par Stendhal - Livre II -
Chapitre X. La Reine Marguerite
Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du plaisir?
Lettres d'une RELIGIEUSE PORTUGAISE.
Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit entendre: Combien
je dois avoir été ridicule aux yeux de cette poupée parisienne!
se dit-il; quelle folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais!
Mais peut-être folie pas si grande. La vérité dans cette
occasion était digne de moi.
Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes! Cette question est
indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage. Mes pensées
sur Danton ne font point partie du service pour lequel son père me paye.
En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son humeur
par le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant plus qu'aucune
autre personne de la famille n'était en noir.
Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé
de l'accès d'enthousiasme qui l'avait obsédé toute la journée.
Par bonheur, l'académicien qui savait le latin était de ce dîner.
Voilà l'homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme
je le présume, ma question sur le deuil de Mlle de La Mole est une gaucherie.
Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien
la coquetterie des femmes de ce pays telle que Mme de Rênal me l'avait
peinte, se dit Julien. Je n'ai pas été aimable pour elle ce matin,
je n'ai pas cédé à la fantaisie qu'elle avait de causer.
J'en augmente de prix à ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien.
Plus tard, sa hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à
pis faire. Quelle différence avec ce que j'ai perdu! Quel naturel charmant!
Quelle naïveté! Je savais ses pensées avant elle; je les
voyais naître; je n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur
de la mort de ses enfants; c'était une affection raisonnable et naturelle,
aimable même pour moi qui en souffrais. J'ai été un sot.
Les idées que je me faisais de Paris m'ont empêché d'apprécier
cette femme sublime.
Quelle différence, grand Dieu! Et qu'est-ce que je trouve ici? De la
vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre
et rien de plus.
On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académicien, se dit
Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air doux et
soumis, et partagea sa fureur contre le succès d'Hernani.
- Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.
- Alors il n'eût pas osé, s'écria l'académicien avec
un geste à la Talma.
A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de Virgile,
et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé Delille.
En un mot, il flatta l'académicien de toutes les façons. Après
quoi, de l'air le plus indifférent:
- Je suppose, lui dit-il, que Mlle de La Mole a hérité de quelque
oncle dont elle porte le deuil.
- Quoi! vous êtes de la maison, dit l'académicien en s'arrêtant
tout court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est étrange que
sa mère lui permette de telles choses; mais entre nous, ce n'est pas
précisément par la force du caractère qu'on brille dans
cette maison. Mlle Mathilde en a pour eux tous, et les mène. C'est aujourd'hui
le 30 avril! Et l'académicien s'arrêta en regardant Julien d'un
air fin. Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.
Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une robe noire
et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que je
ne le pensais.
- Je vous avouerai..., dit-il à l'académicien, et son oeil continuait
à interroger.
- Faisons un tour de jardin, dit l'académicien, entrevoyant avec ravissement
l'occasion de faire une longue narration élégante. Quoi! Est-il
bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passé le 30 avril
1574.
- Et où, dit Julien étonné.
- En place de Grève.
Julien était si étonné, que ce mot ne le mit pas au fait.
La curiosité, l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport
avec son caractère, lui donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur
aime tant à voir chez la personne qui l'écoute. L'académicien,
ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement à Julien comme
quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, Boniface
de La Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami,
avaient eu la tête tranchée en place de Grève. La Mole était
l'amant adoré de la reine Marguerite de Navarre; et remarquez, ajouta
l'académicien, que Mlle de La Mole s'appelle Mathilde-Marguerite. La
Mole était en même temps le favori du duc d'Alençon et l'intime
ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa maîtresse. Le jour
du mardi gras de cette année 1574, la cour se trouvait à Saint-Germain
avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait mourant. La Mole voulut enlever
les princes ses amis, que la reine Catherine de Médicis retenait comme
prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs
de Saint-Germain, le duc d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté
au bourreau.
Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avoué elle-même,
il y a sept à huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête,
une tête!... Et l'académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a
frappée dans cette catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite
de Navarre, cachée dans une maison de la place de Grève, osa faire
demander au bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à
minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-même
dans une chapelle située au pied de la colline de Montmartre.
- Est-il possible? s'écria Julien touché.
- Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez,
il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point
le deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler l'amitié
intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso, comme un Italien qu'il était,
s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom. Et,
ajouta l'académicien en baissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de
Charles IX lui-même, l'un des plus cruels assassins du 24 août 1572.
Mais comment est-il possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses,
vous, commensal de cette maison?
- Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, Mlle de La Mole
a appelé son frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.
- C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre
de telles folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!
Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et l'intimité
qui brillaient dans les yeux de l'académicien choquèrent Julien.
Nous voici deux domestiques occupés à médire de leurs maîtres,
pensa-t-il. Mais rien ne doit m'étonner de la part de cet homme d'académie.
Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il lui
demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir, une petite
femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme
jadis Elisa, lui donna cette idée que le deuil de sa maîtresse
n'était point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait
au fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole, amant
aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle, et qui mourut
pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis!
Le premier prince du sang et Henri IV.
Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de Mme
de Rênal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de Paris;
et pour peu qu'il fût disposé à la tristesse, ne trouvait
rien à leur dire. Mlle de La Mole fit exception.
Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de
coeur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintien.
Il eut de longues conversations avec Mlle de La Mole, qui, quelquefois, après
dîner, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenêtres
ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de d'Aubigné
et Brantôme. Singulière lecture, pensa Julien; et la marquise ne
lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!
Un jour elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plaisir qui prouvent la
sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du règne
de Henri III, qu'elle venait de lire dans les Mémoires de l'Etoile: trouvant
son mari infidèle, elle le poignarda.
L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée
de tant de respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la
maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler à
de l'amitié.
Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien; ce n'est pas de
la familiarité, je ne suis qu'un confident de tragédie, c'est
le besoin de parler. Je passe pour savant dans cette famille. Je m'en vais lire
Brantôme, d'Aubigné, l'Etoile. Je pourrai contester quelques-unes
des anecdotes dont me parle Mlle de La Mole. Je veux sortir de ce rôle
de confident passif.
Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si
imposant et en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes.
Il oubliait son triste rôle de plébéien révolté.
Il la trouvait savante, et même raisonnable. Ses opinions dans le jardin
étaient bien différentes de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois
elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste
parfait avec sa manière d'être ordinaire, si altière et
si froide.
Les guerres de la Ligue sont les temps héroïques de la France, lui
disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et d'enthousiasme.
Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose qu'il désirait,
pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner platement une croix comme
du temps de votre empereur. Convenez qu'il y avait moins d'égoïsme
et de petitesse. J'aime ce siècle.
- Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.
- Du moins, il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être.
Quelle femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête
de son amant décapité?
Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se
cacher; et Julien, comme on voit, avait fait à Mlle de La Mole une demi-confidence
sur son admiration pour Napoléon.
Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté
seul au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus
des sentiments vulgaires, et ils n'ont pas toujours à songer à
leur subsistance! Quelle misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne
de raisonner sur ces grands intérêts. Ma vie n'est qu'une suite
d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.
- A quoi rêvez-vous là, Monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait
en courant.
Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement
sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à
une personne aussi riche. Il chercha à bien exprimer par son ton fier
qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblé aussi joli à
Mathilde; elle lui trouva une expression de sensibilité et de franchise
qui souvent lui manquait.
A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif dans le jardin de
l'hôtel de La Mole; mais sa figure n'avait plus la dureté et la
roguerie philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité.
Il venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui
prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.
Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière!
se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût
pour moi? Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue
toutes les souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec
tout le monde! On serait bien étonné au salon si on lui voyait
cette physionomie. Très certainement, cet air doux et bon, elle ne l'a
avec personne.
Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié.
Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour
en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on
se demandait presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Julien avait
compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille
si hautaine, c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il
pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits
de mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt
suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?
Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre
avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse à ces
tentatives, mais Julien les repoussait rudement.
Un jour il l'interrompit brusquement: Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque
ordre à donner au secrétaire de son père? lui dit-il; il
doit écouter ses ordres et les exécuter avec respect; mais du
reste, il n'a pas un mot à lui adresser. Il n'est point payé pour
lui communiquer ses pensées.
Cette manière d'être, et les singuliers doutes qu'avait Julien,
firent disparaître l'ennui qu'il trouvait régulièrement
dans ce salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où
il n'était convenable de plaisanter de rien.
Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait
Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle je vois
trembler toute la maison, et plus que tous les autres le marquis de Croisenois.
Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages
de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le coeur si à l'aise!
Il en est amoureux fou, il doit l'épouser. Que de lettres M. de La Mole
m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le contrat! Et moi qui
me vois si subalterne la plume à la main, deux heures après, ici
dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable: car enfin les préférences
sont frappantes, directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur.
Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle a pour moi,
je les obtiens à titre de confident subalterne.
Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour; plus je me montre froid et
respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti
pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à
l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce point? Que
m'importe! J'ai l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle
est belle! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me
regardant comme ils le font souvent! Quelle différence de ce printemps-ci
à celui de l'année passée, quand je vivais malheureux et
me soutenant à force de caractère, au milieu de ces trois cents
hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant
qu'eux.
Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait
Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle
a l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère!
Il est brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Il n'a pas une pensée
qui ose s'écarter de la mode. C'est toujours moi qui suis obligé
de prendre sa défense. Une jeune fille de dix-neuf ans! A cet âge,
peut-on être fidèle à chaque instant de la journée
à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?
D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands
yeux bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte
Norbert s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de
ce que sa soeur distingue un domestique de leur maison? Car j'ai entendu le
duc de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir la colère remplaçait
tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?
Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je l'aurai,
je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma fuite!
Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser
à rien autre chose. Ses journées passaient comme des heures.
A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse,
sa pensée abandonnait tout, et il se réveillait un quart d'heure
après, le coeur palpitant, la tête troublée, et rêvant
à cette idée: M'aime-t-elle?
Chapitre XI. L'Empire d'une jeune fille!
J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.
MERIMEE.
Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans
le salon le temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté
de Mathilde, ou à se passionner contre la hauteur naturelle à
sa famille, qu'elle oubliait pour lui, il eût compris en quoi consistait
son empire sur tout ce qui l'entourait. Dès qu'on déplaisait à
Mlle de La Mole, elle savait punir par une plaisanterie si mesurée, si
bien choisie, si convenable en apparence, lancée si à propos,
que la blessure croissait à chaque instant, plus on y réfléchissait.
Peu à peu elle devenait atroce pour l'amour-propre offensé. Comme
elle n'attachait aucun prix à bien des choses qui étaient des
objets de désirs sérieux pour le reste de sa famille, elle paraissait
toujours de sang-froid à leurs yeux. Les salons de l'aristocratie sont
agréables à citer quand on en sort, mais voilà tout; la
politesse toute seule n'est quelque chose par elle-même que les premiers
jours. Julien l'éprouvait; après le premier enchantement, le premier
étonnement. La politesse, se disait-il, n'est que l'absence de la colère
que donneraient les mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent,
peut-être se fût-elle ennuyée partout. Alors aiguiser une
épigramme était pour elle une distraction et un vrai plaisir.
C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes
que ses grands parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes
qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances
au marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de
nouveaux objets d'épigramme.
Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu
des lettres de plusieurs d'entre eux, et leur avait quelquefois répondu.
Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs
du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence
que l'on peut reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.
Un jour le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez compromettante
qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette marque de haute
prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était l'imprudence que
Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir était de jouer
son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six semaines.
Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais suivant elle, toutes se
ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde, la plus
mélancolique.
- Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour
la Palestine, disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose
de plus insipide? Voilà donc les lettres que je vais recevoir toute la
vie! Ces lettres-là ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant
le genre d'occupation qui est à la mode. Elles devaient être moins
décolorées du temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du
grand monde avaient vu ou fait des actions qui réellement avaient de
la grandeur. Le duc de N***, mon oncle, a été à Wagram.
- Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur est arrivé,
ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité,
la cousine de Mathilde.
- Eh bien! ces récits me font plaisir. Etre dans une véritable
bataille, une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats,
cela prouve du courage. S'exposer au danger élève l'âme
et la sauve de l'ennui où mes pauvres adorateurs semblent plongés;
et il est contagieux, cet ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire
quelque chose d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle
affaire! Je suis riche, et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il
en trouver un qui fût un peu amusant!
La manière de voir vive, nette, pittoresque de Mathilde, gâtait
son langage, comme on voit. Souvent un mot d'elle faisait tache aux yeux de
ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été
moins à la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré
pour la délicatesse féminine.
Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers
qui peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,
c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût
bien rare à son âge.
Que pouvait-elle désirer? La fortune, la haute naissance, l'esprit, la
beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout
avait été accumulé sur elle par les mains du hasard.
Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière
la plus enviée du faubourg Saint-Germain, quand elle commença
à trouver du plaisir à se promener avec Julien. Elle fut étonnée
de son orgueil; elle admira l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire
évêque comme l'abbé Maury, se dit-elle.
Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec
laquelle notre héros accueillait plusieurs de ses idées, l'occupa;
elle y pensait; elle racontait à son amie les moindres détails
des conversations, et trouvait que jamais elle ne parvenait à en bien
rendre toute la physionomie.
Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle
un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair!
A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver
des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais
d'amour pour Croisenois, Caylus, et tutti quanti. Ils sont parfaits, trop parfaits
peut-être; enfin, ils m'ennuient.
Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle avait
lues dans Manon Lescaut, La Nouvelle Héloïse, les Lettres d'une
Religieuse portugaise, etc., etc., Il n'était question, bien entendu,
que de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une fille
de son âge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à
ce sentiment héroïque que l'on rencontrait en France du temps de
Henri III et de Bassompierre. Cet amour-là ne cédait point bassement
aux obstacles, mais, bien loin de là, faisait faire de grandes choses.
Quel malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable comme celle
de Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout
ce qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme
de coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais
en Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là il
reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me seconderait.
Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait un nom il acquerrait
de la fortune.
Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à
demi-ultra, à demi-libéral, un être indécis toujours
éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant
le second partout.
Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où
on l'entreprend? C'est quand elle est accomplie qu'elle semble possible aux
êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va régner
dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait cette faveur.
Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les avantages.
Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne ressemblera
pas froidement à celle de la veille. Il y a déjà de la
grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si loin de
moi par sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter?
A la première faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille
de ma naissance, et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien
m'accorder (c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire
comme une sotte.
N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis
de Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines,
que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me
dirait le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui répondre.
Qu'est-ce qu'un amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote.
J'aurais une signature de contrat, comme celle de la cadette de mes cousines,
où les grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas
d'humeur à cause d'une dernière condition introduite la veille
dans le contrat par le notaire de la partie adverse.
Chapitre XII. Serait-ce un Danton?
Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la
belle Marguerite de Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi
de Navarre, que nous voyons de présent régner en France sous le
nom de Henry IVe. Le besoin de jouer formait tout le secret du caractère
de cette princesse aimable; de là ses brouilles et ses raccommodements
avec ses frères dès l'âge de seize ans. Or que peut jouer
une jeune fille? Ce qu'elle a de plus précieux: sa réputation,
la considération de toute sa vie.
Mémoires du duc d'ANGOULEME, fils naturel de Charles IX.
Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de notaire;
tout est héroïque, tout sera fils du hasard. A la noblesse près,
qui lui manque, c'est l'amour de Marguerite de Valois pour le jeune La Mole,
l'homme le plus distingué de son temps. Est-ce ma faute à moi
si les jeunes gens de la cour sont de si grands partisans du convenable, et
pâlissent à la seule idée de la moindre aventure un peu
singulière? Un petit voyage en Grèce ou en Afrique est pour eux
le comble de l'audace, et encore ne savent-ils marcher qu'en troupe. Dès
qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de la lance du Bédouin, mais
du ridicule, et cette peur les rend fous.
Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans
cet être privilégié, la moindre idée de chercher
de l'appui et du secours dans les autres! il méprise les autres, c'est
pour cela que je ne le méprise pas.
Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait
qu'une sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas;
il n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité
de la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement.
Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements,
que le lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de Croisenois
et à son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les
piqua.
- Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d'énergie, s'écria
son frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.
Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère
et le marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce
n'est au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de
rester court en présence de l'imprévu...
- Toujours, toujours, Messieurs, la peur du ridicule, monstre qui par malheur
est mort en 1816.
Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y
a deux partis.
Sa fille avait compris cette idée.
- Ainsi, Messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu bien peur
toute votre vie, et après on vous dira:
Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.
Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur;
il l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait
la plus belle des louanges.
Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie
leur fait peur. Je lui dirai le mot de mon frère; je veux voir la réponse
qu'il y fera. Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent.
Alors il ne peut me mentir.
- Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte
rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels
rôles joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit
d'avance: la résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques,
se laissant égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait
encore d'être de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait
la cervelle au jacobin qui viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût
l'espérance de se sauver. Il n'a pas peur d'être de mauvais goût,
lui.
Ce dernier mot la rendit pensive; il réveillait de pénibles souvenirs,
et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries
de MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces Messieurs
reprochaient unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.
- Mais, reprit-elle tout à coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume
et la fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux,
que c'est l'homme le plus distingué que nous ayons vu cet hiver. Qu'importent
ses défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur, et ils en sont choqués,
eux d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre,
et qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs
d'escadron, et n'ont pas eu besoin d'étude; c'est plus commode.
Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir
et de cette physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre
garçon, sous peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur,
rien de plus clair. Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès
que nous sommes quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent
un mot qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas
pour Julien? Je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien
que jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce
n'est qu'à moi qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute.
Il ne répond à leurs objections que juste autant qu'il faut pour
être poli. Il tourne au respect tout de suite. Avec moi, il discute des
heures entières, il n'est pas sûr de ses idées tant que
j'y trouve la moindre objection. Enfin tout cet hiver nous n'avons pas eu de
coups de fusil; il ne s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh
bien, mon père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune
de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise,
que les dévotes amies de ma mère.
Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les chevaux; il
passait sa vie dans son écurie, et souvent y déjeunait. Cette
grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait beaucoup
de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit cercle.
Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère
de Mme de La Mole, Julien n'étant point présent, M. de Caylus,
soutenu par Croisenois et par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que
Mathilde avait de Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier
moment où il vit Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue,
et en fut charmée.
Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie
qui n'a pas dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant
qu'il est interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce
avec des épaulettes?
Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières
attaques, elle couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand
le feu des plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:
- Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté, dit-elle
à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et
lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a des
moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier de housards
comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère n'est plus
un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur le duc futur, à cette
ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de cour
sur la noblesse de province. Mais que vous restera-t-il, si je veux vous pousser
à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien
un duc espagnol prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon,
et qui, par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?
Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées
d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà
tout ce qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.
Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient
si claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,
à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots.
- Etes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air sérieux.
Il faut que vous soyez bien mal pour répondre à des plaisanteries
par de la morale.
De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?
Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de
Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à
prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.
Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge,
dans une fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition
étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie;
mais je ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il
m'eût parlé de cet amour.
Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui dès cet
instant occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque
fois que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa
tout à fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement
sujette.
Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses bois au
clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur,
l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se compense.
On lui avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de naissance,
de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une autre. C'est la
source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.
Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de
cette idée. Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à
dix ans contre les flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées
en apparence.
Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya
plus. Tous les jours elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de
se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle.
Tant mieux! mille fois tant mieux!
Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment
de la vie, de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu
mes plus belles années; obligée pour tout plaisir à entendre
déraisonner les amies de ma mère, qui, à Coblentz en 1792,
n'étaient pas tout à fait, dit-on, aussi sévères
que leurs paroles d'aujourd'hui.
C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde que Julien
ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il trouvait
bien un redoublement de froideur dans les manières du comte Norbert,
et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de Luz et
de Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait quelquefois
à la suite d'une soirée où il avait brillé plus
qu'il ne convenait à sa position. Sans l'accueil particulier que lui
faisait Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait,
il eût évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens
à moustaches, lorsque les après-dînées ils y accompagnaient
Mlle de La Mole.
Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de La
Mole me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand
ses beaux yeux bleus fixés sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon,
j'y lis toujours un fond d'examen, de sang-froid et de méchanceté.
Est-il possible que ce soit là de l'amour? Quelle différence avec
les regards de Mme de Rênal!
Une après-dînée, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans
son cabinet, revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution
du groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très
haut. Elle tourmentait son frère. Julien entendit son nom prononcé
distinctement deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout
à coup, et l'on fit vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole
et son frère étaient trop animés pour trouver un autre
sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis
parurent à Julien d'un froid de glace. Il s'éloigna.
Chapitre XIII. Un complot
Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard, se transforment
en preuves de la dernière évidence aux yeux de l'homme à
imagination s'il a quelque feu dans le coeur.
SCHILLER.
Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur, qui parlaient de lui. A
son arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses
soupçons n'eurent plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils
entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus probable,
beaucoup plus naturel qu'une prétendue passion de Mlle de La Mole pour
un pauvre diable de secrétaire. D'abord ces gens-là ont-ils des
passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre petite supériorité
de paroles. Etre jaloux est encore un de leurs faibles. Tout s'explique dans
ce système. Mlle de La Mole veut me persuader qu'elle me distingue, tout
simplement pour me donner en spectacle à son prétendu.
Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée
trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine à
détruire. Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté
de Mathilde, ou plutôt sur ses façons de reine et sa toilette admirable.
En cela Julien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde
est, à ce qu'on assure, ce qui étonne le plus un paysan homme
d'esprit, quand il arrive aux premières classes de la société.
Ce n'était point le caractère de Mathilde qui faisait rêver
Julien les jours précédents. Il avait assez de sens pour comprendre
qu'il ne connaissait point ce caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait
n'être qu'une apparence.
Par exemple, pour tout le monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe
un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si,
dans le salon de l'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu
où il était, et se permettait l'allusion la plus éloignée
à une plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés
du trône ou de l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un sérieux
de glace. Son regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur
impassible d'un vieux portrait de famille.
Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre
un ou deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait
souvent quelques tomes de la belle édition si magnifiquement reliée.
En écartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence
de celui qu'il emportait, mais bientôt il s'aperçut qu'une autre
personne lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de séminaire,
il plaça quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait
pouvoir intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines
entières.
M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous
les faux Mémoires, chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés
un peu piquantes. Mais, pour que le venin ne se répandît pas dans
la maison, le secrétaire avait l'ordre de déposer ces livres dans
une petite bibliothèque placée dans la chambre même du marquis.
Il eut bientôt la certitude que pour peu que ces livres nouveaux fussent
hostiles aux intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient
pas à disparaître. Certes ce n'était pas Norbert qui lisait.
Julien, s'exagérant cette expérience, croyait à Mlle de
La Mole la duplicité de Machiavel. Cette scélératesse prétendue
était un charme à ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle
eût. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet
excès.
Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraîné
par son amour.
C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance
de la taille de Mlle de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette,
sur la blancheur de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura
de tous ses mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop profond
ou trop scélérat pour le caractère qu'il lui prêtait.
C'était l'idéal des Maslon, des Frilair et des Castanède
par lui admirés dans sa jeunesse. C'était en un mot pour lui l'idéal
de Paris.
Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la profondeur ou de la
scélératesse au caractère parisien?
Il est possible que ce trio se moque de moi, pensait Julien. On connaît
bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjà l'expression
sombre et froide que prirent ses regards en répondant à ceux de
Mathilde. Une ironie amère repoussa les assurances d'amitié que
Mlle de La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois.
Piqué par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille naturellement
froid, ennuyé, sensible à l'esprit, devint aussi passionné
qu'il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup
d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée
d'une sombre tristesse.
Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée
à Paris pour distinguer que ce n'était pas là la tristesse
sèche de l'ennui. Au lieu d'être avide, comme autrefois, de soirées,
de spectacles et de distractions de tous genres, elle les fuyait.
La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à
la mort, et cependant Julien, qui se faisait un devoir d'assister à la
sortie de l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent
qu'elle pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure
parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle répondait quelquefois
à ses amis par des plaisanteries outrageantes à force de piquante
énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de Croisenois.
Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour ne pas planter là
cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et pour lui, indigné
des outrages faits à la dignité masculine, il redoublait de froideur
envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses peu polies.
Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques
d'intérêt de Mathilde, elles étaient si évidentes
de certains jours, et Julien, dont les yeux commençaient à se
dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en était quelquefois embarrassé.
L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde finiraient
par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut partir et mettre
un terme à tout ceci. Le marquis venait de lui confier l'administration
d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il possédait
dans le bas Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de La Mole
y consentit avec peine. Excepté pour les matières de haute ambition,
Julien était devenu un autre lui-même.
Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien en préparant
son départ. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait à ces
messieurs soient réelles ou seulement destinées à m'inspirer
de la confiance, je m'en suis amusé.
S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La Mole est
inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du moins autant
que pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien réelle,
et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble
et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilà le
plus beau de mes triomphes; il m'égaiera dans ma chaise de poste, en
courant les plaines du Languedoc.
Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que
lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours
à un mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé
du salon. Elle se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de
ses plaisanteries mordantes Norbert, le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz
et quelques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel
de La Mole, qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une
façon étrange.
Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette respiration
pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je pour juger
de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus sublime et de plus
fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration pressée qui a été
sur le point de me toucher, elle l'aura étudiée chez Léontine
Fay qu'elle aime tant.
Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment.
Non! Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.
Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:
- Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix tellement
altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.
Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.
- Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que
vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain; trouvez un prétexte. Et
elle s'éloigna en courant.
Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus
joli pied, elle courait avec une grâce qui ravit Julien; mais devinerait-on
à quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut tout à
fait disparu? Il fut offensé du ton impératif avec lequel elle
avait dit ce mot il faut. Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement
piqué du mot il faut, maladroitement employé par son premier médecin,
et Louis XV pourtant n'était pas un parvenu.
Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était
tout simplement une déclaration d'amour.
Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant par
ses remarques littéraires à contenir la joie qui contractait ses
joues et le forçait à rire malgré lui.
Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop
forte pour être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration
d'amour d'une grande dame!
Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus
possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai
point dit que j'aimais. Il se mit à étudier la forme des caractères;
Mlle de La Mole avait une jolie petite écriture anglaise. Il avait besoin
d'une occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au délire.
"Votre départ m'oblige à parler... Il serait au-dessus de
mes forces de ne plus vous voir."
Une pensée vint frapper Julien comme une découverte, interrompre
l'examen qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je l'emporte
sur le marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses
sérieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme;
il trouve toujours à dire, juste au moment convenable, un mot spirituel
et fin.
Julien eut un instant délicieux; il errait à l'aventure dans le
jardin, fou de bonheur.
Plus tard, il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de
La Mole, qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement,
en lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie,
que le soin des procès normands l'obligeait à différer
son départ pour le Languedoc.
- Je suis bien aise que vous ne partiez pas, lui dit le marquis, quand ils eurent
fini de parler d'affaires, j'aime à vous voir. Julien sortit; ce mot
le gênait.
Et moi, je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce
mariage avec le marquis de Croisenois, qui fait le charme de son avenir: s'il
n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée
de partir pour le Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré
l'explication donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut
bien vite.
Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié
d'une famille de ce rang! Moi, que le duc de Chaulnes appelle un domestique!
Comment le marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente,
quand il apprend au château qu'il y aura le lendemain apparence de coup
d'Etat. Et moi, jeté au dernier rang par une Providence marâtre,
moi à qui elle a donné un coeur noble et pas mille francs de rente,
c'est-à-dire pas de pain, exactement parlant pas de pain; moi, refuser
un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif
dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse
si péniblement! Ma foi, pas si bête; chacun pour soi dans ce désert
d'égoïsme qu'on appelle la vie.
Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lui adressés
par Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.
Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute
de ce souvenir de vertu.
Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance
je lui donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait le geste
du coup de seconde. Avant ceci, j'étais un cuistre, abusant bassement
d'un peu de courage. Après cette lettre, je suis son égal.
Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos
mérites, au marquis et à moi, ont été pesés,
et le pauvre charpentier du Jura l'emporte.
Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée.
N'allez pas vous figurer, Mlle de La Mole, que j'oublie mon état. Je
vous ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier
que vous trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint
Louis à la croisade.
Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au jardin.
Sa chambre, où il s'était enfermé à clef, lui semblait
trop étroite pour y respirer.
Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné
à porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus
tôt, j'aurais porté l'uniforme comme eux! Alors un homme comme
moi était tué, ou général à trente-six ans.
Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa main, lui donnait la taille
et l'attitude d'un héros. Maintenant, il est vrai, avec cet habit noir,
à quarante ans, on a cent mille francs d'appointements et le cordon bleu,
comme M. l'évêque de Beauvais.
Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai
plus d'esprit qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il
sentit redoubler son ambition et son attachement à l'habit ecclésiastique.
Que de cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon
compatriote Granvelle, par exemple.
Peu à peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se
dit, comme son maître Tartufe, dont il savait le rôle par coeur:
Je puis croire ces mots un artifice honnête...
...
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.
Tartufe, acte IV, scène V.
Tartufe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre... Ma réponse
peut être montrée... à quoi nous trouvons ce remède,
ajouta-t-il en prononçant lentement, et avec l'accent de la férocité
qui se contient, nous la commençons par les phrases les plus vives de
la lettre de la sublime Mathilde.
Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et
m'arrachent l'original.
Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
feu sur les laquais.
Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a promis
cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure, c'est
ce qu'on demande. On me jette en prison fort légalement; je parais en
police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et équité
de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et Magallon.
Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais
quelque pitié de ces gens-là, s'écria-t-il en se levant
impétueusement! En ont-ils pour les gens du tiers état, quand
ils les tiennent? Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M.
de La Mole qui, malgré lui, le tourmentait jusque-là.
Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de machiavélisme;
l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas
mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre provocatrice, et je serai le second
tome du colonel Caron à Colmar.
Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt
dans un paquet bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui-là
est honnête homme, janséniste, et en cette qualité à
l'abri des séductions du budget. Oui, mais il ouvre les lettres... c'est
à Fouqué que j'enverrai celle-ci.
Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie
hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme malheureux
en guerre avec toute la société.
Aux armes! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du perron
de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin
de la rue, il lui fit peur. Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle
de La Mole.
Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même
à Fouqué; il le priait de lui conserver un dépôt
précieux. Mais, se dit-il en s'interrompant, le cabinet noir à
la poste ouvrira ma lettre et vous rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs.
Il alla acheter une énorme Bible chez un libraire protestant, cacha fort
adroitement la lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout,
et son paquet partit par la diligence, adressé à un des ouvriers
de Fouqué, dont personne à Paris ne savait le nom.
Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. A nous!
maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa chambre,
et jetant son habit:
"Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est Mlle de
La Mole qui, par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait
remettre une lettre trop séduisante à un pauvre charpentier du
Jura, sans doute pour se jouer de sa simplicité..." Et il transcrivait
les phrases les plus claires de la lettre qu'il venait de recevoir.
La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de M. le
chevalier de Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre
de bonheur et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable,
entra à l'Opéra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo.
Jamais la musique ne l'avait exalté à ce point. Il était
un dieu.
Chapitre XIV. Pensées d'une jeune fille
Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu!
vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même.
Mais il part, il s'éloigne.
Alfred DE MUSSET.
Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût
été le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt
il domina l'orgueil qui, depuis qu'elle se connaissait, régnait seul
dans son coeur. Cette âme haute et froide était emportée
pour la première fois par un sentiment passionné. Mais s'il dominait
l'orgueil, il était encore fidèle aux habitudes de l'orgueil.
Deux mois de combats et de sensations nouvelles renouvelèrent pour ainsi
dire tout son être moral.
Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes
courageuses, liées à un esprit supérieur, eut à
lutter longuement contre la dignité et tous les sentiments de devoirs
vulgaires. Un jour, elle entra chez sa mère, dès sept heures du
matin, la priant de lui permettre de se réfugier à Villequier.
La marquise ne daigna pas même lui répondre, et lui conseilla d'aller
se remettre au lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire et de la
déférence aux idées reçues.
La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées
par les Caylus, les de Luz, les Croisenois, avait assez peu d'empire sur son
âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre;
elle les eût consultés s'il eût été question
d'acheter une calèche ou une terre. Sa véritable terreur était
que Julien ne fût mécontent d'elle.
Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?
Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection
contre les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec
grâce tout ce qui s'écarte de la mode, ou la suit mal croyant la
suivre, plus ils se perdaient à ses yeux.
Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment braves?
se disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une cérémonie.
Tout en est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Etendu
sur le gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon généreux
pour l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va
au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.
On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier,
mais le danger solitaire, singulier, imprévu, vraiment laid?
Hélas! se disait Mathilde, c'était à la cour de Henri III
que l'on trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance!
Ah! si Julien avait servi à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais
plus de doute. En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient
pas des poupées. Le jour de la bataille était presque celui des
moindres perplexités.
Leur vie n'était pas emprisonnée comme une momie d'Egypte, sous
une enveloppe toujours commune à tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle,
il y avait plus de vrai courage à se retirer seul à onze heures
du soir, en sortant de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine
de Médicis, qu'aujourd'hui à courir à Alger. La vie d'un
homme était une suite de hasards. Maintenant la civilisation a chassé
le hasard, plus d'imprévu. S'il paraît dans les idées, il
n'est pas assez d'épigrammes pour lui; s'il paraît dans les événements,
aucune lâcheté n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que
nous fasse faire la peur, elle est excusée. Siècle dégénéré
et ennuyeux! Qu'aurait dit Boniface de La Mole, si, levant hors de la tombe
sa tête coupée, il eût vu, en 1793, dix-sept de ses descendants
se laisser prendre comme des moutons, pour être guillotinés deux
jours après? La mort était certaine, mais il eût été
de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un jacobin ou deux.
Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de Boniface
de La Mole, Julien eût été le chef d'escadron, et mon frère
le jeune prêtre aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux
et la raison à la bouche.
Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un
être un peu différent du patron commun. Elle avait trouvé
quelque bonheur en se permettant d'écrire à quelques jeunes gens
de la société. Cette hardiesse si inconvenante, si imprudente
chez une jeune fille, pouvait la déshonorer aux yeux de M. de Croisenois,
du duc de Chaulnes son grand-père, et de tout l'hôtel de Chaulnes,
qui, voyant se rompre le mariage projeté, aurait voulu savoir pourquoi.
En ce temps-là, les jours où elle avait écrit une de ses
lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres n'étaient que des
réponses.
Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première
(quel mot terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs
de la société.
Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur
éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé
prendre son parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter
pour amortir le coup de l'affreux mépris de salons?
Et encore parler était affreux, mais écrire! Il est des choses
qu'on n'écrit pas, s'écriait Napoléon apprenant la capitulation
de Baylen. Et c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme
lui faisant d'avance une leçon.
Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait d'autres
causes. Oubliant l'effet horrible sur la société, la tache ineffaçable
et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait
écrire à un être d'une bien autre nature que les Croisenois,
les de Luz, les Caylus.
La profondeur, l'inconnu du caractère de Julien eussent effrayé,
même en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire
son amant, peut-être son maître!
Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi?
Eh bien! je me dirai comme Médée: Au milieu de tant de périls,
il me reste MOI.
Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle.
Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!
Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les
idées d'orgueil féminin. Tout doit être singulier dans le
sort d'une fille comme moi, s'écria Mathilde impatientée. Alors
l'orgueil qu'on lui avait inspiré dès le berceau se battait contre
la vertu. Ce fut dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter.
(De tels caractères sont heureusement fort rares.)
Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle très
pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de pied qui
faisait la cour à la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette manoeuvre
peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit,
elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie. Mathilde
ne ferma pas l'oeil.
Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être
aperçu, mais il rentra avant huit heures.
A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut
sur la porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était
de son devoir de lui parler; rien n'était plus commode, du moins, mais
Mlle de La Mole ne voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé,
il ne savait que lui dire.
Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est clair que
ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour baroque
que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi. Je serais un
peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais entraîner à
avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce raisonnement
le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait jamais été.
Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance
sera comme une colline élevée, formant position militaire entre
elle et moi. C'est là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait
de rester à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose,
si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à partir? Je me
moquais d'eux, s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi
a quelque réalité, je centuplais cet intérêt.
La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jouissance
de vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait
oublié de songer sérieusement à la convenance du départ.
C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement
sensible à ses fautes. Il était fort contrarié de celle-ci,
et ne songeait presque plus à la victoire incroyable qui avait précédé
ce petit échec, lorsque, vers les neuf heures, Mlle de La Mole parut
sur le seuil de la porte de la bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit.
Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant
celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la froideur
et la vertu.
On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta
sa gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant
deux pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore
par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse,
son départ décidé pour le lendemain matin.
Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre, pensa-t-il,
et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle de La Mole.
Elle était au premier étage, à côté de l'appartement
de sa mère, mais il y avait un grand entresol.
Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous
l'allée de tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être
aperçu de la fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée
par les tilleuls, fort bien taillés, interceptait la vue. Mais quoi!
se dit Julien avec humeur, encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se
moquer de moi, me faire voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis.
La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle
de sa soeur, et si Julien sortait de la voûte formée par les branches
taillées des tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses
mouvements.
Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à
demi; elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant,
et rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit
sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.
Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal,
se dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes,
elle osait recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé
avec des yeux riants.
Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse; avait-il
honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence,
ajoutait sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin,
dans l'élégance de la tournure! En apercevant Mlle de La Mole
à trente pas de distance, un homme de goût devinerait le rang qu'elle
occupe dans la société. Voilà ce qu'on peut appeler un
mérite explicite.
Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée;
Mme de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier.
Il n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se
faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.
A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut
lancée de la porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit
encore. Quelle manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler
si commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres, c'est clair, et plusieurs!
Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases élégantes,
pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit lignes.
"J'ai besoin de vous parler: il faut que je vous parle, ce soir; au moment
où une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin.
Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits; placez-la
contre ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune: n'importe."
Chapitre XV. Est-ce un complot?
Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son exécution!
Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la vie. - Il
s'agit de bien plus: de l'honneur!
SCHILLER.
Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair, ajouta-t-il
après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler
dans la bibliothèque avec une liberté qui, grâce à
Dieu, est entière; le marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre
des comptes, n'y vient jamais. Quoi! M. de La Mole et le comte Norbert, les
seules personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée;
on peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel,
et la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait
pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!
C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. D'abord,
on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent prudentes; eh bien!
il leur faut une action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs
me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable! par le plus beau clair
de lune du monde, monter ainsi par une échelle à un premier étage
de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me voir,
même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien
monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était
résolu à partir et à ne pas même répondre.
Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par
hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était
de bonne foi! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche
parfait. Je n'ai point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités,
argent comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des
actions parlantes...
Il fut un quart d'heure à réfléchir. A quoi bon le nier?
dit-il enfin; je serai un lâche à ses yeux. Je perds non seulement
la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils
disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera duc lui-même.
Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me manquent: esprit
d'à-propos, naissance, fortune...
Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de maîtresses!
... Mais il n'est qu'un honneur!
dit le vieux don Diègue, et ici, clairement et nettement, je recule devant
le premier péril qui m'est offert; car ce duel avec M. de Beauvoisis
se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout différent.
Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le moindre
danger; je puis être déshonoré.
Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté
et un accent gascons. Il y va de l'honur. Jamais un pauvre diable, jeté
aussi bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion; j'aurai des
bonnes fortunes, mais subalternes...
Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités,
s'arrêtant tout court de temps à autre. On avait déposé
dans sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal Richelieu, qui malgré
lui attirait ses regards. Ce buste avait l'air de le regarder d'une façon
sévère, et comme lui reprochant le manque de cette audace qui
doit être si naturelle au caractère français. De ton temps,
grand homme, aurais-je hésité?
Au pire, se dit enfin Julien; supposons que tout ceci soit un piège,
il est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je
ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était
bon en 1574, du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui
n'oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole
est si enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte,
et avec quel plaisir!
Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées
dont je suis l'objet, je le sais, je les ai entendus...
D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les
ai sur moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire
à deux, trois, quatre hommes, que sais-je? Mais ces hommes, où
les prendront-ils? où trouver des subalternes discrets à Paris?
La justice leur fait peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois, les de Luz
eux-mêmes. Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux,
sera ce qui les aura séduits. Gare le sort d'Abailard, M. le secrétaire!
Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai à
la figure, comme les soldats de César à Pharsale ... Quant aux
lettres, je puis les mettre en lieu sûr.
Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du
beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux
à la poste.
Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il avec surprise
et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en face
son action de la nuit prochaine.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute
la vie cette action sera un grand sujet de doute, et, pour moi, un tel doute
est le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour
l'amant d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime
bien clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.
Quoi! j'aurai été en rivalité avec un homme portant un
des plus beaux noms de France, et je me serai moi-même, de gaieté
de coeur, déclaré son inférieur! Au fond, il y a de la
lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide tout, s'écria
Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!
Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si c'est
une mystification, parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de rendre
la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.
Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre;
ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!
C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon
maître d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que
l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre:
il tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante,
il la renouvela.
Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,
Julien écrivit à Fouqué: "Mon ami, n'ouvre la lettre
ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu entends dire que quelque chose d'étrange
m'est arrivé. Alors, efface les noms propres du manuscrit que je t'envoie,
et fais-en huit copies que tu enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux,
Lyon, Bruxelles, etc.; dix jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie
le premier exemplaire à M. le marquis de La Mole; et quinze jours après,
jette les autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières."
Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué
ne devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu compromettant
que possible pour Mlle de La Mole, mais enfin il peignait fort exactement sa
position.
Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna;
elle fit battre son coeur. Son imagination, préoccupée du récit
qu'il venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il
s'était vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une
cave avec un bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait
à vue, et si l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût
une fin tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui
ne laissent point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie,
et on le transportait mort dans sa chambre.
Emu de son propre conte comme un auteur dramatique, Julien avait réellement
peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait tous ces domestiques
en grande livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux
qu'on a choisis pour l'expédition de cette nuit? se disait-il. Dans cette
famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont si présents, si souvent
rappelés, que, se croyant outragés, ils auront plus de décision
que les autres personnages de leur rang. Il regarda Mlle de La Mole pour lire
dans ses yeux les projets de sa famille; elle était pâle, et avait
tout à fait une physionomie du moyen âge. Jamais il ne lui avait
trouvé l'air si grand, elle était vraiment belle et imposante.
Il en devint presque amoureux. Pallida morte futura, se dit-il (Sa pâleur
annonce ses grands desseins).
En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans
le jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment,
délivré son coeur d'un grand poids.
Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il était résolu
à agir, il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu
qu'au moment d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe
ce que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnaître la situation et
le poids de l'échelle.
C'est un instrument, se dit-il riant, dont il est dans mon destin de me servir!
ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il
avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la
personne pour laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le
danger!
J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il
n'y avait point de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu
ma mort inexplicable. Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire
dans les salons de l'hôtel de Chaulnes, de l'hôte de Caylus, de
l'hôtel de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.
Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais cette
idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier?
En supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une
infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de
l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'y accable,
j'imprime un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes!
Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!
Cette soirée fut affreuse.
Chapitre XVI. Une heure du matin
Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années
avec un goût parfait. Mais les arbres avaient plus d'un siècle.
On y trouvait quelque chose de champêtre.
MASSINGER.
Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze
heures sonnèrent. Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa
chambre, comme s'il se fût enfermé chez lui. Il alla observer à
pas de loup ce qui se passait dans toute la maison, surtout au quatrième
étage habité par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire.
Une des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques
prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent
pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus sérieux.
Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est de se
cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus les murs
du jardin les gens chargés de me surprendre.
Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver
moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de me faire
surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.
Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon honneur,
pensa-t-il; si tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une excuse à
mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songé.
Le temps était d'une sérénité désespérante.
Vers les onze heures la lune se leva, à minuit et demi elle éclairait
en plein la façade de l'hôtel donnant sur le jardin.
Elle est folle, se disait Julien; comme une heure sonna, il y avait encore de
la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien n'avait
eu autant de peur, il ne voyait que les dangers de l'entreprise, et n'avait
aucun enthousiasme.
Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes pour laisser
le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle
contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à
la main, étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait
de la fenêtre, elle s'ouvrit sans bruit:
- Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion;
je suis vos mouvements depuis une heure.
Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire,
il n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait oser,
il essaya d'embrasser Mathilde.
- Fi donc! lui dit-elle en le repoussant.
Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup
d'oeil autour de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle
formait dans la chambre de Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort
bien y avoir là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.
- Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,
enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait étrangement;
tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels à une
fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.
- J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins
content d'avoir quelque chose à dire.
- Il faut retirer l'échelle, dit Mathilde.
- Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de l'entresol.
- Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de prendre
le ton de la conversation ordinaire; vous pourriez, ce me semble, abaisser l'échelle
au moyen d'une corde qu'on attacherait au premier échelon. J'ai toujours
une provision de cordes chez moi.
Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle
aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions m'indiquent
assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le croyais sottement;
mais que tout simplement je lui succède. Au fait, que m'importe! est-ce
que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens, qu'il sera très fâché
d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce successeur soit
moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au café Tortoni, en
affectant de ne pas me reconnaître! avec quel air méchant il me
salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!
Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle,
il la descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour
faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour me
tuer, pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde;
mais un silence profond continuait à régner partout.
L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la
plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.
- Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes
tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand
sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance
difficile à expliquer.
- Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en affectant le
langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison était
née à Saint-Domingue.)
- Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.
Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.
Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui serra
le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement en
tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent
immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit
ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.
Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien
s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait
bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un
ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.
Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité
la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.
- Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.
Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux écoutes,
et d'éviter la bataille! pensa Julien.
- La première est cachée dans une grosse Bible protestante que
la diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.
Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon
à être entendu des personnes qui pouvaient être cachées
dans deux grandes armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.
- Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que
la première.
- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.
A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua tous
ses soupçons.
- Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde
avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.
Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête
ou du moins ses soupçons s'évanouirent; il osa serrer dans ses
bras cette fille si belle, et qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé
qu'à demi.
Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon
auprès d'Amanda Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases
de La Nouvelle Héloïse.
- Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter les
phrases; j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons
et ta résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.
Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment
plus attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond
des choses qu'elle disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de
la tendresse, ne faisait aucun plaisir à Julien, il s'étonnait
de l'absence du bonheur; enfin pour le sentir il eut recours à sa raison.
Il se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait
jamais de louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à
un bonheur d'amour-propre.
Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il
avait trouvée quelquefois auprès de Mme de Rênal. Il n'y
avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C'était
le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout ambitieux. Il
parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des précautions
qu'il avait inventées. En parlant il songeait aux moyens de profiter
de sa victoire.
Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée
de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation.
On parla des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit
et de la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On
avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était
certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans
adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer, dans la bibliothèque, pour
convenir de tout?
- Je puis paraître sans exciter de soupçons dans toutes les parties
de l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme
de La Mole. Il fallait absolument la traverser pour arrive à celle de
sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle,
c'était avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible
danger.
En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air
de triomphe. Il est donc mon maître! se dit-elle. Déjà elle
était en proie au remords. Sa raison avait horreur de l'insigne folie
qu'elle venait de commettre. Si elle l'eût pu, elle eût anéanti
elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait taire
les remords, des sentiments de timidité et de pudeur souffrante la rendaient
fort malheureuse. Elle n'avait nullement prévu l'état affreux
où elle se trouvait.
Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin, cela est dans
les convenances, on parle à son amant. Et alors, pour accomplir un devoir,
et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont elle
se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses résolutions
qu'elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.
Elle avait décidé que s'il osait arriver chez elle avec le secours
de l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle
serait toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus
poli des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était
glacé. C'était à faire prendre l'amour en haine. Quelle
leçon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il la peine de perdre
son avenir pour un tel moment?
Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à
un observateur superficiel l'effet de la haine la plus décidée,
tant les sentiments qu'une femme se doit à elle-même avaient de
peine à céder même à une volonté aussi ferme,
Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour
passionné était encore plutôt un modèle qu'on imitait
qu'une réalité.
Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son
amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure
achevée, il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de
caractère. Mais elle eût voulu racheter au prix d'une éternité
de malheur la nécessité cruelle où elle se trouvait.
Malgré la violence affreuse qu'elle se faisait, elle fut parfaitement
maîtresse de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla singulière
plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu!
avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières!
Ces belles façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter,
même l'amour, se disait-il dans son injustice extrême.
Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires
d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans
l'appartement voisin, qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit
sa mère à la messe, les femmes quittèrent bientôt
l'appartement, et Julien s'échappa facilement avant qu'elles ne revinssent
terminer leurs travaux.
Il monta à cheval et chercha les endroits les plus solitaires d'une des
forêts voisines de Paris. Il était bien plus étonné
qu'heureux. Le bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme,
était comme celui d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de
quelque action étonnante, vient d'être nommé colonel d'emblée
par le général en chef; il se sentait porté à une
immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la veille, était
à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à
peu le bonheur de Julien augmente à mesure qu'il s'éloignait.
S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange
que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,
avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous
les événements de cette nuit, que le malheur et la honte qu'elle
avait trouvés au lieu de cette entière félicité
dont parlent les romans.
Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.
Chapitre XVII. Une vieille épée
I now mean to be serious; - it is time,
Since laughter now-a-days is deem'd too serious
A jest at vice by virtue's called a crime.
Don Juan, C. XIII.
Elle ne parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant au salon, mais
ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais, pensa-t-il,
je ne connais pas leurs usages, elle me donnera quelque bonne raison pour tout
ceci. Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il
étudiait l'expression des traits de Mathilde; il ne put pas se dissimuler
qu'elle avait l'air sec et méchant. Evidemment ce n'était pas
la même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait
des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais.
Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part; elle ne le regardait
pas, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dévoré
par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments
de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par
hasard, se dit-il, un retour à la vertu? Mais ce mot était bien
bourgeois pour l'altière Mathilde.
Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à
la religion, pensait Julien, elle l'aime comme très utile aux intérêts
de sa caste.
Mais par simple délicatesse ne peut-elle pas se reprocher vivement la
faute qu'elle a commise? Julien croyait être son premier amant.
Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de
naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais
je ne l'ai vue plus altière. Me mépriserait-elle? Il serait digne
d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, à cause seulement
de la bassesse de ma naissance.
Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans
les livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère
d'une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa propre existence
du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde
était furieuse contre lui.
Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui;
ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus
grand avantage.
Je me suis donné un maître! se disait Mlle de La Mole en proie
au plus noir chagrin. Il est rempli d'honneur, à la bonne heure; mais
si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant connaître
la nature de nos relations. Jamais Mathilde n'avait eu d'amant, et dans cette
circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes
les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les
plus amères.
Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut
me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée
suffisait pour porter Mlle de La Mole à l'outrager. Le courage était
la première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui
donner quelque agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant
que l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.
Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas
le regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment
malgré elle, dans la salle de billard.
- Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants
sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque
en opposition à ma volonté bien évidemment déclarée,
vous prétendez me parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais
tant osé?
Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux amants, sans s'en douter
ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la haine
la plus vive. Comme ni l'un ni l'autre n'avait le caractère endurant,
que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt
à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.
- Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j'ajouterais même
que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait
souffrir de ce changement trop marqué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir; il était
bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait
pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire
d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se
vit à jamais brouillé avec elle.
Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances
de cette nuit qui dans la réalité l'avait laissé si froid.
Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éternelle,
Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il aimait
Mlle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments étaient
bouleversés.
Deux jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il
l'aurait presque embrassé en fondant en larmes.
L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à
partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.
Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste,
on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place le lendemain
dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel
de La Mole, annoncer son départ au marquis.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre
dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?
En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel
il lui fut impossible de se méprendre.
Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien
eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:
Ainsi, vous ne m'aimez plus?
- J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde en
pleurant de rage contre elle-même.
- Au premier venu! s'écria Julien, et il s'élança sur une
vieille épée du moyen âge, qui était conservée
dans la bibliothèque comme une curiosité.
Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé
la parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par
les larmes de honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été
le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine,
de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança
fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.
L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement
à Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement
pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater
de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame: il dut à
cette idée le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la
vieille épée curieusement et comme s'il y eût cherché
quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus
grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui
la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute; Mlle de La Mole
le regardait étonnée. J'ai donc été sur le point
d'être tuée par mon amant! se disait-elle.
Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siècle
de Charles IX et de Henri III.
Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer l'épée,
elle le regardait avec des yeux où il n'y avait plus de haine. Il faut
convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement
jamais femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne
(ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).
Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde; c'est bien
pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une
rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme.
Elle s'enfuit.
Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet
être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y
a pas huit jours ... Et ce instants ne reviendront jamais! Et c'est par ma faute!
Et, au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour moi,
je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec
un caractère bien plat et bien malheureux.
Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.
- Pour où? dit M. de La Mole.
- Pour le Languedoc.
- Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à
de plus hautes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même,
en termes militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez
de n'être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin
de vous d'un moment à l'autre.
Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné;
il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre.
Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité
de son sort.
Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien
de jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! Que vais-je devenir?
Et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait
pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait de m'affilier
à quelque conspiration.
Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!
Qui pourra me guider, que vais-je devenir?
Chapitre XVIII. Moments cruels
Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son
oeil si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sentit pour un autre!
SCHILLER.
Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été
sur le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: il
est digne d'être mon maître, puisqu'il a été sur le
point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jeunes gens de
la société pour arriver à un tel mouvement de passion?
Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté
sur la chaise, pour replacer l'épée précisément
dans la position pittoresque que le tapissier décorateur lui a donné!
Après tout, je n'ai pas été si folle de l'aimer.
Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête
de renouer, elle l'eût saisi avec plaisir. Julien, enfermé à
double tour dans sa chambre, était en proie au plus violent désespoir.
Dans ses idées folles, il pensait à se jeter à ses pieds.
Si, au lieu de se tenir caché dans un lieu écarté, il eût
erré au jardin et dans l'hôtel, de manière à se tenir
à la portée des occasions, il eût peut-être en un
seul instant changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le mouvement
sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si joli
aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien, dura toute
la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts instants
pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.
Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré
à ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu
arriver par son échelle avec tous ses pistolets, dans la poche de côté
de son habit, jusqu'à huit heures du matin. C'est un quart d'heure après,
en entendant la messe à Sainte-Valère, que j'ai commencé
à penser qu'il allait se croire mon maître, et qu'il pourrait bien
essayer de me faire obéir au nom de la terreur.
Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et
l'engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette
épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans trop s'en douter à
l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à
se promener à ses côtés, c'était avec curiosité
qu'elle regardait ces mains qui le matin avaient saisi l'épée
pour la tuer.
Après une telle action, après tout ce qui s'était passé,
il ne pouvait plus être question de leur ancienne conversation.
Peu à peu Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime
de l'état de son coeur. Elle trouvait une singulière volupté
dans ce genre de conversation; elle en vint à lui raconter les mouvements
d'enthousiasme passagers qu'elle avait éprouvés pour M. de Croisenois,
pour M. de Caylus...
- Quoi! Pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère
jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde
en jugea ainsi, et n'en fut point offensée.
Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments
d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus
intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous
les yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des découvertes
dans son propre coeur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel,
mais se voir avouer en détail l'amour qu'il inspire par la femme qu'on
adore est sans doute le comble des douleurs.
O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui
avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux
Croisenois! Avec quel malheur intime et senti il s'exagérait leurs plus
petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!
Mathilde lui semblait adorable, toute parole est faible pour exprimer l'excès
de son admiration. En se promenant à côté d'elle, il regardait
à la dérobée ses mains, ses bras, son port de reine. Il
était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour
et de malheur, et en criant: Pitié!
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois
m'a aimé, c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt!
Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole; l'accent
de la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle
disait. Pour que rien absolument ne manquât à son malheur, il y
eut des moments où à force de s'occuper des sentiments qu'elle
avait éprouvés une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint à
parler de lui comme si elle l'aimait actuellement. Certainement il y avait de
l'amour dans son accent, Julien le voyait nettement.
L'intérieur de sa poitrine eût été inondé
de plomb fondu qu'il eût moins souffert. Comment, arrivé à
cet excès de malheur, le pauvre garçon eût-il pu deviner
que c'était parce qu'elle parlait à lui, que Mlle de La Mole trouvait
tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour qu'elle
avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz?
Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écoutait les confidences
détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres dans
cette même allée de tilleuls où si peu de jours auparavant
il attendait qu'une heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre.
Un être humain ne peut soutenir le malheur à un plus haut degré.
Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt
semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
et le sujet de conversation auquel ils semblaient tous deux revenir avec une
sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments
qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres
qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle
lui récitait des phrases entières. Les derniers jours elle semblait
contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient
une vive jouissance pour elle.
On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas
même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche
et qu'il eût dit avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par
lui si adorée et qui lui faisait des confidences si étranges:
Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est pourtant moi
que vous aimez... peut-être eût-elle été heureuse
d'être devinée; du moins le succès eût-il dépendu
entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé
cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas il
sortait bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir
monotone aux yeux de Mathilde.
- Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour Julien éperdu
d'amour et de malheur. Cette sottise était à peu près la
plus grande qu'il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole
trouvait à lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait
à s'étonner qu'après ce qui s'était passé
il ne s'offensât pas de ses récits, elle allait jusqu'à
s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot propos, que peut-être
il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint son amour,
se disait-elle. Il n'est pas homme à se voir impunément préférer
des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenois, qu'il avoue lui être
tellement supérieurs. Non, je ne le verrai plus à mes pieds!
Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur,
Julien lui faisait souvent un éloge sincère des brillantes qualités
de ces messieurs; il allait jusqu'à les exagérer. Cette nuance
n'avait point échappé à Mlle de La Mole, elle en était
étonnée, mais n'en devinait point la cause. L'âme frénétique
de Julien, en louant un rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son
bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant: Mathilde,
sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment de ces propos maladroits; elle le quitta,
et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée
au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce
mépris occupait tout son coeur; il n'était plus question du mouvement
qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter
Julien comme l'ami le plus intime; sa vue lui était désagréable.
La sensation de Mathilde alla jusqu'au dégoût; rien ne saurait
exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant
sous ses yeux.
Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé
depuis huit jours dans le coeur de Mathilde, mais il discerna le mépris.
Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible,
et jamais ne la regarda.
Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque sorte de
sa présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait encore. Le
courage d'un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait
sa vie à une petite fenêtre dans les combles de l'hôtel;
la persienne en était fermée avec soin, et de là du moins
il pouvait apercevoir Mlle de La Mole quand elle paraissait au jardin.
Que devenait-il quand après dîner il la voyait se promener avec
M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque
velléité d'amour autrefois éprouvée?
Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur; il
était sur le point de jeter des cris; cette âme si ferme était
enfin bouleversée de fond en comble.
Toute pensée étrangère à Mlle de La Mole lui était
devenue odieuse; il était incapable d'écrire les lettres les plus
simples.
- Vous êtes fou, lui dit le marquis.
Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint à
se faire croire. Heureusement pour lui, le marquis le plaisanta à dîner
sur son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long.
Il y avait déjà plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes
gens si brillants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si
pâle et si sombre, autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir
de la tirer de sa rêverie.
Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle
préfère, parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans
un salon; mais un des caractères du génie est de ne pas traîner
sa pensée dans l'ornière tracée par le vulgaire.
Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la fortune que
j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne passerai point inaperçue
dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse une révolution comme mes
cousines, qui de peur du peuple n'osent pas gronder un postillon qui les mène
mal, je serai sûre de jouer un rôle et un grand rôle, car
l'homme que j'ai choisi a du caractère et une ambition sans bornes. Que
lui manque-t-il? des amis, de l'argent? Je lui en donne. Mais sa pensée
traitait un peu Julien en être inférieur, dont on se fait aimer
quand on veut.