Ce colloque, organisé par l'école centrale des arts et manufactures (laboratoire de mathématiques appliquées) et l'école nationale supérieure de techniques avancées (groupe SYSTEMA), sous l'égide de l'association nationale de la recherche technique, s'est déroulé les 10,11et 12 juin 1975 dans les locaux de l'école centrale.
Modélisation de systèmes ouverts au moyen d'entier.
Le thème proposé par les organisateurs du colloque est une réflexion sur de nouvelles approches dans l'étude des systèmes. Etant donné l'importance de la littérature consacrée depuis plus de trente ans à la notion de système, on peut se demander pourquoi il apparaît encore, à ce sujet, un besoin pressant de nouveautés, pourquoi des ingénieurs, des mathématiciens, des physiciens, des biologistes, des médecins, des économistes... ne sont pas satisfaits par les théories et les outils classiquement utilisés. La réponse est si connue qu'on l'oublie volontiers : parler de systèmes, c'est avant tout délimiter, dans un ensemble de "choses" en interactions, des individualités, paraissant être, elles-mêmes, imbriquées dans d'autres individualités ; à la notion de système est donc associée la notion de synthèse. Et chacun peut constater que, s'il est bien armé de par sa formation scientifique pour effectuer un travail d'analyse, il se trouve, au contraire, très démuni dès qu'il doit appréhender les choses d'un point de vue global. C'est en partie à la suite de cette constatation triviale, résultat d'une expérience de plusieurs années de vie professionnelle, que des ingénieurs ont décidé de fonder, en 1971, un groupe de recherches appelé Systèma, ayant pour objectif l'élaboration de méthodes de synthèse qui puissent être étroitement couplées aux méthodes scientifiques d'analyse. Nous indiquerons brièvement comment a émergé une nouvelle approche comportant d'une part un mode de pensée intuitif, et d'autre part un outil mathématique rigoureux qui lui est associé et qui a été appelé "relateur arithmétique". On verra que cette approche s'appuie, dans le domaine intuitif, sur les travaux de plusieurs philosophes et historiens et notamment de ceux de Ch. Moraze, et que, du point de vue de la modélisation mathématique, il apparaît de fortes similitudes avec l'approche morphogénétique de R. Thom, bien qu'apparemment l'outil mathématique qui intervient dans la théorie des catastrophes n'ait que peut de rapport avec les "opérateurs arithmétiques" de l'approche SYSTEMA.
La notion de système, un artifice bien adapté au cerveau humain.
La notion de système correspond-elle à une réalité
objective ou n'est-elle qu'un artifice créé par le cerveau humain
pour tenter de comprendre et d'influencer les phénomènes qu'il
est susceptible de percevoir ? Si nous admettons que la notion de système
n'est pas une notion objective et que le rôle joué par le cerveau
humain ne doit pas être minimisé, mais au contraire intervenir
fondamentalement dans la description de ce que nous percevons, il n'est plus
étrange que des phénomènes très différents
puissent être décrits par des modèles analogues : ce qui
était appelé un phénomène élémentaire
devient un phénomène modélisable, en première approximation,
au moyen des structures primordiales du cerveau ; effectuer une synthèse
revient à trouver un assemblage qui diminue la complexité de la
représentation au niveau du cerveau. Bien entendu, ce point de vue n'est
pas en contradiction avec les bases de la méthode expérimentale
scientifique, car, pour établir la pertinence d'un modèle, il
est indispensable de recourir à l'expérimentation. Tout cela n'est
pas original et a été développé il y a des milliers
d'années par des philosophes grecs. Il y a 50 ans, cette idée
a été reprise par l'école des intuitionnistes, tels que
Brouwer, mais elle n'a pas pu émerger à cette époque, car
l'environnement intellectuel d'alors n'était pas favorable. En effet,
certains logiciels et mathématiciens espéraient encore pouvoir
enfermer l'univers dans un système formel fermé une fois pour
toutes, présentant toutes les garanties d'objectivité scientifique.
On sait qu'une réponse étonnante fut apportée par K. Gödel,
en 1931, dans son fameux théorème sur l'incomplétude des
systèmes formels arithmétisables consistants, que nous interprétons
comme un théorème d'ouverture. Voici d'ailleurs ce qu'en a dit
O. Morgenstern à l'occasion d'une conférence prononcée
à Paris en 1972 : " une des plus grandes découvertes scientifiques
de tous les temps, faite précisément dans le domaine de la logique
mathématique, à savoir le grand théorème d'indécidabilité
de Gödel, n'a pas encore été assimilé par la philosophie,
bien que son effet à long terme doive sans aucun doute s'avérer
écrasant. "
Non seulement les systèmes formels paraissent être des artifices
cérébraux destinés à être remis en cause,
mais le découpage que nous effectuons au niveau des systèmes physiques
paraît lui-même être une production cérébrale
destinée à faciliter notre compréhension des phénomènes,
c'est-à-dire son adaptation à notre propre structure cérébrale.
Et tout cela a de nombreuses conséquences pratiques, même au niveau
des systèmes techniques. Prenons l'exemple d'un groupe d'ingénieurs
décidés à faire une étude prospective pour déterminer
si tel ou tel système doit être construit de préférence
à d'autres. Ceux qui croient en l'objectivité scientifique ne
se rendent pas compte que les conclusions de leur étude seront dans les
cas non flagrants une conséquence directe des hypothèses qui n'ont
pas été formulées et qu'un approfondissement de l'étude
prospective est, la plupart du temps, illusoire. Dans un autre domaine, celui
de la physique des particules, on peut se demander si les monstrueuses expériences
qui sont tentées au moyen d'accélérateurs de plus en plus
puissants ne sont finalement pas destinées à objectiver la structure
cérébrale des mathématiciens physiciens ! Puisque le fait
de poser un problème a au moins autant d'importance que le fait de le
résoudre et que l'on aboutit, bon gré mal gré, à
une notion de système qui n'est pas objective, il y a finalement intérêt
à pouvoir disposer au point de départ d'un formalisme souple,
susceptible d'être facilement remis en cause et d'être étroitement
associé à des modes de pensée intuitifs.
Utilisation des nombres entiers.
Dans cet exposé, nous ne parlerons pas de l'approche intuitive qui peut
être interprétée au moyen du code mental de Ch. Moraze.
Nous allons seulement indiquer quelques-unes des raisons qui permettent de comprendre
pourquoi nous avons adopté les 3 hypothèses interdépendantes
qui sont à la base de ce formalisme et qui portent sur l'utilisation
:1, d'entiers positifs, négatif et nuls; 2, de relations quadratiques
; 3, et de processus de réflexion associés à ces relations
quadratiques. Mais que l'on ne se méprenne pas ! Ces raisons ont été
trouvées a posteriori au cours de discussions où nous essayions
d'expliquer pourquoi nous avions fait ces hypothèses. La véritable
raison est bien différente : pendant plus de dix ans, deux fondateurs
du groupe ont isolément recherché dans l'arsenal des mathématiques,
pour des motifs différents d'ailleurs, un modèle très élémentaire
trouvant des interprétations approximatives dans divers domaines de la
physique et de la biologie ; sans le savoir, ils recherchaient expérimentalement
un raccourci donnant une visualisation de structures mentales primordiales.
C'est seulement après des essais de toutes sortes et de nombreuses discussions
qu'un ensemble cohérent d'hypothèses put émerger ; ce choix
revenait pratiquement à prendre pour base ce qui était connu en
Grèce, cinq siècles avant l'ère courante. Cela ne paraît
plus étrange maintenant, puisque nous admettons que ces hypothèses
fournissent une illustration de nos structures mentales.
Revenons aux raisons qui nous permettent actuellement de justifier a posteriori
ces hypothèses et en particulier la première d'entre elles : l'utilisation
des entiers. Premièrement, sur le plan pratique, toutes les mesures peuvent
s'exprimer dans un système d'unités convenable au moyen d'entiers.
En effet, une mesure est toujours accompagnée de bruit limitant sa précision.
D'autre part, toutes les opérations effectuées sur ordinateur
se ramènent à des calculs arithmétiques. Il nous semble
donc que le langage du continu n'est pas indispensable au point de départ
et qu'il serait très pratique de pouvoir exprimer directement certaines
lois fondamentales de la physique dans le langage des ordinateurs. D'ailleurs,
on ne peut pas prétendre démontrer la continuité de l'espace
et du temps au moyen d'opérations ne faisant intervenir que le discret
; savoir si l'espace-temps est ou n'est pas un continuum nous paraît donc
être, dans l'état actuel des connaissances, une proposition d'indécidable.
Deuxièmement, sur le plan conceptuel, l'arithmétique permet de
retrouver facilement les structures algébriques utilisées habituellement
en physique, à condition d'exploiter complètement le caractère
entier des variables. -- une page d'arithmétique --. Dans le cas des
équations quadratiques à 4 variables, à coefficients entiers
et de signature elliptique, il existe encore des domaines multiplicatifs et
la recherche des solutions entières débouchent sur la théorie
des quaternions. En fait, l'arithmétique contient potentiellement, non
seulement les structures algébriques qui ont été étudiées
jusqu'ici par les mathématiciens, mais encore un nombre infini d'autres
structures et Gödel a montré que nous ne pourrions jamais résumer
dans un livre ayant un nombre fini de caractères toutes les structures
liées à l'arithmétique. Prendre l'arithmétique au
point de départ revient donc à utiliser un réservoir infiniment
riche en structures à objectiver. Et ces structures trouvent une interprétation
en géométrie ; voici par exemple ce que dit J. Dieudonné
à propos de la géométrie algébrique et de la théorie
des singularités analytiques qui sont à la base de l'approche
morphogénétique de R. Thom : " à l'heure actuelle,
la géométrie algébrique apparaît comme l'une des
composantes d'une Trinité dont les deux autres membres sont la théorie
des nombres et la théorie des espaces analytiques (forme moderne de la
théorie des fonctions de plusieurs variables complexes). " On comprend
donc pourquoi nous avons pensé qu'un jour ou l'autre devait nécessairement
apparaître une jonction entre l'outil mathématique utilisé
en morphogenèse et nos " opérateurs arithmétiques".
Troisièmement, la notion de hasard en arithmétique. En effet,
la répartition non algébrique des nombres premiers donne une illustration
de la richesse structurale contenue dans arithmétique, et fournit un
moyen d'aborder la notion de hasard. Les travaux d' Euler sur la répartition
des nombres entiers et, récemment, de Y.U. Linnik sur la recherche statistique
des solutions d'équations diophantiennes ou sur la représentation
des mouvements browniens au moyen des symboles de Legendre (indiquent si la
congruence quadratique x exp. 2 = a mod (p) a ou n'a pas de solutions entières)
n'ont semblé être que des amusements de mathématiciens.
Dans l'approche SYSTEMA, nous considérons que l'arithmétique fournira
un moyen de représenter les phénomènes physiques aléatoires
et qu'elle jouera un rôle primordial dans les théories physiques
nouvelles. Nous espérons que ces théories dépasseront celle
de la mécanique quantique actuelle, et permettront de modéliser
des phénomènes physiques qu'il est impossible de décrire
avec le formalisme actuel.[17 pages d'arithmétiques].
Conclusion de l'allocution de : MM. C. Vallet, H. Apter et T. Moulin.
Nécessairement, ces nouveaux outils feront intervenir des modes de pensée
intuitifs, qui favorisent l'ouverture conceptuelle, alors que les outils classiques
s'appuient sur des modes de pensée rigoureux qui favorisent au contraire
la fermeture..... Si l'on adopte la démarche SYSTEMA, la notion de système
perd donc le caractère d'absolu qui lui est trop souvent attribué
: un système devient seulement un moyen commode de représenter
les choses, d'agir, de comprendre, de prévoir... C'est peut-être
le cas de tous nos systèmes de référence et en particulier
du système de référence spatio-temporel ! La notion traditionnelle
classique d'espace et de temps pourrait donc être un jour remise en cause,
les référentiels personnalisés n'étant plus écrasés,
mais au contraire mis en valeur. Tout cela revient finalement à accepter
le point de vue des autres... A ce propos, nous sommes partis du discret, nous
avons utilisé le continu, et nous sommes retournés au discret.
On pourrait également, partir du continu, passer par le discret et retrouver
le continu. N'est ce pas en prenant conscience d'un bouclage que l'on sort de
la boucle ?