par Stendhal
Chapitre X. Un grand coeur et une petite fortune
But passion most dissembles, yet betrays,
Even by its darkness; as the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. I, st. 73.
M. de Rênal, qui suivait toutes les chambres du château, revint
dans celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses.
L'entrée soudaine de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait
déborder le vase.
Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança
vers lui. M. de Rênal s'arrêta et regarda ses domestiques.
- Monsieur, lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre précepteur,
vos enfants eussent fait les mêmes progrès qu'avec moi? Si vous
répondez que non, continua Julien sans laisser à M. de Rênal
le temps de parler, comment osez-vous m'adresser le reproche que je les néglige?
M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange
qu'il voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque
proposition avantageuse et qu'il allait le quitter. La colère de Julien
s'augmentant à mesure qu'il parlait:
- Je puis vivre sans vous, Monsieur, ajouta-t-il.
- Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit
M. de Rênal en balbutiant un peu. Les domestiques étaient à
dix pas, occupés à arranger les lits.
- Ce n'est pas ce qu'il me faut, Monsieur, reprit Julien hors de lui; songez
à l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des
femmes encore!
M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un pénible
combat déchirait son âme. Il arriva que Julien, effectivement fou
de colère, s'écria:
- Je sais où aller, Monsieur, en sortant de chez vous.
A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod.
- Eh bien! Monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il eût
appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse, j'accède
à votre demande. A compter d'après-demain, qui est le premier
du mois, je vous donne cinquante francs par mois.
Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait
disparu.
Je ne méprisais pas assez l'animal, se dit-il. Voilà sans doute
la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.
Les enfants, qui écoutaient cette scène bouche béante,
coururent au jardin, dire à leur mère que M. Julien était
bien en colère, mais qu'il allait avoir cinquante francs par mois.
Julien les suivit par habitude, sans même regarder M. de Rênal,
qu'il laissa profondément irrité.
Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me coûte
M. Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son entreprise
des fournitures pour les enfants trouvés.
Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis de M. de Rênal:
- J'ai à parler de ma conscience à M. Chélan; j'ai l'honneur
de vous prévenir que je serai absent quelques heures.
- Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal en riant de l'air le plus faux,
toute la journée, si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami.
Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières.
Le voilà, se dit M. de Rênal, qui va rendre réponse à
Valenod, il ne m'a rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête
de jeune homme.
Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels
on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver
sitôt chez M. Chélan. Loin de désirer s'astreindre à
une nouvelle scène d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans
son âme, et de donner audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.
J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les
bois et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!
Ce mot lui peignait en beau toute sa position, et rendit à son âme
quelque tranquillité.
Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que
M. de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi?
Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux
et puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de
colère acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut
presque sensible un moment à la beauté ravissante des bois au
milieu desquels il marchait. D'énormes quartiers de roches nues étaient
tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne.
De grands hêtres s'élevaient presque aussi haut que ces rochers
dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à trois pas
des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu impossible
de s'arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et
puis se remettait à monter. Bientôt, par un étroit sentier
à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens des chèvres,
il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d'être séparé
de tous les hommes. Cette position physique le fit sourire, elle lui peignait
la position qu'il brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes
élevées communiqua la sérénité et même
la joie à son âme. Le maire de Verrières était bien
toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de
tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui venait
de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien de personnel.
S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût
oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille.
Je l'ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice.
Quoi! plus de cinquante écus par an! un instant auparavant je m'étais
tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la
seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à
demain les pénibles recherches.
Julien debout sur son grand rocher regardait le ciel, embrasé par un
soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher,
quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait
à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes
roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps
à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'oeil de
Julien suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement.
C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?
Chapitre XI. Une soirée
Yet Julia's very coldness still was kind,
And tremulously gentle her small hand
Withdrew itself from his, but left behind
A little pressure, thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the mind
'Twas but a doubt.
Don Juan, C. I, st. 71.
Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère,
un heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta
de raconter l'augmentation de ses appointements.
De retour à Vergy, Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions
puissantes qui l'avaient agitée dans cette journée. Que leur dirai-je?
pensait-il avec inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin
de voir que son âme était précisément au niveau des
petites circonstances qui occupent ordinairement tout l'intérêt
des femmes. Souvent Julien était inintelligible pour Mme Derville et
même pour son amie, et à son tour ne comprenait qu'à demi
tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet de la force, et si j'ose
parler ainsi de la grandeur des mouvements de passion qui bouleversaient l'âme
de ce jeune ambitieux. Chez cet être singulier, c'était presque
tous les jours tempête.
En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à
s'occuper des idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience.
Il prit sa place ordinaire, à côté de Mme de Rênal.
L'obscurité devint bientôt profonde. Il voulut prendre une main
blanche que depuis longtemps il voyait près de lui, appuyée sur
le dos d'une chaise. On hésita un peu, mais on finit par la lui retirer
d'une façon qui marquait de l'humeur. Julien était disposé
à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la conversation,
quand il entendit M. de Rênal qui s'approchait.
Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin. Ne
serait-ce pas, se dit-il, une façon de se moquer de cet être, si
comblé de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession
de la main de sa femme, précisément en sa présence? Oui,
je le ferai, moi, pour qui il a témoigné tant de mépris.
De ce moment, la tranquillité, si peu naturelle au caractère de
Julien, s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété,
et sans pouvoir songer à rien autre chose, que Mme de Rênal voulût
bien lui laisser sa main.
M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels
de Verrières devenaient décidément plus riches que lui,
et voulaient le contrarier dans les élections. Mme Derville l'écoutait,
Julien irrité de ces discours approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal.
L'obscurité cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très
près du joli bras que la robe laissait à découvert. Il
fut troublé, sa pensée ne fut plus à lui, il approcha sa
joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses lèvres.
Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas,
elle se hâta de donner sa main à Julien, et en même temps
de le repousser un peu. Comme M. de Rênal continuait ses injures contre
les gens de rien et les jacobins qui s'enrichissent, Julien couvrait la main
qu'on lui avait laissée de baisers passionnés ou du moins qui
semblaient tels à Mme de Rênal. Cependant la pauvre femme avait
eu la preuve, dans cette journée fatale, que l'homme qu'elle adorait
sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant toute l'absence de Julien, elle avait
été en proie à un malheur extrême, qui l'avait fait
réfléchir.
Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme mariée,
je serais amoureuse! mais, se disait-elle, je n'ai jamais éprouvé
pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis détacher ma
pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de respect pour
moi! Cette folie sera passagère. Qu'importe à mon mari les sentiments
que je puis avoir pour ce jeune homme! M. de Rênal serait ennuyé
des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses d'imagination. Lui, il
pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour le donner à
Julien.
Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme
naïve, égarée par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée.
Elle était trompée, mais à son insu, et cependant un instinct
de vertu était effrayé. Tels étaient les combats qui l'agitaient
quand Julien parut au jardin. Elle l'entendit parler, presque au même
instant elle le vit s'asseoir à ses côtés. Son âme
fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis quinze jours l'étonnait
plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était imprévu pour
elle. Cependant après quelques instants, il suffit donc, se dit-elle,
de la présence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle fut effrayée;
ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.
Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu
de pareils, lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait
une autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La
cessation de la douleur poignante, fille du soupçon, la présence
d'un bonheur que jamais elle n'avait même rêvé, lui donnèrent
des transports d'amour et de folle gaieté. Cette soirée fut charmante
pour tout le monde, excepté pour le maire de Verrières, qui ne
pouvait oublier ses industriels enrichis. Julien ne pensait plus à sa
noire ambition, ni à ses projets si difficiles à exécuter.
Pour la première fois de sa vie, il était entraîné
par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et douce,
si étrangère à son caractère, pressant doucement
cette main qui lui plaisait comme parfaitement jolie, il écoutait à
demi le mouvement des feuilles du tilleul agitées par ce léger
vent de la nuit, et les chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.
Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant
dans sa chambre il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son
livre favori; à vingt ans, l'idée du monde et de l'effet à
y produire l'emporte sur tout.
Bientôt cependant il posa le livre. A force de songer aux victoires de
Napoléon, il avait vu quelque chose de nouveau dans la sienne. Oui, j'ai
gagné une bataille, se dit-il, mais il faut en profiter, il faut écraser
l'orgueil de ce fier gentilhomme pendant qu'il est en retraite. C'est là
Napoléon tout pur. Il faut que je demande un congé de trois jours
pour aller voir mon ami Fouqué. S'il me le refuse, je lui mets encore
le marché à la main, mais il cédera.
Mme de Rênal ne put fermer l'oeil. Il lui semblait n'avoir pas vécu
jusqu'à ce moment. Elle ne pouvait distraire sa pensée du bonheur
de sentir Julien couvrit sa main de baisers enflammés.
Tout à coup l'affreuse parole: adultère, lui apparut. Tout ce
que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant à
l'idée de l'amour des sens se présenta en foule à son imagination.
Ces idées voulaient tâcher de ternir l'image tendre et divine qu'elle
se faisait de Julien et du bonheur de l'aimer. L'avenir se peignait sous des
couleurs terribles. Elle se voyait méprisable.
Ce moment fut affreux; son âme arrivait dans des pays inconnus. La veille
elle avait goûté un bonheur inéprouvé; maintenant
elle se trouvait tout à coup plongée dans un malheur atroce. Elle
n'avait aucune idée de telles souffrances, elles troublèrent sa
raison. Elle eut un instant la pensée d'avouer à son mari qu'elle
craignait d'aimer Julien. C'eût été parler de lui. Heureusement
elle rencontra dans sa mémoire un précepte donné jadis
par sa tante, la veille de son mariage. Il s'agissait du danger des confidences
faites à un mari, qui après tout est un maître. Dans l'excès
de sa douleur, elle se tordait les mains.
Elle était entraînée au hasard par des images contradictoires
et douloureuses. Tantôt elle craignait de n'être pas aimée,
tantôt l'affreuse idée du crime la torturait comme si le lendemain
elle eût dû être exposée au pilori, sur la place publique
de Verrières, avec un écriteau expliquant son adultère
à la populace.
Mme de Rênal n'avait aucune expérience de la vie; même pleinement
éveillée et dans l'exercice de toute sa raison, elle n'eût
aperçu aucun intervalle entre être coupable aux yeux de Dieu, et
se trouver accablée en public des marques les plus bruyantes du mépris
général.
Quand l'affreuse idée d'adultère et de toute l'ignominie que,
dans son opinion, ce crime entraîne à sa suite lui laissait quelque
repos, et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien
innocemment, et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans
l'idée horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore
sa pâleur quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre
en le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris la crainte
sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'était
montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît
de douleur arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné
à l'âme humaine de pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de
Rênal jeta des cris qui réveillèrent sa femme de chambre.
Tout à coup elle vit paraître auprès de son lit la clarté
d'une lumière et reconnut Elisa.
- Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.
La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle
surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à
ce mot singulier. Mme de Rênal sentit son imprudence: "J'ai la fièvre,
lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez auprès de
moi." Tout à fait réveillée par la nécessité
de se contraindre, elle se trouva moins malheureuse; la raison reprit l'empire
que l'état de demi-sommeil lui avait ôté. Pour se délivrer
du regard fixe de sa femme de chambre, elle lui ordonna de lire le journal,
et ce fut au bruit monotone de la voix de cette fille, lisant un long article
de La Quotidienne, que Mme de Rênal prit la résolution vertueuse
de traiter Julien avec une froideur parfaite quand elle le reverrait.
Chapitre XII. Un voyage
On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en
province des gens à caractère.
SIEYES.
Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût
visible, Julien avait obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre
son attente, Julien se trouva le désir de la revoir, il songeait à
sa main si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rênal se fit longtemps
attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue
derrière les persiennes à demi fermées du premier étage,
le front appuyé contre la vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré
ses résolutions, elle se détermina à paraître au
jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place aux plus vives couleurs.
Cette femme si naïve était évidemment agitée: un sentiment
de contrainte et même de colère altérait cette expression
de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires
intérêts de la vie, qui donnait tant de charmes à cette
figure céleste.
Julien s'approcha d'elle avec empressement; il admirait ces bras si beaux qu'un
châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur
de l'air du matin semblait augmenter encore l'éclat d'un teint que l'agitation
de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les impressions. Cette
beauté modeste et touchante, et cependant pleine de pensées que
l'on ne trouve point dans les classes inférieures, semblait révéler
à Julien une faculté de son âme qu'il n'avait jamais sentie.
Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait à
recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale
qu'on cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même
distinguer l'intention de le remettre à sa place.
Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres: il se souvint du rang qu'il
occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche
héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que
de la hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait
un violent dépit d'avoir pu retarder son départ de plus d'une
heure pour recevoir un accueil aussi humiliant.
Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres:
une pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant? quand
donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme
à ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux être estimé
et d'eux et de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté
qui est en commerce avec leur richesse, mais que mon coeur est à mille
lieues de leur insolence, et placé dans une sphère trop haute
pour être atteint par leurs petites marques de dédain ou de faveur.
Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
précepteur, sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil souffrant
et de la férocité. Mme de Rênal en fut toute troublée.
La froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place
à l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt
animé par toute la surprise du changement subit qu'elle venait de voir.
Les paroles vaines que l'on s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté
de la journée, tarirent à la fois chez tous les deux. Julien,
dont le jugement n'était troublé par aucune passion, trouva bien
vite un moyen de marquer à Mme de Rênal combien peu il se croyait
avec elle dans des rapports d'amitié; il ne lui dit rien du petit voyage
qu'il allait entreprendre, la salua et partit.
Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle
lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui
accourait du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:
- Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.
A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel; elle était
malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.
Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut
emportée bien au delà des sages résolutions qu'elle devait
à la nuit terrible qu'elle venait de passer. Il n'était plus question
de résister à cet amant si aimable, mais de le perdre à
jamais.
Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal
et Mme Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire
de Verrières avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton
ferme avec lequel il avait demandé un congé.
- Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un. Mais
ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé
par la somme de 600 francs à laquelle maintenant il faut porter le déboursé
annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai
de trois jours pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être
pas obligé à me donner une réponse, le petit monsieur part
pour la montagne. Etre obligé de compter avec un misérable ouvrier
qui fait l'insolent, voilà pourtant où nous sommes arrivés!
Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé
Julien, pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit
Mme de Rênal. Ah! tout est décidé!
Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre
aux questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et
se mit au lit.
- Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal,
il y a toujours quelque chose de dérangé à ces machines
compliquées. Et il s'en alla goguenard.
Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu'a de plus
cruel la passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien
poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que puissent
présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la grande
chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu
à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis
sur la pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs.
Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent
jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque insensible
que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté,
il ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre, pour
regarder un spectacle si vaste et si imposant.
Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il fallait
passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée
solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien
n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être
humain. Caché comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui
couronnent la grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme
qui se serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte
au milieu de la pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course,
et bientôt fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il, avec des
yeux brillants de joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée
de se livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs
si dangereux pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume
volait: il ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil
se couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.
Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il, j'ai du pain, et je suis
libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta, son hypocrisie faisait
qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête
appuyée sur les deux mains, Julien resta dans cette grotte plus heureux
qu'il ne l'avait été de la vie, agité par ses rêveries
et par son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre,
l'un après l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de
cette obscurité immense, son âme s'égarait dans la contemplation
de ce qu'il s'imaginait rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord
une femme bien plus belle et d'un génie bien plus élevé
que tout ce qu'il avait pu voir en province. Il aimait avec passion, il était
aimé. S'il se séparait d'elle pour quelques instants, c'était
pour aller se couvrir de gloire, et mériter d'en être encore plus
aimé.
Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé
au milieu des tristes vérités de la société de Paris
eût été réveillé à ce point de son
roman par la froide ironie; les grandes actions auraient disparu avec l'espoir
d'y atteindre, pour faire place à la maxime si connue: Quitte-t-on sa
maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux ou
trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les actions
les plus héroïques, que le manque d'occasion.
Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il avait encore deux
lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué.
Avant de quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec
soin tout ce qu'il avait écrit.
Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure
du matin. Il trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes.
C'était un jeune homme de haute taille, assez mal fait, avec de grands
traits durs, un nez infini, et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect
repoussant.
- T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives
ainsi à l'improviste?
Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de
la veille.
- Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal,
M. Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu
as compris les finesses du caractère de ces gens-là; te voilà
en état de paraître aux adjudications. Tu sais l'arithmétique
mieux que moi, tu tiendras mes comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité
de tout faire par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripon dans
l'homme que je prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours
d'entreprendre d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai fait gagner
six mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier.
Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs, ou du moins
trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût
bientôt laissée. Sois mon associé.
Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie.
Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes
comme des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra
ses comptes à Julien, et lui prouva combien son commerce de bois présentait
d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des lumières
et du caractère de Julien.
Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin: Il est
vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis reprendre avec
avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant la mode
qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé
lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans
cette montagne, j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où
je suis de tant de choses qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué
renonce à se marier, il me répète que la solitude le rend
malheureux. Il est évident que s'il prend un associé qui n'a pas
de fonds à verser dans son commerce, c'est dans l'espoir de se faire
un compagnon qui ne le quitte jamais.
Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont
l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient les moyens ordinaires
de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit manque de
délicatesse envers un homme qui l'aimait.
Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser.
Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi
à vingt-huit ans; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait
ses plus grandes choses. Quand j'aurai gagné obscurément quelque
argent en courant ces ventes de bois et méritant la faveur de quelques
fripons subalternes, qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec
lequel on se fait un nom?
Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué,
qui regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation
pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter.
Fouqué n'en revenait pas.
- Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe ou, si tu
l'aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
chez ton M. Rênal, qui te méprise comme la boue de ses souliers!
Quand tu auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer
au séminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois
à brûler M. le...,.M. le..., M... Je leur livre de l'essence de
chêne de première qualité qu'ils ne me payent que comme
du bois blanc, mais jamais argent ne fut mieux placé.
Rien ne put vaincre la vocation de Julien. Fouqué finit par le croire
un peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami
pour passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il
retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les
offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule, il se trouvait
non entre le vice et la vertu, mais entre la médiocrité suivie
d'un bien-être assuré et tous les rêves héroïques
de sa jeunesse. Je n'ai donc pas une véritable fermeté, se disait-il;
et c'était là le doute qui lui faisait le plus de mal. Je ne suis
pas du bois dont on fait les grands hommes, puisque je crains que huit années
passées à me procurer du pain ne m'enlèvent cette énergie
sublime qui fait faire les choses extraordinaires.
Chapitre XIII. Les Bas à jour
Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.
SAINT-REAL.
Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église
de Vergy, il remarqua que depuis l'avant-veille il n'avait pas pensé
une seule fois à Mme de Rênal. L'autre jour en partant, cette femme
m'a rappelé la distance infinie qui nous sépare, elle m'a traité
comme le fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir
de m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie,
cette main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!
La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine
facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi
souvent gâtés par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté
et de sa bassesse aux yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé,
il pouvait juger, et dominait pour ainsi dire l'extrême pauvreté
et l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il était loin de juger sa
position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir différent
après ce petit voyage dans la montagne.
Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal
écouta le petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.
Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de longues
confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux amis.
Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était
aperçu qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces récits
avaient étonné Julien; il avait appris bien des choses nouvelles.
Sa vie solitaire toute d'imagination et de méfiance l'avait éloigné
de tout ce qui pouvait l'éclairer.
Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal
qu'une suite de supplices différents, mais tous intolérables;
elle était réellement malade.
- Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien, indisposée
comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide redoublerait ton
malaise.
Mme Derville voyait avec étonnement que son amie, toujours grondée
par M. de Rênal à cause de l'excessive simplicité de sa
toilette, venait de prendre des bas à jour et de charmants petits souliers
arrivés de Paris. Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de
Rênal avait été de tailler et de faire faire en toute hâte
par Elisa une robe d'été, d'une jolie petite étoffe fort
à la mode. A peine cette robe put-elle être terminée quelques
instants après l'arrivée de Julien; Mme de Rênal la mit
aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée!
se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singulières de
sa maladie.
Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à
la rougeur la plus vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés
sur ceux du jeune précepteur. Mme de Rênal s'attendait à
chaque moment qu'il allait s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison
ou y restait. Julien n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait
pas. Après des combats affreux, Mme de Rênal osa enfin lui dire,
d'une voix tremblante, et où se peignait toute sa passion:
- Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?
Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal.
Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager
de faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra
plus mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position
respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair, il répondit
en hésitant:
- J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si
bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs
envers soi.
En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces
mots aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un profond
sentiment d'anti-sympathie.
Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.
Mme de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté,
elle avait le coeur percé de la possibilité de départ qu'il
lui faisait entrevoir. Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l'absence
de Julien, étaient venus dîner à Vergy, lui avaient fait
compliment comme à l'envi sur l'homme étonnant que son mari avait
eu le bonheur de déterrer. Ce n'est pas que l'on comprît rien aux
progrès des enfants. L'action de savoir par coeur la Bible, et encore
en latin, avait frappé les habitants de Verrières d'une admiration
qui durera peut-être un siècle.
Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal
avait eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation
qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été
pour elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait charmante.
Mme de Rênal, contente aussi de sa jolie robe, et de ce que lui en disait
Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle avoua qu'elle
était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du voyageur
et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras les lui ôtait
tout à fait.
Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son
ancien privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie
voisine, et lui prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué
avait fait preuve avec ses maîtresses, et non à Mme de Rênal;
le mot bien nés pesait encore sur son coeur. On lui serra la main, ce
qui ne lui fit aucun plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant
du sentiment que Mme de Rênal trahissait ce soir-là par des signes
trop évidents, la beauté, l'élégance, la fraîcheur
le trouvèrent presque insensible. La pureté de l'âme, l'absence
de toute émotion haineuse prolongent sans doute la durée de la
jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la première chez la plupart
des jolies femmes.
Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été
en colère qu'avec le hasard et la société; depuis que Fouqué
lui avait offert un moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de
l'humeur contre lui-même. Tout à ses pensées, quoique de
temps en temps il dît quelques mots à ces dames, Julien finit,
sans s'en apercevoir, par abandonner la main de Mme de Rênal. Cette action
bouleversa l'âme de cette pauvre femme; elle y vit la manifestation de
son sort.
Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé
des forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara
jusqu'au point de reprendre la main de Julien, que, dans sa distraction, il
avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action
réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour
témoins tous ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était
au bas bout avec les enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur.
Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois
être sensible à sa beauté; je me dois à moi-même
d'être son amant. Une telle idée ne lui fût pas venue avant
les confidences naïves faites par son ami.
La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes; il
s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à
Mme Derville; ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours
elle l'avait vu précepteur honoré pour sa science, et non pas
ouvrier charpentier, avec une veste de ratine pliée sous le bras, comme
il était apparu à Mme de Rênal.
C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au
blanc des yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant
sonner, que Mme de Rênal se le figurait avec le plus de charme.
En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas songer
à la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du
goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir
à celle-ci: Que connais-je du caractère de cette femme? se dit
Julien. Seulement ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle occasion de
lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait combien
elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur qu'à
cause de la facilité des entrevues.
Tel est, hélas, le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
l'âme d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à
mille lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs.
Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de réussir
auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune, et que quelqu'un
me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire entendre que
l'amour m'avait jeté à cette place.
Julien éloigna de nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis
il la reprit en la serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de
Rênal lui dit à demi-voix:
- Vous nous quitterez, vous partirez?
Julien répondit en soupirant:
- Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion, c'est une faute...
et quelle faute pour un jeune prêtre!
Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
sentit la chaleur de celle de Julien.
Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal
était exaltée par les transports de la volupté morale la
plus élevée. Une jeune fille coquette qui aime de bonne heure
s'accoutume au trouble de l'amour; quand elle arrive à l'âge de
la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. Comme Mme de Rênal
n'avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient
neuves pour elle. Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas
même le spectre de l'avenir. Elle se vit aussi heureuse dans dix ans qu'elle
l'était en ce moment. L'idée même de la vertu et de la fidélité
jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée quelques
jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un hôte
importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien, se dit Mme de Rênal,
nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
ami.
Chapitre XIV. Les Ciseaux anglais
Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du rouge.
POLIDORI.
Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout
bonheur: il ne pouvait s'arrêter à aucun parti. Hélas! peut-être
manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse
du logis va me distraire un moment.
Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne, l'intérieur
de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait
peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était
à ses yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser
au hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences
de Fouqué et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa Bible, il se fit
un plan de campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il
était fort troublé, il écrivit ce plan.
Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:
- N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.
A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre.
Cette circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette
sottise de faire un plan, l'esprit vif Julien l'eût bien servi, la surprise
n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.
Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna
bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui manquait précisément
à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de génie,
c'était l'air de la candeur.
- Ton petit précepteur m'inspire beau de méfiance, lui disait
quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de n'agir
qu'avec politique. C'est un sournois.
Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que
répondre à Mme de Rênal.
Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisissant
le moment où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut
de son devoir de donner un baiser à Mme de Rênal.
Rien de moins amené, rien de moins agréable et pour lui et pour
elle, rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus.
Mme de Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée.
Cette sottise lui rappela M. Valenod.
Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa
vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.
Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât
toujours auprès d'elle.
La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa tout entière
à exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne
regarda pas une seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût
un pourquoi; cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il
ne réussissait point à être aimable, et encore moins séduisant.
Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver
si gauche et en même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour
dans un homme d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale!
Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour
recevoir la visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray.
Elle travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé.
Mme Derville était à ses côtés. Ce fut dans une telle
position, et par le plus grand jour, que notre héros trouva convenable
d'avancer sa botte et de presser le joli pied de Mme de Rênal, dont le
bas à jour et le joli soulier de Paris attiraient évidemment les
regards du galant sous-préfet.
Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux,
son peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer pour
une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux,
qu'il avait vu glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se brisèrent,
et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne s'était
pas trouvé plus près d'elle.
- Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée;
au lieu de cela votre zèle n'a réussi qu'à me donner un
fort grand coup de pied.
Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. Ce joli garçon
a de bien sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale
de province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva
le moment de dire à Julien:
- Soyez prudent, je vous l'ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il délibéra
longtemps avec lui-même pour savoir s'il devait se fâcher de ce
mot: Je vous l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: elle pourrait me dire
je l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de relatif à l'éducation
des enfants, mais en répondant à mon amour, elle suppose l'égalité.
On ne peut aimer sans égalité...; et tout son esprit se perdit
à faire des lieux communs sur l'égalité. Il se répétait
avec colère ce vers de Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques
jours auparavant:
... L'amour
Fait les égalités et ne les cherche pas.
Julien s'obstinant à jouer le rôle d'un Don Juan, lui qui de la
vie n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée.
Il n'eut qu'une idée juste; ennuyé de lui et de Mme de Rênal,
il voyait avec effroi s'avancer la soirée où il serait assis au
jardin, à côté d'elle et dans l'obscurité. Il dit
à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir le curé;
il partit après dîner, et ne rentra que dans la nuit.
A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager;
il venait enfin d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait.
Julien aida le bon curé, et il eut l'idée d'écrire à
Fouqué que la vocation irrésistible qu'il se sentait pour le saint
ministère l'avait empêché d'accepter d'abord ses offres
obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple d'injustice, que peut-être
il serait plus avantageux à son salut de ne pas entrer dans les ordres
sacrés.
Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé
de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.
Chapitre XV. Le Chant du coq
Amour en latin faict amor;
Or donc provient d'amour la mort,
Et, par avant, soulcy qui mord,
Deuil, plours, pièges, forfaits, remords.
BLASON D'AMOUR.
Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si gratuitement, il
eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par son voyage à
Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là
encore, il fut assez maussade; sur le soir, une idée ridicule lui vint,
et il la communiqua à Mme de Rênal avec une rare intrépidité.
A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité suffisante,
Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et, au risque
de la compromettre horriblement, il lui dit:
- Madame, cette nuit à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
vous dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût accordée; son rôle
de séducteur lui pesait si horriblement que s'il eût pu suivre
son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours,
et n'eût plus vu ces dames. Il comprenait que, par sa conduite savante
de la veille, il avait gâté toutes les belles apparences du jour
précédent, et ne savait réellement à quel saint
se vouer.
Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement
exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui
faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr
que dans cette réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait
paru. Sous prétexte de quelque chose à dire aux enfants, Julien
alla dans leur chambre, et à son retour il se plaça à côté
de Mme Derville et fort loin de Mme de Rênal. Il s'ôta ainsi toute
possibilité de lui prendre la main. La conversion fut sérieuse,
et Julien s'en tira fort bien, à quelques moments de silence près,
pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je inventer quelque
belle manoeuvre, se disait-il, pour forcer Mme de Rênal à me rendre
ces marques de tendresse non équivoques qui me faisaient croire il y
a trois jours qu'elle était à moi!
Julien était extrêmement déconcerté de l'état
presque désespéré où il avait mis ses affaires.
Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le succès.
Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était
guère mieux avec Mme de Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point.
Il était à mille lieues de l'idée de renoncer à
toute feinte, à tout projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de
Rênal, en se contentant comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque
journée.
Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes, un instant
après il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux
quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre.
Il se vit au moment de l'événement le plus pénible. Il
n'avait plus songé à sa proposition impertinente depuis le moment
où il l'avait faite; elle avait été si mal reçue!
Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant,
je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient
au fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
je ne serai pas faible.
Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était
imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était
tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut
forcé de s'appuyer contre le mur.
Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M.
de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé.
Il n'y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais,
grand Dieu! qu'y ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu,
il se sentait tellement troublé qu'il eût été hors
d'état de les suivre.
Enfin, souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la
mort, il entra dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme
de Rênal. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit
effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée;
il ne s'attendait pas à ce nouveau, malheur. En le voyant entrer, Mme
de Rênal se jeta vivement hors de son lit. Malheureux! s'écria-t-elle.
Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint
à son rôle naturel; ne pas plaire à une femme si charmante
lui parut le plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches
qu'en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui
parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.
Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal,
on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à désirer.
En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à
l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes séduisants
une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son adresse
si maladroite.
Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il prétendit
encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des
femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il
avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait
naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité, l'idée
du devoir ne cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il
craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s'il s'écartait
du modèle idéal qu'il se proposait de suivre. En un mot, ce qui
faisait de Julien un être supérieur fut précisément
ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait sous
ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des couleurs charmantes,
et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge.
Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut
bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir
de Julien la troublaient vivement.
Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait
Julien loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait
dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher
la vue de l'enfer en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une
sensibilité brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il
eût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser les transports
qui l'agitaient malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.
Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça?
Telle fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre.
Il était dans cet état d'étonnement et de trouble inquiet
où tombe l'âme qui vient d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré.
Elle est habituée à désirer, ne trouve plus quoi désirer,
et cependant n'a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui revient de la
parade, Julien fut attentivement occupé à repasser tous les détails
de sa conduite.
- N'ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même?
Ai-je bien joué mon rôle?
Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant
avec les femmes.
Chapitre XVI. Le Lendemain
He turn'd his lips to hers, and with his hand
Call'd back the tangles of her wandering hair.
Don Juan, C. I, st. 170.
Heureusement pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été
trop agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de
l'homme qui, en un moment, était devenu tout au monde pour elle.
Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:
- Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:
- Regretteriez-vous la vie?
- Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir connu.
Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et
avec imprudence.
L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,
dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut
qu'un avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner,
sa conduite fut un chef-d'oeuvre de prudence.
Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne pouvait
vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son trouble, et ses
efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu'une seule fois les
yeux sur elle. D'abord, Mme de Rênal admira sa prudence. Bientôt,
voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée:
"Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je suis bien
vieille pour lui; j'ai dix ans de plus que lui."
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien.
Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire, il la regarda
avec passion, car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner,
et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se détailler
ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas toutes
ses inquiétudes; mais ses inquiétudes lui ôtaient presque
tout à fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien; il n'en
était pas de même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal
sur le point de succomber. Pendant toute la journée, son amitié
hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots destinés à
lui peindre, sous de hideuses couleurs, le danger qu'elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien; elle voulait
lui demander s'il l'aimait encore. Malgré la douceur inaltérable
de son caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre
à son amie combien elle était importune.
Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se trouva
placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal, qui s'était
fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien et de
la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un
mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée
d'un remords. Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait
faite en venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait
qu'il ne vînt pas celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla
s'établir dans sa chambre. Mais, ne tenant pas à son impatience,
elle vint coller son oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude
et la passion qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action
lui semblait la dernière des bassesses, car elle sert de texte à
un dicton de province.
Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea
enfin à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles
de tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir,
pour manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était
prescrit.
Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
que le maître de la maison était profondément endormi, et
parut chez Mme de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur
auprès de son amie, car il songea moins constamment au rôle à
jouer. Il eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de
Rênal lui dit de son âge contribua à lui donner quelque assurance.
- Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer!
lui répétait-elle sans projet, et parce que cette idée
l'opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel,
et il oublia presque toute sa peur d'être ridicule.
La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne,
à cause de sa naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports
de Julien rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur
et la faculté de juger son amant. Heureusement, il n'eut presque pas
ce jour-là cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la
veille une victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue
de son attention à jouer un rôle, cette triste découverte
lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n'y eût
pu voir autre chose qu'un triste effet de la disproportion des âges.
Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories
de l'amour, la différence d'âge est, après celle de fortune,
un des grands lieux communs de la plaisanterie de province, toutes les fois
qu'il est question d'amour.
En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
éperdument amoureux.
Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique,
et l'on n'est pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à
jouer. Dans un moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes.
Cette confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai
donc point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices!
Elle osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir,
elle ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât,
et que jamais elle ne s'en fût doutée.
Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans, quand je pouvais
encore passer pour jolie!
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour
était encore de l'ambition; c'était de la joie de posséder,
lui pauvre être si malheureux et si méprisé, une femme aussi
noble et aussi belle. Ses actes d'adoration, ses transports à la vue
des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur la différence
d'âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre
dont une femme de trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés,
elle eût frémi pour la durée d'un amour qui ne semblait
vivre que de surprise et de ravissement d'amour-propre.
Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport jusqu'aux
chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se rassasier
du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de glace et restait
des heures entières admirant la beauté et l'arrangement de tout
ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le regardait; lui, regardait
ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un mariage, emplissent une corbeille
de noce.
J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal;
quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!
Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de
ces terribles instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible,
se disait-il, qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il
ne trouvait point d'objection à son bonheur. Souvent la sincère
admiration et les transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la
vaine théorie qui l'avait rendu si compassé et presque si ridicule
dans les premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments où,
malgré ses habitudes d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême
à avouer à cette grande dame qui l'admirait son ignorance d'une
foule de petits usages. Le rang de sa maîtresse semblait l'élever
au-dessus de lui-même. Mme de Rênal, de son côté, trouvait
la plus douce des voluptés morales à instruire ainsi, dans une
foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie, et qui était
regardé par tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même
le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de l'admirer;
ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle était
bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée
de ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient odieux
à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle
quitta Vergy sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que
sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait
presque toute la journée tête à tête avec son amant.
Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son
amie, que, toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même,
la fatale proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers
jours de cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait
jamais aimé, qui n'avait jamais été aimé de personne,
trouvait un si délicieux plaisir à être sincère,
qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal l'ambition
qui jusqu'alors avait été l'essence même de son existence.
Il eût voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui
donnait la proposition de Fouqué, mais un petit événement
empêcha toute franchise.
Chapitre XVII. Le Premier Adjoint
O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
TWO GENTLEMEN OF VERONA.
Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du verger,
loin des importuns, il rêvait profondément. Des moments si doux,
pensait-il, dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée
de la difficulté de prendre un état, il déplorait ce grand
accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières
années de la jeunesse peu riche.
- Ah! s'écria-t-il, que Napoléon était bien l'homme envoyé
de Dieu pour les jeunes Français! qui le remplacera? que feront sans
lui les malheureux, même plus riches que moi, qui ont juste les quelques
écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et pas assez
d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se pousser dans une carrière!
Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond soupir, ce souvenir fatal nous
empêchera à jamais d'être heureux!
Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un
air froid et dédaigneux; cette façon de penser lui semblait convenir
à un domestique. Elevée dans l'idée qu'elle était
fort riche, il lui semblait chose convenue que Julien l'était aussi.
Elle l'aimait mille fois plus que la vie et ne faisait aucun cas de l'argent.
Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil
le rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger
sa phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de
lui sur le banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter,
il les avait entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était
le raisonnement des impies.
- Eh bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de
Rênal, gardant encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup,
avait succédé à l'expression de la plus vive tendresse.
Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut
le premier échec porté à l'illusion qui entraînait
Julien. Il se dit: Elle est bonne et douce, son goût pour moi est vif,
mais elle a été élevée dans le camp ennemi. Ils
doivent surtout avoir peur de cette classe d'hommes de coeur qui, après
une bonne éducation, n'a pas assez d'argent pour entrer dans une carrière.
Que deviendraient-ils, ces nobles, s'il nous était donné de les
combattre à armes égales! Moi, par exemple, maire de Verrières,
bien intentionné, honnête comme l'est au fond M. de Rênal!
comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs friponneries!
comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont pas leurs talents
qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.
Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait
avoir le courage de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rênal avait
été étonnée du mot de Julien, parce que les hommes
de sa société répétaient que le retour de Robespierre
était surtout possible à cause de ces jeunes gens des basses classes,
trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura assez
longtemps, et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de
lui avoir dit indirectement une chose désagréable succéda
à sa répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit
vivement dans ses traits si purs et si naïfs quand elle était heureuse
et loin des ennuyeux.
Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa
chambre. Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
cette démarche.
Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu
de Fouqué des livres que lui, élève en théologie,
n'eût jamais pu demander à un libraire. Il n'osait les ouvrir que
de nuit. Souvent il eût été bien aise de n'être pas
interrompu par une visite dont l'attente, la veille encore de la petite scène
du verger, l'eût mis hors d'état de lire.
Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon
toute nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de
petites choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un
jeune homme né hors de la société, quelque génie
naturel qu'on veuille lui supposer.
Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement
ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société
telle qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le
récit de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille
ans, ou seulement il y a soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV.
A son inexprimable joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin
les choses qui se passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient
appuyées par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il
y a de plus illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était
l'homme le plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint
du maire de Verrières.
Il avait pour concurrent un fabricant fort riche, qu'il fallait absolument refouler
à la place de second adjoint.
Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris, quand la haute société
du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société
privilégiée était profondément occupée de
ce choix du premier adjoint, dont le reste de la ville et surtout les libéraux
ne soupçonnaient pas même la possibilité. Ce qui en faisait
l'importance, c'est qu'ainsi que chacun sait, le côté oriental
de la grande rue de Verrières doit reculer de plus de neuf pieds, car
cette rue est devenue route royale.
Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer, parvenait
à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les
yeux, et l'on pourrait faire, aux maisons qui avancent sur la voie publique,
de petites réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient
cent ans. Malgré la haute piété et la probité reconnues
de M. de Moirod, on était sûr qu'il serait coulant, car il avait
beaucoup d'enfants. Parmi les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient
à tout ce qu'il y a de mieux dans Verrières.
Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que l'histoire
de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la première fois
dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y avait des
choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait commencé
à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et l'humilité
d'esprit étant les premières qualités d'un élève
en théologie, il lui avait toujours été impossible de faire
des questions.
Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
l'ennemi de Julien.
- Mais, Madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
cet homme d'un air singulier.
- Allez, dit Mme de Rênal.
- Eh bien! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà
un de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.
- C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver
M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même
ton. Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails
à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par
domestique afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.
Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait Julien
de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
tristes et raisonnables, puisqu'ils étaient de partis contraires, ajoutait,
sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait et à l'empire
qu'elle acquérait sur lui.
Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était
avec une docilité parfaite que Julien, la regardant avec des yeux étincelants
d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un
chemin ou d'une fourniture, l'esprit de Mme de Rênal s'égarait
tout à coup jusqu'au délire, Julien avait besoin de la gronder,
elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec ses enfants.
C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de l'aimer comme
son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son
maître. Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait
apercevoir plus nettement chaque jour le grand homme futur dans ce jeune abbé.
Elle le voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.
- Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien,
la place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont besoin.
Chapitre XVIII. Un roi à Verrières
N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?
DISC. DE L'EVEQUE, à la chapelle de Saint-Clément.
Le trois septembre, à dix heures du soir, un gendarme réveilla
tout Verrières en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle
que Sa Majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était
au mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation
d'une garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva
dans la nuit, et trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions;
les moins affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du
roi.
Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer,
que M. de Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la
place de premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion
de M. de Moirod, elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais
il n'avait monté à cheval. C'était un homme de trente-six
ans, timide de toutes les façons, et qui craignait également les
chutes et le ridicule.
Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.
- Vous voyez, Monsieur, que je réclame vos avis, comme si déjà
vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans
cette malheureuse ville les manufactures prospèrent, le parti libéral
devient millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous, Monsieur,
que l'on puisse confier le commandement de la garde d'honneur?
Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre. "Je saurai prendre un ton convenable",
dit-il au maire. A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes
qui sept ans auparavant avaient servi lors du passage d'un prince du sang.
A sept heures, Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient
l'union des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder
une place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait
que si son mari n'était pas élu, de chagrin il ferait banqueroute.
Mme de Rênal renvoya bien vite tout ce monde. Elle paraissait fort occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui
fît un mystère de ce qui l'agitait. Je l'avais prévu, se
disait-il avec amertume, son amour s'éclipse devant le bonheur de recevoir
un roi dans sa maison. Tout ce tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau
quand les idées de sa caste ne lui troubleront plus la cervelle.
Chose étonnante, il l'en aima davantage.
Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia
longtemps en vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait
de sa chambre à lui, Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient
seuls. Il voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter.
- Je suis bien sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que
son mari.
Elle l'était davantage, un de ses grands désirs, qu'elle n'avait
jamais avoué à Julien de peur de le choquer, était de le
voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec
une adresse vraiment admirable chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord
de M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq
ou six jeunes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins
étaient d'une exemplaire piété. M. Valenod, qui comptait
prêter sa calèche aux plus jolies femmes de la ville et faire admirer
ses beaux normands, consentit à donner un de ses chevaux à Julien,
l'être qu'il haïssait le plus. Mais tous les gardes d'honneur avaient
à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces beaux habits bleu de ciel avec deux
épaulettes de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans auparavant.
Mme de Rênal voulait un habit neuf, et il ne lui restait que quatre jours
pour envoyer à Besançon, et en faire revenir l'habit d'uniforme,
les armes, le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde d'honneur. Ce qu'il y
a de plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien
à Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville.
Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi
de *** ne voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse
relique de saint Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à
une petite lieue de la ville. On désirait un clergé nombreux,
ce fut l'affaire la plus difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau
curé, voulait à tout prix éviter la présence de
M. Chélan. En vain, M. de Rênal lui représentait qu'il y
aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres ont été
si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné
pour accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme
à aller le chercher dans la petite maison où il s'était
retiré, accompagné de tout le cortège dont il pourrait
disposer. Quel soufflet!
- Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait
l'abbé Maslon, s'il paraît dans mon clergé. Un janséniste,
grand Dieu!
- Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait M.
de Rênal, je n'exposerai pas l'administration de Verrières à
recevoir un affront de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien
à la cour; mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique,
moqueur, ne cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement
pour s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie
de la relique de Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités
le lui permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation
pour Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.
Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans, arrivant des montagnes
voisines, inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus
beau soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée,
on apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières.
Ce signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du département.
Aussitôt le son de toutes les cloches et les décharges répétées
d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville marquèrent sa
joie de ce grand événement. La moitié de la population
monta sur les toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde
d'honneur se mit en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à chaque
instant la main prudente était prête à saisir l'arçon
de sa selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier cavalier
de la neuvième file était un fort joli garçon, très
mince, que d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez
les uns, chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent
une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune homme,
montant un des chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier.
Il n'y eut qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi,
parce que ce petit ouvrier déguisé en abbé était
précepteur de ses marmots, il avait l'audace de le nommer garde d'honneur,
au préjudice de MM. tels et tels, riches fabricants! Ces messieurs, disait
une dame banquière, devraient bien faire une avanie à ce petit
insolent, né dans la crotte. - Il est sournois et porte un sabre, répondait
le voisin, il serait assez traître pour leur couper la figure.
Les propos de la société noble étaient plus dangereux.
Les dames se demandaient si c'était du maire tout seul que provenait
cette haute inconvenance. En général, on rendait justice à
son mépris pour le défaut de naissance.
Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était
le plus heureux des hommes. Naturellement hardi, il se tenait mieux à
cheval que la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait
dans les yeux des femmes qu'il était question de lui.
Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient
neuves. Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble
de la joie.
Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart,
le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
Par un grand hasard, il ne tomba pas, de ce moment il se sentit un héros.
Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie.
Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche
et faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour
frémir quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche
sortant au grand galop, par une autre porte de la ville, elle parvint à
rejoindre la route par où le roi devait passer, et put suivre la garde
d'honneur à vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière.
Dix mille paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur
de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours
écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite pièce
de canon se remit à tirer à coups précipités. Mais
un accident s'ensuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs preuves
à Leipsick et à Montmirail, mais pour le futur premier adjoint,
M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans l'unique bourbier qui
fût sur la grande route, ce qui fit esclandre, parce qu'il fallut le tirer
de là pour que la voiture du roi pût passer.
Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là
était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner,
et aussitôt après remonter en voiture pour aller vénérer
la célèbre relique de saint Clément. A peine le roi fut-il
à l'église, que Julien galopa vers la maison de M. de Rênal.
Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son sabre, ses
épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui
occupe le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans,
pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus
de dix mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par
le vandalisme révolutionnaire, elle avait été magnifiquement
rétablie depuis la Restauration, et l'on commençait à parler
de miracles. Julien rejoignit l'abbé Chélan qui le gronda fort,
et lui remit une soutane et un surplis. Il s'habilla rapidement et suivit M.
Chélan qui se rendait auprès du jeune évêque d'Agde.
C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé, et
qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais
l'on ne put trouver cet évêque.
Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître
sombre et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre
curés pour figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé
avant 1789 de vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré
pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les curés
pensèrent qu'il était convenable que M. le Doyen se retirât
vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait arriver, et qu'il était
instant de se rendre au choeur. Le grand âge de M. Chélan l'avait
fait doyen; malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,
il lui fit signe de suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen de
je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il
avait rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un
oubli qui redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis
de sa soutane on pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.
Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais
bien chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux
curé que Monseigneur n'était pas visible. On se moqua de lui quand
il voulut expliquer qu'en sa qualité de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut,
il avait le privilège d'être admis en tout temps auprès
de l'évêque officiant.
L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il
se mit à parcourir les dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes
les portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts,
et il se trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
en habits noirs et la chaîne au cou. A son air pressé ces messieurs
le crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer.
Il fit quelques pas et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement
sombre, et toute lambrissée de chêne noir; à l'exception
d'une seule, les fenêtres en ogive avaient été murées
avec des briques. La grossièreté de cette maçonnerie n'était
déguisée par rien et faisait un triste contraste avec l'antique
magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle
célèbre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles
le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de
quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement
sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes
couleurs, tous les mystères de l'Apocalypse.
Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des
briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta
en silence. A l'autre extrémité de la salle, près de l'unique
fenêtre par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir
mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en surplis de dentelle,
mais la tête nue, était arrêté à trois pas
de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute,
y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune
homme avait l'air irrité; de la main droite il donnait gravement des
bénédictions du côté du miroir.
Que peut signifier ceci? pensa-t-il. Est-ce une cérémonie préparatoire
qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire
de l'évêque... Il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
essayons.
Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
la vue fixée vers l'unique fenêtre et regardant ce jeune homme
qui continuait à donner des bénédictions exécutées
lentement mais en nombre infini, et sans se reposer un instant.
A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché.
La richesse du surplis garni de dentelle arrêta involontairement Julien
à quelques pas du magnifique miroir.
Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la
salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots
durs qu'on allait lui adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant subitement
l'air fâché, lui dit du ton le plus doux:
- Eh bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?
Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien
vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque
d'Agde. Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...
Et il eut honte de ses éperons.
- Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen
du chapitre, M. Chélan.
- Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli
qui redoubla l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur,
je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée
dans le haut. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque
d'un air triste, et encore on me fait attendre!
- Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
- Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse
charmante; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire
attendre Messieurs du chapitre.
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l'évêque
et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.
Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une
préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie
qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les
valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant
malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre
de Monseigneur.
Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait lentement;
il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la glace;
mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre.
L'évêque secoua la tête.
- Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
éloigner un peu?
Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis
se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché,
et donnait gravement des bénédictions.
Julien était immobile d'étonnement; il était tenté
de comprendre, mais n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le
regardant avec un air qui perdait rapidement de sa gravité:
- Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?
- Fort bien, Monseigneur.
- Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais
il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako
d'officier.
- Elle me semble aller fort bien.
- Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable
et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge
surtout, avoir l'air trop léger.
Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner
la bénédiction.
Après quelques instants:
- Je suis prêt, dit l'évêque. Allez, Monsieur, avertir M.
le doyen et Messieurs du chapitre.
Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés les plus âgés,
entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien
n'avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang, le dernier
de tous, et ne put voir l'évêque que par-dessus les épaules
des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette porte.
L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé
sur le seuil les curés se formèrent en procession. Après
un petit moment de désordre, la procession commença à marcher
en entonnant un psaume. L'évêque s'avançait le dernier entre
M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien se glissa tout à
fait près de Monseigneur, comme attaché à l'abbé
Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de Bray-le-Haut; malgré
le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva
enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d'admiration
pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée
par le jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la
politesse exquise de ce prélat se disputaient son coeur. Cette politesse
était bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans
ses bons jours. Plus on s'élève vers le premier rang de la société,
se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.
On entrait dans l'église par une porte latérale, tout à
coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien
crut qu'elles s'écroulaient. C'était encore la petite pièce
de canon; traînée par huit chevaux au galop, elle venait d'arriver;
et à peine arrivée, mise en batterie par les canonniers de Leipsick,
elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens eussent été
devant elle.
Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait plus
à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il,
être évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela
rapporte-t-il? deux ou trois cent mille francs peut-être.
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique, M. Chélan
prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L'évêque
se plaça dessous. Réellement, il était parvenu à
se donner l'air vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes.
Que ne fait-on pas avec de l'adresse! pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque
le harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
poli pour Sa Majesté.
Nous ne répéterons point la description des cérémonies
de Bray-le-Haut; pendant quinze jours elles ont rempli les colonnes de tous
les journaux du département. Julien apprit, par le discours de l'évêque,
que le roi descendait de Charles le Téméraire.
Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes
de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole,
qui avait fait avoir un évêché à son neveu, avait
voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais. La seule cérémonie
de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.
Après le discours de l'évêque et la réponse du roi,
Sa Majesté se plaça sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort
dévotement sur un coussin près de l'autel. Le choeur était
environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches
sur le pavé. C'était sur la dernière de ces marches que
Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près
comme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine,
à Rome. Il y eut un Te Deum, des flots d'encens, des décharges
infinies de mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de
bonheur et de piété. Une telle journée défait l'ouvrage
de cent numéros des journaux jacobins.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec
abandon. Il remarqua pour la première fois un petit homme au regard spirituel
et qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu
de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du
roi que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
drap. Il apprit quelques moments après que c'était M. de La Mole.
Il lui trouva l'air hautain et même insolent.
Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il.
Ah! l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu
pour vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où
sera saint Clément?
Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique
était dans le haut de l'édifice dans une chapelle ardente.
Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.
Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention redoubla.
En cas de visite d'un prince souverain, l'étiquette veut que les chanoines
n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour
la chapelle ardente, Monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan;
Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte
extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était doré
avec magnificence. Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.
Devant la porte étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes
filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières.
Avant d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu
de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix,
elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne grâce,
sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre héros
ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour l'inquisition,
et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite chapelle parut
comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus de mille
cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des
bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en tourbillon
de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était
fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y
avait sur l'autel des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les
jeunes filles ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le
petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand chambellan.
Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et présentant
les armes.
Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le
prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée,
aperçut, par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue
de saint Clément. Il était caché sous l'autel, en costume
de jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure d'où le sang
semblait couler. L'artiste s'était surpassé; ses yeux mourants,
mais pleins de grâce, étaient à demi fermés. Une
moustache naissante ornait cette bouche charmante, qui à demi fermée
avait encore l'air de prier. A cette vue, la jeune fille voisine de Julien pleura
à chaudes larmes, une de ses larmes tomba sur la main de Julien.
Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé
seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission
de parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles simples,
mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.
- N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus
grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu tout-puissant
et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés
sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint
Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,
vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie.
A jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais
si bon.
A ces mots, l'évêque se leva avec autorité.
- Vous me le promettez? dit-il, en avançant le bras d'un air inspiré.
- Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
- Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible! ajouta l'évêque
d'une voix tonnante. Et la cérémonie fut terminée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien
eut assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint
envoyés de Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit
qu'ils étaient cachés dans la charmante figure de cire.
Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée
dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés
ces mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le soir,
à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison
pour illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit
une visite à M. de Moirod.
Chapitre XIX. Penser fait souffrir
Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai
malheur des passions.
BARNAVE.
En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée
M. de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée
en quatre. Il lut au bas de la première page:
A S. S. M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du roi,
etc., etc.
C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.
"Monsieur le Marquis,
J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais, dans Lyon, exposé
aux bombes, lors du siège, en 93 d'exécrable mémoire. Je
communie; je vais tous les dimanches à la messe en l'église paroissiale.
Je n'ai jamais manqué au devoir pascal, même en 93 d'exécrable
mémoire. Ma cuisinière, avant la révolution j'avais des
gens, ma cuisinière fait maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières
d'une considération générale, et j'ose dire méritée.
Je marche sous le dais dans les processions, à côté de M.
le curé et de M. le maire. Je porte, dans les grandes occasions, un gros
cierge acheté à mes frais. De tout quoi les certificats sont à
Paris au ministère des finances. Je demande à M. le marquis le
bureau de loterie de Verrières, qui ne peut manquer d'être bientôt
vacant d'une manière ou d'autre, le titulaire étant fort malade,
et d'ailleurs votant mal aux élections, etc.
DE CHOLIN."
En marge de cette pétition était une apostille signée De
Moirod, et qui commençait par cette ligne:
"J'ai eu l'honneur de parler yert du bon sujet qui fait cette demande",
etc.
Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut
suivre, se dit Julien.
Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières,
ce qui surnageait des innombrables mensonges, sottes interprétations,
discussions ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement,
le roi, l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles
de vin, le pauvre tombé de Moirod qui, dans l'espoir d'une croix, ne
sortit de chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence
extrême d'avoir bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel,
fils d'un charpentier. Il fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants
de toiles peintes, qui, soir et matin, s'enrouaient au café à
prêcher l'égalité. Cette femme hautaine, Mme de Rênal,
était l'auteur de cette abomination. La raison? les beaux yeux et les
joues si fraîches du petit abbé Sorel la disaient de reste.
Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des
enfants, prit la fièvre; tout à coup Mme de Rênal tomba
dans des remords affreux. Pour la première fois elle se reprocha son
amour d'une façon suivie; elle sembla comprendre, comme par miracle,
dans quelle faute énorme elle s'était laissé entraîner.
Quoique d'un caractère profondément religieux, jusqu'à
ce moment, elle n'avait pas songé à la grandeur de son crime aux
yeux de Dieu.
Jadis, au couvent du Sacré-Coeur, elle avait aimé Dieu avec passion;
elle le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient
son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de raisonnable
dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement l'irritait,
loin de la calmer; elle y voyait le langage de l'enfer. Cependant, comme Julien
aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il était mieux venu
à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un caractère
grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à
la faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si
elle eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son
crime à Dieu et aux hommes.
- Je vous en conjure, lui disait Julien, dès qu'ils se trouvaient seuls,
ne parlez à personne; que je sois le seul confident de vos peines. Si
vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la fièvre
à notre Stanislas.
Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que Mme
de Rênal s'était mis dans la tête que, pour apaiser la colère
du Dieu jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était
parce qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était
si malheureuse.
- Fuyez-moi, dit-elle un jour à Julien; au nom de Dieu, quittez cette
maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.
Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste; j'adore son
équité; mon crime est affreux, et je vivais sans remords! C'était
le premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.
Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni
hypocrisie ni exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant
la malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter,
le remords qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais
comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé,
si ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?
Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de Rênal
vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était
fort rouge et ne put reconnaître son père. Tout à coup Mme
de Rênal se jeta aux pieds de son mari: Julien vit qu'elle allait tout
dire et se perdre à jamais.
Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.
- Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.
- Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui,
et cherchant à le retenir. Apprends toute la vérité. C'est
moi qui tue mon fils. Je lui ai donné la vie, et je la lui reprends.
Le ciel me punit, aux yeux de Dieu je suis coupable de meurtre. Il faut que
je me perde et m'humilie moi-même; peut-être ce sacrifice apaisera
le Seigneur.
Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il
savait tout.
- Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme
qui cherchait à embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout
cela! Julien, faites appeler le médecin à la pointe du jour.
Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à
demi évanouie, en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait
la secourir.
Julien resta étonné.
Voilà donc l'adultère! se dit-il... Serait-il possible que ces
prêtres si fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés
auraient le privilège de connaître la vraie théorie du péché?
Quelle bizarrerie!...
Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré, Julien
voyait la femme qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit
de l'enfant, immobile et presque sans connaissance. Voilà une femme d'un
génie supérieur réduite au comble du malheur, parce qu'elle
m'a connu, se dit-il.
Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se décider.
Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et leurs plates simagrées?
Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la laisse seule en proie à
la plus affreuse douleur. Cet automate de mari lui nuit plus qu'il ne lui sert.
Il lui dira quelque mot dur, à force d'être grossier; elle peut
devenir folle, se jeter par la fenêtre.
Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout. Et
que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui
apporter, il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand Dieu! à ce
c... d'abbé Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant
de six ans pour ne plus bouger de cette maison, et non sans dessein. Dans sa
douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de l'homme;
elle ne voit que le prêtre.
- Va-t'en, lui dit tout à coup Mme de Rênal en ouvrant les yeux.
- Je donnerais mille fois ma vie pour savoir ce qui peut t'être le plus
utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher
ange, ou plutôt, de cet instant seulement, je commence à t'adorer
comme tu mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec
la conscience que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question
de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton mari, tu
lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il te chassera
de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce scandale.
On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de cette honte...
- C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je souffrirai,
tant mieux.
- Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!
- Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là
peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut
en juger, n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à
Dieu?... Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser
mon fils! Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.
- Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me retire
à la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton
Dieu... Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...
- Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant dans
ses bras.
Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
- Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise
à genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père
de Stanislas! Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer
mieux que ton fils.
- Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que comme
un frère? C'est la seule expiation raisonnable, elle peut apaiser la
colère du Très-Haut.
- Et moi, s'écria-t-elle en se levant et prenant la tête de Julien
entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi,
t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
frère?
Julien fondait en larmes.
- Je t'obéirai, dit-il en tombant à ses pieds, je t'obéirai
quoi que tu m'ordonnes; c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit
est frappé d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si
je te quitte, tu dis tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais,
après ce ridicule, il ne sera nommé député. Si je
reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs de douleur.
Veux-tu essayer de l'effet de mon départ? Si tu veux, je vais me punir
de notre faute en te quittant pour huit jours. J'irai les passer dans la retraite
où tu voudras. A l'abbaye de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi
pendant mon absence de ne rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai
plus revenir si tu parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
- Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de
me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une journée.
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à
peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée,
sa raison avait connu l'étendue de son péché; elle ne put
plus reprendre l'équilibre. Les remords restèrent, et ils furent
ce qu'ils devaient être dans un coeur si sincère. Sa vie fut le
ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle
était à ses pieds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle,
même dans les moments où elle osait se livrer à tout son
amour: je suis damnée, irrémissiblement damnée. Tu es jeune,
tu as cédé à mes séductions, le ciel peut te pardonner;
mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe certain. J'ai
peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais au fond, je ne me
repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était à
commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde et dans
mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi, du moins, mon
Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu heureux? Trouves-tu
que je t'aime assez?
La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien, qui avait surtout besoin
d'un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice
si grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait Mme de
Rênal. Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle
m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé
des fonctions d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans
toutes les folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.
- Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je
te rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer
ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être je ne serai plus à
toi. Si le ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai
à ne vivre que pour t'aimer, à ne pas voir que c'est mon crime
qui les tue. Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais,
je ne pourrais; je deviendrais folle.
- Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais
si généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas!
Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait Julien
à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
pour la beauté, l'orgueil de la posséder.
Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure,
la flamme qui les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports
pleins de folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais
ils ne retrouvèrent plus la sérénité délicieuse,
la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières
époques de leurs amours, quand la seule crainte de Mme de Rênal
était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur bonheur
avait quelquefois la physionomie du crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles: - Ah!
grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de Rênal,
en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices horribles!
je les ai bien mérités. Elle le serrait, s'attachant à
lui comme le lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait
la main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie
sombre: L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais
encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès
ce monde, la mort de mes enfants... Cependant, à ce prix, peut-être
mon crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma
grâce à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé;
moi, moi, je suis la seule coupable: j'aime un homme qui n'est point mon mari.
Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles
en apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas
empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.
Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir, les journées
passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit
l'habitude de réfléchir.
Mlle Elisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières.
Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le
précepteur, et lui en parlait souvent.
- Vous me perdriez, Monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle
un jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux
pour les choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
domestiques...
Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod
trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
son amour-propre.
Cette femme, la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant
de fois fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M.
le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.
- Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est point
donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti
pour Madame de sa froideur habituelle.
Elisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que
cette intrigue datait de bien plus loin.
- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps
il a refusé de m'épouser. Et moi, imbécile, qui allais
consulter Mme de Rênal, qui la priais de parler au précepteur.
Dès le même soir M. de Rênal reçut de la ville, avec
son journal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand
détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant
cette lettre écrite sur du papier bleuâtre et jeter sur lui des
regards méchants. De toute la soirée le maire ne se remit point
de son trouble, ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des
explications sur la généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
Chapitre XX. Les Lettres anonymes
Do not give dalliance
Too much the rein: the strongest oaths are straw
To the fire i' the blood.
TEMPEST.
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à
son amie:
- Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais
que cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.
Par bonheur, Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal
eut la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte
pour ne pas la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l'heure
ordinaire vint à sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor
souffla sa lampe à l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte;
était-ce Mme de Rênal, était-ce un mari jaloux?
Le lendemain, de fort bonne heure, la cuisinière, qui protégeait
Julien, lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots en italien:
Guardate alla pagina 130.
Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
attachée avec une épingle la lettre suivante écrite à
la hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement
Mme de Rênal la mettait fort bien, il fut touché de ce détail
et oublia un peu l'imprudence effroyable.
"Tu n'a pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où
je crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards m'effrayent.
J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée? En ce cas,
que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle
prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut
ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.
Ne m'aimes-tu pas? es-tu las de mes folies, de mes remords, impie? Veux-tu me
perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre dans tout Verrières,
ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que je t'aime, mais non,
ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie
n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que dans les
moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé
le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie
mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.
Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour l'irriter
que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde qu'un malheur
pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me retienne à la vie.
Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en sacrifice, et de ne plus
craindre pour mes enfants!
N'en doute pas, cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet être
odieux qui pendant six ans m'a poursuivie de sa grosse voix, du récit
de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération
éternelle de tous ses avantages.
Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais
discuter avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être
pour la dernière fois, jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
je fais étant seule. De ce moment notre bonheur ne sera plus aussi facile.
Sera-ce une contrariété pour vous? Oui, les jours où vous
n'aurez pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice
est fait, demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi
je dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme, et qu'il
faut à l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte
honnête, et sans délai te renvoyer à tes parents.
Hélas! cher ami, nous allons être séparés quinze
jours, un mois peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant
que moi. Mais enfin, voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre
anonyme; ce n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur
mon compte encore. Hélas! combien j'en riais!
Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la lettre
vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si tu quittes
la maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières.
Je ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour
prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à
Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec
les libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces. L'essentiel
est que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez le Valenod,
ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.
Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre,
eh bien! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois.
Mes enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
mieux mes enfants parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout ceci finira-t-il?...
Je m'égare... Enfin, tu comprends ta conduite; sois doux, poli, point
méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux:
ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que
mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui prescrira
l'opinion publique.
C'est toi qui va me fournir la lettre anonyme; arme-toi de patience et d'une
paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir; colle-les ensuite,
avec de la colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que
je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une perquisition
chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne
trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre à
lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme trop courte.
Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la mienne doit
te sembler longue!"
Lettre anonyme
"Madame,
Toutes vos petites menées sont connues; mais les personnes qui ont intérêt
à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour
vous, je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan.
Si vous êtes assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il
a reçu le trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre
secret; tremblez, malheureuse; il faut à cette heure marcher droit devant
moi."
"Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre
(y as-tu reconnu les façons de parler du directeur?), sors dans la maison,
je te rencontrerai.
J'irai dans le village et reviendrai avec un visage troublé, je le serai
en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout cela parce
que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un visage renversé,
je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu m'aura remise. Toi,
va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens
qu'à l'heure du dîner.
Du haut des rochers tu peux voir la tour du colombier. Si nos affaires vont
bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y aura rien.
Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que tu m'aimes
avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse arriver, sois sûr
d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre séparation
définitive. Ah! mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je
viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis
songer qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne
pas être blâmée de toi. Maintenant que je me vois au moment
de te perdre, à quoi bon dissimuler? Oui! que mon âme te semble
atroce, mais que je ne mente pas devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà
que trop trompé en ma vie. Va, je te pardonne si tu ne m'aimes plus.
Je n'ai pas le temps de relire ma lettre. C'est peu de chose à mes yeux
que de payer de la vie les jours heureux que je viens de passer dans tes bras.
Tu sais qu'ils me coûteront davantage."