par Stendhal
Livre premier
La vérité, l'âpre vérité.
DANTON.
Chapitre premier. Une petite ville
Put thousands together
Less bad, But the cage less gay.
HOBBES.
La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de
la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles
rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux
châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à
quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis
par les Espagnols, et maintenant ruinées.
Verrières est abrité du côté du nord par une haute
montagne, c'est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra
se couvrent de neige dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui
se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter
dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand nombre de scies à
bois, c'est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être
à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont
pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est
à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance
générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir
les façades de presque toutes les maisons de Verrières.
A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas d'une
machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant
avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par
une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique,
chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles
fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes
les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous.
Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus
le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les
montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant
à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette
belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on
lui répond avec un accent traînard: Eh! elle est à M. le
maire.
Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande
rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers
le sommet de la colline, il y cent à parier contre un qu'il verra paraître
un grand homme à l'air affairé et important.
A son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres,
il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une
certaine régularité: on trouve même, au premier aspect,
qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte
d'agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante
ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain
air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne
sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de
cet homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce qu'on
lui doit, et à payer lui-même le plus tard possible quand il doit.
Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir
traversé la rue d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît
aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade,
il aperçoit une maison d'assez belle apparence, et, à travers
une grille de fer attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au
delà c'est une ligne d'horizon formée par les collines de la Bourgogne,
et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait
oublier au voyageur l'atmosphère empestée des petits intérêts
d'argent dont il commence à être asphyxié.
On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est
aux bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que
le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierres de taille
qu'il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique,
et, à ce qu'on prétend, établie dans le pays bien avant
la conquête de Louis XIV.
Depuis 1815 il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de Verrières.
Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin
qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont aussi la récompense
de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.
Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipsick, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on
hérisse sa propriété de pierres rangées les unes
au-dessus des autres, plus on acquiert de droits aux respects de ses voisins.
Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs, sont encore admirés
parce qu'il a acheté, au poids de l'or, certains petits morceaux de terrain
qu'ils occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la position singulière
sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières,
et où vous avez remarqué le nom de Sorel, écrit en caractères
gigantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans,
l'espace sur lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième
terrasse des jardins de M. de Rênal.
Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches
auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû
lui compter de beaux louis d'or pour obtenir qu'il transportât son usine
ailleurs. Quant au ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal,
au moyen du crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût
détourné. Cette grâce lui vint après les élections
de 182*.
Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents
pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup
plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel,
comme on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de l'impatience
et de la manie de propriétaire qui animait son voisin une somme de 6000
francs.
Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les
bonnes têtes de l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche,
il y a quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de l'église en
costume de maire, vit de loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils,
sourire en le regardant. Ce sourire a porté un jour fatal dans l'âme
de M. le maire, il pense depuis lors qu'il eût pu obtenir l'échange
à meilleur marché.
Pour arriver à la considération publique à Verrières,
l'essentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs,
quelque plan apporté d'Italie par ces maçons, qui au printemps
traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait
à l'imprudent bâtisseur une éternelle réputation
de mauvaise tête, et il serait à jamais perdu auprès des
gens sages et modérés qui distribuent la considération
en Franche-Comté.
Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme; c'est à
cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est insupportable,
pour qui a vécu dans cette grande république qu'on appelle Paris.
La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi bête dans les petites
villes de France qu'aux Etats-Unis d'Amérique.
Chapitre II. Un maire
L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots, l'ébahissement
des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.
Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur,
un immense mur de soutènement était nécessaire à
la promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds au-dessus
du cours du Doubs. Elle doit à cette admirable position une des vues
les plus pittoresques de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de
pluie sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable.
Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse
nécessité d'immortaliser son administration par un mur de vingt
pieds de hauteur et de trente ou quarante toises de long.
Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages
à Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était
déclaré l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le
parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus
du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et passés,
on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille.
Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et
la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris
tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs!
Au delà, sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au
fond desquelles l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après
avoir couru de cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil
est fort chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie
du voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent
à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière
son immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
ultra et moi libéral, je l'en loue), c'est pourquoi dans son opinion
et dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité
de Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle
de Saint-Germain-en-Laye.
Je ne trouve, quant à moi, qu'une chose à reprendre au COURS DE
LA FIDELITE: on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des plaques
de marbre qui ont valu une croix de plus M. de Rênal; ce que je reprocherais
au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont
l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
Au lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à
la plus vulgaire des plantes potagères ils ne demanderaient pas mieux
que d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la volonté
de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant
à la commune sont impitoyablement amputés. Les libéraux
de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du jardinier
officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.
Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a
quelques années, pour surveiller l'abbé Chélan et quelques
curés des environs. Un vieux chirurgien-major de l'armée d'Italie
retiré à Verrières, et qui de son vivant était à
la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se plaindre
à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.
- J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur
convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
d'honneur; j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de l'ombre,
et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois,
comme l'utile noyer, il ne rapporte pas de revenu.
Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières:
RAPPORTER DU REVENU. A lui seul il représente la pensée habituelle
de plus des trois quarts des habitants.
Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit
par la beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent,
s'imagine d'abord que ses habitants sont sensibles au beau; ils ne parlent que
trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
fassent grand cas; mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers
dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de l'octroi,
rapporte du revenu à la ville.
C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait
sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme.
Tout en écoutant son mari qui parlait d'un air grave, l'oeil de Mme de
Rênal suivait avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons.
L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'approchait trop souvent du
parapet et faisait mine d'y monter. Une voix douce prononçait alors le
nom d'Adolphe, et l'enfant renonçait à son projet ambitieux. Mme
de Rênal paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie.
- Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M. de Rênal
d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'à l'ordinaire.
Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...
Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents pages,
je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les ménagements
savants d'un dialogue de province.
Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était
autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen
de s'introduire non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement
par le maire et les principaux propriétaires de l'endroit.
- Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce monsieur
de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse
probité?
- Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer
des articles dans les journaux du libéralisme.
- Vous ne les lisez jamais, mon ami.
- Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait et nous
empêche de faire le bien. Quant à moi je ne pardonnerai jamais
au curé.
Chapitre III. Le Bien des pauvres
Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
FLEURY.
Il faut savoir que le curé de Verrières, vieillard de quatre-vingts
ans, mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une santé et
un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la
prison, l'hôpital et même le dépôt de mendicité.
C'était précisément à six heures du matin que M.
Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu
la sagesse d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était
allé au presbytère.
En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé
Chélan resta pensif.
Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils n'oseraient!
Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où,
malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le
plaisir de faire une belle action un peu dangereuse:
- Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout
des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre
aucune opinion sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait
affaire à un homme de coeur: il suivit le vénérable curé,
visita la prison, l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions
et, malgré d'étranges réponses, ne se permit pas la moindre
marque de blâme.
Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner
M. Appert, qui prétendit avoir des lettres à écrire: il
ne voulait pas compromettre davantage son généreux compagnon.
Vers les trois heures, ces messieurs allèrent achever l'inspection du
dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison.
Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce
de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa figure
ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.
- Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce
monsieur que je vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert?
- Qu'importe? dit le curé.
- C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet
a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne
pas admettre M. Appert dans la prison.
- Je vous déclare, monsieur Noiroud, dit le curé, que ce voyageur,
qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer
dans la prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant
accompagner par qui je veux?
- Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant
la tête comme un bouledogue que fait obéir à regret la crainte
du bâton. Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis
dénoncé on me destituera; je n'ai pour vivre que ma place.
- Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon
curé, d'une voix de plus en plus émue.
- Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé,
on sait que vous avez 800 livres de rente, du bon bien au soleil...
Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte
à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le
matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité,
il était allé chez le curé pour lui témoigner le
plus vif mécontentement. M. Chélan n'était protégé
par personne; il sentit toute la portée de leurs paroles.
- Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts
ans d'âge, que l'on destituera dans ce voisinage. Il y a cinquante-six
ans que je suis ici; j'ai baptisé presque tous les habitants de la ville,
qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je marie tous les jours des
jeunes gens, dont jadis j'ai marié les grands-pères. Verrières
est ma famille; mais je me suis dit, en voyant l'étranger: "Cet
homme, venu de Paris, peut être à la vérité un libéral,
il n'y en a que trop; mais quel mal peut-il faire à nos pauvres et à
nos prisonniers?"
Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur
du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:
- Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié
le vieux curé, d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le
pays. On sait qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ
qui rapporte 800 livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je ne suis
pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.
M. de Rénal vivait fort bien avec sa femme; mais ne sachant que répondre
à cette idée, qu'elle lui répétait timidement: "Quel
mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux prisonniers?" il était
sur le point de se fâcher tout à fait, quand elle jeta un cri.
Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur de la terrasse,
et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt
pieds sur la vigne qui est de l'autre côté. La crainte d'effrayer
son fils et de le faire tomber empêchait Mme de Rênal de lui adresser
la parole. Enfin l'enfant, qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa
mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade et accourut à
elle. Il fut bien grondé.
Ce petit événement changea le cours de la conversation.
- Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches,
dit M. de Rênal; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir
trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste,
et qui fera faire des progrès aux enfants; car il a un caractère
ferme, dit le curé. Je lui donnerai 300 francs et la nourriture. J'avais
quelques doutes sur sa moralité; car il était le Benjamin de ce
vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui, sous prétexte
qu'il était leur cousin; était venu se mettre en pension chez
les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent secret
des libéraux; il disait que l'air de nos montagnes faisait du bien à
son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait toutes
les campagnes de Buonaparté en Italie, et même avait, dit-on, signé
non pour l'empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils
Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés
avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier
auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la
scène qui vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel
étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer
au séminaire; il n'est donc pas libéral, et il est latiniste.
Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal,
en regardant sa femme d'un air diplomatique; le Valenod est tout fier des deux
beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a pas
de précepteur pour ses enfants.
- Il pourrait bien nous enlever celui-ci.
- Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme,
par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons,
voilà qui est décidé.
- Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!
- C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne
dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous
ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude; deux ou trois
deviennent des richards; eh bien! j'aime assez qu'ils voient passer les enfants
de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur précepteur.
Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse,
il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra coûter,
mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire
pour soutenir notre rang.
Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était
une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du
pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité,
et de la jeunesse dans la démarche; aux yeux d'un Parisien, cette grâce
naïve, pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée
jusqu'à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût
appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été
bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection n'avaient jamais approché
de ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour
lui avoir fait la cour, mais sans succès, ce qui avait jeté un
éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé
en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était
un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu'en province
on appelle de beaux hommes.
Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort
égal, était surtout choquée du mouvement continuel et des
éclats de voix de M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour
ce qu'à Verrières on appelle de la joie lui avait valu la réputation
d'être très fière de sa naissance. Elle n'y songeait pas,
mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville
venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu'elle passait pour sotte
aux yeux de leurs dames, parce que, sans nulle politique à l'égard
de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire
acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât
seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais.
C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée
même jusqu'à juger son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait.
Elle supposait sans se le dire qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus
douces relations. Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait
de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l'un à l'épée,
le second à la magistrature, et le troisième à l'église.
En somme, elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les
hommes de sa connaissance.
Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières
devait une réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine
de plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine
de Rênal servait avant la révolution dans le régiment d'infanterie
de M. le duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était
admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse
Mme de Genlis, M. Ducrest, l'inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient
que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à
peu ce souvenir de choses aussi délicates à raconter était
devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait
que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans.
Comme il était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait
d'argent, il passait, avec raison, pour le personnage le plus aristocratique
de Verrières.
Chapitre IV. Un père et un fils
E sarà mia colpa
Se cosi è?
MACHIAVELLI.
Ma femme a réellement beaucoup de tête! se disait, le lendemain
à six heures du main, le maire de Verrières, en descendant à
la scie du père Sorel. Quoi que je lui aie dit, pour conserver la supériorité
qui m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne prends pas ce petit
abbé Sorel, qui, dit-on, sait le latin comme un ange, le directeur du
dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même
idée que moi et me l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait
du précepteur de ses enfants!... Ce précepteur, une fois à
moi, portera-t-il la soutane?
M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de
loin un paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le petit
jour, semblait fort occupé à mesurer des pièces de bois
déposées le long du Doubs, sur le chemin de halage. Le paysan
n'eut pas l'air fort satisfait de voir approcher M. le maire; car ces pièces
de bois obstruaient le chemin, et étaient déposées là
en contravention.
Le père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore
plus content de la singulière proposition que M. de Rênal lui faisait
pour son fils Julien. Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse
mécontente et de désintérêt dont sait si bien se
revêtir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du temps de
la domination espagnole, ils conservent encore ce trait de la physionomie du
fellah de l'Egypte.
La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de
toutes les formules de respect qu'il savait par coeur. Pendant qu'il répétait
ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de fausseté
et presque de friponnerie naturel à sa physionomie, l'esprit actif du
vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait porter
un homme aussi considérable à prendre chez lui son vaurien de
fils. Il était fort mécontent de Julien, et c'était pour
lui que M. de Rênal lui offrait le gage inespéré de 300
francs par an, avec la nourriture et même l'habillement. Cette dernière
prétention, que le père Sorel avait eu le génie de mettre
en avant subitement, avait été accordée de même par
M. de Rênal.
Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé
de ma proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair,
se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un autre côté; et de qui
peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod? Ce fut en vain que M. de Rênal
pressa Sorel de conclure sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan s'y refusa opiniâtrement;
il voulait, disait-il, consulter son fils, comme si, en province, un père
riche consultait un fils qui n'a rien, autrement que pour la forme.
Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit
est soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A huit
ou dix pieds d'élévation, au milieu du hangar, on voit une scie
qui monte et descend, tandis qu'un mécanisme fort simple pousse contre
cette scie une pièce de bois. C'est une roue mise en mouvement par le
ruisseau qui fait aller ce double mécanisme; celui de la scie qui monte
et descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois vers la scie,
qui la débite en planches.
En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de
stentor; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés,
espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient
les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés
à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce
de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes.
Ils n'entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers
le hangar; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu'il
aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut
à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces
de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme
Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel; il eût
peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre
aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés;
mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire
lui-même.
Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune
homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l'empêcha
d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge,
celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et
de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent
fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien; un second coup aussi
violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre
l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas,
au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais
son père le retint de la main gauche, comme il tombait:
- Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que
tu es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps
chez le curé, à la bonne heure.
Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha
de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes
aux yeux, moins à cause de la douleur physique que pour la perte de son
livre qu'il adorait.
"Descends, animal, que je te parle." Le bruit de la machine empêcha
encore Julien d'entendre cet ordre. Son père, qui était descendu,
ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla
chercher une longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur l'épaule.
A peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement
devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu'il va me faire! se disait
le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était
tombé son livre; c'était celui de tous qu'il affectionnait le
plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.
Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit
jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des
traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands
yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion
et du feu, étaient animés en cet instant de l'expression de la
haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés
fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère,
un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie
humaine, il n'en est peut-être point qui se soit distinguée par
une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise
annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès
sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur
avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait
pas, ou qu'il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet
des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères
et son père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était
toujours battu.
Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner
quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le
monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major
qui un jour osa parler au maire au sujet des platanes.
Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son
fils, et lui enseignait le latin et l'histoire, c'est-à-dire, ce qu'il
savait d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait légué
sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa demi-solde
et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire
le saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit
de M. le maire.
A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée
par la puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à
quelques coups.
- Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant retourne
un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se
trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier,
qui avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son âme.
Chapitre V. Une négociation
Cunctando restituit rem.
ENNIUS.
Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard; d'où
connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu parlé?
- Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n'ai jamais vu
cette dame qu'à l'église.
- Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?
- Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta
Julien, avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner
le retour des taloches.
- Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan
malin, et il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit hypocrite.
Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira
que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t'a procuré
une belle place. Va faire ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal,
où tu seras précepteur des enfants.
- Qu'aurai-je pour cela?
- La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.
- Je ne veux pas être domestique.
- Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je voudrais que mon
fils fût domestique?
- Mais, avec qui mangerai-je?
Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant il pourrait
commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il accabla d'injures,
en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses autres fils.
Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache
et tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien,
voyant qu'il ne pouvait rien deviner, alla se placer de l'autre côté
de la scie, pour éviter d'être surpris. Il voulait penser à
cette annonce imprévue qui changeait son sort, mais il se sentit incapable
de prudence; son imagination était tout entière à se figurer
ce qu'il verrait dans la belle maison de M. de Rênal.
Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser
réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra
m'y forcer; plutôt mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économies,
je me sauve cette nuit; en deux jours, par des chemins de traverse où
je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon; là, je m'engage
comme soldat, et, s'il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d'avancement,
plus d'ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre qui mène
à tout.
Cette horreur pour manger avec des domestiques n'était pas naturelle
à Julien, il eût fait, pour arriver à la fortune, des choses
bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les
Confessions de Rousseau. C'était le seul livre à l'aide duquel
son imagination se figurait le monde. Le recueil des bulletins de la grande
armée et le Mémorial de Sainte-Hélène complétaient
son Coran. Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut
en aucun autre. D'après un mot du vieux chirurgien-major, il regardait
tous les autres livres du monde comme menteurs, et écrits par des fourbes
pour avoir de l'avancement.
Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes
si souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan,
duquel il voyait bien que dépendait son sort à venir, il avait
appris par coeur tout le Nouveau Testament en latin; il savait aussi le livre
du Pape de M. de Maistre et croyait à l'un aussi peu qu'à l'autre.
Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils évitèrent de se
parler ce jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon
de théologie chez le curé, mais il ne jugea pas prudent de lui
rien dire de l'étrange proposition qu'on avait faite à son père.
Peut-être est-ce un piège, se disait-il, il faut faire semblant
de l'avoir oublié.
Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel, qui,
après s'être fait attendre une heure ou deux, finit par arriver,
en faisant dès la porte cent excuses, entremêlées d'autant
de révérences. A force de parcourir toutes sortes d'objections,
Sorel comprit que son fils mangerait avec le maître et la maîtresse
de la maison, et les jours où il y aurait du monde, seul dans une chambre
à part avec les enfants. Toujours plus disposé à incidenter
à mesure qu'il distinguait un véritable empressement chez M. le
maire, et d'ailleurs rempli de défiance et d'étonnement, Sorel
demanda à voir la chambre où coucherait son fils. C'était
une grande pièce meublée fort proprement, mais dans laquelle on
était déjà occupé à transporter les lits
des trois enfants.
Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan; il demanda
aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on donnerait à
son fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.
- Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera
un habit noir complet.
- Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan, qui avait
tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet
habit noir lui restera?
- Sans doute.
- Oh bien! dit Sorel d'un ton de voix traînard, il ne reste donc plus
qu'à nous mettre d'accord sur une seule chose, l'argent que vous lui
donnerez.
- Comment! s'écria M. de Rênal indigné, nous sommes d'accord
depuis hier: je donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et peut-être
trop.
- C'était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant
encore plus lentement; et, par un effort de génie qui n'étonnera
que ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en regardant
fixement M. de Rênal: Nous trouvons mieux ailleurs.
A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant à
lui, et, après une conversation savante de deux grandes heures, où
pas un mot ne fut dit au hasard, la finesse du paysan l'emporta sur la finesse
de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux articles
qui devaient régler la nouvelle existence de Julien se trouvèrent
arrêtés; non seulement ses appointements furent réglés
à quatre cents francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de
chaque mois.
- Eh bien! je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.
- Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme
monsieur notre maire, dit le paysan d'une voix câline, ira bien jusqu'à
trente-six francs.
- Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en.
Pour le coup, la colère lui donnait le ton de la fermeté. Le paysan
vit qu'il fallait cesser de marcher en avant. Alors, à son tour, M. de
Rênal fit des progrès. Jamais il ne voulut remettre le premier
mois de trente-six francs au vieux Sorel, fort empressé de le recevoir
pour son fils. M. de Rênal vint à penser qu'il serait obligé
de raconter à sa femme le rôle qu'il avait joué dans toute
cette négociation.
- Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur. M. Durand
me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée du drap
noir.
Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin, voyant qu'il n'y
avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière
révérence finit par ces mots:
- Je vais envoyer mon fils au château.
C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa
maison quand ils voulaient lui plaire.
De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se
méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu
de la nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa croix
de la Légion d'honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune
marchand de bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la
haute montagne qui domine Verrières.
Quand il reparut: - Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si
tu auras jamais assez d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que
j'avance depuis tant d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en chez
M. le maire.
Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir.
Mais à peine hors de la vue de son terrible père, il ralentit
le pas. Il jugea qu'il serait utile à son hypocrisie d'aller faire une
station à l'église.
Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme
du jeune paysan avait eu bien du chemin à parcourir.
Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6me, aux
longs manteaux blancs, et la tête couverte de casques aux longs crins
noirs, qui revenaient d'Italie, et que Julien vit attacher leurs chevaux à
la fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit fou
de l'état militaire. Plus tard, il écoutait avec transport les
récits des batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait
le vieux chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard
jetait sur sa croix.
Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir
à Verrières une église, que l'on peut appeler magnifique
pour une aussi petite ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont
la vue frappa Julien; elles devinrent célèbres dans le pays, par
la haine mortelle qu'elles suscitèrent entre le juge de paix et le jeune
vicaire, envoyé de Besançon, qui passait pour être l'espion
de la congrégation. Le juge de paix fut sur le point de perdre sa place,
du moins telle était l'opinion commune. N'avait-il pas osé avoir
un différend avec un prêtre qui, presque tous les quinze jours,
allait à Besançon, où il voyait, disait-on, Mgr l'évêque?
Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d'une nombreuse famille, rendit
plusieurs sentences qui semblèrent injustes; toutes furent portées
contre ceux des habitants qui lisaient le Constitutionnel. Le bon parti triompha.
Il ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de trois ou de cinq francs; mais
une de ces petites amendes dut être payée par un cloutier, parrain
de Julien. Dans sa colère, cet homme s'écriait: "Quel changement!
et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix passait pour un si honnête
homme!" Le chirurgien-major, ami de Julien, était mort.
Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il annonça
le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de
son père, occupé à apprendre par coeur une bible latine
que le curé lui avait prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé
de ses progrès, passait des soirées entières à lui
enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant lui que
des sentiments pieux. Qui eût pu deviner que cette figure de jeune fille,
si pâle et si douce, cachait la résolution inébranlable
de s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune!
Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières;
il abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son imagination.
Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exaltation.
Alors il songeait avec délices qu'un jour il serait présenté
aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer leur attention par quelque action
d'éclat. Pourquoi ne serait-il pas aimé de l'une d'elles, comme
Bonaparte, pauvre encore, avait été aimé de la brillante
Mme de Beauharnais? Depuis bien des années, Julien ne passait peut-être
pas une heure de sa vie sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans
fortune, s'était fait le maître du monde avec son épée.
Cette idée le consolait de ses malheurs qu'il croyait grands, et redoublait
sa joie quand il en avait.
La construction de l'église et les sentences du juge de paix l'éclairèrent
tout à coup; une idée qui lui vint le rendit comme fou pendant
quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec la toute-puissance de la première
idée qu'une âme passionnée croit avoir inventée.
"Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d'être envahie;
le mérite militaire était nécessaire et à la mode.
Aujourd'hui, on voit des prêtres de quarante ans avoir cent mille francs
d'appointements, c'est-à-dire trois fois autant que les fameux généraux
de division de Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà
ce juge de paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu'ici, si vieux,
qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire
de trente ans. Il faut être prêtre."
Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà
deux ans que Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une
irruption soudaine du feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M.
Chélan, à un dîner de prêtres auquel le bon curé
l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il lui arriva
de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre la poitrine,
prétendit s'être disloqué le bras en remuant un tronc de
sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position gênante. Après
cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de dix-neuf
ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en eût tout au plus
donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans
la magnifique église de Verrières.
Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les
croisées de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe
cramoisie. Il en résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumière
éblouissant, du caractère le plus imposant et le plus religieux.
Julien tressaillit. Seul, dans l'église, il s'établit dans le
banc qui avait la plus belle apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.
Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé
là comme pour être lu. Il y porta les yeux et vit:
Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel,
exécuté à Besançon, le...
Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers
mots d'une ligne, c'étaient: Le premier pas.
- Qui a pu mettre ce papier là, dit Julien? Pauvre malheureux, ajouta-t-il
avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa le papier.
En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était
de l'eau bénite qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges
qui couvraient les fenêtres la faisait paraître du sang.
Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.
- Serais-je un lâche! se dit-il, aux armes!
Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles
du vieux chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva
et marcha rapidement vers la maison de M. de Rênal.
Malgré ces belles résolutions, dès qu'il l'aperçut
à vingt pas de lui, il fut saisi d'une invincible timidité. La
grille de fer était ouverte, elle lui semblait magnifique, il fallait
entrer là-dedans.
Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé
par son arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de
Mme de Rênal était déconcertée par l'idée
de cet étranger, qui, d'après ses fonctions, allait constamment
se trouver entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée à
avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient
coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits dans l'appartement
destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda à
son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté
dans sa chambre.
La délicatesse de femme était poussée à un point
excessif chez Mme de Rênal. Elle se faisait l'image la plus désagréable
d'un être grossier et mal peigné, chargé de gronder ses
enfants, uniquement parce qu'il savait le latin, un langage barbare pour lequel
on fouetterait ses fils.
Chapitre VI. L'Ennui
Non so più cosa son,
Cosa facio.
MOZART. (Figaro.)
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles
quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait
par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut
près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque
encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était
en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine
violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit
un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait
être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque
grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature,
arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment
n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha,
distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur.
Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit
quand une voix douce dit tout près de son oreille:
- Que voulez-vous ici, mon enfant?
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce
de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt,
étonné de sa beauté, il oublia tout même ce qu'il
venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.
- Je viens pour être précepteur, Madame, lui dit-il enfin, tout
honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.
Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l'un
de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi
bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui
parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s'étaient
arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si
roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute
la gaieté folle d'une jeune fille, elle se moquait d'elle-même
et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce
précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre
sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!
- Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?
Ce mot de Monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit
un instant.
- Oui, Madame, dit-il timidement.
Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:
- Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?
- Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?
- N'est-ce pas, Monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une
voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux,
vous me le promettez?
S'entendre appeler de nouveau Monsieur, bien sérieusement, et par une
dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions
de Julien: dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était
dit qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait
un bel uniforme. Mme de Rênal, de son côté, était
complètement trompée par la beauté du teint, les grands
yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire,
parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le
bassin de la fontaine publique. A sa grande joie, elle trouvait l'air timide
d'une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant
redouté pour ses enfants la dureté et l'air rébarbatif.
Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes
et de ce qu'elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint
de sa surprise. Elle fut étonné de se trouver ainsi à la
porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près
de lui.
- Entrons, Monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.
De sa vie une sensation purement agréable n'avait aussi profondément
ému Mme de Rênal, jamais une apparition aussi gracieuse n'avait
succédé à des craintes plus inquiétantes. Ainsi
ses jolis enfant, si soignés par elle, ne tomberaient pas dans les mains
d'un prêtre sale et grognon. A peine entrée sous le vestibule,
elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné,
à l'aspect d'une maison si belle, était une grâce de plus
aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait
surtout que le précepteur devait avoir un habit noir.
- Mais, est-il vrai, Monsieur, lui dit-elle en s'arrêtant encore, et craignant
mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, vous savez
le latin?
Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme
dans lequel il vivait depuis un quart d'heure.
- Oui, Madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air froid; je sais
le latin aussi bien que M. le curé, et même quelquefois il a la
bonté de dire mieux que lui.
Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant, il s'était
arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à
mi-voix:
- N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons.
Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup
oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste.
La figure de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit
le parfum des vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante
pour un pauvre paysan. Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir
et d'une voix défaillante:
- Ne craignez rien, Madame, je vous obéirai en tout.
Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants
fut tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée
de l'extrême beauté de Julien. La forme presque féminine
de ses traits et son air d'embarras ne semblèrent point ridicules à
une femme extrêmement timide elle-même. L'air mâle que l'on
trouve communément nécessaire à la beauté d'un homme
lui eût fait peur.
- Quel âge avez-vous, Monsieur? dit-elle à Julien.
- Bientôt dix-neuf ans.
- Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à
fait rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez
raison. Une fois son père a voulu le battre, l'enfant a été
malade pendant toute une semaine, et cependant c'était un bien petit
coup.
Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père
m'a battu. Que ces gens riches sont heureux!
Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres
nuances de ce qui se passait dans l'âme du précepteur; elle prit
ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l'encourager.
- Quel est votre nom, Monsieur, lui dit-elle avec un accent et une grâce
dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre compte.
- On m'appelle Julien Sorel, Madame; je tremble en entrant pour la première
fois de ma vie dans une maison étrangère, j'ai besoin de votre
protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours. Je
n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre;
je n'ai jamais parlé à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major,
membre de la Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il
vous rendra bon témoignage de moi. Mes frères m'ont toujours battu,
ne les croyez pas s'ils vous disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, Madame,
je n'aurai jamais mauvaise intention.
Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.
Tel est l'effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractère,
et que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à avoir
de la grâce, Julien, qui se connaissait fort bien en beauté féminine,
eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut
peur de son idée; un instant après, il se dit: Il y aurait de
la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui
peut m'être utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a
probablement pour un pauvre ouvrier à peine arraché à la
scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce mot de joli
garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche
par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme
de Rênal lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon
de débuter avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit
de nouveau fort pâle; il dit, d'un air contraint:
- Jamais, Madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu.
Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal et la porter
à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par
réflexion choquée. Comme il faisait très chaud, son bras
était tout à fait nu sous son châle, et le mouvement de
Julien, en portant la main à ses lèvres, l'avait entièrement
découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même,
il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement indignée.
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet; du même
air majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à
la mairie, il dit à Julien:
- Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser
seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.
- M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde
vous traitera ici avec honneur, et si je suis content, j'aiderai à vous
faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez
plus ni parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici
trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne pas
donner un sou de cet argent à votre père.
M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette
affaire, avait été plus fin que lui.
- Maintenant, Monsieur, car d'après mes ordres tout le monde ici va vous
appeler Monsieur, et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une maison de gens
comme il faut; maintenant, Monsieur, il n'est pas convenable que les enfants
vous voient en veste. Les domestiques l'ont-ils vu? dit M. de Rênal à
sa femme.
- Non, mon ami, répondit-elle d'un air profondément pensif.
- Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une
redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand, le marchand de drap.
Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau
précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à
la même place. Elle se sentit tranquillisée par la présence
de Julien, en l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait
point à elle; malgré toute sa méfiance du destin et des
hommes, son âme dans ce moment n'était que celle d'un enfant, il
lui semblait avoir vécu des années depuis l'instant où,
trois heures auparavant, il était tremblant dans l'église. Il
remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit qu'elle était
en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais le sentiment
d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents de ceux qu'il
avait coutume de porter le mettait tellement hors de lui-même, et il avait
tant d'envie de cacher sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose
de brusque et de fou. Mme de Rênal le contemplait avec des yeux étonnés.
- De la gravité, Monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez
être respecté de mes enfants et de mes gens.
- Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux
habits; moi, pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai,
si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre.
- Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à
sa femme.
Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se rendit
pas compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à
son mari.
- Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos prévenances
en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer avant un mois.
- Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il m'en pourra
coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur
aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été
rempli si j'eusse laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier.
En le renvoyant, je retiendrai, bien entendu, l'habit noir complet que je viens
de lever chez le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout
fait chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.
L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de Rênal.
Les enfants, auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,
accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était
un autre homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était
grave; c'était la gravité incarnée. Il fut présenté
aux enfants, et leur parla d'un air qui étonna M. de Rênal lui-même.
- Je suis ici, Messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour vous
apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une leçon.
Voici la sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in-32, relié
en noir. C'est particulièrement l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
c'est la partie qu'on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter
des leçons, faites-moi réciter la mienne.
Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.
- Ouvrez-le, au hasard, continua Julien, et dites-moi le premier mot d'un alinéa.
Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre conduite
à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page avec
la même facilité que s'il eût parlé français.
M. de Rênal regardait sa femme d'un air de triomphe. Les enfants, voyant
l'étonnement de leurs parents, ouvraient de grands yeux. Un domestique
vint à la porte du salon, Julien continua de parler latin. Le domestique
resta d'abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la femme de chambre
de Madame et la cuisinière arrivèrent près de la porte;
alors Adolphe avait déjà ouvert le livre en huit endroits, et
Julien récitait toujours avec la même facilité.
- Ah, mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière,
bonne fille fort dévote.
L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à
examiner le précepteur, il était tout occupé à chercher
dans sa mémoire quelques mots latins; enfin, il put dire un vers d'Horace.
Julien ne savait de latin que sa Bible. Il répondit en fronçant
le sourcil:
- Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire
un poète aussi profane.
M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace.
Il expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,
frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce
qu'il disait. Ils regardaient Julien.
Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir
prolonger l'épreuve:
- Il faut, dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier m'indique
aussi un passage du livre saint.
Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un alinéa,
et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au triomphe de M.
de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet
de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de Monsieur;
les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.
Le soir, tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.
Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance.
Sa gloire s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après
M. de Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer
un engagement de deux ans.
- Non, Monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger
à rien n'est point égal, je le refuse.
Julien sut si bien faire que, moins d'un mois après son arrivée
dans la maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé
étant brouillé avec MM. de Rênal et Valenod, personne ne
put trahir l'ancienne passion de Julien pour Napoléon, il n'en parlait
qu'avec horreur.
Chapitre VII. Les Affinités électives
Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.
UN MODERNE.
Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était
ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait jamais.
Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son arrivée
avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un bon précepteur.
Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la haute société
où il était admis, à la vérité au bas bout
de la table, ce qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut
certains dîners d'apparat, où il put à grande peine contenir
sa haine pour tout ce qui l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres,
M. Valenod tenait le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point
de se trahir; il se sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants.
Quels éloges de la probité! s'écria-t-il; on dirait que
c'est la seule vertu; et cependant quelle considération, quel respect
bas pour un homme qui évidemment a doublé et triplé sa
fortune, depuis qu'il administre le bien des pauvres! je parierais qu'il gagne
même sur les fonds destinés aux enfants trouvés, à
ces pauvres dont la misère est encore plus sacrée que celle des
autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je suis une sorte d'enfant trouvé,
haï de mon père, de mes frères, de toute ma famille.
Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant son
bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère,
et qui domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en
vain à éviter ses deux frères, qu'il voyait venir de loin
par un sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers avait été
tellement provoquée par le bel habit noir, par l'air extrêmement
propre de leur frère, par le mépris sincère qu'il avait
pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser évanoui et tout
sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et le sous-préfet,
arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien étendu sur la terre
et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il donna de la jalousie à
M. Valenod.
Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort
belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était
le premier écueil qui avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait
le moins possible, afin de faire oublier le transport qui, le premier jour,
l'avait porté à lui baiser la main.
Elisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué
de devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à
sa maîtresse. L'amour de Mlle Elisa avait valu à Julien la haine
d'un des valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Elisa: Vous
ne voulez plus me parler depuis que ce précepteur crasseux est entré
dans la maison. Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct
de joli garçon, il redoubla de soins pour sa personne. La haine de M.
Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne convenait
pas à un jeune abbé. A la soutane près, c'était
le costume que portait Julien.
Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à
Mlle Elisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par
la pénurie de la très petite garde-robe de Julien. Il avait si
peu de linge, qu'il était obligé de le faire laver fort souvent
hors de la maison, et c'est pour ces petits soins qu'Elisa lui était
utile. Cette extrême pauvreté, qu'elle ne soupçonnait pas,
toucha Mme de Rênal; elle eut envie de lui faire des cadeaux, mais elle
n'osa pas; cette résistance intérieure fut le premier sentiment
pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de Julien et le
sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle étaient synonymes pour
elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme
de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:
- Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme
dont nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans
le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.
Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle
ne l'eût pas remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne
voyait jamais l'extrême propreté de la mise, d'ailleurs fort simple,
du jeune abbé, sans se dire: ce pauvre garçon, comment peut-il
faire?
Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien,
au lieu d'en être choquée.
Mme de Rênal était une de ces femmes de province que l'on peut
très bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on
les voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait
pas de parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse,
cet instinct de bonheur naturel à tous les êtres faisait que, la
plupart du temps, elle ne donnait aucune attention aux actions des personnages
grossiers au milieu desquels le hasard l'avait jetée.
On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit,
si elle eût reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité
d'héritière, elle avait été élevée
chez des religieuses adoratrices passionnées du Sacré-Coeur de
Jésus, et animées d'une haine violente pour les Français
ennemis des jésuites. Mme de Rênal s'était trouvé
assez de sens pour oublier bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait
appris au couvent; mais elle ne mit rien à la place, et finit par ne
rien savoir. Les flatteries précoces dont elle avait été
l'objet en sa qualité d'héritière d'une grande fortune,
et un penchant décidé à la dévotion passionnée,
lui avaient donné une manière de vivre tout intérieure.
Avec l'apparence de la condescendance la plus parfaite et d'une abnégation
de volonté, que les maris de Verrières citaient en exemple à
leurs femmes, et qui faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle
de son âme était en effet le résultat de l'humeur la plus
altière. Telle princesse, citée à cause de son orgueil,
prête infiniment plus d'attention à ce que ses gentilshommes font
autour d'elle, que cette femme si douce, si modeste en apparence, n'en donnait
à tout ce que disait ou faisait son mari. Jusqu'à l'arrivée
de Julien, elle n'avait réellement eu d'attention que pour ses enfants.
Leurs petites maladies, leurs douleurs, leurs petites joies, occupaient toute
la sensibilité de cette âme qui, de la vie, n'avait adoré
que Dieu, quand elle était au Sacré-Coeur de Besançon.
Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre
d'un de ses fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant
eût été mort. Un éclat de rire grossier, un haussement
d'épaules, accompagné de quelque maxime triviale sur la folie
des femmes, avaient constamment accueilli les confidences de ce genre de chagrins,
que le besoin d'épanchement l'avait portée à faire à
son mari, dans les premières années de leur mariage. Ces sortes
de plaisanteries, quand surtout elles portaient sur les maladies de ses enfants,
retournaient le poignard dans le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce
qu'elle trouva au lieu des flatteries empressées et mielleuses du couvent
jésuitique où elle avait passé sa jeunesse. Son éducation
fut faite par la douleur. Trop fière pour parler de ce genre de chagrins,
même à son amie Mme Derville, elle se figura que tous les hommes
étaient comme son mari, M. Valenod et le sous-préfet Charcot de
Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale insensibilité
à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance
ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les contrariait, lui
parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter des bottes et
un chapeau de feutre.
Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas
encore accoutumée à ces gens à argent au milieu desquels
il fallait vivre.
De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la sympathie
de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt
pardonné son ignorance extrême qui était une grâce
de plus, et la rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger.
Elle trouva qu'il valait la peine de l'écouter, même quand on parlait
des choses les plus communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien
écrasé, comme il traversait la rue, par la charrette d'un paysan
allant au trot. Le spectacle de cette douleur donnait son gros rire à
son mari, tandis qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si
bien arqués de Julien. La générosité, la noblesse
d'âme, l'humanité lui semblèrent peu à peu n'exister
que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute la sympathie et
même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes bien nées.
A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été
bien vite simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans.
Le jeune précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé
dans trois ou quatre romans, et jusque dans les couplets du Gymnase, l'éclaircissement
de leur position. Les romans leur auraient tracé le rôle à
jouer, montré le modèle à imiter; et ce modèle,
tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir, et peut-être en rechignant,
la vanité eût forcé Julien à le suivre.
Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre
incident eût été rendu décisif par le feu du climat.
Sous nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux
parce que la délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes
des jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
ans, sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend
nullement dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout
se fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.
Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur,
Mme de Rênal était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit,
un jour, pleurant tout à fait.
- Eh! Madame, vous serait-il arrivé quelque malheur?
- Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous promener.
Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière
à Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait
appelé mon ami.
Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait beaucoup. Elle
ralentit le pas.
- On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle
me comble de présents... Mes fils font des progrès... si étonnants...
que je voudrais vous prier d'accepter un petit présent comme marque de
ma reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du linge.
Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de parler.
- Quoi, Madame, dit Julien?
- Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de
ceci à mon mari.
- Je suis petit, Madame, mais je ne suis pas bas, reprit Julien en s'arrêtant
les yeux brillants de colère et se relevant de toute sa hauteur, c'est
à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins
qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal
quoi que ce soit de relatif à mon argent.
Mme de Rênal était atterrée.
- M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs depuis
que j'habite sa maison, je suis prêt à montrer mon livre de dépenses
à M. de Rênal et à qui que ce soit; même à
M. Valenod qui me hait.
A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle
et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût
trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal
devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien; quant
à elle, elle le respecta, elle l'admira; elle en avait été
grondée. Sous prétexte de réparer l'humiliation involontaire
qu'elle lui avait causée, elle se permit les soins les plus tendres.
La nouveauté de ces manières fit pendant huit jours le bonheur
de Mme de Rênal. Leur effet fut d'apaiser en partie la colère de
Julien; il était loin d'y voir rien qui pût ressembler à
un goût personnel.
Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient, et croient
ensuite pouvoir tout réparer par quelques singeries!
Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent,
pour que, malgré ses résolutions à cet égard, elle
ne racontât pas à son mari l'offre qu'elle avait faite à
Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.
- Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer
un refus de la part d'un domestique?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:
- Je parle, Madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant
ses chambellans à sa nouvelle épouse: "Tous ces gens-là,
lui dit-il, sont nos domestiques." Je vous ai lu ce passage des Mémoires
de Besenval, essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est
pas gentilhomme, qui vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique.
Je vais dire deux mots à ce M. Julien, et lui donner cent francs.
- Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins
devant les domestiques!
- Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari en s'éloignant
et pensant à la quotité de la somme.
Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur.
Il va humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari, et se
cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire de confidences.
Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre
parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.
- Eh bien! mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?
- Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer;
il m'a donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda comme incertaine.
- Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que Julien ne
lui avait jamais vu.
Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son
affreuse réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour
dix louis de livres qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient
ceux qu'elle savait que Julien désirait. Elle exigea que là, dans
la boutique du libraire, chacun des enfants écrivît son nom sur
les livres qui lui étaient échus en partage. Pendant que Mme de
Rênal était heureuse de la sorte de réparation qu'elle avait
l'audace de faire à Julien, celui-ci était étonné
de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire. Jamais il
n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son coeur palpitait. Loin
de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de Mme de Rênal,
il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un jeune étudiant
en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres. Enfin il eut
l'idée qu'il serait possible avec de l'adresse de persuader à
M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses
fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la
province. Après un mois de soins, Julien vit réussir cette idée,
et à un tel point que, quelque temps après, il osa hasarder, en
parlant à M. de Rênal, la mention d'une action bien autrement pénible
pour le noble maire; il s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral,
en prenant un abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien
qu'il était sage de donner à son fils aîné l'idée
de visu de plusieurs ouvrages qu'il entendrait mentionner dans la conversation,
lorsqu'il serait à l'Ecole militaire; mais Julien voyait M. le maire
s'obstiner à ne pas aller plus loin. Il soupçonnait une raison
secrète, mais ne pouvait la deviner.
- Je pensais, Monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute inconvenance
à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût
sur le sale registre du libraire.
Le front de M. de Rênal s'éclaircit.
- Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus humble,
pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour
découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire
loueur de livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé
les livres les plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à
écrire après mon nom les titres de ces livres pervers.
Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je tiens
mon homme, se dit-il.
Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien
sur un livre annoncé dans La Quotidienne, en présence de M. de
Rênal:
- Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, dit le jeune précepteur,
et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe, on
pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier de vos
gens.
- Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal, évidemment
fort joyeux.
- Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien de cet air grave et presque
malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient le succès
des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il faudrait
spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans
la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les filles de Madame, et
le domestique lui-même.
- Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air
hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant mezzo-termine
inventé par le précepteur de ses enfants.
La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations;
et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence
marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur
de Mme de Rênal.
La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait
chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de
son père, il méprisait profondément les gens avec qui il
vivait, et en était haï. Il voyait chaque jour dans les récits
faits par le sous-préfet, par M. Valenod, par les autres amis de la maison,
à l'occasion de choses qui venaient de se passer sous leurs yeux, combien
leurs idées ressemblaient peu à la réalité. Une
action lui semblait-elle admirable, c'était celle-là précisément
qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa réplique
intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le plaisant,
avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait absolument rien à
ce dont on parlait.
De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux
chirurgien-major; le peu d'idées qu'il avait étaient relatives
aux campagnes de Bonaparte en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage
se plaisait au récit circonstancié des opérations les plus
douloureuses; il se disait: Je n'aurais pas sourcillé.
La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation
étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à
parler d'opérations chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.
Julien ne savait rien au delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal,
le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils
étaient seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité
de son maintien, elle trouvait dans ses yeux un air de supériorité
intellectuelle envers tout ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un
instant avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était
inquiète, car son instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras
n'était nullement tendre.
D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit
de la bonne société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major,
dès qu'on se taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme,
Julien se sentait humilié, comme si ce silence eût été
son tort particulier. Cette sensation était cent fois plus pénible
dans le tête-à-tête. Son imagination remplie des notions
les plus exagérées, les plus espagnoles, sur ce qu'un homme doit
dire, quand il est seul avec une femme, ne lui offrait dans son trouble que
des idées inadmissibles. Son âme était dans les nues, et
cependant il ne pouvait sortir du silence le plus humiliant. Ainsi son air sévère,
pendant ses longues promenades avec Mme de Rênal et les enfants, était
augmenté par les souffrances les plus cruelles. Il se méprisait
horriblement. Si par malheur il se forçait à parler, il lui arrivait
de dire les choses les plus ridicules. Pour comble de misère, il voyait
et s'exagérait son absurdité; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était
l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et annonçaient
une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois
un sens charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de Rênal remarqua
que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque chose de bien
que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il
ne songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles
et brillantes, elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit
de Julien.
Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est sévèrement
bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué. Les
fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a fait
les plus beaux progrès même dans les classes libérales.
L'ennui redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.
Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote,
mariée à seize ans à un bon gentilhomme, n'avait de sa
vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le moins du monde
à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon
curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos
des poursuites de M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante,
que ce mot ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus
abject. Elle regardait comme une exception, ou même comme tout à
fait hors de nature, l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très
petit nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à
cette ignorance, Mme de Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans
cesse de Julien, était loin de se faire le plus petit reproche.
Chapitre VIII. Petits événements
Then there were sighs, the deeper for suppression,
And stolen glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no transgression.
Don Juan, C. I, st. 74.
L'Angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère
et à son bonheur actuel n'était un peu altérée que
quand elle venait à songer à sa femme de chambre Elisa. Cette
fille fit un héritage, alla se confesser au curé Chélan
et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le curé eut une véritable
joie du bonheur de son ami; mais sa surprise fut extrême, quand Julien
lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Elisa ne pouvait lui convenir.
- Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le
curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation,
si c'est à elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus
que suffisante. Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé
de Verrières, et cependant, suivant toute apparence, je vais être
destitué. Ceci m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente.
Je vous fais part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions
sur ce qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à
faire la cour aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle
est assurée. Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables,
flatter le sous-préfet, le maire, l'homme considéré, et
servir ses passions: cette conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre,
peut, pour un laïc, n'être pas absolument incompatible avec le salut;
mais, dans notre état, il faut opter; il s'agit de faire fortune dans
ce monde ou dans l'autre, il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez,
et revenez dans trois jours me rendre une réponse définitive.
J'entrevois avec peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre
qui ne m'annonce pas la modération et la parfaite abnégation des
avantage terrestres nécessaires à un prêtre; j'augure bien
de votre esprit; mais, permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé,
les larmes aux yeux, dans l'état de prêtre, je tremblerai pour
votre salut.
Julien avait honte de son émotion; pour la première fois de sa
vie, il se voyait aimé; il pleurait avec délices, et alla cacher
ses larmes dans les grands bois au-dessus de Verrières.
Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que
je donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan, et cependant
il vient de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il m'importe
de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me parle, c'est
mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être prêtre,
et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de cinquante
louis de rente allait lui donner la plus haute idée de ma piété
et de ma vocation.
A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon caractère
que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du
plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve
que je ne suis qu'un sot!
Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont
il eût dû se munir dès le premier jour; ce prétexte
était une calomnie, mais qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup
d'hésitation, qu'une raison qu'il ne pouvait lui expliquer, parce qu'elle
nuirait à un tiers, l'avait détourné tout d'abord de l'union
projetée. C'était accuser la conduite d'Elisa. M. Chélan
trouva dans ses manières un certain feu tout mondain, bien différent
de celui qui eût dû animer un jeune lévite.
- Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne, estimable
et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.
Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant
aux paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste
fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché
qui éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.
Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les paroles
d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son âge.
Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards; il avait été
privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine
lui eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il
fut admirable pour les gestes comme pour les paroles.
Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme
de chambre ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller
sans cesse chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Elisa
lui parla de son mariage.
Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait
de trouver le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa
femme de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur
qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite
maison, où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rente, se peignait
à elle sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien
se faire avocat à Bray, la sous-préfecture à deux lieues
de Verrières; dans ce cas elle le verrait quelquefois.
Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle
le dit à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa
femme de chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle abhorrait
Elisa dans ce moment, et venait de la brusquer; elle lui en demanda pardon.
Les larmes d'Elisa redoublèrent; elle dit que si sa maîtresse le
lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.
- Dites, répondit Mme de Rênal.
- Eh bien, Madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de
moi, il les croit.
- Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.
- Eh qui, Madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre
en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M.
le curé trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous
prétexte qu'elle a été femme de chambre. Après tout,
le père de M. Julien n'est autre chose qu'un charpentier; lui-même
comment gagnait-il sa vie avant d'être chez Madame?
Mme de Rênal n'écoutait plus; l'excès du bonheur lui avait
presque ôté l'usage de la raison. Elle se fit répéter
plusieurs fois l'assurance que Julien avait refusé d'une façon
positive, et qui ne permettait plus de revenir à une résolution
plus sage.
- Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je
parlerai à M. Julien.
Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la
délicieuse volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir
la main et la fortune d'Elisa refusées constamment pendant une heure.
Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et
finit par répondre avec esprit aux sages représentations de Mme
de Rênal. Elle ne put résister au torrent de bonheur qui inondait
son âme après tant de jours de désespoir. Elle se trouva
mal tout à fait. Quand elle fut remise et bien établie dans sa
chambre, elle renvoya tout le monde. Elle était profondément étonnée.
Aurais-je de l'amour pour Julien, se dit-elle enfin?
Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée
dans les remords et dans une agitation profonde, ne fut pour elle qu'un spectacle
singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée
par tout ce qu'elle venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité
au service des passions.
Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil; quand
elle se réveilla, elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû.
Elle était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve
et innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme,
pour tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque
nouvelle nuance de sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée,
avant l'arrivée de Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris,
est le lot d'une bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux
passions comme nous pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur
cherché par des fous.
La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle
entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite depuis qu'elle
aimait pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un affreux mal de tête.
- Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal,
avec un gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à
ces machines-là!
Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua
Mme de Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien;
il eût été l'homme le plus laid, que dans cet instant il
lui eût plu.
Attentif à copier les habitudes des gens de cour, dès les premiers
beaux jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy;
c'est le village rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle.
A quelques centaines de pas des ruines si pittoresques de l'ancienne église
gothique, M. de Rênal possède un vieux château avec ses quatre
tours, et un jardin dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures
de buis et allées de marronniers taillés deux fois par an. Un
champ voisin, planté de pommiers, servait de promenade. Huit ou dix noyers
magnifiques étaient au bout du verger; leur feuillage immense s'élevait
peut-être à quatre-vingts pieds de hauteur.
Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les admirait,
me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir
sous leur ombre.
La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal; son admiration
allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée
lui donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain
de l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné
à la ville, pour les affaires de la mairie, Mme de Rênal prit des
ouvriers à ses frais. Julien lui avait donné l'idée d'un
petit chemin sablé, qui circulerait dans le verger et sous les grands
noyers, et permettrait aux enfants de se promener dès le matin, sans
que leurs souliers fussent mouillés par la rosée. Cette idée
fut mise à exécution moins de vingt-quatre heures après
avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée
gaiement avec Julien à diriger les ouvriers.
Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris
de trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal;
elle avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur
de la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
aussi importante, mais Mme de Rênal l'avait exécutée à
ses frais, ce qui le consolait un peu.
Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger,
et à faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons
de gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères.
C'est le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle
avait fait venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui
racontait les moeurs singulières de ces pauvres bêtes.
On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre
de carton arrangé aussi par Julien.
Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation,
il ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les
moments de silence.
Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême,
quoique toujours de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée
et gaie, était du goût de tout le monde, excepté de Mlle
Elisa, qui se trouvait excédée de travail. Jamais dans le carnaval,
disait-elle, quand il y a bal à Verrières, Madame ne s'est donné
tant de soins pour sa toilette; elle change de robes deux ou trois fois par
jour.
Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point que
Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des
robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était
très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à
ravir.
- Jamais vous n'avez été si jeune, Madame, lui disaient ses amis
de Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon
de parler du pays.)
Une chose singulière, qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était
sans intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de soins.
Elle y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps qu'elle
ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et Julien,
elle travaillait avec Elisa à bâtir des robes. Sa seule course
à Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles
robes d'été qu'on venait d'apporter de Mulhouse.
Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
Mme de Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville
qui autrefois avait été sa compagne au Sacré-Coeur.
Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de
sa cousine: Seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées imprévues
qu'on eût appelées saillies à Paris, Mme de Rênal
en avait honte comme d'une sottise, quand elle était avec son mari; mais
la présence de Mme Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient longtemps
seules, l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue matinée
solitaire passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A
ce voyage, la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins gaie
et beaucoup plus heureuse.
Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant
depuis son séjour à la campagne, aussi heureux de courir à
la suite des papillons que ses élèves. Après tant de contrainte
et de politique habile, seul, loin des regards des hommes, et, par instinct,
ne craignant point Mme de Rênal, il se livrait au plaisir d'exister, si
vif à cet âge, et au milieu des plus belles montagnes du monde.
Dès l'arrivée de Mme Derville, il sembla à Julien qu'elle
était son amie; il se hâta de lui montrer le point de vue que l'on
a de l'extrémité de la nouvelle allée sous les grands noyers;
dans le fait, il est égal, si ce n'est supérieur à ce que
la Suisse et les lacs d'Italie peuvent offrir de plus admirable. Si l'on monte
la côte rapide qui commence à quelques pas de là, on arrive
bientôt à de grands précipices bordés par des bois
de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est
sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux,
libre, et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les
deux amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.
- C'est pour moi comme de la musique de Mozart, disait Mme Derville.
La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote
et rempli d'humeur avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes
des environs de Verrières. A Vergy, il ne trouvait point de ces souvenirs
amers; pour la première fois de sa vie, il ne voyait point d'ennemi.
Quand M. de Rênal était à la ville, ce qui arrivait souvent,
il osait lire; bientôt, au lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin
de cacher sa lampe au fond d'un vase à fleurs renversé, il put
se livrer au sommeil; le jour, dans l'intervalle des leçons des enfants,
il venait dans ces rochers avec le livre unique règle de sa conduite
et objet de ses transports. Il y trouvait à la fois bonheur, extase et
consolation dans les moments de découragement.
Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur
le mérite des romans à la mode sous son règne lui donnèrent
alors, pour la première fois, quelques idées que tout autre jeune
homme de son âge aurait eues depuis longtemps.
Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les soirées
sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L'obscurité
y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en gesticulant,
il toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur
le dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.
Cette main se retira bien vite; mais Julien pensa qu'il était de son
devoir d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la touchait.
L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt
d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait
pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son coeur.
Chapitre IX. Une soirée à la campagne
La Didon de M. Guérin, esquisse charmante.
STROMBECK.
Ses regards, le lendemain, quand il revit Mme de Rênal, étaient
singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre.
Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête
à Mme de Rênal: elle avait été bonne pour lui, et
il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards
des siens.
La présence de Mme Derville permettait à Julien de moins parler
et de s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son unique affaire,
toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré
qui retrempait son âme.
Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand
la présence de Mme de Rênal vint le rappeler tout à fait
aux soins de sa gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle permît
ce soir-là que sa main restât dans la sienne.
Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le
coeur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. Il observa,
avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle
serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par
un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies
se promenèrent fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-là
semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour
certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.
On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et
Mme Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu'il allait
tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.
Serai-je aussi tremblant, et malheureux au premier duel qui me viendra? se dit
Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres pour ne
pas voir l'état de son âme.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables.
Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rênal
quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter
le jardin! La violence que Julien était obligé de se faire était
trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée;
bientôt la voix de Mme de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien
ne s'en aperçut point. L'affreux combat que le devoir livrait à
la timidité était trop pénible pour qu'il fût en
état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient
de sonner à l'horloge du château, sans qu'il eût encore rien
osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment
précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant
toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai
chez moi me brûler la cervelle.
Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant
lequel l'excès de l'émotion mettait Julien comme hors de lui,
dix heures sonnèrent à l'horloge qui était au-dessus de
sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine,
et y causait comme un mouvement physique.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit
la main et prit celle de Mme Rênal, qui la retira aussitôt. Julien,
sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému
lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu'il
prenait; il la serrait avec une force convulsive; on fit un dernier effort pour
la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal,
mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'aperçût
de rien, il se crut obligé de parler; sa voix alors était éclatante
et forte. Celle de Mme de Rênal, au contraire, trahissait tant d'émotion,
que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger:
si Mme de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse
où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette main trop peu
de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.
Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon,
Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.
Mme de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d'une
voix mourante:
- Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand
air me fait du bien.
Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était
extrême: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus aimable
aux deux amies qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de
manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à
coup. Il craignait mortellement que Mme Derville, fatiguée du vent qui
commençait à s'élever et qui précédait la
tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté
en tête à tête avec Mme de Rênal. Il avait eu presque
par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir; mais il sentait qu'il était
hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à Mme de Rênal.
Quelque légers que fussent ses reproches, il allait être battu,
et l'avantage qu'il venait d'obtenir anéanti.
Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui très souvent le
trouvait gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rênal, la
main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien; elle se laissait vivre.
Les heures qu'on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté
par Charles le Téméraire furent pour elle une époque de
bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du
vents dans l'épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes
rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses.
Julien ne remarqua pas une circonstance qui l'eût bien rassuré:
Mme de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter
sa main, parce qu'elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase
de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à
peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main presque sans difficulté,
et comme si déjà c'eût été entre eux une chose
convenue.
Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le
jardin: on se sépara. Mme de Rênal, transportée du bonheur
d'aimer, était tellement ignorante, qu'elle ne se faisait presque aucun
reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara
de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée
la timidité et l'orgueil s'étaient livrés dans son coeur.
Le lendemain on le réveilla à cinq heures; et, ce qui eût
été cruel pour Mme de Rênal si elle l'eût su, à
peine lui donna-t-il une pensée. Il avait fait son devoir, et un devoir
héroïque. Rempli de bonheur par ce sentiment, il s'enferma à
clef dans sa chambre, et se livra avec un plaisir tout nouveau à la lecture
des exploits de son héros.
Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié,
en lisant les bulletins de la Grande Armée, tous ses avantages de la
veille. Il se dit, d'un ton léger, en descendant au salon: il faut dire
à cette femme que je l'aime.
Au lieu de ces regards chargés de volupté qu'il s'attendait à
rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui,
arrivé depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement
de ce que Julien passait toute la matinée sans s'occuper des enfants.
Rien n'était laid comme cet homme important, ayant de l'humeur et croyant
pouvoir la montrer.
Chaque mot aigre de son mari perçait le coeur de Mme de Rênal.
Quant à Julien, il était tellement plongé dans l'extase,
encore si occupé des grandes choses qui pendant plusieurs heures, venaient
de passer devant ses yeux, qu'à peine d'abord put-il rabaisser son attention
jusqu'à écouter les propos durs que lui adressait M. de Rênal.
Il lui dit enfin, assez brusquement:
- J'étais malade.
Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins
susceptible que le maire de Verrières, il eut quelque idée de
répondre à Julien en le chassant à l'instant. Il ne fut
retenu que par la maxime qu'il s'était faite de ne jamais trop se hâter
en affaires.
Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputation
dans ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il épousera
Elisa, et dans les deux cas, au fond du coeur, il pourra se moquer de moi.
Malgré la sagesse de ses réflexions, le mécontentement
de M. de Rênal n'en éclata pas moins par une suite de mots grossiers
qui, peu à peu, irritèrent Julien. Mme de Rênal était
sur le point de fondre en larmes. A peine le déjeuner fut-il fini, qu'elle
demanda à Julien de lui donner le bras pour la promenade, elle s'appuyait
sur lui avec amitié. A tout ce que Mme de Rênal lui disait, Julien
ne pouvait que répondre à demi-voix:
- Voilà bien les gens riches!
M. de Rênal marchait tout près d'eux; sa présence augmentait
la colère de Julien. Il s'aperçut tout à coup que Mme de
Rênal s'appuyait sur son bras d'une façon marquée; ce mouvement
lui fit horreur, il la repoussa avec violence et dégagea son bras.
Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
ne fut remarquée que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En
ce moment M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres
une petite paysanne qui avait pris un sentir abusif, et traversait un coin du
verger.
- Monsieur Julien, de grâce, modérez-vous; songez que nous avons
tous des moments d'humeur, dit rapidement Mme Derville.
Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus souverain
mépris.
Ce regard étonna Mme Derville, et l'eût surprise bien davantage
si elle en eût deviné la véritable expression; elle y eût
lu comme un espoir vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de
tels moments d'humiliation qui ont fait les Robespierre.
- Votre Julien est bien violent, il m'effraie, dit tout bas Mme Derville à
son amie.
- Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après
les progrès étonnants qu'il a fait faire aux enfants, qu'importe
qu'il passe une matinée sans leur parler; il faut convenir que les hommes
sont bien durs.
Pour la première fois de sa vie, Mme de Rênal sentit une sorte
de désir de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait
Julien contre les riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal
appela son jardinier, et resta occupé avec lui à barrer, avec
des fagots d'épines, le sentier abusif à travers le verger. Julien
ne répondit pas un seul mot aux prévenances dont pendant tout
le reste de la promenade il fut l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il
éloigné, que les deux amies, se prétendant fatiguées,
lui avaient demandé chacune un bras.
Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de rougeur
et d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé
de Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes,
et tous les sentiments tendres.
Quoi! se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour terminer
mes études! Ah! comme je l'enverrais promener!
Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait
comprendre des mots obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide
de sens, niais, faible, en un mot féminin.
A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la conversation
vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire que son mari était
venu de Verrières parce qu'il avait fait marché, pour de la paille
de maïs, avec un de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille
de maïs que l'on remplit les paillasses des lits.)
- Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rênal; avec le jardinier
et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des paillasses
de la maison. Ce matin il a mis de la paille de maïs dans tous les lits
du premier étage, maintenant il est au second.
Julien changea de couleur; il regarda Mme de Rênal d'un air singulier,
et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas.
Mme Derville les laissa s'éloigner.
- Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous seule le pouvez;
car vous savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je dois vous
avouer, Madame, que j'ai un portrait; je l'ai caché dans la paillasse
de mon lit.
A ce mot, Mme de Rênal devint pâle à son tour.
- Vous seule, Madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre; fouillez,
sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le plus rapproché
de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de carton noir
et lisse.
- Elle renferme un portrait! dit Mme de Rênal, pouvant à peine
se tenir debout.
Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt
en profita.
- J'ai une seconde grâce à vous demander, Madame, je vous supplie
de ne pas regarder ce portrait, c'est mon secret.
- C'est un secret! répéta Mme de Rênal d'une voix éteinte.
Mais, quoique élevée parmi des gens fiers de leur fortune, et
sensibles au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà
mis de la générosité dans cette âme. Cruellement
blessée, ce fut avec l'air du dévouement le plus simple que Mme
de Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour pouvoir
bien s'acquitter de sa commission.
- Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de
carton noir, bien lisse.
- Oui, Madame, répondit Julien de cet air dur que le danger donne aux
hommes.
Elle monta au second étage du château, pâle comme si elle
fût allée à la mort. Pour comble de misère elle sentit
qu'elle était sur le point de se trouver mal; mais la nécessité
de rendre service à Julien lui rendit des forces.
- Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le pas.
Elle entendit son mari parler au valet de chambre, dans la chambre même
de Julien. Heureusement, ils passèrent dans celle des enfants. Elle souleva
le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle violence qu'elle
s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux petites douleurs
de ce genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci, car presque en même
temps, elle sentit le poli de la boîte de carton. Elle la saisit et disparut.
A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise
par son mari, que l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point
de la faire décidément se trouver mal.
Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il
aime!
Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de Rênal
était en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Son extrême
ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait
la douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire,
et courut dans sa chambre où il fit du feu, et la brûla à
l'instant. Il était pâle, anéanti, il s'exagérait
l'étendue du danger qu'il venait de courir.
Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé
caché chez un homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur!
trouvé par M. de Rênal, tellement ultra et tellement irrité!
et pour comble d'imprudence, sur le carton blanc derrière le portrait,
des lignes écrites de ma main! et qui ne peuvent laisser aucun doute
sur l'excès de mon admiration! et chacun de ces transports d'amour est
daté! il y en a d'avant-hier.
Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment! se disait
Julien en voyant brûler la boîte, et ma réputation est tout
mon bien, je ne vis que par elle... et encore, quelle vie, grand Dieu!
Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même
le disposaient à l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rênal et
prit sa main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait
jamais fait. Elle rougit de bonheur, et, presque au même instant, repoussa
Julien avec la colère de la jalousie. La fierté de Julien si récemment
blessée en fit un sot dans ce moment. Il ne vit en Mme de Rênal
qu'une femme riche, il laissa tomber sa main avec dédain et s'éloigna.
Il alla se promener pensif dans le jardin, bientôt un sourire amer parut
sur ses lèvres.
- Je me promène là, tranquille comme un homme maître de
son temps! Je ne m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de
M. de Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des enfants.
Les caresses du plus jeune qu'il aimait beaucoup calmèrent un peu sa
cuisante douleur.
Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt
il se reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces
enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse que l'on
a acheté hier.