
http://www.wupperinst.org/Publikationen/buecher/planet_dialectics.html
http://www.context.org/ICLIB/IC34/Sachs.htm
http://resurgence.gn.apc.org/issues/sachs196.htm
http://www.apres-developpement.org/html/livres/ruinesdev.htm
Le développement : une course dans le monde conçu comme arène
économique
Ce texte est repris avec l'aimable autorisation de la revue Silence. Cette
version française constitue originellement le chapitre 1 du livre Les
ruines du développement (Ecosociété, Montréal, Canada,
1996).
De même que les ruines cachent leurs secrets sous des monceaux de terre
et de débris, de même les structures mentales s'élèvent
souvent sur des fondations recouvertes par des années, des siècles
d'ensablement. Les archéologues, pelle en main, travaillent à
excaver, couche par couche, les assises du monument en ruine et, du même
coup, à en découvrir l'origine. D'où vient ce monument
? Que signifient ces ruines ? Quel lien établir entre ces deux événements
?
C'est ainsi qu'ils s'interrogeront et, étonnés et affligés
tout à la fois, retraceront l'histoire de ces splendeurs disparues. L'idée
de développement n'est plus aujourd'hui qu'une ruine dans le paysage
intellectuel. Elle encombre notre pensée, mais elle constitue une partie
immense d'une ère terminée. Il est grand temps de fouiller ce
concept, d'en dégager les fondations, de les libérer des nombreuses
constructions superposées pour le révéler comme le monument
d'une ère révolue, mais digne d'intérêt.
Une puissance mondiale à la recherche de sa mission
Le 20 janvier 1949, le vent et la neige faisaient rage sur Pennsylvania Avenue qui va de la Maison Blanche au Capitole quand, dans son discours inaugural devant le Congrès, le président Truman qualifia la majeure partie du monde de régions sous-développées. Ainsi naquit brusquement ce concept charnière depuis lors jamais remis en question qui engloutit l'infinie diversité des modes de vie de l'hémisphère Sud dans une seule et unique catégorie : sous-développée. Du même coup et pour la première fois, sur les scènes politiques importantes surgissait une nouvelle conception du monde selon laquelle tous les peuples de la terre doivent suivre la même voie et aspirer à un but unique : le développement.
Aux yeux du Président, le chemin était tout tracé : "Une plus grosse production est la clé de la prospérité et de la paix." Après tout, n'était-ce pas les États-Unis qui s'étaient le plus approchés de cette utopie ? Dans cette perspective, les nations se classent comme les coureurs : celles qui traînent à l'arrière et celles qui mènent la course. Et "les États-Unis se distinguent parmi les nations par le développement des techniques industrielles et scientifiques". Travestissant ses propres intérêts en générosité, Truman n'hésita pas à annoncer un programme d'aide technique qui allait supprimer " la souffrance de ces populations" grâce à "l'activité industrielle" et à la "hausse du niveau de vie". Quarante ans plus tard, avec le recul, le discours de Truman est perçu comme le coup d'envoi de cette course du Sud pour rattraper le Nord, mais depuis, non seulement la distance s'est-elle encore agrandie et certains coureurs chancellent-ils sur la piste, mais tous commencent à soupçonner qu'ils courent peut-être tout à fait dans la mauvaise direction.
Concevoir le monde comme une arène économique avait été
complètement étranger au colonialisme ; Truman inaugura une ère
nouvelle. Au besoin, les puissances coloniales s'étaient engagées
dans une course économique les territoires d'outre-mer pouvant fournir
des matières premières et servir de comptoirs de vente , mais
ce n'est qu'après la guerre qu'elles durent se lancer dans l'arène
économique mondiale.
Pour l'Angleterre et la France, la domination des colonies était avant tout un devoir culturel né de leur vocation de missionnaires de la civilisation. Lord Lugan avait formulé ainsi la doctrine du double mandat : " le profit économique, oui, mais avec le devoir de mener les "races de couleur" à un degré de civilisation plus élevé ". Les colonisateurs se sont présentés en maîtres pour régner sur les indigènes et non en planificateurs pour mettre en marche la spirale de l'offre et de la demande. L'empire colonial mondial était perçu comme un espace politico-moral où les relations d'autorité donnaient le ton, et non comme un espace économique articulé autour des relations commerciales.
Le développement en tant qu'impératif
Dans la vision de Truman, les deux parties du double mandat se fondent dans l'impératif du développement économique. Ainsi, chaque bouleversement signalé dans la conception de la vérité sert à promouvoir la notion de développement au statut de règle universelle. Pour la rhétorique coloniale, telle qu'on la retrouve dans le Colonial Development Act de 1929, par exemple, le mot développement est employé dans son sens absolu : le concept ne réfère qu'au premier volet du double mandat, c'est à dire à l'exploitation économique des ressources telles que la terre, les minéraux et les produits de la forêt, alors que la seconde mission est qualifiée de progrès ou de bien-être. Seules les ressources peuvent être développées, pas les hommes ni les sociétés.
C'est d'abord dans le cercle du State Department, pendant la guerre, que l'innovation conceptuelle mûrit, laissant se dissoudre le progrès de la civilisation dans la mobilisation économique et intronisant le développement devenu concept directeur. Ainsi, l'image du monde a trouvé son expression concise : le degré de civilisation d'un pays se mesure au niveau de sa production. Plus aucune raison de restreindre la sphère du développement aux seules ressources : désormais, les hommes et les sociétés entières peuvent doivent même être perçus comme des objets de développement.
Parler de développement pour désigner l'utilisation économique
de la terre et de ses richesses est l'héritage du productivisme arrogant
du xix e siècle. Pour employer une métaphore d'ordre biologique,
disons qu'une simple activité économique devient un fait de nature,
un facteur d'évolution, comme si nous assistions à la mise en
oeuvre d'un plan caché progressant vers sa forme finale. Comme l'exprime
cette métaphore, la véritablefinalité des biens de la nature
est leur utilisation économique : chaque exploitation économique
démontre qu'un pas de plus vers cet objectif a été accompli
dans le déploiement d'un potentiel inné.
L'hégémonie occidentale incluse
Tout cet arrière-plan métaphorique imprègne l'impératif du développement de Truman et permet au schéma universel développé/sous-développé de devenir un credo téléologique de l'Histoire : les sociétés du tiers monde n'ont pas des modes de vie différents et uniques, mais sont plus ou moins avancées sur un parcours continu dont la direction est imposée par la nation hégémonique. Cette réinterprétation de l'histoire mondiale n'est pas seulement flatteuse politiquement ; elle est épistémologiquement inévitable. Aucune philosophie du développement n'a pu échapper à une sorte de téléologie rétroactive car, en somme, le sous-développement n'est reconnaissable que rétrospectivement, une fois atteint l'état de maturité.
Le développement sans la domination est comme une course sans direction ; c'est pourquoi l'hégémonie occidentale était logiquement incluse dans la proclamation du développement. Ce n'est pas une coïncidence historique si le préambule de la Charte des Nations Unies (" Nous, peuples des Nations Unies ") fait écho à celui de la Constitution des États-Unis (" Nous, peuples des États-Unis ")... Parler de développement ne signifie rien d'autre que projeter sur le reste du monde le modèle américain de société.
En effet, Truman avait un besoin impérieux d'une telle reconceptualisation
du monde, car, après l'effondrement de l'Europe et de ses colonies, les
États-Unis se voyaient contraints, à titre de nouvelle puissance
hégémonique, de formuler et d'adopter un nouvel ordre mondial.
Le concept de développement présentait le monde comme une collection
d'entités homogènes liées les unes aux autres non par la
domination politique de l'époque coloniale, mais par l'interdépendance
économique. C'est pourquoi l'hégémonie américaine
ne visait pas la possession des territoires, mais leur ouverture à la
pénétration économique. De leur côté, les
jeunes nations laissaient leur autonomie s'échapper en se plaçant
automatiquement dans l'ombre des États-Unis et en se proclamant objets
de développement économique. Le développement fut le véhicule
conceptuel qui a permis aux États-Unis d'agir comme le héraut
de l'autodétermination nationale tout en installant un nouveau type d'hégémonie
mondiale : un impérialisme anticolonial.
Des régimes en quête d'une raison d'État
De Nerhu à Nkrumah, de Nasser à Sukarno, les chefs des nations
nouvellement formées ont assumé l'image que le Nord se faisait
du Sud et en ont fait leur propre image ; le sous-développement est ainsi
devenu le fondement cognitif de la construction de l'État dans le tiers
monde. Certes, plus d'un des fondateurs d'État avait acquis la conviction
de la supériorité du productivisme occidental à l'occasion
du combat anticolonial mené par la Russie et la Troisième Internationale
; mais, dans les résultats, cela faisait peu de différence. En
1949, Nerhu (au demeurant, en conflit avec Gandhi) expliquait :
" Ce n'est pas une question de théorie. Qu'il s'agisse du communisme,
du socialisme ou du capitalisme, ce sera la méthode la plus efficace
pour effectuer les changements nécessaires et donner satisfaction aux
masses qui s'imposera d'elle-même [...] Notre problème aujourd'hui
est de relever le niveau de vie des masses [...]"
Le développement économique comme principal objectif de l'État
la mobilisation du pays pour accroître la production, par delà
les escarmouches idéologiques , voilà qui cadrait merveilleusement
avec la vision occidentale du monde conçu comme une arène économique.
Comme dans chaque compétition, les entraîneurs ne se sont pas fait
attendre. En juillet 1949, la Banque mondiale envoya la première de ses
innombrables missions de conseil. À leur retour de Colombie, les 14 experts
présentèrent des conclusions pilotes :
" Des efforts à court terme et sporadiques peuvent difficilement améliorer la situation dans son ensemble. Le cercle vicieux ne pourra être définitivement brisé que par la mise en oeuvre de toute l'économie englobant les secteurs de l'éducation, de la santé, de l'habitation et de l'alimentation."
Une production élevée à un niveau constant n'exigeait rien
de moins que le rechapage d'une société tout entière. Y
eut-il jamais objectif d'État plus ambitieux ? Depuis lors, surgirent
des agences et des administrations traitant de tous les aspects possibles de
la vie, comptant, ordonnant, intervenant et sacrifiant à la légère,
tout cela avec la mission d'élaborer sur le sous-développement
un nombre de théories exaltantes qui apparaissent maintenant comme le
produit d'une hallucination collective.
La tradition, la hiérarchie ou la conception du monde, l'activité socioculturelle d'une société particulière, tout cela se dissolvait dans le néant des modèles-types mécanistes du planificateur. Ce dernier se retrouvait ainsi en posture d'appliquer universellement les mêmes plans de réforme institutionnelle dont le contour était le plus souvent tiré de la réalité américaine. Plus besoin de laisser les choses " mûrir pendant des siècles " comme au cours de la période coloniale ; après la Seconde Guerre mondiale, le développement de toute la société était devenu la tâche des ingénieurs qui s'en acquitteraient en quelques décennies, sinon en quelques années.
Bouleversement et érosion
À la fin des années 1960, de profondes lézardes apparurent dans le monument du développement. Il devint trop évident que les promesses avaient été échafaudées sur le sable. L'élite internationale, qui avait déjà empilé de nombreux plans les uns sur les autres, fronça les sourcils ; du bureau international du Travail à la Banque mondiale, les experts commencèrent à pressentir qu'on était loin d'avoir fait des progrès. La pauvreté augmentait dans l'ombre de la richesse ; le chômage se révélait résistant à la croissance et les besoins alimentaires n'étaient pas comblés par les aciéries. Il devenait donc clair que l'identification du progrès économique au progrès social relevait de la fiction pure. En 1973, Robert McNamara, alors président de la Banque mondiale, résuma ainsi l'état de la situation :
" Malgré une décennie de croissance sans précédent du produit national brut [...] les parties les plus pauvres de la population n'en ont retiré relativement qu'un petit bénéfice [...] Ce sont surtout les 40 % les plus favorisés de la population qui en ont profité."
S'étant à grand peine porté garant de la stratégie
défaillante de Truman, McNamara définit aussitôt un nouveau
groupe cible les petits cultivateurs auquel appliquer la même stratégie
le développement rural. Cette opération conceptuelle est sans
limites : l'idée de développement n'est pas abandonnée,
son champ d'application est élargi. De la même manière,
le chômage, l'inégalité, l'élimination de la pauvreté,
les besoins primordiaux, les femmes et, enfin, l'environnement vont rapidement
devenir autant de problèmes à résoudre au moyen de stratégies
spécifiques.
Le champ d'acception du développement explosa pour couvrir un éventail de pratiques tout à fait contradictoires. L'industrie du développement devint automotrice : pendant que, d'un côté, on ne cessait de créer des situations de crise, de l'autre, on s'employait à inventer une multitude de nouvelles stratégies pour y faire face. En même temps, les motifs qui sous-tendaient le développement se déplacèrent lentement, un choeur allant crescendo revendiquant le développement pour dire qu'il signifie non pas l'encouragement à la croissance, mais la protection contre la croissance. Le chaos sémantique devint alors complet et le concept s'usa au point de devenir méconnaissable.
Un concept creux
Avec le temps, l'expression développement s'est vidée de son sens et pourrait se comparer à une méduse ou à une amibe. Elle ne contient plus rien parce que ses contours sont flous ; elle est tenace parce qu'elle peut s'implanter n'importe où. Celui qui l'énonce ne désigne rien du tout ; cependant, il s'attribue les meilleures intentions du monde.
Mais si ce terme n'a aucun contenu, il a une fonction. Il sanctionne toute intervention
au nom de la poursuite d'un but supérieur. Le mot développement
ne signifie plus rien. Mais prudence. Comme des passagers clandestins, les hypothèses
fondamentales de Truman l'imprègnent toujours. Elles sont toujours une
pierre dans son jardin. Ce mot place une société sur un chemin
de l'Histoire universellement reconnu, il suppose que les coureurs en tête
indiquent le chemin aux retardataires et il promet que chaque pas en avant sera
le résultat d'un marchandage systématique. Aussi celui qui, depuis
longtemps, ne pense plus à la croissance économique évoque-t-il
toujours dans son discours du développement l'idée d'universalité,
de progrès et de faisabilité, démontrant par là
qu'il ne peut pas se soustraire à l'autorité de Truman.
Cet héritage pèse comme un fardeau qui permet uniquement de marquer
le pas. Il empêche les hommes, que ce soit dans le Michoacán ou
le Gujurat, d'exercer un droit qui leur est propre : celui, non pas d'être
classés selon le schème avancé/retardé, mais de
se laisser surprendre par leur différence et leur propre ingéniosité.
Le développement nous pousse à voir les autres mondes sous l'éclairage
stigmatisant du déficit et nous empêche d'apercevoir la richesse
des autres choix possibles. D'ailleurs, le contraire du développement
n'est en aucun cas la stagnation. Du swaraj de Gandhi aux ejidos de Zapata (1),
les exemples de changement abondent dans chaque société.
En définitive, les lignes de démarcation comme retardé/avancé
ou traditionnel/moderne sont devenues risibles en regard des impasses du Nord
à partir des sols contaminés jusqu'à l'effet de serre.
Voilà pourquoi la conception de Truman s'effondrera devant l'Histoire,
non pas parce que la course n'a pas été conduite loyalement, mais
parce que sa direction mène droit au précipice.
L'idée de développement a déjà été
un monument qui soulevait l'enthousiasme international. Aujourd'hui, l'édifice
s'effrite et menace de s'écrouler. Ses ruines immenses surplombent encore
et bloquent la sortie. Il devient donc urgent d'enlever les décombres
et d'ouvrir un nouvel espace. Mais il peut être bénéfique
d'apporter des soins d'archéologue au vieux bâtiment, car la meilleure
façon de se détourner du passé est de le regarder comme
un objet de musée : avec des yeux étonnés et pensifs.
(1) Le révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata plaidait en faveur d'un
retour à la vieille tradition amérindienne de propriété
collective de la terre pour remplacer la propriété individuelle.
Cette idée de l'ejido fut, dans une certaine mesure, mise en pratique
lors de la réforme agraire mexicaine des années 1930.