par Stendhal - Livre II -
Chapitre XXVIII. Manon Lescaut
Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,
il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était
blanc, et blanc ce qui était noir.
LICHTEMBERG.
Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais contredire
de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait s'écarter
sous aucun prétexte du rôle de l'admiration la plus extatique;
les lettres partaient toujours de cette supposition.
Un soir, à l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques, Julien portait
aux nues le ballet de Manon Lescaut. Sa seule raison pour parler ainsi, c'est
qu'il le trouvait insignifiant.
La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au
roman de l'abbé Prévost.
Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une
si haute vertu vanter un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou
trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains
qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse
qui n'est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.
Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut, continua la maréchale,
occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les angoisses méritées
d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité
qui a de la profondeur; ce qui n'empêche pas votre Bonaparte de prononcer
à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des
laquais.
Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a
voulu me perdre auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme
pour Napoléon. Ce fait l'a assez piquée pour qu'elle cède
à la tentation de me le faire sentir. Cette découverte l'amusa
toute la soirée et le rendit amusant. Comme il prenait congé de
la maréchale sous le vestibule de l'Opéra: "- Souvenez-vous,
monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer Bonaparte quand on m'aime; on
peut tout au plus l'accepter comme une nécessité imposée
par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas l'âme assez flexible
pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts."
Quand on m'aime! se répétait Julien; cela ne veut rien dire, ou
veut tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos
pauvres provinciaux. Et il songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant
une lettre immense destinée à la maréchale.
- Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence
qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de Londres et de Richmond
dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il semble,
au sortir de l'Opéra?
Julien fut très embarrassé; il avait copié ligne par ligne,
sans songer à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié
de substituer aux mots Londres et Richmond, qui se trouvaient dans l'original,
ceux de Paris et Saint-Cloud. Il commença deux ou trois phrases, mais
sans possibilité de les achever; il se sentait sur le point de céder
au rire fou. Enfin, en cherchant ses mots, il parvint à cette idée:
Exalté par la discussion des plus sublimes, des plus grands intérêts
de l'âme humaine, la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.
Je produis une impression, se dit-il, dont je puis m'épargner l'ennui
du reste de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques.
Le soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille,
il arriva bien vite à l'endroit fatal où le jeune Russe parlait
de Londres et de Richmond. Julien fut bien étonné de trouver cette
lettre presque tendre.
C'était le contraste de l'apparente légèreté de
ses propos avec la profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres
qui l'avait fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à
la maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à
la mode par Voltaire, cet homme si immoral! Quoique notre héros fît
tout au monde pour bannir tout espèce de bon sens de la conversation,
elle avait encore une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait
pas à Mme de Fervaques. Environnée de personnages éminemment
moraux, mais qui souvent n'avaient pas une idée par soirée, cette
dame était profondément frappée de tout ce qui ressemblait
à une nouveauté; mais en même temps, elle croyait se devoir
à elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce défaut,
garder l'empreinte de la légèreté du siècle...
Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout
l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute
partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.
Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode
Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer
à lui. Son âme était en proie à de violents combats;
quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais,
malgré elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout,
c'était sa fausseté parfaite; il ne disait pas un mot à
la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement
abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement
sur presque tous les sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur!
se disait-elle; quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les
fripons communs, tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!
Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir
le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon
de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter
toute force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour
immense de l'hôtel de Fervaques, ce n'était qu'à force de
caractère et de raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un
peu au-dessus du désespoir.
J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant
quelle affreuse perspective j'avais alors! je faisais ou je manquais ma fortune,
dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer toute
ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus
méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant, onze
petits mois après seulement, j'étais le plus heureux peut-être
des jeunes gens de mon âge.
Mais bien souvent tous ces beaux raisonnements étaient sans effet contre
l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner
et à dîner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait
M. de La Mole, il la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois.
Déjà cet aimable jeune homme paraissait deux fois par jour à
l'hôtel de La Mole; l'oeil jaloux d'un amant délaissé ne
perdait pas une seule de ses démarches.
Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu,
en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses pistolets
avec amour.
Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et
d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris,
finir cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée
pendant quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours!
Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,
entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger notre
jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant l'attachaient à
la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au bout cette politique
russe. Comment cela finira-t-il?
A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit
ces cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.
A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible,
ou ne changeront rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant
de réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait
achever sa pensée.
Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre
son raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur, après
quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu
de pouvoir que j'ai de lui plaire, et il ne me resterait plus aucune ressource,
je serais ruiné, perdu à jamais...
Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas!
mon peu de mérite répond à tout. Je manquerai d'élégance
dans mes manières, ma façon de parler sera lourde et monotone.
Grand Dieu! Pourquoi suis-je moi?
Chapitre XXIX. L'Ennui
Se sacrifier à ses passions, passe; mais à des passions qu'on
n'a pas! Ô triste dix-neuvième siècle!
GIRODET.
Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme
de Fervaques commençait à en être occupée; mais une
chose la désolait: Quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément
prêtre! On pourrait l'admettre à une sorte d'intimité; avec
cette croix et cet habit presque bourgeois, on est exposé à des
questions cruelles, et que répondre? Elle n'achevait pas sa pensée:
quelque amie maligne peut supposer et même répandre que c'est un
petit cousin subalterne, parent de mon père, quelque marchand décoré
par la garde nationale.
Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme
de Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale
à côté de son nom. Ensuite une vanité de parvenue,
maladive et qui s'offensait de tout, combattit un commencement d'intérêt.
Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand vicaire
dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court, et encore
petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.
Pour la première fois, cette âme qui craignait tout était
émue d'un intérêt étranger à ses prétentions
de rang et de supériorité sociale. Son vieux portier remarqua
que, lorsqu'il apportait une lettre de ce beau jeune homme, qui avait l'air
si triste, il était sûr de voir disparaître l'air distrait
et mécontent que la maréchale avait toujours soin de prendre à
l'arrivée d'un de ses gens.
L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,
sans qu'il y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre
de succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait
à Julien, que pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées
de toute une journée, il suffisait que pendant la soirée de la
veille on eût passé une heure avec ce jeune homme singulier. Son
crédit naissant résista à des lettres anonymes fort bien
faites. En vain le petit Tanbeau fournit à MM. de Luz, de Croisenois,
de Caylus, deux ou trois calomnies fort adroites, et que ces Messieurs prirent
plaisir à répandre sans trop se rendre compte de la vérité
des accusations. La maréchale, dont l'esprit n'était pas fait
pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses doutes à
Mathilde, et toujours était consolée.
Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres,
Mme de Fervaques se décida subitement à répondre à
Julien. Ce fut une victoire de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale
fut presque arrêtée par l'inconvenance d'écrire de sa main
une adresse aussi vulgaire, A M. Sorel, chez M. le marquis de La Mole.
Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous m'apportiez
des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.
Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il
s'inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux
valet de chambre du marquis.
Le soir même, il apporta des enveloppes, et le lendemain de fort bonne
heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au commencement,
et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages d'une petite écriture
fort serrée.
Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les
jours. Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes,
et tel est l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point
étonnée du peu de rapport des réponses avec ses lettres.
Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil si le petit
Tanbeau, qui s'était constitué espion volontaire des démarches
de Julien, eût pu lui apprendre que toutes ces lettres non décachetées
étaient jetées au hasard dans le tiroir de Julien.
Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de
la maréchale; Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse
de l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme
le portier en sortait; la lettre était encore sur le bord de la table;
Julien, fort occupé à écrire, ne l'avait pas placée
dans son tiroir
- Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant
de la lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse.
Votre conduite est affreuse, Monsieur.
A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de
sa démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut
à Julien hors d'état de respirer.
Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette scène
avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à s'asseoir;
elle s'abandonnait presque dans ses bras.
Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement, fut de joie
extrême. Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre
par un seul mot.
Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était
pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon
coeur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite.
Quel affreux caractère!
Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois plus;
il lui semblait avoir dans ses bras une reine.
L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait
l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le sang-froid
nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il sentait
pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder;
elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.
Assise sur le divan de la bibliothèque, immobile et la tête tournée
du côté opposé à Julien, elle était en proie
aux plus vives douleurs que l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver
à une âme humaine. Dans quelle atroce démarche elle venait
de tomber!
Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser
les avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait
l'orgueil fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.
- C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.
Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien placée
à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y
voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que
le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture
de Julien, plus ou moins contrefaite.
- Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes
bien avec elle, mais vous encore la méprisez. Vous, un homme de rien
mépriser Mme la maréchale de Fervaques!
Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi
si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour.
Et elle tomba tout à fait évanouie.
La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.
Chapitre XXX. Une loge aux Bouffes
As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
DON JUAN, C. I, st. 73.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné
qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique russe
était sage. Peu parler, peu agir, voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à
peu les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de Mme de
Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement nerveux
bien marqué quand elle reconnut l'écriture de la maréchale.
Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart avaient
six pages.
- Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant,
mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de l'orgueil; c'est
le malheur de ma position et même de mon caractère, je l'avouerai;
Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle fait pour vous
tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?
Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit, pensait-il,
me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête homme?
Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient
la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine
était bien loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait
amené cette explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté
sur l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près
de lui. Il voyait ses cheveux et son cou d'albâtre; un moment il oublia
tout ce qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra presque
contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de
l'extrême douleur qui était dans ses yeux, c'était à
ne pas reconnaître leur physionomie habituelle.
Julie sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible
l'acte de courage qu'il s'imposait.
Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit
Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une
voix éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force
d'achever, elle lui répétait en ce moment l'assurance de tous
ses regrets pour des démarches que trop d'orgueil avait pu conseiller.
- J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée,
et ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur
à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce
moment, elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût
voulu trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver
jusqu'à quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.
- C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous
m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette
fermeté courageuse et qui convient à un homme que vous m'estimez
en ce moment. Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...
Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle allait
entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à
Julien; il sentit faiblir son courage.
Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait
sa bouche comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir
de baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!
- Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa
voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt
pour moi aucune preuve décisive...
Mathilde le regarda: il soutint ce regard, du moins il espéra que sa
physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré
d'amour jusque dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait
adorée à ce point; il était presque aussi fou que Mathilde.
Si elle se fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer,
il fût tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie.
Il eut assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff,
s'écria-t-il intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin
j'aurais d'un mot pour diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:
- A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suffirait pour
m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence,
elle m'a consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir
une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses
sans doute, mais peut-être aussi, bien peu durables.
- Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
- Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un accent vif
et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les formes prudentes de
la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position
que vous semblez disposée à me rendre en cet instant vivra plus
de deux jours?
- L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui
dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé
sa pèlerine: Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux
un peu dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...
Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer
cette longue suite de journées passées dans le désespoir.
Mme de Rênal trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait:
cette jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'émouvoir que lorsqu'elle
s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.
Il vit cette vérité en un clin d'oeil, et en un clin d'oeil aussi
retrouva du courage.
Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et avec un respect
marqué s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut aller
plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de
Mme de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec
l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il ajouta:
- Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur
tout ceci. Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque;
elle l'entendit refermer successivement toutes les portes.
Le monstre n'est point troublé, se dit-elle...
Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai plus de
torts qu'on n'en pourrait imaginer.
Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là,
car elle fut tout à l'amour; on eût dit que jamais cette âme
n'avait été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!
Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça
Mme de Fervaques; la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir
la vue de la maréchale et s'éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli
de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et n'avait
pas dîné à l'hôtel de La Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il s'éloignait
du moment de la bataille; il en était déjà à se
blâmer. Comment ai-je pu lui résister, se disait-il; si elle allait
ne plus m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il
faut convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes
dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité:
Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie.
Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au
commencement de la soirée, de se plonger dans la société.
En parlant, il allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes, et
fut relégué près de la porte, et tout à fait caché
par les chapeaux. Cette position lui sauva un ridicule; les accents divins du
désespoir de Caroline dans le Matrimonio segreto le firent fondre en
larmes. Mme de Fervaques vit ces larmes; elles faisaient un tel contraste avec
la mâle fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme
de grande dame dès longtemps saturée de tout ce que la fierté
de parvenue a de plus corrodant en fut touchée. Le peu qui restait chez
elle d'un coeur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son
de sa voix en ce moment.
- Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux troisièmes.
À l'instant Julien se pencha dans la salle en s'appuyant assez impoliment
sur le devant de la loge; il vit Mathilde; ses yeux étaient brillants
de larmes.
Et cependant ce n'est pas leur jour d'Opéra, pensa Julien; quel empressement!
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes,
malgré l'inconvenance du rang de la loge qu'une complaisante de la maison
s'était empressée de leur offrir. Elle voulait voir si Julien
passerait cette soirée avec la maréchale.
Chapitre XXXI. Lui faire peur
Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
fait une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses yeux rencontrèrent
d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle retenue, il
n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui avait prêté
la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de
Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque
étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot: des
garanties!
Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même
et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte
du lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle,
elle ne peut plus douter de l'excès de mon émotion, le son de
ma voix me trahira, tout peut être perdu encore.
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme
avait eu le temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer
de vanité. Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas
lui parler.
C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère; un être
capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant.
Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement
il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle,
lui parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à
sa fille. On eût pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien;
ne craignant plus de tout perdre par l'excès de son émotion, il
s'y livrait avec folie.
Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux
et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince Korasoff?
O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général
qui vient de gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain,
immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? un instant peut tout perdre.
Il ouvrit d'un mouvement passionné les Mémoires dictés
à Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues
heures se força à les lire; ses yeux seuls lisaient, n'importe,
il s'y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête
et son coeur, montés au niveau de tout ce qu'il y a de plus grand, travaillaient
à son insu. Ce coeur est bien différent de celui de Mme de Rênal,
se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.
LUI FAIRE PEUR, s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au
loin. L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il
n'osera me mépriser.
Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. A la vérité,
ce bonheur était plus d'orgueil que d'amour.
Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison
d'être fier. Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal
doutait toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un
démon que je subjugue, donc il faut subjuguer.
Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde serait
à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant
d'amour, mais sa tête dominait son coeur. Une seule minute peut-être
ne se passa pas sans qu'il ne se répétât: La tenir toujours
occupée de ce grand doute: M'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries
de tout ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.
Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état
apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:
- Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché
contre moi?...
Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de
se trahir.
- Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence
qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons
pour Londres... Je serai perdue à jamais, déshonorée...
Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les
yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient
rentrés dans cette âme... Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle
enfin avec un soupir, c'est une garantie.
Hier j'ai été heureux parce que j'ai eu le courage d'être
sévère avec moi-même, pensa Julien. Après un petit
moment de silence, il eut assez d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:
- Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me
servir de vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence
dans la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un
monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur de
plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle, c'est par
malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même
que vous m'aimerez huit jours?
(Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas Julien,
et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que m'importe la vie? et
ce bonheur divin peut commencer en cet instant si je veux, il ne dépend
que de moi!)
Mathilde le vit pensif.
- Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la
main.
Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son
coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de quitter ses
bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un homme.
Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité;
il y eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer
dans ses bras.
Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les
conseils de la prudence.
C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé
pour cacher l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se
placer pour regarder de loin la persienne de Mathilde et pleurer son inconstance.
Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet
arbre l'empêchait d'être vu des indiscrets.
Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement
l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé
et de la félicité présente fut trop fort pour son caractère;
des larmes inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres
la main de son amie: - Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais
cette persienne, j'attendais des heures entières le moment fortuné
où je verrais cette main l'ouvrir...
Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit avec ces couleurs vraies qu'on
n'invente point l'excès de son désespoir d'alors. De courtes interjections
témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser cette peine
atroce...
Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup.
Je me perds.
Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour
dans les yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion; mais la figure
de Julien changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses
yeux s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte
de méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour
le plus vrai et le plus abandonné.
- Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et inquiétude.
- Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche,
et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous m'aimez,
vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des
phrases pour vous plaire.
- Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de ravissant
depuis deux minutes?
- Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées
autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut
de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous,
pardonnez-moi.
Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
- Dès que, par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de
rêverie forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire,
que je maudis en ce moment, m'offre une ressource et j'en abuse.
- Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura
déplu? dit Mathilde avec une naïveté charmante.
- Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles,
vous avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez laissée.
J'étais à deux pas.
- M. de Luz? C'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui était
si naturelle: je n'ai point ces façons.
- J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.
- Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux tristement.
Elle savait positivement que depuis bien des mois elle n'avait pas permis une
telle action à M. de Luz.
Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle ne m'aime
pas moins.
Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques: un
bourgeois aimer une parvenue! Les coeurs de cette espèce sont peut-être
les seuls que mon Julien ne puisse rendre fou. Elle avait fait de vous un vrai
dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était
devenu l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage
sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il
n'y songeait plus.
Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres russes,
et à les envoyer à la maréchale.
Chapitre XXXII. Le Tigre
Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
BEAUMARCHAIS.
Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre;
il l'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait
un pistolet armé.
Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les
instants où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il
s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre quelque
mot dur.
Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et l'excès
de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout
empire sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.
Pour la première fois Mathilde aima.
La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à
pas de tortue, volait maintenant.
Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon,
elle voulait s'exposer avec témérité à tous les
dangers que son amour pouvait lui faire courir. C'était Julien qui avait
de la prudence; et c'était seulement quand il était question de
danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais soumise
et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur envers tout
ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.
Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien pour
lui parler en particulier et longtemps.
Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux,
elle le pria d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett
où se trouve la révolution de 1688; et comme il hésitait:
- Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression d'insultante hauteur
qui fut un baume pour l'âme de Julien.
- Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.
- Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le ferais
chasser à l'instant.
Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie pour
la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se
reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et
d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré
les marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont
ces messieurs avaient été l'objet.
Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme
l'empêchait tous les jours de dire à Julien: C'est parce que je
parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire la
faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de Croisenois posant
la sienne sur une table de marbre venait à l'effleurer un peu.
Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques instants,
qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et c'était
un prétexte pour le retenir auprès d'elle.
Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.
- Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis votre
épouse à jamais.
Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point
d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid
et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi? Avait-elle
l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait entendre
sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces
mots cruels si indispensables, selon son expérience, à la durée
de leur amour.
- Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde;
c'est plus qu'un père pour moi, c'est un ami: comme tel je trouverais
indigne de vous et de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un
instant.
- Grand Dieu! Qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.
- Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.
Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
- Mais il me chassera avec ignominie!
- C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et nous sortirons
par la porte cochère, en plein midi.
Julien étonné la pria de différer d'une semaine.
- Je ne puis, répondit-elle, l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut
le suivre, et à l'instant.
- Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur
est à couvert, je suis votre époux. Notre état à
tous les deux va être changé par cette démarche capitale.
Je suis aussi dans mon droit. C'est aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est
le jour du duc de Retz; le soir, quand M. de La Mole rentrera, le portier lui
remettra la lettre fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en
suis certain, jugez de son malheur!
- Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?
- Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de
lui nuire; mais je ne crains et ne craindrai jamais personne.
Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état
à Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec
autorité; jamais il ne l'avait tant aimée. C'était avec
bonheur que la partie tendre de son âme saisissait le prétexte
de l'état où se trouvait Mathilde pour se dispenser de lui adresser
des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole l'agita profondément.
Allait-il être séparé de Mathilde? Et avec quelque douleur
qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle
à lui?
Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis
pouvait lui adresser.
Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite égaré
par son amour il fit aussi l'aveu du premier.
Elle changea de couleur.
Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient
un malheur pour vous!
- Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.
Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant d'application
qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était celle
des deux qui avait le plus d'amour.
Le mardi fatal arriva. A minuit, en rentrant, le marquis trouva une lettre avec
l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît lui-même, et seulement
quand il serait sans témoins.
"Mon père,
Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que ceux de
la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être
qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à
la peine que je vous cause, mais pour que ma honte ne soit pas publique, pour
vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer
plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais
être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai
m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari.
Son nom est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille
dans Mme Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà
ce nom qui m'a fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien
votre colère si juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père;
mais je le savais en l'aimant; car c'est moi qui l'ai aimé la première,
c'est moi qui l'ai séduit. Je tiens de vous une âme trop élevée
pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire.
C'est en vain que dans le dessein de vous plaire j'ai songé à
M. de Croisenois. Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous
mes yeux? Vous me l'avez dit vous-même à mon retour d'Hyères:
ce jeune Sorel est le seul être qui m'amuse; le pauvre garçon est
aussi affligé que moi, s'il est possible, de la peine que vous fait cette
lettre. Je ne puis empêcher que vous ne soyez irrité comme père;
mais aimez-moi toujours comme ami.
Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement
à cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle
de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement
à tout ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et
inné de la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue,
en rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait
à un autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.
Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre
lui? Ma faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront
les assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire.
Vous ne le verrez point; mais j'irai le rejoindre où il voudra. C'est
son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre bonté
veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les recevrai avec reconnaissance:
sinon Julien compte s'établir à Besançon où il commencera
le métier de maître de latin et de littérature. De quelques
bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera.
Avec lui je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je
suis sûre pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant
d'aucun de ceux qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je
ne puis trouver dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien
attendrait une haute position même sous le régime actuel, s'il
avait un million et la protection de mon père..."
Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier mouvement,
avait écrit huit pages.
- Que faire? se disait Julien pendant que M. de La Mole lisait cette lettre;
où est I° mon devoir, 2° mon intérêt? Ce que je
lui dois est immense; j'eusse été sans lui un coquin subalterne,
et pas assez coquin pour n'être pas haï et persécuté
par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries nécessaires
seront I° plus rares, 2° moins ignobles. Cela est plus que s'il m'eût
donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de services
diplomatiques qui me tirent du pair.
S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il écrirait?...
Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de La
Mole.
- Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.
Le valet ajouta à voix basse en marchant à côté de
Julien:
- Il est hors de lui, prenez garde à vous.
Chapitre XXXIII. L'Enfer de la faiblesse
En taillant ce diamant, un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes
de ses plus vives étincelles. Au moyen âge, que dis-je? encore
sous Richelieu, le Français avait la force de vouloir.
MIRABEAU.
Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie, peut-être,
ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes les injures qui
lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné,
impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée.
Que de beaux projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée
le pauvre homme voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre,
mon silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par
le rôle de Tartufe.
- Je ne suis pas un ange... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec
générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux
ans... Dans cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous
et de cette personne aimable...
- Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous
l'avez trouvée aimable, vous deviez fuir.
- Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.
Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se
jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est
point là un méchant homme.
- Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à
ses genoux. Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva
bien vite.
Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce
mouvement, il recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes
d'un cocher de fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être
une distraction.
- Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas duchesse!
Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi nettement,
M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme
n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.
Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à
s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches
assez raisonnables:
- Il fallait fuir, Monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de fuir...
Vous êtes le dernier des hommes...
Julien s'approcha de la table et écrivit:
"Depuis longtemps la vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je prie
Monsieur le Marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance
sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut
causer."
- Que Monsieur le Marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit Julien,
ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure du matin, je
vais me promener au jardin vers le mur du fond.
- Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.
- Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir
épargner la façon de ma mort à son valet de chambre...
Qu'il me tue, à la bonne heure, c'est une satisfaction que je lui offre...
Mais, parbleu, j'aime la vie... Je me dois à mon fils.
Cette idée, qui pour la première fois paraissait aussi nettement
à son imagination, l'occupa tout entier après les premières
minutes de promenade données au sentiment du danger.
Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut
des conseils pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison,
il est capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs
il ne comprendrait pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.
Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut
pas que ma demande de conseils soit une action, et complique ma position. Hélas!
il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est retréci
par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le
monde, et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre au seul
énoncé du crime.
Le génie de Tartufe vint au secours de Julien: Eh bien, j'irai me confesser
à lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin
après s'être promené deux grandes heures. Il ne pensait
plus qu'il pouvait être surpris par un coup de fusil, le sommeil le gagnait.
Le lendemain de très grand matin, Julien était à plusieurs
lieues de Paris, frappant à la porte du sévère janséniste.
Il trouva, à son grand étonnement, qu'il n'était point
trop surpris de sa confidence.
J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé
plus soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour. Mon amitié
pour vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...
- Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.
(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été
fort pénible.)
Je vois trois partis, continua Julien: I° M. de La Mole peut me faire donner
la mort; et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée au marquis;
2° me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me demanderait un duel.
- Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.
- Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerais jamais sur le
fils de mon bienfaiteur.
3° Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à
New-York, j'obéirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole;
mais je ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.
- Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet
homme corrompu...
A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père
vers les sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait
qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans
ma permission? se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.
- S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui
serez cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais
je le jure à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai
publiquement Mme veuve Sorel, j'enverrai mes billets de faire part, comptez
là-dessus... Vous ne me trouverez pusillanime ni lâche.
Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut interdit.
Il commença à voir les événements avec quelque raison.
Au déjeuner, Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré
d'un poids immense, et surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle
n'avait rien dit à sa mère.
Julien descendait de cheval. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses bras
presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très
reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort calculateur
de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination était
éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux yeux, lui
apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.
- Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à
l'instant même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel
avant qu'on ne se lève de table.
Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid, elle eut
un accès de larmes.
- Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et
en le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement que
je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre, que
l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des
volumes. Adieu! fuis.
Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal, pensait-il,
que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent le
secret de me choquer.
Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents
de son père. Elle ne voulut jamais établir la négociation
sur d'autres bases que celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement
avec son mari en Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait
bien loin la proposition d'un accouchement clandestin.
- Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du déshonneur.
Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et il nous
sera facile de supposer que mon fils est né à une époque
convenable.
D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté
finit par donner des doutes au marquis.
Dans un moment d'attendrissement:
- Tiens! dit-il à sa fille, voilà une inscription de dix mille
livres de rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite
dans l'impossibilité de la reprendre.
Pour obéir à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement,
Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villequier,
réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion
de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui, pendant
son absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes
les fois qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait
que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu.
- Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord
avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère fougueux
de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas imposé à
elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage public,
la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette mésalliance
étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni réalité
du moindre mystère.
- Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce mariage
après trois jours devient un rebâchage d'homme qui n'a pas d'idées.
Il faudrait profiter de quelque grande mesure antijacobine du gouvernement pour
se glisser incognito à la suite.
Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le
grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé
de Mathilde. Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis
ne pouvait s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour
sa fille.
Sa mémoire et son imagination étaient remplies des roueries et
des faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans
sa jeunesse. Céder à la nécessité, avoir peur de
la loi lui semblait chose absurde et déshonorante pour un homme de son
rang. Il payait cher maintenant ces rêveries enchanteresses qu'il se permettait
depuis dix ans sur l'avenir de cette fille chérie.
Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère
si altier, d'un génie si élevé, plus fière que moi
du nom qu'elle porte! dont la main m'était demandée d'avance par
tout ce qu'il y a de plus illustre en France!
Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout
confondre! Nous marchons vers le chaos.
Chapitre XXXIV. Un homme d'esprit
Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferai la guerre...
Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...
LE GLOBE
Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de
rêveries agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se
fâcher, mais ne pouvait se résoudre à pardonner. Si ce Julien
pouvait mourir par accident, se disait-il quelquefois... C'est ainsi que cette
imagination attristée trouvait quelque soulagement à poursuivre
les chimères les plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages
raisonnements de l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que la négociation
fît un pas.
Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le marquis
avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant trois jours.
Alors un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il était étayé
par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne trouvaient grâce
à ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori. Pendant trois
jours il travaillait avec toute l'ardeur et l'enthousiasme d'un poète
à amener les choses à une certaine position; le lendemain il n'y
songeait plus.
D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après
quelques semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait,
dans cette affaire, aucun plan arrêté.
Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en province
pour l'administration des terres; il était caché au presbytère
de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle, chaque
matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois ils étaient
des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait toutes leurs
pensées.
- Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;
envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:
"Les terres de Languedoc rendent 20.600 francs. Je donne 10.600 francs
à ma fille, et 10.000 francs à M. Julien Sorel. Je donne les terres
mêmes, bien entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation
séparés et de me les apporter demain; après quoi, plus
de relations entre nous. Ah! Monsieur, devais-je m'attendre à tout ceci?
Le marquis de La Mole."
- Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous fixer au
château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est un pays
aussi beau que l'Italie.
Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme
sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son
fils absorbait d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue
et assez considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il
se voyait, à sa femme ou à lui, 36.000 livres de rente. Pour Mathilde,
tous ses sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son
mari, car c'est ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son
unique ambition, était de faire reconnaître son mariage. Elle passait
sa vie à s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée
en liant son sort à celui d'un homme supérieur. Le mérite
personnel était à la mode dans sa tête.
L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de temps
que l'on avait pour parler d'amour vinrent compléter le bon effet de
la sage politique autrefois inventée par Julien.
Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était
parvenue à aimer réellement.
Dans un moment d'humeur elle écrivit à son père, et commença
sa lettre comme Othello:
"Que j'aie préféré Julien aux agréments que
la société offrait à la fille de M. le Marquis de La Mole,
mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de considération et de petite
vanité sont nuls pour moi. Voici bientôt six semaines que je vis
séparée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner mon
respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle. Vos bienfaits
nous ont enrichis. Personne ne connaît mon secret que le respectable abbé
Pirard. J'irai chez lui; il nous mariera, et une heure après la cérémonie
nous serons en route pour le Languedoc, et ne reparaîtrons jamais à
Paris que d'après vos ordres. Mais ce qui me perce le coeur, c'est que
tout ceci va faire anecdote piquante contre moi, contre vous. Les épigrammes
d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger notre excellent Norbert à
chercher querelle à Julien? Dans cette circonstance, je le connais, je
n'aurais aucune empire sur lui. Nous trouverions dans son âme du plébéien
révolté. Je vous en conjure à genoux, ô mon père!
Venez assister à mon mariage, dans l'église de M. Pirard, jeudi
prochain. Le piquant de l'anecdote maligne sera adouci, et la vie de votre fils
unique, celle de mon mari seront assurées", etc., etc.
L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange
embarras. Il fallait donc à la fin prendre un parti. Toutes les petites
habitudes, tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.
Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère,
imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout
leur empire. Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme à
imagination. Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense
et de toutes les distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les
affreuses misères de l'émigration. Cette dure école avait
changé une âme de vingt-deux ans. Au fond, il était campé
au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il n'en était dominé.
Mais cette même imagination qui avait préservé son âme
de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une folle
passion pour voir sa fille décorée d'un beau titre.
Pendant les six semaines qui venaient de s'écouler, tantôt, poussé
par un caprice, le marquis avait voulu enrichir Julien; la pauvreté lui
semblait ignoble, déshonorante pour lui M. de La Mole, impossible chez
l'époux de sa fille; il jetait l'argent. Le lendemain, son imagination
prenant un autre cours, il lui semblait que Julien allait entendre le langage
muet de cette générosité d'argent, changer de nom, s'exiler
en Amérique, écrire à Mathilde qu'il était mort
pour elle. M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il suivait son
effet sur le caractère de sa fille...
Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle
de Mathilde, après avoir pensé longtemps à tuer Julien
ou à le faire disparaître, il rêvait à lui bâtir
une brillante fortune. Il lui faisait prendre le nom d'une de ses terres; et
pourquoi ne lui ferait-il pas passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père,
lui avait parlé plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été
tué en Espagne, du désir de transmettre son titre à Norbert...
L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires,
de la hardiesse, peut-être même du brillant, se disait le marquis...
Mais au fond de ce caractère je trouve quelque chose d'effrayant. C'est
l'impression qu'il produit sur tout le monde, donc il y a là quelque
chose de réel (plus ce point réel était difficile à
saisir, plus il effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).
Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre supprimée):
"Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie."
Il ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite
ressource si je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de l'état
actuel de la société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il
n'y a de candidature réelle et profitable que celle des salons...
Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd
ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère
à la Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes
les plus antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il
ces maximes pour servir de digue à ses passions?
Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens
par là.
Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte
pas d'instinct... C'est un tort; mais enfin, l'âme d'un séminariste
devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et d'argent. Lui,
bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.
Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité
de se décider: - Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien
est-elle allée jusqu'à entreprendre de faire la cour à
ma fille, parce qu'il sait que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille
écus de rente?
Mathilde proteste du contraire... Non, mons Julien, voilà un point sur
lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.
Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? Ou bien désir vulgaire
de s'élever à une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle
a senti d'abord que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de
là cet aveu: c'est elle qui s'est avisée de l'aimer la première...
Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à
faire des avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir,
quelle horreur! Comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents
de lui faire connaître qu'elle le distinguait.
Qui s'excuse, s'accuse; je me défie de Mathilde... Ce jour-là,
les raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire.
Cependant l'habitude l'emporta, il résolut de gagner du temps et d'écrire
à sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel
à l'autre. M. de La Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir
tête. Il avait peur de tout finir par une concession subite.
LETTRE
"Gardez-vous de faire de nouvelles folies; voici un brevet de lieutenant
de hussards pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez ce que
je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas. Qu'il parte dans
vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à Strasbourg, où est
son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on m'obéisse."
L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut profiter
de la victoire, et répondit à l'instant:
"M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance,
s'il savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais, au milieu de cette
générosité, mon père m'a oubliée; l'honneur
de votre fille est en danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle,
et que vingt mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai
le brevet à M. de La Vernaye que si vous me donnez votre parole que,
dans le courant du mois prochain, mon mariage sera célébré
en public, à Villequier. Bientôt après cette époque,
que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre fille ne pourra paraître
en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye. Que je vous remercie, cher papa,
de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel", etc., etc.
La réponse fut imprévue.
"Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente.
Je ne sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous
le savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher
droit. Je ferai connaître mes volontés d'ici à quinze jours."
Cette réponse si ferme étonna Mathilde. Je ne connais pas Julien;
ce mot la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions
les plus enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit
de mon Julien n'a pas revêtu le petit uniforme mesquin des salons, et
mon père ne croit pas à sa supériorité, précisément
à cause de ce qui la prouve...
Toutefois si je n'obéis pas à cette velléité de
caractère, je vois la possibilité d'une scène publique;
un éclat abaisse ma position dans le monde, et peut me rendre moins aimable
aux yeux de Julien. Après l'éclat... pauvreté pour dix
ans; et la folie de choisir un mari à cause de son mérite ne peut
se sauver du ridicule que par la plus brillante opulence. Si je vis loin de
mon père, à son âge, il peut m'oublier... Norbert épousera
une femme aimable, adroite: le vieux Louis XIV fut séduit par la duchesse
de Bourgogne...
Elle se décida à obéir, mais sa garda de communiquer la
lettre de son père à Julien; ce caractère farouche eût
pu être porté à quelque folie.
Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de
hussards, sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute
sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le changement
de nom le frappait d'étonnement.
Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout
le mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il
en regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, et elle sans
moi.
Chapitre XXXV. Un orage
Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!
MIRABEAU.
Son âme était absorbée; il ne répondait qu'à
demi à la vive tendresse qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux
et sombre. Jamais il n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde.
Elle redoutait quelque subtilité de son orgueil qui viendrait déranger
toute la position.
Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver à l'hôtel.
Par lui Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque
chose des intentions de son père? Le marquis lui-même, dans un
moment de caprice, ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après un
aussi grand bonheur, comment expliquer l'air sévère de Julien?
Elle n'osa l'interroger.
Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut dès ce moment, dans son sentiment
pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme
sèche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être
élevé au milieu de cet excès de civilisation que Paris
admire.
Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé
Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise délabrée,
louée à la poste voisine.
- Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère
abbé, d'un air rechigné. Voici vingt mille francs dont M. de La
Mole vous fait cadeau; il vous engage à les dépenser dans l'année,
mais en tâchant de vous donner le moins de ridicules possibles. (Dans
une somme aussi forte, jetée à un jeune homme, le prêtre
ne voyait qu'une occasion de pécher.)
Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son
père, qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye
jugera peut-être convenable de faire un cadeau à M. Sorel, charpentier
à Verrières, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de
cette partie de la commission, ajouta l'abbé; j'ai enfin déterminé
M. de La Mole à transiger avec cet abbé de Frilair, si jésuite.
Son crédit est décidément trop fort pour le nôtre.
La reconnaissance implicite de votre haute naissance par cet homme qui gouverne
Besançon sera une des conditions tacites de l'arrangement.
Julien ne fut plus maître de son transport, il embrassa l'abbé,
il se voyait reconnu.
- Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant; que veut dire cette vanité
mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je leur offrirai, en
mon nom, une pension annuelle de cinq cents francs, qui leur sera payée
à chacun, tant que je serai content d'eux.
Julien était déjà froid et hautain. Il remercia, mais en
termes très vagues et n'engageant à rien. Serait-il bien possible,
se disait-il, que je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exilé
dans nos montagnes par le terrible Napoléon? A chaque instant cette idée
lui semblait moins improbable... Ma haine pour mon père serait une preuve...
Je ne serais plus un monstre!
Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment
de hussards, l'un des plus brillants de l'armée, était en bataille
sur la place d'armes de Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le
plus beau cheval de l'Alsace, qui lui avait coûté six mille francs.
Il était reçu lieutenant, sans avoir jamais été
sous-lieutenant que sur les contrôles d'un régiment dont jamais
il n'avait ouï parler.
Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants,
sa pâleur, son inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation
dès le premier jour. Peu après, sa politesse parfaite et pleine
de mesure, son adresse au pistolet et aux armes, qu'il fit connaître sans
trop d'affectation, éloignèrent l'idée de plaisanter à
haute voix sur son compte. Après cinq ou six jours d'hésitation,
l'opinion publique du régiment se déclara en sa faveur. Il y a
tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers goguenards, excepté
de la jeunesse.
De Strasbourg, Julien écrivit à M. Chélan, l'ancien curé
de Verrières, qui touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse:
"Vous aurez appris avec une joie dont je ne doute pas les événements
qui ont porté ma famille à m'enrichir. Voici cinq cents francs
que je vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux
malheureux pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans doute vous
secourez comme autrefois vous m'avez secouru."
Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité; toutefois il
donnait une grande part de son attention à l'apparence extérieure.
Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus
avec une correction qui aurait fait honneur à la ponctualité d'un
grand seigneur anglais. A peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours,
il calculait déjà que, pour commander en chef à trente
ans, au plus tard, comme tous les grands généraux, il fallait
à vingt-trois être plus que lieutenant. Il ne pensait qu'à
la gloire et à son fils.
Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée
qu'il fut surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui
arrivait en courrier.
"Tout est perdu, lui écrivait Mathilde; accourez le plus vite possible,
sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi
dans un fiacre, près la petite porte du jardin, au n°... de la rue...
J'irai vous parler; peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin.
Tout est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me trouverez
dévouée et ferme dans l'adversité. Je vous aime."
En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel et partit de Strasbourg
à franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait
ne lui permit pas de continuer cette façon de voyager au delà
de Metz. Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité
presque incroyable qu'il arriva au lieu indiqué, près de la petite
porte du jardin de l'hôtel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et à
l'instant Mathilde, oubliant tout respect humain, se précipité
dans ses bras. Heureusement, il n'était que cinq heures du matin et la
rue était encore déserte.
- Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit
de jeudi. Pour où? Personne ne le sait. Voici sa lettre; lisez. Et elle
monta dans le fiacre avec Julien.
"Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire
parce que vous êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse
vérité. Je vous donne ma parole d'honneur que je ne consentirai
jamais à un mariage avec cet homme. Je lui assure dix mille livres de
rente s'il veut vivre au loin, hors des frontières de France, ou mieux
encore en Amérique. Lisez la lettre que je reçois en réponse
aux renseignements que j'avais demandés. L'impudent m'avait engagé
lui-même à écrire à Mme de Rênal. Jamais je
ne lirai une ligne de vous relative à cet homme. Je prends en horreur
Paris et vous. Je vous engage à recouvrir du plus grand secret ce qui
doit arriver. Renoncez franchement à un homme vil, et vous retrouverez
un père."
- Où est la lettre de Mme de Rênal? dit froidement Julien.
- La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été
préparé.
LETTRE
"Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la
morale m'oblige, monsieur, à la démarche pénible que je
viens accomplir auprès de vous; une règle, qui ne peut faillir,
m'ordonne de nuire en ce moment à mon prochain, mais afin d'éviter
un plus grand scandale. La douleur que j'éprouve doit être surmontée
par le sentiment du devoir. Il n'est que trop vrai, monsieur, la conduite de
la personne au sujet de laquelle vous me demandez toute la vérité
a pu sembler inexplicable ou même honnête. On a pu croire convenable
de cacher ou de déguiser une partie de la réalité, la prudence
le voulait aussi bien que la religion. Mais cette conduite, que vous désirez
connaître, a été dans le fait extrêmement condamnable,
et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide, c'est à l'aide de l'hypocrisie
la plus consommé, et par la séduction d'une femme faible et malheureuse,
que cet homme a cherché à se faire un état et à
devenir quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir d'ajouter
que je suis obligée de croire que M. J... n'a aucun principe de religion.
En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses moyens pour réussir
dans une maison, est de chercher à séduire la femme qui a le principal
crédit. Couvert par une apparence de désintéressement et
par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir à
disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il laisse après
lui le malheur et des regrets éternels", etc., etc., etc.
Cette lettre extrêmement longue et à demi effacée par des
larmes était bien de la main de Mme de Rênal; elle était
même écrite avec plus de soin qu'à l'ordinaire.
- Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien, après l'avoir finie;
il est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie
à un tel homme! Adieu!
Julien sauta à bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée
au bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques
pas pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur
la porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent
à rentrer précipitamment au jardin.
Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il
ne put écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa main
ne formait sur le papier que des traits illisibles.
Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier
du pays, qui l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était
la nouvelle du pays.
Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il voulait une
paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.
Les trois coups sonnaient; c'est un signal bien connu dans les villages de France
et qui, après les diverses sonneries de la matinée, annonce le
commencement immédiat de la messe.
Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres
hautes de l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis.
Julien se trouva à quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal.
Il lui sembla qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait
tant aimé fit trembler le bras de Julien d'une telle façon, qu'il
ne put d'abord exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il à
lui-même; physiquement, je ne le puis.
En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour l'élévation.
Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva presque entièrement
cachée par les plis de son châle. Julien ne la reconnaissait plus
aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et la manqua; il tira un second
coup, elle tomba.
Chapitre XXXVI. Détails tristes
Ne vous attendez point de ma part à de la faiblesse. Je me suis vengé.
J'ai mérité la mort et me voici. Priez pour mon âme.
SCHILLER.
Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui,
il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église;
le prêtre avait quitté l'autel. Julien se mit à suivre d'un
pas assez lent quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme qui voulait
fuir plus vite que les autres le poussa rudement, il tomba. Ses pieds s'étaient
embarrassés dans une chaise renversée par la foule; en se relevant,
il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue
qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours à ses
petits pistolets, mais un second gendarme s'emparait de ses bras.
Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les
fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui à double
tour; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible.
- Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans
quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici là.
Son raisonnement n'allait pas plus loin; il se sentait la tête comme si
elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour
voir si quelqu'un le tenait. Après quelques instants, il s'endormit profondément.
Mme de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première
balle avait percé son chapeau; comme elle se retournait, le second coup
était parti. La balle l'avait frappée à l'épaule,
et chose étonnante, avait été renvoyée par l'os
de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier gothique dont
elle détacha un énorme éclat de pierre.
Quand, après un pansement long et douloureux; le chirurgien, homme grave,
dit à Mme de Rênal: Je réponds de votre vie comme de la
mienne, elle fut profondément affligée.
Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre
qui lui avait été imposée par son confesseur actuel, et
qu'elle avait écrite à M. de La Mole, avait donné le dernier
coup à cet être affaibli par un malheur trop constant. Ce malheur
était l'absence de Julien; elle l'appelait, elle, le remords. Le directeur,
jeune ecclésiastique vertueux et fervent; nouvellement arrivé
de Dijon, ne s'y trompait pas.
Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait
Mme de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir
de ma mort. Elle n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble
des félicités.
A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien
et de tous les amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Elisa, sa femme de
chambre.
- Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel.
Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable
pour moi... Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller
comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui contient
quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le maltraite...
Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi d'argent.
C'est à la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut l'humanité
du geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud,
ministériel parfait, auquel nous avons vu la présence de M. Appert
faire une si belle peur.
Un juge parut dans la prison.
- J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien;
j'ai acheté et fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article
1342 du Code pénal est clair, je mérite la mort, et je l'attends.
Le juge, étonné de cette façon de répondre, voulut
multiplier les questions pour faire en sorte que l'accusé se coupât
dans ses réponses.
- Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais aussi coupable
que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne manquerez pas la
proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de condamner. Epargnez-moi
votre présence.
Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il faut écrire
à Mlle de La Mole.
"Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraîtra
dans les journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. Je
mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce, comme la douleur
d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis d'écrire
et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon
fils: le silence est la seule façon de m'honorer. Pour le commun des
hommes je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vérité
en ce moment suprême: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe, dont
je vous conseille de ne jamais ouvrir la bouche à être vivant,
aura épuisé pour plusieurs années tout ce que je voyais
de romanesque et de trop aventureux dans votre caractère. Vous étiez
faite pour vivre avec les héros du moyen âge; montrez leur ferme
caractère. Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans
vous compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident. S'il
vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé
Pirard.
Ne parlez à nul autre, surtout pas de gens de votre classe: les de Luz,
les Caylus.
Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois; je vous en prie,
je vous l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne
répondrais pas. Bien moins méchant que Iago, à ce qu'il
me semble, je vais dire comme lui: From this time forth I never will speak word.
On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières
paroles comme mes dernières adorations.
J. S."
Ce fut après avoir fait partir cette lettre que pour la première
fois Julien, un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune
des espérances de l'ambition dut être arrachée successivement
de son coeur par ce grand mot: Je mourrai. La mort en elle-même n'était
pas horrible à ses yeux. Toute sa vie n'avait été qu'une
longue préparation au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui
qui passe pour le plus grand de tous.
Quoi donc! se disait-il, si dan soixante jours je devais me battre en duel avec
un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y
penser sans cesse, et la terreur dans l'âme?
Il passa plus d'une heure à chercher à se bien connaître
sous ce rapport.
Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut
devant ses yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au
remords.
Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière
atroce; j'ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je
meurs après avoir soldé mon compte envers l'humanité. Je
ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à personne;
ma mort n'a rien de honteux que l'instrument: cela seul, il est vrai, suffit
richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières; mais sous
le rapport intellectuel, quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen
d'être considérable à leurs yeux: c'est de jeter au peuple
des pièces d'or en allant au supplice. Ma mémoire, liée
à l'idée de l'or, sera resplendissante pour eux.
Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident:
Je n'ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit
profondément.
Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant
à souper.
- Que dit-on dans Verrières?
- Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix,
à la cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige
au silence.
Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa Julien.
Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les cinq francs qu'il
désire pour me vendre sa conscience.
Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:
- L'amitié que j'ai pour vous, Monsieur Julien, dit-il d'un air faux
et doux, m'oblige à parler; quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt
de la justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense...
Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui apprends
que Mme de Rênal va mieux.
- Quoi! elle n'est pas morte! s'écria Julien hors de lui.
- Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt
devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que Monsieur donne
quelque chose au chirurgien qui, d'après la loi et la justice, ne devait
pas parler. Mais pour faire plaisir à Monsieur, je suis allé chez
lui, et il m'a tout conté...
- Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté, tu
m'en réponds sur ta vie?
Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira vers
la porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver à
la vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M.
Noiroud.
A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure
de Mme de Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné
par les larmes.
- Sortez! dit-il brusquement.
Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand
Dieu! elle n'est pas morte! s'écria Julien; et il tomba à genoux,
pleurant à chaudes larmes.
Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies
des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité
et à la sublimité de l'idée de Dieu?
Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis.
Par une coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant
seulement venait de cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie
où il était plongé depuis son départ de Paris pour
Verrières.
Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute
sur la condamnation qui l'attendait.
Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour m'aimer...
Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:
- Il faut que vous ayez un fameux coeur, Monsieur Julien, lui dit cet homme.
Deux fois je suis venu et n'ai pas voulu vous réveiller. Voici deux bouteilles
d'excellent vin que vous envoie M. Maslon, notre curé.
- Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.
- Oui, Monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais
ne parlez pas si haut, cela pourrait vous nuire.
Julien rit de bon coeur.
- Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous
cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien
en s'interrompant et reprenant l'air impérieux. Cet air fut justifié
à l'instant par le don d'une pièce de monnaie.
M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce
qu'il avait appris sur Mme de Rênal, mais il ne parla point de la visite
de Mlle Elisa.
Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa
la tête de Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner
trois ou quatre cents francs, car sa prison n'est guère fréquentée;
je puis lui assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi...
La difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L'idée du
long colloque à avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût
à Julien, il pensa à autre chose.
Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à
minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage.
Le matin, lorsqu'il arriva à la prison de Besançon, on eut la
bonté de le loger dans l'étage supérieur d'un donjon gothique.
Il jugea l'architecture du commencement du XIVe siècle; il en admira
la grâce et la légèreté piquante. Par un étroit
intervalle entre deux murs au delà d'une cour profonde, il avait une
échappée de vue superbe.
Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs
jours on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait
rien que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.
Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le
jugement, l'ennui de paraître en public, la défense, il considérait
tout cela comme de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses
auxquelles il serait temps de songer le jour même. Le moment de la mort
ne l'arrêtait guère plus: J'y songerai après le jugement.
La vie n'était point ennuyeuse pour lui, il considérait toutes
choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus d'ambition. Il pensait rarement
à Mlle de La Mole. Ses remords l'occupaient beaucoup et lui présentaient
souvent l'image de Mme de Rênal, surtout pendant le silence des nuits,
troublé seulement, dans ce donjon élevé, par le chant de
l'orfraie!
Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose
étonnante! se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de
La Mole elle avait détruit à jamais mon bonheur à venir,
et, moins de quinze jours après la date de cette lettre, je ne songe
plus à tout ce qui m'occupait alors... Deux ou trois mille livres de
rente pour vivre tranquille dans un pays de montagnes comme Vergy... J'étais
heureux alors... Je ne connaissais pas mon bonheur!
Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais blessé
à mort Mme de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de
cette certitude pour ne pas me faire horreur à moi-même.
Me tuer! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si formalistes,
si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre
le meilleur citoyen, pour accrocher la croix... Je me soustrairais à
leur empire, à leurs injures en mauvais français, que le journal
du département va appeler de l'éloquence...
Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma foi
non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...
D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je
n'y ai point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la
note des livres qu'il voulait faire venir de Paris.