par Stendhal - Livre II -
Chapitre XIX. L'Opéra Bouffe
O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun,
And by and by a cloud takes all away,
SHAKESPEARE.
Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait,
Mathilde en vint bientôt jusqu'à regretter les discussions sèches
et métaphysiques qu'elle avait souvent avec Julien. Fatiguée de
si hautes pensées, quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur
qu'elle avait trouvés auprès de lui; ces derniers souvenirs ne
paraissaient point sans remords, elle en était accablée dans de
certains moments.
Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille telle
que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on ne dira
point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à
cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir
qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements
qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en
Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle à
se remords, je suis une faible femme, mais du moins je n'ai pas été
égarée comme une poupée par les avantages extérieurs.
S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le
rôle de Roland, et moi celui de Mme Roland? J'aime mieux ce rôle
que celui de Mme de Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle
dans notre siècle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse;
j'en mourrais de honte.
Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il
faut l'avouer, que les pensées que nous venons de transcrire.
Elle regardait Julien, elle trouvait une grâce charmante à ses
moindres actions.
Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui
jusqu'à la plus petite idée qu'il a des droits.
L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon
m'a dit ce mot d'amour, il y a huit jours, le prouve de reste; il faut convenir
que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher d'un mot où
brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme? Ce mot
était bien naturel, et, il faut l'avouer, il était bien aimable.
Julien m'aimait encore après des conversations éternelles, dans
lesquelles je ne lui avais parlé, et avec bien de la cruauté,
j'en conviens, que des velléités d'amour que l'ennui de la vie
que je mène m'avait inspirée pour ces jeunes gens de la société
desquels il est si jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour
moi! Combien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous
copies les uns des autres.
En faisant ces réflexions, Mathilde traçait au hasard des traits
de crayon sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever
l'étonna, la ravit: il ressemblait à Julien d'une manière
frappante. C'est la voix du ciel! voilà un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle
avec transport: sans m'en douter je fais son portait.
Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement
à faire le portrait de Julien, mais elle ne put réussir; le profil
tracé au hasard se trouva toujours le plus ressemblant; Mathilde en fut
enchantée, elle y vit une preuve évidente de grande passion.
Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler pour
aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher
Julien des yeux pour le faire engager par sa mère à les accompagner.
Il ne parut point; ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur
loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva à
l'homme qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais
au second acte une maxime d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une
mélodie digne de Cimarosa, pénétra son coeur. L'héroïne
de l'opéra disait: Il faut me punir de l'excès d'adoration que
je sens pour lui, je l'aime trop!
Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui existait
au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait; elle ne répondait pas;
sa mère la grondait, à peine pouvait-elle prendre sur elle de
la regarder. Son extase arriva à un état d'exaltation et de passion
comparable aux mouvements les plus violents que depuis quelques jours Julien
avait éprouvés pour elle. La cantilène pleine d'une grâce
divine sur laquelle était chantée la maxime qui lui semblait faire
une application si frappante à sa position, occupait tous les instants
où elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à
son amour pour la musique, elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal
était toujours en pensant à Julien. L'amour de tête a plus
d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme;
il se connaît trop, il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée,
il n'est bâti qu'à force de pensées.
De retour à la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole, Mathilde
prétendit avoir la fièvre, et passa une partie de la nuit à
répéter cette cantilène sur son piano. Elle chantait les
paroles de l'air célèbre qui l'avait charmée:
Devo punirmi, devo punirmi,
Se troppo amai, etc.
Le résultat de cette nuit de folie, fut qu'elle crut être parvenue
à triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon
au malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront d'indécence.
Il ne fait point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons
de Paris de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des mouvements
de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce personnage
est tout à fait d'imagination, et même imaginé bien en dehors
des habitudes sociales qui parmi tous les siècles assureront un rang
si distingué à la civilisation du XIXe siècle.
Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l'ornement
des bals de cet hiver.
Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser
une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une
position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de l'ennui dans
tous ces avantages, ils sont en général l'objet des désirs
les plus constants, et s'il y a passion dans les coeurs elle est pour eux.
Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes gens
doués de quelque talent comme Julien; ils s'attachent d'une étreinte
invincible à une coterie, et quand la coterie fait fortune, toutes les
bonnes choses de la société pleuvent sur eux. Malheur à
l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'à
de petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en le
volant. Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande
route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt
la fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte
sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange,
et vous accusez le miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où
est le bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir
et le bourbier se former.
Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est impossible
dans notre siècle, non moins prudent que vertueux, je crains moins d'irriter
en continuant le récit des folies de cette aimable fille.)
Pendant toute la journée du lendemain elle épia les occasions
de s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de déplaire
en tout à Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.
Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner
une manoeuvre de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout
ce qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais peut-être
son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient
tellement peu sous la direction de son esprit que si quelque philosophe chagrin
lui eût dit: "Songez à profiter rapidement des dispositions
qui vont vous être favorables; dans ce genre d'amour de tête, que
l'on voit à Paris, la même manière d'être ne peut
durer plus de deux jours", il ne l'eût pas compris. Mais quelque
exalté qu'il fût, Julien avait de l'honneur. Son premier devoir
était la discrétion; il le comprit. Demander conseil, raconter
son supplice au premier venu eût été un bonheur comparable
à celui du malheureux qui, traversant un désert enflammé,
reçoit du ciel une goutte d'eau glacée. Il connut le péril,
il craignit de répondre par un torrent de larmes à l'indiscret
qui l'interrogerait; il s'enferma chez lui.
Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut quitté,
il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle avait pris une fleur.
La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans
craindre d'être vu. Il était évident pour lui que Mlle de
La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si
gaiement. Elle l'avait aimé, lui, mais elle avait connu son peu de mérite.
Et en effet j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction; je suis
au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres,
bien insupportable à moi-même. Il était mortellement dégoûté
de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées
avec enthousiasme; et dans cet état d'imagination renversée, il
entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un homme
supérieur.
Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit à lui; cette image était
pleine de charmes, c'était comme un repos délicieux; c'était
le verre d'eau glacée offert au misérable qui, dans le désert,
meurt de soif et de chaleur.
Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il.
Quel souvenir je laisserai!
Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n'a
de ressources que le courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se
dire: il faut oser; mais comme il regardait la fenêtre de la chambre de
Mathilde, il vit à travers les persiennes qu'elle éteignait sa
lumière: il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas!
une fois en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.
Une heure sonna, entendre le son de la cloche et se dire: je vais monter avec
l'échelle, ne fut qu'un instant.
Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent
en foule. Puis-je être plus malheureux! se disait-il. Il courut à
l'échelle, le jardinier l'avait enchaînée. A l'aide du chien
d'un de ses petits pistolets, qu'il brisa, Julien, animé dans ce moment
d'une force surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne qui
retenait l'échelle; il en fut maître en peu de minutes, et la plaça
contre la fenêtre de Mathilde.
Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne
un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue... mes lèvres
toucheront sa joue avant que de mourir!
Il volait en montant l'échelle, il frappe à la persienne; après
quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle
s'y oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destiné à tenir
la persienne ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois, donne
une violente secousse à l'échelle, et la déplace un peu.
Mathilde peut ouvrir la persienne.
Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
- C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras...
...
Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? Celui de Mathilde
fut presque égal.
Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à
lui.
- Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans ses bras
de façon à l'étouffer; tu es mon maître, je suis
ton esclave, il faut que je te demande pardon à genoux d'avoir voulu
me révolter. Elle quittait ses bras pour tomber à ses pieds. Oui,
tu es mon maître, lui disait-elle encore ivre de bonheur et d'amour; règne
à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle
voudra se révolter.
Dans un autre moment elle s'arrache de ses bras, allume la bougie, et Julien
a toutes les peines du monde à l'empêcher de se couper tout un
côté de ses cheveux.
- Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais un exécrable
orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: il n'est plus
question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme peut
éprouver en ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez
sur l'honneur.
Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré d'égarement
et de félicité.
La vertu de Julien fut égale à son bonheur; il faut que je descende
par l'échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit l'aube du jour
paraître sur les cheminées lointaines du côté de l'orient,
au delà des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de vous,
je me prive de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme
humaine puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais à votre réputation:
si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que je me fais. Serez-vous
toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment? Mais l'honneur parle,
il suffit. Apprenez que, lors de notre première entrevue, tous les soupçons
n'ont pas été dirigés contre les voleurs. M. de La Mole
a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est environné
d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...
A cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une femme
de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa
la parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en
grondant la femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa
mère.
- Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle!
lui dit Julien.
Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se
laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à
terre.
Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée
de tilleuls, et l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à
lui, se trouva tout en sang et presque nu: il s'était blessé en
se laissant glisser sans précaution.
L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère:
vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet
instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureusement sa
vertu militaire ne fut pas mise à l'épreuve: il coucha l'échelle
à sa place ordinaire; il replaça la chaîne qui la retenait;
il n'oublia point d'effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée
dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme dans l'obscurité il promenait sa main sur la terre molle pour s'assurer
que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber
quelque chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux
de Mathilde, qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait.
Elle était à sa fenêtre.
- Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le
signe d'une obéissance éternelle. Je renonce à l'exercice
de ma raison, sois mon maître.
Julien, vaincu, fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de remonter
chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.
Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit
à forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé
d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans son
trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu'il venait d'abandonner
si rapidement, jusqu'à la clef qui était dans la poche de son
habit. Pourvu, pensa-t-il, qu'elle songe à cacher toute cette dépouille
mortelle!
Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il
tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller, il
parut à la salle à manger. Bientôt après Mathilde
y entra. L'orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l'amour qui
éclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnée
de tant d'hommages; mais bientôt sa prudence eut lieu d'être effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien
pût apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice
qu'elle avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente.
Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par quelque
chose, Mathilde y serait parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux,
d'un blond cendré, était coupé à un demi-pouce de
la tête.
A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit
à cette première imprudence. On eût dit qu'elle prenait
à tâche de faire savoir à tout le monde la folle passion
qu'elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et
la marquise étaient fort occupés d'une promotion de cordons bleus,
qui allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris.
Vers la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien,
de l'appeler mon maître. Il rougit jusqu'au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de Mme de La Mole Mathilde ne fut
pas un instant seul ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à
manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:
- Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part? Maman vient de décider
qu'une de ses femmes s'établira la nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comble
du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé
dans la bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait
y paraître; il lui avait écrit une lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était
ce jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux
s'était chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle
regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'était
plus question de l'appeler mon maître.
L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait
presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.
En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était
un être, si ce n'est tout à fait commun, du moins ne sortant pas
assez de la ligne pour mériter toutes les étranges folies qu'elle
avait osées pour lui. Au total, elle ne songeait guère à
l'amour; ce jour-là, elle était lasse d'aimer.
Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de seize ans.
Le doute affreux, l'étonnement, le désespoir l'occupèrent
tour à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d'une éternelle
durée.
Dès qu'il put décemment se lever de table, il se précipita
plutôt qu'il ne courut à l'écurie, sella lui-même
son cheval, et partit au galop; il craignait de se déshonorer par quelque
faiblesse. Il faut que je tue mon coeur à force de fatigue physique,
se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit
pour mériter une telle disgrâce?
Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant à
l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien
ne vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore.
Chapitre XX. Le Vase du Japon
Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur; il est
plus troublé qu'ému. Mais à mesure que la raison revient,
il sent la profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie trouvent
anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir
qui le déchirent. Mais à quoi bon parler de douleur physique?
Quelle douleur sentie par le corps seulement est comparable à celle-ci?
JEAN-PAUL.
On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller; il trouva
au salon Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à
M. de Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer la soirée
à Suresnes, chez Mme la maréchale de Fervaques.
Il eût été difficile d'être plus séduisante
et plus aimable pour eux. Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus
et plusieurs de leurs amis. On eût dit que Mlle de La Mole avait repris,
avec le culte de l'amitié fraternelle, celui des convenances les plus
exactes. Quoique le temps fût charmant ce soir-là, elle insista
pour ne pas aller au jardin; elle voulut que l'on ne s'éloignât
pas de la bergère où Mme de La Mole était placée.
Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.
Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement
ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.
Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter
auprès de cette petite chaise de paille, qui jadis avait été
le témoin de triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa
la parole; sa présence était comme inaperçue et pire encore.
Ceux des amis de Mlle de La Mole qui étaient placés près
de lui à l'extrémité du canapé affectaient en quelque
sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut l'idée.
C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier un instant
les gens qui prétendaient l'accabler de leur dédain.
L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où
il résultait que ce bel officier plaçait au commencement de sa
conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette particularité
piquante: son oncle s'était mis en route à sept heures pour Saint-Cloud,
et le soir il comptait y coucher. Ce détail était amené
avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.
En observant M. de Croisenois avec l'oeil sévère du malheur, Julien
remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme supposait
aux causes occultes. C'était au point qu'il s'attristait et prenait de
l'humeur, s'il voyait attribuer un événement un peu important
à une cause simple et toute naturelle. Il y a là un peu de folie,
se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de l'empereur
Alexandre, tel que me l'a décrit le prince Korasoff. Durant la première
année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant du
séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de
tous ces aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable
caractère commençait seulement à se dessiner à ses
yeux.
Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait
de quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas
trop gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau à
une imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à
la mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources
de ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour
quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa
manière d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle
d'un importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on
pense de lui.
Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux l'empêchèrent
toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa
fierté, le souvenir de ce qui s'était passé l'avant-veille.
Quels que soient leurs avantages sur moi, pensait-il, en entrant seul au jardin,
Mathilde n'a été pour aucun d'eux ce que deux fois dans ma vie
elle a daigné être pour moi.
Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère
de la personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse
absolue de tout son bonheur.
Il s'en tint la journée suivante à tuer de fatigue lui et son
cheval. Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel
Mathilde était fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait
pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire
une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.
Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit
de la fatigue physique, des souvenirs trop séduisants commençaient
à envahir toute son imagination. Il n'eut pas le génie de voir
que par ses grandes courses à cheval dans les bois des environs de Paris,
n'agissant que sur lui-même et nullement sur le cur ou sur l'esprit
de Mathilde, il laissait au hasard la disposition de son sort.
Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement
infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il
lui dire?
C'est à quoi un matin à sept heures il rêvait profondément
lorsque tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque.
- Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.
- Grand Dieu! Qui vous l'a dit?
- Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez me perdre,
ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas réel, ne m'empêchera
certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime plus, Monsieur,
mon imagination folle m'a trompée...
A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se
justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la
raison n'avait plus aucun empire sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait
à retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant qu'il
parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses paroles,
leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace de l'interrompre.
Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient ce matin-là
également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie
par l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle à
un petit abbé, fils d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle
dans les moments où elle s'exagérait son malheur, comme si j'avais
à me reprocher une faiblesse pour un des laquais.
Dans les caractères hardis et fiers il n'y a qu'un pas de la colère
contre soi-même à l'emportement contre les autres; les transports
de fureur sont dans ce cas un plaisir vif.
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des marques
de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit, et cet
esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de leur infliger
des blessures cruelles.
Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action
d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente.
Loin de songer le moins du monde à se défendre, en cet instant,
il en vint à se mépriser soi-même. En s'entendant accabler
de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant d'esprit
pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi, il lui
semblait que Mathilde avait raison et qu'elle n'en disait pas assez.
Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir
ainsi elle et lui de l'adoration qu'elle avait sentie quelques jours auparavant.
Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois
les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance. Elle ne
faisait que répéter ce que depuis huit jours disait dans son coeur
l'avocat du parti contraire à l'amour.
Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La
Mole le retint par le bras avec autorité.
- Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous entendra
de la pièce voisine.
- Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera me dire qu'on
m'entend? Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des
idées qu'il a pu se figurer sur mon compte.
Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement
étonné, qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime
plus, se répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre
sa position. Il paraît qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi
je l'aimerai toute la vie.
Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a
si peu de jours!
Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait donc pu
rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant
si puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra,
et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi. Elle
était si heureuse, que réellement elle n'avait plus d'amour en
ce moment.
Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être
moins passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans
s'écarter un seul instant de ce qu'elle se devait à elle-même,
Mlle de La Mole lui avait adressé de ces choses désagréables,
tellement bien calculées, qu'elles peuvent paraître une vérité,
même quand on s'en souvient de sang-froid.
La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si étonnante
fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout était
fini à tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au déjeuner,
il fut gauche et timide devant elle. C'était un défaut qu'on n'avait
pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme dans les grandes choses,
il savait nettement ce qu'il devait et voulait faire, et l'exécutait.
Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui
demandait une brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin
son curé lui avait apporté en secret, Julien en la prenant sur
une console fit tomber un vieux vase de porcelaine bleu, laid au possible.
Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse et vint considérer
de près les ruines de son vase chéri. C'était du vieux
japon, disait-elle, il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était
un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait
donné à sa fille...
Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé
ce vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux
et point trop troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.
- Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un
sentiment qui fut autrefois le maître de mon coeur; je vous prie d'agréer
mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il sortit.
- On dirait en vérité, dit Mme de La Mole comme il s'en allait,
que ce M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.
Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se dit-elle,
ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui l'anime. Alors
seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait faite la veille.
Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent; il me reste un grand
exemple; cette erreur est affreuse, humiliante! Elle me vaudra la sagesse pour
tout le reste de la vie.
Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour cette
folle me tourmente-t-il encore?
Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès
rapides. Elle est folle, il est vrai, se disait-il, en est-elle moins adorable?
Est-il possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation la plus
élégante peut présenter de vifs plaisirs n'était-il
pas réuni comme à l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de
bonheur passé s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement
tout l'ouvrage de la raison.
La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais sévères
ne font qu'en augmenter le charme.
Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux japon, Julien était
décidément l'un des hommes les plus malheureux.
Chapitre XXI. La Note secrète
Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le voyant,
bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
Lettre à l'Auteur.
Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil était
brillant.
- Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle
est prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les
réciter à Londres? Mais sans changer un mot!...
Le marquis chiffonnait avec humeur La Quotidienne du jour, et cherchait en vain
à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui avait jamais
vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.
Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître
tout à fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.
- Ce numéro de La Quotidienne n'est peut-être pas fort amusant;
mais, si Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le
lui réciter tout entier.
- Quoi! même les annonces?
- Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.
- M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité soudaine.
- Oui, Monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma mémoire.
- C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous
demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez
entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai répondu
de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze
personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.
Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun parlera
à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en reprenant
l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous
parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec
moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre
pages que vous me réciterez demain matin au lieu de tout le numéro
de La Quotidienne. Vous partirez aussitôt après; il faudra courir
la poste comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de
n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un
grand personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper
tout ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques,
il y a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage
pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante.
Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que
voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est toujours
autant de fait, donnez-moi la vôtre.
Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre
pages que vous aurez apprises par coeur.
Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son Excellence
vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez assister.
Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre
Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient
pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors
sa mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment saurons-nous
votre mort? Votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en faire
part.
Courez sur-le-champ acheter un habillement complet, reprit le marquis d'un air
sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir
que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez comme
à l'ordinaire. Cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui,
mon ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre
opiner est fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra
bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne auberge où
vous aurez demandé à souper.
- Il vaut mieux, dit Julien, faire trente lieues de plus et ne pas prendre la
route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...
Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne
lui avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.
- C'est ce que vous saurez, Monsieur, quand je jugerai à propos de vous
le dire. Je n'aime pas les questions.
- Ceci n'en était pas une, reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
Monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la plus
sûre.
- Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais
qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de
forcer la confiance.
Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait
une excuse et ne la trouvait pas.
- Comprenez donc, ajouta M. de La Mole, que toujours on en appelle à
son coeur quand on a fait quelque sottise.
Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec
une tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc douteux,
et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.
En le voyant le marquis éclata de rire, et alors seulement la justification
de Julien fut complète.
Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier?
Et cependant, quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et
ses brillants amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité
pour cent mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches
du trône, ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le
moment. Du diable si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre
pages et faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait
se faire tuer comme ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit...
Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer, dit-il
avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que lui...
- Montons en voiture, dit le marquis comme pour chasser une idée importune.
- Monsieur, dit Julien, pendant qu'on m'arrangeait cet habit, j'ai appris par
coeur la première page de La Quotidienne d'aujourd'hui.
Le marquis prit le journal. Julien récita sans se tromper d'un seul mot.
Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps ce jeune
homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.
Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie
boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais
renfrogné achevait d'établir une grande table à manger,
qu'il changea plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert
tout taché d'encre, dépouille de quelque ministère.
Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom
ne fut point prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence
d'un homme qui digère.
Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la
table. Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des plumes.
Il compta du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait
que par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à M. de La Mole
sur le ton de l'égalité, les autres semblaient plus ou moins respectueux.
Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier,
pensa Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution
serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le nouveau
venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée
que trois autres des personnes qui étaient déjà dans le
salon. On parlait assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit
à ce que pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était
court et épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre
qu'une méchanceté de sanglier.
L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque immédiate
d'un être tout différent. C'était un grand homme très
maigre et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant,
son geste poli.
C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon,
pensa Julien. Cet homme appartenait évidemment à l'Eglise, il
n'annonçait pas plus de cinquante à cinquante-cinq ans, on ne
pouvait pas avoir l'air plus paterne.
Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné
quand, faisant la revue des présents, ses yeux arrivèrent à
Julien. Il ne lui avait pas adressé la parole depuis la cérémonie
de Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc!
se disait celui-ci, connaître un homme me tournera-t-il toujours à
malheur? Tous ces grands seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement,
et le regard de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que
je suis un être bien singulier et bien malheureux.
Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se
mit à parler dès la porte; il avait le teint jaune et l'air un
peu fou. Dès l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes
se formèrent, apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.
En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de
la table, occupé par Julien. Sa contenance devenait de plus en plus embarrassée;
car enfin, quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne pas entendre,
et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute l'importance
des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et combien les hauts
personnages qu'il avait apparemment sous les yeux devaient tenir à ce
qu'elles restassent secrètes!
Déjà, le plus lentement possible, Julien avait taillé une
vingtaine de plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain
un ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.
Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes; mais des
gens à physionomie aussi médiocre et chargés par d'autres
ou par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être
fort susceptibles. Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de
peu respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément
les yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.
Son embarras était extrême, il entendait de singulières
choses.
Chapitre XXII. La Discussion
La république - pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien public,
il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances,
leur vanité. On est considéré, à Paris, à
cause de sa voiture et non à cause de sa vertu.
NAPOLEON, Mémorial.
Le laquais entra précipitamment en disant: Monsieur le duc de ***.
- Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant. Il dit si
bien ce mot, et avec tant de majesté, que, malgré lui, Julien
pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science
de ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il
avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla
que son regard ne fût une indiscrétion.
Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant
par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un
visage busqué et tout en avant; il eût été difficile
d'avoir l'air plus noble et plus insignifiant. Son arrivée détermina
l'ouverture de la séance.
Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques par la
voix de M. de La Mole. - Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait
le marquis; il est doué d'une mémoire étonnante; il n'y
a qu'une heure que je lui ai parlé de la mission dont il pouvait être
honoré, et, afin de donner une preuve de sa mémoire, il a appris
par coeur la première page de La Quotidienne.
- Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître
de la maison. Il prit le journal avec empressement et regardant Julien d'un
air plaisant, à force de chercher à être important: Parlez,
Monsieur, lui-dit-il.
Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita
si bien, qu'au bout de vingt lignes: Il suffit, dit le duc. Le petit homme au
regard de sanglier s'assit. Il était le président, car à
peine en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe
de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il
faut pour écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.
- M. Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on vous fera
appeler.
Le maître de la maison prit l'air fort inquiet: Les volets ne sont pas
fermés, dit-il à demi bas à son voisin. - Il est inutile
de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à Julien. - Me
voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa celui-ci. Heureusement,
elle n'est pas de celles qui conduisent en place de Grève. Quand il y
aurait du danger, je dois cela et plus encore au marquis. Heureux s'il m'était
donné de réparer tout le chagrin que mes folies peuvent lui causer
un jour!
Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les
lieux de façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement
qu'il n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et
le marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était
dans un salon tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait
sur la console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre
Du Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.
Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment
on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit,
on l'appela.
- Songez, Messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons
devant le duc de***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune lévite,
dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement,
à l'aide de sa mémoire étonnante, jusqu'à nos moindres
discours.
La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à
l'air paterne, et qui portait trois ou quatre gilets. Julien trouva qu'il eût
été plus naturel de nommer le monsieur aux gilets. Il prit du
papier et écrivit beaucoup.
(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise
grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer
de grâce, c'est mourir.
- La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la
littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique
au milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet
au milieu d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique.
Il ne s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser
mortellement une moitié des lecteurs, et ennuyer l'autre qui l'a trouvée
bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...
- Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l'éditeur, ce
ne sont plus des Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,
comme vous en avez la prétention...)
Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien
pâle; car il a fallu, comme toujours, supprimer les ridicules dont l'excès
eût semblé odieux ou peu vraisemblable (Voir La Gazette des Tribunaux).
L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque
peut-être) souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières
flottantes, prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise
que de coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le
duc (mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les opinions
et faire les fonctions d'avocat général, parut à Julien
tomber dans l'incertitude et l'absence de conclusions décidées
que l'on reproche souvent à ces magistrats. Dans le courant de la discussion,
le duc alla même jusqu'à le lui reprocher.
Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme
aux gilets dit:
- La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a
dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution.
Si cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée
triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que Bonaparte,
quand surtout on n'avait à lui opposer qu'une collection de bonnes intentions,
il n'y avait de décisif que les moyens personnels...
- Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison
d'un air inquiet.
- Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria
avec humeur le président; son oeil de sanglier brilla d'un éclat
féroce. Continuez, dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le
front du président devinrent pourpres.
- La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui,
car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer l'intérêt
des quarante milliards de francs qui furent employés contre les jacobins.
Elle n'a plus de Pitt...
- Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit l'air fort
important.
- De grâce, silence, Messieurs, s'écria le président; si
nous disputons encore, il aura été inutile de faire entrer M.
Sorel.
- On sait que Monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué
en regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.
Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et
de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge
parut outré de colère.
- Il n'y a plus de Pitt, Messieurs, reprit le rapporteur de l'air découragé
d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux
qui l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie
pas deux fois une nation par les mêmes moyens...
- C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte, est désormais
impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.
Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher,
quoique Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie.
Ils baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon
à être entendu de tous.
Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.
- On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu et en laissant tout
à fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein
de mesure que Julien croyait l'expression de son caractère: on est pressé
de me voir finir; on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser
les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être.
Eh bien, Messieurs, je serai bref.
Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: L'Angleterre n'a plus un sou au
service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec tout son
génie il ne parviendrait pas à mystifier les petits propriétaires
anglais, car ils savent que la brève campagne de Waterloo leur a coûté,
à elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes,
ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai: Aidez-vous
vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à votre
service, et quand l'Angleterre ne paie pas, l'Autriche, la Russie, la Prusse,
qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire contre la France
plus d'une campagne ou deux.
L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme
seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être;
mais à la troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire
à vos yeux prévenus, à la troisième vous aurez les
soldats de 1794, qui n'étaient plus les paysans enrégimentés
de 1792.
Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.
- Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans
la pièce voisine le commencement de procès-verbal que vous avez
écrit. Julien sortit à son grand regret. Le rapporteur venait
d'aborder des probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations
habituelles.
Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela, M. de
La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le connaissait,
semblait bien plaisant:
... Oui, Messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut dire:
Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera Dieu! s'écrie le fabuliste. C'est à vous, Messieurs, que
semble appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes,
et la noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux
l'avaient faite et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.
L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous l'ignoble
jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la Prusse ne peuvent
livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il pour amener une heureuse
occupation, comme celle que M. de Richelieu gaspilla si bêtement en 1817?
Je ne le crois pas.
Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout
le monde. Elle partait encore de l'ancien général impérial,
qui désirait le cordon bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs
de la note secrète.
Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte. Il insista
sur le Je, avec une insolence qui charma Julien. Voilà du bien joué,
se disait-il tout en faisant voler sa plume presque aussi vite que la parole
du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole anéantit les vingt campagnes
de ce transfuge.
Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton
le plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.
Toute cette jeunesse qui fait des articles incendiaires dans Le Globe vous donnera
trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels peut se trouver un Kléber,
un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins bien intentionné.
- Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il fallait
le maintenir immortel.
Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole, mais
deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets, bien tranchés.
Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes,
les électeurs, l'opinion, en un mot; la jeunesse et tout ce qui l'admire.
Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous
avons l'avantage certain de consommer le budget.
Ici encore interruption.
- Vous, Monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur
et une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque, vous
dévorez quarante mille francs portés au budget de l'Etat et quatre-vingt
mille que vous recevez de la liste civile.
Eh bien, Monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment pour exemple.
Comme vos nobles aïeux qui suivirent Saint Louis à la croisade,
vous devriez, pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au moins un régiment,
une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne fût-elle que de cinquante
hommes prêts à combattre, et dévoués à la
bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des laquais
qui, en cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.
Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, Messieurs,
tant que vous n'aurez pas créé dans chaque département
une force de cinq cents hommes dévoués; mais je dis dévoués,
non seulement avec toute la bravoure française, mais aussi la constance
espagnole.
La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos neveux,
de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés,
non pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore
si 1815 se présente de nouveau, mais un bon paysan simple et franc comme
Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère
de lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son
revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes
par département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère.
Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon
seulement, s'il n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque
département.
Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez
vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir
les portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous; Messieurs,
notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse
et notre existence comme gentilshommes, il y a guerre à mort. Devenez
des manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si vous
voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.
Formez vos bataillons, vous dirais-je avec la chanson des jacobins; alors il
se trouvera quelque noble Gustave-Adolphe, qui, touché du péril
imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues
de son pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.
Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura
plus en Europe que des présidents de républiques, et pas un roi.
Et avec ces trois lettres R, O, I, s'en vont les prêtres et les gentilshommes.
Je ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités
crottées.
Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général
accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est
organisée que dans l'intérêt du trône et de l'autel,
qu'on lui a ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun des
régiments prussiens et autrichiens compte cinquante sous-officiers qui
ont vu le feu.
Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont
amoureux de la guerre...
- Trêve de vérités désagréables, dit d'un
ton suffisant un grave personnage, apparemment fort avant dans les dignités
ecclésiastiques, car M. de La Mole sourit agréablement au lieu
de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julien.
Trêve de vérités désagréables, résumons-nous,
Messieurs: l'homme à qui il est question de couper une jambe gangrenée
serait mal venu de dire à son chirurgien: cette jambe malade est fort
saine. Passez-moi l'expression, Messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...
Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien; c'est vers le...
que je galoperai cette nuit.
Chapitre XXIII. Le Clergé, les Bois, la Liberté
La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre.
Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!
MACHIAVEL.
Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec une
éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à
Julien, ces grandes vérités:
I° L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie
et Hume y sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas
d'argent, et M. Brougham se moquera de nous.
2° Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe, sans
l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite bourgeoisie.
3° Nécessité de former un parti armé en France, sans
quoi le principe monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.
Le quatrième point, que j'ose vous proposer comme évident, est
celui-ci:
Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé.
Je vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, Messieurs. Il faut
tout donner au clergé.
I° Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par
des hommes de haute capacité établis loin des orages à
trois cents lieues de vos frontières...
- Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...
- Oui, Monsieur, Rome! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que soient
les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode
quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé,
guidé par Rome, parle seul au petit peuple.
Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles
au jour indiqué par les chefs, et le peuple, qui, après tout,
fournit les soldats, sera plus touché de la voix de ses prêtres
que de tous les petits vers du monde... (Cette personnalité excita des
murmures.)
Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le
cardinal en haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point
capital, avoir en France un parti armé, ont été faits par
nous. Ici parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils
en Vendée?... etc., etc.
Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première
guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y
a plus d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas,
et elle aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement
populaire, car faire la guerre, c'est affamer les jésuites, pour parler
comme le vulgaire; faire la guerre, c'est délivrer ces monstres d'orgueil,
les Français, de la menace de l'intervention étrangère.
Le cardinal était écouté avec faveur... Il faudrait, dit-il,
que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite inutilement.
A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer
encore, pensa Julien; mais le sage président lui-même avait oublié
la présence et l'existence de Julien.
Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de
Nerval, le premier ministre, qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de
Retz.
Le désordre fut à son comble, comme disent les journaux en parlant
de la Chambre. Au bout d'un gros quart d'heure le silence se rétablit
un peu.
Alors M. de Nerval se leva, et prenant le ton d'un apôtre:
- Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne
tiens pas au ministère.
Il m'est démontré, Messieurs, que mon nom double les forces des
jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je
me retirerais donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à
un petit nombre; mais, ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une
mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud,
ou tu rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambres
à ce qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, Messieurs,
je le ferai.
Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait, toujours comme à
l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats
d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de
la discussion, dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec
un grand courage, cet homme n'avait pas de sens.
Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot, je le ferai. Julien
trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et de funèbre.
Il était ému.
La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout
une incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait
Julien dans de certains moments. Comme dit-on de telles choses devant un plébéien?
Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison
dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire
renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à
une heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure
de Julien dans une glace que le ministre avait à ses côtés.
Son départ avait paru mettre à l'aise tout le monde.
Pendant qu'on renouvelait les bougies, - Dieu sait ce que cet homme va dire
au roi! dit tout bas à son voisin l'homme aux gilets. Il peut nous donner
bien des ridicules et gâter notre avenir.
Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare, et même effronterie,
à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au ministère;
mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un homme,
il eût dû le sentir.
A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé
les yeux. En ce moment il parla de sa santé, de ses blessures, consulta
sa montre et s'en alla.
- Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le général court après
le ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre
qu'il nous mène.
Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement
des bougies:
- Délibérons enfin, Messieurs, dit le président, n'essayons
plus de nous persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la
note qui dans quarante-huit heures sera sous les yeux de nos amis du dehors.
On a parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval
nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons vouloir.
Le cardinal approuva par un sourire fin.
- Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit
le jeune évêque d'Agde avec le feu concentré et contraint
du fanatisme le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le
silence; son oeil que Julien avait observé, d'abord doux et calme, s'était
enflammé après la première heure de discussion. Maintenant
son âme débordait comme la lave du Vésuve.
- De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne
pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que
cet homme eut fait des ducs et des chambellans, dès qu'il eut rétabli
le trône, la mission que Dieu lui avait confiée était finie;
il n'était plus bon qu'à immoler. Les saintes Ecritures nous enseignent
en plus d'un endroit la manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y
eut plusieurs citations latines.)
Aujourd'hui, Messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est Paris.
Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents hommes par département?
Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la France
à la chose qui est personnelle à Paris? Paris seul avec ses journaux
et ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone périsse.
Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même dans
les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas
osé souffler, sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...
...
Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La
Mole.
Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois,
en parlant à Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il
lui demandait sa parole de ne jamais révéler les excès
de zèle, ce fut son mot, dont le hasard venait de le rendre témoin.
N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement
pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'Etat soit renversé?
ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos
châteaux, nous serons massacrés par les paysans.
La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand
procès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête
qu'à quatre heures trois quarts.
- Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien
à cette note qui manque de netteté vers la fin; j'en suis plus
mécontent que d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami,
ajouta-t-il, allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève,
moi je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.
Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé
assez éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes
singuliers, que Julien jugea être prêtres. On lui remit un passeport
qui portait un nom supposé, mais indiquait enfin le véritable
but du voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.
Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Julien lui
avait récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait
fort qu'il ne fût intercepté.
- Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui dit-il
avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait peut-être
plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.
Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été
hors de la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète
et la mission pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.
Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître
de poste vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures
du soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena
devant la porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la
cour de écuries. Il n'y vit pas de chevaux.
L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil
grossier m'examinait.
Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout
ce qu'on lui disait. Il songeait à s'échapper après souper,
et pour apprendre toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour
aller se chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver
il signor Geronimo, le célèbre chanteur!
Etabli dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le Napolitain
gémissait tout haut et parlait plus, à lui tout seul, que les
vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.
- Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter
demain à Mayence. Sept princes souverains sont accourus pour m'entendre.
Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air significatif.
Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité
d'être entendu:
- Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de
poste est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à
un petit polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie
à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque
courrier.
- Vraiment, dit Julien d'un air innocent.
Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait
partir: c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir. Attendons
le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est peut-être
à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un
bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons promener, nous
nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.
- Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même
pouvait être envoyé pour l'intercepter. Il fallut souper et se
coucher. Julien était encore dans le premier sommeil, quand il fut réveillé
en sursaut par la voix de deux personnes qui parlaient dans sa chambre, sans
trop se gêner.
Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La
lumière était dirigée vers le coffre de la calèche,
que Julien avait fait monter dans sa chambre. A côté du maître
de poste était un homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ouvert.
Julien ne distinguait que les manches de son habit, qui étaient noires
et fort serrées.
C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets qu'il
avait placés sous son oreiller.
- Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait
le maître de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que
vous avez préparé vous-même.
- Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup
de linge, d'essences, de pommades, de futilités; c'est un jeune homme
du siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt
l'autre, qui affecte de parler avec un accent italien.
Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de
son habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs.
Rien de moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais
qu'un sot, se dit-il, je compromettrais ma mission. Son habit fouillé,
ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna
et fit bien.
- S'il me toucha dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut
fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.
Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi;
quel ne fut pas son étonnement! c'était l'abbé Castanède!
En effet, quoique les deux personnes voulussent parler assez bas, il lui avait
semblé, dès l'abord, reconnaître une des voix. Julien fut
saisi d'une envie démesurée de purger la terre d'un de ses plus
lâches coquins...
- Mais ma mission! se dit-il.
Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien
fit semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.
- Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il
voulait un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à
demi asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.
Julien, craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec
du chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller
assez Geronimo pour le décider à partir.
- On me donnerait tout le royaume de Naples, disait le chanteur, que je ne renoncerais
pas en ce moment à la volupté de dormir.
- Mais les sept princes souverains!
- Qu'ils attendent.
Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand personnage.
Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une audience.
Par bonheur, vers les quatre heures, le duc voulut prendre l'air. Julien le
vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à
lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage,
il tira la montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation. Suivez-moi
de loin, lui dit-on sans le regarder.
A un quart de lieue de là, le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss.
Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre que Julien eut l'honneur
de réciter au duc ses quatre pages. Quand il eut fini: Recommencez et
allez plus lentement, lui dit-on.
Le prince prit des notes. Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez
ici vos effets et votre calèche. Allez à Strasbourg comme vous
pourrez, et le vingt-deux du mois (on était au dix) trouvez-vous à
midi et demi dans ce même Café-hauss. N'en sortez que dans une
demi-heure. Silence!
Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent pour le
pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,
qu'on traite les affaires; que dirait ce grand homme d'Etat, s'il entendait
les bavards passionnés d'il y a trois jours?
Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait
rien à y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé
Castanède m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement
ma trace... Et quel plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer
ma mission!
L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation
sur toute la frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu.
Et les jésuites de Strasbourg, quoique très zélés,
ne songèrent nullement à observer Julien, qui, avec sa croix et
sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune militaire fort occupé de sa
personne.
Chapitre XXIV. Strasbourg
Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance d'éprouver
le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances sont seuls au delà
de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant dormir: elle est toute
à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces faiblesses! La voilà
livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit dans sa miséricorde
pour enchanter un coeur d'homme.
Ode de SCHILLER.
Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à
se distraire par des idées de gloire militaire et de dévouement
à la patrie. Etait-il donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait
seulement dans son âme bourrelée Mathilde maîtresse absolue
de son bonheur comme de son imagination. Il avait besoin de toute l'énergie
de son caractère pour se maintenir au-dessus du désespoir. Penser
à ce qui n'avait pas quelque rapport à Mlle de La Mole était
hors de sa puissance. L'ambition, les simples succès de vanité
le distrayaient autrefois des sentiments que Mme de Rênal lui avait inspirés.
Mathilde avait tout absorbé; il la trouvait partout dans l'avenir.
De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès.
Cet être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption,
si orgueilleux, était tombé dans un excès de modestie ridicule.
Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède,
et si, à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui,
il eût donné raison à l'enfant. En repensant aux adversaires,
aux ennemis qu'il avait rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours
que lui, Julien, avait eu tort.
C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination puissante,
autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des
succès si brillants.
La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette noire
imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais,
se disait Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais
un ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?
Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est
un bourg sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.
Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les îlots
du Rhin auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.
Julien, conduisant son cheval de la main gauche, tenait déployée
de la droite la superbe carte qui orne les Mémoires du maréchal
Saint-Cyr. Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.
C'était le prince Korasoff, cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé
quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.
Fidèle à ce grand art, Korasoff, arrivé de la veille à
Strasbourg, depuis une heure à Kehl, et qui de la vie n'avait lu une
ligne sur le siège de 1796, se mit à tout expliquer à Julien.
Le paysan allemand le regardait étonné; car il savait assez de
français pour distinguer les énormes bévues dans lesquelles
tombait le prince. Julien était à mille lieues des idées
du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme, il admirait
sa grâce à monter à cheval.
L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien; avec quelle
élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse
été ainsi, peut-être qu'après m'avoir aimé
trois jours, elle ne m'eût pas pris en aversion.
Quand le prince eut fini son siège de Kehl: - Vous avez la mine d'un
trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le principe de la gravité
que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne peut être
de bon ton; c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste,
c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi.
C'est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé, au contraire, c'est
ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez
donc, mon cher, combien la méprise est grave.
Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.
- Bien, dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort
bien! Et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration
stupide.
Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré
Croisenois! Plus sa raison était choquée des ridicules du prince,
plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s'estimait malheureux
de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller
plus loin.
Le prince le trouvant décidément triste: - Ah çà,
mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg, avez-vous perdu tout votre
argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petite actrice?
Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante
ans de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.
Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien: Pourquoi
ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à coup.
- Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg
fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui
habite une ville voisine, m'a planté là après trois jours
de passion, et ce changement me tue.
Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le caractère
de Mathilde.
- N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre médecin,
je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme jouit d'une fortune
énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle, à la plus
haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque chose.
Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.
- Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous
allez prendre sans délai.
I° Voir tous les jours Madame..., comment l'appelez-vous?
- Mme de Dubois.
Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est sublime
pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois; n'allez pas surtout
paraître à ses yeux froid et piqué; rappelez-vous le grand
principe de votre siècle: soyez le contraire de ce à quoi l'on
s'attend. Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit
jours avant d'être honoré de ses bontés.
- Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir,
je croyais la prendre en pitié...
- Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison
vieille comme le monde.
I° Vous la verrez tous les jours;
2° Vous ferez la cour à une femme de la société, mais
sans vous donner les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le
cache pas, votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et
si l'on devine que vous la jouez, vous êtes perdu.
- Elle a tant d'esprit, et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien tristement.
- Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de
Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes
les femmes qui ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent.
Elle se regarde au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaît pas.
Pendant les deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en
votre faveur, à grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros
qu'elle avait rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement...
Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel,
êtes-vous tout à fait un écolier?...
Parbleu! entrons dans ce magasin; voilà un col noir charmant, on le dirait
fait par John Anderson, de Burlington-Street; faites-moi le plaisir de le prendre,
et de jeter bien loin cette ignoble corde noire que vous avez au cou.
Ah çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier
passementier de Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois?
grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus fort
que moi... A qui ferez-vous la cour?
- A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément
riche. Elle a les plus beaux yeux du monde, et qui me plaisent infiniment; elle
tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au milieu de toutes ses
grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter si quelqu'un vient
à parler de commerce et de boutique. Et par malheur, son père
était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.
- Ainsi si l'on parle d'industrie, dit le prince en riant, vous êtes sûr
que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est
divin et fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie
auprès de ses beaux yeux. Le succès est certain.
Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup
à l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère
qui avait épousé le maréchal un an avant sa mort. Toute
sa vie semblait n'avoir d'autre objet que de faire oublier qu'elle était
fille d'un industriel, et pour être quelque chose à Paris, elle
s'était mise à la tête de la vertu.
Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné
pour avoir ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté
aussi longtemps. Ainsi, j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé,
à me faire écouter en donnant des leçons à mes maîtres!
- Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour
la dixième fois, pas l'ombre de passion quand vous parlerez à
la jeune beauté fille du marchand de bas de Strasbourg, en présence
de Mme de Dubois. Au contraire, passion brûlante en écrivant. Lire
une lettre d'amour bien écrite est le souverain plaisir pour une prude;
c'est un moment de relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose
écouter son coeur; donc deux lettres par jour.
- Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt
piler dans un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon
cher, n'espérez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.
- Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire
six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les caractères
de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que Kalisky n'a pas fait
la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à trois lieues de
Londres, à la plus jolie quakeresse de toute l'Angleterre?
Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures
du matin.
Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et deux jours après Julien
eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées
à la vertu la plus sublime et la plus triste.
- Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se fit
éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la
fille du marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme
de Dubois?
Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien.
Ne sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit
par lui offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière
de Moscou. Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix
que vous avez là vous font colonel en deux ans.
- Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut
bien.
- Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore
de bien loin la première en Europe.
Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès
du grand personnage; en quittant Korasoff il promit d'écrire. Il reçut
la réponse à la note secrète qu'il avait apportée,
et courut vers Paris; mais à peine eut-il été seul deux
jours de suite, que quitter la France et Mathilde lui parut un supplice pire
que la mort. Je n'épouserai pas les millions que m'offre Korasoff, se
dit-il, mais je suivrai ses conseils.
Après tout, l'art de séduire est son métier; il ne songe
qu'à cette seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente.
On ne peut pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,
la poésie sont une impossibilité dans ce caractère; c'est
un procureur; raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.
Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.
Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si
beaux et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé
au monde.
Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à
observer.
Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas m'en
croire moi-même.
Chapitre XXV. Le Ministère de la vertu
Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de circonspection,
ce ne sera plus un plaisir pour moi.
LOPE DE VEGA.
A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La Mole,
qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui
présentait, notre héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage
d'être condamné à mort, ce bel étranger réunissait
beaucoup de gravité et le bonheur d'être dévot; ces deux
mérites et, plus que tout, la haute naissance du comte, convenaient tout
à fait à Mme de Fervaques, qui le voyait beaucoup.
Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.
- C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira, seulement
un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je comprends
chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la phrase tout entière.
Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le français aussi
bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer votre nom; elle vous donnera
du poids dans le monde. Mais allons chez Bustos, dit le comte Altamira, qui
était un esprit d'ordre; il a fait la cour à Mme la maréchale.
Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire, comme
un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine, avec des moustaches
noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon carbonaro.
- Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques
a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque espoir
de réussir? voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part,
j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me
fais ce raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le raconterai
bientôt, elle n'est pas mal vindicative.
Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie,
et jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au contraire
à la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais
qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraîches.
Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de l'Espagnol;
de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui échappaient.
- Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.
- Pardonnez à la furia francese; je suis tout oreille, dit Julien.
- La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la
haine; elle poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,
de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme Collé,
vous savez?
J'ai la marotte
D'aimer Marote, etc.
Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était
bien aise de chanter en français.
Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience.
Quand elle fut finie: - La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer
l'auteur de cette chanson:
Un jour l'amant au cabaret...
Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.
Réellement elle était impie et peu décente.
Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit
don Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire
toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété
et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de
cabaret. Quand Mme de Fervaques eut fait ôter à l'auteur, pauvre
diable en demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui
dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous
répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons
dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront
ses épigrammes. Savez-vous, Monsieur, ce que la maréchale me répondit?
- Pour l'intérêt du Seigneur tout Paris me verrait marcher au martyre;
ce serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter
la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne
furent plus beaux.
- Et elle les a superbes, s'écria Julien.
- Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego Bustos,
elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance. Si elle
aime à nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je soupçonne
là malheur intérieur. Ne serait-ce point une prude lasse de son
métier?
L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.
- Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là
que vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi
pendant les deux ans que je me suis porté son très humble serviteur.
Tout votre avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand
problème: Est-ce une prude lasse de son métier, et méchante
parce qu'elle est malheureuse?
- Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce ce que
je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française;
c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait
le malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait
qu'un bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée
par un confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.
Comme Julien sortait: - Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres,
lui dit don Diego, toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir
notre liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est
bon que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres
de sa main.
- Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.
- Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?
- Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.
- Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol; et il reconduisit silencieusement,
jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.
Cette scène égaya un peu notre héros; il fut sur le point
de sourire. Et voilà le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide
dans une entreprise d'adultère!
Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait été
attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.
Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra,
et s'habilla avec beaucoup de soin.
Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre
à la lettre l'ordonnance du prince.
Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus simple.
Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq heures
et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre
au salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il fut ému
jusqu'aux larmes; bientôt ses joues devinrent brûlantes. Il faut
user cette sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait.
Il prit un journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois
du salon au jardin.
Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne qu'il
osa lever les yeux jusqu'à la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle
était hermétiquement fermée; il fut sur le point de tomber,
et resta longtemps appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant,
il alla revoir l'échelle du jardinier.
Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances, hélas!
si différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté
par un mouvement de folie, Julien le pressa contre ses lèvres.
Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva
horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement.
Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu à peu,
les convives arrivèrent au salon; jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter
un trouble mortel dans le coeur de Julien.
On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle
à son habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien;
on ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation
du prince Korasoff, Julien regarda ses mains; elles tremblaient. Troublé
lui-même au-delà de toute expression par cette découverte,
il fut assez heureux pour ne paraître que fatigué.
M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un instant
après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se disait
à chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole, mais
mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce que
j'étais réellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu
d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la
première fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses
efforts pour faire parler les hommes de sa société et maintenir
la conversation vivante.
Sa politesse fut récompensée: sur les huit heures, on annonça
Mme la maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt
vêtu avec le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gré infini
de cette marque de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction,
en parlant de son voyage à Mme de Fervaques. Julien s'établit
auprès de la maréchale de façon à ce que ses yeux
ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi, suivant toutes
les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui l'objet de l'admiration
la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce sentiment que commençait
la première des cinquante-trois lettres dont le prince Korasoff lui avait
fait cadeau.
La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa.
Julien y courut; il trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une
loge de messieurs les gentilshommes de la chambre, justement à côté
de la loge de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il
en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège;
autrement j'oublierais mes attaques. Il se força à écrire
deux ou trois pages sur ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable!
à ne presque pas penser à Mlle de La Mole.
Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après
tout qu'un être commun, pensait-elle, son nom me rappellera toujours la
plus grande faute de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires
de sagesse et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant. Elle
se montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement
avec le marquis de Croisenois, préparé depuis si longtemps. Il
était fou de joie; on l'eût bien étonné en lui disant
qu'il y avait de la résignation au fond de cette manière de sentir
de Mathilde, qui le rendait si fier.
Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien.
Au vrai, c'est là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux
idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser.
Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur
de la part de Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute,
au sortir du dîner, il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin
de là, il resta ferme au salon, ses regards ne se tournèrent pas
même vers le jardin, Dieu sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir
tout de suite cette explication, pensa Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin,
Julien n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres
du salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme
de Fervaques les vieux châteaux en ruines qui couronnent les coteaux des
bords du Rhin et leur donnent tant de physionomie. Il commençait à
ne pas mal se tirer de la phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle esprit
dans certains salons.
Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût
trouvé à Paris: cette soirée était exactement ce
qu'il avait prédit.
Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.
Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer de quelques
cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que son grand-oncle
fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la même prétention
pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la maréchale
vint presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut d'elle
que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait à
la Camarilla un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans
commotion, en trois ans.
Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole
arrivait au ministère; mais à ses yeux tous ces grands intérêts
s'étaient comme recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait
plus que vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui
en faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie
dans sa manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après
cinq ou six ans de soins il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.
Cette tête si froide était, comme on voit, descendue à l'état
de déraison complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué
autrefois, il ne lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement
fidèle au plan de conduite dicté par le prince Korasoff, chaque
soir il se plaçait assez près du fauteuil de Mme de Fervaques,
mais il lui était impossible de trouver un mot à dire.
L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde
absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la
maréchale comme un être à peine animé; ses yeux même,
ainsi que dans l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur
feu.
Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une
contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,
depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.
Chapitre XXVI. L'Amour moral
There also was of course in Adeline
That calm patrician polish in the address,
Which ne'er can pass the equinoctial line
Of any thing which Nature would express:
Just as a Mandarin finds nothing fine,
At least his manner suffers not to guess
That any thing he views can greatly please.
DON JUAN, C. XIII, stanza 84.
Il y a un peu de folie dans la façon de voir de toute cette famille,
pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé,
qui ne sait qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai.
Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale
un exemple à peu près parfait de ce calme patricien qui respire
une politesse exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion.
L'imprévu dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même,
eût scandalisé Mme de Fervaques presque autant que l'absence de
majesté envers ses inférieurs. Le moindre signe de sensibilité
eût été à ses yeux comme une sorte d'ivresse morale
dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce qu'une personne d'un rang
élevé se doit à soi-même. Son grand bonheur était
de parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les Mémoires
du duc de Saint-Simon, surtout pour la partie généalogique.
Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières,
convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait d'avance,
mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon à ne pas apercevoir
Mathilde. Etonnée de cette constance à se cacher d'elle, un jour
elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite
table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près
par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de son
sort, l'effrayèrent d'abord, ensuite le jetèrent violemment hors
de son apathie habituelle; il parla et fort bien.
Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était
d'agir sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques
arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.
C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée
de le compléter par quelques phrases de mysticité allemande, de
haute religiosité et de jésuitisme, la maréchale l'eût
rangé d'emblée parmi les hommes supérieurs appelés
à régénérer le siècle.
Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour parler
ainsi longtemps et avec tant de feu à Mme de Fervaques, je ne l'écouterai
plus. Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint parole, quoique
avec peine.
A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'accompagner
à sa chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire
un éloge complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur; elle
ne pouvait trouver le sommeil. Une idée la calma: ce que je méprise
peut encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.
Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent
par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie où le prince Korasoff
avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait
cadeau. Julien vit en note au bas de la première lettre: On envoie le
n° I huit jours après la première vue.
Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je vois
Mme de Fervaques. Il se mit aussitôt à transcrire cette première
lettre d'amour; c'était une homélie remplie de phrases sur la
vertu et ennuyeuse à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir
à la seconde page.
Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa
table. Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui
où chaque matin, en s'éveillant, il apprenait son malheur. Ce
jour-là, il acheva la copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible,
se disait-il, qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire
ainsi! Il compta plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il
aperçut une note au crayon.
On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate noire, redingote
bleue. On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde mélancolie
dans le regard. Si l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses
yeux furtivement. Adresser la parole à la femme de chambre.
Tout cela fut exécuté fidèlement.
Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de Fervaques,
mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si célèbre!
Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne
m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comédie à laquelle
je puisse être sensible. Oui, couvrir de ridicule cet être si odieux,
que j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque crime
pour me distraire.
Depuis un moi, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où
il remettait son cheval à l'écurie. Korasoff lui avait expressément
défendu de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la
maîtresse qui l'avait quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle
connaissait si bien, la manière avec laquelle Julien frappait de sa cravache
à la porte de l'écurie pour appeler un homme, attiraient quelquefois
Mathilde derrière le rideau de sa fenêtre. La mousseline était
si légère que Julien voyait à travers. En regardant d'une
certaine façon sous le bord de son chapeau, il apercevait la taille de
Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se disait-il, elle ne peut
voir les miens, et ce n'est point là la regarder.
Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût
pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le
matin, il avait remise à son portier avec tant de mélancolie.
La veille, le hasard avait révélé à Julien le moyen
d'être éloquent; il s'arrangea de façon à voir les
yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant après l'arrivée
de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter
sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné
de ce nouveau caprice; sa douleur évidente ôta à Julien
ce que son malheur avait de plus atroce.
Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme l'amour-propre
se glisse même dans les coeurs qui servent de temple à la vertu
la plus auguste: Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en remontant
en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que, les premiers
jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce que l'on
rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des vertus
aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces de l'âge.
Ce jeune homme aura su voir la différence; il écrit bien, mais
je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils qu'il
me fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore soi-même.
Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien
augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des
jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est impossible de
ne pas reconnaître de l'onction, un sérieux profond et beaucoup
de conviction dans la prose de ce jeune lévite; il aura la douce vertu
de Massillon.
Chapitre XXVII. Les plus belles Places de l'Eglise
Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.
TELEMAQUE.
Ainsi l'idée d'évêché était pour la première
fois mêlée avec celle de Julien dans la tête d'une femme
qui tôt ou tard devait distribuer les plus belles places de l'Eglise de
France. Cet avantage n'eût guère touché Julien; en cet instant,
sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger à
son malheur actuel: tout le redoublait; par exemple, la vue de sa chambre lui
était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec sa bougie,
chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une voix pour lui
annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.
Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec
une vivacité que depuis longtemps il ne connaissait plus: espérons
que la seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.
Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il
en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.
C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles
du traité de Munster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier
à Londres.
Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il avait
oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos. Il
les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques
que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait
tout dire et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa Julien.
Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur
l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.
Le monologue que nous venons d'abréger fut répété
pendant quinze jours de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire
de l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air mélancolique,
remettre le cheval à l'écurie avec l'espérance d'apercevoir
la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra
quand Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels
étaient les événements monotones de la vie de Julien. Elle
avait plus d'intérêt quand Mme de Fervaques venait chez la marquise;
alors il pouvait entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de
la maréchale, et il était éloquent. Ses phrases pittoresques
et sentimentales commençaient à prendre une tournure plus frappante
à la fois et plus élégante.
Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,
mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus
ce que je dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien; et alors, avec
une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature.
Il s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux
de la maréchale, il fallait surtout se bien garder des idées simples
et raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications
suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux
des deux grandes dames auxquelles il fallait plaire.
Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées
se passaient dans l'inaction.
Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces
abominables dissertations; les quatorze premières ont été
fidèlement remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur
de remplir toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement
comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci?
Ma constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce Russe
ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richmond fut en son temps
un homme terrible; on n'est pas plus assommant.
Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence
des manoeuvres d'un grand général, Julien ne comprenait à
rien à l'attaque exécutée par le jeune Russe sur le coeur
de la belle Anglaise. Les quarante premières lettres n'étaient
destinées qu'à se faire pardonner la hardiesse d'écrire.
Il fallait faire contracter à cette douce personne, qui peut-être
s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir des lettres peut-être un
peu moins insipides que sa vie de tous les jours.
Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme
de Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé
bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation
à dîner.
Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe
avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût
fallu être simple et intelligible; Julien ne put deviner la position morale
qu'il devait occuper au dîner de la maréchale.
Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie
de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile aux lambris. Il y
avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les
sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse
du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral! pensa-t-il.
Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à
la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, monseigneur l'évêque
de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices
et, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas immense
j'ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancolie, et combien il m'est
indifférent! Me voici dînant avec le fameux évêque
de ***.
Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la
table d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées
des hommes y sont fièrement abordés. Ecoute-t-on trois minutes,
on se demande ce qui l'emporte de l'emphase du parleur ou de son abominable
ignorance.
Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé
Tanbeau, neveu de l'académicien et futur professeur qui, par ses basses
calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de
La Mole.
Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il
se pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à
ses lettres, vît avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme
noire de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès
de Julien; mais comme d'un autre côté, un homme de mérite,
pas plus qu'un sot, ne peut être en deux endroits à la fois, si
Sorel devient l'amant de la sublime maréchale, se disait le futur professeur,
elle le placera dans l'Eglise de quelque manière avantageuse, et j'en
serai délivré à l'hôtel de La Mole.
M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses
succès à l'hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte
entre l'austère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur
et monarchique de la vertueuse maréchale.