par Stendhal - Livre II -
Chapitre XXXVII. Un donjon
Le tombeau d'un ami.
STERNE.
Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où
l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte s'ouvrit
et le vénérable curé Chélan, tout tremblant et la
canne à la main, se jeta dans ses bras.
- Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je dire.
Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne tombât.
Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps s'était
appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut plus à
Julien que l'ombre de lui-même.
Quand il eut repris haleine: - Avant-hier seulement, je reçois votre
lettre de Strasbourg, avec vos cinq cents francs pour les pauvres de Verrières,
on me l'a apportée dans la montagne à Liveru où je suis
retiré chez mon neveu Jean. Hier, j'apprends la catastrophe... O ciel!
est-il possible! Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé
d'idée, et ajouta machinalement: Vous aurez besoin de vos cinq cents
francs, je vous les rapporte.
- J'ai besoin de vous voir, mon père! s'écria Julien attendri.
J'ai de l'argent de reste.
Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à
autre, M. Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement
le long de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi
de le voir lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette
physionomie si vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les
plus nobles sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce
de paysan vint bientôt chercher le vieillard. - Il ne faut pas le fatiguer,
dit-il à Julien, qui comprit que c'était le neveu. Cette apparition
laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les
larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il sentait son coeur
glacé dans sa poitrine.
Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le
crime. Il venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions
de grandeur d'âme et de générosité s'étaient
dissipées comme un nuage devant la tempête.
Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement
moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se
fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une
journée horrible, passée tout entière à se promener
dans son étroit donjon: Que je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans
le cas où je devrais mourir comme un autre, que la vue de ce pauvre vieillard
aurait dû me jeter dans cette affreuse tristesse; mais une mort rapide
et à la fleur des ans me met précisément à l'abri
de cette triste décrépitude.
Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri, comme
un être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.
Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu romaine;
la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme chose moins
facile.
Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir je suis à
dix degrés au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la
guillotine. Ce matin, je l'avais, ce courage. Au reste, qu'importe! pourvu qu'il
me revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre
l'amusa, et enfin parvint à le distraire.
Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de
la veille. Mon bonheur, ma tranquillité sont en jeu. Il résolut
presque d'écrire à M. le procureur général pour
demander que personne ne fût admis auprès de lui. Et Fouqué?
pensa-t-il. S'il veut prendre sur lui de venir à Besançon, quelle
ne serait pas sa douleur!
Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué.
J'étais un grand sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas
au delà du collet de mon habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa
beaucoup et le laissa plus attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici
décidément de vingt degrés au-dessous du niveau de la mort...
Si cette faiblesse augmente, il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés
Maslon et les Valenod si je meurs comme un cuistre!
Fouqué arriva; cet homme simple et bon était éperdu de
douleur. Son unique idée, s'il en avait, était de vendre tout
son bien pour séduire le geôlier et faire sauver Julien. Il lui
parla longuement de l'évasion de M. de Lavalette.
- Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi
je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...
Mais, est-il vrai! Quoi? tu vendrais tout ton bien? dit Julien redevenant tout
à coup observateur et méfiant.
Fouqué, ravi de voir enfin son ami répondre à son idée
dominante, lui détailla longuement, et à cent francs près,
ce qu'il tirerait de chacune de ses propriétés.
Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne! pensa Julien. Que
d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant
rougir lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux
jeunes gens que j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René,
n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes
et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,
quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel sacrifice?
Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué,
disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à
Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment d'enthousiasme
qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un consentement à
la fuite.
Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition
de M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune;
mais, suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au
rusé, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné
la bonté facile à s'attendrir, il se fût guéri d'une
méfiance folle... Mais à quoi bon ces vaines prédictions?
Les interrogatoires devenaient plus fréquents, en dépit des efforts
de Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger
l'affaire: - J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,
répétait-il chaque jour. Mais le juge était formaliste
avant tout. Les déclarations de Julien n'abrégeaient nullement
les interrogatoires; l'amour-propre du juge fut piqué. Julien ne sut
pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux cachot, et que c'était
grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait sa jolie
chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.
M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui
chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon marchand
parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son inexprimable ravissement,
M. de Frilair lui annonça que, touché des bonnes qualités
de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus au séminaire,
il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit l'espoir de sauver
son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à terre, pria M. le grand
vicaire de distribuer en messes, pour implorer l'acquittement de l'accusé,
une somme de dix louis.
Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était
point un Valenod. Il refusa et chercha même à faire entendre au
bon paysan qu'il ferait mieux de garder son argent. Voyant qu'il était
impossible d'être clair sans imprudence, il lui conseilla de donner cette
somme en aumônes, pour les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient
de tout.
Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait
M. de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il
possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de cette
affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette
Mme de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste...
Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de réconciliation
éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce petit séminariste.
La transaction sur le procès avait été signée quelques
semaines auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon,
non sans avoir parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le
jour même où le malheureux assassinait Mme de Rênal dans
l'église de Verrières.
Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable
entre lui et la mort, c'était la visite de son père. Il consulta
Fouqué sur l'idée d'écrire à M. le procureur général,
pour être dispensé de toute visite. Cette horreur pour la vue d'un
père, et dans un tel moment, choqua profondément le coeur honnête
et bourgeois du marchand de bois.
Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément
son ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.
- Dans tous les cas, lui répondit-il froidement, cet ordre de secret
ne serait pas appliqué à ton père.
Chapitre XXXVIII. Un homme puissant
Mais il y a tant de mystères dans ses démarches et d'élégance
dans sa taille! Qui peut-elle être?
SCHILLER.
Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain. Julien fut
réveillé en sursaut.
- Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène
désagréable!
Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita
dans ses bras, il eut peine à la reconnaître. C'était Mlle
de La Mole.
- Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce
que tu appelles ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me montre
toute la hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à
Verrières...
Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs
il ne s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne
pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble,
désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé
une âme petite et vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après
quelques instants, ce fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée
qu'il lui dit:
- L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort,
je vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé
une veuve. L'âme noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante,
étonné et convertie au culte de la prudence vulgaire par un événement
singulier, tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le
mérite fort réel du jeune marquis. Vous vous seriez résignée
à être heureuse du bonheur de tout le monde: la considération,
les richesses, le haut rang... Mais, chère Mathilde, votre arrivée
à Besançon, si elle est soupçonnée, va être
un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me pardonnerai.
Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien
va dire qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.
- J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant
de souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole à demi fâchée.
Ma femme de chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour
elle, et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.
- Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?
- Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué!
D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui
prétendait que mon entrée dans ce donjon était impossible.
Mais l'argent reçu, cet honnête homme m'a fait attendre, a élevé
des objections, j'ai pensé qu'il songeait à me voler... Elle s'arrêta.
- Eh bien? dit Julien.
- Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai
été obligée de dire mon nom à ce secrétaire,
qui me prenait pour une jeune ouvrière de Paris, amoureuse du beau Julien...
En vérité ce sont ses termes. Je lui ai juré que j'étais
ta femme, et j'aurai une permission pour te voir chaque jour.
La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après
tout, M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver
une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort
prochaine couvrira tout; et il se livra avec délices à l'amour
de Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce
qu'il y a de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer
avec lui.
Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée
du bonheur de voir. Julien, une curiosité vive s'empara tout à
coup de son âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus
de ce qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait
ressuscité, mais plus héroïque.
Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur offrant de
l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.
Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses
et d'une haute portée, tout dépendait à Besançon
de M. l'abbé de Frilair.
Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables difficultés
pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le bruit de
la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et venue de
Paris à Besançon pour consoler le jeune abbé Julien Sorel,
se répandit dans la ville.
Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon; elle
espérait n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait
pas inutile à sa cause de produire une grande impression sur le peuple.
Sa folie songeait à le faire révolter pour sauver Julien marchant
à la mort. Mlle de La Mole croyait être vêtue simplement
et comme il convient à une femme dans la douleur; elle l'était
de façon à attirer tous les regards.
Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous, lorsque
après huit jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de
Frilair.
Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent
et de profonde et prudente scélératesse étaient tellement
liées dans son esprit, qu'elle trembla en sonnant à la porte de
l'évêché. Elle pouvait à peine marcher lorsqu'il
lui fallut monter l'escalier qui conduisait à l'appartement du premier
grand-vicaire. La solitude du palais épiscopal lui donnait froid. Je
puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me saisir les bras, j'aurai disparu.
A qui ma femme de chambre pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie
se gardera bien d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!
A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée.
D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante
qui lui avait ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce
luxe fin et délicat, si différent de la magnificence grossière,
et que l'on ne trouve à Paris que dans les meilleures maisons. Dès
qu'elle aperçut M. de Frilair qui venait à elle d'un air paterne,
toutes les idées de crime atroce disparurent. Elle ne trouva pas même
sur cette belle figure l'empreinte de cette vertu énergique et quelque
peu sauvage, si antipathique à la société de Paris. Le
demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui disposait de tout à
Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le prélat
instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.
Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde
à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire,
le marquis de La Mole.
- Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant tout la hauteur
de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous consulter,
monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de La
Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie; la femme sur
laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire
les subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs et m'engager
pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma famille ne trouvera
rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La Vernaye.
M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra
plusieurs lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien
Sorel de La Vernaye.
- Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. Je l'ai
épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
officier supérieur avant de déclarer ce mariage un peu singulier
pour une La Mole.
Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté
douce s'évanouissait rapidement à mesure que M. de Frilair arrivait
à des découvertes importantes. Une finesse mêlée
de fausseté profonde se peignit sur sa figure.
L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.
Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me
voici d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre
maréchale de Fervaques, nièce toute-puissante de monseigneur l'évêque
de ***, par qui l'on est évêque en France.
Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à
l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.
D'abord Mathilde fut effrayé du changement rapide de la physionomie de
cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un appartement
reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance n'eût-elle
pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme
d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?
Ebloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux
pour arriver à l'épiscopat, étonné du génie
de Mathilde, un instant M. de Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La
Mole le vit presque à ses pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement
nerveux.
Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à
l'amie de Mme de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien
douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami intime
de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle monseigneur
l'évêque de ***.
- Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de trente-six
jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le grand
vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les mots,
je me considérerais comme bien chanceux si dans chaque liste je ne comptais
pas huit ou dix amis et les plus intelligents de la troupe. Presque toujours
j'aurais la majorité, plus qu'elle même pour condamner; voyez,
mademoiselle, avec grande facilité je puis faire absoudre...
L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné
du son de ses paroles; il avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.
Mais à son tour il frappa Mathilde de stupeur quand il lui apprit que
ce qui étonnait et intéressait surtout la société
de Besançon dans l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait
inspiré autrefois une grande passion à Mme de Rênal, et
l'avait longtemps partagée. M. de Frilair s'aperçut facilement
du trouble extrême que produisait son récit.
J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette petite
personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air
distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le
charme de la rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui.
Il reprit tout son sang-froid, et n'hésita point à retourner le
poignard dans son coeur.
- Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger,
quand nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux
coups de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s'en
faut bien qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort
souvent un certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste
sans moeurs, comme ils sont tous.
M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le coeur de cette jolie
fille, dont il avait surpris le côté faible.
Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M. Sorel
aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément
en cet instant, son rival y célébrait la messe? Tout le monde
accorde infiniment d'esprit, et encore plus de prudence à l'homme heureux
que vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins
de M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec la presque
certitude de n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait
donner la mort à la femme dont il était jaloux.
Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors d'elle-même.
Cette âme altère, mais saturée de toute cette prudence sèche
qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur humain,
n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer de toute
prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les hautes
classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu,
la passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est
du cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.
Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre
à Mathilde (sans doute il mentait) qu'il pouvait disposer à son
gré du ministère public, chargé de soutenir l'accusation
contre Julien.
Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés
de la session, il ferait une démarche directe et personnelle envers trente
jurés au moins.
Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne
lui eût parlé aussi clairement qu'à la cinq ou sixième
entrevue.
Chapitre XXXIX. L'Intrigue
Castres, 1676. - Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison
voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable
d'un meurtre. Son père, en faisant distribuer secrètement cinq
cent écus aux conseillers, lui a sauvé la vie.
LOCKE, Voyage en France.
En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à
envoyer un courrier à Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre
ne l'arrêta pas une seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre
pour M. de Frilair écrite en entier de la main de monseigneur l'évêque
de ***. Elle allait jusqu'à la supplier d'accourir elle-même à
Besançon. Ce trait fut héroïque de la part d'une âme
jalouse et fière.
D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne
point parler de ses démarches à Julien. Sa présence le
troublait assez sans cela. Plus honnête homme à l'approche de la
mort qu'il ne l'avait été durant sa vie, il avait des remords
non seulement envers M. de La Mole, mais aussi pour Mathilde.
Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de distraction
et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi que je l'en
récompense! Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût
bien peu occupé quand il était ambitieux; alors ne pas réussir
était la seule honte à ses yeux.
Son malaise moral, auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé,
qu'il lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire
pour le sauver.
Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait
sur tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant
de sa vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets
les plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient
ses longs entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la
laissaient régner dans la prison. Les idées de Mathilde ne se
bornaient pas au sacrifice de sa réputation; peu lui importait de faire
connaître son état à toute la société. Se
jeter à genoux pour demander la grâce de Julien, devant la voiture
du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au risque de se faire
mille fois écraser, était une des moindres chimères que
rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis employés
auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans
les parties réservées du parc de Saint-Cloud.
Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire
il était fatigué d'héroïsme. C'eût été
à une tendresse simple, naïve et presque timide qu'il se fût
trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait toujours l'idée
d'un public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.
Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de cet
amant, auquel elle ne voulait pas survivre, elle avait un besoin secret d'étonner
le public par l'excès de son amour et la sublimité de ses entreprises.
Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet
héroïsme. Qu'eût-ce été, s'il eût connu
toutes les folies dont Mathilde accablait l'esprit dévoué, mais
éminemment raisonnable et borné du bon Fouqué?
Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car
lui aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie
aux plus grands hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait
de la quantité d'or jetée par Mathilde. Les premiers jours, les
sommes ainsi dépensées en imposèrent à Fouqué,
qui avait pour l'argent toute la vénération d'un provincial.
Enfin, il découvrit que le projets de Mlle de La Mole variaient souvent,
et, à son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer ce caractère
si fatigant pour lui: elle était changeante. De cette épithète
à celle de mauvaise tête, le plus grand anathème en province,
il n'y a qu'un pas.
Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa prison,
qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse tellement insensible!
et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu que l'approche de la mort
désintéresse de tout; mais il est affreux de se sentir ingrat
et d ne pouvoir se changer. Je suis donc un égoïste? Il se faisait
à ce sujet les reproches les plus humiliants.
L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était
sortie de ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme
de Rênal.
Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un
bonheur singulier quand, laissé absolument seul et sans crainte d'être
interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées
heureuses qu'il avait passées jadis à Verrière ou à
Vergy. Les moindres incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient
pour lui une fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne
pensait à ses succès de Paris; il en était ennuyé.
Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie devinées
par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement qu'elle avait
à lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle prononçait
avec terreur le nom de Mme de Rênal. Elle voyait frémir Julien.
Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.
S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
possible. Que diraient les salon de Paris en voyant une fille de mon rang adorer
à ce point un amant destiné à la mort? Pour trouver de
tels sentiments, il faut remonter au temps des héros; c'étaient
des amours de ce genre qui faisaient palpiter les coeurs du siècle de
Charles IX et de Henri III.
Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son coeur
la tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête
charmante serait destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée
d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres,
qui se pressent contre ces jolies cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre
heures après.
Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté
l'attachaient d'une étreinte invincible. L'idée de suicide, si
occupante par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette
âme altère, y pénétra, et bientôt y régna
avec un empire absolu. Non, le sang de mes ancêtres ne s'est point attiédi
en descendant jusqu'à moi, se disait Mathilde avec orgueil.
- J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
votre enfant en nourrice à Verrières, Mme de Rênal surveillera
la nourrice.
- Ce que vous me dites là est bien dur... Et Mathilde pâlit.
- Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien sortant
de sa rêverie et la serrant dans ses bras.
Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée,
mais avec plus d'adresse. Il avait donné à la conversation un
tour de philosophie mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait
si tôt se fermer pour lui.
- Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans
la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes supérieures...
La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour l'orgueil de votre famille,
c'est ce que devineront les subalternes. La négligence sera le lot de
cet enfant du malheur et de la honte... J'espère qu'à une époque
que je ne veux point fixer, mais que pourtant mon courage entrevoit, vous obéirez
à mes dernières recommandations: vous épouserez M. le marquis
de Croisenois.
- Quoi, déshonorée!
- Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre.
Vous serez une veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin:
mon crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant.
Peut-être, à cette époque, quelque législateur philosophe
aura obtenu, des préjugés de ses contemporains, la suppression
de la peine de mort. Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez,
le premier époux de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas
un méchant homme, un scélérat. Il fut absurde de faire
tomber cette tête... Alors ma mémoire ne sera point infâme;
du moins après un certain temps... Votre position dans le monde, votre
fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie feront jouer à
M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout seul
il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la bravoure, et ces
qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont
un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions.
Il faut encore d'autres choses pour se placer à la tête de la jeunesse
française.
Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti
politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder
aux Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie,
le feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.
Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres phrases
préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie excusable,
mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour moi...
Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait
de nouveau vis-à-vis de cette idée si choquante pour Mathilde:
dans quinze ans Mme de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez oublié.
Chapitre XL. La Tranquillité
C'est parce qu'alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O philosophe
qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes! Ton oeil
n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.
Mme GOETHE.
Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence
avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient
les seuls absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et
de rêveries tendres.
Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge
comme à l'avocat. J'en suis fâché, Messieurs, ajouta-t-il
en souriant; mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.
Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer
de ces deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave
que ces deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
sérieusement que le jour même.
C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en philosophant
avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon premier voyage à
Strasbourg, quand je me croyais abandonné par Mathilde... Et pouvoir
dire que j'ai désiré avec tant de passion cette intimité
parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait, je suis plus heureux
seul que quand cette fille si belle partage ma solitude...
L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait
avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet
à la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que
cette allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
Mais l'accusé redevint en un clin d'oeil un être passionné
et incisif.
- Sur votre vie, Monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous
de ne plus proférer cet abominable mensonge. Le prudent avocat eut peur
un instant d'être assassiné.
Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait
rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de
cette cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait
prié qu'on ne lui parlât jamais de ces sortes de choses.
Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains
bruits publics fort propres, selon eux, à donner des espérances,
Julien les avait arrêtés dès le premier mot.
- Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries, vos détails
de la vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du
ciel. On meurt comme on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à
ma manière. Que m'importent les autres! Mes relations avec les autres
vont être tranchées brusquement. De grâce, ne me parlez plus
de ces gens-là: c'est bien assez de voir le juge et l'avocat.
Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin
est de mourir en rêvant. Un être obscur tel que moi, sûr d'être
oublié avant quinze jours, serait bien dupe, il faut l'avouer, de jouer
la comédie...
Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie que depuis
que j'en vois le terme si près de moi.
Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite
terrasse au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé
chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son apparition était
attendue chaque jour par tous les télescopes de la ville. Sa pensée
était à Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rênal à
Fouqué, mais deux ou trois fois cet ami lui dit qu'elle se rétablissait
rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.
Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière
dans le pays des idées, Mathilde, occupée des choses réelles,
comme il convient à un coeur aristocrate, avait su avancer à un
tel point l'intimité de la correspondance directe entre Mme de Fervaques
et M. de Frilair, que déjà le grand mot évêché
avait été prononcé.
Le vénérable prélat chargé de la feuille des bénéfices
ajouta en apostille à une lettre de sa nièce: Ce pauvre Sorel
n'est qu'un étourdi, j'espère qu'on nous le rendra.
A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne doutait pas
de sauver Julien.
- Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste innombrable
de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute influence
aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au
sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict.
J'ai bien fait acquitter le curé N...
Ce fut avec plaisir que le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne, M. de
Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers
à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin. - Je réponds
d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq premiers
sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout, de Cholin est
un imbécile qui a peur de tout.
Le journal répandit dans le département les noms des jurés
et Mme de Rênal, à l'inexprimable terreur de son mari, voulut venir
à Besançon. Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle
ne quitterait point son lit, afin de ne pas avoir le désagrément
d'être appelée en témoignage. - Vous ne comprenez pas ma
position, disait l'ancien maire de Verrières, je suis maintenant libéral
de la défection, comme ils disent; nul doute que ce polisson de Valenod
et M. de Frilair n'obtiennent facilement du procureur général
et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.
Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais
à la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.
Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa conscience
et à son mari, à peine arrivée à Besançon
elle écrivit de sa main à chacun des trente-six jurés:
"Je ne paraîtrai point le jour du jugement, Monsieur, parce que ma
présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel.
Je ne désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit
sauvé. N'en doutez point, l'affreuse idée qu'à cause de
moi un innocent a été conduit à la mort empoisonnerait
le reste de ma vie et sans doute l'abrègerait. Comment pourriez-vous
le condamner à mort, tandis que moi je vis? Non, sans doute, la société
n'a point le droit d'arracher la vie, et surtout à un être tel
que Julien Sorel. Tout le monde, à Verrières, lui a connu des
moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a des ennemis puissants; mais,
même parmi ses ennemis (et combien n'en a-t-il pas!), quel est celui qui
met en doute ses admirables talents et sa science profonde? Ce n'est pas un
sujet ordinaire que vous allez juger, monsieur. Durant près de dix-huit
mois nous l'avons tous connu pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois
fois par an, il était saisi par des accès de mélancolie
qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la ville de Verrières,
tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle saison, ma famille
entière, monsieur le sous-préfet lui-même, rendront justice
à sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte
Bible. Un impie se fût-il appliqué pendant des années à
apprendre le livre saint? Mes fils auront l'honneur de vous présenter
cette lettre: ce sont des enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous
donneront sur ce pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore
nécessaires pour vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à
le condamner. Bien loin de me venger, vous me donneriez la mort.
Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure, qui
a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes
enfants eux-mêmes remarquaient chez leur précepteur, est tellement
peu dangereuse, qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir
en poste de Verrières à Besançon. Si j'apprends, monsieur,
que vous hésitiez le moins du monde à soustraire à la barbarie
des lois un être si peu coupable, je sortirai de mon lit, où me
retiennent uniquement les ordres de mon mari, et j'irai me jeter à vos
pieds.
Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante,
et vous n'aurez pas à vous reprocher le sang d'un innocent", etc.,
etc.
Chapitre XLI. Le Jugement
Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt
pour l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est
que son crime était étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il
été, ce jeune homme était si beau! Sa haute fortune si
tôt finie augmentait l'attendrissement. Le condamneront-ils? demandaient
les femmes aux hommes de leur connaissance, et on les voyait pâlissantes
attendre la réponse.
SAINTE-BEUVE.
Enfin parut ce jour tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.
L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait
pas sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute
la province était accourue à Besançon pour voir juger cette
cause romanesque.
Depuis plusieurs jours il n'y avait plus de place dans les auberges. M. le président
des assises était assailli par des demandes de billets; toutes les dames
de la ville voulaient assister au jugement; on criait dans les rues le portrait
de Julien, etc., etc.
Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite
en entier de la main de monseigneur l'évêque de ***. Ce prélat
qui dirigeait l'Eglise de France et faisait des évêques daignait
demander l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
lettre au tout-puissant grand vicaire.
A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes: - Je réponds
de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair, sortant enfin de sa
réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les
douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé
est constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte
six amis dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre
qu'il dépendait d'eux de me porter à l'épiscopat. Le baron
Valenod, que j'ai fait maire de Verrières, dispose entièrement
de deux de ses administrés, MM. de Moirod et de Cholin. A la vérité,
le sort nous a donné pour cette affaire deux jurés fort mal pensants;
mais quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles à mes ordres
dans les grands occasions, et je les ai fait prier de voter comme M. Valenod.
J'ai appris qu'un sixième juré industriel, immensément
riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture au
ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire.
Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.
- Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.
- Si vous le connaissiez, vous ne pourriez doute du succès. C'est un
parleur audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 l'a pris
à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable
de battre les autres jurés s'ils ne veulent pas voter à sa guise.
Mathilde fut un peu rassurée.
Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger
une scène désagréable et dont à ses yeux le résultat
était certain, Julien était résolu à ne pas prendre
la parole.
- Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai
que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces
provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je
vous dois, et, croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation,
sauf à pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.
- Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit
Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon
et le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes;
votre jolie figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout
l'auditoire est pour vous, etc., etc.
Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour
aller dans la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine
que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée
dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme, et n'éprouvait
d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette foule d'envieux
qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de mort.
Il fut bien surpris lorsque, retenu plus d'un quart d'heure au milieu de la
foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence inspirait
au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos désagréable.
Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais, se dit-il.
En entrant dans la salle de jugement, il fut frappé de l'élégance
de l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies
petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il
se crut en Angleterre.
Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze
jolies femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé,
remplissaient les trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En
se retournant vers le public, il vit que la tribune circulaire qui règne
au-dessus de l'amphithéâtre était remplie de femmes: la
plupart étaient jeunes et lui semblèrent fort jolies; leurs yeux
étaient brillants et remplis d'intérêt. Dans le reste de
la salle, la foule était énorme; on se battait aux portes, et
les sentinelles ne pouvaient obtenir le silence.
Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence,
en le voyant occuper la place un peu élevée réservée
à l'accusé, il fut accueilli par un murmure d'étonnement
et de tendre intérêt.
On eût dit ce jour-là qu'il n'avait pas vingt ans; il était
mis fort simplement, mais avec une grâce parfaite; ses cheveux et son
front étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même
à sa toilette. La pâleur de Julien était extrême.
A peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés:
Dieu! comme il est jeune!... Mais c'est un enfant... Il est bien mieux que son
portrait.
- Mon accusé, lui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous
ces six dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite tribune
en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés
les jurés. C'est Mme la préfète, continua le gendarme,
à côté, Mme la marquise de N***, celle-là vous aime
bien; je l'ai entendue parler au juge d'instruction. Après c'est Mme
Derville...
- Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.
Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rênal.
Il ignorait l'arrivée de Mme de Rênal à Besançon.
Les témoins furent bien vite entendus. Dès les premiers mots de
l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces dames
placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien, fondirent
en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa Julien. Cependant
il remarqua qu'elle était fort rouge.
L'avocat général faisait du pathos en mauvais français
sur la barbarie du crime commis; Julien observa que les voisines de Mme Derville
avaient l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment
de la connaissance de ces dames, leur parlaient et semblaient les rassurer.
Voilà qui ne laisse pas d'être de bon augure, pensa Julien.
Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris
sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence
plate de l'avocat général augmenta ce sentiment de dégoût.
Mais peu à peu la sécheresse d'âme de Julien disparut devant
les marques d'intérêt dont il était évidemment l'objet.
Il fut content de la mine ferme de son avocat. Pas de phrases, lui dit-il tout
bas comme il allait prendre la parole.
- Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée
contre vous, vous a servi, dit l'avocat. En effet, à peine avait-il parlé
pendant cinq minutes, que presque toutes les femmes avaient leur mouchoir à
la main. L'avocat encouragé adressa aux jurés des choses extrêmement
fortes. Julien frémit, il se sentait sur le point de verser des larmes.
Grand Dieu! que diront mes ennemis?
Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque heureusement
pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de Valenod.
Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour cette
âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule circonstance,
je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi à Mme de Rênal!
Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après,
Julien fut rappelé à lui-même par les marques d'assentiment
du public. L'avocat venait de terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il
était convenable de lui serrer la main. Le temps avait passé rapidement.
On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé.
Ce fut alors seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune
femme n'avait quitté l'audience pour aller dîner.
- Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?
- Moi de même, répondit Julien.
- Voyez, voilà Mme la préfète qui reçoit aussi son
dîner, lui dit l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage,
tout va bien. La séance recommença.
Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le
président fut obligé de s'interrompre; au milieu du silence de
l'anxiété universelle, le retentissement de la cloche de l'horloge
remplissait la salle.
Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt
il se sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé
jusque-là son attendrissement, et gardé sa résolution de
ne point parler; mais quand le président des assises lui demanda s'il
avait quelque chose à ajouter, il se leva. Il voyait devant lui les yeux
de Mme Derville qui, aux lumières, lui semblèrent bien brillants.
Pleurerait-elle, par hasard? pensa-t-il.
"Messieurs les jurés,
L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort,
me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à
votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre
la bassesse de sa fortune.
Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix.
Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste. J'ai pu attenter
aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages.
Mme de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon
crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité
la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins coupable, je
vois des hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter
de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais
cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure
et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de
se procurer une bonne éducation et l'audace de se mêler à
ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.
Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité,
que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point
sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois
indignés..."
Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il avait sur
le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de l'aristocratie,
bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu abstrait
que Julien avait donné à la discussion, toutes les femmes fondaient
en larmes. Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses yeux. Avant
de finir, Julien revint à la préméditation, à son
repentir, au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans
les temps plus heureux, il avait pour Mme de Rênal... Mme Derville jeta
un cri et s'évanouit.
Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Aucune
femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les larmes
aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives; mais peu à
peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale
commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était
solennel; les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très
fatigué, entendait discuter auprès de lui la question de savoir
si ce retard était de bon ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que
tous les voeux étaient pour lui; le jury ne revenait point, et cependant
aucune femme ne quittait la salle.
Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit entendre. La
petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron de Valenod
s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi
de tous les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme
et conscience la déclaration unanime du jury était que Julien
Sorel était coupable de meurtre, et de meurtre avec préméditation:
cette déclaration entraînait la peine de mort; elle fut prononcée
un instant après. Julien regarda sa montre, et se souvint de M. de Lavalette,
il était deux heures et un quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.
Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod, qui me condamne... Je suis trop
surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de Lavalette...
Ainsi, dans trois jours, à cette même heure, je saurai à
quoi m'en tenir sur le grand peut-être.
En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde.
Les femmes autour de lui sanglotaient; il vit que toutes les figures étaient
tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement
d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée.
Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit à regarder Julien,
auquel les gendarmes cherchaient à faire traverser la foule.
Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod,
pensa Julien. Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration
qui entraîne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des
assises, tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme à
l'oeil en me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre ancienne
rivalité auprès de Mme de Rênal!... Je ne la verrai donc
plus! C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le sens...
Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai
de mon crime!
Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.
Chapitre XLII
En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre destinée
aux condamnés à mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait jusqu'aux
plus petites circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne le
faisait pas remonter à son donjon. Il songeait à ce qu'il dirait
à Mme de Rênal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur
de la voir. Il pensait qu'elle l'interromprait, et voulait du premier mot pouvoir
lui peindre tout son repentir. Après une telle action, comment lui persuader
que je l'aime uniquement? Car enfin, j'ai voulu la tuer par ambition ou par
amour pour Mathilde.
En se mettant au lit il trouva des draps d'une toile grossière. Ses yeux
se dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné
à mort. C'est juste...
Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait avec
sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas se conjuguer
dans tous ses temps; on peut bien dire: Je serai guillotiné, tu seras
guillotiné, mais on ne dit pas: J'ai été guillotiné.
Pourquoi pas, reprit Julien, s'il y a une autre vie?... Ma foi, si je trouve
le Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un despote, et, comme tel,
il est rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne parle que de punitions
atroces. Je ne l'ai jamais aimé; je n'ai même jamais voulu croire
qu'on l'aimât sincèrement. Il est sans pitié (et il se rappela
plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manière abominable...
Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: il
te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...
Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé Mme de Rênal, mais ma
conduite a été atroce. Là, comme ailleurs, le mérite
simple et modeste a été abandonné pour ce qui est brillant...
Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions la guerre;
secrétaire de légation pendant la paix; ensuite ambassadeur...
car bientôt j'aurais su les affaires..., et quand je n'aurais été
qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque rivalité à
craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou
plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite,
et jouissant de la plus grande existence à Vienne ou à Londres...
- Pas précisément, Monsieur, guillotiné dans trois jours.
Julien rit de bon coeur de cette saillie de son esprit. En vérité,
l'homme a deux êtres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait à
cette réflexion maligne?
Eh bien! oui, mon ami, guillotiné dans trois jours, répondit-il
à l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte à
demi avec l'abbé Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre,
lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?
Ce passage du Venceslas de Rotrou lui revint tout à coup.
LADISLAS
... Mon âme est toute prête.
LE ROI, père de Ladislas.
L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.
Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla
le matin en le serrant fortement.
- Quoi, déjà! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait
entre les mains du bourreau.
C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion
lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par
six mois de maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.
- Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les mains;
la fureur l'empêchait de pleurer.
- N'étais-je pas beau hier quand j'ai pris la parole? répondit
Julien. J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai
qu'il est à craindre que ce ne soit aussi la dernière.
Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout
le sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano... L'avantage d'une naissance
illustre me manque, il est vrai, ajouta-t-il, mais la grande âme de Mathilde
a élevé son amant jusqu'à elle. Croyez-vous que Boniface
de La Mole ait été mieux devant ses juges?
Mathilde, ce jour-là, était tendre sans affectation, comme une
pauvre fille habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir
de lui des paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment
qu'elle lui avait souvent infligé.
On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point
été donné à l'oeil de l'homme de voir le roi des
fleuves dans l'état de simple ruisseau: ainsi aucun oeil humain ne verra
Julien faible, d'abord parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile à
toucher; la parole la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut
attendrir ma voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs
secs ne m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient
que je demandais grâce: voilà ce qu'il ne faut pas souffrir.
On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud;
mais Danton avait donné de la force à une nation de freluquets,
et empêchait l'ennemi d'arriver à Paris... Moi seul, je sais ce
que j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un PEUT-ETRE.
Si Mme de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde,
aurais-je pu répondre de moi? L'excès de mon désespoir
et de mon repentir eût passé aux yeux des Valenod et de tous les
patriciens du pays pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs
faibles, que leur position pécuniaire met au-dessus des tentations! Voyez
ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de me condamner
à mort, que de naître fils d'un charpentier! On peut devenir savant,
adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas. Même avec cette pauvre
Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt qui ne peut plus pleurer, dit-il
en regardant ses yeux rouges... et il la serra dans ses bras: l'aspect d'une
douleur vraie lui fit oublier son syllogisme... Elle a pleuré toute la
nuit peut-être, se dit-il; mais un jour, quelle honte ne lui fera pas
ce souvenir! Elle se regardera comme ayant été égarée,
dans sa première jeunesse, par les façons de penser basses d'un
plébéien... Le Croisenois est assez faible pour l'épouser,
et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rôle,
Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins
A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.
Ah çà! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous
les vers que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent à la mémoire.
Ce sera un signe de décadence...
Mathilde lui répétait d'une voix éteinte: Il est là
dans la pièce voisine. Enfin il fit attention à ces paroles. Sa
voix est faible, pensa-t-il, mais tout ce caractère impérieux
est encore dans son accent. Elle baisse la voix pour ne pas se fâcher.
- Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.
- L'avocat, pour vous faire signer votre appel.
- Je n'appellerai pas.
- Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux étincelants
de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?
- Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop faire rire
à mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un
long séjour dans ce cachot humide, je serai aussi bien disposé?
Je prévois des entrevues avec des prêtres, avec mon père...
Rien au monde ne peut m'être aussi désagréable. Mourons.
Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie
altière du caractère de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé
de Frilair avant l'heure où l'on ouvre les cachots de la prison de Besançon;
sa fureur retomba sur Julien. Elle l'adorait, et, pendant un grand quart d'heure,
il retrouva dans ses imprécations contre son caractère de lui
Julien, dans ses regrets de l'avoir aimé, toute cette âme hautaine
qui jadis l'avait accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque
de l'hôtel de La Mole.
- Le ciel devait à la gloire de ta race de te faire naître homme,
lui dit-il.
Mais quant à moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux
mois dans ce séjour dégoûtant, en butte à tout ce
que la faction patricienne peut inventer d'infâme et d'humiliant, et ayant
pour unique consolation les imprécations de cette folle... Eh bien après-demain
matin, je me bats en duel avec un homme connu par son sang-froid et par une
adresse remarquable... Fort remarquable, dit le parti méphistophélès;
il ne manque jamais son coup.
Eh bien, soit, à la bonne heure (Mathilde continuait à être
éloquente). Parbleu non, se dit-il, je n'appellerai pas.
Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier
en passant apportera le journal à six heures comme à l'ordinaire;
à huit heures, après que M. de Rênal l'aura lu, Elisa, marchant
sur la pointe du pied, viendra le déposer sur son lit. Plus tard elle
s'éveillera: tout à coup, en lisant, elle sera troublée;
sa jolie main tremblera; elle lira jusqu'à ces mots... A dix heures et
cinq minutes, il avait cessé d'exister.
Elle pleurera à chaudes larmes, je la connais; en vain j'ai voulu l'assassiner,
tout sera oublié. Et la personne à qui j'ai voulu ôter la
vie sera la seule qui sincèrement pleurera ma mort.
Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart d'heure
que dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea qu'à
Mme de Rênal. Malgré lui, et quoique répondant souvent à
ce que Mathilde lui disait, il ne pouvait détacher son âme du souvenir
de la chambre à coucher de Verrières. Il voyait la gazette de
Besançon sur la courte-pointe de taffetas orange. Il voyait cette main
si blanche qui la serrait d'un mouvement convulsif; il voyait Mme de Rênal
pleurer... Il suivait la route chaque larme sur cette figure charmante.
Mlle de La Mole, ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat. C'était
heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie de 1796, où
il avait été camarade de Manuel.
Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien,
voulant le traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.
Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau;
c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour appeler,
et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan s'ouvrait sous
la prison, d'ici à deux mois, vous seriez sauvé. Vous pouvez mourir
de maladie, dit-il en regardant Julien.
Julien lui serra la main. - Je vous remercie, vous êtes un brave homme.
A ceci je songerai.
Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup plus
d'amitié pour l'avocat que pour elle.
Chapitre XLIII
Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé
par des larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde,
pensa-t-il à demi éveillé. Elle vient, fidèle à
la théorie, attaquer ma résolution par les sentiments tendres.
Ennuyé de la perspective de cette nouvelle scène dans le genre
pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les vers de Belphégor fuyant
sa femme lui revinrent à la pensée.
Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était Mme de Rênal.
- Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion? s'écria-t-il
en se jetant à ses pieds.
Mais pardon, Madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux, dit-il à
l'instant, en revenant à lui.
- Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le voulez
pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.
- Daignez me pardonner.
- Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant dans
ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.
Julien la couvrait de baisers.
- Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?
- Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.
- Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! Est-il possible!
Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.
- Ce n'est rien, lui dit-elle, tu m'as fait mal.
- A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna
un peu, et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit la dernière
fois que je te vis dans ta chambre à Verrières?...
- Qui m'eût dit alors que j'écrirais à M. de La Mole cette
lettre infâme?...
- Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.
- Est-il bien possible! s'écria Mme de Rênal, ravie à son
tour. Elle s'appuya sur Julien, qui était à ses genoux, et longtemps
ils pleurèrent en silence.
A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.
Bien longtemps après, quand on put parler:
- Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rênal, ou plutôt cette
Mlle de La Mole; car je commence en vérité à croire cet
étrange roman!
- Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais
ce n'est pas ma maîtresse...
En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent à grand'peine
à se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite à
M. de La Mole avait été faite par le jeune prêtre qui dirigeait
la conscience de Mme de Rênal, et ensuite copiée par elle.
- Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et encore
j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...
Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui pardonnait.
Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.
- Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de
la conversation. Je crois sincèrement en Dieu; je crois également,
et même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux,
et dès que je te vois, même après que tu m'as tiré
deux coups de pistolet... Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.
- Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de l'oublier...
Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne suis plus qu'amour
pour toi, ou plutôt le mot amour est trop faible. Je sens pour toi ce
que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange de respect, d'amour,
d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu m'inspires.
Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le crime serait
commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien nettement avant
que je te quitte, je veux voir clair dans mon coeur; car dans deux mois nous
nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui dit-elle en souriant.
- Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas
de la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de toute
autre manière quelconque tu cherches à mettre fin ou obstacle
à ta vie.
La physionomie de Mme de Rênal changea tout à coup; la plus vive
tendresse fit place à une rêverie profonde.
- Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.
- Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien; peut-être
des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas passer deux
mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est bien
des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux!
- Jamais tu n'auras été aussi heureux!
- Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle
à moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.
- C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire timide et
mélancolique.
- Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi, de n'attenter à
ta vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il faut
que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera à des laquais dès
qu'elle sera marquise de Croisenois.
- Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit
et signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le Procureur général.
- Prends garde, tu te compromets.
- Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison,
je suis à jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté,
une héroïne d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé.
Les bornes de l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue
d'honneur; il est vrai que c'est pour toi...
Son accent était si triste, que Julien l'embrassa avec un bonheur tout
nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était
reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première
fois, toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.
Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues
visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car au bout de trois
jours il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir sur-le-champ
à Verrières.
Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée
pour Julien. On l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain
prêtre intrigant et qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les Jésuites
de Besançon, s'était établi depuis le matin en dehors de
la porte de la prison, dans la rue. Il pleuvait beaucoup, et là cet homme
prétendait jouer le martyr. Julien était mal disposé, cette
sottise le toucha profondément.
Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre,
mais cet homme s'étais mis en tête de confesser Julien et de se
faire un nom parmi les jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences
qu'il prétendrait en avoir reçues.
Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée
et la nuit à la porte de la prison; - Dieu m'envoie pour toucher le coeur
de cet autre apostat... Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène,
commençait à s'attrouper.
- Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée,
la nuit, ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront.
Le Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui
dois sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous à mes prières,
etc., etc.
Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer l'attention
sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du monde
incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et il
était éperdument amoureux.
La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus
fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant
foule et scandale, torturait son âme. - Et, sans nul doute, à chaque
instant, il répète mon nom! Ce moment fut plus pénible
que la mort.
Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs
qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre
était encore à la porte de la prison.
- Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait toujours le
porte-clefs; il prie à haute voix et dit les litanies pour votre âme...
L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un bourdonnement
sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour comble d'impatience,
il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en répétant
les mots latins. - On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut
que vous ayez le coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.
O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère.
Et il continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence
du porte-clefs.
- Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de
l'obtenir.
Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes
ces vexations. On y est plus savant en charlatanisme.
- Faites entrer ce saint prêtre, dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
coulait à grands flots sur son front. Le porte-clefs fit le signe de
la croix et sortit tout joyeux.
Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus
crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et
l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se
mit à s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était
trop évidente; de sa vie Julien n'avait été aussi en colère.
Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva
tout à fait un lâche. Pour la première fois la mort lui
parut horrible. Il pensait à l'état de putréfaction où
serait son corps deux jours après l'exécution, etc., etc.
Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le prêtre
et l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier
le saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce
jour-là même.
Or, il était près de midi, le prêtre décampa.
Chapitre XLIV
Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu
à peu il se dit que, si Mme de Rênal eût été
à Besançon, il lui eût avoué sa faiblesse...
Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée,
il entendit le pas de Mathilde.
Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte.
Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.
Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa nomination
de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se donner
le plaisir de le condamner à mort.
"Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller
réveiller et attaquer la petite vanité de cette aristocratie bourgeoise!
Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqué ce qu'ils devaient faire
dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et
étaient prêts à pleurer. Cet intérêt de caste
est venu masquer à leurs yeux l'horreur de condamner à mort. Il
faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons à
le sauver par le recours en grâce, sa mort sera une sorte de suicide..."
Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas
encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile
à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.
Presque hors de lui à force de colère impuissante et de contrariété:
- Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi
un instant de paix. Mathilde, déjà fort jalouse des visites de
Mme de Rênal, et qui venait d'apprendre son départ, comprit la
cause de l'humeur de Julien et fondit en larmes.
Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était
que plus irrité. Il avait un besoin impérieux de solitude, et
comment se la procurer?
Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements
pour l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué
parut.
- J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle... Et
comme il le vit hésiter: Je compose un mémoire pour mon recours
en grâce... du reste... fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la
mort. Si j'ai besoin de quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi
t'en parler le premier.
Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé
et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cette
âme affaiblie avait été épuisé à déguiser
son état à Mlle de La Mole et à Fouqué.
Vers le soir, une idée le consola:
Si ce matin, dans le moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût
averti pour l'exécution, l'oeil du public eût été
aiguillon de gloire, peut-être ma démarche eût-elle eu quelque
chose d'empesé, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon.
Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner
ma faiblesse... mais personne ne l'eût vue.
Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un
lâche en ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne
ne le saura.
Un événement presque plus désagréable encore l'attendait
pour le lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite;
ce jour-là, avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en
cheveux blancs parut dans son cachot.
Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus désagréables.
Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce matin-là
il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.
Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se
disait-il pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous
sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment
de ma mort me donner le dernier coup.
Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès
qu'ils furent sans témoin.
Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage.
Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe pour les
Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent à Verrières!
Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les avantages sociaux.
Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent de l'argent, il
est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais moi j'ai la noblesse
du coeur.
Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à
tout Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été
faible devant la mort! J'aurai été un lâche dans cette épreuve
que tous comprennent!
Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer
son père. Et feindre de manière à tromper ce vieillard
si clairvoyant se trouvait en ce moment tout à fait au-dessus de ses
forces.
Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.
- J'ai fait des économies! s'écria-t-il tout à coup.
Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de
Julien.
- Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet produit
lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.
Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper
cet argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à
ses frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.
- Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille
francs à chacun de mes frères et le reste à vous.
- Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous
a fait la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon chrétien,
il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture
et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels vous ne songez
pas...
Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme
navrée, lorsque enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.
- Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à
mes hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher,
six francs la bouteille, mais cela réjouit le coeur.
- Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et faites
entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor.
Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive
et qui se préparaient à retourner au bagne. C'étaient des
scélérats fort gais et réellement très remarquables
par la finesse, le courage et le sang-froid.
- Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous conterai
ma vie en détail. C'est du chenu.
- Mais vous allez me mentir? dit Julien.
- Non pas, répondit-il; mon ami que voilà, et qui est jaloux de
mes vingt francs, me dénoncera si je dis faux.
Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où
il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.
Après leur départ, Julien n'était plus le même homme.
Toute sa colère contre lui-même avait disparu. La douleur atroce,
envenimée par la pusillanimité, à laquelle il était
en proie depuis le départ de Mme de Rênal, s'était tournée
en mélancolie.
A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il,
j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens
tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens.
Ils ont raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec
cette pensée poignante: Comment dînerai-je? Et ils vantent leur
probité! et, appelés au jury, ils condamnent fièrement
l'homme qui a volé un couvert d'argent parce qu'il se sentait défaillir
de faim.
Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes
honnêtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils à
ceux que la nécessité de dîner a inspirés à
ces deux galériens...
Il n'y a point de droit naturel: ce mot n'est qu'une antique niaiserie bien
digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre
jour, et dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il
n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle
chose, sous peine de punition. Avant la loi, il n'y a de naturel que la force
du lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en
un mot... non, les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur
de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la société
lance après moi a été enrichi par une infamie... J'ai commis
un assassinat, et je suis justement condamné, mais, à cette seule
action près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible
à la société.
Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère, malgré son
avarice, mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a
jamais aimé. Je viens combler la mesure en le déshonorant par
une mort infâme. Cette crainte de manquer d'argent, cette vue exagérée
de la méchanceté des hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir
un prodigieux motif de consolation et de sécurité dans une somme
de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un dimanche après
dîner, il montrera son or à tous ses envieux de Verrières.
A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé
d'avoir un fils guillotiné?
Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature
à faire désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues
journées. Il était poli et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspérée
par la plus vive jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à
se donner la mort. Son âme était énervée par le malheur
profond où l'avait jeté le départ de Mme de Rênal.
Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans l'imagination.
Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé
et à lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune
étudiant allemand. Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par
un énergique jurement certaines idées peu convenables, dont l'âme
des malheureux est assaillie.
J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie,
ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez
les plus grands; et ses lèvres prirent l'expression du dégoût...
Non, l'homme ne peut pas se fier à l'homme.
Mme de ***, faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que
tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je? Napoléon
à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en
faveur du roi de Rome.
Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler sévèrement
au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi s'attendre du reste
de l'espèce?...
Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il
avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des
Maslon, des Frilair, des Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme,
dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres
ne l'ont été?... Mais saint Paul fut payé par le plaisir
de commander, de parler, de faire parler de soi...
Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une cathédrale
gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure le
prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme
en a besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments
près, un chevalier de Beauvoisis.
Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon... Massillon a sacré
Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon;
mais enfin un vrai prêtre... Alors les âmes tendres auraient un
point de réunion dans le monde... Nous ne serions pas isolés...
Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la
Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais le Dieu
de Voltaire, juste, bon, infini...
Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par coeur...
Mais comment, dès qu'on sera trois ensemble, croire à ce grand
nom, Dieu, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?
Vivre isolé!... Quel tourment!...
Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé
ici dans ce cachot; mais je n'ai pas vécu isolé sur la terre;
j'avais la puissante idée du devoir. Le devoir que je m'étais
prescrit, à tort ou à raison... a été comme le tronc
d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais
agité. Après tout je n'étais qu'un homme... Mais je n'étais
pas emporté.
C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...
Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est
ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rênal
qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé
de vivre des semaines entières caché dans les caves de sa maison,
est-ce que je me plaindrais?
L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire
amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis
encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!
...Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il
s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute
de deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin
les fourmis, leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront
jamais comprendre ce corps noir, immense, effroyable: la botte du chasseur,
qui tout à coup a pénétré dans leur demeure avec
une incroyable rapidité, et précédée d'un bruit
épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu rougeâtre...
...Ainsi la mort, la vie, l'éternité, choses fort simples pour
qui aurait les organes assez vastes pour les concevoir...
Une mouche éphémère naît à neuf heures du
matin dans les grands jours d'été, pour mourir à cinq heures
du soir; comment comprendrait-elle le mot nuit?
Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que c'est
que la nuit.
Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années
de vie de plus pour vivre avec Mme de Rênal.
Et il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle
folie de discuter ces grands problèmes!
I° Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.
2° J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à
vivre... Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari
ne la laissera plus revenir à Besançon, et continuer à
se déshonorer.
Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, bon, tout-puissant,
point méchant, point avide de vengeance.
Ah! s'il existait... Hélas! je tomberais à ses pieds. J'ai mérité
la mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi
celle que j'aime!
La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux
d'un sommeil paisible, arriva Fouqué.
Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son
âme.
Chapitre XLV
Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais
tour de le faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait
pas de trois jours. Mais tâche de me trouver un janséniste, ami
de M. Pirard et inaccessible à l'intrigue.
Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec
décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce
à M. l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son
confesseur, Julien était dans son cachot le protégé de
la congrégation; avec plus d'esprit de conduite, il eût pu s'échapper.
Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il
n'en fut que plus heureux au retour de Mme de Rênal.
- Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis
sauvée de Verrières...
Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui
raconta toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.
Le soir, à peine sortie de sa prison, elle fit venir chez sa tante le
prêtre qui s'était attaché à Julien comme à
une proie; comme il ne voulait que se mettre en crédit auprès
des jeunes femmes appartenant à la haute société de Besançon,
Mme de Rênal l'engagea facilement à aller faire une neuvaine à
l'abbaye de Bray-le-Haut.
Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.
A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote
célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois
par jour.
A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement.
M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas
jusqu'à braver toutes les convenances au point de lui faire permettre
de voir son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal
afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait
toutes les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était
indigne d'elle.
Au milieu de tous ces tourments elle ne l'en aimait que plus, et presque chaque
jour, lui faisait une scène horrible.
Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à
la fin envers cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise;
mais, à chaque instant, l'amour effréné qu'il avait pour
Mme de Rênal l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait
venir à bout de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale:
désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il;
c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.
Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme
si riche, s'était permis des propos désagréables sur la
disparition de Mathilde; M. de Croisenois alla le prier de les démentir:
M. de Thaler lui montra des lettres anonymes à lui adressées,
et remplies de détails rapprochés avec tant d'art qu'il fut impossible
au pauvre marquis de ne pas entrevoir la vérité.
M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre
de colère et de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations
tellement fortes, que le millionnaire préféra un duel. La sottise
triompha; et l'un des hommes de Paris les plus dignes d'être aimés,
trouva la mort à moins de vingt-quatre ans.
Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie
de Julien.
- Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement
bien raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû
me haïr lors de vos imprudences dans le salon de Mme votre mère,
et me chercher querelle; car la haine qui succède au mépris est
ordinairement furieuse...
La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur l'avenir
de Mathilde; il employa plusieurs journées à lui prouver qu'elle
devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide, point trop jésuite,
lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur les rangs. D'une ambition
plus sombre et plus suivie que le pauvre Croisenois, et sans duché dans
sa famille, il ne fera aucune difficulté d'épouser la veuve de
Julien Sorel.
- Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement
Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son
amant lui préférer une autre femme, et une femme origine de tous
leurs malheurs.
- Vous êtes injuste; les visites de Mme de Rênal fourniront des
phrases singulières à l'avocat de Paris chargé de mon recours
en grâce; il peindra le meurtrier honoré des soins de sa victime.
Cela peut faire effet, et peut-être un jour vous me verrez le sujet de
quelque mélodrame, etc., etc.
Une jalousie furieuse et impossible à venger, la continuité d'un
malheur sans espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment
regagner son coeur?), la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant
infidèle, avaient jeté Mlle de La Mole dans un silence morne,
et dont les soins empressés de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise
de Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.
Pour Julien, excepté dans les moments usurpés par la présence
de Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer à l'avenir. Par
un étrange effet de cette passion, quand elle est extrême et sans
feinte aucune, Mme de Rênal partageait presque son insouciance et sa douce
gaieté.
- Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu être si heureux pendant
nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait
mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon coeur
ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l'avenir
m'enlevait à toi; j'étais aux innombrables combats que j'aurais
à soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort
sans connaître le bonheur, si vous n'étiez venue me voir dans cette
prison.
Deux événements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur
de Julien, tout janséniste qu'il était, ne fut point à
l'abri d'une intrigue de jésuites, et, à son insu, devint leur
instrument.
Il vint lui dire un jour qu'à moins de tomber dans l'affreux péché
du suicide, il devait faire toutes les démarches possibles pour obtenir
sa grâce. Or, le clergé ayant beaucoup d'influence au ministère
de la justice à Paris, un moyen facile se présentait: il fallait
se convertir avec éclat...
- Avec éclat! répéta Julien. Ah! je vous y prends vous
aussi, mon père, jouant la comédie comme un missionnaire...
- Votre âge, reprit gravement le janséniste, la figure intéressante
que vous tenez de la Providence, le motif même de votre crime, qui reste
inexplicable, les démarches héroïques que Mlle de La Mole
prodigue en votre faveur, tout enfin, jusqu'à l'étonnante amitié
que montre pour vous votre victime, tout a contribué à vous faire
le héros des jeunes femmes de Besançon. Elles ont tout oublié
pour vous, même la politique...
Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une impression
profonde. Vous pouvez être d'une utilité majeure à la religion,
et moi j'hésiterais par la frivole raison que les jésuites suivraient
la même marche en pareille occasion! Ainsi, même dans ce cas particulier
qui échappe à leur rapacité, ils nuiraient encore! Qu'il
n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera répandre
annuleront l'effet corrosif de dix éditions des oeuvres impies de Voltaire.
- Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise
moi-même? J'ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer;
alors, j'ai agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour
le jour. Mais à vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais
à quelque lâcheté...
L'autre incident, qui fut bien autrement sensible à Julien, vint de Mme
de Rênal. Je ne sais quelle amie intrigante était parvenue à
persuader à cette âme naïve et si timide qu'il était
de son devoir de partir pour Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du
roi Charles X.
Elle avait fait le sacrifice de se séparer de Julien et après
un tel effort, le désagrément de se donner en spectacle, qui en
d'autres temps lui eût semblé pire que la mort, n'était
plus rien à ses yeux.
- J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant: la vie d'un homme
et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les considérations.
Je dirai que c'est par jalousie que tu as attenté à ma vie. Il
y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvés dans ce cas par
l'humanité du jury, ou celle du roi...
- Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison, s'écria Julien, et
bien certainement le lendemain je me tue de désespoir, si tu ne me jures
de ne faire aucune démarche qui nous donne tous les deux en spectacle
au public. Cette idée d'aller à Paris n'est pas de toi. Dis-moi
le nom de l'intrigante qui te l'a suggérée...
Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie. Cachons
notre existence; mon crime n'est que trop évident. Mlle de La Mole a
tout crédit à Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est humainement
possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens riches et considérés.
Ta démarche aigrirait encore ces gens riches et surtout modérés,
pour qui la vie est chose si facile... N'apprêtons point à rire
aux Maslon, aux Valenod et à mille gens qui valent mieux.
Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien. Par bonheur,
le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil
réjouissait la nature, et Julien était en veine de courage. Marcher
au grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme la promenade
à terre pour le navigateur qui longtemps a été à
la mer. Allons, tout va bien, se dit-il, je ne manque point de courage.
Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au
moment où elle allait tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvés
jadis dans les bois de Vergy revenaient en foule à sa pensée et
avec une extrême énergie.
Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation.
L'avant-veille, il avait dit à Fouqué:
- Pour de l'émotion, je ne puis en répondre; ce cachot si laid,
si humide, me donne des moments de fièvre où je ne me reconnais
pas; mais de la peur, non, on ne me verra point pâlir.
Il avait pris ses arrangements d'avance pour que, le matin du dernier jour,
Fouqué enlevât Mathilde et Mme de Rênal.
- Emmène-les dans la même voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi
pour que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans
les bras l'une de l'autre, ou se témoigneront une haine mortelle. Dans
les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur affreuse douleur.
Julien avait exigé de Mme de Rênal le serment qu'elle vivrait pour
donner des soins au fils de Mathilde.
- Qui sait? peut-être avons-nous encore des sensations après notre
mort, disait-il un jour à Fouqué. J'aimerais assez à reposer,
puisque reposer est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui
domine Verrières. Plusieurs fois, je te l'ai conté, retiré
la nuit dans cette grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces
de France, l'ambition a enflammé mon coeur: alors c'était ma passion...
Enfin, cette grotte m'est chère et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne
soit située d'une façon à faire envie à l'âme
d'un philosophe... Eh bien! ces bons congréganistes de Besançon
font argent de tout; si tu sais t'y prendre, ils te vendront ma dépouille
mortelle...
Fouqué réussit dans cette triste négociation. Il passait
la nuit seul dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'à
sa grande surprise, il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant il l'avait
laissée à dix lieues de Besançon. Elle avait le regard
et les yeux égarés.
- Je veux le voir, lui dit-elle.
Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du
doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé
ce qui restait de Julien.
Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite
de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes
ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.
Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle
allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder,
elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête
de Julien, et la baisait au front...
Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi. Un grand
nombre de prêtres escortaient la bière et, à l'insu de tous,
seule dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête
de l'homme qu'elle avait tant aimé.
Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes
montagnes du Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement
illuminée d'un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent
le service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne, traversés
par le convoi, l'avaient suivi, attirés par la singularité de
cette étrange cérémonie.
Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil, et, à
la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq
francs.
Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres
mains la tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.
Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres
sculptés à grands frais en Italie.
Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en
aucune manière à attenter à sa vie; mais, trois jours après
Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.
FIN