Article critique consacrée à deux parutions par J.P.Lambert.


théories sur un modèle douteux

théories sur un modèle douteux

pratiques pour le remplacer

 

 

D’une part le n°20 de la revue semestrielle du MAUSS,* à laquelle nous avons déjà consacré plusieurs articles, et qui se caractérise par un sympathique esprit de recherche  autour,  notamment,  du don et du revenu minimum inconditionnel.

Son titre:  QUELLE « AUTRE MONDIALISATION »?

 

D’autre part le REGARD CITOYEN SUR L’ECONOMIE** coordonné par André-Jacques Holbecq et qui présente un certain nombre de propositions pour sortir de la « pensée unique ».

 

*  2e semestre 2002,  éd. LA DECOUVERTE,  27 euros (177F) 360 pages.

**  Editions Yves Michel,  BP 3 -  05300 -  Barret sur Méouge,  17 euros,  261 pages

 

 

Peut-on concevoir et réaliser autrement une mondialisation dont personne aujourd’hui ne conteste qu’elle est en marche? On est tenté de dire:  bonne question,  qui devrait déboucher sur une alternative:  ou bien la mondialisation est fatale telle qu’elle se fait actuellement,  ou bien la façon dont elle opère n’a rien de fatal,  ce qui ouvre la voie à deux possibilités.  Ou bien amender la façon dont elle opère actuellement - c’est la voie du réformisme. Ou bien remplacer le modèle qui la rend inévitable, ce qui implique une révolution et réduit « la mondialisation » au fait qu’on ne peut plus aujourd’hui empêcher les informations de faire le tour de la planète. 

Mondialisation signifiant principalement la généralisation à l’ensemble des nations de ce qu’il est convenu d’appeler capitalisme, J. Généreux a beau jeu de remarquer:  « La question en cache une autre,   qui est celle de l’alternative au capitalisme,  qui à son tour occulte celle de la possible diversification de l’évolution du capitalisme. ».  Mais cette remarque même nous donne une indication sur la façon dont l’exercice proposé aux personnalités ici réunies n’a pas manqué de dévier: sur l’occultation d’une possible alternative au capitalisme par des propositions visant à le faire évoluer! 

 

Chaque article peut donc se décomposer en trois mouvements. 

Le premier est consacré à l’analyse de la situation à différents niveaux, économique, anthropologique, etc. Voilà des faits, comment ça se passe,  est-ce positif?  Evitable?  Mais aussi:  voilà des façons de voir,  sont-elles aussi logiques qu’elles en ont l’air,  sont-elles (encore) pertinentes?  Par mesure de précaution,  quand l’analyse risque de faire bobo,   l’auteur procède par-fois procède par personne interposée, comme Pascal Combemale rendant compte des propos tenus par quelqu’un qui fut grand personnage de la Banque Mondiale et un conseiller influent de Bill Clinton. (« Si c’est Siglitz qui le dit... »).

Deuxième mouvement: on dégage des « principes »,  qui ne sont pas du tout de même nature,  on s’en doute,  selon qu’on « est » économiste,  sociologue ou anthropologue (ce qui n’empêche pas d’aller voir chez les voisins). L’économiste Dominique Plihon pointe les principes mêmes du développement.  Pascal Lamy,  qui négocie pour l’Europe les accords avec l’OMC, pointe les principes fondateurs de l’Europe.  Pour Edgar Morin,  il s’agit de relier « le développement » matériel à celui de « l’humain ». 

Troisième mouvement:  des propositions. On trouve de tout.  A votre bon cœur Mesdames et Messieurs!  Chacun fait (« donne ») ce qu’il peut.  Grande récupération de ce qui se fait déjà de « bien » et de quelques « idées » à la mode (taxe Tobin).  De loin en loin,  les larmes de tendresse  brusquement sèchent. Ainsi lorsque le bon Edgar (Morin), peu sensible décidément aux courants d’air qui sévissent dans l’axe du Bien et du Mal,  parle d’une « politique de l’humanité  », l’anthro-politique, «  politique de civilisation ».        

  

            Les contributions au dossier du MAUSS sont signées d’auteurs connus et reconnus.[1]  Inutile de les présenter.  Leur liste nous inspire une certaine terreur:  ce sont là des personnages que nos petites idées ne risquent guère de toucher,  nous en avons maintes fois fait l’expérience,  et même avec quelques uns qui figurent dans ces pages.  Tout juste réussirez-vous -  à condition déjà de parvenir à les approcher -  à leur arracher un sourire.  De quoi pourriez-vous parler qu’ils ne savent pas?  Pour ne pas sombrer dans la vulgarité, ils éviteront de vous qualifier d’utopiste:  car c’est  le premier qui vient,  et ils se doutent bien que vous l’avez déjà souvent entendu.  Mais il est bien clair que notre affaire n’offre,  ne peut offrir,  aucune garantie de sérieux.  Ce qui ne les empêche pas de tenir des propos si proches des nôtres qu’il arrive souvent à nos lecteurs d’y voir du PROSPER et de nous engager à prendre vite contact.  Enfin un qui nous a compris...

            Quelques exemples tirés de ce numéro 20 lui-même:

            Edgar Morin:  « Les deux voies d’une réforme de l’humanité sont arrivés à une même impasse.  La voie intérieure,  celle des esprits et des âmes,  celle des éthiques,  des charités et des compassions,  n’a jamais pu réduire radicalement la barbarie humaine.  La voie extérieure,  celle du changement des institutions et des structures sociales,  a abouti à l’ultime et terrible échec où l’éradication de la classe dominante et exploiteuse a suscité la formation d’une nouvelle classe dominante et exploiteuse pire que la précédente.  Certes les deux voies ont besoin l’une de l’autre.  Il faudrait les combiner.  Comment? » p. 52)

 

      Toni Negri:  « Le fait de se trouver toujours à l’intérieur de la logique productive représente en réalité ce qu’il y a de plus profond:  le commun de la vie,  c’est cette profondeur-là... Il s’agit surtout de construire,  contre la prétention des Etats et des administrations,  des formes de gestion du commun qui puissent devenir des style de vie et de production ».  (p. 103)

 

Serge Latouche: « Il faut sortir de nos têtes le prisme déformant qui nous fait tout appréhender sous l’angle économique.  En d’autres termes,  il nous faut décoloniser notre imaginaire en même temps que l’économique se réenchasse concrètement dans le social.  Cette sortie de l’histoire uni-dimensionnelle moderne et occidentale permet-trait seule de réouvrir le futur et de redécouvrir la diversité des possibles dans les façons de vivre. » (p. 88)

Pascal Combemale résumant Joseph Stiglitz: « L’idée générale est simple:  chacun doit avoir le droit de participer,  au moins en étant représenté et informé,  à tout processus de décision collective dont l’issue aura une incidence sur sa situation. » (P.72)

Zaki Laïdi:  « Les difficultés que connaît aujourd’hui le système commercial mondial tiennent enfin au fait que les enjeux commerciaux ont changé de sens.  Il ne s’agit plus seulement de réduire les barrières tarifaires sur la base de concessions réciproques,  mais d’égaliser les conditions sociales de production de l’échange. » (p.39)

 

 

         les vraies lois de l’irréalisme

 

            Ces citations suffiront. N’est-ce pas bien dit?  Des deux voies,  intérieures et extérieures,  il est à nouveau question au tout début du présent cahier.  La gestion du « commun »,  la sortie de l’histoire unidimensionnelle,  notre représentation et information à tous les stades de décision ayant une incidence sur notre décision,  n’est-ce pas ce que résume notre bandeau:  pour la maîtrise de leurs usages par les usagers? L’égalisation des conditions sociales de production de l’échange,  n’est-ce pas ce qui est visé par l’entreprise/école telle que nous l’envisageons dans le cadre du distributisme...? 

            Reste à mettre en pratique.  Ce qui conduit nos auteurs à chercher, comme le suggère Morin,  des combinaisons, qui s’arrangent du Marché tenu pour inévitable et doté d’efficacité.

            Supposons qu’elles soient valables,  faisables et tout.  Ne débordons même pas du système dont elle dépendent.  Qu’est-ce qui nous empêche de retourner à leurs auteurs la grave question qui nous est si souvent posée,  et qu’on a d’ailleurs tout à fait raison de nous poser:  comment ferez-vous pour que...? qui se chargera de...?  Où sont les pouvoirs publics,  l’organisation internationale sans lesquels...? Qui en créera de nouveaux,  plus adaptés aux réformes que vous proposez?  Qui convaincra les décideurs situés dans leur grande majorité, on le sait,  hors du circuit électif?  Quel degré de puissance la société civile sur laquelle vous comptez doit-elle atteindre pour faire pression sur eux? Comment allez-vous vous y prendre pour la faire évoluer? Pour que l’acheteur alpha et l’actionnaire béta « réfléchissent » et « agissent »? Faut-il prier pour que les décideurs,  élus ou non,  « comprennent »? Faire du porte à porte pour que...? 

            Bref: quelle différence y a-t-il entre vos « il faut »,  « il faudrait »,  et les nôtres?  Car il y en a bien une?  C’est leur « réalisme »?  En quoi sont-ils plus réalistes?  Pourquoi? Leur réalisme ne relève-t-il pas des vraies lois de l’irréalisme,  ou,  trivialement, de « l’effet canard »: en d’autres termes de leur adaptation « naturelle » à une mare idéologique qu’on imagine devoir toujours se remplir (certaines périodes de sécheresse confirmant la règle)? Sur quoi débouche ce que vous préconisez sinon sur une théorisation moralisée ou la moralisation totalement théorique - puisqu’on ne sait pas,  je le répète,  qui s’en chargera -  d’un modèle dont vous savez mieux que personne quels dégâts il provoque? Ne serait-il donc pas plus réaliste - même si l’opération reste encore théorique au sens où on ne sait encore ni quels en seront les acteurs ni comment les choses se décideront -  d’envisager,  comme nous le faisons,   la possibilité d’une sortie du modèle? 

 

 

         nuages et purée de pois

 

            Dans un style très différent, l’analyse des faits économiques que nous offre André-Jacques Holbecq est tout aussi objective et profonde que dans chacun des articles du MAUSS n°20 ou Les vraies lois de l’Economie de Jacques Généreux. L’auteur,  ancien pilote de Concorde passionné d’économie,  y franchit non plus le mur du son mais celui de l’intelligence,  grâce à la poussée de réacteurs imagés, sensibles (voir encadré), qui,  dans les premières pages du livre en tout cas,  laissent très loin derrière notre habituelle traînée de culture économique. Il se montre à l’écrit aussi doué que le fut en son temps Jacques Duboin.  Souhaitons qu’il le soit également pour la prise de parole en public.

            Il a fait appel à des contributions d’inspirations diverses,  qu’il cosigne avec certains de leurs auteurs.[2] Encore aurait-il fallu mettre en perspective, cadrer les hypothèses en lice. Les préconisations présentées auraient alors servi en toute clarté d’illustrations.  Faute de quoi,  passées les premières pages où les mécanismes de l’économie,  le rôle de la monnaie et de l’Etat, sont démontés et observés avec adresse et sous un jour inhabituel, même pour ceux qui comme nous sont rodés à ce genre d’exercice,  le lecteur est fondé à se demander si l’excellence des observations qu’il vient de lire et d’applaudir ont été utiles à celui ou ceux-là mêmes qui les ont faites et ont la bonne idée de les rassembler là.

 

            Un exemple? Le chapitre intitulé Propositions, les pistes de solutions.  Elles s’enchaînent si bien qu’elles paraissent n’en faire qu’une,  et de surcroît approuvée par l’auteur.

 

Préambule:  « Il ne faut pas se tromper:  nous ne remettons pas en cause le système marchand,  ce n’est pas un système collectiviste ou similaire que nous proposons.  Le marché qui s’autorégule,  entre le producteur et le consommateur,  pour le bien de chacun,  nous semble,  pour le moment,  la meilleure réponse.  Mais l’excès de libéralisme,  dans ces échanges,  lorsqu’en plus intervient l’effet néfaste de l’intérêt,  ne l’est plus ». 

            Passons sur l’utilité qu’il peut encore y avoir aujourd’hui à se démarquer du collectivisme à la soviétique. Que la réponse actuelle soit la meilleure pour le moment malgré certains « excès » ne nous rassure pas.  En vertu de ce que ce moment a de supportable,  ne sera-t-on pas tenté de le prolonger...?  En réduisant comme il se doit les excès fâcheux...? Voyons cela de plus près.  

            La première solution énoncée nous va droit au cœur: accroître la masse monétaire,  en re-conquérant notamment le droit des Etats de battre monnaie.  Le libellé de la solution n°2 aussi:  supprimer l’intérêt de l’argent.  Elle est mal-heureusement assortie d’un sourire appuyé du côté de Silvio Gesell,[3] en d’autres termes de la consommation considérée comme LE salut,   et d’une jolie ringardise:  remettre le franc en circulation. Car pourquoi pas l’euro sans intérêt?

            La troisième s’intitule:  Soutenir la consommation et non pas la production.  Consommation toujours.  Recette:  créer un revenu d’existence,  ou un dividende social généralisé.  Ce qui retient  favorablement notre attention. Mais attendez:  il ne s’agit encore que d’un revenu de base,  calculé pour être insuffisant,  de crainte que vous ne restiez chez vous.  La quête du complément est laissée à votre supposé « choix ».  Versé « de la naissance à la mort »,  phrase bien-aimée des distributistes,  le revenu d’existence s’entend ici dans le cadre général du salariat et de la redistribution des profits.  Il sera financé par l’impôt. Faute de pouvoir intervenir en amont sur les incidences sociales et écologiques de la recherche des profits monétaires,  les gouvernements le feront  en  aval,   comme le montre la solution n°4:  « Modifier l’esprit de l’impôt »,  où je ne vois pas ce que la Taxe Monétaire à la Valeur Ajoutée change à la TVA. On n’aura donc soutenu la consommation que pour mieux l’imposer.  Est-ce là sortir de la pensée unique?

            La solution n°5 laisse pantois.  Elle aurait pu émaner du MEDEF. Il s’agit de transférer les charges sociales de la production à la consommation.  Rien de changé pour le consommateur,  mais le producteur n’aura plus à débourser sur ce chapitre. Super, non?  Sauf qu’après avoir diminué (juste un moment,  Monsieur le Bourreau) ses prix,  le producteur se plaindra que les taxes à la consommation l’empêchent de vendre. Et que la faute incombera désormais à l’Etat... 

            La solution n°6 fait un pas de plus dans le sens de l’acceptation de l’entreprise actionnarisée.  Or on sait que sur le terrain du profit les actionnaires ne sont pas des tendres. Elle prétend moraliser le jeu boursier.  Seriez-vous par hasard contre la morale?  Vous n’oseriez...  Alors vive le jeu boursier,  ses pompes et ses cracks.  

            La solution n° 7 propose de créer la monnaie nécessaire pour rembourser la dette publique.  Nous retiendrons le principe invoqué (la souveraineté nationale,  qui peut s’étendre à un groupe de nations comme l’Europe) mais ne voyons pas  comment faire exister simultanément le pouvoir des banquiers d’endetter l’Etat et celui de l’Etat de battre monnaie.  Est-ce bien étonnant? Napo-léon non plus n’avait pas vu.   

            Les solutions 8 à 10 s’enchaînent dans le droit fil des 4 et 5.  8: « Appliquer la taxe Tobin ou équivalente » -  en d’autres termes:  produisez à n’importe quel prix économique et social sans vous gêner,  ça nous fournira de quoi payer les pansements. 9. « Utiliser intelligemment la Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers » -   pétrolez,  nous éolerons.  10:  « Créer une écotaxe »,  histoire d’encourager les industriels à réaliser leurs rêves de biodégradable.  Car ils rêvent d’en faire!  Mais leurs salauds de concurrents,  vous savez bien...     

 

            La liste se conclut par un slogan rien moins que discutable mais qui couronne un thème récurrent dans les pages qui précédaient ce chapitre.  « La richesse est accumulation,  la prospérité est circulation ».  De quelle prospérité s’agit-il sinon de celle que mesure très précisément la circulation monétaire?  

            Nous avons tous ri des propos,  selon toute probabilité apocryphes, d’Alfred Binet: « L’intel-ligence... c’est ce que mes tests mesurent. ».

 

Ayons l’audace de nous moquer de ce dont l’indice de rotation monétaire fait la preuve. Les dix solutions ici présentées travaillent dans le sens de la conservation de l’appareil comptable et avec lui du vieux monde et de sa « pensée unique » de l’avoir et de l’être. 

 

 

          construire une grille de lecture

 

            Cette première suite de propositions participe de l’air du temps.  Tous les contributeurs de la revue du MAUSS pourraient les contresigner.[4]  Je me réjouis de les voir aussi bien rédigées et m’en servirai à l’occasion pour aider à accoucher de ce qu’ils « veulent » des hommes et des femmes qui posent en farouches adversaires du capitalisme. 

            C’est contre leur présentation même que je proteste,  ou plutôt l’absence d’un dispositif qui permettrait de distinguer aussi clairement l’embranchement auquel appartient telle proposition économique qu’on le fait s’agissant de plantes ou de roches.  Cette absence de méthode, qui affaiblit considérablement l’intérêt intrinsèque de chacune des huit propositions exposées juste après,  et qui sont,  elles,  d’un caractère tout différent,  nous explique en fait pourquoi elles figurent ici à titre d’utopies et la raison pour laquelle la plupart de nos discussions économiques,  sociales ou politiques sont aujourd’hui frappées de stérilité.

            En pratique en effet,  user du vocable d’utopie pour désigner ce qui ne s’enseigne pas dans les facultés chasse d’avance l’esprit d’hypothèse sans lequel on ne saurait sortir de la pensée unique. Couramment utilisé pour stigmatiser l’irréalisme d’une proposition ou parce qu’on se fait peur à soi-même d’oser avoir des idées pareilles,  il cible un certain hasard,  l’aimable conjonction de possibles qu’on ne saurait prendre au sérieux.  Présenter comme utopie que les parallèles un jour se recoupent n’apprend rien à personne. C’est bien évidemment stupide,  on le sait,  mais ne l’est,  ce qu’on ne sait plus,  que par hypothèse,  justement,  elles ne se recoupent pas.  Aussi longtemps que vous traiterez les parallèles qui se recoupent comme quelque chose d’impossible,  vous préserverez l’hypothèse générale que la géométrie euclidienne formule sur l’espace et qui va se réaliser à travers elle.  Le jour par contre où vous déciderez d’enquêter sur les présupposés euclidiens (pas loin d’une vingtaine si je me souviens bien),  vous deviendrez capable, sinon de formuler vous-même de nouvelles hypothèses,  tout au moins de classer,  de « voir venir » ce qu’on vous propose « d’autre »,  si c’est réelle-ment nouveau et ce que ça apporte. 

            En présentant ces propositions comme autant d’utopies,  l’ouvrage interdit du même coup de sortir de la pensée unique et de saisir d’emblée si tels propos violemment critiques ou solutions de sortie de crise sont ou ne sont pas des métastases du système.  Pour en sortir,  il aurait fallu pouvoir considérer ladite « pensée » en tant qu’hypothèse et donc accepter que d’autres hypothèses puissent venir au jour.  Il aurait été plus facile,  dès lors,  de voir que d’hypothèse en lice,  il n’y en avait que deux,  la  redistributive ou « économie de marché »,  ou « capitalisme », et la distributive ou économie de partage,[5] et de ventiler entre elles les huit « utopies » ici présentées.   

            C’est précisément l’exercice auquel nous nous sommes livrés. En voici le résultat.

 

1. L’annulation de la dette des pays en voie de développement. Les arguments de l’auteur (Arnaud Zacharie),  très convaincants, justifie-raient à eux seuls l’achat du livre.  Ils concluent à créer un tribunal qui jugerait quand les dettes ont été odieusement contractées, et une instance de régulation des prêts internationaux.  Je me verrais bien siéger au tribunal en question et juger les auteurs de ce qui finira bien par apparaître comme des crimes parfaits... contre l’humanité.   Je veux bien aussi siéger à l’instance internationale ou modestement locale qui accordera des crédits. Mais ces crédits:  créés comment...?

            Si c’est sans intérêt et sur la base des produits et services  disponibles et en anticipant sur les produits et services que ces crédits vont permettre d’augmenter... Si la participation des usagers au budget est totalement dégagée de toute concurrence ou nécessité d’être concurrentiel (comme c’est malheureusement le cas dans l’Etat brésilien de Rio Grande do Sul,  cité comme la dernière des merveilles), on fait du distributisme.

            Est-ce ce que propose A. Zacharie?  Non. Il se rallie à « une taxe type Tobin »,  des écotaxes,  un impôt mondial,  une conversion des dépenses militaires en dépenses sociales et culturelles... 

            « Il y a là une bonne dose d’utopie »,  semble s’excuser l’auteur.  Il exagère son cas.  Si délit il y a c’est de forcer sur celle d’un redistributisme qui ne peut cesser,  sous couvert de développement,  de creuser l’écart entre les riches et les pauvres.       

            2. La politique simultanée (John Buntz,  Georges Drouet,  A.-J. Holbecq)... Imaginez que l’ONU passe de la gestion de la compétition inter-nationale à celle de la coopération globale.  Les principes dégagés sont excellents et il semble que tout distributiste pourrait y souscrire.  Les auteurs ne précisent pas comment y arriver. Supposons néanmoins qu’on y soit parvenu. La voie nous semble plus facile dans un cadre distributiste.  Dans le cadre du redistributisme il est douteux qu’on puisse jamais aller plus loin que certaines ententes monétairement profitables. 

            Réservons donc notre conclusion et inscri-vons:  indécidable.

            3. Le « revenu citoyen » (J.-Marc Flament,  A.-J. Holbecq).  Les problèmes qu’il pose au plan moral et budgétaire sont ici brillamment exposés, mais sans sortir du cadre du redistributisme. Il s’agit d’une mesure typiquement créditiste.  La mention « Jacques Duboin a aussi soutenu cette idée » est donc particulièrement regrettable.  Pour Duboin comme pour tous les distributistes d’hier et d’aujourd’hui,  le revenu citoyen constitue la seule et unique enveloppe reçue par les usagers. Elle n’a pas à être complétée.  Ce n’est pas un dividende.  Retenons-nous pourtant d’accuser ses auteurs de pratiquer la désinformation. La men-tion qu’ils font de Duboin est un indice de plus de la difficulté qu’ils ont à contrôler l’hypothèse redistributiste.[6] 

            4.  Le crédit socialisé,  la doctrine économi-que créditiste (A.-J. Holbecq d’après Louis Even), est ici clairement exposé,  dans une forme « légèrement différente » de celle défendue par Even.  Even en effet n’admet à aucun moment l’idée de tirer intérêt d’un prêt et aurait probablement bondi à celle que des particuliers puissent tirer intérêt de prêts privés (qu’ils soient consentis par des « amis » ou par des banques). 

            « Le crédit socialisé »,  nous l’avons dit,  fait le pont entre redistributisme et distributisme mais reste redistributiste dans son principe (dividendes redistribuant des profits monétaires).  Raison de plus pour apprendre à mieux le connaître et comprendre la tentation de s’en servir pour prolonger « les valeurs essentielles »... du  redistributisme.

 

5. Une économie durable et réparatrice,  présentée par A.-J. Holbecq qui s’inspire d’un ouvrage de Paul Hawken (L’écologie de marché Ed. le Souffle d’Or, 1995). On en appelle à la responsabilité de tous et à des taxes ciblées et dissuasives.  On  ne sort pas du cadre du redistri-butisme,  dont on a suffissamment vu quels obsta-cles il a opposé aux Verts de gouvernement.      

            6.  Le commerce équitable. Oxymore à grand succès (cf centralisme démocratique,  développe-ment durable).  Utopie typiquement redistribu-tiste qui justifie un système fondamentalement pervers en « donnant leur chance » à des populations qu’on a astreintes à la rentabilité.

            7. Remettre la monnaie au service du développement humain. Une « utopie » présentée par Janpier Dutrieux et A.-J. Holbecq, et dont l’inspiration est franchement distributiste.  

            Comment passer du volume de l’émission de crédit avec intérêt par les banques à un volume identique sans intérêt émis par... Par l’Etat?  C’est la première réponse qui vient.  En voici une autre,   plus maline,  encore qu’elle rappelle la corporation mussolinienne et pétainiste: une Fédération des Chambres de Commerce et d’Industrie en principe plus proche des lieux de production et mieux informée de la demande ou consommation.  En principe, disons-nous,  car l’introduction de l’informatique pourrait totalement changer notre conception de l’Etat  A une époque où n’importe quel ordinateur de la SNCF indique en temps réel les places disponibles en coins-fenêtre,  wagons fumeurs, non-fumeurs, etc., les entreprises initiées et gérées par des usagers qui s’y investissent libre-ment peuvent être informées en temps réel des besoins en matières d’œuvre, énergie, connaissances,  etc.,  et des crédits à émettre en rapport.  Reste à inventer un logiciel indiquant la compatibilité des projets avec les décisions politiques, signalant les points de friction,  suspendant éventuellement les projets (à la façon dont les ordinateurs disjonctent quand les cotations boursières s’affolent),  appelant donc automatiquement les usagers à discuter des expérimentations en cours ou à entreprendre...

            8.  Le ROBIN,  projet de société à double valeur de référence. (Jean-Marc Flament)

            Son concept nous est présenté comme « tout à fait nouveau ». Il s’agit de créer une monnaie « complétive de l’argent ».  Elle ne s’y substitue pas mais le valide par sa présence et l’invalide par son absence. « Le pouvoir d’achat est déterminé par la possession simultanée des deux monnaies,  ce qui signifie que les biens et services ont un prix en argent et en prix en robins,  les deux prix devant être acquittés pour valider la transaction ». 

            La nouveauté du concept s’arrange hélas fort bien de l’ancienneté du redistributisme.  

            « Dans la dualité monétaire qui s’instaure de ce fait,  l’argent représente comme il l’a toujours fait la rentabilité à court terme d’une production,  d’un travail,  d’un placement ou d’un échange,  tandis que le robin recouvre la notion d’économie à long terme,  d’apports et de coûts secondaires non pris en compte dans l’économie actuelle de redistribution et plus généralement de satisfaction des besoins humains.  La monnaie capitaliste se double donc d’une monnaie humaniste ».

            « Le but du robin n’est pas de faciliter les échanges mais de les responsabiliser. » C’est joliment dit mais « la responsabilité », dans ce cadre,  achève de paver l’enfer. Le robin se gagne en effet quand on crée des emplois, quand on exerce un emploi utile,  quand on donne du temps ou de l’argent à des plus démunis, et se perd quand on détruit de l’emploi ou quand on cause un préjudice à autrui.  On ne peut s’empêcher de se remémorer les Indulgences. Ou les droits à pol-luer. Tragique ou pathétique -  vous avez le choix -  l’utopie du robin me laisse songeur.  Pourquoi se donner tout ce... bien pour redresser un état de choses mauvais dans son principe et qui ne réus-sira jamais qu’à sacrifier la planète et ses usagers  au Marché?  Le distributisme, avec sa monnaie de consommation et ses prix politiques (intégrant les retombées écologiques et sociales), aboutirait au même résultat sans devoir en passer par cette double et vertueuse comptabilité.

 

indépendance et souveraineté

 

            Dans la conclusion générale de l’ouvrage,  Philippe Derruder[7] reprend son thème de prédilection,  celui de la culture d’abondance,  par opposition à la culture de rareté qui continue de sévir[8] alors qu’elle ne s’impose plus depuis longtemps.  Reste à passer de « la logique de pénurie » à « la logique d’abondance ». 

            Deux « principes » suivent: celui d’interdépendance et celui de souveraineté. Ils rappellent  les soucis écologistes de PROSPER[9] et son discret bandeau de couverture,  pour la maîtrise de leurs usages par les usagers.  La mise en mots nous semble donc tout à fait correcte.  Venons-en aux actes.

            Démarche pour la mise en œuvre du premier  principe:  « Identifier nos désirs, vérifier un à un qu’ils sont compatibles avec l’intérêt de l’ensemble relativement aux connaissances et techno-logies existantes et disponibles, trouver le point gagnant, c’est-à-dire celui où individu et collectivité sont satisfaits,  vivre l’expérience dans la responsabilité de nos choix ».  Démarche en faveur du second: « Prendre conscience peu à peu de notre unicité,  du formidable potentiel qui est en nous,  et [...] trouver la vraie valeur de nos jours [sic] dans l’expression et l’offrande de ce potentiel ».

            Mais en pratique? Quelle différence entre ce que Derruder dit si bien et ce que disent de bien les auteurs du MAUSS n°20?  Qu’il ose aborder la question de la monnaie? C’est vrai. Il l’aborde. Mais sans choisir encore entre distributisme et redistributisme. 

            A vingt lignes du point final,  il donne un exemple: « Reposer globalement la question du transport des gens et des marchandises au niveau planétaire est en théorie concevable mais irréaliste en raison du montant exorbitant qu’il faudrait investir pour trouver une réponse satisfaisante,  irréaliste aussi en raison des intérêts économiques existants en jeu.  Ces obstacles n’existeraient plus de facto si l’argent était créé sur la base de critères humanistes et écologistes.  Les coûts,  aussi verti-gineux qu’ils pourraient être,  ne poseraient aucun problème ». 

            Certes,  mais on tourne en rond.  Car pour que cette « base » humaniste et écologiste devienne effective,  fonctionne,  il faut bien trouver le truc qui permette d’y penser avant de lancer une production quelconque et même pendant toute la durée de l’expérience?  Le trouver où?  Dans le redistributisme ou le distributisme? C’est le moment ou jamais de consulter la boussole,  ou de se souvenir qu’il existe un modèle économique appelé distributisme.  Tant qu’on ne l’a pas fait,  aussi « super » que soient les principes leur faisabilité reste abstraite. 

            Démarche pour qu’elle cesse de l’être:  voir s’ils sont compatibles avec la raison du plus fort,  le IVe Reich marchand sous égide américaine,  les loobies et profits, l’en haut et l’en bas social, la concurrence tous azimuts,  la raréfaction entre-tenue des produits et services pour qu’ils soient rentables... S’ils sont compatibles avec le redis-tributisme ou s’ils ne seraient pas mieux servis dans le cadre du distributisme:  les usagers recevant un revenu absolument inconditionnel,  gagé sur le prix/valeur politique donné aux produits et services disponibles, et donc sans qu’ils aient  besoin de le compléter,  ce revenu,  par de purs moments d’exploitation de l’homme par l’homme.   

            De plus en plus nombreux aujourd’hui sont ceux qui, comme Philippe,  comme les contributeurs à l’ouvrage d’A.-J. Holbecq ou à la revue du MAUSS,  ont vu les limites du système,  osent dire ce qu’ils voient et enchaînent sur l’idée d’un changement. On s’en félicite,  à ceci près que leur prône du changement se charge tous les jours de quelques principes nouveaux et que ce prône,  au final,  entretient et augmente le chômage politique (« citoyen », si vous préférez). Voir et faire savoir que la redistribution des profits va dans le mur,  c’est  bavarder,  si on n’a pas une autre,  vraiment autre hypothèse à tenter. 

            L’hypothèse distributiste existe.  Elle étonne,  mais on ne peut l’ignorer. Rien ne vous oblige à l’adopter. Mais alors prouvez qu’elle ferait un malheur.  En ce qui concerne le redistributisme la preuve n’est plus à faire.

 

 

 

 

 

 



[1]  Qu’on en juge:  Jean Baechler,  Alain Caillé,  Christian Chavagneux,  Daniel Cohen,  Pascal Combemale,  François Fourquet,  Jacques Généreux,  Ahmet Insel,  Alain Joxe,  Zaki Laïdi,  Pascal Lamy,  Serge Latouche,  Edgar Morin,  Chantal Mouffe,  Toni Negri,  Marie-Dominique Perrot,  Dominique Plihon,  Philippe Sarifian,  à qui s’ajoutent,  hors dossier,  Norbert Alter,  Alain de Toledo,  Jacques T. Godbout,  Christian Papilloud,  Jocelyne Porcher,  Bruno Viard.  

[2]  John Buntz,  Georges Drouet,  Janpier Dutrieux, Pilippe Derruder,  J.-Marc Flament,  Michel Lasserre,  Gilbert Thiaffey-Rencorel,  Arnaud Zacharie, et des associations comme Aise, Ecosophia, Yhad France,  dont les adresses figurent à la fin de l’ouvrage.

[3]  Gesell, rappelons-le, fut avant-guerre le champion de « la monnaie fondante ». Cette monnaie perd de sa valeur si elle n’est pas dépensée.  Elle fait donc courir les ache-teurs aux magasins et repartir la production et le salariat. Le bénéfice du système,  inflationniste dans son principe, a fait la gloire des 30 Glorieuses. Généralisez cet escla-vage consommatoire à 6 milliards d’hommes... et adieu planète!    

[4]  J’aurais moi-même bien pu la contresigner en toute bonne foi lorsque j’ai été introduit à l’idée du revenu d’existence minimum inconditionnel.  Cf p. 43-45 du présent cahier mon  commentaire à l’article de Jean Zin en pages Débat.

[5] Le créditisme (voir la façon dont il est exposé par Louis Even dans le présent cahier,  p. 44.) enjambe de l’une à l’autre,  et peut donc être considéré comme la forme de passage la plus probable au distributisme.  Tout en restant redistributiste dans son principe,  il introduit une mesure (le droit à un revenu « non travaillé ») dont la radicalité est en réalité encore toute morale,  mais dont la compré-hension (le droit à un revenu non salarié se confond avec le droit à la vie) permet de passer plus facilement à la radicalité autrement concrète du droit de tous les usagers à s’investir dans les activités de leur choix, hypothèse de travail de PROSPER et à laquelle certains libertaires com-mencent à réfléchir.                     

[6] Signalons au passage la façon dont les auteurs répondent à la question « Jusqu’où aller dans l’égalité? ».  Nous y reviendrons.  Elle contient en effet des éléments argumen-taires qui nous semblent très proches de ceux que nous avons déjà nous-mêmes développés à plusieurs reprises dans nos cahiers.

[7]  Auteur des Aventuriers de l’Abondance (Y. Michel 1999) dont PROSPER a rendu compte.

[8]  ...et d’être entretenue, comme le montre B. Ventelou dans Au delà de la rareté, Albin Michel 2001.

[9]  Ecologie du milieu « naturel »,  mais aussi du milieu « sociétal », s’intéressant tout particulièrement aux  signes qui motivent les usagers et les hiérarchisent (les luttes de classes n’étant au fond que des luttes de signes).