe. Son pouvoir de fascination, de destruction, tout autant que son pouvoir d'inhibition y sont pour quelque chose. Les rapports de force internationaux entre les " Deux Grands ", capables de se faire peur en brandissant leurs cartouches nucléaires, a déterminé le cours de l'histoire.

Cette phase de non-guerre en Europe a en tout cas perturbé, voire gelé les revendications libératrices dans chaque camp respectif. Inversement, les grandes mobilisations ont eu pour dénominateur commun le pacifisme, car les peuples ont cherché à se défaire des chaînes qui les ligotaient à l'un des parapluies nucléaires. Durant les décennies de la guerre froide, la terreur, - réelle ou fantasmée - de l'apocalypse nucléaire a fait passer sous silence ou presque les aspirations des peuples sur les cinq continents.

Le gel des processus révolutionnaires dans le tiers-monde n'a pourtant pas été un accident de l'histoire : il fut le résultat d'une concertation entre les deux " Grands " acteurs de l'époque, mais aussi et surtout le fait des exigences de la diplomatie américaine vis-à-vis de Moscou pour entériner en contrepartie la parité nucléaire. Ce lien politico-militaire, ce " linkage " comme disent les Anglo-saxons, pourrait être escamoté demain, dans le cadre des négociations multilatérales sur la dette du tiers-monde, sur l'insécurité alimentaire programmée, si l'on refuse de voir comment le " global power " américain est en train de marchander à la fois son fameux bouclier et sa croisade anti-prolifération. Quelle que soit l'efficacité des outils et gadgets concoctés dans le cadre de la Missile Defence, les États-Unis vont recourir aux moyens identiques, du moins similaires à ceux dont ils ont fait usage depuis les années 50 : il s'agit de distribuer la menace, entre États dits " proliférants ", répartir les fardeaux - avec l'Allemagne et le Japon qui ont payé la facture de la Guerre du Golfe - et troquer un bout de leur parapluie nucléaire, avec le Japon et Taiwan, par exemple. Si cela ne suffisait pas, Washington dispose de puissants relais que sont, par exemple, les institutions financières internationales. Rien n'interdit de penser que les États-Unis peuvent demain faire pression sur les banques pour que des prêts ne soient pas accordés à des États qui auraient enfreint le code de " bonne conduite " concernant des importations de matières fissiles et tenté de défier le " Yalta nucléaire ".

Les relations qui perdurent entre le Nord et le Sud n'excluent ni la politique de la canonnière, ni l'organisation sélective et pointilleuse de la pénurie, la famine avec ou sans Organismes Génétiquement Modifiés (OGM). Elles n'excluent pas les " coups de pouce " ponctuels quand il s'agit, pour le plus grand bénéfice du Nord, de contraindre des dirigeants du Sud à quelque compromis sur le partage nucléaire du monde. Elles s'accommodent fort bien de la menace d'un recours à la " punition " nucléaire à l'encontre de ceux qui ne voudraient pas s'intégrer dans le " circuit ".

Depuis les années 90, la surenchère anti-désarmement, qui s'articule autour d'une réorientation de la stratégie américaine - relayée par certains membres de l'OTAN -, et un nouveau ciblage visant les États du tiers-monde54 ne peut qu'élargir le fossé entre les " plus forts " et les " plus faibles ". Ce décalage de puissance est encore plus frappant avec la fin de la bipolarité du monde. L' " apartheid nucléaire " fait son chemin. En effet, depuis l'invention de la bombe, jamais un État non nucléaire ne s'est senti aussi diminué par rapport à tout autre État nucléaire. La majorité, tenue à l'abstinence nucléaire militaire, subit déjà des restrictions draconiennes, voire des embargos. C'est le lot de certains États pauvres du tiers-monde, principalement les " Failed States "55 ces États en faillite qui n'appartiennent pas à la cinquantaine d'États ayant des potentialités ou capacités nucléaires. (cf. planisphère). À défaut d'être abandonnés à leur sort, ces États " en faillite " , rongés par des guerres civiles, sont " traités " par l'injection du désordre, la perpétuation du chaos. Ils peuvent éventuellement récolter quelques missiles " fire and forget " (c'est leur nom !), comme ceux qui furent largués sur une vraie-fausse pharmacie au Soudan, détruite dans le cadre de représailles aux attentats anti-américains de 1998 à Nairobi et Dar-Es-Salaam.