Dans la fanzine de La Forêt des Mille Poètes -- association se réunissant dans la forêt de la commune de Vesdun (Cher) et qui considère que le monde actuel ressemble à une civilisation en déclin -- j'ai trouvé ce texte écrit par Jean Dorst en 1970 (professeur au Muséum National d'Histoire naturelle de Paris) et qui s'intitule : " Avant que nature meure ".
Nous vivons une époque de technicité, et l'humaniste a fait place
au technocrate. Une civilisation de machines et de robots qui peut être
nous dévoreront un jour comme dans un conte d'écrivain visionnaire.
L'Homo faber d'aujourd'hui a une foi inébranlable et absolue dans l'avenir.
Demain il soulèvera des montagnes, détournera les fleuves, récoltera
des moissons dans le désert, ira dans la lune et ailleurs. Et un terrible
concept utilitaire s'est emparé de nous. Nous ne nous intéressons
qu'à ce qui sert, à ce qui a un rendement, de préférence
immédiat. " Cette confiance en notre technicité nous pousse
à détruire volontairement tout ce qui est encore sauvage dans
le monde et à convertir tous les hommes au même culte de la mécanique.
Notre ambition est de faire des pygmées, des Papous et des Indiens de
l'Amazone des adeptes de notre civilisation occidentale, convaincue que la seule
manière de concevoir la vie est celle des habitants de Chicago ou de
Paris. Nous avons une foi inébranlable dans la nécessité
d'amener le monde entier à notre propre conception des choses. La tendance
unitaire du globe est manifeste ; dans quelques générations, de
savants professeurs exposeront à leurs élèves quelles étaient
les différences dans le mode de vie et la pensée des Esquimaux
et des Bantous au XXe siècle. L'homme coupe les ponts avec sa propre
histoire, tente d'étouffer les sources de sa vie, et du haut de l'immense
tour qu'il a construite, plonge dans ce qu'il appelle l'avenir. Et si l'homme
s'était trompé ? Et si la confiance dans les nouveaux jouets qu'il
s'est donnés était mal placée ? La civilisation que nous
sommes en train de créer, en supprimant tout ce qui faisait le contexte
de notre vie jusqu'à présent, est peut-être une impasse
; elle ne mène peut-être à rien sauf à la ruine de
l'humanité. Même si l'homme décide de suivre aveuglément
les bergers modernes, il a le devoir de prendre une assurance et de ne pas rompre
tous liens avec le milieu dans lequel il est né. Si la civilisation technicienne
moderne était une erreur, une nouvelle civilisation pourrait naitre à
partir de ce qui aura été conservé de la nature primitive.
Les historiens du futur décriront alors la civilisation technicienne
du XXe siècle comme un cancer monstrueux qui a failli entraîner
l'humanité à sa perte totale, mais que des restes de civilisations
antérieures, souvent plus brillantes, et des lambeaux de nature sauvage
avec lesquels elles étaient en équilibre, ont rejeté par
la souche pour donner une nouvelle pousse.