Le corps de Kalachakra contient tous les éléments du processus de transformation qui nous permettent d'évoluer du plan de la physiologie ordinaire au plan de la sagesse transcendante des Tantras.
Par Sofia Stril-Rever
CERCLE D'ETUDES KALACHAKRA
Jeudi 17 mai 2001
LE CORPS DE KALACHAKRA : MIROIR COSMIQUE
La saveur de Kalachakra
Lors des rencontres précédentes, nous avons examiné la
transmission du Tantra de Kalachakra et les conditions de cette transmission.
Ce soir, nous allons entrer pour ainsi dire dans le vif du sujet et qu'est-ce
que le vif du sujet, sinon l'expérience ? En regardant la fresque du
monastère de Namgyal qui représente la déité de
Kalachakra, mon souhait est quà travers les informations que je
vais faire passer, le corps de Kalachakra, cest à dire le dharmakaya
du Bouddha, ne soit pas seulement lobjet dun discours et dune
curiosité, mais que ce corps de Kalachakra devienne pour chacun de nous
le début d'une expérience, ou la continuation dune expérience.
Or cette expérience nest pas une expérience ordinaire car
Kalachakra représente une forme particulièrement puissante de
lénergie dEveil.
Les textes nous parlent souvent de la saveur et du goût des déités. Dans les prières, nous exprimons le souhait de nous fondre dans la saveur de la déité, afin que la déité et nous ne soyons plus quun seul et même goût. C'est la manière très concrète, très sensible, d'exprimer le processus d'identification du méditant avec la déité. En sanskrit, pour désigner cette saveur particulière de lunion avec la déité, on emploie le terme samarasa, ou ekarasa. Sama, dans samarasa signifie "le même" et eka, dans ekarasa, "l'un, l'unique". Rasa que l'on trouve dans les deux termes, correspond au sens propre à la faculté gustative et c'est d'ailleurs un mot qui désigne la langue, au jus dun fruit ou à la sève dune plante, et, au sens figuré, à lessence, à la substance profonde dune chose et à la joie, au bonheur. Et il est vrai que la saveur de la déité s'éprouve dans un sentiment de profonde joie, de bonheur.
On remarque quen français, saveur est étymologiquement relié à savoir, de sorte quon retrouve dans notre langue cette idée que la connaissance profonde se déguste, que la vérité essentielle se savoure. Nous allons tenter de savourer ensemble ce soir la joie de goûter à la saveur non-ordinaire de Kalachakra.
La roue du temps
Kalachakra enlacé à VishvamataCe qui frappe à première
vue, lorsqu'on regarde la déité de Kalachakra, cest que
son corps est à limage dune roue, avec un schéma corporel
comportant plusieurs bras dont le déploiement circulaire évoque
effectivement la forme dune roue, chakra en sanskrit. Une roue oui, mais
de quelle façon une roue du temps, kalachakra ? Cest le décodage
symbolique des éléments du corps de la déité qui
donne la réponse à cette question. Nous allons voir comment la
déité Kalachakra est la synthèse des microcycles du temps
incarné en nous et des macrocycles du temps cosmique. Car chaque membre
du corps, au détail près je dirais à la phalange
près et vous comprendrez pourquoi dans ce contexte chaque partie
du corps de Kalachakra est reliée à la totalité de lespace
et du temps.Les deux jambes de Kalachakra, rouge à droite et blanche
à gauche, symbolisent la division de lannée en deux périodes
égales de 6 mois, quon appelle ayana en sanskrit et qui correspondent
dune part à la déclinaison septentrionale du soleil, du
21 décembre au 21 juin jambe droite et d'autre part à
la déclinaison méridionale du soleil, du 21 juin au 21 décembre
jambe gauche.
Les quatre visages de Kalachakra regardent les quatre directions cardinales et ont les couleurs de ces directions associées aux Tathagata du mandala : bleu foncé à lest corrélé à Amoghasiddhi, rouge au sud corrélé à Ratnasambhava, jaune à louest corrélé à Vairocana, blanc au nord corrélé à Amitabha. Les quatre visages correspondent à la partition de lannée en quatre trimestres, séparés par ces événements géophysiques remarquables que sont les deux équinoxes et les deux solstices.
Ces quatre périodes sont chacune équivalente à trois mois que représentent les trois cous invisibles de Kalachakra qui portent les quatre têtes de la déités. Le cou central est bleu sombre, de la couleur de la veine subtile médiane, Avadhuti, « lArdente », Uma en tibétain. Le cou droit est rouge, de la couleur de la veine subtile droite, Rasana, « la Goûteuse », Roma en tibétain, et celui de gauche, est blanc, de la couleur de la veine subtile gauche, Lalana, « la Lécheuse », Kyangma en tibétain.
Les six clavicules de Kalachakra sont décrites dans les traités diconographie, même si on ne les voit pas sur limage de la déité elle-même car, comme les cous, elles sont cachées par les bras. Ces six clavicules figurent les six saisons indiennes de deux mois chacune : printemps, saison chaude, saison des pluies, automne, hiver et saison froide. Chaque changement de saison représente pour le corps une bascule énergétique affectant léquilibre des humeurs, ce qui risque de provoquer une irrégularité dans la répartition des souffles, avec une prédominance lunaire ou solaire de la respiration.
Les six clavicules sont encore les six moments de la journée, propices à la méditation. Minuit, quatre heures, huit heures, midi, seize heures et vingt heures correspondent en effet au rythme dalternance régulier des polarités du souffle, convenant à la pratique de certaines techniques respiratoires.
Les douze épaules sont les douze mois de lannée, que détermine le transit par le soleil des douze constellations du cercle de lécliptique.
Les vingt-quatre bras de Kalachakra correspondent aux vingt-quatre quinzaines lunaires, claires et sombres de lannée. Et les vingt-quatre mains de la déité totalisent les 360 jours de lannée. Les mains peuvent représenter 360 jours parce que chaque doigt est divisé en 3 phalanges. Pour le pouce, on compte le premier métacarpien à partir du poignet pour une phalange. Donc une main comporte pour, 5 doigts, 15 phalanges qui, multipliées par les 24 mains de la déités, font un total de 360.
Pour résumer, on peut dire que le corps de Kalachakra contient des périodicités géophysiques liées aux cycles de la lune et du soleil. Les 2 jambes représentent la division de lannée en 2 périodes de 6 mois déterminées par les deux solstices. Les 4 visages correspondent à 4 périodes de 3 mois, représentées par les 3 cous, et séparées par les 2 solstices et les 2 équinoxes. Les 6 clavicules sont les 6 saisons de 2 mois et les 12 épaules, les 12 mois. Enfin les 24 bras sont les 24 quinzaines lunaires et les 120 doigts des 24 mains sont les 360 jours de lannée.
Méditer sur Kalachakra, revient donc à sincorporer ces périodicités. En vous décrivant les parties du corps de Kalachakra, je nai pas pu mempêcher de montrer mon visage, mes bras, mes mains et chacun de nous a certainement ressenti aussi des correspondances avec sa propre image corporelle. Car dans un tel système de méditation, limage corporelle ne peut manquer de se transformer dans une expérience subjective où nous vivons la vacuité de manière très physique, en ressentant la synchronie entre notre corps et lunivers, en nous reliant à notre cosmos interne, miroir du cosmos externe. Nous comprenons de lintérieur lexpression abstraite, un peu sèche, « absence dexistence inhérente », qui se révèle de manière sensible dans les 4 visages, les 24 mains ou les 360 phalanges de Kalachakra.
Ces détails iconographiques rendent très concrète la dénomination de la déité comme Kalachakra ou « Roue du temps ». Mais à ce point nous navons envisagé que laspect externe des cycles du temps qui correspond à la succession des jours terrestres, dans le système soli-lunaire. Or il y a dans le Tantra de Kalachakra une dimension essentielle qui est celle du temps interne et elle est essentielle car elle détermine la voie de la transformation à laquelle ce système de méditation nous engage.
Le temps interne des souffles subtils,
corrélé au temps externe du monde
Cette lecture chronologique est spécifique au système de Kalachakra
et on ne la retrouve pas dans les autres grands systèmes de méditation
des Tantra de lunion suprême qui nincluent pas le facteur
temps. Car dans le Tantra de Kalachakra, la déité est une projection
symbolique intégrant les configurations énergétiques corrélées
du microcosme quest le corps humain et du macrocosme de lunivers,
en fonction de périodicités précises à un quart
de souffle près.
Nous avons vu que les deux jambes de la déité, figurent la partition de lannée en deux semestres, les ayana, mais elles figurent aussi, au plan interne, la respiration alternée et les veines subtiles solaires et lunaires. On considère en effet, dans Kalachakra, que la respiration est polarisée. Au cours dune journée, un certain nombre de souffles sont effectués de manière prédominante par la narine gauche et ils vont activer la circulation de lénergie dans la veine gauche, blanche, de nature lunaire. Un nombre égal de souffles sont effectués par la narine droite et vont donc activer la circulation de lénergie dans la veine droite, rouge, de nature solaire. Car notre physiologie reproduit l'alternance des énergies du monde.
On considère que la partition de lannée, en fonction de la déclinaison du soleil au nord ou au sud, nest pas sans incidences sur la physiologie humaine. Layana solaire va en effet entraîner une activation de lénergie correspondant à lessence mère rouge, tandis que layana lunaire stimulera lessence père blanche. A travers les veines subtiles et les chakra faisant circuler ces énergies subtiles qui sont supports de conscience, le yogi de Kalachakra pourra réaliser des états dabsorption méditative en liaison avec les cycles temporels.
Les quatre têtes de Kalachakra, multipliées par ses trois cous, donnent le chiffre douze qui correspond aux douze pétales centraux du lotus du nombril où seffectuent les transferts des souffles subtils. Or, dans le système de Kalachakra, le chakra du nombril est la roue des jours zodiacaux, ayant en son centre la vacuité.
Zodiaque solaire au lotus du nombrilLe chakra du nombril réfléchit au plan interne le chakra zodiacal avec les douze constellations que transite le soleil en une année au plan externe du monde. Lensemble des constellations représente les douze transferts de lénergie solaire, au plan du monde, ou de la force-de-vie, au plan interne de lêtre humain. Force-de-vie se dit pranashakti en sanskrit, de prana « souffle vital » et shakti « force, puissance ». Les tibétains ont traduit ce terme par srog-Lung, quaprès eux, nous traduisons littéralement comme « force-de-vie ». Cette force-de-vie est une énergie cosmique traversant lorganisme de tous les êtres sensibles ainsi que les corps célestes. Elle se manifeste en nous très clairement, sous forme « interne », dans la respiration qui relie pranashakti à lensemble de nos fonctions vitales, physiques et psychiques. Les révolutions de planètes et détoiles, selon des cycles réguliers, sont lexpression observable de la force-de-vie, au plan macrocosmique, dit « externe » dans la Roue du temps.
Le Tantra de la Roue du temps définit la base théorique de la progression de pranashakti dans les zodiaques internes du corps, établissant des corrélations entre la force-de-vie qui anime les roues du temps interne des êtres incarnés et la force-de-vie qui anime les roues du temps externe que sont les corps célestes. Létablissement de cette synchronie, entre macro- et micro- cosme, est en effet un facteur dexistence déterminant et elle concerne tout particulièrement le chakra du nombril.
Dans ce chakra corrélé au zodiaque, Le Tantra de la Roue du temps introduit une polarisation des constellations en distinguant les signes du zodiaque sur la base du pair et de limpair. De 1 à 12, les signes impairs sont, dans lordre, le Bélier, 1° signe du zodiaque, les Gémeaux, 3° signe, le Lion, 5°, la Balance, 7°, le Sagittaire, 9°, et le Verseau, 11° et les signes pairs sont le Taureau, 2° signe du zodiaque, le Cancer, 4° signe, la Vierge, 6°, le Scorpion, 8°, le Capricorne, 10°, et les Poissons, 12°.
Nous retrouvons dans cette polarisation des constellations, la grande partition duelle des énergies symbolisées par les deux jambes rouge et blanche de la déité et correspondant à la division de lannée en 2 semestres. Lanalogie entre la polarisation des signes zodiacaux, pairs ou impairs, et la physiologie humaine, se développe sur la base de la respiration. Les signes impairs sont associés à la respiration qui seffectue par la narine gauche, ils sont lunaires, masculins ; les signes pairs sont associés à la respiration par la narine droite, ils sont caractérisés de solaires et féminins.
Lorsque la respiration est prévalante à droite, elle stimule la veine subtile droite, de nature solaire. Cette veine part de lorifice de la narine droite, remonte au-dessus des sourcils et descend jusquà un point situé douze doigts sous lombilic, croisant la veine subtile gauche aux différents nuds que constituent les chakras. Lorsque la respiration est prévalante à gauche, elle stimule la veine subtile gauche, de nature lunaire. En partant de la narine gauche, la veine de gauche suit un tracé identique à celle de droite.
Le temps polarisé des souffles karmiques
Cet ensemble de paramètres, partition de lannée solaire
en deux ayana, ou caractérisation paire et impaire des signes zodiacaux,
permet de déterminer la polarisation des souffles solaires et lunaires
qui sont reliés aux deux principales veines latérales du corps
subtil. Ces souffles sont dits aussi « karmiques », dans la mesure
où ils font circuler la force des obscurcissements mentaux du désir,
associé à Rasana, la veine subtile droite, et les obscurcissements
de la haine-aversion, associés à Lalana, la veine subtile gauche.
Cest pourquoi le Tantra de la Roue du temps compte, au nombre des facteurs
dexistence, les souffles karmiques qui font circuler la force-de-vie.
Au lotus du nombril, la force-de-vie passe dun pétale de lotus à lautre, en un cycle respiratoire égal à trois cent soixante souffles. Comme la force-de-vie contient les cinq éléments, terre, eau, feu, air et espace, sous forme subtile, on considère quelle doit effectuer cinq cycles, un cycle par élément, pour que le transit de chaque pétale soit intégralement accompli. En comptant trois cent soixante souffles par cycle multipliés par les 5 éléments, cela donne un total de mille huit cent souffles. Ces souffles sont dits « binaires », entendons soli-lunaires, répartis en neuf cents souffles solaires et neuf cents souffles lunaires.
En une journée, la force-de-vie parcourt douze pétales. Il se produit donc douze fois mille huit cents souffles, soit un total de vingt-et-un mille six cents souffles totalisant dix mille huit cents souffles dans la veine lunaire et dix mille huit cent souffles dans la veine solaire.
Le Tantra de Kalachakra calcule le mouvement du soleil pendant une année, sur la base de cycles semblables. Seule léchelle de grandeur diffère. Un jour du zodiaque interne correspond à un an du zodiaque externe. De même en effet quil faut mille huit cents souffles à la force-de-vie pour parcourir le pétale dune constellation en deux heures, de même il faut au soleil mille huit cents degrés, quon appelle des danda, pour parcourir une constellation en un mois de trente jours (un degré solaire ou danda est une unité de mesure égale à vingt-quatre minutes). Si lon convertit mille huit cents danda en minutes, on obtient effectivement trente jours. Une année solaire comporte 21 600 danda et un cycle de respirations dune journée est égal à 21 600 souffles soli-lunaires. Larticulation du monde et du corps saccomplit grâce à la dynamique énergétique des rythmes de la force-de-vie. Pranashakti, qui porte en elle la quintessence des cinq éléments, fait se déplacer le soleil et nous fait respirer selon des périodicités rigoureusement synchronisées.
Et je voudrais revenir aux mains de Kalachakra pour montrer que si, au plan externe du monde, elles représentent les 360 jours de lannée, au plan interne, elles correspondent à nos 360 souffles internes. Or comme le montre liconographie, chaque doigt a une couleur qui correspond à un élément et à un Tathagata représentant la forme sublimée de cet élément : le pouce, de couleur jaune, symbolise lélément terre et le Bouddha Vairocana, lindex de, couleur blanche, lélément eau et le Bouddha Amitabha, le majeur, de couleur rouge, lélément feu et le Bouddha Ratnasambhava, lannulaire, de couleur bleu foncé, lélément air et le Bouddha Amoghasiddhi, et lauriculaire, de couleur verte, lélément espace et le Bouddha Akshobhya. Chaque main de la déité Kalachakra est donc un enseignement qui contient tout lenseignement et nous relie à nos racines à la fois cosmiques et divines. Je me rappelle que Kirti Tsenshab Rinpoche ma enseigné tout cela en me montrant ses mains et cest un enseignement qui sest gravé dans ma mémoire.
Dans les mains de Kalachakra,
les armes de notre transformation
Ces mains de la déité dont liconographie est particulièrement
riche nont pas encore livré toute la richesse de leur signification.
Car nous navons pas examiné les attributs que porte chacune delle.
ATTRIBUTS DES 24 MAINS DE KALACHAKRA couleursdes mains gauchemains de la méthode droitemain de la méthode 1. cloche 1. vajra 2. bouclier 2. épée 3. khatvanga 3. trident bleu foncé 4. coupe crânienne 4. couperet 1. arc 1. trois flèches 2. lasso 2. crochet vajra 3. joyau 3. damaru rouge 4. lotus blanc 4. maillet 1. conque 1. roue 2. miroir 2. lance 3. chaîne vajra 3. massue blanc 4. bâton/4 têtes Brahma 4. hache
ATTRIBUTS DES 8 MAINS DE VISHVAMATA gauchemain de la sagesse droitemain de la méthode 1. coupe crânienne 1. couperet 2. lasso 2. crochet 3. lotus blanc/100 pétales 3. damaru 4. joyau 4. mala
Les différents attributs de Kalachakra et de Vishvamata sont répartis en fonction des mains droites, quon appelle « mains de la méthode » et des mains gauches, ou « mains de la sagesse ». Si on voulait entrer dans les détails du symbolisme des attributs, il faudrait y consacrer une séance entière. Je men tiendrai ce soir à des caractéristiques générales.
Sur les 24 attributs de Kalachakra, 17 sont des armes. Leur origine est védique, elles ont été les armes des dieux du panthéon hindouiste avant de passer aux mains des dieux du bouddhisme. On a eu loccasion de le dire lors de la précédente rencontre, les déités bouddhistes sont guerrières. Elles livrent une guerre contre les Mara et les Rudra qui nous voilent notre véritable nature de Bouddha. Lenjeu de cette guerre est celui de notre transformation et ces armes sont les armes de notre transformation.
Examinons par exemple le kathvanga que tient la 3° main gauche bleue de Kalachakra. Trois têtes sont empalées sur cette épée. Lune, de couleur rouge, représente une tête fraîchement coupée ; celle qui est de couleur bleue, une tête en décomposition, et la troisième, de couleur blanche, est un crâne. Les couleurs des trois têtes sont aux couleurs des trois veines principales et le fait quelles soient empalées sur un même bâton symbolise leur conjonction dans la veine centrale. Or cest lobjectif final des yoga de Kalachakra que de faire passer lénergie des veines latérales dans la veine centrale. Le kathvanga est donc larme qui représente cette transformation.
Lépée enflammée que tient la deuxième main bleue de Kalachakra est de couleur bleu foncé, symbolisant la veine centrale. Les flammes qui entourent le sommet de lépée représentent lunion des veines latérales qui se fondent dans lincandescence de la chaleur psychique, ou tumo, engendrée dans la veine centrale.
Une interprétation très proche peut être également donnée du trident que tient la 3° main droite de Kalachakra. Les trois pointes du trident symbolisent les trois veines principales. Les rubans blancs représentent la veine lunaire et la bodhicitta blanche, la queue de yak de couleur rouge correspond à la veine solaire et à la bodhicitta rouge. Le crâne blanc qui les surmonte est la réalisation de la vacuité obtenue par lunion des deux veines latérales.
8 des armes de Kalachakra sont des épées, adoptant une variété de formes, le kathvanga, le trident, le javelot, la lance, le bâton aux quatre têtes de Brahma etc. Or un des mots sanskrits désignant la lance ou lépée est shakti. Nous connaissons ce mot plutôt dans son acception de puissance ou de force créatrice fondamentale, représentée comme énergie sexuelle, source de vie. Or, dans les mains des déités du bouddhisme, shakti correspond aussi à une puissance, mais une puissance de transformation.
Pour comprendre la nature de cette puissance de transformation, je me réfèrerai aux mains invisibles de Vishvamata, décrites dans les commentaires. Ces mains, croisées derrière le visage blanc de Kalachakra au nord, tiennent à droite, dans la main de la méthode, le couperet et, à gauche, dans la main de la sagesse, la coupe crânienne remplie de sang frais. Ces mêmes attributs sont aussi ceux des 4° mains bleu foncé de Kalachakra.
Fonctionnant par paires, ces attributs doivent être interprétés comme des symboles de polarité. Le couperet, dans la main de la méthode, est aussi appelé le couteau des dakinis. Il est conçu sur le modèle des couteaux de bouchers servant à retirer la peau des animaux. Il représente la sagesse qui sépare les apparences et tranche les concepts. Dans la main gauche, la coupe crânienne, de couleur blanche symbolise la bodhicitta blanche qui est unie à la bodhicitta rouge, le sang frais quelle contient. Dans la description de lembryogenèse du Kalachakra interne, on dit que lessence lunaire père donne les os et lessence solaire mère le sang. La coupe crânienne remplie de sang symbolise donc la réunion de ces deux essences qui, unifiées, forment la goutte indestructible du cur. Elle correspond à létat de conscience subtil du dharmakaya réalisant la vacuité, symbolisée par le couperet.
Lensemble des attributs dans les mains de Kalachakra expriment donc la puissance de transformation de lénergie dEveil. Mais peut-on définir la nature de la transformation à laquelle le Tantra de Kalachakra appelle les êtres ordinaires que nous sommes ? Trancher les passions, transpercer les illusions, éradiquer lego, ne sont pas des enseignements propres à Kalachakra. Quelle est la spécificité de ce Tantra et le travail de transformation particulier vers lequel il nous guide ?
Les souffles « dépolarisés » ou « souffles de sagesse »
A la description des souffles binaires, lunaires et solaires, représentés
par les deux jambes de Kalachakra, le Tantra de la Roue du temps ajoute une
troisième catégorie de souffles dits « équinoxiaux
», selon une traduction littérale. Léquinoxe correspond
à deux moments particuliers de lannée, le 21 mars et le
21 septembre, où la durée de la nuit égale celle du jour,
la course du soleil suivant alors le tracé de la ligne équatoriale
qui divise en deux les terres émergées. Les équinoxes partagent
donc les déclinaisons nord et sud du soleil en moitiés égales.
En vertu de leur symbolisme « médian », les souffles «
équinoxiaux » désignent « les souffles du milieu »,
ne parcourant ni la veine lunaire de gauche, ni la veine solaire de droite.
Ces souffles seffectuent en effet lors du passage de la force-de-vie dans
la veine subtile du milieu.
Les souffles « équinoxiaux », quon dira « dépolarisés » parce quils ne sont ni lunaires, ni solaires, se produisent tandis que la pranashakti quitte un pétale, ou une constellation, pour un autre. Le moment du transfert équivaut à une « dépolarisation » dont la durée a été évaluée à cinquante-six souffles-et- quart (nous disions que dans Kalachakra les calculs sont précis à ¼ de souffle près !).
Lorsque les souffles sont dépolarisés, ils font circuler lénergie dans la veine subtile médiane, Avadhuti, « lArdente ». Cette veine descend du sommet de la tête, du point dit « la porte de Brahma », jusquà douze doigts sous le nombril. Elle représente la transmutation de lobscurcissement fondamental de lignorance qui, retournée en son contraire, se révèle comme laspect absolu de la sagesse non-duelle. Les souffles dépolarisés rendent possible une telle opération de conversion, pour le yogi qui a la maîtrise et le contrôle de la force-de-vie. Sil sait maintenir pranashakti dans Avadhuti, la force-de-vie, en montant dans la veine subtile médiane ouvre les nuds des chakras, et purifie les souffles karmiques polarisés.
Selon lenseignement des lama tibétains, la force-de-vie, ainsi portée par les souffles dépolarisés, devient « lair-de-sagesse inhérente » et « lesprit dEveil inhérent ». Dans son état réalisé, Avadhuti, la veine centrale, est la « veine de sagesse inhérente » qui rend possible la méditation du dharmakaya, le corps de Dharma, au lotus subtil du cur.
Alors que la respiration ordinaire nous enferme dans les cycles soli-lunaires du temps samsarique, la dépolarisation des souffles introduit au temps dépolarisé de la vacuité qui est le temps de la délivrance. Tel est le symbolisme ultime de la Roue du temps : les mains de Kalachakra représentent les jours du monde mais elles tiennent des armes qui, animées par lénergie dEveil, ont le pouvoir de trancher la racine des jours. Nous lavons dit déjà et liconographie nous le confirme, le Tantra de la Roue du temps est, au plan ultime, le Tantra de la vacuité des phénomènes.
En regardant Kalachakra, nous voyons en images et en couleurs que oui, lEveil est à portée de nos souffles. Il nous reste à le réaliser, à le vivre, à en faire notre expérience. Je vous propose de regarder Kalachakra, quelques instants, silencieusement, tout en sachant que cest déjà une immense bénédiction en cette vie, simplement de voir cette image de Kalachakra. Après avoir examiné en détail le symbolisme de la déité, laissons-nous imprégner de sa shakti, lénergie dEveil, la puissance de transformation qui rayonnent en elle et cela, sans forcément vouloir comprendre, sans faire deffort particulier, dans un état de réceptivité et de lâcher-prise.
Pour finir, à propos de cette image qui nous vient du temple de Kalachakra, au monastère de Namgyal, je voudrais évoquer en quelques mots ce quelle représente de foi, de courage, de détermination. Après lexil du Dalaï-Lama en 1959, les moines de Namgyal se sont peu à peu regroupés autour de Sa Sainteté à Dharamsala. Afin dassurer leur subsistance, pendant le jour ils construisaient des routes pour le gouvernement indien qui leur versait deux roupies par jour. Le soir, les plus anciens, transmettaient aux plus jeunes les textes fondamentaux et les rituels. Cest ainsi qua été préservé lhéritage de Kalachakra et, à partir de 1989, trente ans après les débuts de lexil, les moines ont entrepris la construction du temple de Kalachakra à Dharamsala.
La vie ma récemment donné une rencontre merveilleuse et inattendue, celle de Tendhar, lartiste qui a été plus particulièrement chargé de peindre la fresque de Kalachakra et de Vishvamata. Nous avons mis en ligne et édité une version courte de lhistoire de sa vie que vous trouverez sous le titre « Tendhar, peintre de Kalachakra », dans lespace Kalachakra.
Je vous propose de dédier les mérites de la rencontre de ce soir au courage et à la foi des Tibétains, religieux et laïcs, qui continuent de traverser lHimalaya au péril de leur vie, pour que les enseignements du vajrayana ne meurent pas.
Prochaines rencontres :
les Jeudi 5 avril, 17 mai et 7 juin 2001
à 20 heures, au Centre Kalachakra
Participation aux frais : 30 F par rencontre
Inscription et réservation par e-mail : sofia@buddhaline.com
ou par courrier : BuddhaLine - 1 place de la Coupole 92084 Paris La Défense
tél. 01 47 96 48 76 fax 01 47 96 46 88
Retrouvez le monde de Kalachakra sur www.buddhaline.com/kalachakra
Mai 2001
Sofia Stril-Rever
BuddhaLine
Tél : 33 (0)1 47 96 48 76
http://www.buddhaline.net