par Stendhal
Chapitre XXI. Dialogue avec un maître
Alas, our frailty is the cause, not we:
For such as we are made of, such we be.
TWELFTH NIGHT.
Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une heure, Julien assembla des
mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves
et leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage
dont le calme l'effraya.
- La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels
sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander;
mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
- Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid, on m'ôtera
tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce
sera peut-être un jour ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or
et de quelques diamants.
- Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait immobile.
Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M. de
Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été
aussi agité depuis un duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour
lui rendre justice, alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu
moins malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas là
une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a écrite?
Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières,
sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette
lettre? quel est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé
et sans doute haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter
ma femme, se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était
abîmé.
A peine levé, - grand Dieu! dit-il en se frappant la tête, c'est
d'elle surtout qu'il faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce
moment. Et, de colère, les larmes lui vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la
sagesse pratique de la province, les deux hommes que dans ce moment M. de Rênal
redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa
en revue, estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait
tirer de chacun. A tous! à tous! s'écria-t-il avec rage, mon affreuse
aventure fera le plus extrême plaisir. Par bonheur, il se croyait fort
envié, non sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi
de *** venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé
son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et
les fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé
par l'idée de cette magnificence. Le fait est que ce château était
aperçu de trois ou quatre lieues de distance, au grand détriment
de toutes les maisons de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage,
auxquels on avait laissé l'humble couleur grise donnée par le
temps.
M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de
ses amis, le marguillier de la paroisse; mais c'était un imbécile
qui pleurait de tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel isolement!
Est-il possible! se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il possible
que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander conseil?
car ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! ah! Ducros! s'écria-t-il
avec amertume. C'était les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés
par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu
changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.
L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à
Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner:
son journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur
lui avait été retiré. Dans ces tristes circonstances, il
essaya d'écrire à M. de Rênal pour la première fois
depuis dix ans. Le maire de Verrière crut devoir répondre en vieux
Romain: "Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me consulter, je
lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de province, et mettez
l'imprimerie en monopole comme le tabac." Cette lettre à un ami
intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal s'en
rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang, ma
fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces transports de
colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout
ce qui l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
pas l'idée d'épier sa femme.
Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes
affaires; je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à
la remplacer. Alors, il se complaisait dans l'idée que sa femme était
innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité
de montrer du caractère et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
calomniées n'a-t-on pas vues!
Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif,
souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, qu'elle
se moque de moi avec son amant! Faudra-t-il que tout Verrières fasse
des gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de
Charmier (c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on
le nomme, le sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat,
qui est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah! Charmier! dit-on,
le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi par le nom de l'homme qui
fait son opprobre.
Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai
point de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira
point à l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce
petit paysan avec ma femme, et les tuer tous les deux; dans ce cas, le tragique
de l'aventure en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée
lui sourit; il la suivit dans tous ses détails. Le Code pénal
est pour moi, et, quoi qu'il arrive, notre congrégation et mes amis du
jury me sauveront. Il examina son couteau de chasse, qui était fort tranchant;
mais l'idée du sang lui fit peur.
Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel
éclat dans Verrières et même dans tout le département!
Après la condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur
en chef sortit de prison, je contribuai à lui faire perdre sa place de
six cents francs. On dit que cet écrivailleur ose se remonter dans Besançon,
il peut me tympaniser avec adresse, et de façon à ce qu'il soit
impossible de l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux!...
L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien
né, qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens.
Je me verrai dans ces affreux journaux de Paris; ô mon Dieu! quel abîme!
voir l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule...
Si je voyage jamais, il faudra changer de nom; quoi! quitter ce nom qui fait
ma gloire et ma force. Quel comble de misère!
Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa tante
à Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute
sa fortune. Ma femme ira vivre à Paris avec Julien; on le saura à
Verrières, et je serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperçut
alors, à la pâleur de sa lampe, que le jour commençait à
paraître. Il alla chercher un peu d'air frais au jardin. En ce moment,
il était presque résolu à ne point faire d'éclat,
par cette idée surtout qu'un éclat comblerait de joie ses bons
amis de Verrières.
La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me priverai
point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec horreur ce que serait
sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute parente que la marquise de R...,
vieille, imbécile et méchante.
Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait
une force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme
en avait. Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment
où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière,
nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité
de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! Ma femme aime ses enfants, tout
finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de Verrières. Quoi,
diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme! Ne vaudrait-il pas
mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? Alors je me
lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.
Un instant après, M. de Rênal, repris par la vanité blessée,
se rappelait laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino
ou Cercle noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la
poule pour s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien,
en cet instant, ces plaisanteries lui paraissaient cruelles!
Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au ridicule.
Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les meilleures
sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée
du veuvage, son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité.
Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait
couché, une légère couche de son devant la porte de la
chambre de Julien: le lendemain matin, au jour, il verrait l'impression des
pas?
Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage,
cette coquine d'Elisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la
maison que je suis jaloux.
Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assuré de
sa mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait
comme un scellé la porte de sa femme et celle du galant.
Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort
lui semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en
servir, lorsqu'au détour d'une allée il rencontra cette femme
qu'il eût voulu voir morte.
Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans
l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid philosophe,
mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite église
dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire
de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu'elle
comptait passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans
cesse son mari tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite
le soir lui faisant manger son coeur.
Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant.
Après ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion
de lui parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison.
Je pourrais alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il
fera ou dira. Lui décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais
ce sort est dans mon habileté, dans l'art de diriger les idées
de ce fantasque, que sa colère rend aveugle, et empêche de voir
la moitié des choses. Grand Dieu! il me faut du talent, du sang-froid,
où les prendre?
Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et voyant
de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre annonçaient
qu'il n'avait pas dormi.
Elle lui remit une lettre décachetée, mais repliée. Lui,
sans l'ouvrir, regardait sa femme avec des yeux fous.
- Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui prétend
vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise comme je
passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de vous, c'est
que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M. Julien.
Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant
le moment, pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à
le dire.
Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A
la fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien
avait deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel,
quel génie, pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore
sans aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas!
alors ses succès feront qu'il m'oubliera.
Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait le remit tout à
fait de son trouble.
Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne
de Julien, se dit-elle, avec une douce et intime volupté.
Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde
lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés
collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.
Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de
ma femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus grossières,
la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta à
grande peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quelque
chose, il chiffonna le papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit à
se promener à grands pas, il avait besoin de s'éloigner de sa
femme. Quelques instants après, il revint auprès d'elle, et plus
tranquille.
- Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lui dit-elle aussitôt;
ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le dédommagerez
par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera facilement
à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet
de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez point de tort...
- Vous parlez là comme une sotte que vous êtes, s'écria
M. de Rênal d'une voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer
d'une femme? Jamais vous ne prêtez attention à ce qui est raisonnable;
comment sauriez-vous quelque chose? votre nonchalance, votre paresse ne vous
donnent d'activité que pour la chasse aux papillons, êtres faibles
et que nous sommes malheureux d'avoir dans nos familles!...
Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; il passait sa colère,
c'est le mot du pays.
- Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée
dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.
Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette
pénible conversation, de laquelle dépendait la possibilité
de vivre encore sous le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées
qu'elle croyait les plus propres à guider la colère aveugle de
son mari. Elle avait été insensible à toutes les réflexions
injurieuses qu'il lui avait adressées, elle ne les écoutait pas,
elle songeait alors à Julien. Sera-t-il content de moi?
- Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même
de cadeaux peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu
ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison.
- Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? Vous
faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières.
- Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité
où la sagesse de votre administration a su placer vous, votre famille
et la ville... Eh bien! je vais engager Julien à vous demander un congé
pour aller passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami
de ce petit ouvrier.
- Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité.
Ce que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y mettriez
de la colère et me brouilleriez avec lui, vous savez combien ce petit
monsieur est sur l'oeil.
- Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être
savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable
paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé
d'épouser Elisa; c'était une fortune assurée; et cela sous
prétexte que quelquefois, en secret, elle fait des visites à M.
Valenod.
- Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée,
quoi, Julien vous a dit cela?
- Non pas précisément; il m'a toujours parlé de la vocation
qui l'appelle au saint ministère; mais croyez-moi, la première
vocation pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez entendre
qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.
- Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute
sa fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que j'ignore...
Comment! il y a eu quelque chose entre Elisa et Valenod?
- Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal
en riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était
dans le temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché
que l'on pensât dans Verrières qu'il s'établissait entre
lui et moi un petit amour tout platonique.
- J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant
la tête avec fureur et marchant de découvertes en découvertes,
et vous ne m'en avez rien dit?
- Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité
de notre cher directeur? Où est la femme de la société
à laquelle il n'a pas adressé quelques lettres extrêmement
spirituelles et même un peu galantes?
- Il vous aurait écrit?
- Il écrit beaucoup.
- Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne; et M. de Rênal
se grandit de six pieds.
- Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait
presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour, quand
vous serez plus sage.
- A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal, ivre de
colère, et cependant plus heureux qu'il ne l'avait été
depuis douze heures.
- Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de
querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?
- Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais,
continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant; où
sont-elles?
- Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai
pas la clef.
- Je saurai le briser, s'écria-t-il en courant vers la chambre de sa
femme.
Il brisa, en effet, avec un pal de fer, un précieux secrétaire
d'acajou ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
quand il croyait y apercevoir quelque tache.
Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier;
elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer
de la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les
larmes aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans doute,
se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie
ce signal heureux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit
le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit importun,
un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver jusqu'ici. Son oeil
avide dévorait cette pente immense de verdure sombre et unie comme un
pré, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il pas l'esprit, se
dit-elle tout attendrie, d'inventer quelque signal pour me dire que son bonheur
est égal au mien? Elle ne descendit du colombier que quand elle eut peur
que son mari ne vînt l'y chercher.
Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M. Valenod, peu
accoutumées à être lues avec tant d'émotion.
Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
possibilité de se faire entendre:
- J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il
convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin,
ce n'est après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact;
chaque jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés
et de mauvais goût, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...
- Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré.
Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui
se passe chez lui?
- Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les invente,
et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce ton dans
Verrières;... et, sans aller si loin, dit Mme de Rênal, avec l'air
de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Elisa, c'est
à peu près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.
- Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement
par un des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés,
la lettre anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites
sur le même papier.
Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette
découverte, et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot alla s'asseoir
au loin sur le divan, au fond du salon.
La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à
faire pour empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur
suppose de la lettre anonyme.
- Comment ne sentez-vous pas que faire une scène sans preuves suffisantes
à M. Valenod est la plus insigne des maladresses? Vous êtes envié,
Monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre sage administration,
vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai apportée,
et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer
de ma bonne tante, héritage dont on s'exagère infiniment l'importance,
ont fait de vous le premier personnage de Verrières.
- Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.
- Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province,
reprit avec empressement Mme de Rênal; si le roi était libre et
pouvait rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à
la chambre des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous
voulez donner à l'envie un fait à commenter?
Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout Verrières,
que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce petit bourgeois,
admis imprudemment peut-être à l'intimité d'un Rênal,
a trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
surprendre prouveraient que j'ai répondu à l'amour de M. Valenod,
vous devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas
lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent
qu'un prétexte pour se venger de votre supériorité; songez
qu'en 1816 vous avez contribué à certaines arrestations. Cet homme
réfugié sur son toit...
- Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria
M. de Rênal avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir,
et je n'ai pas été pair!...
- Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus
riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
tous ces titres je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans l'affaire d'aujourd'hui.
Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec un dépit
mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver
chez ma tante.
Ce mot fut dit avec bonheur. Il y avait une fermeté qui cherche à
s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant
l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur tous
les arguments; sa femme le laissait dire, il y avait encore de la colère
dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile épuisèrent
les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de toute
une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers M. Valenod,
Julien et même Elisa.
Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur
le point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel
de cet homme, qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les
vraies passions sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à
chaque instant l'aveu de la lettre anonyme qu'il avait reçue la veille,
et cet aveu ne vint point. Il manquait à la sûreté de Mme
de Rênal de connaître les idées qu'on avait pu suggérer
à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province, les maris
sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de ridicule,
chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa femme, s'il ne lui
donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à
quinze sols par journée, et encore les bonnes âmes se font-elles
un scrupule de l'employer.
Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il
est tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité
par une suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible,
sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit
tout. C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au
XIXe siècle; c'est en lui fermant tous les salons.
Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de Rênal,
à son retour chez elle; elle fut choquée du désordre où
elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient
été brisées; plusieurs feuilles du parquet étaient
soulevées. Il eût été sans pitié pour moi,
se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de couleur, qu'il aime tant;
quand un de ses enfants y entre avec des souliers humides, il devient rouge
de colère. Le voilà gâté à jamais! La vue
de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle se
faisait pour sa trop rapide victoire.
Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert,
quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort
sèchement:
- Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine
de jours à Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder
un congé. Vous pouvez partir quand bon vous semblera. Mais, pour que
les enfants ne perdent pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes,
que vous corrigerez.
- Certainement, ajouta M. de Rênal d'un ton fort aigre, je ne vous accorderai
pas plus d'une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
tourmenté.
- Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à
son amie, pendant un instant de solitude qu'ils eurent au salon.
Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
matin.
- A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les portent
à nous tromper!
- Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée
par votre amour, lui dit-il avec quelque froideur; votre conduite d'aujourd'hui
est admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce
soir? Cette maison est pavée d'ennemis; songez à la haine passionnée
qu'Elisa a pour moi.
- Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée
que vous auriez pour moi.
- Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où
je vous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à
Elisa, d'un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas
près de ma chambre, bien armé...
- Quoi! pas même du courage! dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur
d'une fille noble.
- Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement Julien,
c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui
prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis attaché, et
quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle
absence.
Chapitre XXII. Façons d'agir en 1830
La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa
pensée.
R. P. MALAGRIDA.
A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice
envers Mme de Rênal. Je l'aurais méprisée comme une femmelette,
si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal!
Elle s'en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon
ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée,
parce que M. de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à
laquelle j'ai l'honneur d'appartenir; je ne suis qu'un sot.
M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les
plus considérés du pays lui avaient offerts à l'envi, lorsque
sa destitution le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait
louées étaient encombrées par ses livres. Julien, voulant
montrer à Verrières ce que c'était qu'un prêtre,
alla prendre chez son père une douzaine de planches de sapin, qu'il porta
lui-même sur le dos tout le long de la grande rue. Il emprunta des outils
à un ancien camarade, et eut bientôt bâti une sorte de bibliothèque
dans laquelle il rangea les livres de M. Chélan.
- Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard
pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce
brillant uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.
M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne
ne soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième
jour après son arrivée, Julien vit monter jusque dans sa chambre
un non moindre personnage que M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne fut
qu'après deux grandes heures de bavardage insipide et de grandes jérémiades
sur la méchanceté des hommes, sur le peu de probité des
gens chargés de l'administration des deniers publics, sur les dangers
de cette pauvre France, etc., etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de
la visite. On était déjà sur le palier de l'escalier, et
le pauvre précepteur à demi disgracié reconduisait avec
le respect convenable le futur préfet de quelque heureux département,
quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune de Julien, de louer
sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc. Enfin M.
de Maugiron, le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne, lui proposa
de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des
enfants à éduquer, et qui, comme le roi Philippe, remercierait
le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que de les avoir fait naître
dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur jouirait de huit cents
francs d'appointements payables non pas de mois en mois, ce qui n'est pas noble,
dit M. de Maugiron, mais par quartier et toujours d'avance.
C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait
la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme
un mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien nettement.
On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal,
de la vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance
pour l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet, étonné
de trouver plus jésuite que lui, essaya vainement d'obtenir quelque chose
de précis. Julien, enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et
recommença sa réponse en d'autres termes. Jamais ministre éloquent,
qui veut user la fin d'une séance où la Chambre a l'air de vouloir
se réveiller, n'a moins dit en plus de paroles. A peine M. de Maugiron
sorti, Julien se mit à rire comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique,
il écrivit une lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans
laquelle il lui rendait compte de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait
humblement conseil. Ce coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne
qui fait l'offre! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières
l'effet de sa lettre anonyme.
Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur
qui, à six heures du matin, par un beau jour d'automne, débouche
dans une plaine abondante en gibier, sortit pour aller demander conseil à
M. Chélan. Mais avant d'arriver chez le bon curé, le ciel, qui
voulait lui ménager des jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel
il ne cacha point que son coeur était déchiré; un pauvre
garçon comme lui se devait tout entier à la vocation que le ciel
avait placée dans son coeur, mais la vocation n'était pas tout
dans ce bas monde. Pour travailler dignement à la vigne du Seigneur,
et n'être pas tout à fait indigne de tant de savants collaborateurs,
il fallait l'instruction; il fallait passer au séminaire de Besançon
deux années bien dispendieuses; il devenait donc indispensable de faire
des économies, ce qui était bien plus facile sur un traitement
de huit cents francs payés par quartier, qu'avec six cents francs qu'on
mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le plaçant
auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux
un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était
pas à propos d'abandonner cette éducation pour une autre?...
Julien atteignit à un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence,
qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par
s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.
En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui
le cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner
pour le même jour.
Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement
auparavant, il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups
de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique
le dîner ne fût indiqué que pur une heure, Julien trouva
plus respectueux de se présenter dès midi et demi dans le cabinet
de travail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva étalant
son importance au milieu d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son
énorme quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers
sur le haut de la tête, sa pipe immense, ses pantoufles brodées,
les grosses chaînes d'or croisées en tous sens sur sa poitrine,
et tout cet appareil d'un financier de province qui se croit homme à
bonnes fortunes, n'imposaient point à Julien; il n'en pensait que plus
aux coups de bâton qu'il lui devait.
Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod;
elle était à sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation,
il eut l'avantage d'assister à celle de M. le directeur du dépôt.
On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes
aux yeux. Cette dame, l'une des plus considérables de Verrières,
avait une grosse figure d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour
cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos maternel.
Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait
guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés
par les contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement.
Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur
du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique
et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque
chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques,
tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.
Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes, l'officier
de gendarmerie et deux ou trois autres fonctionnaires publics arrivèrent
avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libéraux riches. On
annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,
vint à penser que, de l'autre côté du mur de la salle à
manger, se trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels
on avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais
goût dont on voulait l'étourdir.
Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même;
sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce
fut bien pis un quart d'heure après; on entendait de loin en loin quelques
accents d'une chanson populaire, et, il faut l'avouer, un peu ignoble, que chantait
l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée,
qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un
valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod
avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf francs la bouteille
pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à M. Valenod:
- On ne chante plus cette vilaine chanson.
- Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait
imposer silence aux gueux.
Ce mot fut trop fort pour Julien; il avait les manières, mais non pas
encore le coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent
exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.
Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument impossible
de faire honneur au vin du Rhin. L'empêcher de chanter! se disait-il à
lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres!
Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le percepteur
des contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant le tapage
du refrain, chanté en choeur: Voilà donc, se disait la conscience
de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras
qu'à cette condition et en pareille compagnie! Tu auras peut-être
une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant que tu te gorges
de viandes, tu empêches de chanter le pauvre prisonnier; tu donneras à
dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa misérable pitance,
et pendant ton dîner il sera encore plus malheureux! - O Napoléon!
qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune par les dangers
d'une bataille; mais augmenter lâchement la douleur du misérable!
J'avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce monologue me donne
une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de
ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la manière
d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher
la plus petite égratignure.
Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était
pas pour rêver et ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner
en si bonne compagnie.
Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de l'académie
de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un bout
de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait généralement
de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament
était vrai.
Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament
latin se rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de
deux académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine
fut lue au hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle,
et ce prodige fut admiré avec toute la bruyante énergie de la
fin d'un dîner. Julien regardait la figure enluminée des dames;
plusieurs n'étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur
beau chanteur.
- J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces
dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des
deux académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine,
au lieu de répondre en suivant le texte latin, j'essaierai de le traduire
impromptu.
Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères
d'enfants susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement
convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine
politique, jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces
braves gens, qui ne connaissent Julien que de réputation et pour l'avoir
vu à cheval le jour de l'entrée du roi de ***, étaient
ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter
ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire
ce style les amusait par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien
se lassa.
Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la
nouvelle théologie de Ligorio, qu'il avait à apprendre pour le
réciter le lendemain à M. Chélan. Car mon métier,
ajouta-t-il agréablement, est de faire réciter des leçons
et d'en réciter moi-même.
On rit beaucoup, on admira; tel est l'esprit à l'usage de Verrières.
Julien était déjà debout, tout le monde se leva malgré
le décorum; tel est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore
un quart d'heure; il fallait bien qu'il entendît les enfants réciter
leur cathéchisme; ils firent les plus drôles de confusions, dont
lui seul s'aperçut. Il n'eut garde de les relever. Quelle ignorance des
premiers principes de la religion! pensait-il. Il saluait enfin et croyait pouvoir
s'échapper; mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.
- Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod, certaine fable,
sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de
plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs
commentateurs.
Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner.
Ce jeune homme fait honneur au département, s'écriaient tous à
la fois les convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à
parler d'une pension votée sur les fonds communaux, pour le mettre à
même de continuer ses études à Paris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à
manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille!
canaille! s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite,
en se donnant le plaisir de respirer l'air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui pendant longtemps avait
été tellement choqué du sourire dédaigneux et de
la supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes
les politesses qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher
de sentir l'extrême différence. Oublions même, se disait-il
en s'en allant, qu'il s'agit d'argent volé aux pauvres détenus,
et encore qu'on empêche de chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il
de dire à ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu'il leur
présente? Et ce M. Valenod, dans l'énumération de ses propriétés,
qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc.,
si sa femme est présente, sans dire ta maison, ton domaine.
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété,
venait de faire une scène abominable, pendant le dîner, à
un domestique qui avait cassé un verre à pied et dépareillé
une de ses douzaines; et ce domestique avait répondu avec la dernière
insolence.
Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout
ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me
trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils m'inspirent.
Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister
à plusieurs dîners du même genre; Julien fut à la
mode; on lui pardonnait son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette
imprudence était la cause véritable de ses succès. Bientôt,
il ne fut plus question dans Verrières que de voir qui l'emporterait
dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du
directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat
qui, depuis nombre d'années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire,
les libéraux avaient à s'en plaindre; mais après tout il
était noble et fait pour la supériorité, tandis que le
père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de
rente. Il avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit
vert pomme que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse à l'envie
pour ses chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus
de Paris, pour toute sa prospérité actuelle.
Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un honnête
homme; il était géomètre, s'appelait Gros et passait pour
jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des
choses qui lui semblaient fausses à lui-même, fut obligé
de s'en tenir au soupçon à l'égard de M. Gros. Il recevait
de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir souvent
son père, il se conformait à cette triste nécessité.
En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation, lorsqu'un matin
il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux mains qui lui fermaient
les yeux.
C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville,
et qui, montant les escaliers quatre à quatre et laissant ses enfants
occupés d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue
à la chambre de Julien, un instant avant eux. Ce moment fut délicieux,
mais bien court: Mme de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent
avec le lapin, qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon accueil
à tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille; il
sentit qu'il aimait ces enfants, qu'il se plaisait à jaser avec eux.
Il était étonné de la douceur de leur voix, de la simplicité
et de la noblesse de leurs petites façons; il avait besoin de laver son
imagination de toutes les façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées
désagréables au milieu desquelles il respirait à Verrières.
C'était toujours la crainte de manquer, c'étaient toujours le
luxe et la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dînait,
à propos de leur rôti, faisaient des confidences humiliantes pour
eux, et nauséabondes pour qui les entendait.
- Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers, disait-il à
Mme de Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.
- Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant
au rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois
qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre coeur, ajoutait-elle.
Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique
gênante en apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres
enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les
domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux
cents francs de plus pour éduquer les petits Valenod.
Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande
maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient
son couvert d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.
- Pourquoi cela?
- Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne
soit pas dupe en restant avec nous.
Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à
fait, pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui expliquait
qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employé dans ce sens,
était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu'il
faisait à Mme de Rênal, il chercha à expliquer, par des
exemples pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être
dupe.
- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de laisser
tomber son fromage, que prend le renard, qui était un flatteur.
Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne
pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.
Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure
sévère et mécontente fit un étrange contraste avec
la douce joie que sa présence chassait. Mme de Rênal pâlit;
elle se sentait hors d'état de rien nier. Julien saisit la parole, et,
parlant très haut, se mit à raconter à M. le maire le trait
du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il était sûr
que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal fronçait
le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention de ce métal,
disait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré
sur ma bourse.
Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation
de soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était
pas fait pour arranger les choses auprès d'un homme dominé par
une vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière
remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées
nouvelles à ses élèves:
- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien
aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi, qui, au fond,
suis le maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux
sur l'autorité légitime. Pauvre France!
Mme de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de
l'accueil que lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité
de passer douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à
faire à la ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller
dîner au cabaret; quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint
à son idée. Les enfants étaient ravis de ce seul mot cabaret,
que prononce avec tant de plaisir la pruderie moderne.
M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés
où elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose
que le matin; il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui
et de Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé
soupçonner la partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait
redits à M. le maire avaient trait uniquement à savoir si Julien
resterait chez lui avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs
offerts par M. le directeur du dépôt.
Ce directeur qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui battit froid.
Cette conduite n'était pas sans habileté; il y a peu d'étourderie
en province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule à fond.
M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un
faraud; c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son
existence triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions.
Il régnait, pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres
de M. de Rênal; mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant
de tout, sans cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations,
n'ayant aucune prétention personnelle, il avait fini par balancer le
crédit de son maître aux yeux du pouvoir ecclésiastique.
M. Valenod avait dit en quelque sorte aux épiciers du pays: donnez-moi
les deux plus sots d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus
ignares; aux officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans.
Quand il avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier,
il leur avait dit: régnons ensemble.
Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté
du Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis
que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.
Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de
se rassurer par de petites insolences de détail contre les grosses vérités
qu'il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser.
Son activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait
laissées la visite de M. Appert, il avait fait trois voyages à
Besançon; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier; il en
envoyait d'autres par des inconnus qui passaient chez lui à la tombée
de la nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé
Chélan; car cette démarche vindicative l'avait fait regarder,
par plusieurs dévotes de bonne naissance, comme un homme profondément
méchant. D'ailleurs ce service rendu l'avait mis dans la dépendance
absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il en recevait d'étranges
commissions. Sa politique en était à ce point, lorsqu'il céda
au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour surcroît d'embarras,
sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien chez elle; sa vanité
s'en était coiffée.
Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive
avec son ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui
adresserait des paroles dures, ce qui lui était assez égal; mais
il pouvait écrire à Besançon et même à Paris.
Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à Verrières,
et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à
se rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient
invités au dîner où Julien récita. Il aurait été
puissamment soutenu contre le maire. Mais des élections pouvaient survenir,
et il était trop évident que le dépôt et un mauvais
vote étaient incompatibles. Le récit de cette politique, fort
bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait à
Julien, pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à
l'autre, et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA
FIDELITE, où ils passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles
qu'à Vergy.
Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive
avec son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui.
Ce jour-là, ce système réussit, mais augmenta l'humeur
du maire.
Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent
peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un
plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal,
en entrant au cabaret. Jamais, au contraire, ses enfants n'avaient été
plus joyeux et plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.
- Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en entrant,
d'un ton qu'il voulut rendre imposant.
Pour toute réponse, sa femme le prit à part et lui exprima la
nécessité d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle
venait de trouver lui avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires
pour suivre le plan de conduite qu'elle méditait depuis quinze jours.
Ce qui achevait de troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières,
c'est qu'il savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son attachement
pour l'espèce. M. Valenod était généreux comme un
voleur, et lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente
que brillante dans les cinq ou six dernières quêtes pour la confrérie
de Saint-Joseph, pour la congrégation de la Vierge, pour la congrégation
du Saint-Sacrement, etc., etc., etc.
Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroitement classés
sur le registre des frères collecteurs d'après le montant de leurs
offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la
dernière ligne. En vain disait-il que lui ne gagnait rien. Le clergé
ne badine pas sur cet article.
Chapitre XXIII. Chagrins d'un fonctionnaire
Il piacete di alzar la testa tutto l'anno è ben pagato da certi quarti
d'ora che bisogna passar.
CASTI.
Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes; pourquoi a-t-il
pris dans sa maison un homme de coeur, tandis qu'il lui fallait l'âme
d'un valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe siècle
est que, quand un être puissant et noble rencontre un homme de coeur,
il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que l'autre a la sottise
d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est pas encore l'homme de coeur
qui souffre. Le grand malheur des petites villes de France et des gouvernements
par élections, comme celui de New York, c'est de ne pas pouvoir oublier
qu'il existe au monde des êtres comme M. de Rênal. Au milieu d'une
ville de vingt mille habitants, ces hommes font l'opinion publique, et l'opinion
publique est terrible dans un pays qui a la charte. Un homme doué d'une
âme noble, généreuse, et qui eût été
votre ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par l'opinion
publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que le hasard a fait
naître nobles, riches et modérés. Malheur à qui se
distingue!
Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy; mais, dès
le surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à Verrières.
Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand
étonnement, il découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère
de quelque chose. Elle interrompait ses conversations avec son mari dès
qu'il paraissait, et semblait presque désirer qu'il s'éloignât.
Julien ne se fit pas donner deux fois cet avis. Il devint froid et réservé;
Mme de Rênal s'en aperçut et ne chercha pas d'explications. Va-t-elle
me donner un successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi!
Mais on dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les
rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
lui, va trouver sa lettre de disgrâce.
Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à
son approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant
à la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et
située vis-à-vis l'église, dans l'endroit le plus marchand
de la ville. Que peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant!
se disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers
de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas
un mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de serments,
par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas démenti!
Souvent femme varie,
Bien fol qui s'y fie.
M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida
en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros
paquet couvert de papier gris sur la table.
- Voilà cette sotte affaire, dit-il à sa femme.
Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet;
il le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de
rue.
Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros pinceau,
barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place, que la curiosité
de Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location aux enchères
publiques de cette grande et vieille maison dont le nom revenait si souvent
dans les conversations de M. de Rênal avec sa femme. L'adjudication du
bail était annoncée pour le lendemain à deux heures, en
la salle de la commune, à l'extinction du troisième feu. Julien
fut fort désappointé; il trouvait bien le délai un peu
court: comment tous les concurrents auraient-ils le temps d'être avertis?
Mais du reste, cette affiche, qui était datée de quinze jours
auparavant et qu'il relut tout entière en trois endroits différents,
ne lui apprenait rien.
Il alla visiter la maison à louer. Le portier, ne le voyant pas approcher,
disait mystérieusement à un voisin:
- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois cents
francs; et comme le maire regimbait, il a été mandé à
l'évêché, par M. le grand vicaire de Frilair.
L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis,
qui n'ajoutèrent plus un mot.
Julien ne manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une salle
mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon
singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table,
où Julien aperçut, dans un plat d'étain, trois petits bouts
de bougie allumés. L'huissier criait: Trois cents francs, messieurs!
- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à voix basse, à
son voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit
cents; je veux couvrir cette enchère.
- C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu à te mettre à dos M.
Maslon, M. Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair,
et toute la clique.
- Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.
- Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement
un espion du maire, ajouta-t-il en montrant Julien.
Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux Francs-Comtois
ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid lui rendit
le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit, et la voix
traînante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à M.
de Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de ***, et pour
trois cent trente francs.
Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.
- Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune,
disait l'un.
- Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la
sentira passer.
- Quelle infamie! disait un gros homme à la gauche de Julien: une maison
dont j'aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et j'aurais
fait un bon marché.
- Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud
n'est-il pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des
bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse
un supplément de traitement de cinq cents francs, voilà tout.
- Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième.
Car il est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.
- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela entre
dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de l'an. Mais voilà
ce petit Sorel; allons-nous-en.
Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort
triste.
- Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.
- Oui, Madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le
maire.
- S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.
A ce moment, M. de Rênal parut; il était fort sombre. Le dîner
se passa sans mot dire, M. de Rênal ordonna à Julien de suivre
les enfants à Vergy, le voyage fut triste. Mme de Rênal consolait
son mari:
- Vous devriez y être accoutumé, mon ami.
Le soir, on était assis en silence autour du foyer domestique; le bruit
du hêtre enflammé était la seule distraction. C'était
un des moments de tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies.
Un des enfants s'écria joyeusement:
- On sonne! on sonne!
- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous prétexte
de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait; c'est trop
fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui suis compromis.
Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont s'emparer de cette anecdote,
et faire de moi un M. Nonante-cinq?
Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment à la
suite du domestique.
- M. le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que M. le chevalier
de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a remise pour
vous à mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo,
d'un air gai, en regardant Mme de Rênal. Le signor de Beauvaisis, votre
cousin, et mon bon ami, Madame, dit que vous savez l'italien.
La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée
fort gaie. Mme de Rênal voulut absolument lui donner à souper.
Elle mit toute sa maison en mouvement; elle voulait à tout prix distraire
Julien de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journée,
il avait entendu retentir à son oreille. Le signor Geronimo était
un chanteur célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort
gai, qualités qui, en France ne sont guère plus compatibles. Il
chanta après souper un petit duettino avec Mme de Rênal. Il fit
des contes charmants. A une heure du matin, les enfants se récrièrent,
quand Julien leur proposa d'aller se coucher.
- Encore cette histoire, dit l'aîné.
- C'est la mienne, Signorino, reprit le signor Geronimo. Il y a huit ans, j'étais
comme vous un jeune élève du conservatoire de Naples, j'entends
j'avais votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le fils
de l'illustre maire de la jolie ville de Verrières.
Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.
- Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son accent
qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli était un
maître excessivement sévère. Il n'est pas aimé au
conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait. Je sortais
le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit théâtre de San-Carlino,
où j'entendais une musique des dieux: mais, ô ciel! comment faire
pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du parterre?
Somme énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire.
Le signor Giovannone, directeur de San-Carlino, m'entendit chanter. J'avais
seize ans: Cet enfant, il est un trésor, dit-il.
- Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.
- Et combien me donnerez-vous?
- Quarante ducats par mois. Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir
les cieux ouverts.
- Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévère
Zingarelli me laisse sortir?
- Lascia fare a me.
- Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des enfants.
- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me dit: Caro, d'abord
un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats. Jamais je n'avais
vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois faire.
Le lendemain, je demande une audience au terrible signor Zingarelli. Son vieux
valet de chambre me fait entrer.
- Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.
- Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai du
conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais redoubler d'application.
- Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie
jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze
jours, polisson.
- Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école,
credete a me. Mais je vous demande une grâce, si quelqu'un vient me demander
pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas.
- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi? Est-ce
que je permettrai jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce que tu veux
te moquer de moi? Décampe, décampe! dit-il en cherchant à
me donner un coup de pied au c.. ou gare le pain sec et la prison.
Une heure après, le signor Giovannone arrive chez le directeur:
- Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi Geronimo.
Qu'il chante à mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.
- Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux pas;
tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il ne voudra
quitter le conservatoire; il vient de me le jurer.
- Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone
en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.
Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette: Qu'on chasse
Geronimo du conservatoire, cria-t-il, bouillant de colère. On me chassa
donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air del
Moltiplico. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts, les objets
dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille à chaque
instant dans ce calcul.
- Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.
Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. Il signor
Geronimo n'alla se coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette
famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et
de sa gaieté.
Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait
besoin à la cour de France.
Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signor Geronimo
qui va à Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le
savoir-faire du directeur de San-Carlino, sa voix divine n'eût peut-être
été connue et admirée que dix ans plus tard... Ma foi,
j'aimerais mieux être un Geronimo qu'un Rênal. Il n'est pas si honoré
dans la société, mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications
comme celle d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.
Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées à
Verrières, dans la maison de M. de Rênal, avaient été
pour lui une époque de bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût
et les tristes pensées qu'aux dîners qu'on lui avait donnés;
dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, écrire, réfléchir
sans être troublé? A chaque instant, il n'était pas tiré
de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité d'étudier
les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper par des démarches
ou des mots hypocrites.
Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle
vie est peu de chose; je puis à mon choix épouser Mlle Elisa,
ou me faire l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui vient
de gravir une montagne rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir parfait
à se reposer. Serait-il heureux si on le forçait à se reposer
toujours?
L'esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées
fatales. Malgré ses résolutions, elle avait avoué à
Julien toute l'affaire de l'adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments,
pensait-elle!
Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle
de son mari, si elle l'eût vu en péril. C'était une de ces
âmes nobles et romanesques, pour qui apercevoir la possibilité
d'une action généreuse, et ne pas la faire, est la source d'un
remords presque égal à celui du crime commis. Toutefois, il y
avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser l'image de l'excès
de bonheur qu'elle goûterait si, devenant veuve tout à coup, elle
pouvait épouser Julien.
Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice
sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant
Julien, il fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si
chers. Elle se voyait vivant à Paris, continuant à donner à
ses fils cette éducation qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses
enfants, elle, Julien, tous étaient parfaitement heureux.
Etrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de
la vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour
a précédé le mariage. Et cependant, dirait un philosophe,
il amène bientôt, chez les gens assez riches pour ne pas travailler,
l'ennui profond de toutes les jouissances tranquilles. Et ce n'est que les âmes
sèches, parmi les femmes, qu'il ne prédispose pas à l'amour.
La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal, mais on
ne l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle
s'en doutât, n'était occupée que du scandale de ses amours.
A cause de cette grande affaire, cet automne-là on s'y ennuya moins que
de coutume.
L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter
les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait
à s'indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d'impression
sur M. de Rênal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se dédommagent
de leur sérieux habituel par le plaisir de remplir ces sortes de missions
lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en se servant
des termes les plus mesurés.
M. Valenod, qui jouait serré, avait placé Elisa dans une famille
noble et fort considérée, où il y avait cinq femmes. Elisa
craignant, disait-elle, de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait
demandé à cette famille que les deux tiers à peu près
de ce qu'elle recevait chez M. le maire. D'elle-même, cette fille avait
eu l'excellente idée d'aller se confesser à l'ancien curé
Chélan et en même temps au nouveau, afin de leur raconter à
tous les deux le détail des amours de Julien.
Le lendemain de son arrivé, dès six heures du matin, l'abbé
Chélan fit appeler Julien:
- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie, et au besoin je vous ordonne
de ne me rien dire; j'exige que sous trois jours vous partiez pour le séminaire
de Besançon, ou pour la demeure de votre ami Fouqué, qui est toujours
disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu,
tout arrangé, mais il faut partir, et ne pas revenir d'un an à
Verrières.
Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer
offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était
pas son père, avait pris pour lui.
- Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il enfin
au curé.
M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme,
parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus humble,
Julien n'ouvrit pas la bouche.
Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva
au désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise.
La faiblesse naturelle de son caractère, s'appuyant sur la perspective
de l'héritage de Besançon, l'avait décidé à
la considérer comme parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'étrange
état dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières.
Le public avait tort, il était égaré par des envieux, mais
enfin que faire?
Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
offres de M. Valenod et rester à Verrières. Mais ce n'était
plus cette femme simple et timide de l'année précédente;
sa fatale passion, ses remords l'avaient éclairée. Elle eut bientôt
la douleur de se prouver à elle-même, tout en écoutant son
mari, qu'une séparation au moins momentanée était devenue
indispensable. Loin de moi, Julien va retomber dans ses projets d'ambition si
naturels quand on n'a rien. Et moi, grand Dieu! je suis si riche! et si inutilement
pour mon bonheur! Il m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé,
il aimera. Ah! malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste,
je n'ai pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le
jugement. Il ne tenait qu'à moi de gagner Elisa à force d'argent,
rien ne m'était plus facile. Je n'ai pas pris la peine de réfléchir
un moment, les folles imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je
péris.
Julien fut frappé d'une chose, en apprenant la terrible nouvelle du départ
à Mme de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste.
Elle faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.
- Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa une mèche de ses cheveux.
- Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle, mais si je meurs, promets-moi
de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche d'en
faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les
nobles seront égorgés, leur père s'émigrera peut-être
à cause de ce paysan tué sur un toit. Veille sur la famille...
Donne-moi ta main. Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand
sacrifice fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser à
ma réputation.
Julien s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces
adieux le toucha.
- Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent;
vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ,
je reviendrai vous voir de nuit.
L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien,
puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir!
Son affreuse douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle
eût éprouvés de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude
de revoir son ami ôtait à ces derniers moments tout ce qu'ils avaient
de déchirant. Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie
de Mme de Rênal, fut noble, ferme et parfaitement convenable.
M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla
enfin à sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.
- Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme
Valenod, que j'ai pris à la besace pour en faire un des plus riches bourgeois
de Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me battrai
avec lui. Ceci est trop fort.
Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rênal. Mais presque
au même instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme
certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari.
Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse.
En moins de deux heures, elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées
par lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que jamais à M. Valenod,
et même reprendre Elisa dans la maison. Mme de Rênal eut besoin
de courage pour se décider à revoir cette fille, cause de tous
ses malheurs. Mais cette idée venait de Julien.
Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la
voie, M. de Rênal arriva, tout seul, à l'idée financièrement
bien pénible, que ce qu'il y aurait de plus désagréable
pour lui, ce serait que Julien, au milieu de l'effervescence et des propos de
tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de
M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était d'accepter
les offres du directeur du dépôt de mendicité. Il importait
au contraire à la gloire de M. de Rênal que Julien quittât
Verrières pour entrer au séminaire de Besançon ou à
celui de Dijon. Mais comment l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?
M. de Rênal, voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus
au désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle
était dans la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris
une dose de stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et
ne porte plus d'intérêt à rien. Ainsi il arriva à
Louis XIV mourant de dire: Quand j'étais roi. Parole admirable!
Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une
lettre anonyme. Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les
plus grossiers applicables à sa position s'y voyaient à chaque
ligne. C'était l'ouvrage de quelque envieux subalterne. Cette lettre
le ramena à la pensée de se battre avec M. Valenod. Bientôt
son courage alla jusqu'aux idées d'exécution immédiate.
Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre des pistolets qu'il fit charger.
Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me
reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux, mais j'ai de bonnes lettres
dans mon bureau qui m'y autorisent.
Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari,
elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine
à repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui
parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle parvint
à transformer le courage de donner un soufflet à M. Valenod en
celui d'offrir six cents francs à Julien pour une année de sa
pension dans un séminaire. M. de Rênal, maudissant mille fois le
jour où il avait eu la fatale idée de prendre un précepteur
chez lui, oublia la lettre anonyme.
Il se consola un peu par une idée, qu'il ne dit pas à sa femme:
avec de l'adresse, et en se prévalant des idées romanesques du
jeune homme, il espérait l'engager, pour une somme moindre, à
refuser les offres de M. Valenod.
Mme de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien que,
faisant aux convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs
que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait
sans honte accepter un dédommagement.
- Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant,
le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à
la vie élégante, la grossièreté de ces gens-là
me tuerait.
La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté
de Julien. Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt
la somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet
portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.
Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés
dans la petite grotte de la montagne.
Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée
avec colère.
- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours abominable?
Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux; au
moment fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort
pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux
yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne
trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour exalter sa
conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies et comptait
demander une pareille somme à Fouqué.
Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières,
où il laissait tant d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir
une capitale, une grande ville de guerre comme Besançon.
Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée
par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était
passable, il y avait entre elle et l'extrême malheur cette dernière
entrevue qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes
qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour,
elle entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé
mille dangers, Julien parut devant elle.
De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée, c'est pour la dernière
fois que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle
fut comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait
à lui dire qu'elle l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait
presque le contraire. Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation
éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être déjà
oublié. Ses mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que
par de grosses larmes coulant en silence, et des serrements de main presque
convulsifs.
- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie? répondait
Julien aux froides protestations de son amie; vous montreriez cent fois plus
d'amitié sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.
Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre:
- Il est impossible d'être plus malheureuse... J'espère que je
vais mourir... Je sens mon coeur se glacer...
Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.
Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire, les
larmes de Mme de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit
attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire, sans
lui rendre ses baisers. En vain Julien lui disait:
- Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité.
Désormais vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos
enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe.
- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas,
lui dit-elle froidement.
Julien finit par être profondément frappé des embrassements
sans chaleur de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant
plusieurs lieues. Son âme était navrée, et avant de passer
la montagne, tant qu'il put voir le clocher de l'église de Verrières,
souvent il se retourna.
Chapitre XXIV. Une capitale
Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir
dans une tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!
BARNAVE.
Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était
la citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en
soupirant, si j'arrivais dans cette noble ville de guerre pour être sous-lieutenant
dans un des régiments chargés de la défendre!
Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle
abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit
paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.
Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il
voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle.
Deux ou trois fois il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles;
il pénétrait dans des endroits que le génie militaire interdit
au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans.
La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons
l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le
grand café, sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait
beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus
des deux immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur
sa timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente
ou quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au
moins. Ce jour-là, tout était enchantement pour lui.
Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient
les points; les joueurs couraient autour des billards encombrés de spectateurs.
Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de
tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes, leurs
épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes
favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention
de Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en criant;
ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien admirait immobile;
il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une grande
capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le courage de
demander une tasse de café à un de ces messieurs au regard hautain,
qui criaient les points du billard.
Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de
ce jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas
du poêle, et son petit paquet sous le bras, considérait le buste
du roi, en beau plâtre blanc. Cette demoiselle, grande Franc-Comtoise,
fort bien faite, et mise comme il le faut pour faire valoir un café,
avait déjà dit deux fois, d'une petite voix qui cherchait à
n'être entendue que de Julien: Monsieur! Monsieur! Julien rencontra de
grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à lui qu'on
parlait.
Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût
marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.
Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens
de Paris qui, à quinze ans, savent déjà entrer dans un
café d'un air si distingué? Mais ces enfants, si bien stylés
à quinze ans, à dix-huit tournent au commun. La timidité
passionnée que l'on rencontre en province se surmonte quelquefois et
alors elle enseigne à vouloir. En s'approchant de cette jeune fille si
belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut que je lui dise la vérité,
pensa Julien, qui devenait courageux à force de timidité vaincue.
- Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon;
je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.
La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli jeune
homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de billard. Il
serait effrayé et ne reparaîtrait plus.
- Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montrant une table de
marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir
d'acajou qui s'avance dans la salle.
La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna l'occasion de
déployer une taille superbe. Julien la remarqua; toutes ses idées
changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui une tasse,
du sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon
pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce
garçon, son tête-à-tête avec Julien allait finir.
Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains
souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait
été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La
belle demoiselle n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.
- Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain
avant huit heures du matin: alors, je suis presque seule.
- Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la timidité
heureuse.
- Amanda Binet.
- Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet gros comme
celui-ci?
La belle Amanda réfléchit un peu.
- Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre; cependant,
je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous placerez sur
votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.
- Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni connaissance
à Besançon.
- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'école de droit?
- Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.
Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda;
elle appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon
versa du café à Julien, sans le regarder.
Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé
parler: on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis
des joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui
étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.
- Si vous voulez, Mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance,
je dirai que je suis votre cousin.
Ce petit air d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme
de rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son oeil
était occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:
- Moi, je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi
de Genlis, et cousin de ma mère.
- Je n'y manquerai pas.
- Tous les jeudis, à cinq heures, en été, MM. les séminaristes
passent ici devant le café.
- Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes
à la main.
Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage
de Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en
lui disant:
- Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.
- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé.
Julien songeait à se rappeler les phrases d'un volume dépareillé
de La Nouvelle Héloïse, qu'il avait trouvé à Vergy.
Sa mémoire le servit bien; depuis dix minutes, il récitait La
Nouvelle Héloïse à Mlle Amanda, ravie, il était heureux
de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-Comtoise prit un air
glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.
Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il regarda
Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans les extrêmes,
ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup, éloigna
sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort attentivement.
Comme ce rival baissait la tête en se versant familièrement un
verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda ordonna à Julien
de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux minutes, se tint immobile
à sa place, pâle, résolu et ne songeant qu'à ce qui
allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival avait
été étonné des yeux de Julien; son verre d'eau-de-vie
avalé d'un trait, il dit un mot à Amanda, plaça ses deux
mains dans les poches latérales de sa grosse redingote et s'approcha
d'un billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté
de colère; mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent.
Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers
le billard.
En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée
à Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.
- Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.
Amanda vit son courage; il faisait un joli contraste avec la naïveté
de ses manières; en un instant, elle le préféra au grand
jeune homme en redingote. Elle se leva, et, tout en ayant l'air de suivre de
l'oeil quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre
lui et le billard:
- Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.
- Que m'importe? il m'a regardé.
- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute, il vous a regardé, peut-être
même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un parent
de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois et n'a
jamais dépassé Dôle, sur la route de la Bourgogne; ainsi
dites ce que vous voudrez, ne craignez rien.
Julien hésitait encore; elle ajouta bien vite, son imagination de dame
de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:
- Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me
demandait qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde,
il n'a pas voulu vous insulter.
L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter
un numéro à la poule que l'on jouait au plus éloigné
des deux billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait d'un ton menaçant:
Je prends à faire. Il passa vivement derrière Mlle Amanda, et
fit un pas vers le billard. Amanda le saisit par le bras:
- Venez me payer d'abord, lui dit-elle.
C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer. Amanda était
aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit de la monnaie le
plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix
basse:
- Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant
je vous aime bien.
Julien sortit en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se répétait-il,
d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier personnage? Cette
incertitude le retint une heure sur le boulevard devant le café; il regardait
si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s'éloigna.
Il n'était à Besançon que depuis quelques heures et déjà
il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné
autrefois, malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime; telle
était toute la science que Julien trouvait au service de sa colère.
Mais cet embarras n'eût rien été s'il eût su comment
se fâcher autrement qu'en donnant un soufflet; et, si l'on en venait aux
coups de poings, son rival, homme énorme, l'eût battu et puis planté
là.
Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans argent,
il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une prison;
il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge, où
je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du séminaire
pour quelques heures, je pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir
Mlle Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien, passant devant
toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.
Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux inquiets
rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune, haute en couleur,
à l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui raconta son histoire.
- Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs,
je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter
souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap sans le
toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une chambre,
en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.
- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, M. l'abbé Sorel,
lui dit la grosse femme quand il descendit à la cuisine, je m'en vais
vous faire servir un bon dîner; et, ajouta-t-elle à voix basse,
il ne vous coûtera que vingt sols, au lieu de cinquante que tout le monde
paye; car il faut bien ménager votre petit boursicot.
- J'ai dix louis, répliqua Julien avec une certaine fierté.
- Ah! bon Dieu! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez
pas si haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera
cela en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont
remplis de mauvais sujets.
- Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.
- Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café. Rappelez-vous
que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à vingt
sols; c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table,
je vais vous servir moi-même.
- Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer
au séminaire en sortant de chez vous.
La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse,
de dessus sa porte, lui en indiquait la route.
Chapitre XXV. Le Séminaire
Trois cent trente-six dîners à 83 centimes, trois cent trente-six
soupers à 38 centimes, du chocolat à qui de droit; combien y a-t-il
à gagner sur la soumission?
LE VALENOD de Besançon.
Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement;
ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc cet enfer
sur la terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à
sonner. Le bruit de la cloche retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout
de dix minutes, un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien
le regarda et aussitôt baissa les yeux. Ce portier avait une physionomie
singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait
comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières annonçaient
l'impossibilité de toute sympathie; ses lèvres minces se développaient
en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant cette physionomie
ne montrait pas le crime, mais plutôt cette insensibilité parfaite
qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse. Le seul sentiment que
le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dévote
fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui
ne serait pas l'intérêt du ciel.
Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de coeur
rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard,
le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit
signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier
à rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout
à fait du côté opposé au mur, et semblaient prêtes
à tomber. Une petite porte, surmontée d'une grande croix de cimetière
en bois blanc peint en noir, fut ouverte avec difficulté, et le portier
le fit entrer dans une chambre sombre et basse, dont les murs blanchis à
la chaux étaient garnis de deux grands tableaux noircis par le temps.
Là, Julien fut laissé seul; il était atterré, son
coeur battait violemment; il eût été heureux d'oser pleurer.
Un silence de mort régnait dans toute la maison.
Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à
figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité
de la chambre, et, sans daigner parler, lui fit signe d'avancer. Il entra dans
une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée.
Les murs aussi étaient blanchis; mais il n'y avait pas de meubles. Seulement
dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc,
deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin sans coussin.
A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite fenêtre
à vitres jaunies, garnie de vases de fleurs tenus salement, il aperçut
un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane délabrée;
il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une foule
de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après
y avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence
de Julien. Celui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre,
là où l'avait laissé le portier, qui était ressorti
en fermant la porte.
Dix minutes se passèrent ainsi; l'homme mal vêtu écrivait
toujours. L'émotion et la terreur de Julien étaient telles qu'il
lui semblait être sur le point de tomber. Un philosophe eût dit,
peut-être en se trompant: c'est la violente impression du laid sur une
âme faite pour aimer ce qui est beau.
L'homme qui écrivait leva la tête; Julien ne s'en aperçut
qu'au bout d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore
immobile comme frappé à mort par le regard terrible dont il était
l'objet. Les yeux troublés de Julien distinguaient à peine une
figure longue et toute couverte de taches rouges, excepté sur le front,
qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front
blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave.
Les vastes contours de ce front étaient marqués par des cheveux
épais, plats et d'un noir de jais.
- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec impatience.
Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à
tomber et pâle, comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta
à trois pas de la petite table de bois blanc couverte de carrés
de papier.
- Plus près, dit l'homme.
Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à
s'appuyer sur quelque chose.
- Votre nom?
- Julien Sorel.
- Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
oeil terrible.
Julien ne put supporter ce regard; étendant la main comme pour se soutenir,
il tomba tout de son long sur le plancher.
L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de se mouvoir;
il entendit des pas qui s'approchaient.
On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il entendit
l'homme terrible qui disait au portier:
- Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.
Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait
à écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage,
se dit notre héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait
un violent mal de coeur; s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera
de moi. Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:
- Etes-vous en état de me répondre?
- Oui, Monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.
- Ah! c'est heureux.
L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience
une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s'ouvrit en criant. Il la
trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à
lui arracher le peu de vie qui lui restait:
- Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le
meilleur curé du diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami
depuis trente ans.
- Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler dit Julien d'une
voix mourante.
- Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant
avec humeur.
Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un mouvement
involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la physionomie
du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.
- La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
Intelligenti pauca; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop
peu. Il lut haut:
"Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que j'ai baptisé
il y aura vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui donne rien.
Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur. La mémoire,
l'intelligence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocation
sera-t-elle durable? est-elle sincère?"
- Sincère! répéta l'abbé Pirard d'un air étonné,
et en regardant Julien; mais déjà le regard de l'abbé était
moins dénué de toute humanité; sincère! répéta-t-il
en baissant la voix et reprenant sa lecture:
"Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en
subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de
théologie, de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des
Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur
du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre
huit cents francs pour être précepteur de ses enfants. - Mon intérieur
est tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible.
Vale et me ama."
L'abbé Pirard, ralentissant la voix comme il lisait la signature, prononça
avec un soupir le mot Chélan.
- Il est tranquille, dit-il; en effet, sa vertu méritait cette récompense;
Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas échéant!
Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré,
Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans
cette maison, l'avait glacé.
- J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint,
dit enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais
non méchant; sept ou huit seulement me sont recommandés par des
hommes tels que l'abbé Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt
et un, vous allez être le neuvième. Mais ma protection n'est ni
faveur, ni faiblesse, elle est redoublement de soins et de sévérité
contre les vices. Allez fermer cette porte à clef.
Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber.
Il remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée,
donnait sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme
s'il eût aperçu d'anciens amis.
- Loquerisne linguam latinam? (Parlez-vous latin), lui dit l'abbé Pirard,
comme il revenait.
- Ita, pater optime (oui, mon excellent père), répondit Julien,
revenant un peu à lui. Certainement, jamais homme au monde ne lui avait
paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.
L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé s'adoucissait;
Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible, pensa-t-il, de m'en
laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera tout simplement
un fripon comme M. Maslon; et Julien s'applaudit d'avoir caché presque
tout son argent dans ses bottes.
L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris
de l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea
en particulier sur les saintes écritures. Mais quand il arriva aux questions
sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait presque
jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Bonaventure,
de saint Basile, etc., etc.
Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale
au protestantisme que j'ai toujours reprochée à Chélan.
Une connaissance approfondie et trop approfondie des saintes écritures.
(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet,
du temps véritable où avaient été écrits
la Genèse, le Pentateuque, etc.)
A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritures,
pensa l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel, c'est-à-dire
au plus affreux protestantisme? Et à côté de cette science
imprudente, rien sur les Pères qui puisse compenser cette tendance.
Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes,
lorsque interrogeant Julien sur l'autorité du Pape, et s'attendant aux
maximes de l'ancienne Eglise gallicane, le jeune homme lui récita tout
le livre de M. de Maistre.
Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il
montré ce livre pour lui apprendre à s'en moquer?
Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il croyait
sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne
répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement
très bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après
un examen fort long, il lui sembla que la sévérité de M.
Pirard envers lui n'était plus qu'affectée. En effet, sans les
principes de gravité austère que, depuis quinze ans, il s'était
imposés envers ses élèves en théologie, le directeur
du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique, tant
il trouvait de clarté, de précision et de netteté dans
ses réponses.
Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus debile (le corps
est faible).
- Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui
montrant du doigt le plancher.
- C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,
ajouta Julien en rougissant comme un enfant.
L'abbé Pirard sourit presque.
- Voilà l'effet des vaines pompes du monde; vous êtes accoutumé
apparemment à des visages riants, véritables théâtres
de mensonge. La vérité est austère, Monsieur. Mais notre
tâche ici-bas n'est-elle pas austère aussi? Il faudra veiller à
ce que votre conscience se tienne en garde contre cette faiblesse: Trop de sensibilité
aux vaines grâces de l'extérieur.
Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard en
reprenant la langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez
pas recommandé par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous
parlerais le vain langage de ce monde auquel il paraît que vous êtes
trop accoutumé. La bourse entière que vous sollicitez, vous dirais-je,
est la chose du monde la plus difficile à obtenir. Mais l'abbé
Chélan a mérité bien peu, par cinquante-six ans de travaux
apostoliques, s'il ne peut disposer d'une bourse au séminaire.
Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer
dans aucune société ou congrégation secrète sans
son consentement.
- Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement
du coeur d'un honnête homme.
Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.
- Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain honneur
des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à
des crimes. Vous me devez la sainte obéissance en vertu du paragraphe
dix-sept de la bulle Unam Ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supérieur
ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très cher fils,
c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?
Nous y voici, se dit Julien, c'était pour cela qu'était le très
cher fils.
- Trente-cinq francs, mon père.
- Ecrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre
compte.
Cette pénible séance avait duré trois heures; Julien appela
le portier.
- Allez installer Julien Sorel dans la cellule n° 103, dit l'abbé
Pirard à cet homme.
Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.
- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.
Julien baissa les yeux et reconnut sa malle précisément en face
de lui, il la regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.
En arrivant au n° 103, c'était une petite chambrette de huit pieds
en carré, au dernier étage de la maison, Julien remarqua qu'elle
donnait sur les remparts, et par delà on apercevait la jolie plaine que
le Doubs sépare de la ville.
Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi il ne sentait
pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait éprouvées
depuis le peu de temps qu'il était à Besançon avaient entièrement
épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre
sur l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt
dans un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du
salut; on l'avait oublié.
Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain
matin, il se trouva couché sur le plancher.
Chapitre XXVI. Le Monde ou ce qui manque au riche
Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous ceux
que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de coeur
que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté
facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de voir
les hommes si durs.
YOUNG.
Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard.
Un sous-maître le gronda sévèrement; au lieu de chercher
à se justifier, Julien croisa les bras sur sa poitrine:
- Peccavi, pater optime (j'ai péché, j'avoue ma faute, ô
mon père), dit-il d'un air contrit.
Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes
virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux
éléments du métier. L'heure de la récréation
arriva, Julien se vit l'objet de la curiosité générale.
Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence. Suivant les maximes
qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent vingt et un
camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous à ses yeux était
l'abbé Pirard.
Peu de jours après, Julien eut à choisir un confesseur, on lui
présenta une liste.
Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne comprenne
pas ce que parler veut dire, et il choisit l'abbé Pirard.
Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive.
Un petit séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui, dès
le premier jour, s'était déclaré son ami, lui apprit que
s'il eût choisi M. Castanède, le sous-directeur du séminaire,
il eût peut-être agi avec plus de prudence.
- L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne
de jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers
son oreille.
Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait
si prudent furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Egaré
par toute la présomption d'un homme à imagination, il prenait
ses intentions pour des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa
folie allait jusqu'à se reprocher ses succès dans cet art de la
faiblesse.
Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque, se disait-il,
c'est par des actions parlantes en face de l'ennemi que j'aurais gagné
mon pain.
Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait partout
l'apparence de la vertu la plus pure.
Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient
des visions comme sainte Thérèse et saint François lorsqu'il
reçut les stigmates sur le mont Vernia, dans l'Apennin. Mais c'était
un grand secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions
étaient presque toujours à l'infirmerie. Une centaine d'autres
réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils
travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre grand'chose.
Deux ou trois se distinguaient par un talent réel et, entre autres, un
nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour eux
et eux pour lui.
Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que
d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre
les mots latins qu'ils répétaient tout le long de la journée.
Presque tous étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner
leur pain en récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est
d'après cette observation que, dès les premiers jours, Julien
se promit de rapides succès. Dans tout service, il faut des gens intelligents,
car enfin il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon,
j'eusse été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand
vicaire.
Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès l'enfance, ont
vécu jusqu'à leur arrivée ici de lait caillé et
de pain noir. Dans leurs chaumières, ils ne mangeaient de la viande que
cinq ou six fois par an. Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre
un temps de repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices
du séminaire.
Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique satisfait
après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas.
Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais
ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que, être
le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire ecclésiastique,
etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était à leurs
yeux qu'un péché splendide. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement
des deux chambres, qui n'est au fond que méfiance et examen personnel,
et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier,
l'Eglise de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais ennemis.
C'est la soumission de coeur qui est tout à ses yeux. Réussir
dans les études mêmes sacrées lui est suspect, et à
bon droit. Qui empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre
côté comme Sieyès ou Grégoire! l'Eglise tremblante
s'attache au pape comme à la seule chance de salut. Le pape seul peut
essayer de paralyser l'examen personnel, par les pieuses pompes des cérémonies
de sa cour, faire impression sur l'esprit ennuyé et malade des gens du
monde.
Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités,
que cependant toutes les paroles prononcées dans un séminaire
tendent à démentir, tombait dans une mélancolie profonde.
Il travaillait beaucoup, et réussissait rapidement à apprendre
des choses très utiles à un prêtre, très fausses
à ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il
croyait n'avoir rien autre chose à faire.
Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que
M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées
de Dijon, et où, malgré les formes du style le plus convenable,
perçait la passion la plus vive. De grands remords semblaient combattre
cet amour. Tant mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une
femme impie que ce jeune homme a aimée.
Un jour, l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée
par les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à
Julien, le ciel m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute,
il sera toujours ce que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même.
Le sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes, comme vous voyez.
Le salut des êtres auxquels je me dois, et que vous avez tant aimés,
l'emporte. Un Dieu juste, mais terrible, ne pourra plus se venger sur eux des
crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.
Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une
adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne
répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme revenue
à la vertu pourrait entendre sans rougir.
La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture
que fournissait au séminaire l'entrepreneur des dîners à
83 centimes, commençait à influer sur sa santé, lorsqu'un
matin Fouqué parut tout à coup dans sa chambre.
- Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans
reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un
à la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors
jamais?
- C'est une épreuve que je me suis imposée.
- Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus
de cinq francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne
pas les avoir offerts dès le premier voyage.
La conversation fut infinie entre les deux amis, Julien changea de couleur lorsque
Fouqué lui dit:
- A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée
dans la plus haute dévotion.
Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière
impression sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse sans
s'en douter les plus chers intérêts.
- Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle
fait des pèlerinages. Mais, à la honte éternelle de l'abbé
Maslon, qui a espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de
Rênal n'a pas voulu de lui. Elle va se confesser à Dijon ou à
Besançon.
- Elle vient à Besançon, dit Julien, le front couvert de rougeur.
- Assez souvent, répondit Fouqué d'un air interrogatif.
- As-tu des Constitutionnels sur toi?
- Que dis-tu? répliqua Fouqué.
- Je te demande si tu as des Constitutionnels? reprit Julien, du ton de voix
le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.
- Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria
Fouqué. Pauvre France! ajouta-t-il en prenant la voix hypocrite et le
ton doux de l'abbé Maslon.
Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros,
si, dès le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste
de Verrières qui lui semblait si enfant ne lui eût fait faire une
importante découverte. Depuis qu'il était au séminaire,
la conduite de Julien n'avait été qu'une suite de fausses démarches.
Il se moqua de lui-même avec amertume.
A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient
savamment conduites; mais il ne soignait pas les détails, et les habiles
au séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi passait-il déjà
parmi ses camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par
une foule de petites actions.
A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pensait,
il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l'autorité
et l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours;
il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal
de la pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait.
Il en eût été bien autrement s'il eût choisi l'abbé
Castanède.
Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus.
Il voulut connaître toute l'étendue du mal, et, à cet effet,
sortit un peu de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait
ses camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies
par un mépris qui alla jusqu'à la dérision. Il reconnut
que, depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure,
surtout pendant les récréations, qui n'eût porté
conséquence pour ou contre lui, qui n'eût augmenté le nombre
de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la bienveillance de quelque
séminariste sincèrement vertueux ou un peu moins grossier que
les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche
fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.
Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de peine.
Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte baissés.
Quelle n'était pas ma présomption à Verrières! se
disait Julien, je croyais vivre; je me préparais seulement à la
vie; me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la
fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté,
ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute; c'est à faire pâlir
les travaux d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte Quint trompant
quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui l'avaient
vu vif et hautain pendant toute sa jeunesse.
La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès
dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en apparence.
Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire tomber
dans le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite
consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces
balivernes. Est-ce qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur?
les jugent-ils comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières
places que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner des ennemis
acharnés. Chazel, qui a plus de science que moi, jette toujours dans
ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à la
cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction.
Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!
Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété
ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au
Sacré-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,
devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant
sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne
pas s'exagérer ses moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme
les séminaristes qui servaient de modèle aux autres, à
faire à chaque instant des actions significatives, c'est-à-dire
prouvant un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est
une façon de manger un oeuf à la coque qui annonce les progrès
faits dans la vie dévote.
Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes
les fautes que fit, en mangeant un oeuf, l'abbé Delille invité
à déjeuner chez une grande dame de la cour de Louis XVI.
Julien chercha d'abord à arriver au non culpa, c'est l'état du
jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir
les bras, les yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien
de mondain, mais ne montrent pas encore l'être absorbé par l'idée
de l'autre vie et le pur néant de celle-ci.
Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des corridors,
des phrases telles que celle-ci: qu'est-ce que soixante ans d'épreuves,
mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité
d'huile bouillante en enfer? Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il
fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie? se
disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette
place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon extérieur
et de celui d'un laïc.
Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait
encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux et de porter la bouche
n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire
et à tout soutenir, même par le martyre. C'était avec colère
que Julien se voyait primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers.
Il y avait de bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.
Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à cette physionomie de
foi fervente et aveugle, prête à tout croire et à tout souffrir,
que l'on trouve si fréquemment dans les couvents d'Italie, et dont, à
nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de si parfaits modèles
dans ses tableaux d'église.
Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses
avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien observèrent qu'il
était insensible à ce bonheur; ce fut là un de ses premiers
crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie;
rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux,
disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des
saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damné!
Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux
un avantage immense, s'écriait Julien dans ses moments de découragement.
A leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à
les délivrer de ce nombre effroyable d'idées mondaines que j'y
apporte, et qu'ils lisent sur ma figure, quoi que je fasse.
Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie, les plus grossiers
des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où on
les dépouillait de leur veste de ratine pour leur faire endosser la robe
noire, leur éducation se bornait à un respect immense et sans
bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.
C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée
sublime d'argent comptant.
Le bonheur, pour ces séminaristes comme pour les héros des romans
de Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait
chez presque tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de
drap fin. Ce sentiment apprécie la justice distributive, telle que nous
la donnent nos tribunaux, à sa valeur et même au-dessous de sa
valeur. Que peut-on gagner, répétaient-ils souvent entre eux,
à plaider contre un gros?
C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on
juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!
Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet passe, aux yeux
des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence: or, l'imprudence,
chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.
Après avoir été comme suffoqué dans les premiers
temps par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de
la pitié: il était arrivé souvent aux pères de la
plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l'hiver à leur chaumière,
et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre. Qu'y a-t-il
donc d'étonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, à leurs
yeux, est d'abord celui qui vient de bien dîner, et ensuite celui qui
possède un bon habit! Mes camarades ont une vocation ferme, c'est-à-dire
qu'ils voient dans l'état ecclésiastique une longue continuation
de ce bonheur: bien dîner et avoir un habit chaud en hiver.
Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué
d'imagination, dire à son compagnon:
- Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les pourceaux?
- On ne fait pape que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr
on tirera au sort parmi nous pour des places de grands vicaires, de chanoines,
et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons,
est fils d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.
Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler
Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère physique
et morale au milieu de laquelle il était plongé.
Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé
le jour de son entrée au séminaire.
- Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui
dit-il en le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.
Julien lut:
"Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que
l'on est de Genlis, et le cousin de ma mère."
Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède
lui avait volé cette adresse.
- Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de
l'abbé Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais
tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de
délations et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage
et la dénonciation entre camarades y sont encouragés. Le ciel
le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est aux jeunes prêtres,
et leur inspirer le dégoût du monde et de ses pompes.
- Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard
furieux. Petit coquin!
- A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient
lorsqu'il avaient sujet d'être jaloux de moi...
- Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.
Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.
- Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais
faim, j'entrai dans un café. Mon coeur était rempli de répugnance
pour un lieu si profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait
moins cher là qu'à l'auberge. Une dame, qui paraissait la maîtresse
de la boutique, eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli
de mauvais sujets, me dit-elle, je crains pour vous, Monsieur. S'il vous arrivait
quelque mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant
huit heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission,
dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...
- Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé
Pirard, qui, ne pouvant rester en place, se promenait dans la chambre.
Qu'on se rende dans sa cellule!
L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt
à visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était
précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il
y avait plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais.
Quel bonheur, se dit Julien, que pendant le temps de mon aveuglement, je n'aie
jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait
si souvent avec une bonté que je comprends maintenant. Peut-être
j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle Amanda,
je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti
du renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre, on en fait
une dénonciation.
Deux heures après, le directeur le fit appeler.
- Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère;
mais garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez concevoir
la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle vous
portera dommage.
Chapitre XXVII. Première Expérience de la vie
Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur à
qui y touche.
DIDEROT.
Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs
et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils
nous manquent, bien au contraire; mais peut-être ce qu'il vit au séminaire
est-il trop noir pour coloris modéré que l'on a cherché
à conserver dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines
choses ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre
plaisir, même celui de lire un conte.
Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba
dans des moments de dégoût et même de découragement
complet. Il n'avait pas de succès, et encore dans une vilaine carrière.
Le moindre secours extérieur eût suffi pour lui remettre le coeur,
la difficulté à vaincre n'était pas bien grande; mais il
était seul comme une barque abandonnée au milieu de l'océan.
Et quand je réussirais, se disait-il, avoir toute une vie à passer
en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent qu'à l'omelette
au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés Castanède,
pour qui aucun crime n'est trop noir! Ils parviendront au pouvoir; mais à
quel prix, grand Dieu!
La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle
pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes
a été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le
trouvaient beau; et qui peut comprendre, excepté moi, la laideur de ce
qui m'environne?
Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile
de s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon!
Il pouvait se faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance!
mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était
mourir. Voici le détail d'une de ses tristes journées.
Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent
des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que différence
engendre haine, se disait-il un matin. Cette grande vérité venait
de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites.
Il avait travaillé huit jours à plaire à un élève
qui vivait en odeur de sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour,
écoutant avec soumission des sottises à dormir debout. Tout à
coup le temps tourna à l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève
s'écria, le repoussant d'une façon grossière:
- Ecoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé
par le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers le ciel sillonné
par la foudre: je mériterais d'être submergé, si je m'endors
pendant la tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête
de quelque autre cuistre.
Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.
A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté
de leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là
que cet être si terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait
de pouvoir réel et légitime qu'en vertu de la délégation
du vicaire de Dieu sur la terre.
Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre
vie, par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains,
ajouta-t-il, et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez
en chef, loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement
paie le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos
prédications, les deux autres tiers.
Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour.
- C'est bien d'un curé que l'on peut dire: tant vaut l'homme, tant vaut
la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de
lui. J'ai connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne dont le casuel
valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant
d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et mille
agréments de détail; et là le curé est le premier
sans contre-dit: point de bon repas où il ne soit invité, fêté,
etc.
A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves
se divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait
comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève
jeter un sol en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades
en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné
depuis un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux
curé, il avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et, peu
de mois après, car le curé était mort bien vite, l'avait
remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait réussi à se
faire désigner pour successeur à la cure d'un gros bourg fort
riche, en assistant à tous les repas du vieux curé paralytique,
et lui découpant ses poulets avec grâce.
Les séminaristes, comme les jeunes gens dans toutes les carrières,
s'exagèrent l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire
et frappent l'imagination.
Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand
on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la partie
mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des évêques
et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait apparaître
l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre et
bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se disait,
mais en baissant la voix, et quand on était bien sûr de n'être
pas entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer
tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis à
ce soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Eglise.
Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa considération
du livre Du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il étonna ses camarades;
mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en exposant mieux qu'eux-mêmes
leurs propres opinions. M. Chélan avait été imprudent pour
Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir donné
l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles,
il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu considéré,
cette habitude est un crime; car tout bon raisonnement offense.
Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à
force de songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute
l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent Martin Luther; surtout,
disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend si fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches
et pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien, mais il avait
les mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté
délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison
où le sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels
il vivait déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées.
Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de
notre héros. Par exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent
prendre l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas
de fer et d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne
peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que des
paroles.
Chapitre XXVIII. Une procession
Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu semblait
descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes parts,
et bien sablées par les soins des fidèles.
YOUNG.
Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était
trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens
très fins et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon humilité?
Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire et à
sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur des
cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans,
on lui faisait espérer une place de chanoine; en attendant, il enseignait
l'éloquence sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement,
ce cours était un de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement
le premier. L'abbé Chas était parti de là pour lui témoigner
de l'amitié, et, à la sortie de son cours, il le prenait volontiers
sous le bras pour faire quelques tours de jardin.
Où veut-il en venir, se disait Julien? Il voyait avec étonnement
que, pendant des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des
ornements possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept
chasubles galonnées, outre les ornements de deuil. On espérait
beaucoup de la vieille présidente de Rubempré; cette dame, âgée
de quatre-vingt-dix ans, conservait, depuis soixante-dix au moins, ses robes
de noce en superbes étoffes de Lyon, brochées d'or. Figurez-vous,
mon ami, disait l'abbé Chas en s'arrêtant tout court et ouvrant
de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y a d'or.
On croit généralement dans Besançon que, par le testament
de la présidente, le trésor de la cathédrale sera augmenté
de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes pour les grandes
fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en baissant la voix,
j'ai des raisons pour penser que la présidente nous laissera huit magnifiques
flambeaux d'argent doré, que l'on suppose avoir été achetés
en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, dont
un de ses ancêtres fut le ministre favori.
Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie? pensait
Julien. Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien
ne paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit
que tous les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je
comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!
Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez
l'abbé Pirard, qui lui dit:
- C'est demain la fête du Corpus Domini (la Fête-Dieu). M. l'abbé
Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale,
allez et obéissez.
L'abbé Pirard le rappela, et de l'air de la commisération, ajouta:
- C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous
écarter dans la ville.
- Incedo per ignes, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).
Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale,
les yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait
à régner dans la ville lui fit du bien. De toutes parts, on tendait
le devant des maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passé
au séminaire ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était
à Vergy et à cette jolie Amanda Binet qu'il pouvait rencontrer,
car son café n'était pas bien éloigné. Il aperçut
de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa chère cathédrale;
c'était un gros homme à face réjouie et à l'air
ouvert. Ce jour-là, il était triomphant: Je vous attendais, mon
cher fils, s'écria-t-il, du plus loin qu'il vit Julien, soyez le bienvenu.
La besogne de cette journée sera longue et rude, fortifions-nous par
un premier déjeuner; le second viendra à dix heures pendant la
grand'messe.
- Je désire, monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être pas
un instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge au-dessus
de leur tête, que j'arrive à cinq heures moins une minute.
- Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous êtes
bien bon de penser à eux, dit l'abbé Chas; un chemin est-il moins
beau parce qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs
font route et laissent les épines méchantes se morfondre à
leur place. Du reste, à l'ouvrage, mon cher ami, à l'ouvrage!
L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait
eu la veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale;
l'on n'avait pu rien préparer; il fallait donc, en une seule matinée,
revêtir tous les piliers gothiques qui forment les trois nefs d'une sorte
d'habit de damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque
avait fait venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces messieurs
ne pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs
camarades bisontins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.
Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son
agilité le servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la
ville. L'abbé Chas enchanté le regardait voltiger d'échelle
en échelle. Quand tous les piliers furent revêtus de damas, il
fut question d'aller placer cinq énormes bouquets de plumes sur le grand
baldaquin, au-dessus du maître-autel. Un riche couronnement de bois doré
est soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais, pour
arriver au centre du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher
sur une vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante
pieds d'élévation.
L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté si brillante
jusque-là des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas, discutaient
beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets de plumes, et monta
l'échelle en courant. Il les plaça fort bien sur l'ornement en
forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il descendait de l'échelle,
l'abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras:
- Optime, s'écria le bon prêtre, je conterai ça à
Monseigneur.
Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l'abbé Chas
n'avait vu son église si belle.
- Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse
de chaises dans cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été
nourri dans ce grand édifice. La terreur de Robespierre nous ruina; mais,
à huit ans que j'avais alors, je servais déjà des messes
en chambre, et l'on me nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier
une chasuble mieux que moi, jamais les galons n'étaient coupés.
Depuis le rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur
de tout diriger dans cette vénérable métropole. Cinq fois
par an, mes yeux la voient parée de ces ornements si beaux. Mais jamais
elle n'a été si resplendissante, jamais les lés de damas
n'ont été aussi bien attachés qu'aujourd'hui, aussi collants
aux piliers.
- Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle
de lui; il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet
homme évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé,
il est heureux, se dit Julien, le bon vin n'a pas été épargné.
Quel homme! quel exemple pour moi! à lui le pompon. (C'était un
mauvais mot qu'il tenait du vieux chirurgien.)
Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un surplis pour
suivre l'évêque à la superbe procession.
- Et les voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas,
vous n'y pensez pas. La procession va sortir; l'église restera déserte;
nous veillerons, vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque qu'une
couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers. C'est encore
un don de Mme de Rubempré; il provient du fameux comte son bisaïeul;
c'est de l'or pur, mon cher ami, ajouta l'abbé en lui parlant à
l'oreille et d'un air évidemment exalté, rien de faux! Je vous
charge de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi
l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de là
que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le
dos tourné.
Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent, aussitôt
la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée;
ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son imagination n'était
plus sur la terre.
L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetées devant le saint sacrement
par les petits enfants déguisés en saint Jean, acheva de l'exalter.
Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez
Julien que l'idée du travail de vingt hommes payés à cinquante
centimes et aidés peut-être par quinze ou vingt fidèles.
Il eût dû penser à l'usure des cordes, à celle de
la charpente, au danger de la cloche elle-même, qui tombe tous les deux
siècles, et réfléchir au moyen de diminuer le salaire des
sonneurs, ou de les payer par quelque indulgence ou autre grâce tirée
des trésors de l'Eglise, et qui n'aplatit pas sa bourse.
Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée
par ces sons si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires.
Jamais il ne fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes
qui s'émeuvent ainsi sont bonnes tout au plus à produire un artiste.
Ici éclate dans tout son jour la présomption de Julien. Cinquante,
peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs au
réel de la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre
en embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la
cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient
examiné avec le génie de Barême si le degré d'émotion
du public valait l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu
songer aux intérêts matériels de la cathédrale, son
imagination, s'élançant au delà du but, aurait pensé
à économiser quarante francs à la fabrique, et laissé
perdre l'occasion d'éviter une dépense de vingt-cinq centimes.
Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait lentement
Besançon, et s'arrêtait aux brillants reposoirs élevés
à l'envi par toutes les autorités, l'église était
restée dans un profond silence. Une demi-obscurité, une agréable
fraîcheur y régnaient; elle était encore embaumée
par le parfum des fleurs et de l'encens.
Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs rendaient
plus douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être troublé
par l'abbé Chas, occupé dans une autre partie de l'édifice.
Son âme avait presque abandonné son enveloppe mortelle, qui se
promenait à pas lents dans l'aile du nord confiée à sa
surveillance. Il était d'autant plus tranquille, qu'il s'était
assuré qu'il n'y avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses;
son oeil regardait sans voir.
Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de deux femmes
fort bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un confessionnal,
et l'autre, tout près de la première, sur une chaise. Il regardait
sans voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration pour
la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait pas de prêtre
dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que ces belles dames ne
soient pas à genoux devant quelque reposoir, si elles sont dévotes;
ou placées avantageusement au premier rang de quelque balcon, si elles
sont du monde. Comme cette robe est bien prise! quelle grâce! Il ralentit
le pas pour chercher à les voir.
Celle qui était à genoux dans le confessionnal détourna
un peu la tête en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce
grand silence. Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.
En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son
amie, qui était près d'elle, s'élança pour la secourir.
En même temps, Julien vit les épaules de la dame qui tombait en
arrière. Un collier de grosses perles fines en torsade, de lui bien connu,
frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rênal!
c'était elle. La dame qui cherchait à lui soutenir la tête
et à l'empêcher de tomber tout à fait était Mme Derville.
Julien, hors de lui, s'élança; la chute de Mme de Rênal
eût peut-être entraîné son amie, si Julien ne les eût
soutenues. Il vit la tête de Mme de Rênal pâle, absolument
privée de sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Derville
à placer cette tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille;
il était à genoux.
Mme Derville se retourna et le reconnut:
- Fuyez, Monsieur, fuyez! lui dit-elle avec l'accent de la plus vive colère.
Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui faire horreur,
elle était si heureuse avant vous! Votre procédé est atroce.
Fuyez; éloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.
Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible
dans ce moment, qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se dit-il
en pensant à Mme Derville.
Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de la procession
retentit dans l'église; elle rentrait. L'abbé Chas-Bernard appela
plusieurs fois Julien, qui d'abord ne l'entendit pas: il vint enfin le prendre
par le bras derrière un pilier où Julien s'était réfugié
à demi mort. Il voulait le présenter à l'évêque.
- Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé en le voyant si pâle
et presque hors d'état de marcher; vous avez trop travaillé. L'abbé
lui donna le bras. Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite,
derrière moi; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté
de la grande porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes
avant que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera,
je vous soulèverai, car je suis fort et vigoureux, malgré mon
âge.
Mais quand l'évêque passa, Julien était tellement tremblant,
que l'abbé Chas renonça à l'idée de le présenter.
- Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.
Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres de
cierges économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité
avec laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon
était éteint lui-même; il n'avait pas eu une idée
depuis la vue de Mme de Rênal.
Chapitre XXIX. Le Premier Avancement
Il a connu son siècle, il a connu son département, et il est riche.
LE PRECURSEUR.
Julien n'était pas encore revenu de la rêverie profonde où
l'avait plongé l'événement de la cathédrale, lorsqu'un
matin le sévère abbé Pirard le fit appeler.
- Voilà M. l'abbé Chas-Bernard qui m'écrit en votre faveur.
Je suis assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous êtes extrêmement
imprudent et même étourdi, sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici
le coeur est bon et même généreux; l'esprit est supérieur.
Au total, je vois en vous une étincelle qu'il ne faut pas négliger.
Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette
maison: mon crime est d'avoir laissé les séminaristes à
leur libre arbitre, et de n'avoir ni protégé, ni desservi cette
société secrète dont vous m'avez parlé au tribunal
de la pénitence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour vous;
j'aurais agi deux mois plus tôt, car vous le méritez, sans la dénonciation
fondée sur l'adresse d'Amanda Binet, trouvée chez vous. Je vous
fais répétiteur pour le Nouveau et l'Ancien Testament.
Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l'idée de se jeter
à genoux et de remercier Dieu; mais il céda à un mouvement
plus vrai. Il s'approcha de l'abbé Pirard et lui prit la main, qu'il
porta à ses lèvres.
- Qu'est ceci? s'écria le directeur d'un air fâché; mais
les yeux de Julien en disaient encore plus que son action.
L'abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu'un homme qui,
depuis longues années, a perdu l'habitude de rencontrer des émotions
délicates. Cette attention trahit le directeur; sa voix s'altéra.
- Eh bien! oui, mon enfant, je te suis attaché. Le ciel sait que c'est
bien malgré moi. Je devrais être juste, et n'avoir ni haine ni
amour pour personne. Ta carrière sera pénible. Je vois en toi
quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront.
En quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront jamais
sans te haïr; et s'ils feignent de t'aimer, ce sera pour te trahir plus
sûrement. A cela il n'y a qu'un remède: n'aie recours qu'à
Dieu, qui t'a donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité
d'être haï; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que
je te voie. Si tu tiens à la vérité d'une étreinte
invincible, tôt ou tard tes ennemis seront confondus.
Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il faut
lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbé Pirard lui ouvrit
les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.
Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu'il
obtenait; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut
avoir été condamné à passer des mois entiers sans
un instant de solitude, et dans un contact immédiat avec des camarades
pour le moins importuns, et la plupart intolérables. Leurs cris seuls
eussent suffi pour porter le désordre dans une organisation délicate.
La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne savait jouir
d'elle-même, ne se croyait entière que lorsqu'ils criaient de toute
la force de leurs poumons.
Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure
plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef du jardin et
pouvait s'y promener aux heures où il est désert.
A son grand étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait
moins; il s'attendait au contraire à un redoublement de haine. Ce désir
secret qu'on ne lui adressât pas la parole, qui était trop évident
et lui valait tant d'ennemis, ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux
yeux des êtres grossiers qui l'entouraient, ce fut un juste sentiment
de sa dignité. La haine diminua sensiblement, surtout parmi les plus
jeunes de ses camarades devenus ses élèves, et qu'il traitait
avec beaucoup de politesse. Peu à peu il eut même des partisans;
il devint de mauvais ton de l'appeler Martin Luther.
Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et
d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant là
les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que deviendrait-il?
Le journal pourra-t-il jamais remplacer le curé?
Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire
affecta de ne lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite
prudence pour le maître comme pour le disciple; mais il y avait surtout
épreuve. Le principe invariable du sévère janséniste
Pirard était: Un homme a-t-il du mérite à vos yeux? mettez
obstacle à tout ce qu'il désire, à tout ce qu'il entreprend.
Si le mérite est réel, il saura bien renverser ou tourner les
obstacles.
C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer
au séminaire un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien.
Les animaux morts furent déposés dans le passage, entre la cuisine
et le réfectoire. Ce fut là que tous les séminaristes les
virent en allant dîner. Ce fut un grand objet de curiosité. Le
sanglier, tout mort qu'il était, faisait peur aux plus jeunes; ils touchaient
ses défenses. On ne parla d'autre chose pendant huit jours.
Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie de la société
qu'il faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. Il fut une supériorité
consacrée par la fortune. Chazel et les plus distingués des séminaristes
lui firent des avances, et se seraient presque plaints à lui de ce qu'il
ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents, et les avait ainsi exposés
à manquer de respect à l'argent.
Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qualité
de séminariste. Cette circonstance l'émut profondément.
Voilà donc passé à jamais l'instant où, vingt ans
plus tôt, une vie héroïque eût commencé pour
moi!
Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il entendit parler
entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture.
- Eh bien! y faut partir, v'là une nouvelle conscription.
- Dans le temps de l'autre, à la bonne heure! un maçon y devenait
officier, y devenait général, on a vu ça.
- Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui a de
quoi reste au pays.
- Qui est né misérable, reste misérable, et v'là.
- Ah çà, est-ce bien vrai ce qu'ils disent, que l'autre est mort?
reprit un troisième maçon.
- Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l'autre leur faisait peur.
- Quelle différence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il
a été trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!
Cette conversation consola un peu Julien. En s'éloignant, il répétait
avec un soupir:
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!
Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante;
il vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.
Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire
de Frilair furent très contrariés de devoir toujours porter le
premier ou tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur
était signalé comme le Benjamin de l'abbé Pirard. Il y
eut des paris au séminaire, que dans la liste de l'examen général,
Julien aurait le numéro premier, ce qui emportait l'honneur de dîner
chez Monseigneur l'évêque. Mais à la fin d'une séance,
où il avait été question des Pères de l'Eglise,
un examinateur adroit, après avoir interrogé Julien sur saint
Jérôme, et sa passion pour Cicéron, vint à parler
d'Horace, de Virgile et des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades,
Julien avait appris par coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné
par ses succès, il oublia le lieu où il était, et, sur
la demande réitérée de l'examinateur, récita et
paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Après l'avoir laissé
s'enferrer pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur changea de
visage et lui reprocha avec aigreur le temps qu'il avait perdu à ces
études profanes, et les idées inutiles ou criminelles qu'il s'était
mises dans la tête.
- Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air modeste,
en reconnaissant le stratagème adroit dont il était victime.
Cette ruse de l'examinateur fut trouvée sale, même au séminaire,
ce qui n'empêcha pas M. de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé
si savamment le réseau de la congrégation bisontine, et dont les
dépêches à Paris faisaient trembler juges, préfet,
et jusqu'aux officiers généraux de la garnison, de placer de sa
main puissante le numéro 198 à côté du nom de Julien.
Il avait de la joie à mortifier ainsi son ennemi, le janséniste
Pirard.
Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la direction du
séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même le plan de conduite
qu'il avait indiqué à Julien, était sincère, pieux,
sans intrigues, attaché à ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colère,
lui avait donné ce tempérament bilieux, fait pour sentir profondément
les injures et la haine. Aucun des outrages qu'on lui adressait n'était
perdu pour cette âme ardente. Il eût cent fois donné sa démission,
mais il se croyait utile dans le poste où la Providence l'avait placé.
J'empêche les progrès du jésuitisme et de l'idolâtrie,
se disait-il.
A l'époque des examens, il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait
parlé à Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours,
quand, en recevant la lettre officielle annonçant le résultat
du concours, il vit le numéro 198 placé à côté
du nom de cet élève qu'il regardait comme la gloire de sa maison.
La seule consolation pour ce caractère sévère fut de concentrer
sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec ravissement qu'il ne
découvrit en lui ni colère, ni projets de vengeance, ni découragement.
Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle
portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rênal se souvient
de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel, et qui se disait son parent,
lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On ajoutait que si Julien
continuait à étudier avec succès les bons auteurs latins,
une somme pareille lui serait adressée chaque année.
C'est elle, c'est sa bonté! se dit Julien attendri, elle veut me consoler;
mais pourquoi pas une seule parole d'amitié?
Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal, dirigée par son
amie Mme Derville, était tout entière à ses remords profonds.
Malgré elle, elle pensait souvent à l'être singulier dont
la rencontre avait bouleversé son existence, mais se fût bien gardée
de lui écrire.
Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions reconnaître
un miracle dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'était de
M. de Frilair lui-même que le ciel se servait pour faire ce don à
Julien.
Douze années auparavant, M. l'abbé de Frilair était arrivé
à Besançon avec un porte-manteau des plus exigus, lequel, suivant
la chronique, contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des
plus riches propriétaires du département. Dans le cours de ses
prospérités, il avait acheté la moitié d'une terre,
dont l'autre partie échut par héritage à M. de La Mole.
De là un grand procès entre ces personnages.
Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il avait
à la cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il était dangereux
de lutter à Besançon contre un grand vicaire qui passait pour
faire et défaire les préfets. Au lieu de solliciter une gratification
de cinquante mille francs, déguisée sous un nom quelconque admis
par le budget, et d'abandonner à l'abbé de Frilair ce chétif
procès de cinquante mille francs, le marquis se piqua. Il croyait avoir
raison: belle raison!
Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou du moins
un cousin à pousser dans le monde?
Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt
qu'il obtint, M. l'abbé de Frilair prit le carrosse de Monseigneur l'évêque,
et alla lui-même porter la croix de la Légion d'honneur à
son avocat. M. de La Mole, un peu étourdi de la contenance de sa partie
adverse, et sentant faiblir ses avocats, demanda des conseils à l'abbé
Chélan, qui le mit en relation avec M. Pirard.
Ces relations avaient duré plusieurs années à l'époque
de notre histoire. L'abbé Pirard porta son caractère passionné
dans cette affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il étudia
sa cause, et la trouvant juste, il devint ouvertement le solliciteur du marquis
de La Mole contre le tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outré
de l'insolence, et de la part d'un petit janséniste encore!
Voyez ce que c'est que cette noblesse de cour qui se prétend si puissante!
disait à ses intimes l'abbé de Frilair. M. de La Mole n'a pas
seulement envoyé une misérable croix à son agent à
Besançon, et va le laisser platement destituer. Cependant, m'écrit-on,
ce noble pair ne laisse pas passer de semaine sans aller étaler son cordon
bleu dans le salon du garde des sceaux, quel qu'il soit.
Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M.
de La Mole fût toujours au mieux avec le ministre de la justice et surtout
avec ses bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, après six années
de soins, avait été de ne pas perdre absolument son procès.
Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu'ils
suivaient tous les deux avec passion, le marquis finit par goûter le genre
d'esprit de l'abbé. Peu à peu, malgré l'immense distance
des positions sociales, leur correspondance prit le ton de l'amitié.
L'abbé Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger, à force
d'avanies, à donner sa démission. Dans la colère que lui
inspira le stratagème infâme, suivant lui, employé contre
Julien, il conta son histoire au marquis.
Quoique fort riche, ce grand seigneur n'était point avare. De la vie,
il n'avait pu faire accepter à l'abbé Pirard, même le remboursement
des frais de poste occasionnés par le procès. Il saisit l'idée
d'envoyer cinq cents francs à son élève favori.
M. de La Mole se donna la peine d'écrire lui-même la lettre d'envoi.
Cela le fit penser à l'abbé.
Un jour, celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante,
l'engageait à passer, sans délai, dans une auberge du faubourg
de Besançon. Il y trouva l'intendant de M. de La Mole.
- M. le marquis m'a chargé de vous amener sa calèche, lui dit
cet homme. Il espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous conviendra
de partir pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que
vous voudrez bien m'indiquer à parcourir les terres de M. le marquis,
en Franche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous
partirons pour Paris.
La lettre était courte:
"Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries
de province, venez respirer un air tranquille, à Paris. Je vous envoie
ma voiture, qui a l'ordre d'attendre votre détermination pendant quatre
jours. Je vous attendrai moi-même à Paris jusqu'à mardi.
Il ne me faut qu'un oui, de votre part, monsieur, pour accepter, en votre nom,
une des meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos futurs
paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que
vous ne pouvez le croire, c'est le marquis de La Mole."
Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire
peuplé de ses ennemis, et auquel depuis quinze ans il consacrait toutes
ses pensées. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition
du chirurgien chargé de faire une opération cruelle et nécessaire.
Sa destitution était certaine. Il donna rendez-vous à l'intendant
à trois jours de là.
Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. Enfin,
il écrivit à M. de La Mole, et composa pour Monseigneur l'évêque
une lettre, chef-d'oeuvre de style ecclésiastique, mais un peu longue.
Il eût été difficile de trouver des phrases plus irréprochables
et respirant un respect plus sincère. Et toutefois, cette lettre, destinée
à donner une heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis
de son patron, articulait tous les sujets de plaintes graves, et descendait
jusqu'aux petites tracasseries sales qui, après avoir été
endurées avec résignation pendant six ans, forçaient l'abbé
Pirard à quitter le diocèse.
On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait son chien, etc.,
etc.
Cette lettre finie, il fit réveiller Julien qui, à huit heures
du soir, dormait déjà, ainsi que tous les séminaristes.
- Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau
style latin; portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai
point que je vous envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles.
Point de mensonge dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge
éprouverait peut-être une joie véritable à pouvoir
vous nuire. Je suis bien aise, mon enfant, de vous donner cette expérience
avant de vous quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez
est ma démission.
Julien resta immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau
lui dire:
Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-Coeur
va me dégrader et peut-être me chasser.
Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était une
phrase qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réellement
il ne s'en trouvait pas l'esprit.
- Eh bien! mon ami, ne partez-vous pas?
- C'est qu'on dit, Monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre longue
administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents francs.
Les larmes l'empêchèrent de continuer.
- Cela aussi sera marqué, dit froidement l'ex-directeur du séminaire.
Allez à l'évêché, il se fait tard.
Le hasard voulut que ce soir-là M. l'abbé de Frilair fût
de service dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait
à la préfecture. Ce fut donc à M. de Frilair lui-même
que Julien remit la lettre, mais il ne le connaissait pas.
Julien vit avec étonnement cet abbé ouvrir hardiment la lettre
adressée à l'évêque. La belle figure du grand vicaire
exprima bientôt une surprise mêlée de vif plaisir, et redoubla
de gravité. Pendant qu'il lisait, Julien, frappé de sa bonne mine,
eut le temps de l'examiner. Cette figure eût eu plus de gravité
sans la finesse extrême qui apparaissait dans certains traits, et qui
fût allée jusqu'à dénoter la fausseté, si
le possesseur de ce beau visage eût cessé un instant de s'en occuper.
Le nez très avancé formait une seule ligne parfaitement droite,
et donnait par malheur à un profil fort distingué d'ailleurs une
ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du
reste, cet abbé qui paraissait si occupé de la démission
de M. Pirard, était mis avec une élégance qui plut beaucoup
à Julien, et qu'il n'avait jamais vue à aucun prêtre.
Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l'abbé
de Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait
pour le séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil.
Cet évêque avait une fort mauvaise vue et aimait passionnément
le poisson. L'abbé de Frilair ôtait les arêtes du poisson
qu'on servait à Monseigneur.
Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission,
lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement
vêtu, passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers
la porte; il aperçut un petit vieillard, portant une croix pectorale.
Il se prosterna: l'évêque lui adressa un sourire de bonté
et passa. Le bel abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon dont
il put à loisir admirer la magnificence pieuse.
L'évêque de Besançon, homme d'esprit éprouvé,
mais non pas éteint par les longues misères de l'émigration,
avait plus de soixante-quinze ans, et s'inquiétait infiniment peu de
ce qui arriverait dans dix ans.
- Quel est ce séminariste au regard fin, que je crois avoir vu en passant?
dit l'évêque. Ne doivent-ils pas, suivant mon règlement,
être couchés à l'heure qu'il est?
- Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il
apporte une grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste
qui restât dans votre diocèse. Ce terrible abbé Pirard comprend
enfin ce que parler veut dire.
- Eh bien! dit l'évêque en riant, je vous défie de le remplacer
par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix de cet homme,
je l'invite à dîner pour demain.
Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du successeur. Le
prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:
- Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en va.
Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la
bouche des enfants.
Julien fut appelé: je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs,
pensa-t-il. Jamais il ne s'était senti plus de courage.
Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M.
Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat,
avant d'en venir à M. Pirard, crut devoir interroger Julien sur ses études.
Il parla un peu de dogme, et fut étonné. Bientôt il en vint
aux humanités, à Virgile, à Horace, à Cicéron.
Ces noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon numéro 198. Je n'ai
rien à perdre, essayons de briller. Il réussit; le prélat,
excellent humaniste lui-même, fut enchanté.
Au dîner de la préfecture, une jeune fille, justement célèbre,
avait récité le poème de la Madeleine. Il était
en train de parler littérature, et oublia bien vite l'abbé Pirard
et toutes les affaires, pour discuter, avec le séminariste, la question
de savoir si Horace était riche ou pauvre. Le prélat cita plusieurs
odes, mais quelquefois sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ
Julien récitait l'ode tout entière, d'un air modeste; ce qui frappa
l'évêque fut que Julien ne sortait point du ton de la conversation;
il disait ses vingt ou trente vers latins comme il eût parlé de
ce qui se passait dans son séminaire. On parla longtemps de Virgile,
de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire compliment
au jeune séminariste.
- Il est impossible d'avoir fait de meilleures études.
- Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrir cent quatre-vingt-dix-sept
sujets bien moins indignes de votre haute approbation.
- Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.
- Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire devant
Monseigneur.
A l'examen annuel du séminaire, répondant précisément
sur les matières qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur,
j'ai obtenu le numéro 198.
- Ah! c'est le Benjamin de l'abbé Pirard, s'écria l'évêque
en riant et regardant M. de Frilair; nous aurions dû nous y attendre;
mais c'est de bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant
à Julien, qu'on vous a fait réveiller pour vous envoyer ici?
- Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule fois
en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la
cathédrale, le jour de la Fête-Dieu.
- Optime, dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de
tant de courage en plaçant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils
me font frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne me coûtent
la vie d'un homme. Mon ami, vous irez loin; mais je ne veux pas arrêter
votre carrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.
Et sur l'ordre de l'évêque, on apporta des biscuits et du vin de
Malaga, auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair,
qui savait que son évêque aimait à voir manger gaiement
et de bon appétit.
Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla
un instant d'histoire ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait
pas. Le prélat passa à l'état moral de l'empire romain
sous les empereurs du siècle de Constantin. La fin du paganisme était
accompagnée de cet état d'inquiétude et de doute qui, au
XIXe siècle, désole les esprits tristes et ennuyés. Monseigneur
remarqua que Julien ignorait presque jusqu'au nom de Tacite.
Julien répondit avec candeur, à l'étonnement du prélat,
que cet auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du séminaire.
- J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me
tirez d'embarras: depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier
de la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes d'une
manière bien imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver
un docteur dans un élève de mon séminaire. Quoique le don
ne soit pas trop canonique, je veux vous donner un Tacite.
Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés,
et voulut écrire lui-même, sur le titre du premier, un compliment
latin pour Julien Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité;
il finit par lui dire, d'un ton sérieux, qui tranchait tout à
fait avec celui du reste de la conversation:
- Jeune homme, si vous êtes sage, vous aurez un jour la meilleure cure
de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal;
mais il faut être sage.
Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché,
fort étonné, comme minuit sonnait.
Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était
surtout étonné de l'extrême politesse de l'évêque.
Il n'avait pas l'idée d'une telle urbanité de formes, réunie
à un air de dignité aussi naturel. Julien fut surtout frappé
du contraste en revoyant le sombre abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.
- Quid tibi dixerunt? (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix forte,
du plus loin qu'il l'aperçut.
Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de l'évêque:
- Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur,
sans y ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire,
avec son ton dur et ses manières profondément inélégantes.
- Quel étrange cadeau de la part d'un évêque, à un
jeune séminariste! disait-il en feuilletant le superbe Tacite, dont la
tranche dorée avait l'air de lui faire horreur.
Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé,
il permit à son élève favori de regagner sa chambre.
- Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment
de Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre
paratonnerre dans cette maison, après mon départ.
Erit tibi, fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret. (Car pour
toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et qui cherche à
dévorer.)
Le lendemain matin, Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière
dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé.
Voilà, pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle
est connue de toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir
de l'insulte dans ces façons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait
au contraire absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait le
long des dortoirs: Que veut dire ceci? c'est un piège sans doute, jouons
serré. Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit
en riant: Cornelii Taciti opera omnia (Oeuvres complètes de Tacite).
A ce mot, qui fut entendu, tous comme à l'envi firent compliment à
Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de Monseigneur,
mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait été
honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce moment,
il n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,
qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui,
vint le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.
Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres
grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du dégoût
et aucun plaisir.
Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur
adresser une allocution sévère. "Voulez-vous les honneurs
du monde, leur dit-il, tous les avantages sociaux, le plaisir de commander,
celui de se moquer des lois et d'être insolent impunément envers
tous? ou bien voulez-vous votre salut éternel? les moins avancés
d'entre vous n'ont qu'à ouvrir les yeux pour distinguer les deux routes."
A peine fut-il sorti que les dévots du Sacré-Coeur de Jésus
allèrent entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne au séminaire
ne prit au sérieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur
de sa destitution, disait-on de toutes parts; pas un seul séminariste
n'eut la simplicité de croire à la démission volontaire
d'une place qui donnait tant de relations avec de gros fournisseurs.
L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon;
et sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.
L'évêque l'avait invité à dîner; et pour plaisanter
son grand vicaire de Frilair, cherchait à le faire briller. On était
au dessert, lorsqu'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé
Pirard était nommé à la magnifique cure de N..., à
quatre lieues de la capitale. Le bon prélat l'en félicita sincèrement.
Il vit dans toute cette affaire un bien joué qui le mit de bonne humeur
et lui donna la plus haute opinion des talents de l'abbé. Il lui donna
un certificat latin magnifique, et imposa silence à l'abbé de
Frilair, qui se permettait des remontrances.
Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré.
Ce fut une grande nouvelle pour la haute société de Besançon;
on se perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà
l'abbé Pirard évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole
ministre, et se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux
que M. l'abbé de Frilair portait dans le monde.
Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et
les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla solliciter
les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu avec
politesse. Le sévère janséniste, indigné de tout
ce qu'il voyait, fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour
le marquis de La Mole, et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire à
deux ou trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la
calèche dont ils admirèrent les armoiries, qu'après avoir
administré le séminaire pendant quinze ans, il quittait Besançon
avec cinq cent vingt francs d'économies. Ces amis l'embrassèrent
en pleurant, et se dirent entre eux: le bon abbé eût pu s'épargner
ce mensonge, il est aussi par trop ridicule.
Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait
pour comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé
Pirard avait trouvé la force nécessaire pour lutter seul pendant
six ans contre Marie Alacoque, le Sacré-Coeur de Jésus, les jésuites
et son évêque.
Chapitre XXX. Un ambitieux
Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc; marquis est ridicule,
au mot duc on tourne la tête.
EDINBURGH REVIEW.
Le marquis de La Mole reçut l'abbé Pirard sans aucune de ces petites
façons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les
comprend. C'eût été du temps perdu, et le marquis était
assez avant dans les grandes affaires pour n'avoir point de temps à perdre.
Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et
à la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le
ferait duc.
Le marquis demandait en vain, depuis longues années, à son avocat
de Besançon, un travail clair et précis sur ses procès
de Franche-Comté. Comment l'avocat célèbre les lui eût-il
expliqués, s'il ne les comprenait pas lui-même?
Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.
- Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié
en moins de cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation
sur les choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue
prospérité, il me manque du temps pour m'occuper sérieusement
de deux petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.
Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je soigne
mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à mes
yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'étonnement dans ceux de l'abbé
Pirard. Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé
de voir un vieillard parler si franchement de ses plaisirs.
Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais
perché au cinquième étage, et dès que je me rapproche
d'un homme, il prend un appartement au second, et sa femme prend un jour; par
conséquent plus de travail, plus d'efforts que pour être ou paraître
un homme du monde. C'est là leur unique affaire dès qu'ils ont
du pain.
Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès
pris à part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la
poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous,
monsieur, que, depuis trois ans, j'ai renoncé à trouver un homme
qui, pendant qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement
à ce qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.
Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la première
fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit
mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai encore, je
vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, pour le
jour où nous ne nous conviendrons plus.
L'abbé refusa; mais vers la fin de la conversation, le véritable
embarras où il voyait le marquis, lui suggéra une idée.
- J'ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune homme,
qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il
n'était qu'un simple religieux, il serait déjà in pace.
Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Ecriture sainte; mais il
n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents soit pour
la prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce qu'il
fera; mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner
à notre évêque, si jamais il nous en était venu un
qui eût un peu de votre manière de voir les hommes et les affaires.
- D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.
- On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais plutôt
fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme
ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cent francs.
- Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.
- D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et
comme il rougissait de sa question:
- C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.
- Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre secrétaire,
il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à tenter.
- Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser
graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire
l'espion chez moi? Voilà toute mon objection.
D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis
prit un billet de mille francs:
- Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.
- On voit bien, dit l'abbé Pirard, que vous habitez Paris. Vous ne connaissez
pas la tyrannie qui pèse sur nous autres pauvres provinciaux, et en particulier
sur les prêtres non amis des jésuites. On ne voudra pas laisser
partir Julien Sorel, on saura se couvrir des prétextes les plus habiles,
on me répondra qu'il est malade, la poste aura perdu les lettres, etc.,
etc.
- Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque,
dit le marquis.
- J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique
né bien bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité si l'on
effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.
- Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils, cela
suffira-t-il?
Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture
inconnue et portant le timbre de Châlons, il y trouva un mandat sur un
marchand de Besançon, et l'avis de se rendre à Paris sans délai.
La lettre était signée d'un nom supposé, mais en l'ouvrant
Julien avait tressailli: une feuille d'arbre était tombée à
ses pieds; c'était le signe dont il était convenu avec l'abbé
Pirard.
Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché
où il se vit accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout
en citant Horace, Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient
à Paris, des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient
des explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait rien,
et Monseigneur prit beaucoup de considération pour lui. Un des petits
prêtres de l'évêché écrivit au maire qui se
hâta d'apporter lui-même un passe-port signé, mais où
l'on avait laissé en blanc le nom du voyageur.
Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit
sage fut plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait
attendre son ami.
- Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place
du gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée
dans les journaux. C'est par ta honte que j'aura de tes nouvelles. Rappelle-toi
que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent louis
dans un bon commerce de bois, dont on est le maître, que de recevoir quatre
mille francs d'un gouvernement, fût-il celui du roi Salomon.
Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de campagne.
Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses.
Le bonheur d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit
fort intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'évêque
de Besançon et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout
à ses yeux. Il se représenta à son ami comme privé
de son libre arbitre par la lettre de l'abbé Pirard.
Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des
hommes; il comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son premier
protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception
sévère.
- Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans répondre
à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on
ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir
personne.
- Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire;
et il ne fut plus question que de théologie et de belle latinité.
Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois,
et personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil,
il renvoya le cheval. Plus tard, il entra chez un paysan, qui consentit à
lui vendre une échelle et à le suivre en la portant jusqu'au petit
bois qui domine le COURS DE LA FIDELITE, à Verrières.
- Je suis un pauvre conscrit réfractaire... ou un contrebandier, dit
le paysan en prenant congé de lui, mais qu'importe! mon échelle
est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans avoir passé
quelques mouvements de montre en ma vie.
La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé
de son échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt
qu'il put dans le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M.
de Rênal à une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs.
Julien monta facilement avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens
de garde? pensait-il. Toute la question est là. Les chiens aboyèrent,
et s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent
le caresser.
Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles fussent
fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de
la chambre à coucher de Mme de Rênal, qui, du côté
du jardin, n'est élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du
sol.
Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien connaissait
bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était pas éclairée
par la lumière intérieure d'une veilleuse.
Grand Dieu! se dit-il; cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par
Mme de Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à
Verrières, puisque j'ai trouvé les chiens; mais je puis rencontrer
dans cette chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger,
et alors quel esclandre!
Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à
Julien. Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes,
abandonnant mon échelle; mais si c'est elle, quelle réception
m'attend? Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute piété,
je n'en puis douter; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle
vient de m'écrire. Cette raison le décida.
Le coeur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à
la voir, il jeta de petits cailloux contre le volet; point de réponse.
Il appuya son échelle à côté de la fenêtre,
et frappa lui-même contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort.
Quelque obscurité qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pensa
Julien. Cette idée réduisit l'entreprise folle à une question
de bravoure.
Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou quelle que soit
la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi
plus rien à ménager envers elle; il faut seulement tâcher
de n'être pas entendu par les personnes qui couchent dans les autres chambres.
Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta,
et passant la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de
trouver assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet.
Il tira ce fil de fer; ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce
volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut
l'ouvrir petit à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit
le volet assez pour passer la tête, et en répétant à
voix basse: C'est un ami.
Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence profond
de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse,
même à demi éteinte, dans la cheminée; c'était
un bien mauvais signe.
Gare le coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt,
il osa frapper contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort.
Quand je devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très
fort, il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité, comme
une ombre blanche qui traversait la chambre. Enfin, il n'y eut plus de doute,
il vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout
à coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle
était son oeil.
Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement
noire que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était
Mme de Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; il entendait les chiens
rôder et gronder à demi autour du pied de son échelle. C'est
moi, répétait-il assez haut, un ami. Pas de réponse; le
fantôme blanc avait disparu. Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle,
je suis trop malheureux! et il frappait de façon à briser la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;
il poussa la croisée et sauta légèrement dans la chambre.
Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était
une femme. Toutes ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est
elle, que va-t-elle dire? Que devint-il, quand il comprit à un petit
cri que c'était Mme de Rênal?
Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force
de le repousser.
- Malheureux! que faites-vous?
A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit l'indignation
la plus vraie.
- Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.
- Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir
empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur.
Elle le repoussa avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon
crime; le ciel a daigné m'éclairer, répétait-elle
d'une voix entrecoupée. Sortez! fuyez!
- Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah!
je vous ai assez aimée pour mériter cette confidence... je veux
tout savoir.
Malgré Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire
sur son coeur.
Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à
ses efforts pour se dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement
rassura un peu Mme de Rênal.
- Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.
- Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère.
Que m'importent les hommes? C'est Dieu qui voit l'affreuse scène que
vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments
que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, M. Julien?
Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.
- Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver, mais emporté
par l'ancienne habitude.
- Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis
déjà que trop coupable de ne vous avoir pas chassé, quoi
qu'il pût en arriver. J'ai pitié de vous, lui dit-elle, cherchant
à blesser son orgueil qu'elle connaissait si irritable.
Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre,
et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le
transport d'amour de Julien.
- Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de ces
accents du coeur, si difficiles à écouter de sang-froid.
Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.
Réellement, il n'avait plus la force de parler.
- Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait
jamais aimé! A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait
quitté dès qu'il n'avait plus eu à craindre le danger de
rencontrer un homme; tout avait disparu de son coeur, hors l'amour.
Il pleura longtemps en silence. Il prit sa main, elle voulut la retirer; et
cependant, après quelques mouvements presque convulsifs, elle la lui
laissa. L'obscurité était extrême; ils se trouvaient l'un
et l'autre assis sur le lit de Mme de Rênal.
Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa
Julien; et ses larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement
tous les sentiments de l'homme!
- Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien embarrassé
de son silence et d'une voix coupée par les larmes.
- Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent
avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements
étaient connus dans la ville, lors de votre départ. Il y avait
eu tant d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps après,
alors j'étais au désespoir, le respectable M. Chélan vint
me voir. Ce fut en vain que, pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un
jour, il eut l'idée de me conduire dans cette église de Dijon
où j'ai fait ma première communion. Là, il osa parler le
premier... Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes. Quel moment de
honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point m'accabler du poids de
son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce temps-là, je vous écrivais
tous les jours des lettres que je n'osais vous envoyer; je les cachais soigneusement,
et quand j'étais trop malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et
relisais mes lettres.
Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes, écrites
avec un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées;
vous ne me répondiez point.
- Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.
- Grand Dieu, qui les aura interceptées?
- Juge de ma douleur, avant le jour où je te vis, à la cathédrale,
je ne savais si tu vivais encore.
- Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers
lui, envers mes enfants, envers mon mari, reprit Mme de Rênal. Il ne m'a
jamais aimée comme je croyais alors que vous m'aimiez...
Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors
de lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:
- Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu'en épousant
M. de Rênal, je lui avais engagé toutes mes affections, même
celles que je ne connaissais pas, et que je n'avais jamais éprouvées
avant une liaison fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient
si chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du
moins avec assez de tranquillité. Ne la troublez point; soyez un ami
pour moi... le meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle
sentit qu'il pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...
Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.
Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle,
puis vous vous en irez.
Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des jalousies
sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie plus tranquille
depuis qu'il avait été nommé répétiteur.
Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute était
destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui,
que vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour
vous... Mme de Rênal serra ses mains. Ce fut alors que vous m'envoyâtes
une somme de cinq cents francs.
- Jamais, dit Mme de Rênal.
- C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel,
afin de déjouer tous les soupçons.
Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.
La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rênal et Julien avaient
quitté le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une
tendre amitié. Ils ne se voyaient point tant l'obscurité était
profonde, mais le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de
la taille de son amie; ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner
le bras de Julien, qui, avec assez d'habileté, attira son attention dans
ce moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras
fut comme oublié et resta dans la position qu'il occupait.
Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents
francs, Julien avait repris son récit; il devenait un peu plus maître
de lui en parlant de sa vie passée, qui, auprès de ce qui lui
arrivait en cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa
tout entière sur la manière dont allait finir sa visite. Vous
allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec un accent bref.
Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à
empoisonner toute ma vie, se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu
sait quand je reviendrai en ce pays! De ce moment, tout ce qu'il y avait de
céleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur.
Assis à côté d'une femme qu'il adorait, la serrant presque
dans ses bras, dans cette chambre où il avait été si heureux,
au milieu d'une obscurité profonde, distinguant fort bien que depuis
un moment elle pleurait, sentant au mouvement de sa poitrine qu'elle avait des
sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique, presque aussi calculant
et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se voyait en
butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses camarades
plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait de la vie
malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de Verrières.
Ainsi, se disait Mme de Rênal, après un an d'absence, privé
presque entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais,
il n'était occupé que des jours heureux qu'il avait trouvés
à Vergy. Ses sanglots redoublaient. Julien vit le succès de son
récit. Il comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource:
il arriva brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de Paris.
- J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.
- Quoi, vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour
toujours?
- Oui, répondit Julien d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays
où je suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé
en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris...
- Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.
Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait
tout l'excès de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement:
il allait tenter une démarche qui pouvait tout décider contre
lui; et avant cette exclamation, n'y voyant point, il ignorait absolument l'effet
qu'il parvenait à produire. Il n'hésita plus; la crainte du remords
lui donnait tout empire sur lui-même; il ajouta froidement en se levant:
- Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse; adieu.
Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait.
Mme de Rênal s'élança vers lui et se précipita dans
ses bras.
Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait désiré
avec tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt
arrivés, le retour aux sentiments tendres, l'éclipse des remords
chez Mme de Rênal eussent été un bonheur divin; ainsi obtenus
avec art, ce ne fut plus qu'un plaisir. Julien voulut absolument, contre les
instances de son amie, allumer la veilleuse.
- Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de t'avoir vue?
L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera donc perdu pour moi?
La blancheur de cette jolie main me sera donc invisible? Songe que je te quitte
pour bien longtemps peut-être!
Mme de Rênal n'avait rien à refuser à cette idée
qui la faisait fondre en larmes. Mais l'aube commençait à dessiner
vivement les contours des sapins sur la montagne à l'orient de Verrières.
Au lieu de s'en aller, Julien ivre de volupté demanda à Mme de
Rênal de passer toute la journée caché dans sa chambre,
et de ne partir que la nuit suivante.
- Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute
estime pour moi, et fait à jamais mon malheur, et elle le pressait contre
son coeur. Mon mari n'est plus le même, il a des soupçons; il croit
que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se montre fort piqué
contre moi. S'il entend le moindre bruit, je suis perdue, il me chassera comme
une malheureuse que je suis.
- Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien; tu ne m'aurais
pas parlé ainsi avant ce cruel départ pour le séminaire;
tu m'aimais alors!
Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot:
il vit son amie oublier rapidement le danger que la présence de son mari
lui faisait courir, pour songer au danger bien plus grand de voir Julien douter
de son amour. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement la chambre;
Julien retrouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il put revoir
dans ses bras et presque à ses pieds cette femme charmante, la seule
qu'il eût aimée et qui peu d'heures auparavant était tout
entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de
ses devoirs. Des résolutions fortifiées par un an de constance
n'avaient pu tenir devant son courage.
Bientôt on entendit du bruit dans la maison; une chose à laquelle
elle n'avait pas songé vint troubler Mme de Rênal.
- Cette méchante Elisa va entrer dans la chambre, que faire de cette
énorme échelle? dit-elle à son ami; où la cacher?
Je vais la porter au grenier, s'écria-t-elle tout à coup avec
une sorte d'enjouement.
- Mais il faut passer dans la chambre du domestique, dit Julien étonné.
- Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique
et lui donnerai une commission.
- Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique
passant devant l'échelle, dans le corridor, la remarquera.
- Oui, mon ange, dit Mme de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songe
à te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Elisa entre
ici.
Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. Ainsi, pensa-t-il,
l'approche d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaieté,
parce qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! Ah! voilà
un coeur dans lequel il est glorieux de régner! Julien était ravi.
Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment
trop pesante pour elle. Julien allait à son secours; il admirait cette
taille élégante et qui était si loin d'annoncer de la force,
lorsque tout à coup, sans aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva
comme elle eût fait une chaise. Elle la porta rapidement dans le corridor
du troisième étage où elle la coucha le long du mur. Elle
appela le domestique, et pour lui laisser le temps de s'habiller, monta au colombier.
Cinq minutes après, à son retour dans le corridor, elle ne trouva
plus l'échelle. Qu'était-elle devenue? Si Julien eût été
hors de la maison, ce danger ne l'eût guère touchée. Mais,
dans ce moment, si son mari voyait cette échelle! cet incident pouvait
être abominable. Mme de Rênal courait partout. Enfin elle découvrit
cette échelle sous le toit où le domestique l'avait portée
et même cachée. Cette circonstance était singulière,
autrefois elle l'eût alarmée.
Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre heures, quand
Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi horreur et remords?
Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais qu'importe!
Après une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui
était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir jusqu'à
elle montrait tant d'amour!
En racontant l'événement de l'échelle à Julien:
- Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique
lui conte qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant;
il leur faudra vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a
vendue; et se jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:
Ah! mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers; mais
il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.
Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui reste
toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l'extrémité
du corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on frappe,
lui dit-elle, en l'enfermant à clef; dans tous les cas, ce ne serait
qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.
- Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie
le plaisir de les voir, fais-les parler.
- Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s'éloignant.
Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin
de Malaga; il lui avait été impossible de voler du pain.
- Que fait ton mari? dit Julien.
- Il écrit des projets de marchés avec des paysans.
Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la
maison. Si l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on l'eût cherchée
partout; elle fut obligée de le quitter. Bientôt elle revint, contre
toute prudence, lui apportant une tasse de café; elle tremblait qu'il
ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle réussit
à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de Mme Derville.
Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air commun, ou bien ses
idées avaient changé.
Mme de Rênal leur parla de Julien. L'aîné répondit
avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur; mais il se trouva
que les cadets l'avaient presque oublié.
M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait
sans cesse dans la maison, occupé à faire des marchés avec
des paysans, auxquels il vendait sa récolte de pommes de terre. Jusqu'au
dîner, Mme de Rênal n'eut pas un instant à donner à
son prisonnier. Le dîner sonné et servi, elle eut l'idée
de voler pour lui une assiette de soupe chaude. Comme elle approchait sans bruit
de la porte de la chambre qu'il occupait, portant cette assiette avec précaution,
elle se trouva face à face avec le domestique qui avait caché
l'échelle le matin. Dans ce moment, il s'avançait aussi sans bruit
dans le corridor et comme écoutant. Probablement Julien avait marché
avec imprudence. Le domestique s'éloigna un peu confus. Mme de Rênal
entra hardiment chez Julien; cette rencontre le fit frémir.
- Tu as peur, lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde et sans
sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je serai seule
après ton départ; et elle le quitta en courant.
- Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute
cette âme sublime!
Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme avait annoncé
une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer Elisa,
et se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.
Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla
à l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal
revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumière, s'approchant
d'un buffet où l'on serrait le pain, et étendant la main, elle
avait touché un bras de femme. C'était Elisa qui avait jeté
le cri entendu par Julien.
- Que faisait-elle là?
- Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de
Rênal avec une indifférence complète. Mais heureusement
j'ai trouvé un pâté et un gros pain.
- Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son
tablier.
Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient
remplies de pain.
Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne lui
avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il confusément,
je ne pourrai rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute la
gaucherie d'une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et
en même temps le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers
d'un autre ordre et bien autrement terribles.
Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le plaisantait
sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de parler sérieusement,
la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec force. C'était
M. de Rênal.
- Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.
Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.
- Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant;
vous soupez, et vous avez fermé votre porte à clef!
Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse
conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait que
son mari n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M.
de Rênal s'était jeté sur la chaise que Julien occupait
un moment auparavant vis-à-vis le canapé.
La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son
mari lui contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée
au billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il, elle
aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux, le chapeau de
Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller
et, dans un certain moment, passant rapidement derrière son mari, jeta
une robe sur la chaise au chapeau.
M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit
de sa vie au séminaire; hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais,
pendant que tu parlais, qu'à obtenir de moi de te renvoyer.
Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut; et
il pouvait être deux heures du matin, quand ils furent interrompus par
un coup violent à la porte. C'était encore M. de Rênal.
- Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il, Saint-Jean
a trouvé leur échelle ce matin.
- Voici la fin de tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans
les bras de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs;
je vais mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus
de la vie. Elle ne répondait nullement à son mari qui se fâchait,
elle embrassait Julien avec passion.
- Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.
Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans
le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et jette-le
dans le jardin aussitôt que tu le pourras. En attendant, laisse enfoncer
la porte. Surtout point d'aveux, je le défends, il vaut mieux qu'il ait
des soupçons que des certitudes.
- Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule inquiétude.
Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet; elle prit ensuite le
temps de cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de
colère. Il regarda dans la chambre, dans le cabinet, sans mot dire, et
disparut. Les habits de Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut
rapidement vers le bas du jardin du côté du Doubs. Comme il courait,
il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit d'un coup de fusil.
Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les
chiens couraient en silence à ses côtés, un second coup
cassa apparemment la patte à un chien, car il se mit à pousser
des cris lamentables. Julien sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert
une cinquantaine de pas, et se remit à fuir dans une autre direction.
Il entendit des voix qui s'appelaient, et vit distinctement le domestique, son
ennemi, tirer un coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté
du jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs
où il s'habillait.
Une heure après, il était à une lieue de Verrières,
sur la route de Genève; si l'on a des soupçons, pensa Julien,
c'est sur la route de Paris qu'on me cherchera.
FIN DU PREMIER VOLUME