
co-fondateur de l'école tantrique Sahajiya, Bouddhisme, Mahayana, Tantrisme
LE CHANT ROYAL DE SARAHA
Tous les êtres sensibles naissent de la spontanéité unique,
pleine des perfections du Bouddha,
et y trouvent leur repos.
Mais ce nest ni existant ni non-existant.
Ils prennent dautres routes et perdent la félicité véritable
en cherchant les plaisirs que procurent les stimulants.
Le miel dans leur bouche, si proche,
disparaîtra sils ne le boivent pas immédiatement.
Les animaux ne comprennent pas
que le monde est un lieu daffliction.
Le sage est différent. Il boit le nectar divin
tandis que les bêtes sont affamées de choses sensuelles.
Pour la mouche attirée par la puanteur de la viande avariée,
la fragrance du bois de santal est répugnante.
Les êtres qui ignorent le nirvana
recherchent le climat étouffant du samsara.
Leau dans les traces que le buf laisse en marchant
sévapore rapidement. Il en est de même pour lesprit
déterminé
mais encore plein dimperfections.
Celles-ci disparaîtront en temps voulu.
De même que leau salée devient douce
lorsquelle forme un nuage,
lesprit déterminé qui travaille pour autrui
transforme le poison des gratifications sensorielles en nectar.
Si cest ineffable, personne ne restera insatisfait.
Si cest inimaginable, ce doit être la félicité.
Bien que le nuage fasse craindre le coup de tonnerre,
les moissons sabreuvent de la pluie quil répand.
Cela existe au début, au milieu et à la fin.
Cependant, la fin et le début ne sont nulle part ailleurs.
(Extrait du chant royal)
Sans méditer, sans renoncer [au monde], on peut rester chez soi avec
sa femme.Si l'on n'est pas délivré tout en prenant intensément
plaisir au monde sensible, peut-on appeler cela Connaissance parfaite ? dit
Saraha. (19)
S'Il est déjà manifeste, à quoi sert la méditation,
et s'Il est caché, on ne peut que mesurer les ténèbres.
Saraha ne cesse de proclamer: "Ni être ni non-être, éternellement,
voilà la nature du Spontané. (20)
Ce par quoi l'on naît, vit et meurt, par cela même on acquiert la
suprême, l'ultime Béatitude. Bien que Saraha profère ces
paroles profondes et secrètes, le monde du troupeau enchaîné
demeure hébété. (21. )
S'Il est dépourvu de méditation, à quoi bon méditer
sur Lui? Et s'Il est indicible, à quoi bon l'expliquer? Le monde entier
se trouve asservi sous le sceau du devenir et personne n'appréhende sa
nature propre. (22. )
NI formule, ni texte religieux, ni objet médité, ni concentration,
mais eux tous sont cause du leurre, ô insensé! Immaculée
est la Conscience, ne la polluez pas par la méditation. Demeurez dans
la Béatitude intime; ne vous tourmentez plus! (23. )
Mangez et buvez, soyez heureux en jouissant des plaisirs, et remplissez sans
cesse [de ces offrandes] le cercle tantrique. C'est ainsi que l'on gagne l'autre
monde. (24 )
Là où ni pensée ni souffle ne circulent, là ou ni
soleil ni lune pénètrent, là même, insensé,
mets ta conscience en repos. Tel l'enseignement que profère Saraha. (25
)
Fais un, ne fais pas deux. Dans la Connaissance ne fais pas de distinction.
Que la totalité de ce triple monde prenne dans la grande attirance d'amour
une seule couleur! (26 )
Là point de commencement, de milieu ni de fin; point non plus de devenir
ni de nirvana. (27 )
Là où s'évanouit l'organe des sens et [où vole en
éclats le sentiment du moi, ami, voici le corps du Spontané].
Demande-le clairement au vénérable Maître ! (29 )
Où la pensée meurt, le souffle s'arrête... réside
la suprême et grande Béatitude. Elle ne se trouve pas ailleurs
dit Saraha . (30-31)
C'est la prise de conscience intime. Mais point de confusion à ce sujet.
L'identifier à être et non-être ou à la bonne voie
serait la limiter. Connais ta propre pensée d'une façon subtile,
ô yogin, elle est comme l'eau se mêlant à l'eau.(32 )
Ce défaut qu'est l'amour-propre [l'] empêche de voir la Réalité.
Alors, il vilipende tous les Véhicules. Le monde entier est dans la confusion
quant aux méditations et personne ne perçoit sa nature propre.(35.
)
On ne distingue pas la racine de la conscience, car on surimpose au Spontané
une triple falsification (1). Là où l'on vit, là où
l'on disparaît, c'est là, mon fils, qu'il te faut demeurer! (36.
)
Pour celui qui réfléchit à la Réalité sans
racine, l'enseignement du guru éclaircira tout. Saraha déclare:
Vraiment, sache-le, benêt, la diversité du cycle des naissances
n'est qu'un aspect de la Conscience. (37.)
Notre nature propre ne peut être décrite par autrui, elle ne se
révèle qu'avec l'enseignement du guru. Par là ne demeure
plus l'ombre d'une imperfection. Il purifie du bien et du mal qu'il dévore
ensuite. (38. )
Par l'acte karmique, on se lie. Lorsqu'on se libère de l'acte, la pensée
est libérée. Et par la libération de la pensée on
gagne le suprême nirvana. (40. )
La conscience liée, on est lié; la conscience libérée,
on en libéré. Pas le moindre doute à ce sujet. Cela même
qui lie les ignorants libère immédiatement les éveillés.
(42. )
Lié, on court dans les dix directions; libre, on reste immobile. Ami,
regarde le chameau (2). Ce paradoxe me frappe par son évidence. (43.
)
Ne te concentre pas sur toi-même sans respirer, ô yogin planté
là comme un pieu! Ne fixe pas le bout de ton nez. Insensé, jouis
du Spontané et abandonne [ces] liens qui ont relent de devenir! (44.
)
La pensée aussi instable que le vent et le cheval, abandonnez-la. Prenez
conscience de la nature propre du Spontané et d'elle-même la pensée
s'immobilisera. (45. )
Désirs, formules, traités sont voués à la destruction.
Si tu cherches là où [les dieux] Brahma et Visnu avec les trois
mondes au complet se dissolvent, tu seras l'absolu. (50 )
Ô toi, fils, reconnais la saveur de [ce] nectar si parfaitement inhérent
au non-savoir. Ceux qui expliquent les commentaires ignorent la purification
au sein du monde. (51. )
Là, l'intelligence se défait, la pensée succombe, l'orgueil
vole en éclats. Telle est la suprême kala identique à l'illusion.
Pourquoi s'y lier par la méditation ? (53.)
Regardez, écoutez, touchez, mangez, sentez, marchez, restez assis, levez-vous,
[mais] renoncez au bavardage de la vie courante. Abandonnez la pensée,
ne vous écartez pas de l'Un. (55 )
Suprêmement libre d'être et de non-être, c'est en Lui que
s'engloutit le monde entier. Quand la pensée s'arrête, immobile,
on se libère alors du cycle du devenir ! (59 )
Jouir du monde sensible, sans être pollué par le sensible, cueillir
le lotus sans toucher l'eau, ainsi fait le yogin qui repose à la racine
[des choses] : tout en jouissant du sensible, il ne se rend pas esclave. (64.
)
Tant que le groupe des sens et du sensible ne meurt pas, l'acte fructifiera.
Tant que l'on ne voit pas où l'on est, peut-on résoudre [cette]
énigme ? (67. )
Celui qui s'adonne au vide et ne jouit pas [du monde] par des organes purifiés
est comme une corneille qui, s'envolant d'une barque, décrit des cercles
au-dessus d'elle et y retombe. (70. )
Ne t'attache pas au vide, considère comme semblables "ceci "
et "cela". En vérité même la balle [minuscule]
de la graine de sésame cause inévitablement tout autant de douleur
qu'une épine. (75. )
En elle, il rend toute forme égale à l'espace infini, il affermit
la pensée elle aussi dans la nature propre de [cette] égalité
spatiale, celui qui rend sa pensée sans pensée se réjouit
de la suprême nature propre du Spontané. (77. )
Le Dieu est unique, mais il est révélé en de nombreuses
traditions, étant perçu selon le désir de chaque soi.(79.
)
Le même à l'extérieur, le même à l'intérieur,
fermement établi dans le quatorzième monde (3), l'incorporel est
celé dans le corps. Qui sait ainsi est libéré. (89 )
Les ensembles, les univers, les organes sensoriels et leurs domaines spécifiques,
ainsi que leurs modifications, voilà l'eau [du mirage]. Dans ces distiques
toujours nouveaux, comment y aurait-il quelque secret ? (92)
" C'est moi, c'est un autre ", conçoit-on. Dépouille
ce lien qui rend captif ; c'est ainsi qu'on se libère soi-même.
(105 )
Le bel arbre de la Conscience-sans-dualité s'étend avec ampleur
sur le triple monde.
Il fleurit en compassion, son fruit se nomme charité envers autrui."
(107 )
poeme(s) n° 1591 : Dohakosa de Saraha, cité et traduit par André
Padoux, Aux sources du Bouddhisme, Fayard, p.327-337
"(1) triple falsification : sujet connaissant, objet connu et connaissance
(2) le chameau qui ne cesse de s'agiter s'il est attaché, se couche si
on le détache. (3) référence aux quatorze terres que franchit
un bodhisattva"
Ne te concentre pas sur toi-même sans respirer, ô yogin planté
là comme un pieu! Ne fixe pas le bout de ton nez. Insensé, jouis
du Spontané et abandonne [ces] liens qui ont relent de devenir!
Là, l'intelligence se défait, la pensée succombe, l'orgueil
vole en éclats. Telle est la suprême kala identique à l'illusion.
Pourquoi s'y lier par la méditation ?
poeme(s) n° 1586
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