par Stendhal
Livre second
Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge.
SAINTE-BEUVE.
Chapitre premier : Les Plaisirs de la campagne
O rus quando ego te adspiciam!
VIRGILE.
Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le maître
d'une auberge où il s'arrêta pour déjeuner.
- Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait deux
places libres.
- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du côté
de Genève à celui qui montait en voiture en même temps que
Julien.
- Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz, dans une délicieuse
vallée près du Rhône.
- Joliment établi. Je fuis.
- Comment! tu fuis? toi, Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis quelque
crime? dit Falcoz en riant.
- Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mène en
province. J'aime la fraîcheur des bois et la tranquillité champêtre,
comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être romanesque. Je ne
voulais de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.
- Mais de quel parti es-tu?
- D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la musique,
la peinture; un bon livre est un événement pour moi; je vais avoir
quarante-quatre ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt, trente
ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les ministres seront
un peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que ceux d'aujourd'hui.
L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre avenir. Toujours il se
trouvera un roi qui voudra augmenter sa prérogative; toujours l'ambition
de devenir député, la gloire et les centaines de mille francs
gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les gens riches de la
province: ils appelleront cela être libéral et aimer le peuple.
Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la chambre galopera les ultras.
Sur le vaisseau de l'Etat, tout le monde voudra s'occuper de la manoeuvre, car
elle est bien payée. N'y aura-t-il donc jamais une pauvre petite place
pour le simple passager?
- Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton caractère
tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent de
ta province?
- Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans et cinq
cent mille francs, j'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et probablement cinquante
mille francs de moins, que je vais perdre sur la vente de mon château
de Monfleury près du Rhône, position superbe.
A Paris, j'étais las de cette comédie perpétuelle, à
laquelle oblige ce que vous appelez la civilisation du XIXe siècle. J'avais
soif de bonhomie et de simplicité. J'achète une terre dans les
montagnes près du Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel.
Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour pendant
six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur
dis-je, pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous
le voyez, je ne suis abonné à aucun journal. Moins le facteur
de la poste m'apporte de lettres, plus je suis content.
Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à
mille demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux
ou trois cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations
pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc., je refuse: alors on
me fait cent insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je
ne puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes
sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries et me rappelle
désagréablement les hommes et leur méchanceté. Aux
processions des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît (c'est
probablement une mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs,
parce que, dit le vicaire, ils appartiennent à un impie. La vache d'une
vieille paysanne dévote meurt, elle dit que c'est à cause du voisinage
d'un étang qui appartient à moi impie, philosophe venant de Paris,
et huit jours après je trouve tous mes poissons le ventre en l'air empoisonnés
avec de la chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge
de paix, honnête homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours
tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonné
par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non soutenu par
le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont tombés
dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an, jusqu'au charron
qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes charrues.
Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procès,
je me fais libéral; mais, comme tu dis, ces diables d'élections
arrivent, on me demande ma voix...
- Pour un inconnu?
- Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse, imprudence
affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur
les bras, ma position devient intolérable. Je crois que s'il fût
venu dans la tête au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma
servante, il y aurait eu vingt témoins des deux partis, qui auraient
juré avoir vu commettre le crime.
- Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins,
sans même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...
- Enfin elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante
mille francs s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie
et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et la paix champêtre
au seul lieu où elles existent en France, dans un quatrième étage,
donnant sur les Champs-Elysées. Et encore j'en suis à délibérer
si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le quartier du Roule,
par rendre le pain bénit à la paroisse.
- Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec
des yeux brillants de courroux et de regret.
- A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton Bonaparte?
tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.
Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que le bonapartiste
Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal par lui répudié
en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de ce
chef de bureau à la préfecture de... qui savait se faire adjuger
à bon compte les maisons des communes.
- Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait Saint-Giraud. Un
honnête homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante ans et cinq cent
mille francs, ne peut pas s'établir en province et y trouver la paix;
ses prêtres et ses nobles l'en chassent.
- Ah! ne dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a
été si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans
qu'il a régné. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on
faisait.
- Ton empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre ans,
n'a été grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli
les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans,
sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une nouvelle
édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était corrigée,
elle eût pu passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les
prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la main
de fer qu'il faut pour la débiter au public.
- Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur!
- Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colère. Les prêtres,
que Napoléon a rappelés par son concordat, au lieu de les traiter
comme l'Etat traite les médecins, les avocats, les astronomes, de ne
voir en eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par laquelle
ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes
insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des comtes? Non,
la mode en était passée. Après les prêtres, ce sont
les petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont
forcé à me faire libéral.
La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un demi-siècle.
Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible
de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rênal.
- Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz; il s'est
fait marteau pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais
je le vois débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là?
Voilà le véritable. Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il
se verra destitué un de ces quatre matins, et le Valenod mis à
sa place?
- Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud.
Vous connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que
le ciel confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne
des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des
Valenod et des Maslon.
Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, et le distrayait
de ses rêveries voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain.
Les châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter
avec le souvenir encore présent des vingt-quatre heures qu'il venait
de passer à Verrières. Il se jurait de ne jamais abandonner les
enfants de son amie, et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences
des prêtres nous donnent la république et les persécutions
contre les nobles.
Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières,
si, au moment où il appuyait son échelle contre la croisée
de la chambre à coucher de Mme de Rênal, il avait trouvé
cette chambre occupée par un étranger, ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, quand son
amie voulait sincèrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis
auprès d'elle dans l'obscurité! Une âme comme celle de Julien
est suivie par de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue
se confondait déjà avec les premières époques de
leurs amours, quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la
voiture s'arrêta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue J.-J.
Rousseau. - Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet
qui s'approcha.
- A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?
- Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce me semble,
les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend
toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les transports
de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains
murs blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux?
- Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait
rien entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait
des idées étranges sur ce lieu de perdition.
Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était
touché que des monuments laissés par son héros.
Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici règnent
les protecteurs de l'abbé de Frilair.
Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le projet
de tout voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet
abbé lui expliqua, d'un ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez
M. de La Mole.
Si au bout de quelques mois vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au séminaire,
mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des plus grands
seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme qui est
en deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que, trois fois
la semaine, vous suivez vos études en théologie dans un séminaire
où je vous ferai présenter. Chaque jour à midi vous vous
établirez dans la bibliothèque du marquis, qui compte vous employer
à faire des lettres pour des procès et d'autres affaires. Le marquis
écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre qu'il reçoit, le
genre de réponse qu'il faut y faire. J'ai prétendu qu'au bout
de trois mois, vous seriez en état de faire ces réponses, de façon
que, sur douze que vous présenterez à la signature du marquis,
il puisse en signer huit ou neuf. Le soir, à huit heures, vous mettrez
son bureau en ordre, et à dix vous serez libre.
Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque
homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout grossièrement
vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par le marquis...
- Ah! monsieur! s'écria Julien rougissant.
- Il est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer, que, pauvre comme
vous l'êtes, et après une année de séminaire, il
vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été
bien aveugle!
Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme
se parlant à soi-même. Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en
regardant Julien, c'est que le marquis vous connaît... Je ne sais comment.
Il vous donne pour commencer cent louis d'appointements. C'est un homme qui
n'agit que par caprice, c'est là son défaut; il luttera d'enfantillages
avec vous. S'il est content, vos appointements pourront s'élever par
la suite jusqu'à huit mille francs.
Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne vous donne
pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre
place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais
de ce que j'ignore.
Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la famille
de M. de la Mole. Il a deux enfants, une fille, et un fils de dix-neuf ans,
élégant par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais
à midi ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure;
il a fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère, je ne sais pourquoi,
que vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez
un grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à
son fils quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune homme;
et, avant de céder à ses avances parfaitement polies, mais un
peu gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter
plus d'une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser
d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul à
lui était de la cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée
en place de Grève, le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous,
vous êtes le fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux
gages de son père. Pesez bien ces différences, et étudiez
l'histoire de cette famille dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent
chez eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries
de M. le comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair
de France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.
- Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même
répondre à un homme qui me méprise.
- Vous n'avez pas d'idée de ce mépris-là; il ne se montrera
que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot,
vous pourriez vous y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez
vous y laisser prendre.
- Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je
pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule n° 103?
- Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison
vous calomnieront, mais je paraîtrai, moi. Adsum qui feci. Je dirai que
c'est de moi que vient cette résolution.
Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il
remarquait chez M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière
réponse.
Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer Julien,
et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait aussi directement
du sort d'un autre.
- Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et
comme accomplissant un devoir pénible, vous verrez Mme la marquise de
La Mole. C'est une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement
polie, et encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes,
si connu par ses préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une
sorte d'abrégé, en haut relief, de ce qui fait au fond le caractère
des femmes de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres
qui soient allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
ne vient que longtemps après: cela vous étonne? Nous ne sommes
plus en province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos princes
avec un ton de légèreté singulier. Pour Mme de La Mole,
elle baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et surtout
une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle que Philippe
II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été ROIS, ce qui
leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et surtout aux respects
d'êtres sans naissance, tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard,
nous sommes prêtres, car elle vous prendra pour tel; à ce titre,
elle nous considère comme des valets de chambre nécessaires à
son salut.
- Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à
Paris.
- A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme de
notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi d'indéfinissable,
du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si vous ne faites
pas fortune, vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen terme
pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir
en vous adressant la parole; dans un pays social comme celui-ci, vous êtes
voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.
Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du marquis
de La Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il
fait pour vous et, si vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui
et sa famille une éternelle reconnaissance. Que de pauvres abbés,
plus savants que vous, ont vécu des années à Paris, avec
les quinze sous de leur messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!...
Rappelez-vous ce que je vous contais, l'hiver dernier, des premières
années de ce mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il,
par hasard, plus de talent que lui?
Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans
mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais
être destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous
quelle était ma fortune? J'avais cinq cent vingt francs de capital, ni
plus ni moins; pas un ami, à peine deux ou trois connaissances. M. de
La Mole, que je n'avais jamais vu, m'a tiré de ce mauvais pas; il n'a
eu qu'un mot à dire, et l'on m'a donné une cure dont tous les
paroissiens sont des gens aisés, au-dessus des vices grossiers, et le
revenu me fait honte, tant il est peu proportionné à mon travail.
Je ne vous ai parlé aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans
cette tête.
Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible; il est possible que vous
et moi nous cessions de nous parler.
Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils,
vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous conseille
de finir vos études dans quelque séminaire à trente lieues
de Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation
et moins d'injustices; et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que je l'avoue,
le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits tyrans.
Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la
maison du marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire,
et je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous
dois cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de Julien,
pour l'offre singulière que vous m'avez faite à Besançon.
Si au lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvé.
L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte, Julien se
sentit les larmes aux yeux; il mourait d'envie de se jeter dans les bras de
son ami; il ne put s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle
qu'il put affecter:
- J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était
un de mes grands malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé
un père en vous, monsieur.
- C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant
fort à propos un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais
dire le hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.
Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte
immense: c'était l'HOTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne pussent
en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de la porte.
Cette affectation déplut à Julien. Ils ont tant de peur des jacobins!
Ils voient un Robespierre et sa charrette derrière chaque haie; ils en
sont souvent à mourir de rire, et ils affichent ainsi leur maison pour
que la canaille la reconnaisse en cas d'émeute, et la pille. Il communiqua
sa pensée à l'abbé Pirard.
- Ah! pauvre enfant, vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable
idée vous est venue là!
- Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.
La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l'avaient
frappé d'admiration. Il faisait un beau soleil.
- Quelle architecture magnifique! dit-il à son ami.
Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg
Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode
et le beau n'ont été si loin l'un de l'autre.
Chapitre II. Entrée dans le monde
Souvenir ridicule et touchant: le premier salon où à dix-huit
ans l'on a paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour m'intimider.
Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées
les plus fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un
ennemi parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu
des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était beau!
KANT.
Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour.
- Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard; il vous vient des idées
horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le nil mirari
d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant
établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous
un égal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie,
des bons conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer de vous
faire tomber dans quelque grosse balourdise.
- Je les en défie, dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit
toute sa méfiance.
Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant
d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur,
aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont, que vous
refuseriez de les habiter; c'est la patrie du bâillement et du raisonnement
triste. Ils redoublèrent l'enchantement de Julien. Comment peut-on être
malheureux, pensait-il, quand on habite un séjour aussi splendide!
Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces
de ce superbe appartement: à peine s'il y faisait jour; là se
trouva un petit homme maigre, à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé
se retourna vers Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien
eut beaucoup de peine à le reconnaître, tant il lui trouva l'air
poli. Ce n'était plus le grand seigneur, à mine si altière,
de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla à Julien que sa perruque avait
beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette sensation, il ne fut point du tout
intimidé. Le descendant de l'ami de Henri III lui parut d'abord avoir
une tournure assez mesquine. Il était fort maigre et s'agitait beaucoup.
Mais il remarqua bientôt que le marquis avait une politesse encore plus
agréable à l'interlocuteur que celle de l'évêque
de Besançon lui-même. L'audience ne dura pas trois minutes. En
sortant, l'abbé dit à Julien:
- Vous avez regardé le marquis comme vous eussiez fait un tableau. Je
ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt
vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé
peu polie.
On était remonté en fiacre; le cocher arrêta près
du boulevard; l'abbé introduisit Julien dans une suite de grands salons.
Julien remarqua qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique
pendule dorée, représentant un sujet très indécent
selon lui, lorsqu'un monsieur fort élégant s'approcha d'un air
riant. Julien fit un demi-salut.
Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien tressaillit
et fit un saut en arrière. Il rougit de colère. L'abbé
Pirard, malgré sa gravité, rit aux larmes. Le monsieur était
un tailleur.
Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en
sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté
à Mme de La Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille, en ces
premiers moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous
tout de suite, si vous avez à vous perdre, et je serai délivré
de la faiblesse que j'ai de penser à vous. Après-demain matin,
ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon
qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaître le son de votre
voix à ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront
le secret de se moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez
chez moi à midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander
des bottes, des chemises, un chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces adresses.
- C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit
tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de
lui pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez
d'esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous
indiquera à demi-mot? C'est ce que montera l'avenir: gare à vous!
Julien entra sans dire un seul mot chez les ouvriers indiqués par les
adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le
bottier, en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et
encore plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à
Julien le tombeau du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de
l'honneur d'une épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral,
qui, les larmes aux yeux, le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus
de montre. Ce fut riche de cette expérience que le surlendemain, à
midi, il se présenta à l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
- Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air
sévère. Julien avait l'air d'un fort jeune homme, en grand deuil;
il était à la vérité très bien, mais le bon
abbé était trop provincial lui-même pour voir que Julien
avait encore cette démarche des épaules qui en province est à
la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé,
qu'il lui dit:
- Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons
de danse?
L'abbé resta pétrifié.
- Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.
Le marquis, montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé,
alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui
donnait sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait
pris de chemises chez la lingère.
- Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur
descendre à ces détails.
- Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton
impératif et bref, qui donna à penser à Julien, fort bien!
Prenez encore vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé: Arsène,
lui dit-il, vous servirez M. Sorel. Peu de minutes après, Julien se trouva
seul dans une bibliothèque magnifique; ce moment fut délicieux.
Pour n'être pas surpris dans son émotion, il alla se cacher dans
un petit coin sombre; de là il contemplait avec ravissement le dos brillant
des livres: Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je
ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré à jamais
de la centième partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire
pour moi.
Mais voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé, Julien osa
s'approcher des livres; il faillit devenir fou de joie en trouvant une édition
de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour n'être
pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts
volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le
chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour
porter au comble l'admiration de Julien.
Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et remarqua avec
étonnement que Julien écrivait cela avec deux ll, cella. Tout
ce que l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte!
Le marquis, fort découragé, lui dit avec douceur:
- Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?
- Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il se faisait;
il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait le
ton rogue de M. de Rênal.
C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé
franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un homme
sûr!
- Cela ne s'écrit qu'avec une l, lui dit le marquis; quand vos copies
seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de l'orthographe
desquels vous ne serez pas sûr.
A six heures, le marquis le fit demander, il regarda avec une peine évidente
les bottes de Julien: j'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas
dit que tous les jours à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
- Je veux dire mettre des bas. Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui
je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon resplendissant
de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne manquait jamais
de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le premier à la porte.
La petite vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds
du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte. - Ah! il
est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il le présenta
à une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'était la
marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron,
la sous-préfète de l'arrondissement de Verrières, quand
elle assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de
l'extrême magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M.
de La Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques
hommes parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évêque
d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant à
la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé
sans doute des yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien,
et ne se soucia point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir
quelque chose de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on
n'exagère pas les petites choses.
Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très
élancé, entra vers les six heures et demie; il avait une tête
fort petite.
- Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il baisait
la main.
Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant
dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme dont les plaisanteries
offensantes doivent me chasser de cette maison!
A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en bottes
et en éperons; et moi je dois être en souliers, apparemment comme
inférieur. On se mit à table. Julien entendit la marquise qui
disait un mot sévère, en élevant un peu la voix. Presque
en même temps il aperçut une jeune personne, extrêmement
blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle
ne lui plut point; cependant, en la regardant attentivement, il pensa qu'il
n'avait jamais vu des yeux aussi beaux; mais ils annonçaient une grande
froideur d'âme. Par la suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression
de l'ennui qui examine, mais qui se souvient de l'obligation d'être imposant.
Mme de Rênal avait cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde
lui en faisait compliment; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien
n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'était du feu de la saillie
qui brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il
l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal s'animaient, c'était
du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation généreuse
au récit de quelque action méchante. Vers la fin du repas, Julien
trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La
Mole: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement
à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus, et il cessa
de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait admirable de tous
points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut pas l'idée
d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était plus riche
et plus noble que lui.
Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils:
- Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens
de prendre à mon état-major, et dont je prétends faire
un homme, si cella se peut.
- C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit
cela avec deux ll.
Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu trop
marquée à Norbert; mais en général on fut content
de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation
que Julien avait reçue, car un des convives l'attaqua sur Horace: c'est
précisément en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès
de l'évêque de Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils
ne connaissent que cet auteur. A partir de cet instant, il fut maître
de lui. Ce mouvement fut rendu facile, parce qu'il venait de décider
que Mlle de La Mole ne serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le
séminaire, il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement
intimider par eux. Il eût joui de tout son sang-froid, si la salle à
manger eût été meublée avec moins de magnificence.
C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut chacune, et
dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur en parlant d'Horace,
qui lui imposait encore. Ses phrases n'étaient pas trop longues pour
un provincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité tremblante ou
heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait l'éclat. Il
fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un peu d'intérêt
dans un dîner grave. Le marquis engagea par un signe l'interlocuteur de
Julien à le pousser vivement. Serait-il possible qu'il sût quelque
chose, pensait-il!
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa
timidité pour montrer, non pas de l'esprit, chose impossible à
qui ne sait pas la langue dont on se sert à Paris, mais il eut des idées
nouvelles quoique présentées sans grâce ni à propos
et l'on vit qu'il savait parfaitement le latin.
L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions,
qui par hasard savait le latin; il trouva en Julien un très bon humaniste,
n'eut plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à
l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement
magnifique de la salle à manger, il en vint à exposer sur les
poètes latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle
part. En honnête homme, il en fit honneur au jeune secrétaire.
Par bonheur, on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a
été pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant,
faisant des vers pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de
La Fontaine; ou un pauvre diable de poète lauréat suivant la cour
et faisant des odes pour le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur
de lord Byron. On parla de l'état de la société sous Auguste
et sous George IV; aux deux époques l'aristocratie était toute-puissante;
mais à Rome, elle se voyait arracher le pouvoir par Mécène,
qui n'était que simple chevalier; et en Angleterre elle avait réduit
George IV à peu près à l'état d'un doge de Venise.
Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de torpeur où
l'ennui le plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes, comme Southey, lord
Byron, George IV, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais
il n'échappa à personne que toutes les fois qu'il était
question de faits passés à Rome, et dont la connaissance pouvait
se déduire des oeuvres d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait
une incontestable supériorité. Julien s'empara sans façon
de plusieurs idées qu'il avait apprises de l'évêque de Besançon,
dans la fameuse discussion qu'il avait eue avec ce prélat; ce ne furent
pas les moins goûtées.
Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait
une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien. Les
manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme
instruit, dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près
d'elle; et Julien en entendit quelque chose. Les phrases toutes faites convenaient
assez à l'esprit de la maîtresse de la maison; elle adopta celle-ci
sur Julien, et se sut bon gré d'avoir engagé l'académicien
à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
Chapitre III. Les Premiers pas
Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et
de tant de milliers d'hommes éblouit ma vue. Pas un ne me connaît,
tous me sont supérieurs. Ma tête se perd.
Poemi dell' av. REINA.
Le lendemain de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres dans
la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte de
dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que
Julien admirait cette invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée
et assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva en
papillotes l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le
secret de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans
qu'il y parût. La présence de Julien rendait inutile sa course
de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second
volume de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément d'une
éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre
du Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà
besoin du piquant de l'esprit pour s'intéresser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il
venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et
fut bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence.
Il fut parfait pour lui; il lui offrit de monter à cheval.
- Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
- Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un arbre
de quatre-vingts pieds de haut, de l'équarrir et d'en faire des planches,
je m'en tirerais bien, j'ose le dire; mais monter à cheval, cela ne m'est
pas arrivé six fois en ma vie.
- Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de ***, à Verrières,
et croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du
bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter
brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits.
Au dîner, le marquis, voulant lui adresser la parole, lui demanda des
nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en termes
généraux.
- Monsieur le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le cheval
le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher, et,
faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de cette
rue si longue, près du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire, ensuite
son indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup
de simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.
- J'augure bien de ce petit prêtre, dit le marquis à l'académicien;
un provincial simple en pareille occurrence! C'est ce qui ne s'est jamais vu
et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des dames!
Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à
la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris
un autre cours, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère
sur les détails de l'événements malheureux. Ses questions
se prolongeant, et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre
directement, quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent
par rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond
d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près
de lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin,
mais la tournure était mesquine et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
- Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton sévère.
- Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.
- Non, monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparu. C'était un neveu de l'académicien
ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres. L'académicien avait
obtenu que le marquis le prendrait pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait
dans une chambre écartée, ayant su la faveur dont Julien était
l'objet, voulut la partager, et le matin il était venu établir
son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa, après un peu d'hésitation, paraître
chez le comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé,
car il était parfaitement poli.
- Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège;
et après quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval avec
vous.
- Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez
eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux,
que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé
par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le
monter ce matin.
- Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que
je vous aie fait toutes les objections que réclame la prudence; le fait
est qu'il est quatre heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
- Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
- Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple,
tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
- Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et
encore menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys
vont vous passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche
de leur cheval en l'arrêtant tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la promenade
finit sans accident. En rentrant, le jeune comte dit à sa soeur:
- Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à
l'autre, il rendit justice à la hardiesse de Julien; c'était tout
ce qu'on pouvait louer dans sa façon de monter à cheval. Le jeune
comte avait entendu le matin les gens qui pansaient les chevaux dans la cour
prendre texte de la chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement
isolé au milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers,
et il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets
de chambre.
L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible
roseau, qu'il périsse; si c'est un homme de coeur, qu'il se tire d'affaire
tout seul, pensait-il.
Chapitre IV. L'Hôtel de La Mole
Que fait-il ici... s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel
de La Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à
son tour fort singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La
Mole proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on
avait à dîner certains personnages.
- J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le
marquis. L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre
des gens que nous admettons auprès de nous. On ne s'appuie que sur ce
qui résiste, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
c'est du reste un sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive
les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois arriver
dans ce salon.
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui
lui faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé
par un caprice du marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou
moins plats; mais il faut le dire à la louange de cette classe d'hommes
telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient
pas plats également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé
malmener par le marquis, qui se fût révolté contre un mot
dur à lui adressé par Mme de La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère
des maîtres de la maison; ils étaient trop accoutumés à
outrager pour se désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais
amis. Mais, excepté les jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce,
qui étaient rares, on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La
Mole, la marquise eût été exposée à de grands
moments de solitude; et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est affreuse:
c'est l'emblème de la disgrâce.
Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son
salon fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
amusants pour y être admis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordée
dans celles de la classe du marquis que dans les instants de détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de
la nécessité de s'amuser que même les jours de dîners,
à peine le marquis avait-il quitté le salon, que tout le monde
s'enfuyait. Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres,
ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés par
la cour, ni de tout ce qui est établi; pourvu qu'on ne dît du bien
ni de Béranger, ni des journaux de l'opposition, ni de Voltaire, ni de
Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler; pourvu surtout
qu'on ne parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rente ni de cordon bleu qui puissent
lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite,
l'envie d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts.
Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque
chose qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque
lecture prohibée, se taisaient après quelques mots bien élégants
sur Rossini et le temps qu'il faisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans l'émigration.
Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de rente; quatre
tenaient pour La Quotidienne, et trois pour La Gazette de France. L'un d'eux
avait tous les jours à raconter quelque anecdote du Château où
le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il
avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et toute
la soirée on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à
la fin; du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter
sérieusement la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement
doré. Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes
ne se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par
coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux.
Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale.
Les uns se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
dire tout le reste de la soirée: je sors de l'hôtel de La Mole,
où j'ai su que la Russie, etc.
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six mois que
Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de
vingt années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon,
sous-préfet depuis la Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous
ces messieurs; ils se seraient fâchés de bien peu de chose auparavant,
ils ne se fâchèrent plus de rien. Rarement, le manque d'égards
était direct, mais Julien avait déjà surpris, à
table, deux ou trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels
pour ceux qui étaient placés auprès d'eux. Ces nobles personnages
ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n'était
pas issu de gens montant dans les carrosses du roi. Julien observa que le mot
croisade était le seul qui donnât à leur figure l'expression
du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect ordinaire
avait toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait
à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester
un jour qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
C'était une attention pour la marquise: Julien savait la vérité
par l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait avec Julien, dans la bibliothèque
du marquis, à l'éternel procès de Frilair:
- Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme
la marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a
pour moi?
- C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais
M. N... l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue,
n'a pu l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.
- C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi.
Je m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à
Mlle de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité
des amis de la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi
la permission d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge
obscure.
L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à
l'honneur de dîner avec un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait
de faire comprendre ce sentiment par Julien, un bruit léger leur fit
tourner la tête. Julien vit Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit.
Elle était venue chercher un livre et avait tout entendu; elle prit quelque
considération pour Julien. Celui-là n'est pas né à
genoux, pensa-t-elle, comme ce vieil abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole, mais elle eut la
bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là, on attendait beaucoup
de monde, elle l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
guère les gens d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans
soin. Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir
que les collègues de M. Le Bourguignon, restés dans le salon,
avaient l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de
La Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa
part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque
tous les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là,
se trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz
et deux ou trois autres jeunes officiers amis de Norbert ou de sa soeur. Ces
messieurs s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A l'extrémité
du canapé opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde,
Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de paille
assez basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants;
Norbert y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père,
en lui adressant la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée.
Ce jour-là, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait être la
hauteur de la montagne sur laquelle est placée la citadelle de Besançon.
Jamais Julien ne put dire si cette montagne était plus ou moins haute
que Montmartre. Souvent il riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit
groupe; mais il se sentait incapable de rien inventer de semblable. C'était
comme une langue étrangère qu'il eût comprise, mais qu'il
n'eût pu parler.
Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue
avec les gens qui arrivaient dans ce vaste salon. Les amis de la maison eurent
d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On peut
juger si Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond
des choses, et la manière d'en plaisanter.
- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce qu'il
voudrait arriver à la préfecture par le génie? Il étale
ce front chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.
- C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de Croisenois;
il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge
auprès de chacun de ses amis, pendant des années de suite, et
il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son
talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à
la porte d'un de ses amis, dès les sept heures du matin en hiver.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour
la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et
sincère de l'honnête homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il
brille le plus. Cette manoeuvre paraît, quand il a quelque service à
demander. Un des grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte
la vie de M. Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
- Bah! je ne croirais pas à ces propos; c'est jalousie de métier
entre petites gens, dit le comte de Caylus.
- M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis; il a fait la
Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.
- Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois
pas qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent
abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? lui
criait-il l'autre jour, d'un bout de la table à l'autre.
- Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?
- Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair,
ce fameux libéral; et que diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche,
que je lui parle, que je le fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.
- Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il
a des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...
- Voyez, dit Mlle de la Mole, voilà l'homme indépendant qui salue
jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru qu'il
allait la porter à ses lèvres.
- Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le croyons, reprit
M. de Croisenois.
- Sainclair vient ici pour être de l'Académie, dit Norbert; voyez
comme il salue le baron L***, Croisenois.
- Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.
- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui arrivez de
vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand poète,
fût-ce Dieu le père.
- Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle
de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
- Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton!
dit M. de Caylus.
- Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous
le duc de Bouillon annoncé pour la première fois; il ne manque
au public, à mon égard, qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes
finesses d'une moquerie légère, pour rire d'une plaisanterie,
il prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait,
dans les propos de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général,
et en était choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait
jusqu'à y voir de l'envie, en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons
pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il
avait écrit de sa vie une page comme celle de M. Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton
et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et Julien
ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou quatre
phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin
d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots; il lui fallait au moins quatre phrases
de six lignes chacune pour être brillant.
- Cet homme disserte, il ne cause pas, disait quelqu'un derrière Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte Chalvet.
C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent trouvé
son nom dans le Mémorial de Sainte-Hélène et dans les morceaux
d'histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était
bref dans sa parole; ses traits étaient des éclairs justes, vifs,
profonds. S'il parlait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la discussion faire
un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de l'entendre. Du reste,
en politique, il était cynique effronté.
- Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portant trois
plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui
de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait
mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine; ces messieurs
n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé
trop loin. Heureusement il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe
d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha,
on comprit que le pauvre Balland allait être immolé. A force de
morale et de moralité, quoique horriblement laid, et après des
premiers pas dans le monde difficiles à raconter, M. Balland a épousé
une femme fort riche, qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que
l'on ne voit point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante
mille livres de rente, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui
parla de tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux
un cercle de trente personnes. Tout le monde souriait, même les jeunes
gens graves, l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de la Mole, où il est le plastron évidemment?
pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
- Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti; il
ne reste plus que le petit boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais, en ce cas,
pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland?
Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon,
en entendant les laquais annoncer.
- C'est donc une caverne, disait-il comme Bazile, je ne vois arriver que des
gens tarés.
C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient
à la haute société. Mais, par ses amis les jansénistes,
il avait des notions fort exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons
que par leur extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune
scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit
d'abondance de coeur aux questions empressées de Julien, puis s'arrêta
tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout
le monde, et se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste,
et croyant au devoir de la charité chrétienne, sa vie dans le
monde était un combat.
- Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien
se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison, M. Pirard était
sans contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure couperosée,
qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait hideux en
ce moment. Croyez après cela aux physionomies, pensa Julien; c'est dans
le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se reproche
quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce Napier,
espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille. L'abbé Pirard
avait fait cependant de grandes concessions à son parti; il avait pris
un domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un
mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le laquais
annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections venaient
de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort bien. Le baron
présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter
les petits carrés de papier portant les votes d'un des partis. Mais,
pour qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure
par d'autres petits morceaux de papier portant un nom qui lui était agréable.
Cette manoeuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs
qui s'empressèrent de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme
était encore pâle de cette grande affaire. Des esprits mal faits
avaient prononcé le mot de galères. M. de La Mole le reçut
froidement. Le pauvre baron s'échappa.
- S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte Chalvet,
et l'on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs muets, et des intrigants, la plupart
tarés, mais tous gens d'esprit, qui ce soir-là, abordaient successivement
dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un ministère),
le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait pas encore
la finesse des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va voir,
par l'énergie des paroles.
- Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il
au moment où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse
qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à l'ombre,
autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner
à mille écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux; mais son
parti payera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et dix ans de basse-fosse.
Eh bon Dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui admirait
le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue.
La petite figure maigre et tirée du neveu favori de l'académicien
était hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait
du plus grand poète de l'époque.
- Ah, monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses
vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos.
Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis
est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de
sinécures n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu,
je ne dis pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un
de ces ministres passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?
L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien; M. de La Mole venait
de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait les
yeux baissés les gémissements d'un évêque, fut libre
enfin, et put approcher de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable
petit Tanbeau. Ce petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur
de Julien, et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture? C'était
dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de lettres
parlait en ce moment du respectable lord Holland. Son mérite était
de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de
faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque
influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.
L'abbé Pirard passa dans un salon voisin; Julien le suivit:
- Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est
sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec, si vous pouvez, l'histoire des
Egyptiens, des Perses, etc., il vous honorera et vous protégera comme
un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et surtout
sur des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde,
il vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,
habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc
de Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a
pas mille écus de rente.
Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! Il avait écrit
huit ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge
historique du vieux chirurgien-major qui, disait-il, l'avait fait homme. Et
ce petit cahier, se dit Julien, a toujours été fermé à
clef! Il monta chez lui, brûla son manuscrit et revint au salon. Les coquins
brillants l'avaient quitté, il ne restait que les hommes à plaques.
Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se trouvaient
sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées,
âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante maréchale
de Fervaques entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était
plus de minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien
fut profondément ému; elle avait les yeux et le regard de Mme
de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était
occupée avec ses amis à se moquer du malheureux comte de Thaler.
C'était le fils unique de ce fameux Juif célèbre par les
richesses qu'il avait acquises en prêtant de l'argent aux rois pour faire
la guerre aux peuples. Le Juif venait de mourir laissant à son fils cent
mille écus de rente par mois, et un nom hélas trop connu. Cette
position singulière eût exigé de la simplicité dans
le caractère, ou beaucoup de force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était qu'un bon homme garni de toutes sortes
de prétentions qui lui étaient inspirées par ses flatteurs.
M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté
de demander en mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois,
qui devait être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
- Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.
Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler,
c'était la faculté de vouloir. Par ce côté de son
caractère il eût été digne d'être roi. Prenant
sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le courage de suivre aucun avis
jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La Mole,
pour lui inspirer une joie éternelle. C'était un mélange
singulier d'inquiétude et de désappointement; mais de temps à
autre on y distinguait fort bien des bouffées d'importance et de ce ton
tranchant que doit avoir l'homme le plus riche de France, quand surtout il est
assez bien fait de sa personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement
insolent, disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois
jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant qu'ils voulurent,
sans qu'il s'en doutât, et enfin, le renvoyèrent comme une heure
sonnait:
- Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par
le temps qu'il fait? lui dit Norbert.
- Non; c'est un nouvel attelage bien moins cher, répondit M. de Thaler.
Le cheval de gauche me coûte cinq mille francs, et celui de droite ne
vaut que cent louis; mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit.
C'est que son trot est parfaitement semblable à celui de l'autre.
La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent
pour un homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait
pas laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant
après en se moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été
donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt
louis de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec
un homme qui a vingt louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui...
Une telle vue guérit de l'envie.
Chapitre V. La Sensibilité et une grande Dame dévote
Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant
on y est accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente
en parlant!
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était
Julien le jour où l'intendant de la maison lui remit le troisième
quartier de ses appointements. M. de La Mole l'avait chargé de suivre
l'administration de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait
de fréquents voyages. Il était chargé, en chef, de la correspondance
relative au fameux procès avec l'abbé de Frilair. M. Pirard l'avait
instruit.
Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de tout
genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres qui
presque toutes étaient signées.
A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son
peu d'assiduité, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs
élèves les plus distingués. Ces différents travaux,
saisis avec toute l'ardeur de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevé
à Julien les fraîches couleurs qu'il avait apportées de
la province. Sa pâleur était un mérite aux yeux des jeunes
séminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup moins méchants,
beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de Besançon;
eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné
un cheval.
Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien
leur avait dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins.
L'abbé Pirard l'avait mené dans plusieurs sociétés
de jansénistes. Julien fut étonné; l'idée de la
religion était invinciblement liée dans son esprit à celle
d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et
sévères qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes
l'avaient pris en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau
s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira
qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à
mort dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion
et l'amour de la liberté, le frappa.
Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé
qu'il répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses
amis. Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances, s'était
prescrit de ne jamais adresser la parole à Mlle Mathilde. On était
toujours parfaitement poli à son égard à l'hôtel
de La Mole; mais il se sentait déchu. Son bon sens de province expliquait
cet effet par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau.
Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours,
ou bien le premier enchantement produit par l'urbanité parisienne était
passé.
Dès qu'il cessait de travailler, il était en proie à un
ennui mortel; c'est l'effet desséchant de la politesse admirable, mais
si mesurée, si parfaitement graduée suivant les positions, qui
distingue la haute société. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.
Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli;
mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel
de La Mole l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent,
à la fin de la journée, il se sentait l'envie de pleurer. En province,
un garçon de café prend intérêt à vous, s'il
vous arrive un accident en entrant dans son café; mais si cet accident
offre quelque chose de désagréable pour l'amour-propre, en vous
plaignant, il répétera dix fois le mot qui vous torture. A Paris,
on a l'attention de se cacher pour rire, mais vous êtes toujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule de petites aventures qui eussent donné
des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quelque
sorte au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait commettre
des milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution:
il tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves
des plus fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un
instant, au lieu de l'employer à lire comme autrefois, il courait au
manège et demandait les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades
avec le maître du manège, il était presque régulièrement
jeté par terre.
Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné,
de son silence, de son intelligence et peu à peu, lui confia la suite
de toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les
moments où sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis
faisait des affaires avec sagacité; à portée de savoir
des nouvelles, il jouait à la rente avec bonheur. Il achetait des maisons,
des bois; mais il prenait facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de
louis et plaidait pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le
coeur haut cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats.
Le marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un ordre
clair et facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.
Mme de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait quelquefois
de Julien. L'imprévu produit par la sensibilité est l'horreur
des grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le marquis
prit son parti: s'il est ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau.
Julien, de son côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle
daignait s'intéresser à tout dès qu'on annonçait
le baron de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie
impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie
au Château, et, en général, ne disait rien sur rien. Telle
était sa façon de penser. Mme de La Mole eût été
passionnément heureuse, pour la première fois de sa vie, si elle
eût pu en faire le mari de sa fille.
Chapitre VI Manière de prononcer
Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements
de la vie journalière des peuples. Leur sagesse doit prévenir
les grandes colères pour les petites causes, ou pour des événements
que la voix de la renommée transfigure en les portant au loin.
GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué, qui par hauteur ne faisait jamais de
questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussé
dans un café de la rue Saint-Honoré par une averse soudaine, un
grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard sombre,
le regarda à son tour, absolument comme jadis, à Besançon,
l'amant de Mlle Amanda.
Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer
cette première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout
ce qui était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient
devant la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours
des petits pistolets; sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement convulsif.
Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son
homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous méprise.
La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par frapper
la foule.
Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse. L'homme
à la redingote, entendant cette décision souvent répétée,
jeta au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit
au visage, il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner
de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier
des hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment
tuer cette sensibilité si humiliante?
Où prendre un témoin? il n'avait pas un ami. Il avait eu plusieurs
connaissances; mais toutes, régulièrement, au bout de six semaines
de relations, s'éloignaient de lui. Je suis insociable, et m'en voilà
cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien
lieutenant du 96e, nommé Liéven, pauvre diable avec qui il faisait
souvent des armes. Julien fut sincère avec lui.
- Je veux bien être votre témoin, dit Liéven, mais à
une condition: si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi,
séance tenante.
- Convenu, dit Julien enchanté, et ils allèrent chercher M. C.
de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses billets, au fond du
faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez
lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de Mme de
Rênal, employé jadis à l'ambassade de Rome ou de Naples
et qui avait donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées
la veille, et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure; enfin
ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.
Ils trouvèrent un grand jeune homme, mis comme une poupée; ses
traits offraient la perfection et l'insignifiance de la beauté grecque.
Sa tête, remarquablement étroite, portait une pyramide de cheveux
du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin,
pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se faire friser ainsi,
pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe
de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles
brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie,
noble et vide, annonçait des idées convenables et rares: l'idéal
de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la plaisanterie, beaucoup
de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire attendre
si longtemps, après lui avoir jeté grossièrement sa carte
à la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez
M. de Beauvoisis. Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait
bien voulu en même temps être de bon ton.
Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis,
de son air à la fois compassé, important et content de soi, de
l'élégance admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un
clin d'oeil toute idée d'être insolent. Ce n'était pas son
homme de la veille. Son étonnement fut tel de rencontrer un être
aussi distingué au lieu du grossier personnage rencontré au café,
qu'il ne put trouver une seule parole. Il présenta une des cartes qu'on
lui avait jetées.
- C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien,
dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération;
mais je ne comprends pas, d'honneur...
La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une
partie de son humeur.
- Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait toute
l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé,
était assez content de la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de
Staub, c'est clair, se disait-il en l'écoutant parler; ce gilet est de
bon goût, ces bottes sont bien; mais, d'un autre côté, cet
habit noir dès le grand matin!... Ce sera pour mieux échapper
à la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.
Dès qu'il se fut donné cette explication, il revint à une
politesse parfaite, et presque d'égal à égal envers Julien.
Le colloque fut assez long, l'affaire était délicate; mais enfin
Julien ne put se refuser à l'évidence. Le jeune homme si bien
né qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec
le grossier personnage qui, la veille, l'avait insulté.
Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller,
il faisait durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis,
c'est ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué
de ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité
modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné
de sa manière singulière de remuer la langue en prononçant
les mots... Mais enfin, dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison
de lui chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais l'ex-lieutenant
du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les mains
sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M. Sorel
n'était point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un
homme, parce qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis
l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux
et reconnut son homme de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège
et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant. Deux laquais
voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de poing:
au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux;
ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus
plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur: Qu'est
ça? qu'est ça? Il était évidemment fort curieux,
mais l'importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer plus d'intérêt.
Quand il sut de quoi il s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits
au sang-froid légèrement badin qui ne doit jamais quitter une
figure de diplomate.
Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre:
il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de
l'initiative. - Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière
à duel! - Je le croirais assez, reprit le diplomate.
- Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu'un autre monte. On ouvrit
la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les
honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un
ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en
allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en robe
de chambre.
Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux
comme les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole; et je vois
pourquoi, ajouta-t-il un instant après, ils se permettent d'être
indécents. On parlait des danseuses que le public avait distinguées
dans un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à
des anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e,
ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prétendre les
savoir; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à
l'ami du chevalier; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands détails,
et fort bien.
Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait
au milieu de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta
un instant la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le
curé, suivant eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez
le marquis de La Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé
prononcer un tel mot.
Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras; on le lui
serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie, et le chevalier
de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le reconduire
chez lui, dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien
indiqua l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le
jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais
il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle
du bon lieutenant du 96e.
Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça! pensait Julien. Que je suis heureux
d'avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû
supporter encore cette injure dans un café! La conversation amusante
n'avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que
l'affectation diplomatique est bonne à quelque chose.
L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il, à une conversation
entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fête-Dieu,
ils osent raconter et avec détails pittoresques des anecdotes fort scabreuses.
Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la chose politique, et
ce manque-là est plus que compensé par la grâce de leur
ton et la parfaite justesse de leurs expressions. Julien se sentait une vive
inclination pour eux. Que je serais heureux de les voir souvent!
A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations:
elles ne furent pas brillantes.
Il était fort curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment
lui faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient
pas d'une nature encourageante.
- Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est impossible
que j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La
Mole, et encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
- Il est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que
ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, était fils naturel d'un
ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une
fois qu'il fut établi, le jeune diplomate et son ami daignèrent
faire quelques visites à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa
dans sa chambre. Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois
en sa vie à l'Opéra.
- Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là; il faut
que votre première sortie soit pour Le Comte Ory.
A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux chanteur
Geronimo, qui avait alors un immense succès.
Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour
soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune
homme l'enchantait. Par exemple le chevalier bégayait un peu, parce qu'il
avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut.
Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le
ridicule qui amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial
doit chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis; cette
liaison fit prononcer son nom.
- Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils naturel
d'un riche gentilhomme de Franche-Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.
- M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un charpentier.
- Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi maintenant de
donner de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai
une grâce à vous demander, et qui ne vous coûtera qu'une
petite demi-heure de votre temps: tous les jours d'Opéra, à onze
heures et demie, allez assister dans le vestibule à la sortie du beau
monde. Je vous vois encore quelquefois des façons de province, il faudrait
vous en défaire; d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins
de vue, de grands personnages auprès desquels je puis un jour vous donner
quelque mission. Passez au bureau de location pour vous faire reconnaître;
on vous a donné les entrées.
Chapitre VII. Une attaque de goutte
Et j'eus de l'avancement, non pour mon mérite, mais parce que mon maître
avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque amical; nous
avons oublié de dire que depuis six semaines le marquis était
retenu chez lui par une attaque de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès
de la mère de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son père
que des instants; ils étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient
rien à se dire. M. de La Mole, réduit à Julien, fut étonné
de lui trouver des idées. Il se faisait lire les journaux. Bientôt
le jeune secrétaire fut en état de choisir les passages intéressants.
Il y avait un journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait juré
de ne le jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riait. Le marquis irrité
contre le temps présent se fit lire Tite-Live; la traduction improvisée
sur le texte latin l'amusait.
Un jour le marquis dit avec ce ton de politesse excessive qui souvent impatientait
Julien:
- Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu: quand
il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez, à
mes yeux, le frère cadet du comte de Chaulnes, c'est-à-dire le
fils de mon ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir même il essaya
une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un égal. Julien
avait un coeur digne de sentir la vraie politesse, mais il n'avait pas d'idée
des nuances. Il eût juré, avant cette fantaisie du marquis, qu'il
était impossible d'être reçu par lui avec plus d'égards.
Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le marquis
lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à cause de sa goutte.
Cette idée singulière occupa Julien: se moquerait-il de moi? pensa-t-il.
Il alla demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins poli que
le marquis, ne lui répondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose.
Le lendemain matin, Julien se présenta au marquis, en habit noir, avec
son portefeuille et ses lettres à signer. Il en fut reçu à
l'ancienne manière. Le soir, en habit bleu, ce fut un ton tout différent
et absolument aussi poli que la veille.
- Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez la bonté
de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait
lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans
songer à autre chose qu'à raconter clairement et d'une façon
amusante. Car il faut s'amuser, continua le marquis; il n'y a que cela de réel
dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la guerre tous les
jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million; mais si j'avais Rivarol,
ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours il m'ôterait une
heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup connu à Hambourg pendant
l'émigration.
Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois
qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé,
voulut l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on
lui demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais
en taisant deux choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de
l'humeur au marquis, et la parfaite incrédulité qui n'allait pas
trop bien à un futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier
de Beauvoisis arriva fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène
dans le café de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui l'accablait
d'injures sales. Ce fut l'époque d'une franchise parfaite dans les relations
entre le maître et le protégé.
M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans
les commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientôt
il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement les fausses
manières de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent
à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont
trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et
dura plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel épagneul, se disait le marquis, pourquoi
ai-je tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original.
Je le traite comme un fils; eh bien! où est l'inconvénient? Cette
fantaisie, si elle dure, me coûtera un diamant de cinq cents louis dans
mon testament.
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé,
chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui
donner des décisions contradictoires sur le même objet.
Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec lui sans
apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions, et
le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui transcrivait les décisions
relatives à chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait
aussi la copie de toutes les lettres.
Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais,
en moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui proposa
de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui tiendrait en partie
double le compte de toutes les recettes et de toutes les dépenses des
terres que Julien était chargé d'administrer.
Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres affaires,
qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois nouvelles spéculations
sans le secours de son prête-nom qui le volait.
- Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
- Monsieur, ma conduite peut être calomniée.
- Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.
- Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire
de votre main sur le registre; cet arrêté me donnera une somme
de trois mille francs. Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée
de toute cette comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée
du marquis de Moncade écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant,
écrivit la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais question
d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre
toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré lui,
il éprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est
pas que Julien fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce
n'était pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major,
ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait avec étonnement
que le marquis avait pour son amour-propre des ménagements de politesse
qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien. Il comprit enfin
que le chirurgien était plus fier de sa croix que le marquis de son cordon
bleu. Le père du marquis était un grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les
affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut absolument
lui donner quelques billets de banque que son prête-nom venait de lui
apporter de la Bourse.
- J'espère, monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect
que je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
- Parlez, mon ami.
- Que monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas
à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait
tout à fait les façons que l'on a la bonté de tolérer
chez l'homme en habit bleu. Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans
regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
- Il faut que je vous avoue enfin une chose, mon cher abbé. Je connais
la naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret
sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
- Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers
extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec
mes notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque
lettre dans sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que
de cinq jours.
En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la futilité
des prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur il toucha
le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il voyait
dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un lord
Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en recevant
la récompense par dix années de ministère.
A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié
avec de jeunes seigneurs russes qui l'initièrent.
- Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils,
vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation
présente, que nous cherchons tant à nous donner.
- Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff:
faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voilà, d'honneur,
la seule religion de l'époque. Ne soyez ni fou, ni affecté, car
alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le précepte
ne serait plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke, qui
l'avait engagé à dîner ainsi que le prince Korasoff. On
attendit pendant une heure. La façon dont Julien se conduisit au milieu
des vingt personnes qui attendaient est encore citée parmi les jeunes
secrétaires d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les dandys ses amis, le célèbre
Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke. Il le
trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne
badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré,
vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait.
Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie
vu en Angleterre.
L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane...
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour: - Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui
dit M. de La Mole... Il se taisait. - Quelle idée apportez-vous, amusante
ou non? reprit le marquis vivement.
- Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour; il est
visité par le démon du suicide, qui est le dieu du pays.
2° L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur,
en débarquant en Angleterre.
3° Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
anglais.
- A mon tour, dit le marquis:
Primo, pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie, qu'il
y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui désirent
passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les
rois?
- On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit Julien.
Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on s'en tient
aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque
chose de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre,
et le lendemain à sept heures, ils vous font dire par le premier secrétaire
d'ambassade qu'on a été inconvenant.
- Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme profond,
que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en
Angleterre.
- Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une
fois la semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
- Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le
marquis. Je ne veux pas vous faire quitter votre habit noir, et je suis accoutumé
au ton plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à
nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix, vous serez le
fils cadet de mon ami le duc de Chaulnes, qui, sans s'en douter, est depuis
six mois employé dans la diplomatie. Remarquez, ajouta le marquis, d'un
air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces, que je
ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une faute et
un malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand mes
procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai
pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et
rien de plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.
Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus.
Il se crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos, susceptibles
de quelque explication peu polie, et qui, dans une conversation animée,
peuvent échapper à tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron
de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie
et s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières
en remplacement de M. de Rênal.
Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre
qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin.
Le fait est que, dans une réélection qui se préparait,
le nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand collège
du département, à la vérité fort ultra, c'était
M. de Rênal qui était porté par les libéraux.
Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de Rênal;
le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité et fut impénétrable.
Il finit par demander à Julien la voix de son père dans les élections
qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.
- Vous devriez, monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis
de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...
- En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon
à l'hôtel de La Mole pour prendre sur moi de présenter.
Julien disait tout au marquis: le soir il lui conta la prétention du
Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.
- Non seulement, reprit M. de La Mole d'un air fort sérieux, vous me
présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner
pour après-demain. Ce sera un de nos nouveaux préfets.
- En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur du dépôt
de mendicité pour mon père.
- A la bonne heure, dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je
m'attendais à des moralités. Vous vous formez.
M. de Valenod apprit à Julien que le titulaire du bureau de loterie de
Verrières venait de mourir: Julien trouva plaisant de donner cette place
à M. de Cholin, ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé
la pétition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bien
bon coeur de la pétition que Julien récita en lui faisant signer
la lettre qui demandait cette place au ministre des finances.
A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été
demandée par la députation du département pour M. Gros,
le célèbre géomètre: cet homme généreux
n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtait
six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider à élever
sa famille.
Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. Ce n'est rien, se dit-il,
il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux parvenir, et
encore savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales: pauvre M. Gros!
C'est lui qui méritait la croix, c'est moi qui l'ai, et je dois agir
dans le sens du gouvernement qui me la donne.
Chapitre VIII. Quelle est la décoration qui distingue?
Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.
- C'est pourtant le puits le plus frais de tout le Diar Békir.
PELLICO.
Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les bords de
la Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de
toutes les siennes, c'était la seule qui eût appartenu au célèbre
Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille,
qui arrivaient d'Hyères.
Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à
Paris. Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir
gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement
des détails sur sa manière de tomber de cheval.
Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure n'avaient
plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa conversation:
on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif. Malgré
ces qualités raisonnables, grâce à son orgueil elle n'avait
rien de subalterne; on sentait seulement qu'il regardait encore trop de choses
comme importantes. Mais on voyait qu'il était homme à soutenir
son dire.
- Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit Mlle
de La Mole à son père, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il
avait donnée à Julien. Mon frère vous l'a demandée
pendant dix-huit mois, et c'est un La Mole!
- Oui; mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé
au La Mole dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; elle reconnaissait
les antiques dorures et les anciens habitués du salon paternel. Elle
se faisait une image parfaitement ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre
à Paris. Et cependant à Hyères elle regrettait Paris.
Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle: c'est l'âge du bonheur, disent
tous ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix
volumes de poésies nouvelles, accumulés, pendant le voyage de
Provence, sur la console du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit
que MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se figurait
tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la Provence, la poésie,
le midi, etc., etc.
Ces yeux si beaux, où respirait l'ennui le plus profond, et, pis encore,
le désespoir de trouver le plaisir, s'arrêtèrent sur Julien.
Du moins, il n'était pas exactement comme un autre.
- Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève, et qui n'a rien
de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, monsieur
Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?
- Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté
à M. le duc. (On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient
la bouche du provincial orgueilleux.)
- Il a chargé mon frère de vous amener chez lui; et, si vous y
étiez venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre
de Villequier; il est question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si
le château est logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le
dit. Il y a tant de réputations usurpées!
Julien ne répondait pas.
- Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je dois des comptes
à tous les membres de la famille. Ne suis-je pas payé comme homme
d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que je dirai à
la fille ne contrariera pas les projets du père, du frère, de
la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il faudrait
y être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à
personne le droit de se plaindre.
Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher
Mlle de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter
à plusieurs femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes, sa robe
lui tombe des épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son
voyage... Quels cheveux sans couleur, à force d'être blonds! On
dirait que le jour passe à travers. Que de hauteur dans cette façon
de saluer, dans ce regard! quels gestes de reine!
Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait
le salon.
Le comte Norbert s'approcha de Julien:
- Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à
minuit pour le bal de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de
vous amener.
- Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien,
en saluant jusqu'à terre.
Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de politesse
et même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé,
se mit à s'exercer sur la réponse que lui, Julien, avait faite
à ce mot obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.
Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel
de Retz. La cour d'entrée était couverte d'une immense tente de
coutil cramoisi avec des étoiles en or: rien de plus élégant.
Au-dessous de cette tente, la cour était transformée en un bois
d'orangers et de lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer
suffisamment les vases, les lauriers et les oranges avaient l'air de sortir
de terre. Le chemin que parcouraient les voitures était sablé.
Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas
l'idée d'une telle magnificence; en un instant son imagination émue
fut à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant
au bal, Norbert était heureux, et lui voyait tout en noir; à peine
entrés dans la cour, les rôles changèrent.
Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au
milieu de tant de magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait
la dépense de chaque chose, et, à mesure qu'il arrivait à
un total élevé, Julien remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux
et prenait de l'humeur.
Pour lui, il arriva séduit, admirant, et presque timide à force
d'émotion, dans le premier, des salons où l'on dansait. On se
pressait à la porte du second, et la foule était si grande, qu'il
lui fut impossible d'avancer. La décoration de ce second salon représentait
l'Alhambra de Grenade.
- C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme à
moustaches, dont l'épaule entrait dans la poitrine de Julien.
- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus jolie, lui répondait
son voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place: vois
son air singulier.
- Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce sourire
gracieux au moment où elle figure seule dans cette contredanse. C'est,
d'honneur, impayable.
- Mlle de La Mole a l'air d'être maîtresse du plaisir que lui fait
son triomphe, dont elle s'aperçoit fort bien. On dirait qu'elle craint
de plaire à qui lui parle.
- Très bien! Voilà l'art de séduire.
Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme séduisante;
sept ou huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de la voir.
- Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le jeune
homme à moustaches.
- Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment où
l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma foi,
rien de plus habile.
- Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un troisième.
- Cet air de retenue veut dire: que d'amabilité je déploierais
pour vous, si vous étiez l'homme digne de moi!
- Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le premier: quelque
prince souverain, beau, spirituel, bien fait, un héros à la guerre,
et âgé de vingt ans tout au plus.
- Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce mariage,
on ferait une souveraineté; ou tout simplement le comte de Thaler, avec
son air de paysan habillé...
La porte fut dégagée, Julien put entrer.
Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle vaut
la peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection
pour ces gens-là.
Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir m'appelle, se
dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son expression. La curiosité
le faisait avancer avec un plaisir que la robe fort basse des épaules
de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité d'une manière
peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la jeunesse, pensa-t-il.
Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien reconnut ceux qu'il avait entendus
à la porte, étaient entre elle et lui.
- Vous, monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle,
n'est-il pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?
Il ne répondait pas.
- Ce quadrille de Coulon me semble admirable; et ces dames le dansent d'une
façon parfaite. Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel
était l'homme heureux dont on voulait absolument avoir une réponse.
Elle ne fut pas encourageante.
- Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à
écrire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.
Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.
- Vous êtes un sage, monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt
plus marqué; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme
un philosophe, comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous
séduire.
Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien et de chasser de son
coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu
exagéré peut-être.
- J.-J. Rousseau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il
s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait le coeur
d'un laquais parvenu.
- Il a fait Le Contrat social, dit Mathilde du ton de la vénération.
- Tout en prêchant la république et le renversement des dignités
monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la direction
de sa promenade après dîner pour accompagner un de ses amis.
- Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet
du côté de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et
l'abandon de la première jouissance de pédanterie. Elle était
ivre de son savoir, à peu près comme l'académicien qui
découvrit l'existence du roi Feretrius. L'oeil de Julien resta pénétrant
et sévère. Mathilde avait eu un moment d'enthousiasme; la froideur
de son partner la déconcerta profondément. Elle fut d'autant plus
étonnée, que c'était elle qui avait coutume de produire
cet effet-là sur les autres.
Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avançait avec empressement
vers Mlle de La Mole. Il fut un instant à trois pas d'elle, sans pouvoir
pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant
de l'obstacle. La jeune marquise de Rouvray était près de lui,
c'était une cousine de Mathilde. Elle donnait le bras à son mari,
qui ne l'était que depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune
aussi, avait tout l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de
convenance uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement
belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle fort
âgé.
Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule, regardait
Mathilde d'un air riant, elle arrêtait ses grands yeux, d'un bleu céleste,
sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle, que tout ce groupe!
Voilà Croisenois qui prétend m'épouser; il est doux, poli,
il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils
donnent, ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec
cet air borné et content. Un an après le mariage, ma voiture,
mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de Paris, tout
cela sera aussi bien que possible, tout à fait ce qu'il faut pour faire
périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple; et
après?...
Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à l'approcher
et lui parlait, mais elle rêvait sans l'écouter. Le bruit de ses
paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement
de l'oeil Julien, qui s'était éloigné d'un air respectueux,
mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin de la
foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans son
pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de
ses parentes avait épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait
un peu contre la police de la congrégation.
Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa Mathilde:
c'est la seule chose qui ne s'achète pas.
Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! Quel dommage qu'il ne soit pas
venu de façon à m'en faire honneur! Mathilde avait trop de goût
pour amener dans la conversation un bon mot fait d'avance; mais elle avait aussi
trop de vanité pour ne pas être enchantée d'elle-même.
Un air de bonheur remplaça dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le
marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le succès,
et redoubla de faconde.
Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter mon bon mot? se dit Mathilde.
Je répondrais au critique: un titre de baron, de vicomte, cela s'achète;
une croix, cela se donne; mon frère vient de l'avoir, qu'a-t-il fait?
Un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre de la guerre,
et l'on est chef d'escadron comme Norbert. Une grande fortune!... c'est encore
ce qu'il y a de plus difficile et par conséquent de plus méritoire.
Voilà qui est drôle! c'est le contraire de tout ce que disent les
livres... Eh bien! pour la fortune, on épouse la fille de M. Rothschild.
Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort
est encore la seule chose que l'on ne se soit pas avisé de solliciter.
- Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.
Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu de rapport
avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq minutes, que son amabilité
en fut déconcertée. C'était pourtant un homme d'esprit
et fort renommé comme tel.
Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un inconvénient,
mais elle donne une si belle position sociale à son mari! Je ne sais
comment fait ce marquis de La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux
dans tous les partis; c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs, cette
singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute
naissance et beaucoup de fortune, le génie n'est point un ridicule, et
alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce mélange
d'esprit, de caractère et d'à-propos qui fait l'amabilité
parfaite... Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois,
le marquis répondait à Mathilde d'un air vide et comme récitant
une leçon:
- Qui ne connaît ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
conspiration manquée, ridicule, absurde.
- Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même,
mais il a agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très
choqué.
Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés
de l'air hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole; elle était
suivant lui l'une des plus belles personnes de Paris.
- Comme elle serait belle sur un trône! dit-il à M. de Croisenois;
et il se laissa amener sans difficultés.
Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien n'est
de mauvais ton comme une conspiration, cela sent le jacobin. Et quoi de plus
laid que le jacobin sans succès?
Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d'Altamira avec M. de
Croisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir.
Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. Elle trouvait
à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand il se
repose; mais elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une
attitude: l'utilité, l'admiration pour l'utilité.
Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement des deux
Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'était digne de son attention.
Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal,
parce qu'il vit entrer un général péruvien.
Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit
à penser que, quand les Etats de l'Amérique méridionale
seront forts et puissants, ils pourront rendre à l'Europe la liberté
que Mirabeau leur a envoyée.
Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché
de Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'était pas séduit,
et se trouvait piquée de son départ; elle voyait son oeil noir
briller en parlant au général péruvien. Mlle de La Mole
regardait les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune
de ses rivales ne pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait
se faire condamner à mort, en lui supposant même toutes les chances
favorables?
Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais inquiétait
les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot piquant et de réponse
difficile.
Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'offenserait:
je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde; mais elle étiole
ces qualités de l'âme qui font condamner à mort.
En ce moment quelqu'un disait près d'elle: Ce comte Altamira est le second
fils du prince de San Nazaro-Pimentel, c'est un Pimentel qui tenta de sauver
Conradin, décapité en 1268. C'est l'une des plus nobles familles
de Naples.
Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime: La haute naissance
ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point condamner
à mort! Je suis donc prédestinée à déraisonner
ce soir. Puisque je ne suis qu'une femme comme une autre, eh bien! il faut danser.
Elle céda aux instances du marquis de Croisenois, qui depuis une heure
sollicitait une galope. Pour se distraire de son malheur en philosophie, Mathilde
voulut être parfaitement séduisante, M. de Croisenois fut ravi.
Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l'un des plus jolis
hommes de la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible
d'avoir plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le voyait,
mais avec froideur.
Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croisenois!
se disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure après...
Où est le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après
six mois d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal qui fait l'envie
de toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnée des hommages
d'une société que je ne puis pas imaginer mieux composée.
Il n'y a ici de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être.
Et cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages le
sort ne m'a-t-il pas donnés: illustration, fortune, jeunesse! hélas!
tout, excepté le bonheur.
Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé
toute la soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment
à tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq
minutes de conversation ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une
grande découverte à une chose que je leur répète
depuis une heure. Je suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Staël
eût tout sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui.
Y a-t-il une raison pour que je m'ennuie moins quand j'aurai changé mon
nom pour celui du marquis de Croisenois?
Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce pas
un homme parfait? C'est le chef-d'oeuvre de l'éducation de ce siècle;
on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable et même spirituelle
à vous dire; il est brave... Mais ce Sorel est singulier, se dit-elle,
et son oeil quittait l'air morne pour l'air fâché. Je l'ai averti
que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas reparaître!
Chapitre IX. Le Bal
Le luxe des toilettes, l'éclat des bougies, les parfums: tant de jolis
bras, de belles épaules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlèvent,
des peintures de Ciceri! Je suis hors de moi!
Voyages d'Useri.
Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole; je vous en avertis: c'est
de mauvaise grâce au bal.
- Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un
air dédaigneux, il fait trop chaud ici.
A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole, le vieux baron de Tolly se
trouva mal et tomba; on fut obligé de l'emporter. On parla d'apoplexie,
ce fut un événement désagréable.
Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne
regarder jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des
choses tristes.
Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui
n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut.
Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore après qu'elle eut dansé.
Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un autre
salon. Chose étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible
qui lui était si naturel; il n'avait plus l'air anglais.
Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde.
Son oeil est plein d'un feu sombre; il a l'air d'un prince déguisé;
son regard a redoublé d'orgueil.
Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant
avec Altamira; elle le regardait fixement, étudiant ses traits pour y
chercher ces hautes qualités qui peuvent valoir à un homme l'honneur
d'être condamné à mort.
Comme il passait près d'elle:
- Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme!
O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde; mais il a une figure si noble,
et ce Danton était si horriblement laid, un boucher, je crois. Julien
était encore assez près d'elle, elle n'hésita pas à
l'appeler; elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question extraordinaire
pour une jeune fille.
- Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.
- Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien avec l'expression
du mépris le plus mal déguisé et l'oeil encore enflammé
de sa conversation avec Altamira, mais malheureusement pour les gens bien nés,
il était avocat à Méry-sur-Seine; c'est-à-dire,
Mademoiselle, ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il a commencé comme
plusieurs pairs que je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage
énorme aux yeux de la beauté, il était fort laid.
Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et assurément
fort peu poli.
Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement penché
et avec un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis payé
pour vous répondre, et je vis de ma paye. Il ne daignait pas lever l'oeil
sur Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés
sur lui, avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait, il
la regarda ainsi qu'un valet regarde son maître, afin de prendre des ordres.
Quoique ses yeux rencontrassent en plein ceux de Mathilde, toujours fixés
sur lui avec un regard étrange, il s'éloigna avec un empressement
marqué.
Lui, qui est réellement si beau, se dit enfin Mathilde sortant de sa
rêverie, faire un tel éloge de la laideur! Jamais de retour sur
lui-même! Il n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque
chose de l'air que mon père prend quand il fait si bien Napoléon
au bal. Elle avait tout à fait oublié Danton. Décidément,
ce soir, je m'ennuie. Elle saisit le bras de son frère, et, à
son grand chagrin, le força de faire un tour dans le bal. L'idée
lui vint de suivre la conversation du condamné à mort avec Julien.
La foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoindre
au moment où, à deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un
plateau pour prendre une glace. Il parlait à Julien, le corps à
demi tourné. Il vit un bras d'habit brodé qui prenait une glace
à côté de la sienne. La broderie sembla exciter son attention;
il se retourna tout à fait pour voir le personnage à qui appartenait
ce bras. A l'instant, ces yeux si nobles et si naïfs prirent une légère
expression de dédain.
- Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le prince d'Araceli,
ambassadeur de ***. Ce matin il a demandé mon extradition à votre
ministre des affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez,
le voilà là-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez disposé
à me livrer, car nous vous avons donné deux ou trois conspirateurs
en 1816. Si l'on me rend à mon roi, je suis pendu dans les vingt-quatre
heures. Et ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à moustaches qui
m'empoignera.
- Les infâmes! s'écria Julien à demi-haut.
Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait disparu.
- Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlé de
moi pour vous frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli; toutes
les cinq minutes, il jette les yeux sur sa Toison d'Or; il ne revient pas du
plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au fond
qu'un anachronisme. Il y a cent ans la Toison était un honneur insigne,
mais alors elle eût passé bien au-dessus de sa tête. Aujourd'hui,
parmi les gens bien nés, il faut être un Araceli pour en être
enchanté. Il eût fait pendre toute une ville pour l'obtenir.
- Est-ce à ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxiété.
- Non pas précisément, répondit Altamira froidement; il
a peut-être fait jeter à la rivière une trentaine de riches
propriétaires de son pays, qui passaient pour libéraux.
- Quel monstre! dit encore Julien.
Mlle de La Mole, penchant la tête avec le plus vif intérêt,
était si près de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque
son épaule.
- Vous êtes bien jeune! répondait Altamira. Je vous disais que
j'ai une soeur mariée en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce;
c'est une excellente mère de famille, fidèle à tous ses
devoirs, pieuse et non dévote.
Où veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.
- Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'était en 1815.
Alors j'étais caché chez elle, dans sa terre près d'Antibes;
eh bien, au moment où elle apprit l'exécution du maréchal
Ney, elle se mit à danser!
- Est-il possible? dit Julien atterré.
- C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions véritables
au XIXe siècle: c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en France. On
fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté.
- Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les faire
avec plaisir: ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut même les justifier
un peu que par cette raison.
Mlle de La Mole, oubliant tout à fait ce qu'elle se devait à elle-même,
s'était placée presque entièrement entre Altamira et Julien.
Son frère, qui lui donnait le bras, accoutumé à lui obéir,
regardait ailleurs dans la salle, et, pour se donner une contenance avait l'air
d'être arrêté par la foule.
- Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans s'en
souvenir, même les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix hommes
peut-être qui seront damnés comme assassins. Ils l'ont oublié,
et le monde aussi.
Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se casse la patte.
Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous
dites si plaisamment à Paris, on nous apprend qu'ils réunissaient
toutes les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de
leur bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons offices
du prince d'Araceli, je ne suis pas pendu, et que je jouisse jamais de ma fortune
à Paris, je veux vous faire dîner avec huit ou dix assassins honorés
et sans remords.
Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais
je serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire
et jacobin, et vous méprisé simplement comme homme du peuple intrus
dans la bonne compagnie.
- Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.
Altamira la regarda étonné, Julien ne daigna pas la regarder.
- Notez que la révolution à la tête de laquelle je me suis
trouvé, continua le comte Altamira, n'a pas réussi, uniquement
parce que je n'ai pas voulu faire tomber trois têtes et distribuer à
nos partisans sept à huit millions qui se trouvaient dans une caisse
dont j'avais la clef. Mon roi qui, aujourd'hui, brûle de me faire pendre,
et qui, avant la révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand
cordon de son ordre si j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer
l'argent de ces caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succès,
et mon pays eût eu une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est
une partie d'échecs.
- Alors, reprit Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu; maintenant...
- Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un
Girondin comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous répondrai,
dit Altamira d'un air triste, quand vous aurez tué un homme en duel,
ce qui encore est bien moins laid que de le faire exécuter par un bourreau.
- Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d'être
un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver
la vie à quatre.
Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements
des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout près
de lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla
redoubler.
Elle en fut profondément choquée; mais il ne fut plus en son pouvoir
d'oublier Julien; elle s'éloigna avec dépit, entraînant
son frère.
Il faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup, se dit-elle; je veux
choisir ce qu'il y a de mieux et faire effet à tout prix. Bon, voici
ce fameux, impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son invitation;
ils dansèrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux sera le
plus impertinent, mais, pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le
fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne dansa que par
contenance. On ne voulait pas perdre une des reparties piquantes de Mathilde.
M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que des paroles élégantes
au lieu d'idées, faisait des mines; Mathilde, qui avait de l'humeur,
fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi. Elle dansa jusqu'au jour et enfin
se retira horriblement fatiguée. Mais, en voiture, le peu de force qui
lui restait était encore employé à la rendre triste et
malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien,
et ne pouvait le mépriser.
Julien était au comble du bonheur. Ravi à son insu par la musique,
les fleurs, les belles femmes, l'élégance générale,
et plus que tout par son imagination qui rêvait des distinctions pour
lui et la liberté pour tous.
- Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.
- Il y manque la pensée, répondit Altamira.
Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n'en est que plus piquant,
parce qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.
- Vous y êtes, monsieur le comte. N'est-ce pas, la pensée est conspirante
encore?
- Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans
vos salons. Il faut qu'elle ne s'élève pas au-dessus de la pointe
d'un couplet de vaudeville: alors on la récompense. Mais l'homme qui
pense, s'il a de l'énergie et de la nouveauté dans ses saillies,
vous l'appelez cynique. N'est-ce pas ce nom-là qu'un de vos juges a donné
à Courier? Vous l'avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout
ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l'esprit, la congrégation le
jette à la police correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.
C'est que votre société vieillie prise avant tout les convenances...
Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire;
vous aurez des Murat et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la
vanité. Un homme qui invente en parlant arrive facilement à une
saillie imprudente, et le maître de la maison se croit déshonoré.
A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien, s'arrêta devant
l'hôtel de La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur.
Altamira lui avait fait ce beau compliment, évidemment échappé
à une profonde conviction: Vous n'avez pas la légèreté
française, et comprenez le principe de l'utilité. Il se trouvait
que, justement l'avant-veille, Julien avait vu Marino Faliero, tragédie
de M. Casimir Delavigne.
Israël Bertuccio n'a-t-il pas plus de caractère que tous ces nobles
Vénitiens? se disait notre plébéien révolté;
et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à
l'an 700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait
de plus noble ce soir au bal de M. de Retz ne remonte, et encore clopin-clopant,
que jusqu'au XIIIe siècle. Eh bien! au milieu de ces nobles de Venise,
si grands par la naissance, c'est d'Israël Bertuccio qu'on se souvient.
Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices
sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang que lui assigne sa
manière d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd de son empire...
Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal?
pas même substitut du procureur du roi...
Que dis-je? il se serait vendu à la congrégation; il serait ministre,
car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon
avait volé des millions en Italie, sans quoi il eût été
arrêté tout court par la pauvreté, comme Pichegru. La Fayette
seul n'a jamais volé. Faut-il voler, faut-il se vendre? pensa Julien.
Cette question l'arrêta tout court. Il passa le reste de la nuit à
lire l'histoire de la Révolution.
Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il ne songeait
encore qu'à la conversation du comte Altamira.
Dans le fait, se disait-il après une longue rêverie, si ces Espagnols
libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût
pas balayés avec cette facilité. Ce furent des enfants orgueilleux
et bavards... comme moi! s'écria tout à coup Julien comme se réveillant
en sursaut.
Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables
qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à
agir? Je suis comme un homme qui au sortir de table s'écrie: Demain je
ne dînerai pas; ce qui ne m'empêchera point d'être fort et
allègre comme je le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on éprouve
à moitié chemin d'une grande action?... Ces hautes pensées
furent troublées par l'arrivée imprévue de Mlle de La Mole,
qui entrait dans la bibliothèque. Il était tellement animé
par son admiration pour les grandes qualités de Danton, de Mirabeau,
de Carnot, qui ont su n'être pas vaincus, que ses yeux s'arrêtèrent
sur Mlle de La Mole, mais sans songer à elle, sans la saluer, sans presque
la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts s'aperçurent de sa présence,
son regard s'éteignit. Mlle de La Mole le remarqua avec amertume.
En vain elle lui demanda un volume de l'Histoire de France de Vély, placé
au rayon le plus élevé, ce qui obligeait Julien à aller
chercher la plus grande des deux échelles. Julien avait approché
l'échelle; il avait cherché le volume, il le lui avait remis,
sans encore pouvoir songer à elle. En remportant l'échelle, dans
sa préoccupation il donna un coup de coude dans une des glaces de la
bibliothèque; les éclats, en tombant sur le parquet, le réveillèrent
enfin. Il se hâta de faire des excuses à Mlle de La Mole; il voulut
être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec évidence
qu'elle l'avait troublé, et qu'il eût mieux aimé songer
à ce qui l'occupait avant son arrivée, que lui parler. Après
l'avoir beaucoup regardé, elle s'en alla lentement. Julien la regardait
marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette actuelle
avec l'élégance magnifique de celle de la veille. La différence
entre les deux physionomies était presque aussi frappante. Cette jeune
fille, si altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment un
regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire fait briller
encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port de reine; mais pourquoi
est-elle en deuil?
Si je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je
commets encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des
profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les lettres que
j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sautés et les balourdises que
j'y trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée la première
de ces lettres, il entendit tout près de lui le bruissement d'une robe
de soie; il se retourna rapidement; Mlle de La Mole était à deux
pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de l'humeur à
Julien.
Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'était rien pour
ce jeune homme; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y réussit.
- Evidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant,
Monsieur Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration
qui nous a envoyé à Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont
il s'agit; je brûle de le savoir; je serai discrète, je vous le
jure! Elle fut étonnée de ce mot en se l'entendant prononcer.
Quoi donc, elle suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta
d'un petit air léger:
- Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être inspiré,
une espèce de prophète de Michel-Ange?
Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément,
lui rendit toute sa folie.
- Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air qui devenait
de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont, de
l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? Donner à
des gens même sans mérite toutes les places de l'armée,
toutes les croix? Les gens qui auraient porté ces croix n'eussent-ils
pas redouté le retour du roi? Fallait-il mettre le trésor de Turin
au pillage? En un mot, Mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air
terrible, l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre doit-il
passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard?
Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle le regarda
un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas léger elle sortit de
la bibliothèque.