94.55. Christianisme et nature
Texte de Pierre Bérard
Les penseurs écologistes, tel Lynn White Jr., proposent de clarifier nos idées en replaçant les présupposés de la science et de la technique modernes dans une perspective de longue durée, dans une perspective, en quelque sorte, historique. Dans la vieille Europe en effet, et je pense ici à lAntiquité, aux mondes grec et romain, la science était traditionnellement conçue comme spéculative et orientée vers lIntellect; elle avait une consistance essentiellement aristocratique et elle était le fait dun certain nombre de catégories sociales de haut niveau. Bref, elle était réservée à lélite sociale. La technique, quant à elle, était au contraire, empirique, orientée vers laction et répandue surtout dans ce quon pourrait appeler - sans préjugés sociaux - les couches inférieures de la société. La fusion, vraiment soudaine, de ces deux types dactivité, dans le milieu du XIXème siècle, est certainement liée, daprès Lynn White Jr. et dautres, aux révolutions démocratiques de lépoque qui tendaient, en abaissant les frontières sociales, à associer, peut-on dire par métaphore, " la main et le cerveau " dans une même unité fonctionnelle.
La crise écologique que nous connaissons est donc le résultat, nous dit Lynn White Jr., de lémergence dune culture démocratique entièrement nouvelle. Et toute la question est de savoir si un monde devenu démocratique peut survivre à ses propres présupposés. Il est probable que cela nest possible quà la condition de repenser lensemble de nos axiomes.
La tradition technique et scientifique occidentale
La crise que nous connaissons est précisément laboutissement de la tradition technique et scientifique occidentale. La science et la technique modernes sont, bien sûr, spécifiquement occidentales et le leadership occidental dans le domaine des techniques et dans le domaine scientifique est beaucoup plus ancien quon ne pourrait souvent le supposer. Il est beaucoup plus ancien, en tout cas, que ce quon a appelé la " Révolution scientifique " du XVIIème siècle ou a fortiori, la " Révolution industrielle " du XVIIIème.
Au plus tard vers lan mil en effet, même dès lépoque carolingienne, lOccident a commencé à appliquer ses connaissances en hydraulique à dautres activités industrielles quà moudre le grain. A partir de la fin du XIIème, il y a, en Occident, une utilisation systématique de la puissance du vent et lautomation apparaît avec les premières horloges au début du XIVème siècle. A la fin du XVème, pour la plupart des historiens, la supériorité technologique de lEurope est une évidence et elle explique la relative facilité avec laquelle les conquêtes vont être opérées par les portugais et tous les autres à leur suite.
La tradition scientifique occidentale commence en fait vers la fin du XIème siècle avec lénorme mouvement de traduction en latin des oeuvres scientifiques des grecs et des arabes. Tout le corpus ou pratiquement tout le corpus scientifique des grecs a été traduit en moins de deux cents ans, entre le XIème et le XIIIème siècle. Ces travaux ont été lus et critiqués avec passion dans les universités qui naissaient au même moment de lItalie jusquà la Flandre et à lAngleterre. Et la critique fit naître des observations et des spéculations nouvelles. Ce qui dailleurs accentue, dans la plupart des cas, le discrédit des auteurs et des oeuvres qui faisaient auparavant autorité. A la fin du XIIIème siècle donc, lEurope avait repris le leadership scientifique des mains flageolantes, déclinantes, de lIslam.
Etant donné que cest au Moyen-Age que ces mouvements technologiques et scientifiques prirent leur essor au sein de notre culture, quils acquirent leur caractère propre et en vinrent à dominer le monde, il semble bien quon ne puisse par faire léconomie dune étude sur la mentalité globale de cette époque médiévale si on veut comprendre ce qui, du point de vue généalogique, a amené à la révolution scientifique du XVIIème et à la révolution industrielle et technologique du XIXème siècle. Il sagit en fait de comprendre la nature et les impacts que ces mouvements peuvent avoir aujourdhui sur lécologie et dexaminer les postulats fondamentaux qui caractérisent précisément lépoque médiévale.
La conception médiévale de lhomme et de la nature
Dès le IXème siècle en Occident, nous avons de nombreuses traces dune attitude dexploitation de la nature, dans les illustrations, par exemple, des calendriers. Dans les anciens calendriers, les mois de lannée étaient représentés par des allégories, des personnifications passives. Tandis que les nouveaux calendriers, calendriers francs notamment, qui inspirèrent tout le style du Moyen-Age, sont très différents : on y voit des hommes occupés à transformer de force le monde qui les entoure, en labourant, en récoltant, en défrichant, en tuant des cochons... Les cathédrales nous offrent à cet égard des exemples extrèmement nombreux. Lhomme et la nature, en quelque sorte, sont désormais des choses distinctes. Mais cest bien entendu lhomme qui est le maître dans ce rapport. Et toute innovation technique (elles ont été précoces, on la vu précédemment) semble aussi correspondre à des mécanismes de pensée plus vastes car ce que les gens font de leur milieu écologique dépend en effet de la façon dont ils perçoivent leur relation aux choses qui les entourent. Et lécologie humaine est largement conditionnée par des croyances relatives à notre nature et à notre destinée - cest-à-dire en fait par la religion.
Pour Lynn White Jr.1 et pour beaucoup dautres, la victoire remportée par le christianisme sur le paganisme a constitué, de ce point de vue, la plus grande révolution mentale de notre histoire culturelle. Les chaines cullturelles de notre Occident contemporain demeurent en effet très largement tributaire de notre passé chrétien. Et même si il est devenu de bon ton daffirmer aujourdhui que nous vivons dans une époque " post-chrétienne ", même sil est certain que notre façon de penser et de parler a cessé dêtre chrétienne, il demeure pourtant que notre langage et notre culture restent en substance identiques à ce quils étaient dans le passé. Nos schémas dactivité quotidienne, par exemple, sont toujours dominés par cette croyance implicite en un progrès continu que ne connaissaient ni lAntiquité greco-romaine, ni lOrient ancien. Et cette croyance senracine bien dans la téléologie judéo-chrétienne et reste absolument inimaginable en dehors delle. Le fait que, dans la modernité, beaucoup dautres qui se prétendent athées comme, par exemple, les communistes à lépoque stalinienne, y adhèrent aussi - on se souvient trop bien de lindustrialisme forcené des régimes communistes orienté vers le progrès et dans la perspective de temps messianiques à venir - confirme seulement ce qui peut également se démontrer à partir dautres prémisses, à savoir que le marxisme, tout comme lIslam, et tout comme la plupart des idéologies modernes, est une hérésie judéo-chrétienne. Bref, notre contexte demeure fondamentalement marqué par les axiomes du christianisme.
Le christianisme et la relation de lhomme avec son environnement
A la différence de la mythologie greco-romaine qui se distinguait très singulièrement de la plupart des autres mythologies du monde par une vision non-créationniste de lunivers, la Création, dans les mythologies sémitiques et notamment dans la Bible, est le moment inaugural du monde.
Nous savons en effet que les penseurs du vieil Occident, à linstar dAristote, refusaient lidée que le monde visible ait pu avoir un commencement. Une telle idée ne pouvait dailleurs pas sinscrire dans le cadre de leur conception cyclique du temps. Le christianisme, au contraire, a hérité du judaïsme, non seulement la conception dun temps linéaire, segmentaire, qui ne se répète pas donc, mais également un impressionnant récit de la création du monde. Et ce récit, cest bien sûr la genèse. Et que dit la genèse ? Elle dit quun dieu infiniment bon et tout-puissant a créé la lumière et les ténèbres, les corps célestes, la Terre et toutes les espèces de poissons, doiseaux, danimaux et de plantes, puis Adam, puis Eve, et quenfin, lhomme a donné un nom à tous les animaux, sétablissant ainsi lui-même comme leur maître. Puisque lhomme, comme on dit en linguistique, est " performateur ", il nomme donc, en ce sens, il sinscrit comme maître. Dieu a conçu tout cela, nous dit la Genèse, explicitement au seul bénéfice de lhomme et pour lui permettre de faire régner sa loi : il nest rien dans le monde physique résultant de la création qui nait dautre raison dexistence que de servir les fins humaines. Et si le corps de lhomme est certes façonné avec de la glaise, il nest cependant pas une simple partie de la nature, il nest pas banal, il nest pas trivial : il est aussi fait à limage de Dieu.
ainsi, lanthropocentrisme sorigine dans le discours biblique, dans limpressionant récit biblique de la création, et le christianisme, surtout sous sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique que le monde ait jamais connue. Dès le IIème siècle, les pères de léglise, aussi bien Tertullien, lafricain, que saint Irénée de Lyon, le gaulois, soulignent que Dieu, lorsquil a créé Adam, avait déjà en vue le Deuxième Adam, cest-à-dire le Christ incarné. Lhomme partage ainsi, dans cette théologie, la transcendance de Dieu vis-à-vis de la nature. Non seulement le christianisme, en opposition absolue à lancienne cosmogonie païenne comme aux religions de lAsie (exception faite peut-être du zoroastrisme), instaure un dualisme fondamental entre lhomme et la nature, mais il insiste également sur le fait que lexploitation de la nature par lhomme, pour satisfaire ses fins propres, résulte de la volonté de Dieu. Beaucoup y voit aujourdhui lorigine des problèmes écologiques que nous connaissons.
Il y a donc au départ dans cette philosophie, ou plutôt dans cette théologie, ce quHeidegger aurait pu appeler " larraisonnement de la nature ". Lequel arraisonnement de la nature entre dans le plan divin. Et cest bien dans cette brèche ouverte par le dualisme chrétien que vont sengouffrer, après Descartes, tous les tenants de la modernité occidentale.
A niveau le plus populaire, cest-à-dire à un autre niveau que celui du discours des élites chrétiennes, cette nouvelle vision du monde a exercé une influence révélatrice. Dans lAntiquité, chaque arbre, chaque source, chaque filet deau, chaque colline avait son propre genius loci, son génie protecteur. Le monde était peuplé de dieux et il y avait co-appartenance entre la nature, les hommes et les dieux. Ces esprits étaient accessibles à lhomme, par des procédures diverses relevant de la magie ou de la séduction, tout en différant grandement de lui, comme latteste lambivalence un peu inquiétante des centaures, des faunes et des sirènes. Avant de couper un arbre, de percer une montagne ou de détourner un ruisseau - ce que les anciens ne se sont pas privés de faire, il était donc important dapaiser le génie protecteur du lieu et de faire en sorte quil demeure apaisé. Le monde étant enchanté, il fallait traiter avec lui dune certaine manière, inventer avec lui des procédures spécifiques.
En détruisant ce rapport au monde qui ne relève pas seulement de lanimisme païen, le christianisme a permis, lui, dexploiter la nature sans vergogne et sans aucunement se soucier des " sentiments des objets naturels " et de lesprit du monde. Le christianisme est ainsi à lorigine de la réification, de " lobjectivation " du monde et de la nature. La mort du grand " Pan " laisse la place à la technologie et en tout cas à ce mélange qui date du XIXème siècle de la science et de la technique que certains appellent aujourdhui la " techno-science ".
On dit souvent quà cet animisme, lEglise a subsitué le culte des saints. Cest en apparence exact, mais le culte des saints est fonctionnellement très différent de lanimisme. Le saint nhabite pas les objets naturels; il peut avoir un sanctuaire particulier, mais cest au ciel quil réside. En outre, un saint nest quun être humain quon peut approcher comme tel. Ainsi, les esprits qui habitaient les objets naturels se sont évaporés. Lhomme sest vu conférer sur Terre le monopole de lesprit et les vieilles inhibitions qui lempêchaient dexploiter sans prudence, la nature se sont effondrées par la Révélation, Dieu a donné à lhomme la Bible, les Saintes Ecritures bien sûr, mais Dieu a également créé la nature, celle-ci témoigne de lintellect divin.
Et va se produire, très tôt, au Moyen-Age, la naissance de ce que lon appelle la " théologie naturelle " dans un premier temps, à savoir létude religieuse de la nature en vue dune meilleure compréhension de Dieu. Cest cette discipline qui reçoit le nom de " théologie naturelle ". Dans lEglise primitive, dans lEglise des débuts et continuellement par la suite dans lOrient byzantin, la nature était dabord appréhendée comme un système symbolique, comme une espèce de métaphore propre à fournir lénergie de nombreuses paraboles. Des symboles au travers desquels, par la médiation desquels, Dieu parlait, en quelque sorte, aux hommes. Cette conception de la nature était beaucoup plus esthétique que scientifique. La science dans ce contexte ne pouvait guère sépanouir. Cétait une ambiance défavorable à une activité de type scientifique puisque la science implique que la nature soit objectivée pour avoir lieu.
Or, dès le XIIIème siècle, la théologie naturelle avait déjà pris un tour très différent, du moins dans lOccident latin. Elle ne cherchait dès lors plus à décoder les symboles physiques grâce auxquels Dieu pouvait communiquer avec lhomme, mais sefforçait désormais de mieux comprendre lesprit divin en découvrant la façon dont opérait la création. Il ne sagit donc plus de communiquer avec Dieu à travers la nature, mais de comprendre des mécanismes. Ainsi, pour prendre un exemple concrets, larc-en-ciel, à louest de lEurope, nétait plus un simple symbole despoir, que Dieu envoya pour la première fois à Noé à la fin du Déluge, mais un phénomène doptique sur lequel quelques auteurs pouvaient publier des ouvrages étonnament complexes alors même que leur démarche intellectuelle restait essentiellement religieuse. Et du XIIIème siècle jusquau XVIIème, jusquà Leibniz et Newton, tous les chercheurs denvergure, y compris ces deux derniers, expliquent dailleurs leurs motivations en termes religieux. Ce nest quà la fin du XVIIIème siècle que Dieu, pour beaucoup de chercheurs, devient une hypothèse dont on peut se passer, une hypothèse inutile. Ce qui veut dire que la science occidentale moderne a bien été conçue dans le giron de la théologie chrétienne. Et limpulsion originelle de cette science moderne est venue du dynamisme dune dévotion religieuse mise en forme par le dogme judéo-chrétien de la création. La science moderne savère donc, en quelque sorte, lextrapolation de la théologie naturelle du Moyen-Age. Il faut par conséquent renoncer à cette idée ancienne des historiens rationalistes et laïcs du XIXème qui opposaient un Moyen-Age chrétien, donc obscurantiste, à une Renaissance qui, par le biais de la redécouverte des écrits anciens et des progrès successifs, sacheminait vers un monde de lumière (!), vers un monde éclairé, vers un monde de domination de la nature. Cest un schéma qui est complètement dépassé : on sait que la critique, la lecture attentive des textes de lAntiquité na pas cessé durant la plus grande partie du Moyen-Age.
La technique moderne dans ce contexte est partiellement expliquée comme la réalisation volontariste occidentale du dogme chrétien de la transcendance de lhomme vis-à-vis de la nature et de son légitime désir de la dominer.
Pour une autre tradition religieuse...
Pour Lynn White, pour Grinevald2 aussi, la fusion science-technique, la techno-science, intervenue au XIXème siècle a conféré à lhumanité des pouvoirs qui, à en juger par la plupart des conséquences écologiques, échappent aujourdhui à son contrôle. Et ils échappent dautant plus à son contrôle dans notre contexte contemporain de " démonie " de léconomie, dune réduction à léconomie de toutes les valeurs collectives et dun triomphe de la marchandise qui assigne aux hommes une finalité unique : la production et la consommation, cest-à-dire le développement. Bien entendu, ce développement signifie en réalité une maîtrise toujours plus grande de la terre. Dans ce processus, le christianisme porte une lourde part de responsabilité - cest ce que disent la plupart des historiens des sciences - en ayant initié un nouveau type de relation : de lhomme souverain à une nature " muette ".
Recourir à toujours plus de science, à toujours plus de technique pour sortir des impasses écologiques daujourdhui ne nous sera pas dune grande utilité peut-être, dans cette optique, vu que précisément scicence et technique soriginent dans un passé, dans une matrice chrétienne qui, selon ce raisonnement, serait la principale " fautive " de ce à quoi nous sommes aujourdhui confrontés. Et si les racines du problème sont largement religieuses, le remède ne doit-il pas être lui aussi, entre autres, religieux ? Contre lanthropomorphisme qui semble être au centre justement de la problématique écologique daujourdhui, ne faut-il pas envisager de changer nos paradigmes religieux ?
Soit, vont dire certains, en repensant le christianisme, par exemple, à partir de saint François dAssise. Saint François dAssise, cest, au XIIIème siècle, le chrétien qui fait le choix dun certain ascétisme et qui parle aux oiseaux, qui parle au loup même, et qui prêche la parole de Dieu à ces êtres " inférieurs ", ce qui signifie, de son point de vue, que ces êtres sont dotés de ce quon nose pas appeler ici une " âme ", mais en tout cas dun esprit qui les fait participer non seulement de la création, mais aussi du devenir humain, du devenir de la vie (au sens religieux du terme). Et, aujourdhui, un certain nombre de théologiens écologistes proposent den revenir à ce courant franciscain qui a été très largement abandonné après le XIIIème siècle dans la mesure où saint François dAssise a été, par biens des aspects, un hérétique. Et tous ceux, ou la plupart de ceux, qui lont suivi ont été taxés dhérétisme - même si, par ailleurs, saint François dAssise a été sanctifié comme lun des grands exemples de vie chrétienne du Moyen-Age.
Soit, aller plus loin dans le temps pour redécouvrir un autre génèse, mais qui nest pas créationniste celle-là, cest-à-dire les grands thèmes de la vision du monde telle quelle sest exprimée chez les grecs, pour lessentiel. Il sagirait donc de " faire retour " à un paganisme de type panthéiste qui permet de repenser le rapport de lhomme au monde non plus en termes dualistes donc en opposition, mais en termes de co-appartenance à un univers unique. Et dans cette vision de co-appartenance, interviennent des idées, comme celle de Michel Serres3, selon lequelles des droits pourraient être affectés au non-humain qui seraient, pour ainsi dire, comparables à ceux affectés à lhumain. Ce sont là les théories de ce quon appelle lécologie profonde. Arne Naess4 a, par exemple, beaucoup écrit dans ce domaine et les ligues de défense des animaux, entre autres, se sont très largement inspirées de ce type de raisonnement.
Nature, science et société dans la modernité
Lère moderne donc, nous avait rendue la nature étrangère à la suite de linauguration chrétienne qui divise Dieu dune part, sa création dautre part, lhomme échappant dune certaine manière à cette création en tant quimage et incarnation de Dieu. Et la science Galiléenne et newtonienne na fait que creuser cet abîme entre le domaine de laction humaine et celui des lois de la nature. Alors que le premier est régit en effet, pour les hommes du XVIIème par lorientation de laction selon une fin, le second ignore toute espèce de finalité. Et à lirréversibilité du temps de laction tendue vers le progrès - la notion de progrès napparaît quau XVIIIème, mais elle est déjà contenue religieusement dans lidée judéo-chrétienne que lhistoire a un sens - répond, au XVIIème, la réversibilité des équations de la dynamique classique. Le jeu des correspondances entre la nature et la société, lidée même dun ordre cosmique dont relèverait lorganisation sociale perd alors toute pertinence. Lidée dune correspondance entre le microcosme et macrocosme sécroule. Nous avons là deux univers qui sont pensés non seulement de manière différente, mais aussi opposée. Sinstaure finalement le partage des rôles suivant : les hommes déterminent des, la fins nature procure des moyens. La nature est désormais réduite à lensemble ce qui est dune part, juridiquement appropriable (le droit de propriété progresse considérablement au XVIIème et XVIIIème siècle, il va donner lieu au libéralisme) et dautre part, techniquement exploitable. De ce fait, la totalité - vieille idée païenne - constituée par la nature et la société devient impensable en tant que telle. Soit, on se situe à lintérieur des limites du contrat social et la nature nest guère quun moyen dépourvu dintérêt propre. Soit, on met au jour les lois de la nature telles quen elle-même sans quil soit question de la société et de ses fins. Il y a là une radicale fiscion entre deux domaines. Or, tout ce cadre de pensée est aujourdhui en crise. Il est en crise sans quaucun autre ne lui ait été, de façon claire en tout cas, substitué. En effet, le paradigme occidental moderne, le paradigme classique, a été remis en cause de lintérieur même du travail scientifique, dès le XIXème siècle, avec la découverte des géométries non-euclidiennes par exemple et cest le dogme, à ce moment-là, de lespace universel, lespace de Newton qui commence à se fissurer avant dêtre totalement pulvérisé, au début du XXème, par la physique Einsteinienne. De même, le dualisme cartésien ainsi que la méthode expérimentale de Bacon ont été remis en cause, plus tardivement, par la mécanique quantique.
De la même manière, tout le travail des sciences humaines a montré quel point, dût-ce le narcissisme de lhomme occidental en souffrir, il reste pris dans son milieu (cest le résultat de la sociologie notamment depuis le XIXème siècle). Ces éléments vont donc à lencontre du dogme de lautonomie du sujet sur lequel repose toute la modernité politique. Une pensée anti-humaniste, non-humaniste en tout cas, se met en place à partir de la création de la sociologie. Et dailleurs, dune certaine manière, la sociologie elle-même est le fruit des réflexions des Contre-révolutionnaires du début du XXème qui interprêtaient la Révolution comme dissociation de la communauté et qui cherchaient par des biais divers - qui nétaient bien sûr pas ceux du retour à lAncien Régime - à refonder le social.
La remise en cause de la conception moderne
Ces dans deux domaines principaux surtout que la conception moderne du rapport de lhomme au monde a été remise en cause : par lécologie (scientifique) du côté des sciences de la nature et dans un autre domaine, celui de la philosophie, par la phénoménologie :
Lécologie en effet implique une vision relationnelle de la nature : les êtres vivants ne peuvent exister que dans la mesure où ils occupent une " niche " dans un écosystème et réciproquement, lécosystème nexiste quen fonction des relations entre les êtres qui le composent. Cette vision est bien sûr étrangère et opposée au paradigme occidentale moderne. Pour un philosophe écologiste comme Callicott5, la relation entre les choses est antérieure aux choses quelle lie. Autrement dit pour Callicott, et il est là tout à fait expressif de lépistémologie écologique, la relation précède lessence. Et de ce fait, nous sommes en présence dun paradigme virtuel, quon pourrait appeler le paradigme écologique, dont lémergence bouleverse non seulement la conception moderne de la nature mais ébranle jusquau tréfonds de cette métaphysique occidentale dont nous parlions auparavant. Cette pensée relationnelle, selon Jacques Berque6, a aussi de nombreuses affinités avec les vieilles religions orientales comme le Bouddhisme et le taoïsme qui nont jamais séparé lhomme de son milieu.
Quant à la phénoménologie, elle a contesté radicalement, avec surtout Heidegger, la prétention du sujet moderne à objectiver son environnement. Pour Heidegger, comme pour Husserl, lêtre humain doit être pensé dans son appartenance à la terre et celle-ci doit être pensée par rapport à lhomme dans son habitabilité. Elle ne peut être posée comme objet car elle est le sol qui fonde le sujet lui même. Il ny pas là dopposition, comme chez les kantiens et les modernes, entre la nature et lindividu mais au contraire quelque chose qui est au-delà même de la jonction.
Néanmoins, il ne faut pas oublier ici que lapport essentiel de la modernité occidentale malgré tout, à savoir la découverte des lois du monde physique en tant que telles, ne peut assurément pas être " court-circuité " par les seules références à de nouveaux paradigmes ou à des présupposés de type religieux. La science a eu lieu. La technique a eu lieu. Il nest pas possible de penser hors de cette mémoire. Ceci dautant plus que la modernité elle-même, en tant que savoir scientifique, a secrété elle-même les moyens conceptuels de la dépasser. La modernité nest pas seulement une erreur ou une impasse, elle est aussi, et peut-être avant tout, une étape de notre histoire qui appelle son propre dépassement. Ce dépassement, cet " au-delà " à inventer, serait peut-être lémergence dune conception relationnelle qui chevaucherait les dichotomies modernes, qui tendrait à relier lunivers des faits à celui des valeurs dans le sens dune totalité, ainsi quon le voit chez un grand nombre de théoriciens de lécologie comme Lovelock7.
Prenons deux exemples :
Nous savons aujourdhui, notamment depuis les théorèmes dincomplétude et dindécidabilité de Godël8, quon ne peut démontrer la validité dun système de références que par référence à quelque chose qui lui est extérieur. Ce qui instraure un système dordre supérieur et ainsi de suite. Pour démontrer la validité dun système donc, il faut en sortir pour prendre quelque chose de plus englobant et ainsi de suite. Les systèmes inférieurs ne sont donc pas faux, ils sont simplement dune validité relative comme le sont dailleurs tous les systèmes supérieurs. Et dans cette optique, il ne peut y avoir de système final dune validité absolue. Autrement dit, avec des raisonnements de ce type, cen est fini du vieux paradigme de luniversalité.
Examinons cette fois la notion de finitude écologique de la terre. Cette notion a détruit la conception classique selon laquelle luniversel commande le singulier et le général commande le particulier car on ne peut pas y réduire la relation entre le planétaire et le local. Je mexplique, lunivers systémique de lécologie, par exemple la biosphère qui correspond au planétaire, et les biotopes qui correspondent au local sont interdépendants. Tandis que le principe de la modernité tend à sacrifier, à abolir, toute singularité locale au profit de principes universels. A cet égard, la modernité savère essentiellement une utopie, cest-à-dire au sens premier du terme, une vision du sans-lieu, du non-lieu.
Dailleurs Heidegger a très bien mis en scène dans sa philosophie cette nécessité du local. En quelque sorte, quil sagisse de la démarche scientifique dans une logique la plus rationnelle ou quil sagisse de la démarche dun grand nombre de philosophes qui ont essayé de penser au-delà de la modernité, nous assistons aujourdhui à, sinon une rencontre, du moins à des connexions, à un voisinage qui permet de repenser le monde de manière globale - je nose pas dire de manière totale car ce terme est bien trop souvent mal inteprété - et donc de résoudre la crise ouverte avec la naissance de lOccident à lépoque de la fondation judéo-chrétienne et qui se clôt aujourdhui avec la crise de lécologie nous obligeant à repenser nos paradigmes fondateurs. Et ce qui est symptômatique à notre époque, cest bien cette rencontre entre les scientifiques et les philosophes, entre les sciences physiques dune part, les sciences humaines dautre part, qui pulvérise les vieux schémas sur lesquels sétait fondé lactivisme technologique et économique de notre monde, lesquels schémas nont plus aujourdhui de validité.
Peut-être donc lheure est-elle venue de formuler, au-delà de la critique, non seulement un nouveau paradigme mais peut-être tout aussi bien, " une nouvelle espérance "....
Notes bibliographiques
1- Lynn White Jr., " The Historical roots of our ecologic crisis ", article paru pour la première fois dans la revue Science (10 mars 1967).
2- Jacques Grinevald, philosophe, enseignant et chercheur suisse, auteur de nombreuses études sur lhistoire du développement scientifique et technique de lOccident dans les revues Co-évolution, Tranversale, Les cahiers de lIUED (puf), Environmental Conservation. Il est membre dECOROPA, de lInternational Society for Ecological Economics et collaborateur du World Concil for the Biosphère. Il collabore occasionnellement au Recours aux forêts.
3- Ecrivain et philosophe bien connu en France qui enseigne à la Sorbonne ainsi quaux Etats-Unis. Elu à lacadémie française en 1990. Cest notamment dans Le contrat naturel publié chez Flammarion (1992) quil propose dériger la nature en sujet de droit rompant ainsi avec lhumanisme contemporain pour lui préférer un égalitarisme biocentrique.
4- Philosophe norvégien, principal théoricien du mouvement de lécologie profonde (Deep ecology movement) qui enseigne à luniversité dOslo. Outre ses nombreux ouvrages et ses multiples participations à des recueils collectifs, il a déjà collaboré à certaines publications comme The Ecologist, The Deep Ecology, Ecology and Ethics, Trumpeter, Environmental Values, etc...
5- voir en ce sens son article dans Ecologie Politique, été 1993.
6- Jacques Berque est lauteur notamment de " Nature, culture et colonisation " in Jean-Jacques Rousseau et lhomme moderne, 1965.
7- voir ses développements sur lhypothèse " Gaïa ".
8- voir à ce sujet lexcellent livre de Douglas Hofstadter, Godël Escher Bach, les Brins dune Guirlande Eternelle, InterEditions, 1985. Le fil conducteur de cet ouvrage, ce sont les " boucles étranges " dans lesquelles se confondent le sujet et lobjet, lobservateur et ce quil observe...