Des principes de l'économie politique et de l'impôt

Par David Ricardo (1772-1823)

Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817)

Chapitre V : DES SALAIRES.

 

Le travail, ainsi que toutes choses que l’on peut acheter ou vendre, et dont la quantité peut augmenter ou diminuer, a un prix naturel et un prix courant. Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. Les ressources qu’a l’ouvrier pour subvenir à son entretien et à celui de la famille nécessaire pour maintenir le nombre des travailleurs, ne tiennent pas à la quantité d‘argent qu’il reçoit pour son salaire, mais à la quantité de subsistances et d‘autres objets nécessaires ou utiles dont l’habitude lui a fait un besoin, et qu’il peut acheter avec l‘argent de ses gages. Le prix naturel du travail dépend donc du prix des subsistances et de celui des choses nécessaires ou utiles à l’entretien de l’ouvrier et de sa famille. Une hausse dans les prix de ces objets fera hausser le prix naturel du travail, lequel baissera par la baisse des prix.

 

Plus la société fait de progrès, plus le prix naturel tend à hausser, parce qu’une des princi­pales denrées qui règlent le prix naturel tend à renchérir, en raison de la plus grande difficulté de l’acquérir. Néanmoins ; les améliorations dans l‘agriculture, la découverte de nouveaux marchés d’où l’on peut tirer des subsistances, peuvent, pendant un certain temps, s’opposer à la hausse du prix des denrées, et peuvent même faire baisser leur prix naturel. Les mêmes causes produiront un semblable effet sur le prix naturel du travail.

 

Le prix naturel de toute denrée, - les matières primitives et le travail exceptés, - tend à baisser, par suite de l’accroissement des richesses et de la population ; car quoique, d‘un côté, leur valeur réelle augmente par la hausse du prix naturel des matières premières, ce renchéris­se­ment est plus que compensé par le perfectionnement des machines, par une meilleure division et distribution du travail, et par l’habileté toujours croissante des producteurs dans les sciences et dans les arts.

 

Le prix courant du travail est le prix que reçoit réellement l'ouvrier, d'après les rapports de l'offre et la demande, le travail étant cher quand les bras sont rares, et à bon marché lorsqu'ils abondent. Quelque grande que puisse être la déviation du prix courant relativement au prix naturel du travail, il tend, ainsi que toutes les denrées, à s'en rapprocher. C'est lorsque le prix courant du travail s'élève au-dessus de son prix naturel que le sort de l'ouvrier est réellement prospère et heureux, qu'il peut se procurer en plus grande quantité tout ce qui test utile ou agréable à la vie, et par conséquent élever et maintenir une famille robuste et nombreuse. Quand, au contraire, le nombre des ouvriers s'accroît par le haut prix du travail, les salaires descendent de nouveau à leur prix naturel, et quelquefois même l'effet de la réaction est tel, qu'ils tombent encore plus bas.

 

Quand le prix. courant du travail est au-dessous de son prix naturel, le sort des ouvriers est déplorable, la pauvreté ne leur permettant plus de se procurer les objets que l'habitude leur a rendu absolument nécessaires. Ce n'est que lorsqu'à force de privations le nombre des ouvriers se trouve réduit, ou que la demande de bras s'accroît, que le prix courant du travail remonte de nouveau à son prix naturel. L'ouvrier peut alors se procurer encore une fois les jouissances modérées qui faisaient son bonheur.

 

Malgré la tendance qu'ont les sa!aires à revenir à leur taux naturel, leur prix courant peut cependant, dans la marche de la civilisation, et pendant un temps indéterminé, se maintenir constamment plus haut ; car à peine l'impulsion, donnée par une augmentation de capital, a-t-elle augmenté la demande d'ouvriers, qu'une nouvelle augmentation peut produire le même effet. Et si cet accroissement de capital est graduel et constant, le besoin de bras continuera à servir d'encouragement à la population.

 

Le capital est cette partie de la richesse d'une nation qui est employée à la production. Il se compose des matières alimentaires, des vêtements, des instruments et ustensiles, des machin­es, des matières premières, etc., nécessaires pour rendre le travail productif.

 

Le capital peut augmenter à la fois en quantité et en valeur. Une nation peut avoir plus de subsistances et de vêtements, et demander peut-être plus de travail encore qu'auparavant pour produire cette quantité additionnelle. Dans ce cas, le capital ne sera pas seulement plus consi­dérable, il aura plus de valeur.

 

Le capital peut augmenter en quantité sans augmenter de valeur ; il peut même s'accroître pendant que sa valeur éprouve une baisse. Ainsi une nation peut posséder plus de subsis­tan­ces et de vêtements ; mais cette augmentation peut provenir de l’emploi des machines, sans qu’il y ait aucune augmentation, et même avec diminution réelle dans la quantité proportion­nelle de travail nécessaire à leur production. La masse de capital peut s’accroître sans qu’il augmente de valeur, soit dans sa totalité, soit dans une de ses parties.

 

Dans le premier cas, le prix naturel des salaires haussera ; car il est toujours réglé par le prix de la nourriture, de l’habillement et des autres objets nécessaires. Dans le second, il restera stationnaire, ou il baissera : mais, dans l’un comme dans l’autre cas, le prix courant des salaires doit monter ; car la demande des bras augmentera en raison de l’augmentation du capital. Plus il y aura d’ouvrage a faire, plus on aura besoin d‘ouvriers.

 

Dans les deux cas, le prix courant du travail montera même au-dessus de son prix naturel, ou tendra à s’en rapprocher ; mais c’est surtout dans le premier que se manifestera cet accord des deux prix. Le sort de l’ouvrier sera amélioré, mais faiblement ; car la cherté des vivres et des autres objets de nécessité absorbera une grande partie de son salaire, quoiqu’il soit plus fort. Par conséquent le manque de travail ou une légère augmentation de la population auront l’effet de réduire bientôt le prix courant du travail au taux naturel, momentanément élevé.

 

Dans le second cas, le sort de l’ouvrier s’améliorera singulièrement ; il recevra un bien plus fort salaire en argent, tandis qu’il pourra acheter les objets dont il a besoin pour lui et pour sa famille aux mêmes conditions, et peut-être même à plus bas prix; et il faudra qu’il y ait un grand surcroît de population pour ramener de nouveau le prix courant du travail à son prix naturel déprécié.

 

C’est donc ainsi que toute amélioration dans la société, et toute augmentation de capital feront hausser le prix courant des salaires ; mais la permanence de cette hausse dépendra d‘un accroissement simultané dans le taux naturel, et cette hausse tient à son tour à celle qui survient dans le prix naturel des denrées à l’achat desquelles l’ouvrier emploie son salaire.

 

On aurait tort de croire que le prix naturel des salaires est absolument fixe et constant, même en les estimant en vivres et autres articles de première nécessité; il varie à différentes époques dans un même pays, et il est très-différent dans des pays divers [1]. Cela tient essen­tiellement aux mœurs et aux habitudes du peuple. L'ouvrier anglais regarderait son salaire comme au-dessous du taux naturel, et insuffisant pour maintenir sa famille, s'il ne lui permettait d'acheter d'autre nourriture que des pommes de terre, et d'avoir pour demeure qu'une misérable hutte de terre ; et néanmoins cela paraît suffisant aux habitants des contrées où "la vie est a bon marché," et où l'homme n'a que des besoins aussi modérés que faciles à satisfaire.

 

Il y a bien des choses qui constituent aujourd'hui le bien-être du paysan anglais, et qu'on aurait regardées comme des objets de luxe à des époques reculées de notre histoire.

 

Les progrès de la société faisant toujours baisser le prix des articles manufacturés, et hausser celui des matières premières, il s'opère à la longue une telle disproportion dans leur valeur relative, que, dans les pays riches, un ouvrier peut, moyennant le sacrifice d'une petite quantité de sa nourriture, satisfaire amplement tous ses autres besoins.

 

Indépendamment des variations dans la valeur de l'argent, qui influent nécessairement sur les salaires, mais dont nous avons négligé les effets, - ayant supposé que la valeur de l'argent était invariable, - les salaires peuvent hausser ou baisser par les deux causes suivantes :

 

 

1° L'offre et la demande de travail;

2° Le prix des denrées à l'achat desquelles l'ouvrier consacre son salaire.

 

 

A des époques différentes de la société, l'accumulation des capitaux ou des moyens de payer le travail, est plus ou moins rapide, et dépend toujours de la puissance plus ou moins productive du travail. Le travail est, en général, le plus productif, lorsqu'il y a abondance de terrains fertiles. A ces époques l'accumulation est souvent si rapide, que le capital ne saurait trouver assez de bras à employer.

 

On a calculé que, dans des circonstances favorables, la population pouvait doubler dans vingt-cinq ans. Mais, dans des circonstances tout aussi favorables, le capital national pourrait fort bien avoir doublé en moins de temps. Dans ce cas, les salaires, pendant toute cette époque, tendront à hausser, parce que le nombre des bras sera toujours insuffisant pour le besoin qu'on en aura.

 

Dans des colonies nouvelles où l'on introduit les arts et les connaissances des pays plus avancés en civilisation, il est probable que les capitaux tendent à s'accroître plus vite que l'espèce humaine ; et si des pays plus peuplés ne suppléaient au manque de bras, cette ten­dance élèverait considérablement le prix du travail. A mesure que ces établissements devien­nent plus peuplés, et que l'on commence à défricher des terrains de mauvaise qualité, les capitaux n'augmentent plus si rapidement ; car l'excédant des produits sur les besoins de la population doit nécessairement être proportionné à la facilité de la production, c'est-à-dire au petit nombre de personnes qui y sont employées. Quoiqu'il soit donc probable que, dans les circonstances les plus favorables, la production devance la population, cela ne saurait conti­nuer longtemps ; car, l'étendue du sol étant bornée, et ses qualités étant différentes, à chaque nouvel emploi de capital, le taux de la production diminuera, tandis que les progrès de la population resteront toujours les mêmes.

 

Dans les pays où il y a des terres fertiles en abondance, mais où les habitants sont exposés, par leur ignorance, leur paresse et leur barbarie, à toutes les horreurs de la disette et de la famine, et où on a pu dire que la population se dispute les moyens d'alimentation, il faudrait y remédier autrement que dans les États depuis longtemps civilisés, et où la diminution des subsistances entraîne tous les maux d'une population excessive. Dans le premier cas, le mal vient d'un mauvais gouvernement, de l'instabilité de la propriété, de l'ignorance générale. Pour rendre ces populations plus heureuses, il suffirait d'améliorer le gouvernement, d'éten­dre l'instruction ; on verrait alors l'augmentation du capital dépasser nécessairement l'accrois­se­ment de la population, et les moyens de production iraient au delà des besoins de la nation. Dans l'autre cas, la population grandit plus lite que le fonds nécessaire a son entretien : et il arrivera que chaque nouvel effort de l'industrie, à moins d'être suivi d'une diminution dans les rangs du pays, ne fera qu'ajouter au mal : - la production ne pouvant, marcher aussi rapide­ment que les naissances.

 

Pour un pays où l'on se dispute les subsistances, les seuls remèdes sont, ou un affaiblisse­ment de la population ou une accumulation rapide de capital. Dans les pays riches, où toutes les terres fertiles ont été déjà mises en culture, le dernier remède n'est ni très-praticable ni très-désirable, car le résultat serait, au bout de quelque temps, de réduire toutes les classes de la société à la même indigence. Mais dans ces contrées pauvres, où existent d'immenses moyens de production, enfouis dans des terres fertiles et incultes, l'augmentation du capital est le seul moyen efficace et sûr de combattre le mal, car il en résultera dans la situation de toutes les classes de la société une amélioration sensible.

 

Tous les amis de l'humanité doivent désirer que les classes laborieuses cherchent partout le bien-être, les jouissances légitimes, et soient poussées, par tous les moyens légaux, à les acquérir. On ne saurait opposer un meilleur frein à une population exubérante. Dans les pays où les classes pauvres ont le moins de besoins, et, se contentent de la plus chétive subsis­tance, les populations sont soumises aux misères et aux vicissitudes les plus terribles. Elles n'ont aucun abri contre les calamités sociales : elles ne sauraient chercher un refuge dans une situation plus humble : elles sont déjà si abaissées, si malheureuses, qu'il ne leur reste même plus la triste faculté de descendre encore. Elles ne peuvent remplacer que par de rares succédanés leurs aliments ordinaires et principaux, et la disette entraîne pour elles presque tous les maux attachés à la famine [2].

 

Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu’ils seront réglés par l’offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s’accroître dans une progression un peu plus rapide que celle de la demande. Si, par exemple, les salaires étaient réglés sur un accroissement annuel de capital, représenté par 2 pour cent, ils tomberaient lors­que le capital n’augmenterait plus qu’à raison de l et demi pour cent. Ils baisseraient encore davantage quand cet accroissement ne serait plus que de 1 ou de demi pour cent ; et cette baisse continuerait jusqu’à ce que le capital devînt stationnaire. Les salaires le devien­draient aussi, et ils ne seraient que suffisants pour maintenir la population existante. Je sou­tiens que, dans de pareilles circonstances, les salaires doivent baisser, par le seul effet de l’offre et la demande des bras ; mais il ne faut pas oublier que le prix des salaires tient aussi a celui des denrées que l’ouvrier a besoin d'acheter.

 

A mesure que la population augmente, ces denrées iront toujours en augmentant de prix, - plus de travail devenant nécessaire à leur production. Si les salaires, payés en argent à l’ouvrier, viennent à baisser pendant que toutes les denrées à l’achat desquelles il dépensait le produit de son travail haussent de prix, il se trouvera doublement atteint, et il n’aura bientôt plus de quoi subsister. C’est pourquoi, au lieu de baisser, les salaires en argent hausseraient, au contraire, mais pas suffisamment pour permettre à l’ouvrier d’acheter autant de choses nécessaires ou utiles qu’il pouvait le faire avant le renchérissement de ces denrées. Si ses salaires étaient annuellement de 24 liv. st., ou de six quarters de blé quand le blé valait 4 livres le quarter, il ne recevrait probablement plus que la valeur de cinq quarters, lorsque le blé serait à 5 livres. Mais ces cinq quarters coûteraient 25 liv.; il recevrait donc des gages plus forts en valeur, et cependant il ne pourrait plus acheter une quantité de blé et d’autres denrées égale à celle qu’il était dans l’habitude de consommer auparavant, lui et sa famille [3].

Et cependant, quoique l’ouvrier fût réellement moins bien payé, cette augmentation de salaires diminuerait nécessairement les profits du manufacturier ; car il ne pourrait pas vendre sa marchandise plus cher, quoique les frais de production fussent augmentés. Nous reviendrons là-dessus lorsque nous examinerons les principes qui règlent les profits.

 

Il paraîtrait donc que la cause qui fait hausser les rentes est aussi celle qui fait hausser les salaires, l’une et l’autre tenant à la difficulté croissante d’obtenir une plus grande quantité de subsistances moyennant la même quantité proportionnelle de travail. Par conséquent si l’argent avait une valeur invariable, les rentes ainsi que les salaires tendraient toujours à la hausse dans un état d‘accroissement progressif de la richesse et de la population.

 

Mais entre la hausse de la rente et celle des salaires il y a une différence essentielle. La hausse des rentes estimées en argent est accompagnée d‘une part plus considérable des produits. Non-seulement le propriétaire foncier reçoit plus d’argent de son fermier, mais il en reçoit aussi plus de blé ; il aura plus de blé, et chaque mesure de cette denrée s’échangera contre une plus grande quantité de toutes les autres marchandises qui n’ont pas haussé de valeur. Le sort de l’ouvrier sera moins heureux; il recevra, à la vérité, plus d‘argent pour son salaire, mais ces salaires vaudront moins de blé ; et non-seulement il en aura moins à sa disposition, mais sa condition empirera sous tous les rapports, parla difficulté plus grande qu’il rencontrera de maintenir le taux courant des salaires au-dessus de leur taux naturel. Quand le prix du. blé haussera de 10 pour cent, les salaires hausseront toujours dans une proportion moindre, et la rente, au contraire, dans un rapport plus considérable. La condition de l’ouvrier empirera en général, tandis que celle du propriétaire foncier s’améliorera.

 

Le blé étant à 4 liv. st. le quarter, supposons que le salaire de l’ouvrier soit de 24 livres par an, ou d’une valeur égale à six quarters de blé, et supposons qu’il en dépense la moitié pour l’achat du blé, et qu’il en emploie l’autre moitié, ou 12 livres, à d‘autres objets, il recevrait

 

 

l. 24. 14.

 

 

Le blé étant à

l. 4. 4. 8

 

 

Ou la valeur de

5. 83

 

 

Quarters,

l. 25. 10

l. 4. 10.

5. 66

l. 26. 8.

l. 4. 16.

5. 50

l. 27. 8. 6

l. 5. 2. 10

5. 33

 

 

et moyennant ces salaires il pourrait vivre aussi bien, mais pas mieux que par le passé ; car, lorsque le blé serait à 4 liv. le quarter,

 

il dépenserait pour trois quarters de blé

l.  12

et à l'achat d'autres objets

l.  12

 

l.  24

Quand le blé vaudra 4 l. 4 s. 8 d., les trois quarters que lui et sa famille consomment lui coûteront

l.  12  14

et les autres articles

l.  12

 

l.  24  14

Les trois quarters à 4 l. 10 s. lui coûteront

l.  13  10

et les autres articles

l.  12

 

l.  25  10

A 4 l. 16 s., les trois quarters lui coûteraient

l.  14  8

et les autres objets

l.  12

 

l.  26  8

et à 5 l. 2. 10 il paierait les trois quarters 

l.  15  8  6

et les autres objets

l.  12

 

l.  27  8  6

 

A mesure que le blé renchérit, les salaires en argent augmenteront, mais les salaires en nature diminueront, et le bien-être de l’ouvrier se trouvera être, par la supposition précédente, exactement le même. Mais d‘autres articles auront haussé de prix, en raison de la quantité de matière première qui entre dans leur composition, et il lui faudra payer davantage pour les obtenir. Quoique le thé, le sucre, le savon, la chandelle et le loyer de sa maison ne lui coûtent peut-être pas plus cher, le lard, le fromage, le beurre, le linge, la chaussure et l'habillement lui coûteront davantage ; et par conséquent, malgré l'augmentation des salaires, sa position sera devenue comparativement plus mauvaise. On pourrait m'objecter que je considère toujours l'effet des salaires sur les prix, en partant de la supposition que l'or et les métaux qui servent à frapper les monnaies sont un produit du pays où il y a variation dans les salaires, et que les conséquences que j'en tire s'accordent mal avec l'état actuel des choses, parce que l'or est un métal que nous tirons de l'étranger. Mais de ce que l'or est le produit de l'étranger, il ne s'ensuit pas que l'argument soit moins vrai ; car l'on peut démontrer que les effets seraient, en dernière analyse, les mêmes, soit que l'on trouvât l'or dans le propre pays, soit qu'on le retirât de l'étranger.

 

Lorsque les salaires haussent, c'est que l'augmentation de la richesse et des capitaux augmente en général la demande de bras, qui doit infailliblement être suivie d'une production plus considérable de denrées. Pour mettre dans la circulation ce surcroît de denrées, même aux anciens prix, il faudra plus d'argent, plus de cette matière tirée de l'étranger, dont on fabrique la monnaie, et que l'on ne peut se procurer que par l'importation. Toutes les fois que la demande d'un article devient plus forte, sa valeur relative hausse par rapport aux autres objets avec lesquels on l'achète. Si l'on demandait plus de chapeaux, leur prix hausserait, et l'on donnerait plus d'or en échange. Si c'est l'or dont la demande est plus forte, l'or haussera, et les chapeaux baisseront de prix, car il faudra une plus grande quantité de chapeaux et d'autres articles pour acheter la même quantité d'or. Mais dire, dans le cas supposé, que les denrées haussent en raison de la hausse des salaires, ce serait une contradiction manifeste ; car nous dirions d'abord que l'or hausse de valeur relative par suite de la demande, et ensuite que sa valeur relative doit baisser, parce que les prix haussent, - deux phénomènes absolu­ment incompatibles. Dire que les denrées haussent de prix, c'est dire que la valeur relative de la monnaie baisse ; car ce sont les denrées qui servent à estimer la valeur relative de l'or. Si le prix de toutes les denrées haussait, l'or étranger ne viendrait certainement pas les acheter pendant qu'elles seraient chères ; il sortirait, au contraire, du pays pour être avantageusement employé, à l'étranger, à l'achat de denrées qui sont à meilleur marché. Il ne paraît donc pas que la hausse des salaires puisse faire hausser le prix des denrées, soit que les métaux qui servent à la fabrication des monnaies se trouvent dans le pays, soit qu’ils viennent de l’étran­ger. Il ne peut y avoir une hausse dans toutes les denrées à la fois, sans qu’il y ait en même temps une augmentation de monnaie ; et cette quantité additionnelle, on ne saurait l’obtenir dans le pays même, ainsi que nous l’avons déjà prouvé, et l’on ne pourrait pas non plus la tirer du dehors. En effet, pour pouvoir acheter une plus grande quantité d‘or, à l’étranger, il faut absolument que les denrées, chez nous, soient à bon marché. L’importation de l’or, et la hausse du prix de toutes les productions nationales, moyennant lesquelles on obtient ou on achète l’or, sont des effets d'une incompatibilité absolue. L‘usage très-étendu du papier-monnaie ne change rien à la question ; car tout papier-monnaie se règle ou doit se régler par la valeur de l’or, et se trouve par conséquent sous l’influence des causes mêmes qui influent sur la valeur de ce métal.

 

Voilà donc les lois qui règlent les salaires et qui régissent le bonheur de l’immense majo­rité de toute société. Ainsi que tout autre contrat, les salaires doivent être livrés à la con­cur­rence franche et libre du marché, et n’être jamais entravés par l’intervention du Gouverneur.

 

La tendance manifeste et directe de la législation anglaise sur les indigents est diamétra­lement en opposition avec ces principes, qui sont de toute évidence. Ces lois, bien loin de répondre au vœu bienfaisant du législateur, qui ne voulait qu’améliorer la condition des pauvres, n’ont d’autre effet que d‘empirer à la fois et celle du pauvre et celle du riche ; - au lieu d’enrichir les pauvres, elles ne tendent qu’à appauvrir les riches. Tant que nos lois actuelles sur les pauvres seront en vigueur, il est dans l’ordre naturel des choses que les fonds destinés à l’entretien des indigents s’accroissent progressivement, jusqu’à ce qu’ils aient absorbé tout le revenu net du pays, ou au moins tout ce que le Gouvernement pourra nous en laisser après qu’il aura satisfait ses demandes perpétuelles de fonds pour les dépenses publiques [4].

 

La tendance funeste de ces lois n'est plus un mystère depuis qu'elle a été dévoilée par la plume habile de M. Malthus, et tous les amis des pauvres devraient désirer ardemment de les voir abolies. Par malheur , elles sont établies depuis si longtemps, et les pauvres ont contracté de telles habitudes sous leur influence, qu'il faudrait beaucoup de précautions et d'adresse pour pouvoir les extirper sans danger de notre système politique. Ceux même qui sont le plus résolus à abolir ces lois, conviennent qu'il faut opérer lentement, graduellement, si l'on veut empêcher ceux en faveur de qui ces lois furent faites mal à propos, d'être accablés par la misère [5].

 

C'est une vérité incontestable, que l'aisance et le bien-être des pauvres ne sauraient être assurés, à moins qu'ils ne cherchent eux-mêmes, ou que la législature ne les conduise à diminuer la fréquence des mariages entre des individus jeunes et imprévoyants. Le système de la législation sur les pauvres a agi dans un sens tout à fait opposé. Il a rendu toute con­trainte superflue ; et l'on a séduit la jeunesse imprudente en lui offrant une portion des récom­penses dues à la prévoyance et à l'industrie [6].

 

La nature du mal en indique le remède. En circonscrivant graduellement les lois des pauvres, et en cherchant à faire sentir aux indigents le prix de l’indépendance, en leur montrant qu’ils ne doivent plus compter sur les secours d'une bienfaisance systématique ou casuelle, et qu’ils n’ont d‘autre ressource que celle de leur travail ; en leur prouvant enfin que la prudence est nécessaire et la prévoyance utile, on marchera par degrés vers un état de choses plus stable et plus salutaire [7].

 

Toute modification des lois sur les pauvres, qui n’aurait pas pour but leur abolition, ne mérite aucune attention ; et celui-là sera le meilleur ami des pauvres et de l’humanité qui pourra indiquer les moyens d’y parvenir de la manière à la fois la plus sûre et la moins violente. Ce n’est point en changeant d’une manière quelconque le mode actuel de lever les fonds pour l’entretien des pauvres, que le mal peut être diminué. Au lieu d’être une amélio­ration, cela ne ferait qu’aggraver encore les maux que nous voudrions détruire, si par là on levait un fonds plus considérable, ou s’il était prélevé, ainsi que quelques personnes l’ont proposé dernièrement, comme une contribution générale sur toute la nation. La manière actuelle de lever et d’appliquer cet impôt a contribué à mitiger ses funestes effets. Chaque paroisse lève un fonds pour l’entretien de ses pauvres. Par cette méthode, l’on est plus inté­res­sé à modérer le taux de cette contribution, et cela devient plus praticable que si l’on imposait une contribution générale pour secourir les pauvres de tout le royaume. Une parois­se a bien plus d‘intérêt à mettre de l’économie dans le mode de prélever les sommes impo­sées et dans la distribution des secours, - toute épargne étant pour elle un profit, - que si des centaines de paroisses avaient à partager ces fonds.

 

Et c’est cette cause qui a empêché le fonds des pauvres d’avoir déjà absorbé tout le revenu net du royaume ; c’est à la rigueur que l’on met dans l’exécution de ces lois, que nous sommes redevables de ce qu’elles ne sont pas encore devenues oppressives outre mesure. Si la loi assurait à tout indigent. les moyens de s’entretenir, et si les secours étaient suffisants pour qu’il pût vivre assez agréablement, l’on serait conduit, par la théorie, à affirmer que tous les autres impôts ensemble pourraient paraître légers, comparés avec le seul impôt des pauvres. Les lois de la gravitation ne sont pas plus certaines que ne l‘est la tendance qu’au­raient de pareilles lois à changer la richesse et la puissance en misère et en faiblesse, en faisant renoncer l’homme à tout travail qui n’aurait pas pour unique but celui de se procurer des subsistances. Il n’y aurait plus de distinctions relevant des facultés intellectuelles ; l’esprit ne serait occupé que du soin de satisfaire les besoins du corps, jusqu’a ce qu’à la fin toutes les classes fussent en proie à une indigence universelle. Il est heureux que ces lois aient été en vigueur à une époque de prospérité toujours croissante, pendant laquelle les fonds pour le paiement du travail ont régulièrement augmenté, et ont sollicité un accroisse­ment de population. Mais si nos progrès devenaient plus lents, si nous nous trouvions dans un état stationnaire - dont j’espère que nous sommes encore bien éloignés, - c’est alors que la nature pernicieuse de ces lois deviendrait plus manifeste, plus alarmante ; et c’est alors aussi que leur abolition rencontrerait bien plus d’obstacles et de difficultés.

 

Chapitre VI : DES PROFITS [8].

 

 

Ayant déjà montré que les profits des capitaux dans les différentes branches de la production, gardent toujours entre eux une même proportion, et tendent tous à éprouver des variations dans le même degré et dans un même sens, il nous reste à rechercher la cause des variations permanentes dans la taux des profits, et les modifications qui en résultent toujours dans le taux de l'intérêt.

 

Nous avons vu que le prix du blé [9] se règle par la quantité de travail nécessaire pour le produire, au moyen de cette portion du capital qui ne paie pas de rente. Nous avons vu aussi que tous les articles manufacturés haussent et baissent de prix à mesure qu'il faut, pour les produire, plus ou moins de travail. Ni le fermier qui cultive cette espace de terres dont la qualité règle les prix courants, ni le manufacturier qui fabrique des marchandises, ne réser­vent aucune portion du produit pour la rente. La valeur entière de leurs articles se partage en deux seules portions, dont l'une constitue les profits du capital, et l'autre est consa­crée au salaire des ouvriers.

 

En supposant que le blé et les objets manufacturés se vendent toujours au même prix, les profits seront toujours élevés ou réduits, selon la hausse ou la baisse des salaires. Mais si le prix du blé hausse, parce que sa production exige plus de travail, cette cause ne fera point hausser le prix des objets manufacturés dont la fabrication n’exige point de travail addi­tionnel. Dans ce cas, si les salaires restent les mêmes, les profits ne changeront pas ; mais comme il est indubitable que les salaires montent par la hausse du blé, les profits alors doivent nécessairement baisser.

 

Si un fabricant donnait toujours ses marchandises pour la même somme d’argent, pour 1,000 liv. st., par exemple, ses profits dépendraient du prix du travail nécessaire pour leur fabrication. Ils seraient moindres avec des salaires de 800 livres qu’avec d’autres de 600 livres. A mesure donc que les salaires hausseraient, les profits diminueraient [10]. Mais si le prix des produits agricoles augmente, l’on pourrait demander si du moins le fermier n’aura pas les

mêmes profits, quoiqu’il paie de plus forts salaires. Certainement non ; car non-seulement il aura, ainsi que le manufacturier, à payer plus de gages à chacun des ouvriers qu’il emploie, mais il sera obligé de payer une rente, ou d’employer un plus grand nombre d’ouvriers, pour obtenir le même produit. La hausse des produits agricoles ne sera que proportionnée à cette rente ou au nombre additionnel des ouvriers employés, et elle ne saurait le dédommager de la hausse des salaires.

 

Si le manufacturier et le fermier employaient chacun dix hommes, et si les salaires haus­saient de 24 livres à 25 livres st. par an, pour chaque homme, il leur en coûterait à chacun 250 livres au lieu de 240 livres par an. Voilà tout ce qu’il en coûtera de plus au manufacturier pour avoir la même quantité de marchandises ; mais le fermier d’un terrain neuf aura probablement besoin d‘employer un homme de plus, et par conséquent de débourser pour ses gages 25 l. de plus ; et le fermier d‘un vieux fonds de terre sera forcé de payer pour rente pré­ci­sément cette même somme additionnelle de 25 liv. : car, sans cette augmentation de tra­vail, le blé n’aurait pas pu hausser. L’un et l’autre auront à débourser 275 livres ; l’un, uni­que­ment pour payer les salaires, et l’autre, pour les salaires et la rente ; et chacun d’eux dépensera 25 livres de plus que le manufacturier. Ils seront remboursés de ces 25 livres par la hausse du prix des produits de la terre, et, par conséquent, leurs profits seront toujours dans le même rapport avec ceux du manufacturier. Comme cette proposition est intéressante, je vais tâcher de l’éclaircir davantage.

 

Nous avons déjà montré que, dans l’enfance de la société, la part qui revient au proprié­taire foncier et au laboureur, sur la valeur totale du produit de la terre, n’est que bien faible, et que cette part augmente en raison du progrès des richesses et de la difficulté de se procurer de la nourriture. Nous avons montré également que, quoique la valeur de la part de l’ouvrier doive augmenter par le haut prix des subsistances, cette part se trouvera réellement diminuée ; tandis que celle du propriétaire foncier se trouvera augmentée à la fois en valeur et en quantité.

 

Le surplus du produit de la terre, après que le propriétaire et les travailleurs sont payés, appartient nécessairement au fermier, et constitue les profits de son capital. Mais, dira-t-on, quoique, par le développement progressif de la société, la part du fermier soit diminuée, com­me elle augmente de valeur, il pourra, aussi bien que le propriétaire et l‘ouvrier, recevoir une plus forte valeur.

 

On peut dire, par exemple, que lors de la hausse du blé de 4 liv. à 10 livres, les cent quatre-vingts quarters récoltés sur le meilleur fonds de terre rapporteraient 1,800 liv. au lieu de 720 liv., et que par conséquent, quoiqu’il soit prouvé que le propriétaire et l‘ouvrier reçoivent une plus forte valeur en fermage et en gages, les profits du fermier peuvent aussi s’accroître. Cela est cependant impossible, ainsi que je vais essayer de le démontrer.

 

D’abord le prix du blé ne hausserait qu’en proportion de la plus grande difficulté de la culture sur un terrain d’une moins bonne qualité.

 

J’ai déjà fait observer que si le travail de dix hommes, sur une terre d‘une qualité donnée, rendait cent quatre-vingts quarters de blé, valant 4 livres le quarter, ou 720 liv., et si le travail de dix hommes de plus ne produisait qu’un surcroît de cent soixante-dix quarters, le blé devrait hausser de 4 liv. à 4 liv. 4 s. 8 d. ; car 170 : 180 :: 4 liv. : 4 liv. 4 s. 8 d. En d‘autres ter­mes, puisque, dans un cas, il faut le travail de dix hommes pour avoir cent soixante-dix quarters de blé, tandis que, dans l’autre , celui de 9.44 suffit, la hausse doit être dans le rapport de 9.44 à 10, ou dans celui de 4 liv. à 4 liv. 4 s. 8 d. On pourrait démontrer de même que si le travail de dix autres hommes ne produisait que cent soixante quarters, le prix hausserait encore à 4 liv. 10 s., s’il ne produisait que cent cinquante, à 4 liv. 16 s., et ainsi de suite.

 

Mais lorsque la terre qui ne paie pas de rente donnait cent quatre-vingts quarters à 4 liv. le quarter, le blé rapportait                                                                                    l. 720

 

Et quand la même terre, ne payant pas de rente, donnait cent soixante-dix quarters, le blé ayant atteint 4 liv. 4 s. 8 d. rapportait                                                                  l. 720

 

De sorte que cent cinquante quarters, à 4 l. 10 s., rapportent                       l. 720

 

Et cent cinquante quarters, à 4 1. 16 s., donnent la même somme de            l. 720

 

 

Or, il est évident que, sur ces trois valeurs différentes, le fermier étant obligé à une époque de payer des salaires réglés d’après le prix du blé à 4 liv., et dans d‘autres temps à de plus hauts prix, le taux de ses profits doit diminuer en proportion de la hausse du prix du blé.

 

Dans ce cas, il me paraît clairement démontré que toute hausse du prix du blé qui augmen­te le salaire en argent de l’ouvrier diminue la valeur en argent des profits du fermier.

 

La situation du fermier de l’ancien et meilleur fonds de terre sera exactement la même ; il devra aussi payer de plus forts salaires, et il ne pourra jamais lui rester sur la valeur des produits, quelque élevé qu’en soit le prix, plus de 720 l., pour être partagées entre lui et le nombre toujours égal de ses travailleurs. Or, plus ils gagneront, moins il leur en restera.

 

Quand le prix du blé était à 4 l., la totalité des cent quatre-vingts quarters appartenait au cultivateur, qui le vendait 720 l. Quand le blé est monté à 4 l. 4 s. 8 d., il s’est trouvé forcé de payer, sur ces cent quatre-vingts quarters la valeur de dix quarters pour la rente, et par conséquent les cent soixante-dix restants ne lui ont plus rapporté que 720 l. Quand le blé est monté à 4 1. 10 s., il a dû payer vingt quarters, ou leur valeur, pour le fermage, et il ne lui est resté que cent soixante quarters, qui lui rapportaient la somme de 720 l.

 

C‘est pourquoi, quelle que soit la hausse dans le prix du blé, la nécessité d’employer plus de travail ou plus de capital pour obtenir un surcroît donné de production, rend cette hausse égale en valeur à l’augmentation de la rente ou à celle du travail employé ; en sorte que le fermier ne retire de ce qui reste après le paiement du fermage, que la même valeur réelle, soit qu’il vende 4 l., 4 1. 10 s., ou bien 5 1. 2 s. 10 d. le quarter de blé. Que le produit appartenant au fermier soit de cent quatre-vingts, cent soixante-dix, cent soixante ou cent cinquante quarters, il n’en tire jamais que 720 1. ; le prix augmentant en raison inverse de la quantité.

 

La rente, à ce qu’il parait, retombe donc toujours sur le consommateur, et jamais sur le fermier ; car si le produit de sa ferme est constamment de cent quatre-vingts quarters, le prix haussant, il garderait pour lui une moindre valeur et en donnerait une plus forte à son propriétaire ; mais cette déduction serait toujours telle, qu’elle lui laisserait la même somme de 720 1.

 

On voit aussi que, dans tous les cas, cette même somme de 720 1. doit se partager entre les salaires et les profits. Si la valeur du produit brut de la terre s’élève au delà de cette valeur, cet excédant appartient à la rente, quel qu’en soit le montant. S’il n’y a pas de surplus, il n’y aura pas de rente. Que les salaires ou les profits éprouvent une hausse ou une baisse, c’est toujours cette somme de 720 1. qu’il fournira aux deux. D'un côté, jamais les profits ne sau­raient hausser au point d’absorber une si forte portion de ces 720 1. qu’il n’en restât plus assez pour fournir aux ouvriers de quoi se procurer l’absolu nécessaire, et, de l’autre côté, les salaires ne sauraient hausser au point de ne rien laisser sur cette somme pour les profits.

 

C’est ainsi que les profits de l’agriculture, comme ceux des manufactures, sont toujours diminués par la hausse des matières premières, lorsqu’elle est accompagnée de la hausse des salaires [11]. Si le fermier n’obtient pas une plus forte valeur pour le blé qui lui reste après le paiement de la rente, si le manufacturier n’en retire pas une plus forte de ses articles, et s’ils sont tous deux forcés de payer une plus forte somme en salaires, peut-il y avoir rien de plus clairement démontré que la baisse infaillible des profits par suite de la hausse des salaires ?

 

Et cependant le fermier, quoiqu’il ne paie à son propriétaire aucune part de la rente, - celle-ci étant toujours réglée par le prix des produits, et retombant invariablement sur le consommateur, - le fermier, dis-je, a toujours un grand intérêt à maintenir la rente, ou plutôt le prix naturel des produits, à un taux peu élevé. En sa qualité de consommateur des matières premières et des articles dans la composition desquels il entre de ces matières, il a, ainsi que tous les autres consommateurs, un intérêt commun à la modicité du prix. Mais le haut prix du blé, qui influe sur les salaires, le touche de plus près ; car, à chaque hausse, il aura à payer, sur cette somme invariable de 720 l., une part additionnelle pour les salaires des dix hommes qu’il emploie constamment, comme nous l’avons supposé. En traitant des salaires, nous avons déjà vu qu’ils haussaient constamment par suite de la hausse du prix des produits immédiats du sol. En prenant pour base du calcul celle que nous avons posée page 174, on voit que, le blé étant à 4 1. le quarter, les salaires doivent être à 24 1. par an. Et

 

 

 

 

 

quand le blé est à

l.

s.

d.

 

 

Les salaires doivent être à

l.

s.

d.

4

4

8

24

14

0

4

10

0

25

10

0

4

16

0

26

8

0

5

2

10

27

8

6

 

 

et sur le fonds invariable de 720 liv. qui doit être partagé entre les ouvriers et les fermiers,

 

 

 

 

quand le blé est à

l.

s.

d.

 

 

l'ouvrier recevra

l.

s.

 

 

le fermier recevra

l.

s.

d.

4

0

0

240

0

480

0

0

4

4

8

247

0

473

0

0

4

10

0

255

0

465

0

0

4

16

0

264

0

456

0

0

5

2

10

274

5

445

15

[12]

 

 

Si l’on suppose le capital primitif du fermier de 3,000 l., les profits étant, dans le premier cas, de 480 l., donneraient un taux de 16 pour cent. Quand les profits baissent à 473 l., le taux descend à 15.7 pour cent.

 

à  465  l.

15.  5

à  456  l.

15.  2

à  445  l.

14.  8

 

 

Mais le taux des profits doit baisser encore davantage ; car le capital du fermier, comme nous l’avons dit, se compose principalement de matières brutes, telles que ses meules de blé et de foin, son blé et son orge en gerbes, ses chevaux et ses vaches, qui doivent tous hausser de prix par le renchérissement des produits. Son produit absolu tombera de 480 1. à 445 1. 15 s. Mais si, d‘après les causes que je viens d‘exposer, son capital augmentait de 3,000 1. à 3,200 1., le taux de ses profits, le blé étant à 5 1. 2 s. 10 d., serait au-dessous de 14 pour cent.

 

Si un manufacturier employait de même 3,000 1. sur sa fabrique, il serait forcé, par la haus­se des salaires, d’augmenter son capital pour pouvoir être à même de continuer son commerce. Si sa marchandise se vendait auparavant 720 1., elle continuerait à rapporter le même prix ; mais les salaires du travail, qui montaient d’abord à 240 l., hausseront, quand le blé sera à 5 1. 2 s. 10 d., à 274 1. 5 s. Dans le premier cas, il aurait un profit de 480 1. sur 3,000 1. ; dans le second, ce bénéfice ne monterait qu’à 445 1. 15 s. sur un capital augmenté, et par conséquent ses profits se rapprocheraient du changement survenu dans ceux du fermier.

 

Il est peu de denrées qui ne changent plus ou moins de prix par la hausse des matières premières, parce qu’il entre dans la composition de la plupart des marchandises une certaine portion des produits bruts du sol. Les étoffes de coton, les toiles et les draps, haussent tous de prix par la cherté du blé ; mais ils renchérissent en raison de la plus grande quantité de travail employé à la production des matières premières dont ils sont fabriqués, et non en raison de ce que le manufacturier a payé plus cher les ouvriers employés à la fabrication de ces étoffes.

 

Les marchandises haussent toujours parce qu’il faut plus de travail pour leur production, et jamais en raison de la cherté du travail qu’elles exigent. Les ouvrages de bijouterie, de fer, d‘argenterie et de cuivre, n’éprouveront pas de hausse, attendu qu’il n’entre dans leur composition aucun produit brut provenant de la culture de la terre.

 

On dira peut-être que j’ai posé en principe que les salaires en argent doivent hausser par la cherté des produits bruts du sol, sans qu’il y ait là une conséquence nécessaire ; car l’ouvrier peut se contenter d’une moindre aisance. Il faut convenir que les salaires peuvent arriver d‘abord à un taux élevé, pour subir ensuite quelque diminution. Dans ce cas, il n’y aura pas réduction des profits ; mais il est impossible de concevoir comment le prix en argent des salaires pourrait baisser ou rester stationnaire pendant que celui des objets de première nécessité hausserait graduellement. On peut donc regarder comme une chose démontrée que dans les cas ordinaires il n’arrive point de hausse permanente dans le prix des articles de première nécessité qui ne cause une hausse des salaires, ou qui ne soit l’effet d‘une hausse survenue auparavant.

 

L’effet qu’éprouveront les profits sera le même, ou à peu près, s’il y a une hausse quelconque dans les prix des autres articles de première nécessité que l’ouvrier achète avec ses salaires, - les aliments exceptés. La nécessité où il se trouverait de les payer plus cher le forcerait à exiger une plus forte rémunération ; et tout ce qui augmente les salaires réduit les profits. Mais supposons que le prix des soieries, des velours, des meubles, ou de tout autre article dont l’ouvrier n’a pas besoin, vienne à hausser par suite de l’excédant de travail néces­saire à la fabrication de ces objets, les profits ne s’en ressentiraient-ils pas ? Non assu­rément ; car rien ne modifie les profits, si ce n’est la hausse des salaires ; et les soieries, les velours n’étant point consommés par l’ouvrier, le renchérissement de ces articles ne saurait faire hausser les salaires.

 

Je ne parle que des profits en général. J’ai déjà averti que le prix courant d’une denrée pouvait surpasser son prix naturel ou absolu ; car cette denrée peut avoir été produite en quantité moindre que ne l’exige le surcroît de la demande. Cet effet cependant n’est que pas­sa­ger. Les beaux profits retirés du capital employé à la production de cette denrée porteront bientôt des capitaux vers cet emploi ; et aussitôt que les fonds seront suffisants, et que la quantité de la denrée se trouvera assez augmentée, elle baissera de prix, et les profits de ce genre de commerce se nivelleront avec tous les autres. La baisse du taux général des profits n’est nullement incompatible avec la hausse partielle des bénéfices d‘une branche particulière d’industrie ; c’est en raison de l’inégalité des profits que les capitaux passent d’un emploi à un autre. C‘est ainsi que pendant la baisse des profits en général, et pendant qu’ils tendent graduellement vers un niveau plus bas, par suite de l’augmentation des salaires et de la difficulté croissante de pourvoir à la subsistance du surcroît de population ; c’est ainsi, dis-je, que les profits du fermier peuvent se maintenir pendant quelque temps au-dessus de leur ancien taux. Il peut se faire aussi qu’une branche particulière de commerce étranger et colo­nial se trouve à une époque extraordinairement encouragée ; mais ce fait, que nous admet­tons, ne saurait invalider la théorie. Il sera toujours vrai que les profits dépendent de la cherté ou du bas prix des salaires ; que les salaires sont réglés par le prix des denrées de première nécessité, et que le prix de ces dernières tient principalement à celui des aliments ; car la quantité de toutes les autres choses peut être augmentée d’une manière presque illimitée.

 

L’on devrait se rappeler que le prix courant. varie toujours, et varie d‘abord par le rapport de l’offre et la demande. C’est ainsi que du drap qu’on peut donner 40 s. l’aune en prélevant les profits ordinaires sur le capital, pourrait hausser jusqu’à 60 ou 80 s., en raison des exigences de la mode, ou par suite de quelque autre cause, qui tout à coup, et sans qu’on s’y attendit, en augmenterait la demande ou en diminuerait l’approvisionnement. Les fabricants de draps feront, pendant quelque temps, des profits extraordinaires ; mais les capitaux afflueront vers ce genre de fabrique jusqu’à ce que l’offre soit au niveau de la demande, et alors le prix du drap baissera de nouveau à 40 s., qui est son prix naturel et absolu. De même des demandes de blé plus considérables peuvent en élever le prix assez haut pour que le fermier en retire plus que les profits ordinaires. S’il y a bon nombre de terrains fertiles, le prix du blé baissera bientôt à son ancien niveau, après que la quantité nécessaire de capital aura été employée sur ces terrains, - les profits restant d‘ailleurs les mêmes. Mais s’il n’y avait pas assez de terres fertiles ; et si, pour produire ce surcroît de blé, il fallait plus que la quantité ordinaire de travail et de capital, le blé ne baisserait plus à son ancien niveau. Son prix naturel s’élèverait, et le fermier, au lieu d’obtenir constamment de plus grands profits, se verrait forcé de se contenter du taux diminué qui est la suite inévitable de la hausse de main-d'œuvre, hausse causée par celle des choses nécessaires.

 

Les profits tendent naturellement à baisser, parce que, dans le progrès de la société et de la richesse, le surcroît de subsistances nécessaires exige un travail toujours croissant. Cette tendance, ou, pour ainsi dire, cette gravitation des profits, est souvent et heureusement arrêtée par le perfectionnement des machines qui aident à la production des choses nécessaires, ainsi que par l‘effet des découvertes agronomiques, qui nous donnent le moyen d’épargner une portion de travail, et de diminuer ainsi le prix des articles de première nécessité pour la consommation de l’ouvrier. Le renchérissement des articles de première nécessite et des salaires a cependant des bornes ; car aussitôt que les salaires auront monté (comme dans le cas que nous avons déjà posé) à 720 l., total de la recette du fermier, il ne pourra plus y avoir d’accumulation, puisque aucun capital ne saurait plus donner de bénéfices ; on n’aura pas besoin alors d’une augmentation de travail, et la population aura atteint son maximum. Bien avant ce terme même, la réduction des profits aura arrêté toute accumulation ; et la presque-totalité des produits du pays, les ouvriers une fois payés, appartiendra aux propriétaires fonciers et aux collecteurs des dîmes et des autres impôts.

 

En prenant donc pour base de mon calcul la supposition ci-dessus, très-inexacte d’ailleurs, il paraîtrait que le blé étant à 20 1. st. le quarter, tout le revenu net du pays sera entre les mains des propriétaires fonciers ; car, dans ce cas, la même quantité de travail qu’il a fallu employer primitivement pour produire cent quatre-vingts quarters, deviendrait nécessaire pour n’en produire que trente-six ; puisque 20 1. : 4 1. : 180 : 36. C‘est pourquoi le fermier qui dans l’origine récoltait cent quatre-vingts quarters (si toutefois il en existait, car les anciens et les nouveaux capitaux se trouveraient tellement confondus, qu’il n’y aurait plus moyen de les distinguer), le fermier, disons-nous, vendrait les :

 

 

                                 180 quarters à 20 l. le quarter ou                                             l.  3,600

              la valeur de 144 muids (payés en fermage au propriétaire, et

constituant la différence entre 36 et 80 muids)   l.  2,880

 


                                  36                                                                                          l.  720

la valeur de 36 muids payée aux dix ouvriers                                           l.  720

 

ne laissant, par conséquent, rien pour son profit.

 

A ce prix de 20 l. les ouvriers continueraient à consommer chacun trois quarters de blé par an, ou                                                               l.  60

et ils dépenseraient sur d‘autres articles             l.  12

    72 par ouvrier ;

par conséquent dix ouvriers coûteront 720 1. par an.

 

N’ayant cherché dans tous ces calculs qu’à éclaircir le principe, il est presque inutile de dire que je suis parti d’une base prise au hasard, uniquement pour servir d‘exemple. Quoique les résultats aient pu varier en degré, ils seraient restés les mêmes en principe, quelque exac­titude que j’eusse pu mettre en évaluant la différence dans le nombre des ouvriers nécessaires pour obtenir les quantités successives de blé qu’exige la consommation d’une population croissante. Mon but a été de simplifier la question ; c’est pourquoi je n’ai point tenu compte du renchérissement des choses nécessaires, autres que les subsistances. Ce renchérissement, suite de l’augmentation dans la valeur des matières premières dont ces articles sont fabriqués, ferait encore baisser. les profits, en faisant hausser davantage les salaires.

 

J’ai déjà dit que longtemps avant que cet état des prix soit devenu permanent, il n’y aurait plus de motif pour accumuler ; car on n'accumule qu’en vue de rendre cette accumulation productive ; et ce n’est que lorsqu’elle est ainsi employée qu’elle a un effet sur les profits. Il ne saurait y avoir d'accumulation sans motif, et par conséquent un tel état des prix ne peut jamais persister. Il est aussi impossible au fermier et au manufacturier de vivre sans profits, qu’à l’ouvrier d’exister sans salaires. Le motif qui les porte à accumuler diminuera à chaque diminution des profits, et il cessera entièrement quand ils seront tellement minimes qu’ils ne leur offriront plus un dédommagement suffisant de leur peine, et du risque qu’ils courent nécessairement en employant leur capital d'une manière productive.

 

Je dois aussi avertir que le taux des profits devra baisser encore plus rapidement que je ne l’ai estimé dans mon calcul ; car la valeur des produits étant telle que je l‘ai supposée, celle du capital du fermier augmentera de beaucoup, puisque ce capital se compose en grande partie des choses nécessaires qui ont haussé de valeur. Avant que le blé ait pu hausser de 4 1. à 12 l., le fermier aura probablement doublé la valeur échangeable de son capital qui vaudrait 6,000 1. au lieu de 3,000 1. Et si son profit était de 180 1. ou de 6 pour cent sur son capital primitif, les profits ne se trouveraient alors réellement qu’à un taux de 3 pour cent ; car 6,000 1. à 3 pour cent rendent 180 1. ; et c’est à ces seules conditions qu’un nouveau fermier possé­dant 6,000 1. pourrait et voudrait entreprendre la culture des terres.

 

Plusieurs autres branches d’industrie tireraient de la même source un avantage plus ou moins grand. Le brasseur, le distillateur, le fabricant de draps et celui de toiles, trouveraient une compensation d’une partie de la diminution de leurs profits dans l‘augmentation de la valeur de leur capital en matières premières et en articles ouvragés ; mais le fabricant de quincailleries, de joailleries, et beaucoup d’autres, ainsi que ceux dont le capital serait en argent, verraient diminuer les profits sans aucune compensation.

 

On serait aussi porté à croire que, quelle que soit la diminution des profits du capital occa­sionnée par l’accumulation des capitaux consacrés à la terre, et par la hausse des salaires, la somme totale des profits doit cependant augmenter. Supposons que par l’accumulation re­nou­velée souvent d'un capital de 100,000 1. le taux des profits tombe successivement de 20 à 19, à 18, à 17 pour cent, toujours en diminuant, on croirait que la somme totale des profits retirés par les possesseurs de ces capitaux successifs, doit toujours être progressive, et qu’elle sera plus forte lorsque le capital est de 200,000 1. que quand il n’est que de 100,000 l., et plus forte encore quand il est de 300,000 l., en continuant ainsi à augmenter, quoique dans une proportion moindre, par suite de toute nouvelle augmentation de capital. Cette progression, cependant, n’est exacte que pendant un certain temps ; car 19 pour cent sur 200,000 1. sont plus que 20 pour cent sur 100,000 1. ; et 18 pour cent sur 300,000 1. sont plus que 19 pour cent sur 200,000 1. Mais lorsqu’une grande somme de capital a été déjà accumulée et que les profits ont baissé, une nouvelle accumulation diminue la somme totale des profits. Suppo­sons, par exemple, que l’accumulation soit de 1,000,000 1. et les profits de 7 pour cent, la totalité des profits montera à 70,000 1. ; qu’on ajoute ensuite à ce million un capital de 100,000 1. et que les profits baissent à 6 pour cent, les capitalistes ne recevront plus que 66,000 l., c’est-à-dire 4,000 1. de moins, quoique le capital se trouve porté de.1 ,000,000 1. à 1,100,000 1.

 

Tant que le capital donne un profit quelconque il ne peut y avoir aucune accumulation qui ne soit suivie d’une augmentation dans la quantité et la valeur des profits. Par l’emploi de 100,000 1. de capital additionnel, aucune portion de l’ancien capital ne deviendra moins productive. Les produits du sol et de l’industrie nationale devront s’accroître, et leur valeur s’élèvera non seulement en raison de l’augmentation de la quantité des produits, mais aussi en raison de la nouvelle valeur que donne à tous les anciens produits du sol la difficulté croissante de la culture sur les dernières qualités de terres, et c’est cette nouvelle valeur qui devient le prix de la rente. Néanmoins, lorsque l’accumulation des capitaux devient très-considérable, malgré cette augmentation de valeur, elle se trouve distribuée de telle sorte qu’il en est attribué une moindre part aux profits et une plus forte part au contraire à la rente et aux salaires. Ainsi, par l’addition successive de 100,000 1. au capital, le taux des profits baissant de 20 à 19, à 18 et à 17 pour cent, etc., les produits annuels augmenteront eu quantité, et dépasseront la totalité de la valeur additionnelle que le nouveau capital est susceptible de produire. De 20,000 1. le produit haussera à plus de 39,000 l., puis à plus de 57,000 l., et quand le capital employé sera d‘un million, ainsi que nous l’avons déjà supposé, si on y ajoute encore 100,000 l., quoique la totalité des profits soit moindre que par le passé, le revenu national sera cependant augmenté de plus de 6,000 1. ; mais l’augmentation portera sur cette partie du revenu qui appartient aux propriétaires fonciers et aux ouvriers : ils obtiendront plus que le produit additionnel, et par leur position ils pourront même empiéter sur les profits antérieurs du capitaliste. C’est ce que nous allons voir.

 

Supposons que le b!é soit a 4 1. le quarter, et que par conséquent, ainsi que nous l’avons déjà calculé, sur les 720 1. qui restent au fermier, la rente payée, il en garde 480 1. pour lui, en payant 240 1. à ses ouvriers. Si le blé monte à 6 1. le quarter, il sera obligé de donner 300 1. aux ouvriers, et il n’aura pour profit que 450 1. Supposons maintenant que le capital employé soit assez fort pour rapporter cent mille fois 720 1. ou 72,000,000 l., le total des profits sera alors de 48,000,000 1. quand le blé sera à 4 1 . ; et si par l’emploi d‘un plus grand capital on obtenait cent cinq mille fois 720 1. le blé étant à 6 1. soit 75,000,000 l., les profits baisseraient alors de 48,000,000 1. à 44,100,000 1., ou à cent cinq mille fois 420 1. ; tandis que le montant des salaires s’élèverait de 24,000,000 1. à 31,500,000 1. Les salaires doivent monter, parce qu’il faudra plus d'ouvriers en proportion du capital. Chaque ouvrier recevra plus d'argent ; mais sa condition, comme nous l’avons déjà montré, sera moins heureuse, en ce qu’il ne pourra plus se procurer qu’une moindre quantité des produits nationaux. Les propriétaires gagneront à cet état de choses ; ils recevront de plus fortes rentes, d’abord parce que les produits auront plus de valeur, et ensuite parce qu’ils recevront une plus grande quantité de ces produits. Quoique une plus grande valeur soit produite, une plus grande partie de ce qui en reste après le paiement de la rente, est consommée par les producteurs ; et c’est cette portion seule qui règle les profits. Pendant que la terre produit abondamment, les salai­res peuvent hausser pour un temps, les producteurs ayant les moyens de consommer plus qu’ils ne faisaient habituellement ; mais l’encouragement que cela doit donner à la popu­lation, forcera bientôt les ouvriers à s’en tenir à leur ancienne consommation. Toutefois, lorsqu’on commence à défricher des terrains peu fertiles, ou lorsque plus de capital et de travail sont consacrés aux vieux terrains avec un moindre retour de produits, cet effet est alors permanent. Une plus grande part de la portion du produit qui reste, après le paiement de la rente, pour être partagée entre les propriétaires du capital et les ouvriers, revient alors à ces derniers. Chacun d'eux en a vraisemblablement une moindre quantité absolue ; mais comme il y a plus d'ouvriers employés en proportion du produit total gardé par le fermier, les salaires absorbent une part plus grande sur la valeur du produit total, et par conséquent il en reste moins pour les profits. Les lois de la nature rendraient ces phénomènes permanents en mettant des bornes à la force productive du sol.

 

Nous voilà donc arrivés aux conclusions mêmes que nous avons déjà cherché à établir : - que dans tous les pays et dans tous les temps, les profits dépendent de la quantité de travail nécessaire pour fournir les denrées de première nécessité aux ouvriers sur des terres et avec des capitaux qui ne donnent pas de rente. Les effets de l'accumulation doivent donc être différents selon les pays, et, surtout, selon la fertilité du sol. Quelque étendu que soit un pays dont le sol est peu fertile, et où l'importation des subsistances est prohibée, les moindres accumulations de capital y produiront de grandes réductions dans le taux des profits, et cau­se­ront une hausse rapide de la rente. Au contraire, dans un pays peu étendu, mais fertile, il peut y avoir un grand fonds de capital accumulé sans diminution notable dans le taux des profits, ou sans une forte hausse de la rente des terres, surtout si la libre importation des vivres y est permise. Dans le chapitre des Salaires, j'ai essayé de prouver que le prix métalli­que des denrées ne saurait hausser par la cherté de la main-d'œuvre, que l'on suppose l'or, - mesure constante du numéraire, - produit dans le pays, ou tiré de l'étranger. Mais s'il en était autrement et que le prix des denrées s'élevât constamment par la hausse des salaires, il serait encore exact de dire que la cherté des salaires atteint constamment les personnes qui emploient des ouvriers, et les prive d'une portion de leurs profits réels. Que le chapelier, le marchand de bas et le cordonner, soient obligés de payer chacun 10 1. de plus à leurs ouvriers pour la fabrication d'une quantité donnée de produits, et que le prix des chapeaux, de bas et des souliers monte assez pour rembourser les fabricants de ces 10 l., leur condition ne sera pas meilleure qu'avant cette hausse. Si le marchand de bonneterie vend ses bas 110 l. au lieu de 100 l., il aura exactement le même profit en argent ; mais comme il aura en échange de cette même somme un dixième de moins en chapeaux, en souliers, et en autres articles, et comme il pouvait avec le montant de ses épargnes employer auparavant moins d'ouvriers chèrement payés , et acheter moins de matières premières à des prix élevés, sa situation ne sera pas meilleure que si, les prix restant les mêmes, ses profits en argent étaient réellement diminués. J'ai cherché à prouver ainsi, 1° que la hausse des salaires ne peut faire hausser le prix des denrées, mais qu'elle doit constamment diminuer les profits ; 2° que, si le prix des denrées pouvait hausser, l'effet sur les profits serait toujours le même. Le fait est que l'argent seul, mesure des prix et des profits, pourrait baisser.

 

 

Chapitre VII : DU COMMERCE EXTÉRIEUR

 

Le commerce extérieur, quelle que soit son importance, ne saurait augmenter tout à coup les valeurs nationales, quoiqu’il contribue puissamment à accroître la masse des choses utiles, et par conséquent celle des jouissances. Comme la valeur de toute marchandise étran­gère ne s’estime que par la quantité des produits de notre sol et de notre industrie que nous donnons en échange, lors même qu’en échange d’une quantité donnée de nos marchandises nous obtiendrions, dans les marchés nouvellement ouverts, le double en marchandises étran­gères, nous ne recevrions cependant pas une valeur plus considérable. Si, par l’emploi d’une valeur de 1,000 l. st. en marchandises anglaises, un négociant peut obtenir en retour des marchandises étrangères qui rapportent, en Angleterre, 1,200 l., il gagnera 20 pour cent par cet emploi de capital ; mais ni son bénéfice, ni la valeur des marchandises importées n’aug­menteront ou ne diminueront par le retour plus ou moins fort en marchandises étran­gères. Qu’il importe vingt-cinq ou cinquante pipes de vin, ses intérêts n’en souffriront nullement, si à deux époques différentes les vingt-cinq, comme les cinquante pipes, lui rap­por­tent égale­ment 1,200 1. Dans l'un comme dans l’autre cas, il aura un bénéfice de 200 l., ou de 20 pour cent sur son capital, et une valeur égale aura été importée en Angleterre. S’il tire plus de 1,200 1. de ses cinquante pipes, ce marchand fera un profit supérieur au taux général, et un commerce aussi lucratif attirerait bientôt les capitaux, jusqu’à ce que la baisse dans le prix du vin eût tout ramené à l’ancien niveau.

 

On a néanmoins prétendu que les gros bénéfices que retirent certains négociants du commerce étranger, font hausser le taux général des profits dans le pays, et que les capitaux que l’on détourne d'autres emplois pour les consacrer à cette nouvelle branche lucrative du commerce extérieur, doit faire hausser les prix, et, par suite, les profits. Les écrivains les plus estimés ont émis cette opinion : Si, disent-ils, le capital consacré à la culture du blé, à la fabrication du drap, à celle des chapeaux, des souliers, etc., est diminué, tandis que la deman­de de ces articles reste la même, le prix de ces objets haussera tellement, que le fermier, le chapelier, le fabricant de draps et le cordonnier auront de plus forts profits, ainsi que le négociant qui fait le commerce étranger [13].

 

Ceux qui soutiennent cette proposition conviennent avec moi que les profits des divers emplois de capital tendent à se rapprocher entre eux, à hausser ou à baisser ensemble. Nous ne différons qu'en ceci : ils prétendent que la hausse générale des profits doit en amener l'éga­lité ; et moi, je soutiens que les profits de la branche de commerce favorisée doivent retomber promptement au niveau général.

 

Car, d'abord, je n'admets pas qu'il y ait nécessairement moins de capital employé à la culture du blé, à la fabrication des draps, des chapeaux, des souliers, etc., à moins que la demande de ces articles n'ait diminué ; et si cela était, ils ne baisseraient point le prix. Pour acheter les marchandises étrangères, il faudra employer une quantité égale, plus faible ou plus forte des produits du sol et de l'industrie de l'Angleterre. Si l'on emploie une portion égale, la demande de draps, de souliers, de blé et de chapeaux, sera la même que par le passé, et la même quantité de capital sera consacrée à leur production. Si, par suite du meilleur marché des marchandises étrangères, on consacre à leur achat une moindre portion du produit annuel du sol et de l'industrie de l'Angleterre, il en restera davantage pour d'autres objets. Si la demande de chapeaux, de souliers, de blé, etc., devient plus forte, comme cela peut arriver, les consommateurs des marchandises étrangères ayant une plus grande portion de leur revenu de disponible, le capital destiné auparavant à acheter les articles de l'étranger lorsqu'ils avaient une plus forte valeur, deviendra également disponible. Ainsi donc, tandis que la demande de blé, de souliers, etc., aura augmenté, il y aura en même temps plus de moyens de les payer, et par conséquent il ne peut y avoir de hausse permanente ni dans les prix, ni dans les profits.

 

Si une plus forte portion du produit du sol et de l’industrie de l’Angleterre est employée à l’achat des marchandises étrangères, on ne pourra pas en dépenser autant à d’autres objets, et par conséquent la demande de chapeaux, de souliers, etc., diminuera ; mais en même temps qu’on aura détourné des capitaux de la fabrication des chapeaux, des souliers, etc., on en aura versé davantage dans les manufactures qui fabriquent les articles avec lesquels on achète les marchandises étrangères. Ainsi donc, la demande des produits étrangers et nationaux réunis est, quant à la valeur, bornée par le revenu et par le capital de la nation. Si l’un augmente, l’autre doit diminuer. Si la quantité des vins qu’on importe en échange de la même quantité de marchandises anglaises est doublée, la nation anglaise pourra, ou consommer deux fois plus de vin, ou la même quantité de vin jointe à plus de marchandises nationales. Si, ayant 1,000 1. de revenu, j’achète tous les ans une pipe de vin au prix de 100 l., et que j’emploie 900 1. à l’achat d‘une certaine quantité d‘articles du pays, lorsque la pipe de vin ne coûtera que 50 l., je pourrai employer les 50 1. épargnées à acheter plus de produits anglais. Si j’achetais plus de vin, et que tout consommateur en fit autant, le commerce extérieur n’éprouverait aucun changement ; on exporterait la même quantité de produits anglais pour les échanger contre du vin, dont nous recevrions une double quantité, sans cependant en recevoir une valeur double. Mais si les autres consommateurs de vin et moi-même nous nous contentions de la même quantité de vin que par le passé, les exportations de l’Angleterre diminueraient, les buveurs de vin ayant à leur choix de consommer les produits que l’on exportait auparavant, ou ceux qui leur conviendraient davantage. Le capital nécessaire à leur production serait fourni par celui qu’on détournerait du commerce étranger.

 

Le capital s’accroît de deux manières : par l’augmentation du revenu, ou par l’affaiblis­sement de la consommation. Si mes profits s’élèvent de 1,000 1, à 1,200, pendant que ma dépense reste la même, j’amasse 200 1. par an de plus que je ne le faisais auparavant ; si j’épargne 200 1. sur ma dépense pendant que mes profits sont les mêmes, j’obtiens le même résultat, et j’ajoute 200 1. par an à mon capital. Le négociant qui importait du vin alors que les profits s’étaient élevés de 20 à 40 pour cent, au lieu de payer ses marchandises anglaises 1,000 l., n’en donnera que 857 1. 2 s. 10 d., et vendra cependant toujours le vin importé 1,200 1. ; ou bien, s’il payait les marchandises anglaises 1,000 l., il faudrait qu’il vendit son vin 1,400 1. : son capital lui rapporterait alors 40 au lieu de 20 pour cent. Mais si, en raison du bas prix de tous les articles auxquels lui, ainsi que les autres consommateurs, employaient tout leur revenu, ils peuvent épargner 200 1. sur chaque 1,000 1. de leur dépense antérieure, ils augmenteront la richesse réelle du pays. Dans l’un des deux cas, l’épargne viendrait de l’augmentation du revenu ; dans l‘autre, de la diminution de la dépense.

 

Si l’introduction des machines opérait une baisse de 30 pour cent dans la valeur de toutes les marchandises auxquelles mon revenu est employé, j’épargnerais autant que si mon revenu s’était accru de 20 pour cent ; mais, dans l’un de ces cas, le taux des profits serait resté stationnaire ; et, dans l’autre, il aurait haussé de 20 pour cent.

 

Si, par l’introduction de marchandises étrangères a bas prix, je puis épargner 20 pour cent sur ma dépense, le résultat sera précisément le même que si les frais de production eussent été diminués au moyen des machines; mais le taux des profits ne haussera pas.

 

Ce n’est donc point en raison de l’étendue du débouché que le taux des profits augmente, quoique cette extension augmente la masse de nos produits, et nous donne le moyen d‘aug­men­ter les fonds destinés à payer le travail industriel, et à multiplier les matières premières susceptibles d‘être travaillées. Il importe tout autant au bonheur des hommes d‘augmenter leurs jouissances par une meilleure distribution de travail, que de parvenir au même but par un accroissement dans le taux des profits, et cette distribution est toujours meilleure lorsque chaque pays produit les choses qui s’accordent le mieux avec son climat, sa situation et ses autres avantages naturels ou artificiels, et lorsqu’il les échange pour les marchandises des autres pays.

 

Dans tout le cours de cet ouvrage, j’ai cherché à prouver que le taux des profits ne peut jamais hausser qu’en raison d‘une baisse des salaires [14], et que cette baisse ne peut être permanente qu’autant qu’il y aura une diminution dans le prix des denrées que l’ouvrier achète avec ses gages. Si, par l’accroissement du commerce étranger, ou par des perfection­nements dans les machines, on peut fournir aux travailleurs la nourriture et les autres objets de première nécessité il plus bas prix, les profits hausseront. Si, au lieu de récolter du blé chez nous, et de fabriquer nous-mêmes l’habillement et les objets nécessaires pour la consommation de l’ouvrier, nous découvrons un nouveau marché où nous puissions nous procurer ces objets à meilleur compte, les salaires devront baisser et les profits s’accroître. Mais, si ces choses que l’on obtient à meilleur compte, soit par l‘extension du commerce étranger, soit par le perfectionnement des machines, ne servent qu’à la consommation des riches, le taux des profits n'éprouvera pas de changement. Le taux des salaires ne saurait changer, quoique le vin, les velours, les soieries ; et autres objets de luxe, éprouvent une baisse de 50 pour cent ; et par conséquent les profits resteront les mêmes [15].

 

C’est pourquoi le commerce étranger, très-avantageux pour un pays, puisqu’il augmente le nombre et la variété des objets auxquels on peut employer son revenu, et qu’en répandant avec abondance les denrées à bon marché, il encourage les économies et favorise l’accumu­lation des capitaux, ce commerce, dis-je, ne tend nullement a accroître les profits du capital, à moins que les articles importés ne soient de la nature de ceux que l’ouvrier consomme.

 

Ce que je viens de dire du commerce extérieur s’applique également au commerce inté­rieur. Le taux des profits n’augmente jamais par une meilleure distribution du travail, ni par l’invention des machines, l’établissement des routes et des canaux, ou par tout autre moyen d’abréger le travail, soit dans la fabrication, soit dans le transport des marchandises. Toutes ces causes influent sur les prix, et sont toujours très-avantageuses au consommateur, à qui elles permettent de se procurer avec le même travail, ou avec le même produit, une plus grande quantité de la denrée dont la production a été facilitée par ses perfectionnement ; mais elles n’exercent aucune influence sur les profits. D'un autre côté, toute diminution dans les salaires des ouvriers accroît les profits, mais ne produit aucun effet sur le prix des choses. L’un est avantageux pour tous les membres de la société, car tous sont des consommateurs ; l’autre n’est utile qu’aux producteurs, qui seuls gagnent davantage, tandis que rien ne change de prix. Dans le premier cas, ils reçoivent autant que par le passé ; mais tout ce qu’ils con­som­ment a diminué de valeur échangeable.

 

Cependant le même principe qui règle la valeur relative des choses dans un pays, ne règle pas celle des articles échangés entre deux ou plusieurs pays.

 

Dans un système d‘entière liberté de commerce, chaque pays consacre son capital et son industrie à tel emploi qui lui paraît le plus utile. Les vues de l’intérêt individuel s’accordent parfaitement avec le bien universel de toute la société. C’est ainsi qu’en encourageant l’in­dus­trie, en récompensant le talent, et en tirant tout le parti possible des bienfaits de la nature, on parvient à une meilleure distribution et à plus d‘économie dans le travail. En même temps l’accroissement de la masse générale des produits répand partout le bien-être ; l’échange lie entre elles toutes les nations du monde civilisé par les nœuds communs de l’intérêt, par des relations amicales, et en fait une seule et grande société. C’est ce principe qui veut qu’on fasse du vin en France et en Portugal, qu’on cultive du blé en Pologne et aux États-Unis, et qu’on fasse de la quincaillerie et d‘autres articles en Angleterre.

 

Dans un même pays, les profits sont en général toujours au même niveau, ou ne diffèrent qu’en raison de ce que le capital peut être consacré à un emploi plus ou moins sûr et agré­able. Il n’en est pas de même d'un pays à l’autre. Si les profits des capitaux employés dans le Yorkshire surpassaient ceux des capitaux employés à Londres, les fonds passeraient bien vite de Londres dans le Yorkshire, et les profits se nivelleraient. Mais si le sol de l’Angleterre devenait moins productif, ou si l‘accroissement des capitaux et de la population venait à faire monter les salaires et à faire baisser les profits, il ne s’ensuivrait pas pour cela que le capital et la population dussent nécessairement abandonner l’Angleterre, et se porter en Hollande, en Espagne ou en Russie, où les profits pourraient être plus élevés.

 

Si le Portugal n’avait aucune relation commerciale avec d‘autres pays, au lieu d’employer son capital et son industrie à faire du vin, avec lequel il achète aux autres nations le drap et la quincaillerie nécessaires pour son propre usage, ce pays se trouverait forcé de consacrer une partie de ce capital à la fabrication de ces articles, qu’il n’obtiendrait plus probablement qu’en qualité inférieure et en quantité moindre.

 

La masse de vin que le Portugal doit donner en échange pour le drap anglais n’est pas déterminée par la quantité respective de travail que la production de chacun de ces deux articles a coûté ; - ce qui arriverait s'ils étaient tous deux fabriqués en Angleterre ou en Portugal.

 

L’Angleterre peut se trouver dans des circonstances telles qu’il lui faille, pour fabriquer le drap, le travail de cent hommes par an, tandis que, si elle voulait faire du vin, il lui faudrait peut-être le travail de cent vingt hommes par an : il serait donc de l’intérêt de l’Angleterre d‘importer du vin, et d’exporter en échange du drap.

 

En Portugal, la fabrication du vin pourrait ne demander que le travail de quatre-vingts hommes pendant une année, tandis que la fabrication du drap exigerait le travail de quatre-vingt-dix hommes. Le Portugal gagnerait donc à exporter du vin en échange pour du drap. Cet échange pourrait même avoir lieu dans le cas où on fabriquerait en Portugal l’article im­por­té à moins de frais qu’en Angleterre. Quoique le Portugal pût faire son drap en n’employant que quatre-vingt-dix hommes, il préférerait le tirer d‘un autre pays où il faudrait cent ouvriers pour le fabriquer, parce qu’il trouverait plus de profit à employer son capital à la production du vin, en échange duquel il obtiendrait de l’Angleterre une quantité de drap plus forte que celle qu’il pourrait produire en détournant une portion de son capital employé à la culture des vignes, et en l’employant à la fabrication des draps.

 

Dans ce cas, l’Angleterre donnerait le produit du travail de cent hommes en échange du produit du travail de quatre-vingts. Un pareil échange ne saurait avoir lieu entre les individus du même pays. On ne peut échanger le travail de cent Anglais pour celui de quatre-vingts autres Anglais ; mais le produit du travail de cent Anglais peut être échangé contre le produit du travail de quatre-vingts Portugais, de soixante Russes ou de cent vingt Asiatiques. Il est aisé d‘expliquer la cause de la différence qui existe à cet égard entre un pays et plusieurs : cela tient à l’activité avec laquelle un capital passe constamment, dans le même pays, d’une province à l’autre pour trouver un emploi plus profitable, et aux obstacles qui en pareil cas s’opposent au déplacement des capitaux d‘un pays à l’autre [16].

Dans la supposition que nous venons de faire, les capitalistes de l’Angleterre et les consommateurs des deux pays gagneraient sans doute à ce que le vin et le drap fussent l’un et l’autre faits en Portugal, le capital et l’industrie anglaise passant par conséquent, à cet effet, de l’Angleterre en Portugal.

 

Dans le cas supposé, la valeur relative de ces deux objets se réglerait d’après le même principe que si l’une était une production de l'Yorkshire et l’autre de Londres ; et dans tout autre cas, si les capitaux affluent librement vers les pays où ils trouvent un emploi plus profitable, il ne pourra exister dans le taux des profits, et dans le prix réel des choses, de différence autre que celle qui proviendrait du surcroît de travail nécessaire pour les porter aux différents marchés.

 

Nous savons cependant, par expérience, que bien des causes s’opposent à la sortie des capitaux. Telles sont : la crainte bien ou mal fondée de voir s’anéantir au dehors un capital dont le propriétaire n’est pas le maître absolu, et la répugnance naturelle qu’éprouve tout homme à quitter sa patrie et ses amis pour aller se confier à un gouvernement étranger, et assujettir des habitudes anciennes à des mœurs et à des lois nouvelles. Ces sentiments, que je serais fâché de voir affaiblis, décident la plupart des capitalistes à se contenter d’un taux de profits moins élevé dans leur propre pays, plutôt que d'aller chercher dans des pays étrangers un emploi plus lucratif pour leurs fonds.

 

L’or et l’argent ayant été choisis comme agents de la circulation, la concurrence du commerce les distribue parmi les différentes nations du monde, dans des proportions qui s’accommodent au trafic naturel qui aurait eu lieu si de tels métaux n’existaient pas, et si le commerce de pays à pays se bornait à l’échange de leurs produits respectifs.

 

C’est pourquoi l‘on ne saurait envoyer en Portugal du drap, qu’autant que ce drap y rapporterait plus d‘or qu’il n’en a coûté dans le pays qui l’expédie ; et, par la même raison, il faut, pour qu’on puisse importer du vin en Angleterre, que ce vin s’y vende plus cher qu’il n’a coûté en Portugal. Si ce commerce n’était qu’un pur commerce d’échange, il cesserait du jour où l’Angleterre ne pourrait plus fabriquer du drap à assez bon compte, pour obtenir, moyennant une quantité donnée de travail consacré à la fabrication du drap, plus de vin qu’elle n’en pourrait obtenir en cultivant la vigne. Il cesserait encore du jour où l’industrie des Portugais ne donnerait plus des résultats inverses.

 

Supposons maintenant que l‘on découvre en Angleterre, pour faire du vin, un procédé tellement avantageux qu’il fût plus profitable à ce pays de le faire avec son propre raisin que de l‘importer ; dans ce cas, une partie du capital de l’Angleterre serait détournée du com­merce étranger pour être appliquée au commerce intérieur. L’Angleterre cesserait de fabri­quer du drap pour l’exportation, et elle ferait du vin pour sa consommation. Le prix en argent de ces articles serait réglé en conséquence. Le vin baisserait en Angleterre, pendant que le drap se maintiendrait à l’ancien prix ; tandis qu’en Portugal il n’y aurait aucun changement dans le prix de l’un ni de l’autre. On continuerait pendant quelque temps à exporter du drap de l’Angleterre en Portugal, où son prix se maintiendrait toujours plus élevé qu’en Angleterre ; les Portugais ne paieraient plus alors en vin, mais en argent, jusqu’à ce que l’abondance de l’argent en Angleterre et sa rareté à l’étranger eussent influé tellement sur la valeur du drap dans les deux pays, que son exportation de l’Angleterre cessât d‘être profitable. Si le nouveau procédé pour faire du vin offrait de très-grands avantages, il pourrait convenir aux deux pays de changer d’industrie : à l’Angleterre de faire tout le vin, et au Portugal de fabriquer tout le drap pour la consommation des deux pays. Mais cela ne pourrait avoir lieu sans que, par l’effet d'une nouvelle distribution des métaux précieux, le prix du drap haussât en Angleterre, tandis qu’il baisserait en Portugal. Le prix relatif du vin baisserait en Angleterre, par suite des avantages réels du nouveau procédé pour faire le vin ; c’est-à-dire, que son prix naturel baisserait, et que le prix relatif du drap hausserait dans ce pays par l’effet de l‘abondance de l’argent.

 

Supposons encore qu’avant la découverte du nouveau procédé pour faire du vin en Angleterre, le vin s’y vendît 50 1. la pipe, et que le prix d‘une quantité déterminée de drap y fût de 45 1. ; tandis qu’en Portugal la même quantité de vin se vendait 45 l., et la même quantité de drap, 50 1. : le Portugal, dans cette hypothèse, exporterait du vin avec un profit de 5 l., et l’Angleterre, en exportant du drap, aurait un profit pareil.

 

Maintenant, supposons qu’après l’introduction du nouveau procédé le vin tombe, en Angleterre, à 45 l., le drap conservant l’ancien prix. Comme toutes les transactions commer­ciales n’ont d‘autre but que l’intérêt, tant que le négociant pourra acheter en Angleterre du drap à 45 1. pour le revendre avec les bénéfices ordinaires en Portugal, il continuera à l’exporter du premier pays dans le second. Pour cela, il n’a simplement qu’à acheter du drap en Angleterre, qu’il paie avec une lettre de change sur le Portugal, et qu’il achète avec de l’argent portugais. Ce que son argent devient lui importe peu ; car, en faisant sa remise, il a acquitté sa dette. Son marché est sans doute réglé par les conditions auxquelles il peut se procurer cette lettre de change ; mais il les connaît bien lorsqu’il fait ses arrangements, et il s’occupe fort peu des causes qui peuvent influer sur le prix courant des lettres de change ou sur le cours du change.

 

Si les prix, dans les deux marchés, sont favorables à l’exportation des vins du Portugal en Angleterre, le négociant exportateur sera vendeur d'une lettre de change qui sera achetée, soit par le négociant qui importe du drap d’Angleterre, soit par la personne qui lui a vendu sa lettre de change. C’est ainsi que les négociants des deux pays, qui exportent des marchan­dises, en touchent le prix sans qu’il soit besoin de faire passer de l’argent d‘un pays à l’autre ; et l’argent que donne, en Portugal, le négociant qui importe le drap, est touché par le négo­ciant portugais qui exporte le vin, quoiqu’il n’y ait entre eux aucune relation directe d’inté­rêts. En Angleterre, de même, par la négociation d‘une pareille lettre de change, le négociant qui exporte le drap est autorisé à en recevoir la valeur du négociant qui importe le vin.

 

Si, cependant, le prix du vin était tel qu’il ne convînt pas d’en exporter pour l’Angleterre, l’acheteur du drap, en Portugal, serait toujours forcé de se procurer une lettre de change ; mais il la paierait plus cher, parce que la personne qui la lui vendrait ne saurait ignorer qu’il n’y a point dans le marché de contre-lettre moyennant laquelle on puisse définitivement balancer les transactions entre les deux pays. Il pourrait aussi avoir la certitude qu’il lui faudra faire l’envoi de l’or ou de l’argent qu’il aurait reçu pour sa lettre de change, à son correspondant d‘Angleterre, afin de lui donner les moyens d’acquitter la somme qu’il aura autorisé une autre personne à réclamer de lui ; et il en résultera qu’il ajoutera au prix de sa lettre de change les frais qu’il doit encourir, indépendamment de son bénéfice ordinaire et équitable.

 

Si l’agio qu’on paie en Portugal, pour une traite sur l’Angleterre, est égal au profit fait sur le drap importé, toute importation de drap cessera ; mais si l’agio sur la lettre de change n’est que de 2 pour cent, et si, pour solder une lettre de 100 liv. en Angleterre, il faut donner en Portugal 102 liv., pendant que le drap qui se vendait 45 liv. en vaut 50, on continuera à importer ; on achètera pour le payer des traites sur l’Angleterre, et on exportera du numéraire jusqu’à ce que sa diminution en Portugal, et son accumulation en Angleterre, aient amené les prix à un chiffre tel qu’il ne soit plus avantageux de se livrer à ce commerce.

 

Mais la diminution du numéraire dans un pays, et son augmentation dans un autre, n’affectent pas seulement le prix d‘une espèce de marchandises : elles modifient le prix de tou­tes, et par conséquent le vin, ainsi que le drap, hausseront de prix en Angleterre, tandis qu’ils baisseront tous les deux en Portugal. Le drap qui était à 45 liv. en Angleterre, et à 50 liv. en Portugal , baissera dans ce dernier pays à 49 liv. ou à 48 liv., et haussera, en Angle­terre, à 46 liv. ou à 47 liv. ; et son importation en Portugal ne présentera plus un bénéfice assez fort, l’agio de la lettre de change payé, pour décider aucun négociant à faire venir du drap d’Angleterre.

 

C’est ainsi que chaque pays ne possède que la quantité de numéraire nécessaire pour régler les opérations d‘un commerce avantageux d‘échange. L’Angleterre exportait du drap en échange pour du vin ; et cette opération rendait son industrie plus productive. Elle avait plus de drap et plus de vin que si elle eût fabriqué l‘un et l‘autre uniquement pour sa consommation. Quant au Portugal, il importait du drap et exportait du vin, parce que l’indus­trie portugaise trouvait dans la production du vin un emploi plus avantageux pour les deux pays. Si la production du drap en Angleterre, ou celle du vin en Portugal, venait à éprouver plus de difficulté ; ou s’il devenait plus aisé à l’Angleterre de faire du vin , ou au Portugal de fabriquer du drap, ce commerce cesserait à l’instant même.

 

Les choses peuvent aussi continuer sur le même pied en Portugal, tandis que l’Angleterre peut trouver plus de profit à consacrer son industrie à la fabrication des vins ; et le commerce d’échange entre les deux pays cessera aussitôt. Et non-seulement l’exportation des vins cessera en Portugal, mais il y aura dans ce pays une nouvelle distribution des métaux précieux, qui arrêtera les importations de drap.

 

Les deux pays pourraient peut-être trouver de l’avantage à faire le vin, ainsi que le drap, pour leur propre consommation ; mais on aboutirait à ce singulier résultat, qu’en Angleterre, quoique le vin fût à meilleur marché, le drap aurait renchéri, et le consommateur le paierait plus cher ; tandis qu’en Portugal les consommateurs de drap et ceux de vin pourraient acheter les draps et le vin à meilleur marché.

 

Cet avantage n’est cependant qu’apparent pour le Portugal ; car la quantité totale de vin et de drap fabriqués dans le pays aura diminué, tandis que les produits similaires auront aug­menté en Angleterre. Le numéraire aura sensiblement changé de valeur dans les deux pays : il aura baissé en Angleterre, et haussé en Portugal. Le revenu total du Portugal, si on l’esti­me en argent, aura diminué ; tandis que, d’après le même criterium, le revenu total de l’Angle­terre se trouvera augmenté.

 

Il paraît donc que l’amélioration des manufactures d‘un pays tend à changer la distribution des métaux précieux parmi les divers peuples du monde : elle tend à accroître la quantité des denrées, en même temps qu’elle fait en général hausser les prix dans le pays qui profite de cette amélioration.

 

Pour simplifier la question, j’ai supposé jusqu’ici que le commerce entre deux pays se bornait à deux articles, quoique personne n’ignore combien sont nombreux et variés les objets qui composent la liste des exportations et des importations. Le numéraire, en sortant d’un pays pour aller s’accumuler dans un autre, amène un changement dans le prix de toutes les denrées : cela favorise l’exportation de beaucoup d‘articles autres que le numéraire, et rend bien moins sensible l’effet qui eût été produit autrement sur la valeur de l’argent dans les deux pays.

 

Outre les perfectionnements dans les arts et dans les machines, plusieurs autres causes diverses exercent une influence constante sur le cours naturel du commerce, et dérangent l’équilibre et la valeur relative du numéraire. Les primes d’exportation ou d‘importation, de nouveaux droits sur les denrées, troublent le commerce naturel des échanges, parfois directe­ment, parfois indirectement, et rendent nécessaire l’importation ou l’exportation de l’argent, afin de faire accorder les prix avec la marche naturelle du commerce. Et cet effet a lieu, non-seulement dans le pays qui est sous l‘influence d’une de ces causes perturbatrices, mais encore d‘une manière plus ou moins forte dans toute l’étendue du monde commercial.

 

Cela explique jusqu’à un certain point la différence dans la valeur de l’argent dans chaque pays, et nous fait voir pourquoi, dans les pays où les manufactures florissent, les denrées nationales, surtout les plus volumineuses, sont, indépendamment d’autres causes, plus chères. Supposons deux pays ayant chacun précisément une population et une étendue semblables, des terres également fertiles en culture, et possédant une égale connaissance de l’agriculture, les produits agricoles seront plus chers dans le pays qui emploiera de meilleures machines et qui déploiera plus d‘habileté dans la fabrication des marchandises destinées à l’exportation. Le taux des profits pourra, dans les deux pays, être à peu près égal ; car les salaires ou la récompense réelle du travail peuvent être les mêmes ; mais ces salaires, ainsi que les produits agricoles, seront estimés plus cher en argent dans celui des deux pays qui, en raison de la supériorité de ses machines, et de la plus grande habileté de ses ouvriers, recevra plus de numéraire en échange de ses marchandises.

 

Si chacun de ces pays excellait dans un genre particulier de manufacture, les métaux précieux ne pourraient affluer vers l’un plutôt que vers l’autre ; - ce qui arriverait infaillible­ment aussitôt que l’un des deux aurait sur l’autre une supériorité décidée d’industrie.

 

Au commencement de cet ouvrage nous avons raisonné dans la supposition que l‘argent conservait toujours une valeur invariable, et maintenant nous cherchons, au contraire, à prouver qu’outre les variations ordinaires auxquelles l’argent est sujet dans sa valeur, et outre celles qui sont communes à toutes les industries, il est d’autres variations particulières que l’argent éprouve dans chaque pays. Dans le fait, l’argent n’a jamais une même valeur dans deux pays différents, car cette valeur tient aux impôts, à l’industrie, aux manufactures, aux avantages du climat, aux productions naturelles, et à beaucoup d'autres causes qui n’existent jamais au même degré dans deux pays.

 

Mais quoique l’argent soit continuellement soumis à de telles variations, et qu’il en résulte une grande différence dans le prix des denrées qui sont communes à presque tous les pays, cependant ni l’abondance ni la rareté du numéraire n’agissent sur le taux des profits. L’abon­dance de l’agent de la circulation n’augmentera pas le capital national. Si la rente que le fermier paie à son propriétaire, et les salaires qu’il donne à ses ouvriers, sont, dans un pays, plus élevés de 20 pour cent que dans l’autre, et si en même temps le capital du fermier a une valeur nominale de 20 pour cent plus grande, il aura précisément le même taux de profits, quoiqu’il vende les produits bruts de sa terre 20 pour cent plus cher.

 

Les profits, on ne saurait trop le répéter, dépendent des salaires, non des salaires en valeur nominale, mais des salaires réels. Ce n’est pas le nombre de livres sterling que l’on paie annuellement à l’ouvrier, mais le travail du nombre de jours nécessaires pour acquérir cet argent, qu’il faut considérer. Les salaires peuvent donc être sur le même pied dans deux pays et être dans les mêmes rapports avec la rente et avec le produit total des fonds de terre, quoique le travailleur reçoive dans l’un de ces pays 10 schellings, et dans l’autre 12 schel­lings par semaine. Dans l’enfance des sociétés, quand l’industrie et les manufactures sont encore peu avancées, les produits de tous les pays sont à peu près semblables, et se compo­sent de denrées volumineuses et d’utilité première. La valeur de l’argent dans chacun de ces pays tiendra principalement à la distance à laquelle il pourra se trouver des mines d‘où l’on tire les métaux précieux ; mais à mesure que les arts font des progrès, que les améliorations s’introduisent dans la société, et que certaines nations excellent dans des branches particu­lières d’industrie, quoique la proximité ou l’éloignement des mines influe sur la valeur des métaux précieux, c’est néanmoins la supériorité industrielle qui règle principalement cette valeur.

 

Supposons que tous les pays produisent du blé, des bestiaux et du drap grossier, et que ce soit par l’exportation de ces objets qu’ils obtiennent, en retour, de l’or des pays qui le produisent, ou des pays qui en sont les maîtres. Dans ce cas, l’or vaudra plus en Pologne qu’en Angleterre, en raison des frais plus considérables que la Pologne aura à supporter pour transporter un article aussi volumineux que le blé dans un voyage plus long, et en raison aussi des frais plus considérables qu’il faudra supporter pour porter de l’or en Pologne.

 

Cette différence dans la valeur de l’or, ou, ce qui revient au même, cette différence des prix du blé dans les deux pays, subsisterait alors même qu’il serait beaucoup plus aisé de cultiver le blé en Angleterre qu’en Pologne, soit en raison de la plus grande fertilité du sol, soit par l’intelligence plus grande de l’ouvrier, ou la supériorité de ses instruments.

 

Si cependant la Pologne était la première à perfectionner ses manufactures ; si elle parve­nait à fabriquer un article d‘un usage général et qui eût une grande valeur sous peu de volume, ou si la nature lui avait accordé la possession exclusive, de quelque production naturelle d’une utilité générale, et qu’aucun autre pays ne possédât la Pologne obtiendrait en échange, pour cette marchandise, une quantité plus forte en or, et cette quantité additionnelle affecterait le prix de son blé, de ses bestiaux et de ses draps grossiers. Le désavantage des distances serait plus que compensé par l’avantage de posséder un produit exportable d‘une si grande valeur ; et l’or aurait constamment moins de valeur en Pologne qu’en Angleterre. Si , au contraire, l’avantage de l’habileté et des machines appartenait à l’Angleterre, ce serait encore une raison de plus pour que l’or y eût moins de valeur qu’en Pologne, et pour que le blé, les bestiaux et le drap fussent plus chers en Angleterre.

 

Voilà, je crois, les deux seules causes qui déterminent la valeur comparative de l’argent dans les différents pays du monde ; car, quoique les impôts dérangent l’équilibre du numé­raire, ils ne produisent cet effet qu’en privant le pays qui les supporte d'une partie des avantages attachés à l’habileté, à la dextérité et au climat.

 

J’ai cherché avec soin à ne pas confondre la valeur dépréciée de l’or avec la valeur élevée du blé, ou de toute autre marchandise avec laquelle on peut comparer le numéraire. On a généralement considéré ces deux expressions comme équivalentes ; mais il est clair que quand le blé monte de 5 schellings a 10 par boisseau, cette hausse peut venir d‘une baisse dans la valeur de l’argent; ou d’une hausse dans la valeur du blé. Et nous avons déjà vu que le blé acquiert une valeur plus forte relativement aux autres marchandises, par la nécessité où se trouve un pays de défricher successivement des terrains plus ingrats pour nourrir une population croissante. Si la valeur de l'argent se maintient toujours la même, on en donnera davantage en échange pour du blé ; en d'autres termes, le blé haussera de prix. Tout perfec­tionnement dans les machines et dans les manufactures, qui rendra la fabrication des objets manufacturés plus aisée et plus avantageuse, déterminera dans le prix du blé une hausse analogue ; car il amènera la surabondance du numéraire, qui, baissant de valeur, s'échangera contre moins de blé.

 

Mais les effets de la hausse du blé, quand cette hausse provient de l'augmentation de sa valeur ou de la dépréciation du numéraire, sont entièrement différents. Dans les deux cas, le prix métallique des salaires s'élèvera ; mais si la hausse vient de la dépréciation du numéraire,

non-seulement les salaires et le blé, mais encore toutes les autres denrées hausseront. Si le manufacturier paie de plus forts salaires, il retirera plus d'argent de ses objets manufacturés, et le taux des profits ne variera pas. Mais lorsque le blé hausse de prix, en raison de la diffi­culté augmentée de sa production, les profits doivent diminuer ; car le manufacturier sera obligé de payer de plus forts salaires, sans pouvoir s'en dédommager par l'augmentation du prix de ses ouvrages manufacturés.

 

Tout perfectionnement qui facilite l'exploitation des mines, et au moyen duquel on obtient les métaux précieux avec une économie de travail, doit faire baisser la valeur de l'argent dans tout pays. Partout on obtiendra en échange d’une quantité donnée d'argent, une moindre quantité de marchandises ; mais si un pays excelle en industrie manufacturière, et si par con­sé­quent l'argent y afflue, sa valeur y sera moindre, et les prix du blé et de la main-d'œuvre y seront plus élevés relativement à tout autre pays.

 

Cette augmentation dans les prix n'affecte pas le cours du change ; car on peut continuer à négocier des lettres de change au pair, quoique les prix du blé et de la main-d'œuvre soient dans un pays 10, 20 ou 30 pour % plus élevés que dans l'autre. Dans un état de choses tel que nous le supposons, une pareille différence dans les prix est dans l'ordre naturel des choses ; et pour que le change reste au pair, il faut qu'il soit introduit une quantité suffisante d'argent dans le pays qui excelle en manufactures, pour y faire hausser le prix du blé et de la main-d'œuvre. Si dans les pays étrangers on prohibait l'exportation du numéraire, et que cette loi prohibitive pût être exactement exécutée, cela pourrait bien empêcher les prix du blé et de la main-d'œuvre de hausser dans le pays de manufactures ; car la hausse, en l'absence d'un papier-monnaie, ne peut s'opérer que par l’affluence des métaux précieux ; mais cette prohi­bition ne saurait empêcher le change d‘être très-défavorable au pays qui l’aurait faite. Si l’Angleterre était le pays de fabriques , et s’il était possible d‘empêcher qu’elle ne reçût de numéraire du dehors, son change avec la France, la Hollande et l’Espagne pourrait être de 5, de 10 ou de 20 pour %, contre tous ces pays.

 

Toutes les fois que la circulation normale du numéraire est arrêtée par des moyens vio­lents, et que l’argent ne peut trouver son vrai niveau, il n’y a plus de bornes aux variations du cours du change ; et il en résulte des effets semblables à ceux qui ont lieu lorsqu’on donne un cours forcé un papier-monnaie qui n’est point échangeable contre des espèces au gré du porteur. Un pareil papier-monnaie ne pouvant avoir cours que dans le pays où l’émission en est faite, il ne saurait se répandre au dehors. Lc niveau de la circulation est détruit, et le change doit inévitablement devenir contraire au pays où cet agent de la circulation se trouve en quantité excessive. La même chose arrivera si, I’agent de la circulation étant métallique, il était possible, par des moyens violents, par des lois qu’on ne pût point éluder, de retenir l’argent dans un pays pendant que le cours du commerce lui donnerait une impulsion vers d‘autres.

 

Quand chaque pays possède précisément la quantité de numéraire qu’il doit avoir, le change doit se trouver au pair, quoique l’argent n’ait pas, à la vérité, une même valeur dans tous les pays, et qu’il puisse même exister dans cette valeur une différence de 5, de 10, et même de 20 pour 100, par rapport à plusieurs denrées. Avec 100 1. st., ou l’argent contenu dans 100 1., on achète une lettre de change de 100 1. qui donne une quantité pareille d’argent en France, en Espagne ou en Hollande [17].

 

Quand il est question du change et de la valeur comparative de l’argent entre deux pays, il ne faut nullement considérer la valeur relative du numéraire, estimée en denrées. Jamais le taux du change ne peut être déterminé en comparant la valeur de l’argent avec celle du blé, du drap, ou de tout autre produit. L’échange n’est que la valeur de la monnaie d’un pays comparée à la valeur de la monnaie d‘un autre pays.

 

On peut encore connaître le taux du change entre deux pays en comparant la valeur de leur monnaie avec une mesure fixe, et commune aux deux pays. Si, par exemple, avec une traite de 100 1. st. sur l’Angleterre on peut acheter en France ou en Espagne une quantité de mar­chandise égale à celle qu’on achèterait avec une traite de pareille somme sur Hambourg, c’est une preuve que le change entre l’Angleterre et Hambourg est au pair ; mais si avec une traite de 130 1. sur l’Angleterre on n’achète pas plus qu’avec une de 100 1. sur Hambourg, le change sera de 30 pour 100 contre l’Angleterre.

 

Moyennant 100 l. on peut acheter en Angleterre une lettre de change ou le droit de recevoir 101 1. en Hollande, 102 1. en France, et 105 1. en Espagne. On dit dans ce cas que le change est de 1 pour 100 contre la Hollande, de 2 contre la France, et de 5 contre l’Espa­gne. Cela annonce qu’il y a proportionnellement plus de numéraire dans ce pays qu’il ne devrait y en avoir, et la valeur comparative du numéraire de chaque pays sera bientôt ramenée au pair si l’on retire l’argent qui est en excès dans les autres pays, et si on le fait passer en Angleterre.

 

Ceux qui ont soutenu que la monnaie anglaise était dépréciée pendant les dernières dix années, quand le cours du change variait de 20 a 30 pour 100 contre ce pays, n’ont jamais prétendu, comme on les en a accusés, que la monnaie ne pût pas être d'une plus grande valeur dans un pays que dans un autre, comparée aux diverses marchandises. Ils ont seulement sou­tenu qu’il était impossible d’expliquer, sans admettre cette dépréciation, comment l'Angle­terre pouvait retenir 130 l., alors que cette somme, estimée en argent de Hambourg ou de Hollande, ne valait que 100 1.

 

En remettant à Hambourg 130 1. en bonnes espèces d‘Angleterre, même avec 5 1. de frais, je recevrais à Hambourg 125 1. ; comment aurais-je donc pu consentir à donner 130 1. pour une lettre de change qui ne m’aurait produit à Hambourg que 100 l., si mes liv. sterling eussent été de bonnes espèces ? C’est qu’elles étaient dégradées, c’est que leur valeur intrinsèque était devenue moindre que celle des livres sterling de Hambourg, et qu’envoyées aux frais de 5 l., elles n’y valaient que 100 1. Personne ne nie qu’avec mes 130 1. en espèces métalliques je pusse avoir 125 1. à Hambourg ; mais avec des livres sterling en papier-monnaie je ne pouvais obtenir que 100 1. : et l’on voudrait cependant nous faire croire que 130 1. en papier valaient autant que 130 l. en argent ou en or !

 

D’autres ont soutenu avec plus de raison que 130 l. en papier ne valaient point en effet  130 1. en espèces métalliques ; mais ils prétendent que c‘est le numéraire qui avait changé de valeur et non le papier-monnaie ; ils veulent n’appliquer le mot dépréciation qu’à une baisse de valeur, et non à une différence comparative entre la valeur de la monnaie et la mesure type d‘après laquelle cette valeur est réglée par les lois. Cent livres sterling d’argent anglais valaient autrefois et pouvaient acheter 100 l. en argent de Hambourg ; et dans tout autre pays une lettre de change de 100 1. sur l’Angleterre ou sur Hambourg, pouvait pareillement ache­ter précisément la même quantité de marchandises. Cette même quantité de marchandises, je ne pouvais, dans les derniers temps, l’acheter que moyennant 130 1. d’argent anglais, tandis que Hambourg l’obtenait pour 100 1. en argent de Hambourg. Si donc l’argent anglais avait eu la même valeur qu’auparavant, il faudrait que l’argent de Hambourg eût haussé de valeur ; et quelle preuve en donne-t-on ? Comment déterminer si c’est l’argent anglais qui avait baissé, ou l’argent de Hambourg haussé ? Il n’y a point de mesure commune pour décider la question. C’est une assertion qui n’est point susceptible de preuves ; on ne peut ni l‘admettre ni la combattre d‘une manière positive. Tous les peuples de l’univers ont dû s’apercevoir de bonne heure qu’il n’existait point de mesure fixe dans la nature à laquelle on pût s’en rapporter sans crainte d‘erreur ; c’est pourquoi ils choisirent un agent de circulation, qui, sous bien des rapports, leur parût moins variable que toutes les autres matières.

 

Il faut nous conformer à cette mesure des valeurs tant que la loi ne changera pas, et tant qu’on ne découvrira pas quelque autre matière dont l’usage puisse nous fournir une mesure plus parfaite que celle que nous avons établie. Tant que l’or sera cette mesure exclusive en Angleterre, le numéraire y sera déprécié toutes les fois qu’une liv. sterl. ne vaudra pas cinq gros, trois grains d’or pur, soit que l’or augmente, soit qu’il diminue de valeur.

 

 

Chapitre VIII : DE L'IMPÔT.

 

L'impôt est cette portion du produit de la terre et de l'industrie d'un pays, qu'on met à la disposition du gouvernement. En définitive, cette portion est toujours payée par le capital ou le revenu de la nation.

 

Nous avons déjà montré comment le capital national était fixe ou circulant selon que la nature en est plus ou moins durable. Il est difficile d'établir strictement la limite qui distingue le capital fixe d'avec le capital circulant, car le degré de durée d'un capital peut varier presque à l'infini. En effet, la nourriture est consommée et reproduite dans un pays au moins une fois par an ; les vêtements de l'ouvrier ne sont probablement consommés et reproduits que tous les deux ans ; tandis que sa maison et ses meubles peuvent durer dix ou vingt ans.

 

Quand les productions annuelles d'un pays surpassent les consommations annuelles, on dit que le capital augmente ; et quand la consommation annuelle n'est pas tout au moins rempla­cée par la production annuelle, on dit que le capital national diminue. L'augmentation de capital peut donc être due à un accroissement de production ou à une diminution de consom­mation.

 

Lorsque la consommation du gouvernement, augmentée par la levée de nouveaux impôts, est suivie, soit d’une augmentation de production, soit d'une consommation moins forte de la part de la nation, l'impôt ne frappe que le revenu, et le capital national reste intact ; mais s'il n'y a ni augmentation de production ni diminution de consommation dans la nation, l'impôt atteint nécessairement le capital.

 

A mesure que le capital d'un pays diminue, ses productions diminuent parallèlement., et, par conséquent, si le gouvernement et la nation continuent à faire les mêmes dépenses pen­dant que la reproduction annuelle décroît , les ressources du peuple et de l‘État déclineront avec une rapidité toujours croissante, et la misère, la ruine en seront les suites inévitables.

 

Malgré l’énorme dépense que le gouvernement anglais a faite pendant les vingt dernières années, il paraît certain que cette déperdition de richesse a été plus que compensée par l’aug­men­tation de la production nationale. Non-seulement le capital national est resté intact, mais encore il s’est accru de beaucoup, et le revenu annuel du peuple, même après avoir payé les impôts, est peut-être plus considérable actuellement qu’il ne l’a jamais été à aucune époque antérieure de notre histoire.

 

Pour preuve de cela, nous pourrions citer l’accroissement de la population, l’extension de l’agriculture, l’augmentation de la marine marchande et des manufactures, la construction de nos docks, l’ouverture de nouveaux canaux, ainsi qu’une grande quantité d’autres entreprises dispendieuses, qui prouvent toutes l’augmentation du capital national et de la production annuelle.

 

Et cependant, il faut reconnaître que sans les prélèvements de l‘impôt cet accroissement de richesse eût été bien plus rapide. Il est peu de taxes qui n’aient une tendance à diminuer la puissance d‘accumulation inhérente aux capitaux. Tout impôt doit nécessairement atteindre le capital ou le revenu. S‘il frappe le capital, il diminue proportionnellement le fonds dont l’im­por­tance règle le développement que peut recevoir l’industrie d’un pays. S‘il atteint le revenu il affaiblit l’accumulation ou force les contribuables à combler, par l’épargne, le vide que fait l’État dans leurs ressources ; et la consommation improductive des objets de luxe, d‘agrément ou même de première nécessité diminuera dans le pays. Certaines taxes, plus que d’autres, sont de nature à produire cet effet ; mais les maux qui résultent d‘impôts exagérés, se révèlent moins par tels ou tels désordres partiels que par l’influence qu’ils exercent sur l’ensemble de la fortune publique.

 

L'impôt n’atteint pas nécessairement le capital, par cela seul qu’il est assis sur les ca­pitaux, ni ne porte sur le revenu parce qu’il est assis sur le revenu. Si l’on me fait payer 100 liv. sur un revenu annuel de 1,000 liv., ce sera en effet un impôt sur le revenu si je consens à ne dépenser que les 900 liv. qui me restent ; mais ce sera un impôt sur le capital si je continue à dépenser 1,000 liv.

 

Le capital, duquel je retire ce revenu de 1,000 liv., peut valoir 10,000 liv. Un impôt de 1 pour cent sur ce capital rapporterait 100 liv.; mais mon capital ne serait pas entamé si, après avoir payé cet impôt, je me contentais de ne dépenser que 900 liv.

 

Le désir que tout homme a de maintenir son rang dans le monde, et de conserver intacte sa fortune, fait que la plupart des impôts sont payés par le revenu, qu’ils se trouvent, d’ailleurs, assis sur les capitaux ou sur les revenus. Par conséquent, à mesure que les impôts augmen­tent, ainsi que les dépenses du gouvernement, la dépense annuelle de la nation doit diminuer, à moins que le peuple ne puisse augmenter son capital et son revenu dans les mêmes proportions. Il est de l’intérêt de tout gouvernement d‘encourager cette disposition dans le peuple, et de ne jamais lever des impôts qui atteignent inévitablement les capitaux ; car on attaque ainsi le fonds destiné à l’entretien de l‘industrie, et on diminue par conséquent la production future du pays [18].

 

On n’a point suivi ce système en Angleterre, quand on a imposé les pièces probantes des testaments, et qu’on a établi des impôts sur les transmissions de propriété du mort au vif. Si un legs de 1,000 liv. est sujet à un impôt de 100 liv. le légataire regarde son legs comme n’étant que de 900 1. et n’éprouve aucune envie d‘épargner le droit de 100 liv. sur sa dépen­se, et il en résulte que le capital national est diminué. Mais s’il avait réellement reçu 1,000 liv., et qu’on lui fit payer 100 1. d‘impôts sur son revenu, sur le vin, sur les chevaux, sur les domestiques, il eût probablement diminué, ou plutôt il n’eût point augmenté sa dépense d‘une pareille somme, et le capital national serait resté le même.

 

"Des impôts sur les transmissions de propriété du mort au vif (dit Adam Smith ) tombent ou immédiatement ou définitivement sur la personne à laquelle cette pro­priété est transmise. Les impôts sur les ventes de terres tombent en totalité sur le vendeur. Le vendeur est presque toujours dans la nécessité de vendre, et est dès lors obligé de prendre le prix qu’il peut avoir. L’acheteur, au contraire, n’est presque jamais dans la nécessité d’acheter, et ne donne par conséquent que le prix qu’il lui plaît de donner. Il calcule ce que la terre lui coûtera tant en achat qu’en impôt : plus il sera obligé de payer comme impôt, moins il sera disposé à donner comme prix.

 

"De tels impôts tombent donc presque toujours sur une personne qui est déjà dans un état de nécessité, et ils doivent être par conséquent durs et oppressifs. Les droits de timbre et les droits d’enregistrement des obligations et contrats pour argent prêté tombent en entier sur l’emprunteur, et dans le fait ils sont toujours payés par lui. Les droits de la même espèce sur les actes de procédure tombent en entier sur les plaideurs ; ils réduisent, pour les deux parties, la valeur de l’objet en litige. Plus il nous en coûte pour acquérir une propriété, moins elle a nécessairement pour nous de valeur nette quand elle est acquise. Tous les impôts établis sur des mutations de toute espèce de propriété, en tant qu’ils diminuent la valeur capitale de cette propriété, tendent à diminuer le fonds destiné à l’entretien du travail productif ; tous sont plus ou moins des impôts dissipateurs qui augmentent le revenu du souverain : or, le souverain entretient généralement des travailleurs improductifs aux dépens du capital du peuple, qui n’entretient, lui, jamais que des ouvriers productifs."

 

Mais ce n’est pas là la seule objection contre les impôts sur les transmissions de propriété. Ils empêchent encore le capital national de se distribuer de la manière la plus avantageuse pour la société. Pour la prospérité générale, on ne saurait donner trop de facilité à la transmutation et à l’échange de toutes sortes de propriétés ; car c’est par ce moyen que toute espèce de capital peut arriver à ceux qui l’emploieront le mieux, en augmentant les produc­tions du pays. "Pourquoi, dit M. Say, cet homme veut-il vendre sa terre ? C‘est parce qu’il a en vue l’établissement d‘une industrie dans laquelle ses fonds lui rapporteront davan­tage. Pourquoi cet autre veut-il acheter la même terre ? C’est pour placer des fonds qui lui rapportent trop peu ou qui sont oisifs, ou bien parce qu’il la croit susceptible d’améliorations. La transmutation augmente le revenu général, puisqu’elle augmente le revenu des deux contractants. Si les frais sont assez considérables pour empêcher l’affaire de se terminer, ils sont un obstacle à cet accroissement du revenu de la société."

 

Ces sortes d‘impôts sont d’une perception aisée, et bien des personnes paraissent croire que cela compense jusqu’à un certain point les mauvais effets qu’ils produisent.

 

 

Chapitre IX : DES IMPÔTS SUR LES PRODUITS NATURELS

 

Ayant déjà, dans une partie précédente de cet ouvrage, établi, - et, j'ose le dire, d'une ma­nière satisfaisante, - ce principe que le prix du blé dépend des frais de production qui ont été faits sur un terrain, ou, plutôt, exclusivement du capital qui ne paie pas de rente, il s'ensuit que tout ce qui peut augmenter les frais de production doit faire hausser le prix. La nécessité de défricher de mauvaises terres, ou de consacrer, en retour de produits moindres, de nou­veaux capitaux à la terre déjà cultivée, doit inévitablement faire hausser la valeur échan­geable des produits du sol. Les machines nouvellement découvertes et dont l'emploi épargne au cultivateur une partie des frais de production, doit nécessairement diminuer la valeur échangeable de son blé. Tout impôt sur le cultivateur, qu'il soit établi sous forme d'impôt foncier, de dîme ou de taxe sur les produits, augmente les frais de production, et doit

par conséquent faire hausser le prix des produits naturels [19].

Si le prix des produits agricoles ne montait pas assez pour dédommager le cultivateur de l’impôt qu’il est tenu de payer, il quitterait probablement un genre d’industrie dans lequel ses profits se trouveraient réduits au-dessous du niveau général. Cela ferait diminuer l’approvi­sionnement jusqu’à ce que la demande soutenue des produits agricoles les fit hausser au point d’en rendre la culture aussi profitable que serait, en général, l’emploi des fonds dans les autres genres d‘industrie.

 

Ce n’est que par la hausse des prix que le cultivateur pourra payer ses contributions, en continuant à retirer de son capital employé les profits ordinaires. Il ne peut prendre la valeur de ses impôts sur la rente, en forçant ainsi son propriétaire à payer l’impôt, puisqu’il ne paie pas de rente. Il ne peut le prendre sur ses profits, car il n’y aurait aucune raison pour qu’il con­tinuât une industrie si peu lucrative, alors que toutes les autres branches du travail en donneraient de plus considérables. Il est donc indubitable qu’il pourra élever le prix de ses produits bruts d’une valeur égale à celle de l’impôt.

 

Ainsi donc, l’impôt sur le produit agricole n’est payé ni par le propriétaire ni par le fer­mier ; c’est le consommateur qui, payant ces denrées plus cher, acquitte l’impôt.

 

Il faut se rappeler que la rente, ou les profits des fonds de terre, est la différence qui existe entre les produits obtenus par des quantités égales de travail et de capital employées sur des terrains de qualité différente ou semblable. Il faut se rappeler aussi que la rente en argent et la rente en blé ne varient pas dans une même proportion.

 

Par l’effet d’un impôt sur les denrées agricoles, tel qu’une contribution foncière ou une dîme, la rente en blé changera, tandis que celle en argent restera la même.

 

Si, comme nous l’avons déjà supposé, la terre en culture est de trois qualités différentes, et que par l’emploi d‘un capital pareil on obtienne

 

          180 quarters de blé du terrain n° 1,

          170 quarters de blé du terrain n° 2,

          160 quarters de blé du terrain n° 3;

 

le n° 1 paierait, de rente, 20 quarters, qui sont la différence entre le n° 3 et le n° 1 ; le n° 2 paierait 10 quarters, qui sont la différence entre le n° 3 et le n° 2 ; tandis que le n° 3 ne paierait point de rente.

 

Le quarter de blé étant à 4 l., la rente en argent du n° 1 serait de 80 1., et celle du n° 2 de 40 1.

Supposons maintenant qu’on mette un impôt de 8 schellings par quarter de blé, le prix en haussera alors à 4 1. 8 s. ; et si les propriétaires continuaient à toucher la même rente en blé que par le passé, la rente du n° 1 serait de 88, et celle du n° 2 de 44 1. Ils n’auraient tous les deux qu’une rente égale en blé ; car l’impôt serait plus fort sur le n° 1 que sur le n° 2, et sur le n° 2 que sur le n° 3, parce qu’il serait perçu sur une quantité plus grande de blé. C’est la difficulté de production sur le n° 3 qui règle le prix, et il monte à 4 1. 8 s., afin que les profits du capital employé sur le n° 3 puissent se trouver de niveau avec les profits de tous les autres capitaux en général.

 

Les produits et l’impôt sur les trois qualités de terre seront donc :

 

N° 1 rapportant

180

Quarters à 4 l. 8 s. l quarter

l. 792

En déduisant la valeur de

16.  3

A raison de 8 s. par quarter sur 180 quarters

l.  72

Produit net en blé

163.  7

Produit net en argent

l. 720

N° 2 rapportant

170

Quarters à 4. 8 s. le quarter

l. 748

En déduisant la valeur de

15.

4 quarters à 4 l. 8 s., ou 8 s. par quarter sur 170 quarters

l. 68

Produit net en blé

154.  6

Produit net en argent

l.  680

N° 3 rapportant

160

Quarters à 4 l. 8 s.

l. 704

En déduisant la valeur

14.  5

Quarter à 4 l. 8 s., ou 8 s. par quarter sur 160 quarters

l. 64

Produit net en blé

145.  5

Produit net en argent

l. 640

 

La rente en argent du n° 1 serait toujours de 80 l., qui est la différence entre 640 1. et 720 1. ; et celle du n° 2 serait toujours de 40 l., différence entre 640 1. et 680 l., précisément com­me par le passé ; mais la rente en blé serait réduite, sur le n° 1, de 20 quarters à 18, 2 ; et sur le n° 2, de 10 quarters à 9, 1.

 

Un impôt sur le blé tombe donc sur les consommateurs, et fait augmenter le prix du blé, par rapport à celui des autres denrées, dans un degré proportionné à l'impôt. Et selon qu'il entre plus ou moins de matières premières dans la composition des autres marchandises, la valeur de ces dernières haussera aussi, à moins que les effets de l'impôt ne soient contre-balancés par d'autres causes. Ces marchandises se trouveraient en effet frappées d'un impôt indirect, et leur valeur hausserait à proportion de l'impôt.

 

Un impôt sur les produits agricoles et sur les objets de première nécessité pour l'ouvrier aurait encore un autre effet, celui de faire hausser les salaires. Par une suite des causes qui règlent la population et qui augmentent l'espèce humaine, les salaires les plus faibles ne se maintiennent jamais beaucoup au-dessus du taux que la nature et l'habitude exigent pour l'entretien des ouvriers. Cette classe d'hommes ne peut jamais supporter aucune portion considérable de l'impôt ; et par conséquent, si elle était tenue de payer 8 schellings de plus par quarter de blé, et un peu moins à proportion pour les autres denrées, elle ne pourrait pas subsister au moyen des anciens salaires. Les salaires doivent donc nécessairement hausser ; et à mesure qu'ils haussent, les profits devront baisser. Le gouvernement percevrait un impôt de 8 sh. par quarter sur tout le blé consommé dans le pays, et une partie de cet impôt serait payée directement par les consommateurs de blé ; l'autre, payée indirectement par les per­sonnes qui emploient des ouvriers, influerait sur les profits de la même manière que si les salaires eussent haussé par la demande plus forte d'ouvriers comparée à l'offre, ou si cette hausse eût été causée par une difficulté croissante d'obtenir la nourriture et les objets néces­saires à l'entretien des travailleurs.

 

En tant que l'impôt frappe les consommateurs, c'est un impôt égal ; mais il est inégal en tant qu'il affecte les profits, puisqu'il ne pèse ni sur le propriétaire foncier, qui continue à recevoir les mêmes rentes en argent, ni sur le capitaliste, qui retire les mêmes intérêts de son capital. Un impôt sur le produit de la terre opérera donc de la manière suivante :

 

1° Il fera hausser le prix des produits de la terre d'une somme égale à celle de l'impôt, et devra par conséquent tomber sur chaque consommateur en proportion de sa consommation ;

 

2° Un tel impôt devra augmenter le prix de la main-d'œuvre, et faire baisser les profits.

 

On peut donc faire contre cet impôt les objections suivantes :

 

1° Cet impôt, en faisant hausser le prix de la main-d'œuvre, et en faisant baisser les profits, est un impôt inégal, en ce qu’il atteint le revenu du fermier, du marchand et du manufac­turier, sans frapper le revenu du propriétaire foncier, celui du capitaliste, ni celui des person­nes qui ont un revenu fixe;

 

2° Entre la hausse du prix du blé et la hausse des salaires, il se passera un intervalle consi­dérable pendant lequel l‘ouvrier sera exposé à une grande gêne [20];

 

3° Tout ce qui fait hausser les salaires et baisser les profits décourage l’accumulation, et agit d’une manière semblable à la mauvaise qualité naturelle du sol ;

 

4° En faisant hausser le prix des produits de la terre, l’impôt fera renchérir de même toutes les marchandises dans la composition desquelles ils entrent, et par conséquent on ne pourra plus soutenir la concurrence avec les produits de l‘industrie étrangère sur le marché général du monde.

 

Quant à la première objection, que cet impôt, en faisant hausser le prix de la main-d’œu­vre et en faisant baisser les profits, est un impôt inégal, en ce qu’il atteint le revenu du fermier, du marchand et du manufacturier sans frapper le revenu du propriétaire foncier, celui du capitaliste, ni celui des personnes qui ont un revenu fixe : on peut répondre que si l’impôt est inégalement assis, c’est au gouvernement à faire disparaître cette inégalité en imposant directement les profits des fonds de terre, les rentes sur l’État, et les intérêts des capitaux placés. Par là on obtiendrait tous les effets d‘un impôt sur le revenu, sans l’inconvénient d‘avoir recours à l’expédient odieux d’aller fouiller dans les affaires de chacun, et d‘investir des préposés de pouvoirs qui répugnent aux mœurs et aux sentiments d’un peuple libre.

 

Quant à la seconde objection, qu’il se passerait un intervalle considérable entre la hausse du prix du blé et la hausse des salaires, intervalle pendant lequel les classes inférieures se trouveraient dans un état de grande gêne : je réponds que, dans des circonstances différentes, les salaires suivent le prix des produits agricoles avec des degrés très-différents de célérité [21]. Quelquefois la hausse du blé n’a aucun effet sur le prix des salaires, et, dans d‘autres cas, la hausse des salaires précède celle du blé ; quelquefois aussi l’effet est lent, et quelquefois, au contraire, assez rapide.

 

Il me semble que ceux qui soutiennent que c’est le prix des objets de première nécessité qui règle le prix de la main-d‘œuvre, eu égard toujours à l’état particulier des progrès de la nation, admettent trop facilement qu’une hausse ou une baisse dans le prix des objets de première nécessité n’est suivie que lentement d’une pareille hausse ou baisse des salaires. Le haut prix des vivres peut provenir de causes très-différentes, et peut par conséquent produire des effets très-différents aussi. Il peut venir :

 

1° D’un défaut d’approvisionnement ;

 

2° D’une demande graduellement croissante, qui peut à la longue occasionner une augmentation des frais de production ;

 

3° D’une baisse dans la valeur de la monnaie ;

4° Des impôts sur les objets de première nécessité.

 

Ceux qui ont cherché à connaître l’influence de la cherté des objets de première nécessité sur les salaires, n’ont pas su distinguer suffisamment ces quatre causes les unes des autres : nous allons les examiner successivement.

 

Une mauvaise récolte fera renchérir les denrées alimentaires, et leur cherté est la seule chose qui puisse proportionner la consommation à l’approvisionnement. Si tous les acheteurs de blé étaient riches, le prix du blé pourrait hausser indéfiniment ; mais le résultat subsis­terait, et le blé deviendrait à la fin si cher, que les personnes qui seraient moins riches se verraient dans la nécessité d‘en retrancher de leur consommation ordinaire une certaine partie ; car il n’y aurait aucun autre moyen de faire descendre la demande au niveau de l’ap­pro­visionnement, que de diminuer la consommation. Dans de telles circonstances, rien n’est plus absurde que de vouloir, par des moyens violents, régler le prix en argent des salaires sur celui des subsistances, ainsi que cela se pratique souvent par une fausse appli­ca­tion des lois concernant les pauvres. De pareils règlements n’améliorent en rien la condition des masses, car leur effet est de faire hausser encore davantage le prix du blé, et l’ouvrier est enfin obligé de réduire sa consommation au niveau de l‘approvisionnement diminué. Dans le cours naturel des choses, une disette produite par de mauvaises récoltes n’occasionnerait pas de hausse dans les salaires, si on ne la provoquait par d‘aussi pernicieux règlements. La hausse des salaires n’est que nominale pour celui qui les reçoit ; elle augmente la concur­rence entre les vendeurs de blé, et, en dernier résultat, elle ne fait qu’élever les profits des cultivateurs et des marchands de blé. Le salaire du travailleur ne se règle, en effet, que par la proportion qui existe entre l’approvisionnement et la demande des choses de première néces­sité, et l’offre et la demande de bras, - la monnaie n’étant que le moyen ou la mesure qui sert à exprimes la valeur de ce salaire. Dans le cas posé, la détresse du travailleur est inévitable, et aucun gouvernement ne peut y remédier autrement que par l’importation d’une plus grande somme de subsistances.

 

Quand la cherté du blé est due à une plus forte demande, elle est toujours précédée par la hausse des salaires ; car la demande ne peut augmenter qu’autant que le peuple possède plus de moyens de payer ce dont il a envie. L’accumulation des capitaux produit naturellement une concurrence plus active parmi les personnes qui emploient des ouvriers, et par consé­quent fait hausser le prix de la main-d‘œuvre. Les salaires, ainsi augmentés, ne sont pas dépensés uniquement en nourriture ; ils fournissent d’abord au travailleur les moyens d‘aug­menter ses autres jouissances. Cependant ce changement heureux dans sa condition le porte à se marier, et le met en état de le faire ; et alors le besoin de plus de nourriture pour soutenir sa famille, le force naturellement à renoncer à la jouissance des autres objets auxquels il employait auparavant une grande partie de ses salaires.

 

Le blé hausse donc parce que la demande en est plus forte, parce qu’il y a dans la nation des individus qui ont plus de moyens pour le payer ; et les profits du cultivateur hausseront au-dessus du niveau ordinaire des profits, tant que la quantité nécessaire de capital n’aura pas été consacrée à augmenter la production du blé. Mais quand ce fait aura eu lieu, le blé reviendra à son ancien prix ou restera constamment plus cher, selon la qualité des terrains qui auront servi à produire la quantité additionnelle. Si ces terrains ont une fertilité égale à celle des terres qu’on a cultivées les dernières, et si leur culture n’a pas exigé plus de travail, le prix reviendra à l’ancien taux ; mais si les terrains qui ont fourni le surcroît d’approvision­nement sont moins fertiles, le blé se maintiendra constamment plus cher qu’il n’était aupa­ravant. Dans le premier cas, la hausse des salaires venait de la plus grande demande de bras, et comme elle favorisait les mariages, et fournissait à l’entretien des enfants, elle augmentait, en effet, le nombre des travailleurs. Mais aussitôt que le nombre des bras sera en rapport avec la quantité de travail, les salaires reviendront à leur ancien taux, si le blé descend à son an­cien prix : les salaires se maintiendront, au contraire, au-dessus de leur ancien taux, dans le cas où des récoltes plus abondantes de blé auront été produites sur des terres d‘une moins bonne qualité que celles qui avaient été cultivées les dernières.

 

Les prix élevés ne sont nullement incompatibles avec un approvisionnement plus abon­dant ; et les prix, même, sont élevés, non parce qu’une denrée est peu abondante, mais parce qu’elle a exigé plus de frais de production. Il arrive en général que quand un encouragement a été donné à la population, l‘effet qui en résulte va au delà de ce que les circonstances exi­gent ; la population peut augmenter, et augmente réellement en général, à un point tel, que, malgré l'accroissement du travail à accomplir, elle se trouve plus forte par rapport aux fonds destinés à l'entretien des travailleurs qu'elle ne l'était avant l'augmentation du capital. Dans ce cas il y aura réaction, les salaires baisseront au-dessous de leur niveau naturel, et s'y tiendront jusqu'à ce que la proportion ordinaire entre l'offre et la demande soit rétablie. Dans ce cas, la hausse du prix est précédée d'une hausse des salaires, et par conséquent elle n'a aucun effet fâcheux pour l'ouvrier.

 

Une dépréciation de la monnaie par suite d'une plus grande abondance des métaux pré­cieux tirés des mines, ou par l'abus des privilèges accordés aux banques, est une autre des causes qui font hausser le prix des denrées alimentaires, mais qui ne changent en rien la quantité de leur production. Cela ne change rien non plus au nombre ni à la demande des travailleurs ; car il n'y a ni augmentation ni diminution de capital. La quantité des denrées de pre­mière nécessité qui revient au travailleur, est en raison de la demande et de l'approvi­sion­nement de ces denrées comparés avec la demande et l'offre des bras, la monnaie n'étant que l'agent qui sert à: en exprimer la quantité ; et comme l'offre et la demande n'éprouvent aucune variation, les salaires resteront les mêmes. L'ouvrier recevra en monnaie de plus forts salai­res, mais ne pourra se procurer absolument que la même quantité de denrées.

 

Ceux qui ne conviennent pas de ce principe devraient nous expliquer pourquoi une plus grande somme de monnaie n'aurait pas pour effet de hausser les salaires d'un nombre inva­riable d'ouvriers comme elle le fait pour les souliers, les chapeaux et le blé, lorsque la quantité de ces articles n'a pas augmenté. Le prix courant relatif des souliers et des chapeaux se règle d'après la demande et l'offre des chapeaux comparées avec la demande et l'offre des souliers, et la monnaie n'est que l'expression de leur valeur. Si les souliers doublent de prix, les chapeaux doubleront de même, en conservant leur même valeur comparative. Pareille­ment si le blé et toutes les denrées nécessaires au travailleur doublent de prix, la main-d'œu­vre vaudra aussi le double, et tant que rien n'interrompra la demande et l'offre ordinaires des denrées de première nécessité et de la main-d'œuvre, on ne voit pas pourquoi elles ne conserveraient pas leur valeur relative.

 

Ni la dépréciation de la monnaie, ni un impôt sur les produits agricoles, quoique tous deux fassent hausser les prix, n'influent nécessairement sur la quantité de ces produits, ni sur le nombre des individus qui ont les moyens de les acheter et la volonté de les consommer. Il est très-aisé de voir pourquoi, lorsque le capital d’un pays s’accroît d’une manière irrégulière, les salaires haussent tandis que le prix du blé reste stationnaire, ou baisse dans une moindre proportion, et cela pendant un espace considérable de temps : c’est parce que le travail est une marchandise qu’on ne peut augmenter ou diminuer à volonté. Si dans le marché il y a trop peu de chapeaux pour satisfaire à la demande, leur prix montera, mais ce ne sera que pour peu de temps; car dans le cours d‘un an, en consacrant un plus fort capital à cette fabrication, on peut augmenter la fourniture des chapeaux, de telle sorte que leur prix courant n’excède pas longtemps leur prix naturel. Mais il n’en est point de même des hommes ; on ne peut pas en augmenter le nombre dans un ou deux ans, aussitôt qu’il y a une augmentation de capital ; pas plus qu’on ne peut en diminuer le nombre lorsque le capital va en décroissant ; par conséquent le nombre des bras n’augmentant ou ne diminuant que lentement, pendant que les fonds destinés à l’entretien des travailleurs s’accroissent ou diminuent rapidement, il faut nécessairement qu’il y ait un intervalle de temps considérable avant que le prix de la main-d‘œuvre soit exactement en rapport avec le prix du blé et des articles de première nécessité Mais dans le cas de la dépréciation de la monnaie ou dans celui d’un impôt sur le blé, il n’y a nécessairement ni excès, ni insuffisance des travailleurs, et pas conséquent il ne peut y avoir de cause pour que l’ouvrier éprouve une diminution de salaire.

 

Un impôt sur le blé n’en diminue pas nécessairement la quantité ; il ne fait qu’en aug­men­ter le prix en monnaie. Un pareil impôt ne diminue pas nécessairement la demande de bras comparée à l’offre ; pourquoi donc diminuerait-il la part qui est payée au travailleur ? Suppo­sons que cet impôt diminue en effet la part du travailleur, ou, en d’autres termes, qu’il ne fasse pas hausser. ses profits évalués en monnaie, en proportion de la hausse que l’impôt a produite dans le prix du blé que consomme le travailleur; dans ce cas l’approvisionnement ou l’offre de blé n’excéderait-elle pas la demande ? le blé ne baisserait-il pas de prix ? et consé­quem­ment le travailleur n’obtiendrait-il pas sa part ordinaire ? Dans un tel cas, on détourne­rait à la vérité les capitaux de leur emploi dans l’agriculture ; car si le prix des produits ne haussait pas de tout le montant de l’impôt, les profits du cultivateur deviendraient moindres que le taux général des profits, et les capitaux iraient chercher un emploi plus avantageux [22].

 

Pour ce qui regarde donc l’impôt sur les produits agricoles, qui est l’objet en question, il me parait qu’entre la hausse du prix de ces produits et celle des salaires, il ne saurait y avoir un intervalle pendant lequel le travailleur se trouve en détresse ; et je pense par conséquent que la classe ouvrière ne souffrirait pas plus de cet impôt que de tout autre; la seule chose à craindre serait que l’impôt n’entamât les fonds destinés à l’entretien des ouvriers, ce qui pourrait suspendre ou diminuer la demande de bras.

 

Quant à la troisième objection contre les impôts sur les produits agricoles, objection fondée sur ce que la hausse des salaires et la diminution des profits s’opposent a l’accumu­lation du capital, comme le ferait un sol ingrat, j’ai déjà essayé de prouver, dans une autre partie de cet ouvrage, que les économies peuvent tout aussi bien se faire sur la dépense que sur la production, et par une baisse dans la valeur des denrées aussi bien que par une hausse dans le taux des profits. En élevant mes profits de 1,000 1. à 1,200 1., pendant que les prix restent les mêmes, j’ai le moyen d’augmenter mon capital par des épargnes ; mais je l’aug­men­terais bien mieux si mes profits restant les mêmes que par le passé, le prix des denrées baissait au point qu’il me suffît de 800 1. pour payer ce qui me coûtait auparavant 1,000.

 

L‘impôt, sous quelque forme qu’il soit assis, n’offre le choix qu’entre plusieurs maux. S’il ne porte pas sur les profits, il frappe la dépense ; et pourvu que le poids en soit également réparti, et qu’il ne s’oppose point à la reproduction, il importe peu qu’il soit assis sur les profits ou sur la dépense. Des impôts sur la production ou sur les profits du capital, - qu’ils soient assis immédiatement sur les profits, ou bien qu’assis sur la terre ou sur ses produits, ils les affectent indirectement, - ont sur tout autre impôt cet avantage, qu’aucune classe de la société ne peut s’y soustraire, et que chacune y contribue selon ses facultés.

 

Un avare peut se soustraire aux impôts sur les dépenses ; avec un revenu de 10,000 1. par an, il peut n’en dépenser que 300 1. ; mais il ne saurait échapper aux impôts directs ou indi­rects sur les profits ; il y contribuera en cédant une partie de ses produits ou une partie de leur valeur ; ou bien, par suite de l’augmentation du prix des objets essentiellement nécessaires à la production, il ne pourra plus grossir son capital dans la même proportion que par le passé. Il conservera un revenu de même valeur, mais il ne pourra pas disposer d’un aussi grand nombre de bras, ni d’une quantité pareille de matériaux propres à employer ces bras.

 

Si un pays se trouve isolé de tous les autres, n’ayant point de commerce avec ses voisins, il n’aura le moyen de rejeter aucune portion de ses impôts sur les autres nations. Une partie de ses produits territoriaux et industriels sera consacrée au service de l'État, et à moins que les impôts ne pèsent d‘une manière inégale sur la classe qui épargne et qui accumule, il importera fort peu, selon moi, qu’ils soient levés sur les profits, sur les produits du sol ou sur ceux des manufactures. Si mon revenu annuel est de 1,000 l., et que je sois tenu de payer 100 1. d’impôts, il m’importera peu de prendre cette somme sur mon revenu, qui se trouvera ainsi réduit à 900 l., ou de payer 100 1. de plus les produits de l’agriculture ou les marchandises manufacturées que je consommerai. Si 100 l. constituent ma quote-part de la dépense publi­que, la bonté d’un impôt consistera à me faire payer ces 100 1. ni plus ni moins, ce qui ne peut s’effectuer d'une manière aussi sûre qu’au moyen des impôts sur les salaires, les profits et les produits de l’agriculture.

 

La quatrième et dernière objection dont il me reste à parler, consiste à dire qu’en faisant hausser le prix des produits bruts de la terre, celui de toutes les marchandises dans la compo­sition desquelles ils entrent, haussera également, et que par conséquent nous ne pourrons pas soutenir la concurrence des manufactures étrangères dans les divers marchés.

 

En premier lieu, le blé et toutes les denrées de l’intérieur ne peuvent hausser de prix d’une manière un peu sensible sans une plus grande affluence des métaux précieux ; car la même quantité d’argent ne peut pas servir à la circulation de la même quantité de marchandises, quand elles sont chères, et quand elles sont à bon marché, et l’on ne peut jamais acheter les métaux précieux avec des marchandises chères. Quand il faut plus d‘or, c’est en donnant en échange plus de marchandises, et non en en donnant moins, qu’on achète ce métal ; et on ne saurait suppléer au numéraire par le papier-monnaie, car ce n’est point ce papier qui règle la valeur de l’or, considéré comme marchandise, c’est au contraire l’or qui règle la valeur du papier. A moins donc qu’on ne puisse faire baisser la valeur de l’or, l‘on ne saurait ajouter du papier-monnaie à la circulation sans qu’il soit déprécié.

 

Pour sentir que la valeur de l’or ne saurait baisser, il suffit de réfléchir que sa valeur, comme marchandise, dépendra de la quantité de marchandises qu’on est dans la nécessité de donner en échange aux étrangers pour avoir de l’or. Quand l’or est à bon marché, les denrées sont chères ; quand l’or est cher, les denrées sont à bon marché et baissent de prix. Et, comme on ne voit pas de motif qui puisse engager les étrangers à nous vendre leur or à meil­leur marché que d‘ordinaire, il ne paraît guère probable qu’il puisse y avoir une importation d’or étranger. Or, sans cette importation, l’or ne peut augmenter de quantité ni baisser de valeur, et le prix général des marchandises ne saurait éprouver de hausse [23].

 

L'effet d'un impôt sur les produits naturels serait probablement de faire hausser de prix toutes les marchandises dans la composition desquelles ces matières entrent, mais dans une proportion bien moindre que la valeur de l'impôt ; tandis que les autres marchandises dont les produits immédiats de l'agriculture ne font point partie, tels que les objets fabriqués avec des métaux ou avec des minéraux, baisseraient de prix, et par ce moyen la même quantité de monnaie suffirait aux besoins de la circulation.

 

Un impôt qui ferait hausser le prix de tous les produits nationaux, ne découragerait l'ex­por­tation que pendant un espace de temps assez court. Si, par l'effet de cet impôt, ils renché­rissaient dans le pays, on ne pourrait à la vérité les exporter dans le moment même avec profits, parce que les produits nationaux se trouveraient grevés d'un impôt dont ils seraient exempts dans l'étranger. Cet impôt aurait le même effet qu'une altération dans la valeur des monnaies qui ne serait point commune à tous les pays, mais bornée à un seul. Si l'Angleterre était ce pays, elle pourrait être dans l'impossibilité de vendre, mais elle pourrait toujours ache­ter, parce que les objets d'importation n'auraient point haussé de prix. Dans le cas supposé, on ne pourrait exporter en échange des marchandises étrangères, que du numéraire ; mais un tel commerce ne saurait durer longtemps : on ne peut épuiser le numéraire d'un pays ; car, après qu'une certaine quantité en est sortie, celle qui reste hausse de valeur, et il s'ensuit une telle baisse dans le prix des denrées, qu'elles peuvent de nouveau être exportées avec profit. Aussitôt que le numéraire aura haussé de prix, on aura cessé de l'exporter en échange pour des marchandises du dehors, et on exportera au contraire les mêmes marchan­dises qui avaient d'abord haussé de prix, par la hausse des produits immédiats de l'agriculture qui entraient dans leur composition, et que l'exportation du numéraire avait ensuite fait baisser de nouveau.

 

Mais l'on pourrait objecter que le numéraire augmentant ainsi de valeur, augmenterait également par rapport aux marchandises nationales et étrangères, et que par conséquent il n'y aurait plus rien qui pût engager à importer des marchandises du dehors. Supposons, par exemple, que les marchandises importées coûtent à l’étranger 100 1., et qu’elles rapportent dans le pays 120 1. : l’importation cessera aussitôt que, par l’augmentation de la valeur du numéraire, elles ne rapporteront plus que 100 l., ce qui cependant ne peut jamais arriver. Ce qui nous engage à faire venir une marchandise de l’étranger, c’est de savoir qu’elle s’y vend à meilleur marché, c’est la comparaison de son prix naturel au dehors avec son prix naturel dans le pays. Si un pays exporte des chapeaux, et importe du drap, il n’agit ainsi que parce qu’il peut obtenir plus de drap en faisant plus de chapeaux et les échangeant contre du drap, que s’il fabriquait le drap lui-même. Si la hausse des matières premières rendait la fabrication des chapeaux plus chère, elle occasionnerait aussi plus de frais dans la fabrication du drap ; et si les deux articles étaient faits dans le pays, ils hausseraient l’un et l‘autre : cependant l’un des deux articles étant une marchandise importée, ne renchérirait ni ne baisserait de prix quand la monnaie hausserait de valeur ; car, en ne baissant pas de prix, le drap reprendrait la valeur relative naturelle qu’il avait par rapport à la marchandise exportée. La hausse des matières premières fait monter le prix des chapeaux de 30 sh. à 33 sh., ou de 10 pour cent : la même cause, si nous fabriquions du drap, le ferait hausser de 20 à 22 schellings par aune. Cette hausse ne détruit pas la relation entre le drap et les chapeaux ; car un chapeau vaudrait encore, comme il valait par le passé, une aune et demie de drap. Mais si nous importons du drap, le prix en restera constamment à 20 schellings l’aune, malgré la première baisse surve­nue tout d‘abord dans la valeur de la monnaie et la hausse qui l’a suivie ; tandis que les chapeaux, qui avaient haussé de 30 sch. à 33 sch., retomberont de 33 sch. à 30 sch., taux auquel le rapport entre le prix du drap et des chapeaux se trouvera rétabli.

 

Pour simplifier l’objet de cette recherche, j’ai supposé jusqu’ici qu’une hausse dans la valeur des matières premières affecte dans une proportion égale toutes les marchandises natio­nales, en sorte que si l’une éprouve une hausse de 10 pour cent, toutes les autres haus­sent également de 10 pour cent. Mais comme la valeur des marchandises se compose de quantités très-différentes de matières premières et de main-d’œuvre, et comme la hausse des produits naturels n’influerait pas sur quelques marchandises, celles, par exemple, qui sont fabriquées avec des métaux, il est évident que la plus grande variété se manifesterait dans les effets produits sur la valeur des marchandises par un impôt sur les produits agricoles. Selon que ces effets seraient plus ou moins sensibles, ils favoriseraient ou gêneraient l'exportation de certaines marchandises , et auraient certainement les mêmes inconvénients qu'un impôt sur les marchandises, en détruisant la relation naturelle entre la valeur de chacune. Ainsi le prix naturel d'un chapeau, au lieu d'être égal à celui d'une aune et demie de drap, pourrait ne plus valoir qu'une aune et un quart, ou bien il pourrait valoir une aune et trois quarts de drap, ce qui donnerait peut-être une autre direction au commerce étranger. Mais, probablement, aucun de ces inconvénients ne dérangerait la valeur des objets exportés ou importés ; ils ne feraient qu'empêcher la meilleure distribution possible du capital dans le monde entier, distribution qui n'est jamais si bien réglée que lorsqu'on laisse chaque marchandise atteindre librement son prix naturel.

 

On voit donc que, quoique la hausse dans le prix de la plupart des marchandises nationale puisse pendant un certain temps entraver les exportations en général, et quoiqu'elle puisse même empêcher l'exportation d'un petit nombre de marchandises, cette hausse ne dérangerait pourtant pas d'une manière notable le commerce étranger, et ne nous placerait pas dans une position désavantageuse pour ce qui regarde la concurrence dans les marchés étrangers.

 

 

 

Chapitre X : DES IMPÔTS SUR LES RENTES

 

 

Un impôt sur la rente n’affecterait que la rente, et retomberait entièrement sur les pro­prié­taires fonciers, sans pouvoir être rejeté sur aucune classe de consommateurs. Le propriétaire foncier ne pourrait pas augmenter le prix de sa rente ; car il ne saurait changer la différence qui existe entre le produit obtenu sur les terrains les moins productifs, et celui que l’on retire de tous les autres terrains. Des terres de trois sortes, nos 1, 2 et 3, sont en culture, et par une quantité égale de travail, elles rendent respectivement cent quatre-vingts, cent soixante-dix et cent soixante quarters de blé ; mais le n° 3 ne paie pas de rente, et n’est par conséquent pas imposé ; la rente du n° 2 ne peut donc pas excéder la valeur de dix quarters, ni celle du n° 1 la valeur de vingt. Un pareil impôt ne saurait faire hausser le prix des produits de l’agri­culture ; car le cultivateur du n° 3, qui ne paie ni rente ni impôt, n’a aucun moyen d‘élever le prix de ses denrées. Un impôt sur les rentes ne découragerait pas la culture de nouveaux terrains, parce que ces terrains, ne payant pas de rente, ne seraient point imposés. Si on venait à livrer à la culture le n° 4, et que ce terrain produisît cent cinquante quarters de blé, il ne paierait pas d‘impôts, mais il créerait une rente de dix quarters de blé pour le n° 3, qui commencerait dès lors à payer l’impôt.

 

Un impôt sur les rentes, avec la constitution actuelle de la rente, découragerait la culture des terres ; car ce serait un impôt sur les profits du propriétaire foncier. Le mot rente, ainsi que je l’ai déjà observé, s’applique à la valeur de tout ce que le fermier paie à son pro­priétaire, quoiqu’il n’y ait qu’une partie qui soit strictement la rente ou le profit du fonds de terre. Les bâtiments et autres constructions, ainsi que tous les déboursés du propriétaire constituent strictement une partie du capital de la ferme, et le fermier serait obligé d’en faire les frais, si le propriétaire ne les avait déjà faits pour lui. La rente est ce que le fermier paie au propriétaire foncier pour l’usage de la terre et pour cet usage seul. Ce qu’il paie de plus sous le nom de rente ou de loyer, il le donne pour la jouissance des bâtiments, etc. ; et ce sont là les profits du capital du propriétaire, et non les profits de la terre.

 

En imposant les rentes, comme il ne serait fait aucune distinction entre la somme payée pour l’usage de la terre, et celle qui est payée pour l’usage du capital du propriétaire, une partie de l’impôt retomberait sur les profits du propriétaire, - ce qui découragerait nécessaire­ment la culture, à moins que le prix des produits agricoles ne s’élevât.

 

Sur la terre qui ne paierait point de rente, il pourrait être accordé au propriétaire une rétri­bution, sous le nom de rente, et à titre de loyer de ses bâtiments.

 

Ces bâtiments ne sauraient être construits, et la terre cultivée, à moins que le prix des produits bruts du sol ne fût suffisant, non-seulement pour couvrir tous les déboursés, mais encore pour payer la charge additionnelle de l’impôt. Cette partie de l’impôt ne tombe ni sur le propriétaire, ni sur le fermier ; elle ne frappe que le consommateur.

 

Il est très-probable que si l’on imposait les rentes, les propriétaires fonciers trouveraient bientôt le moyen de ne pas confondre ce qui leur est payé pour l’usage de la terre, avec ce qu’ils reçoivent pour l’usage des bâtiments, et pour les bonifications faites au moyen de leur capital.

 

On appellerait cette seconde rétribution, loyer de la maison et des bâtiments, ou bien, dans des terres nouvellement défrichées, ce serait le fermier et non le propriétaire qui construirait les bâtiments, et qui ferait les bonifications à ses propres frais. Le capital du propriétaire pourrait bien être en effet employé à ces objets ; le fermier pourrait ne le dépenser que nominalement, le propriétaire le lui avançant sous la forme d’un prêt, ou en achetant une annuité pendant le temps que durerait le bail. Qu’on distingue ou non ces deux sortes de rétributions payées par le fermier pour ces deux objets au propriétaire, il est certain qu’il existe une différence bien réelle entre la nature de l’une et de l’autre; et il est indubitable qu’un impôt sur le loyer de la terre tombe entièrement sur le propriétaire ; mais un impôt sur la rétribution que le propriétaire reçoit pour l’usage de son capital dépensé sur la ferme, ne frappe que le consommateur des produits du sol.

 

Si l’on mettait un impôt sur les fermages sans qu’on prît quelque moyen de distinguer la rétribution payée actuellement par le fermier au propriétaire sous le nom de fermage réel et en loyer du capital, un pareil impôt, en tant qu’il porterait sur le loyer des bâtiments et autres constructions, ne frapperait pas pendant longtemps le propriétaire, et retomberait sur le consommateur. Les fonds dépensés à ces constructions doivent rendre les profits ordinaires des capitaux engagés. Or, ils cesseraient de rapporter ces profits sur les terrains cultivés les derniers, dans le cas où les frais de construction de ces bâtiments ne seraient pas supportés par le fermier ; et si le fermier en faisait les frais, il cesserait de retirer les profits ordinaires de son capital, s’il ne parvenait pas à se faire rembourser sa dépense par le consommateur.

 

 

Chapitre XI : DE LA DÎME

 

     La dîme est un impôt sur le produit brut de la terre, qui, comme les impôts sur les matières premières, retombe entièrement sur le consommateur. Elle diffère d'un impôt sur les rentes en ce qu'elle frappe des terres que cet impôt ne saurait atteindre, et en ce qu'elle fait hausser le prix des produits agricoles qu'un impôt sur les rentes n'altérerait pas. Les meilleurs comme les plus mauvaises terres paient la dîme, et la paient dans l'exacte proportion de la quantité des produits qu'on retire de chacune. La dîme présente donc tous les caractères de l'égalité.

 

     Si les terrains de la dernière qualité, ou ceux qui ne paient pas de rente, et qui règlent le prix du blé, donnent des produits suffisants pour rapporter au fermier les profits ordinaires du capital, quand le prix du blé est à 4 l. le quarter, il faut que le blé monte à 4 l. 8 sch. Pour qu'il puisse retirer les mêmes profits après le paiement de la dîme ; car pour chaque quarter de blé le cultivateur est tenu de payer huit schellings au clergé.

 

     La seule différence qu'il y ait entre la dîme et l'impôt sur les produits agricoles, c'est que l'un est un impôt pécuniaire variable, et que l'autre est un impôt pécuniaire fixe. Lorsque l'état d'une nation est stationnaire, et qu'il n'y a ni plus ni moins de facilité pour produire du blé, ces deux impôts ont des effets identiques ; car dans un tel état de choses le prix du blé devient invariable comme l'impôt. A une époque de décadence ou de progrès pour l'agri­culture, alors que les produits agricoles baisseront de valeur par rapport aux autres machines, la dîme sera moins lourde qu'un impôt permanent en monnaie ; car, si le prix du blé baissait de 4 l. à 3 l., l'impôt devrait baisser de huit à six schellings. Dans un état progressif de civili­sation, mais dans lequel, cependant, il ne s'opérerait aucun grand perfectionnement en agriculture, le prix du blé montera, et alors la dîme deviendra un impôt plus lourd que l’impôt permanent en monnaie. Si le blé venait à hausser de 4 1. à 5 l., la dîme sur la même terre s’élèverait de huit à dix schellings.

 

Ni la dîme, ni un impôt en monnaie ne changeraient rien à la rente en argent du proprié­taire, et ces deux impôts auraient un effet sensible sir les rentes en nature. Nous avons déjà vu comment un impôt en monnaie affectait les rentes en blé : un effet pareil serait évidem­ment le résultat de la dîme, si les terres nos l, 2 et 3 produisaient respectivement cent quatre-vingts, cent soixante-dix et cent soixante quarters de blé, la rente du n° 1 pourrait être de vingt quarters, et celle du n° 2 de dix ; mais une fois la dîme prélevée, ils ne conserve­raient plus ce même rapport entre eux : car si l’on déduit un dixième de chacun de ces produits, ils resteront réduits à cent soixante-deux, cent cinquante-trois, cent quarante-quatre, et par conséquent la rente en blé du n° 1 se trouvera réduite à dix-huit quarters, et celle du n° 2 à neuf quarters. Mais le prix du blé aura haussé de 4 1. à 4 1. 8 sch. 10 ⅔ d.; car neuf quarters sont à 4 1. comme dix quarters sont à 4 1. 8 sch. 10 ⅔ d. ; et par conséquent la rente en monnaie se maintiendrait telle qu’elle était ; car elle serait de 80 1. sur le n° 1, et de 40 1. sur le n° 2 [24].

 

La principale objection contre la dîme est que ce n’est point un impôt permanent et fixe, et que sa valeur augmente à proportion que la difficulté de produire du blé s’accroît. Si ces difficultés sont telles que le prix du blé soit de 4 l., l’impôt sera de 8 sch. ; si elles le font hausser a 5 l., l’impôt sera de 10 sch. ; et s’il arrive jusqu’à 6 l., l’impôt sera de 12 sch. Non seulement l’impôt augmente en valeur, mais le montant en devient plus considérable, et ainsi, quand le n° 1 était cultivé, l’impôt n’était perçu que sur cent quatre-vingts quarters ; quand le n° 2 a été cultivé, l’impôt a été levé sur 180 + 170 ou 350 quarters ; et quand le n° 3 a été cultivé, il a été levé sur 180 + 170 + 160 ou 510 quarters. Non-seulement l’impôt s’élèvera de

100,000 quarters à 200,000, quand les produits s’élèveront d’un à deux millions de quarters ; mais en raison de l’excédant de travail nécessaire pour produire le second million, la valeur relative des produits du sol aura haussé de manière que les 200,000 quarters, quoiqu’ils ne soient en quantité que le double des 100,000 qu’on payait auparavant, auront cependant une valeur triple.

 

Si on levait pour le clergé une valeur égale par d’autres moyens qui augmenteraient ainsi que la dîme, à proportion de la difficulté de la culture, l’effet serait le même. Et on se tromperait fort en pensant que les dîmes, parce qu’elles sont prélevées directement sur le sol, découragent plus l‘agriculteur que toute autre redevance du même chiffre. Le clergé, dans les deux cas, obtiendrait une portion croissante du produit net du sol et de l’industrie du pays. Dans l’état progressif de la société, le produit net du sol va toujours en diminuant par rapport au produit brut ; mais c’est sur le produit net d‘un pays que sont levés, en dernière analyse, tous les impôts, que le pays se trouve en voie de développement ou reste stationnaire. Un impôt qui augmente en même temps que le revenu brut, et qui retombe sur le revenu net, doit être nécessairement un impôt très-onéreux, et extrêmement oppressif. La dîme est le dixième du produit brut, et non le dixième du produit net du sol : et par conséquent à mesure que la société croît en richesse, elle doit progressivement absorber une partie plus considérable du produit net, quoiqu’elle soit toujours égale à une même portion du produit brut.

 

On peut encore regarder la dîme comme nuisible aux propriétaires fonciers, en ce qu’elle agit comme prime d‘importation, en imposant le blé indigène, pendant que celui de l’étranger ne paie aucun impôt. Et si, dans le but de mettre les propriétaires à l’abri de l’avilissement des terres que doit occasionner cette prime, on frappait le blé du dehors d’un impôt pareil, perçu par l’État, il ne pourrait y avoir de mesure plus juste ni plus équitable, puisque tout ce que cet impôt rapporterait à l’État, aurait l’effet de diminuer d’autant les autres impôts que les dépenses du Gouvernement rendent nécessaires. Mais si un pareil impôt n’était consacré qu’à augmenter les revenus du clergé, il pourrait à la vérité augmenter au total la masse des produits, mais il diminuerait la part qui revient aux classes productives.

 

Si on laissait entièrement libre le commerce des draps, nos manufacturiers pourraient les donner à meilleur marché qu’on ne pourrait les importer. Si on mettait un impôt sur la fabrication des draps du pays, et qu’on n’en mit point sur l’importation, cela pourrait avoir le mauvais effet de détourner les capitaux de la fabrication des draps vers d’autres manufac­tures, le drap pouvant alors être tiré de l’étranger à meilleur marché que celui qu’on fabri­querait dans le pays. Le consommateur, qui préférait d’abord acheter son drap dans le pays, parce qu’il le payait moins cher que le drap étranger, achèterait pour lors du drap étranger, parce que, ne payant point d’impôts, il serait à plus bas prix que celui du pays, chargé d’un impôt. Mais il reviendrait au drap des fabriques nationales, du jour où l’impôt, pesant également sur la fabrication indigène et étrangère, abaisserait le prix des produits du dedans. C’est dans ce dernier cas que le consommateur donne le plus haut prix pour le drap ; mais tout le surplus de ce qu’il lui coûte, c’est l’État qui la gagne. Dans le second cas, il paie plus que dans le premier ; mais ce surplus n’est point reçu par l'État : c’est une augmentation de prix causée par la difficulté de la production et qu’il est forcé de supporter, parce que le poids de l’impôt a enlevé au pays les moyens de produire à de moindres frais.

 

 

Chapitre XII : DE L’IMPÔT FONCIER

 

Un impôt foncier, prélevé proportionnellement à la rente des fonds de terre, et sujet à varier avec elle, est en effet un impôt sur la rente ; et comme un tel impôt ne peut atteindre ni les terres qui ne paient pas de rente, ni le produit du capital employé sur les terres dans le seul but d’en retirer un profit, - capital qui ne paie jamais de loyer, - cet impôt ne peut par consé­quent influer aucunement sur le prix des produits du sol, et doit retomber entièrement sur les propriétaires. Un pareil impôt ne différerait en rien d’un impôt sur les rentes. Mais si l'impôt foncier frappe toutes les terres cultivées, alors, quelque modéré qu’il puisse être, il devient un impôt sur la production, et fait par conséquent hausser le prix des produits. Si le n° 3 est le terrain cultivé en dernier lieu, quoiqu’il ne paie pas de rente, il ne peut, après la création de cet impôt , continuer à être cultivé, ni rapporter le taux ordinaire des profits, à moins que le prix des produits ne s‘élève parallèlement à l’impôt. Ou l’on détournera de cet emploi les capitaux jusqu’à ce que le prix du blé ait suffisamment haussé, par suite de la demande, pour rapporter les profits ordinaires ; ou, s’il y a un capital déjà employé sur cette terre, on l’en retirera pour le placer d’une manière plus avantageuse. L’impôt ne peut être rejeté sur le propriétaire ; car, dans la supposition que nous avons faite, il ne reçoit pas de rente.

 

Un pareil impôt peut être proportionné à la qualité des terres et à l’abondance de leurs produits, et dans ce cas il ne diffère nullement de la dîme ; ou bien l’impôt peut être un impôt fixe de tant par arpent de terre cultivée, quelle qu’en soit la qualité.

 

Un impôt foncier de la nature de ce dernier serait un impôt fort inégal, et il serait en opposition avec l’une des quatre maximes sur les impôts en général, d’après lesquelles, selon Adam Smith, tout impôt devrait être calculé. Voici ces quatre maximes :

 

"Première maxime. Les sujets d’un État doivent contribuer au soutien du Gou­ver­nement, chacun, autant qu’il est possible, en proportion de ses facultés.

 

Deuxième maxime. La quote-part de l’impôt que chacun est tenu de payer, doit être certaine, et non arbitraire.

 

Troisième maxime. Tout impôt doit être perçu à l’époque et selon le mode qu’on peut présumer le plus commodes pour le contribuable.

 

Quatrième maxime. Tout impôt doit être calculé de manière à ce qu’il fasse sortir des mains du peuple le moins d’argent possible au delà de ce qu’il rapporte au trésor de l’État, et en même temps à ce qu’il tienne cet argent le moins longtemps possible hors de la bourse du public. [25]"

Un impôt foncier, assis également sur toutes les terres en culture, sans avoir égard à la différence des qualités, fera hausser le prix du blé en proportion de l’impôt payé par le cultivateur de la terre de la plus mauvaise qualité. Des terres de qualité différente, sur les­quelles des capitaux pareils sont employés, rapporteront des quantités très-différentes de produits bruts. Si la terre, qui, au moyen d‘un capital donné, rapporte mille quarters de blé, est imposée à 100 l., le blé haussera de 2 sch. par quarter, pour que le fermier puisse être indemnisé de l’impôt. Mais en employant le même capital sur une terre de meilleure qualité, on peut recueillir deux mille quarters de blé, qui, à 2 sch. d'augmentation par quarter, donne­ront 200 l., et cependant, l'impôt étant assis d'une manière égale sur l'une comme sur l’autre de ces terres, sera de 100 1. pour la terre fertile de même que pour la terre ingrate. Par conséquent le consommateur de blé aura non-seulement à contribuer pour les dépenses de l’État, mais il paiera encore au cultivateur du meilleur de ces deux terrains, pendant le temps de son bail, 100 sch. qui viendront ensuite s’ajouter à la rente du propriétaire.

 

Un impôt de cette nature est donc en opposition avec la quatrième maxime d‘Adam Smith ; car il tirerait de la poche du peuple une valeur plus forte que celle qui entrerait dans les coffres de l’État. La taille, en France, avant la révolution, était un impôt de cette espèce ; il n’y avait de terres imposées que celles des roturiers. Le prix des produits du sol haussa dans la proportion de l’impôt, et par conséquent, ceux dont les terres n’étaient pas taillées y gagnèrent une augmentation de rentes.

 

L’impôt sur les produits immédiats du sol, ainsi que la dîme, n’ont point un semblable inconvénient. Ils augmentent, à la vérité, le prix des produits du sol ; mais il n’est perçu sur chaque espèce de terrain qu’une contribution proportionnée à ses produits actuels, et non une contribution calculée sur le produit du terrain le moins productif.

 

Le point de vue particulier sous lequel Adam Smith a considéré le loyer de la terre lui fit dire que tout impôt territorial assis sur la terre même, - sous forme d‘impôt foncier, ou de dîme -, perçu sur les produits de la terre, ou prélevé sur les profits du fermier, était toujours payé par le propriétaire foncier, qui était dans tous ces cas le seul contribuable, quoique l’impôt fût nominalement avancé par le fermier. Cette opinion vient de ce que Smith n'a pas fait attention que, dans tous pays, il y a des capitaux considérables employés sur des terres qui ne paient pas de rente. "Des impôts, dit-il, sur le produit de la terre sont, dans la réalité, des impôts sur les fermages, et quoique l’avance en soit primitivement faite par le fermier, ils sont toujours définitivement supportés par le propriétaire. Quand il y a une certaine portion du produit à réserver pour l’impôt, le fermier calcule le plus juste qu’il peut le faire à com­bien pourra se monter, une année dans l’autre, la valeur de cette portion, et il fait une réduc­tion proportionnée dans la rente qu’il consent de payer au propriétaire. Il n’y a pas un fer­mier qui ne calcule par avance à combien pourra se monter, une année dans l’autre, la dîme ecclésiastique qui est un impôt foncier de ce genre."

 

Il est très-certain que le fermier calcule d‘avance les frais de toute espèce qu’il aura à supporter, lorsqu’il convient avec son propriétaire du prix qu’il doit lui payer pour sa rente, et si ce qu’il est obligé de payer pour la dîme ecclésiastique ou pour l’impôt sur le produit de terre, ne se trouvait pas compensé par l‘augmentation de la valeur relative du produit de sa ferme, il aurait sans doute déduit le montant de ces charges du prix du loyer. Or, voilà préci­sément le point en discussion, et la question est de savoir si le fermier déduira éventuellement toutes ces charges du montant de la rente, ou bien s’il en sera indemnisé par le plus haut prix des produits de sa ferme. Par les raisons que j’ai déjà données, il me parait certain que l’effet de ces impôts serait de faire hausser le prix des produits, et par conséquent que Adam Smith a considéré. cette question importante sous un faux jour.

 

Cette manière de voir de Smith est probablement ce qui lui fait dire que "la dîme et tout autre impôt sont, sous l’apparence d'une égalité parfaite, des impôts extrêmement inégaux ; une portion fixe du produit étant, suivant la différence des circonstances, l’équivalent de portions très-différentes du fermage." Je me suis attaché à montrer que de tels impôts ne pesaient point d'une manière inégale sur les différentes classes des fermiers et des proprié­taires, les uns comme les autres se trouvant dédommagés par la hausse du prix des produits du sol, et ne contribuant à l’impôt qu’en proportion de ce qu’ils consomment de ces produits [26]. Il y a même plus ; car, en tant que les salaires éprouvent des variations, et que, par l’effet de ces variations, le taux des profits est changé, la classe des propriétaires, bien loin de fournir tout son contingent pour l’impôt, est précisément la classe qui en est particulièrement exemptée. C’est la part des profits du capital, enlevée par l‘impôt, qui retombe sur les culti­vateurs, lesquels, par l’insuffisance de leurs fonds, ne peuvent pas payer des impôts. Cette portion pèse exclusivement sur toutes les personnes qui tirent leur revenu de l’emploi d‘un capital, et par conséquent elle n’a aucun effet sur les propriétaires.

 

Il ne faut pourtant pas inférer de cette manière d‘envisager l’effet de la dîme et des impôts sur la terre et sur ses produits, que ces impôts ne découragent pas la culture des terres. Tout ce qui augmente la valeur échangeable des denrées de toute espèce pour lesquelles il y a une forte demande générale, tend à décourager la culture, ainsi que la production ; mais c’est là un mal inhérent à tout genre d’impôt, et non un mal particulier aux impôts dont nous nous occupons en ce moment.

 

On peut en effet considérer ce mal comme l’inconvénient inévitable attaché à tout impôt perçu et dépensé par l’État. Chaque nouvel impôt devient une charge nouvelle sur la produc­tion, et augmente le prix naturel des produits. Une portion du travail du pays dont pouvait disposer auparavant le contribuable , est mise à la disposition de l'État. Cette portion peut s’ac­croî­tre tellement qu’il ne reste plus assez d’excédant de produits pour encourager les efforts des personnes qui , par leurs économies, grossissent d‘ordinaire le capital national. Heureusement les impôts n’ont encore été portés, dans aucun pays libre, assez loin pour faire décroître son capital d‘année en année. Une telle surcharge d‘impôts ne saurait être supportée

longtemps, car si on l’endurait , l’impôt irait toujours absorbant une si grande partie du pro­duit annuel du pays, qu’il en résulterait un état affreux de misère, de famine et de dépo­pulation.

 

"Un impôt territorial (dit Adam Smith) qui est établi comme celui de la Grande-Bretagne, d’après un cens fixe et invariable, a bien pu être égal pour tous à l’époque de son premier établissement ; mais il devient nécessairement inégal dans la suite des temps, en raison de l’amélioration ou du dépérissement de la culture dans les différentes parties du pays. En Angleterre, l‘évaluation d’après laquelle a été faite l’assiette de l’impôt foncier sur les différents comtés et paroisses , par l’acte de la quatrième année de Guillaume et Marie, a été fort inégale, même à l’époque de son premier établissement. A cet égard donc, cet impôt choque la première des quatre règles exposées ci-dessus : il est parfaitement conforme aux trois autres; il est on ne peut plus fixe. L’époque du paiement de l‘impôt étant la même que celle du paiement des rentes, est aussi commode qu’elle peut l’être pour le contribuable, Quoique le propriétaire soit dans tous les cas le vrai contribuable, l’impôt est, pour l’ordinaire, avancé par le tenancier, auquel le propriétaire est obligé d'en tenir compte dans le paiement de la rente."

 

Si le fermier rejette l’impôt, non sur le propriétaire, mais sur le consommateur, alors l’impôt, s’il n’a pas été inégal dès son origine, ne pourra plus 1’être ; car le prix des produits ayant été tout d’un coup élevé dans la proportion de l’impôt, ne variera plus dans la suite par cette cause. Cet impôt pourra mécontenter par son inégalité, et j’ai déjà montré qu’il produi­sait cet effet ; car il est contraire à la quatrième des maximes énoncées ci-dessus ; mais il ne l'est point à la première. Il peut enlever au public plus qu’il ne rapporte au trésor de l’État; mais il ne pèsera inégalement sur aucune classe particulière de contribuables.

 

M. Say me parait avoir mal saisi la nature et les effets de l’impôt foncier en Angleterre dans le passage suivant :

 

"Plusieurs écrivains attribuent à cette fixité d’évaluation la haute prospérité où l’agriculture est portée en Angleterre. Qu’elle y ait beaucoup contribué, c‘est ce dont il n’est pas permis de douter ; mais que dirait-on si le gouvernement, s’adressant à un petit négociant, lui tenait ce langage : Vous faites, avec de faibles capitaux, un com­merce borné, et votre contribution directe est en conséquence peu de chose. Empruntez et accumulez des capitaux, étendez votre commerce, et qu'il vous procure d‘immenses profits : vous ne paierez toujours que la même contribution ; bien plus, quand vos héritiers succéderont a vos profits, et les auront augmentés, on ne les évaluera que comme ils furent évalués pour vous, et vos successeurs ne supporteront pas une plus forte part des charges publiques.

 

Sans doute ce serait un grand encouragement donné aux manufactures et au commerce ; mais serait-il équitable ? Leur progrès ne pourrait-il avoir lieu qu’à ce prix ? En Angleterre même, l’industrie manufacturière et commerciale n’a-t-elle pas, depuis la même époque, fait des pas plus rapides encore, sans jouir de cette injuste faveur ?

 

Un propriétaire, par ses soins, son économie, son intelligence, augmente son revenu annuel de 5,000 fr. Si l‘État lui demande un cinquième de cette augmentation de revenu, ne lui reste-t-il pas 4,000 fr. d‘augmentation pour lui servir d’encou­ragement ?"

 

Si l’on suivait l’idée de M. Say, et que l’État réclamât du fermier le cinquième de son revenu augmenté, cette contribution serait injuste ; elle entamerait les profits du fermier sans affecter les profits des autres branches d’industrie. Toutes les terres seraient également sujettes à l’impôt, celles qui rendent peu et celles qui rapportent beaucoup; et sur les terres qui ne paient pas de rente, il ne pourrait y avoir de compensation à l’impôt dans une réduction de la rente. Un impôt partiel sur les profits ne frappe jamais le genre d’industrie sur lequel il est assis ; car le commerçant quittera son commerce, ou se remboursera de l’impôt. Or, ceux qui ne paient pas de rente, ne pouvant être dédommagés que par la hausse du prix des produits, l'impôt que M. Say propose retomberait sur le consommateur, sans frapper ni le propriétaire ni le fermier.

 

Si l'on augmentait l'impôt proposé dans le rapport de l'augmentation de la quantité ou de la valeur des produits agricoles, il ne différerait en rien de la dîme, et il serait, de la même manière, rejeté sur le consommateur. Qu'un tel impôt fût donc assis sur le produit brut ou sur le produit net de la terre, ce serait un impôt sur la consommation, qui ne pèserait sur le propriétaire et sur le fermier qu'à la manière de tout autre impôt sur les produits agricoles.

 

Si l'on n'avait mis aucun impôt sur la terre, et que les sommes nécessaires à la dépense de l'État eussent été levées par tout autre moyen, l'agriculture aurait prospéré pour le moins autant qu'elle l'a fait ; car il est impossible qu'aucun impôt sur la terre soit un encouragement à la culture. Un impôt modéré peut ne pas être et probablement n'est pas un obstacle à la production, mais il ne l'encourage point. Le gouvernement anglais n'a pas tenu le langage que M. Say lui prête. Il ne promit pas d'exempter la classe agricole et leurs successeurs de tout impôt futur, et de lever les fonds qui pourraient devenir nécessaires pour les dépenses de l'État sur les autres classes de la société ; le gouvernement a dit simplement :"Nous ne chargerons plus la terre par ce mode d'impôt ; mais nous nous réservons la plus entière liberté de vous faire payer sous une autre forme tout le montant de votre contingent futur pour défrayer les besoins de l'État."

 

En parlant de l'impôt en nature, ou de l'impôt levé en une certaine portion des produits, ce qui est précisément la même chose que la dîme, M. Say dit :

 

 

"Cette forme d'impôt paraît la plus équitable de toutes : il n'y en a pas qui le soit moins. Il ne tient nul compte des avances faites par le producteur ; il se proportionne au revenu brut, et non au revenu net.

 

"Deux agriculteurs ont des cultures différentes : l'un cultive de médiocres terres à blé, ses frais de culture se montent, année commune, à 8,000 fr. ; le produit brut de ses terres est de 12,000 fr. : il a donc 4,000 fr. de revenu net.

 

"Son voisin a des prairies ou des bois qui rendent brut, tous les ans, 12,000 fr. également, mais qui ne lui coûtent d'entretien que 2,000 fr. : c'est donc, année commune, 10,000 fr. de revenu qui lui restent.

 

"Une loi commande qu’on lève en nature un douzième des fruits de la terre, quels qu’ils soient. On enlève en conséquence, au premier, des gerbes de blé pour une valeur de 1,000 fr., et au second, des bottes de foin, des bestiaux ou des bois pour une valeur de 1,000 fr. également. Qu’est-il arrivé ? C’est qu’on a pris à l’un le quart de son revenu, qui se montait à 4,000 fr., et à l’autre, le dixième seulement du sien, qui se montait à 10,000 fr.

 

"Chacun en particulier n’a pour revenu que le profit net qu’il fait après que son capital, tel qu’il était, se trouve rétabli. Un marchand a-t-il pour revenu le montant de toutes les ventes qu’il fait dans une année ? Non, certes ; il n’a de revenu que l’excédant de ses rentrées sur ses avances, et c’est sur cet excédant seul qu’il peut payer l’impôt sans se ruiner."

 

 

L’erreur dans laquelle M. Say est tombé dans ce passage, consiste à supposer que, parce que la valeur du produit de l‘une de ces propriétés (après que le capital de l’agriculteur est rétabli) est plus grande que la valeur du produit de l’autre terre, le revenu net de chacun des cultivateurs doit différer dans la même proportion. M. Say a entièrement négligé de tenir compte de la rente que chacun de ces cultivateurs paie. Il ne peut y avoir deux différents taux

de profits dans un même emploi, et par conséquent, quand les produits sont en proportions différentes par rapport au capital, c’est la rente qui diffère et non les profits. Sous quel prétexte pourrait-on souffrir qu’un homme retirât, d‘un capital de 2,000 fr., un profit net de 10,000 fr., pendant qu’un autre, avec un capital de 8,000 fr., ne pourrait en retirer que 4,000 fr.?

 

Que M. Say tienne compte de la rente ; qu’il considère aussi l’effet qu’un semblable impôt aurait sur les prix des différentes espèces de fruits de la terre, il verra que cet impôt n’est point inégal, et que les producteurs eux-mêmes n’y contribuent pas plus que toute autre classe de consommateurs [27].

 

 



[1]    L’abri, le vêtement indispensables dans un pays peuvent ne l’être pas dans un autre. Un ouvrier indien conser­vera toute sa vigueur dans une habitation qui suffirait à peine pour préserver l'ouvrier russe de la souffrance et de la mort. Même, dans les pays qui présentent un climat analogue, les mœurs, les habitudes sociales peuvent occasionner souvent des variations sensibles dans le prix naturel du travail, et ces variations peuvent être aussi considérables que celles produites par les causes naturelles. - Essai sur le commerce extérieur du blé, par R. Torrens, Esq. pag. 68. - Toute cette matière a été traitée fort habilement par le colonel Torrens.

[2]    Ces tristes paroles semblent une prophétie. On dirait que Ricardo sentait déjà frémir ces bandes affamées d'Irlandais qui cherchent aujourd'hui, les armes à la main, le désespoir au cœur, une nourriture que les saisons leur ont refusée. C'est qu'il s'est fait dans la malheureuse Erin un partage étonnant des joies et des douleurs, de la disette et de l'abondance : à ceux qui creusent le sol, le fertilisent, l'inondent de sueur, ont été dévolues les tortures de la misère ; à ceux qui épuisent la terre avec leurs meutes de chasse, et boivent des moissons entières dans leur coupe de Tokay ou de Johannisberg, ont été répartis les revenus, et partant l'éclat, et partant la puissance. La richesse y ressemble donc à un beau fleuve qui aurait sa source en Irlande, et son embouchure en Angleterre : on sème à Dublin, et on récolte à Londres ; de telle sorte qu'il ne s'y amasse pas de grands capitaux, et que l'industrie n'y peut naître pour donner du travail, des salaires à des millions de bras qui se disputent le sol. On peut même dire que, grâce à l'avidité des middlemen, - ce crible vivant où se dépose une grande portion des ressources du pays, en passant de I'humble cultivateur à l'opulent seigneur, - grâce, encore, à la concurrence acharnée que se font les fermiers, et au morcellement infini des domaines, l'agriculture est plutôt une lutte de paysan à paysan qu'un travail régulier et social. Au haut de l'échelle se trouve le propriétaire qui hérite des bénéfices de cette folle enchère ; au bas, le cottager sur qui elle pèse d’un poids écrasant. En effet, pour payer son fermage, celui-ci consacre la plus grande partie de son travail et de ses efforts à de larges étendues de terrain qu’il couvre de blé, et ne se réserve qu’un champ limité où croissent, quand Dieu le permet, les pommes de terre qui composent son unique ressource. Vienne une année où la terre, frappée de stérilité, ne donne que de rares épis, et le pauvre Irlandais, impuissant à assouvir le middleman. expie, par la contrainte par corps ou le bannissement, les caprices de l’atmosphère ; vienne une autre année où ce sont les pommes de terre qui manquent, et il se trouve atteint dans son existence même. Son propriétaire est payé, et peut aller commanditer les coulisses de Covent-Garden et les courses d’Epsom ; mais il lui faut, à lui, subir toutes les souffrances de la faim, à moins de courir les coupables et tristes hasards de la révolte, de la vengeance, de l’homicide. Il y a quelques mois, en effet, un seul propriétaire expulsait de ses domaines des centaines de malheureux cottagers, avec le même sang-froid que mit Caton à vider ses ergastules, et que mettent nos maquignons à vider leurs écuries. De plus, nous pouvons assister de loin au drame lugubre qui se joue en Irlande, à coups de fusils, de haches, de faux, drame qui nous reporte aux jours terribles du White-Boysm. Il y a donc ici plus qu’un mauvais système d'agriculture, il y a un vice social manifeste, criant ; et s’il est important, comme le dit Ricardo, pour une nation, de ne pas placer la sécurité de ses approvisionnements dans une seule plante, de ne pas jouer son existence sur une seule carte, il est plus important encore de ne pas concentrer toutes les forces du pays sur une seule industrie. Il arrive en effet alors, qu’aux époques où cette industrie languit, la vie s’arrête dans le corps social tout entier, et qu’il ne s’ouvre pas dans les autres fonctions de refuge pour les bras inoccupés. Ce qui a sauvé tant de fois l’Angleterre du désespoir des comtés agricoles, ce n’a pas été la pâle charité des hauts-barons distributeurs de cuillers de bois et de soupes économiques, mais bien les comtés manufactu­riers. La mule-jenny est ainsi venue au secours de la charrue, et l’industrie manufacturière a alimenté des légions de cultivateurs, comme une généreuse nourrice qui prête le sein à un enfant étranger. Or, l’Irlande n’a pas de mule-jennys, pas de capitaux : tous les bras sont tendus vers le sol qu’on appauvrit par une subdivision extrême. Aussi, on aura beau encourager, comme le veut l’auteur, tous les Irlandais à multiplier leurs jouissances et leur bien-être, si la constitution économique les pousse à s’arracher des lambeaux de terre et à se créer, pour toute existence, une auge de quelques toises remplies de pommes de terre ; si l’épar­gne est impossible et avec elle les capitaux, les progrès, ils devront se résigner a tourner éternellement dans ce cercle fatal de la misère, de la faim, du crime. Rien de plus facile que de désirer le bien-être, et il n’est pas d’homme, fût-il le plus intraitable des ascètes, qui n’y aspire perpétuellement : mais lorsque ces désirs se brisent contre des vices fondamentaux, il faut bien se résigner à n’y voir qu’une bien faible ressource pour des populations. Soyez sûr que l’Irlandais désire et que le cri du Rappel est le cri de la faim, de la chair qui se révolte, plutôt qu’un cri religieux ou politique. Seulement, le réseau des middlemen, des absentéistes, des orangistes, l’enserre de toutes parts, l’étouffe. Il le sait, et voyant que la sueur ne suffit plus à féconder, pour lui, sa patrie, il veut essayer du sang, et le sang coule.  A. F.

[3]    Il est impossible de ne pas protester hautement contre des conclusions presque fatidiques et qui empor­teraient condamnation de tout notre système économique. Il a fallu même bien du calme a Ricardo pour n’avoir pas été saisi de vertige, n’avoir pas senti trembler sa main au spectacle du sort que l’avenir réserve, selon lui, aux travailleurs. A ses yeux, les classes ouvrières marchent fatalement vers un abîme que la civilisation couvre habilement de fleurs, mais au fond duquel est la mort : à nos yeux, au contraire, elles s’élèvent à des destinées meilleures et se font chaque jour une place plus large dans le pouvoir et le bien-être répartis aux sociétés. Ricardo, frappé de la somme de douleurs et de privations qui accable, au milieu des splendeurs de notre industrie, les mains généreuses et fortes qui exécutent l’œuvre de la production entière ; étonné de voir tant de haillons à côté de tant de luxe, et tant de crises à côté de tant de progrès, s’est pris à désespérer de l’avenir, et, suivant son habitude, ce désespoir que tant d‘autres mettent en élégies et en philippiques, il l’a mis en formules, ce qui est plus net, mais tout aussi injuste, tout aussi réfutable. Et d’abord le résultat immédiat, nécessaire de cette croyance au malheur futur des travailleurs, devrait être de suspendre tout à coup le mouvement social, de faire volte-face, et de reprendre en sous-œuvre toutes les théories, toutes les données que les siècles semblent avoir consacrée. Il n’est personne, en effet, doué de quelque prévision, mu par quelque générosité, qui ne frémisse devant cet avertissement sombre, dernier mot de la science de Ricardo : Chaque jour abaisse le salaire réel de l'ouvrier et grandit le prix des subsis­tances : - ce qui équivaut à dire que chaque jour la société doit s’anéantir par un supplice incessant, que chaque jour doit retrancher un battement au cœur du pauvre et exagérer pour lui le supplice de Tantale en éloignant de plus en plus les fruits et l’eau de ses lèvres avides. Le devoir de tout penseur, de tout législateur, serait donc de faire prendre à la société d’autres routes et de ne pas permettre que la subsistance des masses passât dans le corps des riches, comme passaient la chaleur et la vie des vierges dans les corps débiles et disloqués des vieux rois de la Bible. Mais il n’en est rien, et le bilan de notre société suffirait, sans autres considérations, pour combattre le pessimisme de Ricardo. Ainsi le développement de l’industrie n’a-t-il pas mis à la portée de tous les objets qui constituaient il y a cent ans un luxe ruineux, impossible ? La guimpe délicate qui entoure le sein de nos villageoises, les chauds vêtements qui couvrent nos paysans et nos ouvriers sont d’institution toute récente et témoignent d‘un bien-être croissant. Des voies de commu­nication plus parfaites ont permis aux hommes, aux idées, aux choses, du rayonner de toutes parts et de moraliser les populations : des écoles, des salles d’asile, des hôpitaux, des hospices, des crèches s’ouvrent de toutes parts devant l’intelligence qui va éclore, l’enfant qui va naître, le vieillard qui va mourir; l’air, la lumière, l’eau commencent à circuler dans les rues, grâce à nos institutions municipales, et pour résumer tous ces faits en un seul fait décisif, la moyenne de la vie humaine s’est accrue depuis cinquante années, hâtons-nous de le dire, ailleurs que dans les colonnes élastiques et torses de la statistique.

Et il n’en saurait être autrement. L’évolution économique suit nécessairement l’évolution politique, et l’influence que gagne chaque jour la démocratie, - cet évangile systématisé et démontré, - doit se refléter et se reflète dans la prospérité générale. Le premier mouvement d’une nation qui se sait indépendante est de se vouloir heureuse, riche ; d’organiser les intérêts et les individus en vue de ce bien-être, et, par conséquent, de progresser, d’aller en avant. Or, la tendance moderne des peuples est vers l’indépendance, et on ne saurait faire un procès a notre époque, sous le rapport industriel, saris y joindre un procès politique, sans souffleter, comme l’ont fait les socialistes et les pessimistes de toutes les sectes, la liberté sur la joue de l’économie politique.

Et d’ailleurs la théorie, la logique démontrent tout cela bien avant les faits. Quel est ici-bas le capital du prolétaire ? le travail. Quel principe règle la valeur du travail, en fixe la rémunération ? l’offre et la demande des bras. Entre quelles limites extrêmes oscille cette rémunération ? entre le point où les salaires prélève­raient sur les profits une part trop large et qui mettrait le chef d’industrie dans l’impossibilité de continuer son œuvre, - danger peu redoutable, avouons-le : - et, d’un autre côté, le point où les salaires deviendraient insuffisants pour nourrir l’ouvrier. Le problème consiste donc à accroître constamment la somme de travail à répartir, afin d‘élever la valeur de ce travail, et par conséquent de grossir le revenu du pauvre : il consiste encore à élargir la zone où il puise sa consommation, les marchés où se vendent les céréales, les bestiaux, les étoffes, afin de le faire participer au bénéfice de la concurrence la plus complète, la plus absolue. Laissez circuler le travail, laissez circuler les produits, toute la question est là, et, avec elle, le bonheur des classes laborieuses. Pour affaiblir entre les mains des propriétaires ce monopole formidable que couvre d‘une sanction nécessaire, - sinon sacro-sainte, comme on l’a bien voulu dire, - le pacte social, il suffit de mettre à la disposition de tous, la terre qui appartient à tous, et de laisser se développer librement cette grande loi économique qui divise le travail parmi les nations, et fait cultiver par l’Indien ou l’Américain le sucre qui doit s’échanger contre les produits de l’Européen. L’espèce humaine a besoin d’un espace illimité pour entretenir ses membres toujours plus nombreux : c’est un flot qui grandit sans cesse, et à qui il faut les plages les plus vastes, sous peine de désordres, de calamités. Les quelques esprits égarés qui, par conviction, veulent le maintien de nos restrictions commerciales, c’est-à-dire l’appauvrissement de l’ouvrier par l‘action combinée d’un travail moins actif et de subsistances moins abondantes ; les esprits égarés, dis-je, qui n’ont pas compris la fécondité des principes de liberté commerciale, et ceux qui, au contraire, plus nombreux, plus audacieux, ne veulent pas de ces principes, parce qu’ils en comprennent trop bien la grandeur, ne sauraient nier cependant qu’il faut à l’expansion naturelle des générations une sphère immense, où se nivelleront les besoins, les intérêts, les capitaux. L’univers est une immense ruche où les travailleurs doivent circuler librement de cellule en cellule. Tandis que sur les districts manufacturiers, agités par la fièvre de la produc­tion et par les crises financières, s’agglomèrent aujourd’hui des légions d‘ouvriers qui les surchargent et les épuisent, d’énormes superficies de terrain restent incultes et désertes, attendant les capitaux et le travail pour épancher des monceaux de produits. Croit-on, par exemple, que si nos lois et les lois anglaises sur les céréales eussent été abolies, tout le territoire de la Pologne, de la Hongrie., de l’Ukraine , de l’Égypte, de l’Amérique, ne se fût pas couvert, comme par enchantement, de moissons qui, déversées sur l’Europe, eussent à la fois abaissé le prix des aliments, excité le travail de nos manufactures, la valeur du travail , et réfuté par l’éclat des résultats la décourageante hypothèse de Ricardo ? A quoi servirait donc de découvrir des Amériques et des Océanies, si ce n’était pour y aller chercher les ressources qui nous manquent, la place que demandent nos cités encombrées ? Avec le système de l’affranchissement commercial, les civilisations sont constamment jeunes, constamment vigoureuses. Lorsqu’un sol a été épuisé, on va chercher ailleurs une sève nouvelle, et la société se trouve ainsi constamment maintenue dans cette période active, où la somme de travail dépasse la homme de bras et se joint au bas pris des subsistances pour améliorer le sort de l’ouvrier. Plus un arbre est élevé, plus il faut à ses racines de l’espace pour se nourrir : il en est de même des nations, et s’il est encore ici-bas tant de souffrances et tant de crises, il faut encore en chercher la cause aussi bien dans l’isolement absurde des centres de production, que dans les vestiges d‘aristocratie ou de privilèges politiques qui déshonorent les constitutions européennes.  Sans doute la question de population, l’excès des travailleurs se dresseront toujours à nos yeux comme une menace lointaine : mais que de mines fécondes encore à exploiter, que de plaines a fertiliser, de fleuves à traverser, de richesses à puiser de toutes parts ! Nous ne sommes qu’au début de la production, de l’industrie, de l’agriculture, et, sans prendre la liberté du commerce pour une panacée infaillible, il est permis de dire que tout irait mieux, du jour où on laisserait la concurrence des capitalistes et des propriétaires s’organiser en présence de celle des ouvriers. Ricardo a raisonné dans l’hypothèse d’un déplorable statu quo : nous raisonnons dans l’hypothèse d‘un affranchisse­ment qui déjà commence. Il a désespéré, et tout nous conduit au contraire à espérer dans l’avenir.       A . F

[4]    Si M. Buchanan, dans le passage suivant, n’a eu en vue qu’un état de misère passager, je suis entièrement de son avis. - "Le grand malheur de la condition de l’ouvrier, c’est l’indigence qui provient de la disette des vivres ou du manque d’ouvrage. Aussi a-t-on fait chez tous les peuples des règlements sans nombre pour venir à son secours. Mais il est dans l’état social des maux que la législation ne saurait soulager ; et il est utile par conséquent de connaître les limites dans lesquelles elle doit se renfermer, afin d'éviter qu'en visant à ce qui est impraticable, nous ne manquions le but utile qu'il est en notre pouvoir d'atteindre."      - Buchanan, p. 61.

[5]    Cette vieille législation des pauvres, criblée d'abus, et ruineuse pour la Grande-Bretagne, au point d'avoir absorbé, en 1818, 7,870,801 livres sterlings, et, en 1832, le chiffre colossal de 8,739,882 livres sterlings, a été complètement réformée par l'acte de 1834 auquel on a donné le nom par trop modeste d'amendement. Dans le fond, il y a eu substitution d'un système entièrement nouveau dans les annales de la charité légale. Ce système est celui des Work-Houses ou ateliers de charité qui s'ouvrent comme un refuge devant les ouvriers inoccupés, et leur distribuent la nourriture, le vêtement, le logement en échange de leur travail. - Voyez, pour l'esquisse de cette nouvelle législation, le chapitre XVIII : Des Taxes pour les pauvres.     A. F.

[6]    Les progrès que l'opinion publique a faits sur cette grave question depuis 1796 sont très-remarquables, et il est facile de les constater en comparant le dernier rapport des commissaires de la loi des pauvres, avec les paroles suivantes prononcées par M. Pitt, il y a prés de trente ans : - "Faisons, des secours à répandre dans les familles nombreuses, un lien d'honneur et de charité et non un signe d'opprobre et de mépris. On fera ainsi des enfants du pauvre une bénédiction et non une calamité: : et l'on tracera une ligne de démarcation rationnelle et digne entre ceux qui sont capables de se suffire au moyen de leur travail, et ceux qui, après avoir doté leur pays d'un grand nombre d'enfants, ont acquis le droit de réclamer les moyens de les élever." - Histoire parlementaire de Hansard, v. 32, p. 710.

[7]    Ces vues qui ne sont pas seulement d’un philanthrope, mais d’un philanthrope éclairé, font sentir l'imbé­cillité des princes qui consacrent les événements heureux de leur règne par le mariage de quelques filles pauvres, c’est-à-dire qui se réjouissent en condamnant aux larmes, et peut-être à la mort, les familles qui naîtront de ces unions follement provoquées. Plutôt que de multiplier les créatures vivantes et susceptibles de souffrir, il vaudrait mieux favoriser la multiplication des moyens de subsistances, c’est-à-dire abolir les entraves à l’industrie, ne point emprunter, afin de laisser les capitaux chercher des emplois productifs, et diminuer les impôts qui augmentent la cherté des produits et par conséquent la difficulté de vivre ; mais ces moyens qui n’effraient point les bons princes, sont très-difficiles pour les mauvais.       - J. B. SAY.

[8]    Les auteurs anglais entendent par ce mot les bénéfices que tout entrepreneur d'industrie fait dans sa pro­fession, quelle qu'elle soit, sans distinguer dans ces bénéfices ce qui peut être considéré comme profit du capital de cet entrepreneur de ce qui peut être considéré comme le prix de ses conceptions et de son activité. Dans mon Traité, j'ai cru devoir mettre eu garde contre cette confusion. -  J.B. SAY.

[9]    Le lecteur est prié de se rappeler que dans le but d'être plus clair, j'ai considéré l'argent, ou la monnaie, comme invariable dans sa valeur; et par conséquent toute variation de prix comme l'effet d'un changement dans la valeur de la marchandise seulement.    (Note de l'Auteur.)

[10]   Je vois, moi, dans ces deux faits un parallélisme, constant, inévitable même, et non cet antagonisme déplo­rable que signale Ricardo. Suivant lui, les salaires et les profits représenteraient les deux plateaux d’une balance, l'un s’abaissant tandis que l’autre s’élèverait : et comme le manufacturier peut toujours troubler I’équilibre à son profit, grâce aux capitaux dont il dispose, il s’ensuivrait que les profits suivraient une progression toujours ascendante. Or, il n’en est rien. Pour nous les intérêts de l’ouvrier et du chef d‘industrie sont entièrement liés : greffés comme deux rameaux sur la production, ils en suivent toutes les phases, prospérant ou languissant avec elle. En effet, n’est-ce pas sur le prix courant des marchandises que le manufacturier prélève son revenu et celui de l’ouvrier, et ce prix courant ne varie-t-il pas en raison des frais de production combinés avec l’abondance des produits ? Faites que les demandes soient actives, que les échanges se multiplient, que l’industrie fatigue les machines à produire, et vous aurez élevé le prix des marchandises. Et comme une production animée nécessite des bras nombreux, le travail haussera de valeur inévitablement : - c’est l’époque où l’ouvrier commande et fait largement sa part dans le butin industriel. Faites, au contraire, que les besoins diminuent, que les magasins encombrés de produits réduisent au repos la plupart des usines, et vous voyez fléchir aussitôt le prix des marchandises. Or, comme un travail languissant est le signal de la désertion des ateliers, l’ouvrier voit s’anéantir ses ressources : - c’est l’époque où il fléchit le genou, pressé par la faim et par une concurrence acharnée. Mais dans tous les cas les chances sont les mêmes pour le travailleur et le capitaliste ; et s’il arrive que, même aux époques de prospérité manufac­turière, l’ouvrier ne participe que faiblement aux bénéfices de la production, on peut être sûr que sa condition est bien plus douloureuse, plus poignante aux moments de crise et d’abaissement. L’exempte de I’Angleterre depuis ces dernières années suffirait seul pour démontrer la vérité de ces conclusions que nous dictent le bon sens et la logique. En 1838, 39 et 40, on vit les districts manufacturiers s’assombrir tout à coup, menacés par une disette imminente et par une crise qui devait être le contre-coup des crises financières de l’Amérique. Les manufacturiers, privés des demandes ordinaires de la classe laborieuse, restreignirent leur fabrication. Le 12 mai 1839, quarante-cinq filateurs de coton s'engagèrent à ne pas travailler plus de quatre jours par semaine, et tandis que les capitaux s’épuisaient dans une production ruineuse, tandis que les profits se changeaient en faillites nombreuses, les salaires baissaient de 20, de 40 pour cent. Lorsque l’industrie courbée sous ces orages financiers se releva, on vit les manufacturiers reconstituer leurs fortunes ébranlées, activer le travail, et hausser immédiatement les salaires. Or, ce qui est vrai pour l’Angleterre est vrai pour tous les pays, et suffit sans aucune espèce d’optimisme pour nous rassurer sur l’avenir des masses et les prédictions de Ricardo.         A. F.

[11] Le lecteur doit s’apercevoir que nous faisons abstraction des variations accidentelles qui proviennent des bonnes ou mauvaises saisons, et de I’augmentation ou de la diminution de la demande par suite de quelque changement soudain dans l’état de la population. Nous voulons parler du prix naturel et constant du blé, et non de son pris accidentel et variable.                         (Note de l'Auteur.)

[12]    Les cent quatre-vingts quarters de blé se partageraient dans les proportions suivantes entre le propriétaire, le fermier et les ouvriers, par l'effet des variations supposées dans la valeur du blé.

 

Prix du quarter

Fermage

en blé.

Profit

en blé.

Salaires en

blé.

Total.

l.

s.

d.

4

0

0

point.

120 quarters.

60 quarters.

 

 

180

4

4

8

10 quarters.

117.  7

58.  3

4

10

0

20 quarters.

103.  4

56.  6

4

16

0

30 quarters.

95.

55.

5

2

10

40 quarters.

76.    7

53.  3

 

     Et dans ces mêmes circonstances, les fermages en argent, les salaires et les profits seraient :

 

Prix du quarter.

Fermage.

Profit.

Salaires.

Total.

l.

s.

d.

l.

s.

d.

l.

s.

d.

l.

s.

d.

l.

s.

d.

4

0

0

point

480

0

0

240

0

0

720

0

0

4

4

8

42

7

6

473

0

0

247

0

0

762

7

6

4

10

0

90

0

0

465

0

0

255

0

0

810

0

0

4

16

0

144

0

0

456

0

0

264

0

0

864

0

0

5

2

10

205

13

7

445

15

0

274

5

0

925

13

4

 

[13]    Voyez Adam Smith, liv. I, chap. 9.

[14]    Loi fatale, et que j"ai réfutée au chapitre des Salaires.  A. F.

[15] Cette assertion, pour être catégorique, n’en est pas moins parfaitement insoutenable. - Si les prix baissent, c’est que les sommes destinées à acheter ces velours, ces soieries, ces superfluités dont parle Ricardo, ont diminué ou pris une autre direction. Supposez une année de disette où les populations, inquiètes sur leur existence, voient leurs épargnes se dissiper en achats de blé ; une année où les appels de la faim étouffent tous les autres désirs, toutes les autres jouissances : supposez encore un revirement dans le goût des consom­mateurs, un de ces caprices soudains et inexplicables qui font préférer telle étoffe à telle autre, telle école de coiffure ou de parure à telle autre école, et dans les deux cas vous aboutissez à faire payer par l’industrie les frais de ces anomalies des saisons ou des esprits : - dans les deux cas, c’est le travail qui comble le déficit créé par la famine, les crises financières ou les mobiles décrets de la mode. Or, dès que l’on voit diminuer la somme de travail à répartir entre les ouvriers, dès que s’affaiblit la demande de bras, on peut en conclure hardiment que la valeur du travail, en d‘autres termes, les salaires doivent bientôt fléchir. En effet, ce qui constitue la dotation de I‘industrie, ce sont les capitaux ; si ces capitaux diminuent par la baisse des prix, il y a atteinte grave portée au budget des travailleurs, et, dès lors, la part de chacun doit s’affaiblir. Les profits de l’entrepreneur s’amoindrissent, et avec eux l’épargne au moyen de laquelle se créent les fortunes, et avec I’épargne, enfin, ces fortunes mêmes qui sont la source d'où naissent les salaires. Dire que les profits peuvent diminuer sans qu’une diminution analogue atteigne ta rémunération de l’ouvrier, c’est donc dire que les sources d’un fleuve peuvent se tarir sans que le niveau du fleuve s’abaisse immédiatement ; c’est com­met­tre une erreur que le souvenir des désastres de Manchester, de Spitalfields, de Coventry et de l’Amérique eût dû épargner à Ricardo.     A. F.

[16] Un pays qui, par sa supériorité dans les machines et l’habileté de ses ouvriers, fabrique avec une plus grande économie de main-d’œuvre que ses voisins, peut, avec les produits de son industrie, faire venir du dehors le blé nécessaire à sa consommation, lors même que son sol serait plus fertile, et que le blé y viendrait avec moins de travail que dans le pays d’où il tirerait son approvisionnement. Supposons deux ouvriers sachant l’un et l’autre faire des souliers et des chapeaux : l’un d‘eux peut exceller dans les deux métiers ; mais en faisant des chapeaux il ne l’emporte sur son rival que d’un cinquième, ou de 20 pour cent, tandis qu’en travaillant à des souliers, il a sur lui un avantage d’un tiers, ou de 33 pour cent. Ne serait-il pas de l’intérêt de tous les deux que l’ouvrier le plus habile se livrât exclusivement à l’état de cordonnier, et le moins adroit à celui de chapelier ? (Note de l'Auteur.)

Les explications données ici, soit dans le texte, soit dans la note qui précède , tendent de plus en plus à faire sentir la folie du système exclusif qui prohibe les produits étrangers pour favoriser les produits indigènes. Tout ce qu’une nation peut consommer se produit chez elle ; elle ne peut consommer aucune valeur qui n’ait été produite chez elle *. ; car avec quoi peut elle acheter un produit de la Chine, si ce n’est avec un produit qu’elle a créé, ou, ce qui revient au même, avec le prix de vente d’un produit qu’elle a créé ? De même que les Anglais fabriquent leur vin en draps, on peut dire que les Français, en faisant des étoffes de soie, fabriquent du sucre. Et si, par le moyen du commerce, le sucre qui leur vient des îles leur coûte moins que celui qu’ils pourraient tirer de leur sol, il leur convient, il convient à l’État, comme aux particuliers, qu’on le fasse venir du dehors. Ces principes, déjà exposés dans la Richesse des Nations de Smith, et dans mon Traité d‘Économie politique, ne sauraient être trop reproduits sous différentes formes.

Les douanes ne sont donc jamais bonnes pour favoriser l’industrie d’un pays ; mais on peut en prendre la défense comme d’une machine fiscale ; et jusqu’au moment où les hommes auront appris les moyens de se faire gouverner à bon marché, ils doivent supporter de forts droits d’entrée aussi bien qu’un fort impôt sur les terres.**        - J. -B. SAY.

*    Sauf les valeurs qu'on lui apporte du dehors sans exiger de retour, comme lorsqu'un homme fait venie dans son pays des revenus acquis au dehors.

** L'illustre économiste ne s'est pas souvenu, en écrivant ces dernières lignes, de ses belles observations sur l’influence délétère des droits élevés. Il est a peu près admis en économie politique, aujourd’hui, que des tarifs qui repoussent les consommateurs, des droits d‘entrée qui empêchent ..... l’entrée ne sont pas précisément le moyen le plus efficace de grossir les recettes du trésor : et s’il était même besoin de faits pour prouver 1’éclatante vérité de ce principe, nous les pourrions puiser à pleines mains dans l’histoire de la consommation de l’Angleterre depuis trente ou quarante années, et surtout, depuis l’audacieuse tentative de B. Peel, en 1843. Nous y verrions que les importations ont constamment marché eu sens inverse des tarifs : les unes grandissant a mesure que les autres fléchissaient. Le thé, le café, le sucre, présentent des résultats miraculeux et qui ont peut-être encore été dépasses par l’histoire de la réforme postale. Ainsi, le nombre des lettres en circulation qui, sous l’ancienne législation, s’élevait à 75,000,000 en 1835, a atteint pour l’année 1846 le chiffre énorme dé 300,000,000 : dans le district de Londres, l’accroissement a été du double en 5 ans, et ainsi de suite pour les autres villes. Nous avons même presque honte d'insister sur de pareils truismes et surtout d’avoir a les rappeler a un esprit aussi éminent que celui de J.-B. Say. Il est mort sans voir ces magnifiques et courageuses réformes, mais il avait en main assez de faits et de logique pour les prévoir facilement. Il suffit même d’une dose d‘intelligence très-médiocre pour comprendre que la masse des consommateurs - celle qui verse dans les trésors royaux ou autres les pluies d‘or des budgets - est entachée du péché originel de pauvreté et que c’est la modicité seule des droits qui lui ouvre l’accès des marchandises de toute nature. Il ne peut entrer que dans la cervelle d’un maitôtier ou d‘un Algonquin de couper l’arbre pour avoir les fruits, de tarir les sources pour avoir plus d‘eau, de rendre la consommation impossible pour grossir le nombre des consommateurs, de ruiner les contribuables pour augmenter les contributions. Eux seuls peuvent avoir à ce point des yeux pour ne rien voir et des mains pour tout prendre.  A. F.

[17] Sauf pourtant les frais d’assurance et de commerce nécessaires pour faire passer des métaux précieux d’un pays dans l’autre. Je peux consentir à recevoir quatre-vingt-dix-huit onces d’argent à Paris contre une lettre de change valant cent onces d’argent payable à Londres ; car si je faisais venir en nature les cent onces d’argent qu’on me doit à Londres, il se pourrait qu’elles fussent réduites, par les frais, à quatre-vingt-dix-huit onces. Mais quand il n’y a pas de prohibition, ces frais se réduisent à peu de chose pour l’or et pour l’argent, et même quand il y a des prohibitions, il n’en est pas qu’on élude plus facilement.

Quant aux marchandises encombrantes, elles peuvent, même avec la liberté de commerce, différer beaucoup dans leur valeur en argent d‘un pays à l’autre, parce que les frais de transport sont proportionnel­lement plus considérables pour ces marchandises que pour les métaux précieux. Les différents degrés de difficulté qu’il y a à transporter les marchandises d’un pays dans un autre, soit que la difficulté naisse de la nature des choses ou des lois, sont la seule raison qui établisse une grande différence de prix en argent pour ces marchandises dans les deux pays.    - J.-B. SAY.

[18] Lorsque le gouvernement, comme il arrive en Angleterre, dépense annuellement une forte somme levée par des emprunts, alors il dépense évidemment une portion du capital du pays, ou du moins des accumulations de l’année, qui, sans cela, seraient allées grossir le capital productif du pays. - J.-B. SAY.

[19] M. Ricardo donne à quelques-unes de ses propositions une généralité de laquelle il est impossible de demeu­rer d'accord. Par exemple, il dit que le profit des terres, ordinairement représenté par le fermage, se règle toujours sur la dernière qualité des terres ; que celles-ci ne paient absolument aucun fermage, parce que leur produit ne fait qu'indemniser le cultivateur des avances et des frais de culture, et il en tire la conséquence que le moindre impôt sur les terres ou sur leur produit immédiat, doit élever le prix de ce produit, ou faire abandonner la culture des terres qui ne paient point de profit foncier à leur propriétaire. Mais les choses ne se passent pas rigoureusement ainsi. Toute terre cultivée paie toujours un fermage, quelque faible qu'il soit. Un propriétaire, ne fût-ce que par mauvaise humeur, ne laisserait pas cultiver sa terre, si elle ne lui rapportait absolument rien. On voit dans les montagnes des Alpes et du Jura une foule de mauvais pâturages sur lesquels il n'y a aucun capital répandu, qui tous rapportent un loyer à leurs propriétaires. S'il y a quelques terres cultivées qui ne rapportent absolument rien à leur propriétaire pour son droit de propriété, elles sont en si petite quantité, que sur un grand pays elles exercent probablement peu d’influence sur la quantité et le prix des produits généraux. Il faudrait qu’un nouvel impôt sur les produits des terres fût considérable au point de faire abandonner des terres actuellement en culture, pour qu’il fit augmenter le prix des blés. Si un tel impôt n’augmente pas sensiblement l’étendue des terrains en friche, on ne voit pas pourquoi le prix des blés augmenterait, puisque l’approvisionnement serait le même. Le gouvernement ou le clergé lèveraient des dîmes en nature, que le prix du blé resterait encore le même, puisque la même quantité de ce produit irait sur le marché, serait jetée dans la circulation par les collecteurs à défaut des cultivateurs. Tout impôt de ce genre, à moins qu’il ne soit exagéré, ne peut donc que diminuer les profits du propriétaire et ceux du cultivateur, sans faire renchérir le produit des terres.   - J.-B. SAY.

 

[20] Ce phénomène des transitions douloureuses que réserve aux ouvriers notre système industriel, est peut-être le p!us grand problème de l’économie politique actuelle. Nous en avons étudié l’importance et la menaçante gravité dans 1’Introduction.   A. F.

[21] Ce sont précisément ces degrés très-différents de célérité, qui sollicitent l’attention du penseur, de l’écono­miste. Cette célérité qui suffit à l’auteur, dont la plume glisse sur ces redoutables problèmes, se traduit en une effrayante et longue agonie pour les classes sur lesquelles retombent les crises financières. Une heure, un jour, une année ne sont rien pour des théories scientifiques dont le domaine est l’infini, dans le temps, dans l’espace ; mais ils suffisent pour décider de l’agonie d‘une famille, et de la ruine d’une industrie. A la longue, sans doute, l’équilibre entre les salaires et les subsistances tend à se rétablir, et, à prendre l’histoire de l’industrie par catégories de siècles, on verra croître parallèlement le niveau des salaires et celui des prix ; mais combien de transitions cruelles, cachées sous cette vaste enveloppe des siècles, viennent démentir I’assertion de Ricardo ! combien de convulsions ont démontré la lenteur avec laquelle s’opère la hausse des salaires, et la rapidité avec laquelle, au contraire, ils s’abaissent dans les années de disette. Les faits abon­dent pour certifier ce douloureux martyrologe. Ainsi, pour chercher nos exemples dans la terre classique des crises industrielles, on a toujours vu, en Angleterre, les époques de grande cherté correspondre avec celles des salaires réduits et insuffisants. En 1804, le prix du blé étant de 44 sh. 10 s., le salaire des agriculteurs s’éleva à 8 sh. En 1817, les prix ayant atteint 100 sh. 5 d., les salaires s’arrêtaient à 12 sh. : - posant ainsi un accroissement de 200 % dans les prix, en face d’un accroissement de 33 % seulement dans les salaires. Adam Smith avait entrevu ce jeu fatal des salaires et des subsistances, et les évènements l’ont mis hors de doute avec une impitoyable rigueur. Il n’a manqué à Ricardo, pour rester convaincu de l’erreur où il s’est laissé entraîner, que d’assister au drame lugubre qui se joua en 1839-40-41, dans les districts manufacturiers de l’Angleterre. Il eût pu voir la réserve de la Banque descendre de 9,362,000 1. à 3,500,000 l., le nombre des faillites s’élever en quatre ans de 800 à 1,500, la taxe des pauvres grandir à Oldham de 159 %, à Bolton, de 304 %, enfin, le pays se dépeupler par l’émigration, la mort et les prisons. Quelques mois suffirent pour répandre ces calamités sur la puissante Albion, et il lui fallut cinq ans d’efforts, de sacrifices pour réparer ses forces, reprendre son aplomb et se remettre en marche avec son énergique mot d‘ordre : All right ? Que deviennent, en présence de tous ces faits, les degrés très-différents de célérité que Ricardo affirme ici pour les combattre un peu plus loin ?       A. F.

[22] Peut-être M. Ricardo ne tient-il pas assez de compte de la difficulté que les capitaux ont, dans beaucoup de cas, pour changer d'emploi. Un très-grand nombre d‘entrepreneurs d’industrie (et par cette expression j’entends ceux qui emploient soit dans I’agriculture, soit dans les manufactures, soit dans le commerce, des capitaux qui appartiennent soit à eux-mêmes, soit aux autres) ; un grand nombre d‘entrepreneurs d‘industrie sont obligés de faire marcher leurs capitaux avec eux, c’est-à-dire de les laisser dans l’emploi où ils restent eux-mêmes. L’agriculture d’un canton a beau devenir moins avantageuse à ceux qui l’exercent que ne le serait toute autre profession, ils n’en restent pas moins agriculteurs, parce que telles sont leurs habitudes, tels sont leur expérience et leurs talents. On en peut dire autant d‘un manufacturier. Or, si cet homme reste manufacturier ou cultivateur, il laisse dans son genre d’industrie les capitaux qui marchent nécessairement avec lui, c’est-à-dire ceux qui lui appartiennent, et même les capitaux d’emprunt. Relativement à ceux-ci, il en paie bien toujours l’intérêt, mais il n’y fait point de profit par delà les intérêts ; il peut même en tirer moins de profit qu’il n’en paie d‘intérêts, sans cependant interrompre durant de nombreuses années une entreprise qui, à capital égal, à mérite égal dans son entrepreneur, rapporte moins que beaucoup d’autres entreprises. - J.-B. SAY.

[23] La raison pour laquelle les impôts sur les produits immédiats de l’agriculture ne font pas renchérir les objets d’exportation ne paraît pas être celle qui est assignée ici par l’auteur. Il prétend que, pour que ces denrées fussent plus chères, qu’elles se payassent de plus d‘argent, il faudrait qu’il y eût, en raison de cela, plus d‘argent introduit, ce qui est inadmissible. Mais elles peuvent être plus chères sans que l’argent perde de sa valeur générale. Quand la récolte est mauvaise, et que le prix du blé vient à doubler, on le paie le double en écus, quoique le nombre des écus soit demeuré le même dans le pays ; de même qu’on le paie d’une double quantité de sucre, de toile, de savon, de toute autre marchandise. C'est-à-dire que si le blé vaut 6 1. st. le quarter, le fabricant de drap, par exemple, est obligé de vendre quatre aunes de son drap, qui vaut 30 sch., pour obtenir l’argent qui achètera un quarter de blé, tandis qu’il ne serait obligé d’en donner que deux aunes pour le même quarter, si le quarter était à 3 liv. st. On ne peut pas dire qu’il faut que la quantité de drap ait doublé dans le pays, pour qu’on en donne ainsi le double en échange d‘une mesure de blé. De même il n'est pas nécessaire que le numéraire augmente en quantité, pour qu'une denrée se vende plus cher.

Il y a une cherté propre, une cherté réelle indépendamment de la valeur relative des choses, et cette cherté propre est en raison des frais de production.   (Voyez le Traité d'Économie politique, liv. II, chap. 4.) - J.-B. SAY.

[24]    C'est-à-dire de 18 quarters à raison de 4 l. 8 sch. 10 ⅔ d., et 9 quarters à 4 l. 8 sch. 10 ⅔ l.

[25] En regard de ces maximes généreuses qui sont, en quelque sorte, une déclaration des droits du contribuable, nous croyons utile de placer celles que M. de Sismondi - cette âme si forte et si tendre à la fois - a émises sous l’inspiration des idées démocratiques les plus élevées. Cela fait, nous réclamerons l’attention du lecteur pour les choses graves que nous essaierons de dire sur la question des charges publiques.

"1. Tout impôt doit porter sur le revenu et non sur le capital. Dans le premier cas, l’État ne dépense que ce que les particuliers devraient dépenser ; dans le second, il détruit ce qui devait faire vivre et les particuliers et l'État.

2. Dans l’assiette de l‘impôt, il ne faut point confondre le produit brut annuel avec le revenu ; car le premier comprend, outre le second, tout le capital circulant : et une partie de ce produit doit demeurer pour maintenir ou renouveler tous les capitaux fixes, tous les travaux accumulés et la vie de tous les ouvriers productifs.

3. L’impôt étant le prix que le citoyen paie pour des jouissances, on ne saurait le demander à celui qui ne jouit de rien : il ne doit donc jamais atteindre la partie du revenu qui est nécessaire à la vie du contribuable.

4. L’impôt ne doit jamais mettre en fuite la richesse qu’il frappe ; il doit donc être d’autant plus modéré que cette richesse est d’une nature plus fugitive. Il ne doit jamais atteindre la partie du revenu qui est nécessaire, pour que ce revenu se conserve.

Ces règles, ajoute l’illustre économiste, doivent être combinées avec celles données par Adam Smith. En les observant, si on ne saurait faire que l‘impôt  soit un bien, on fera du moins qu’il soit un moindre mal."

( SISMONDI, t. II, livre VI, chap. 8.)

Il y a, comme on le voit, dans les prescriptions de Smith quelque chose de plus pratique, de plus finan­cier ; dans celles de Sismondi, quelque chose de plus social, de plus élevé peut-être ; mais chez les deux penseurs on retrouve le même désir de proportionner les charges publiques à la force de ceux qui les supportent, et de repousser le sens des vieux adages qui faisaient de la gent travailleuse "la gent taillable et corvéable a merci. Dans ce siècle où le genre humain choisit ses guides et ses prophètes dans les rangs des travailleurs, - penseurs, poètes, industriels, artistes, - il était naturel qu’on reconnût à ces créateurs, à ces soutiens de toute civilisation, le droit de n’être plus rançonné à outrance sous prétexte de droit divin, de servage, de prolétariat. Après avoir réhabilité le travail, et la source d’où il s’épanche, le peuple, on était amené forcément à lui reconnaître le droit à la première place dans les jouissances sociales, le droit à la dernière dans les charges publiques : deux nécessités logiques que la Révolution publia par la terrible voix de ses canons, la science sociale par l’éloquente proclamation de Turgot, de Smith, et qui, après s’être imposées aux esprits, s’imposent de nos jours aux faits. Qu’est-ce, en effet, que le morcellement de la pro­priété, la diffusion des capitaux, la multiplication de ces caisses prévoyantes où l’épargne, comme une urne intarissable, verse les millions dus aux sueurs de I’ouvrier, et, trop souvent aussi, aux fourberies de nos laquais, - scapins éhontés qui déshonorent l’économie, achètent des chemins de fer et commanditent jusqu’à des dynasties espagnoles ou portugaises avec des sous pour livre, des gratifications et des bouts de bougie ? Qu’est-ce que l’abaissement de l’intérêt, et l’accroissement du salaire, si ce n’est un progrès évident vers le bien-être de la masse ? Et que sont, d’un autre côté, ces réformes incessantes dans la répartition des impôts ; ces lois qui dégrèvent les matières premières, ce pain de l’industrie ; les subsistances, ce pain des généra­tions ; les lettres, les écrits, ce pain de l’intelligence et de l’âme ? Que sont ces décrets à l’allure passable­ment révolutionnaire qui, déplaçant les sources de l’impôt, tendent graduellement à l’asseoir, comme en Angleterre, sur des revenus fixes, des propriétés mollement étalées au soleil, - income-tax, property-tax,- et non sur les bases mouvantes et capricieuses du salaire ? Que sont, dis-je, toutes ces choses, si ce n’est l’allé­gement progressif du travail ?

La première condition d’existence pour une société, c’est une légion innombrable d’ouvriers, toujours prêts à creuser le sol, a battre le fer ; et on s’est aperçu, après tant de siècles d’ignorance et d’iniquité, qu’il était absurde de décimer ou d’affaiblir ces bataillons, vraiment sacrés, en leur enlevant par mille taxes oppressives le sang de leurs veines, la moelle de leurs os. Le prolétaire a besoin de tout son salaire pour retrouver l’immense énergie qu’il déploie chaque jour dans la production : c’est le géant sur lequel repose le monde social ; et Atlas lui-même, qui étayait de ses vastes épaules l’univers ancien, eût succombé sous la tâche, s’il lui avait fallu payer la taxe sur le pain, sur le sel, sur la viande. Il est impossible de remuer cette noble science de l’Économie politique que nous définissons, pour notre part : LA SCIENCE DU TBAVAIL ET DE SA RÉMUNÉRATION, sans se sentir entraîné par une immense sympathie pour tout ce qui pense, agit, crée ici-bas, sans chercher à traduire cette sympathie en formules protectrices et fortes ; et l’on ne doit pas s’étonner si J.-B. Say eut l’insigne honneur d’accumuler sur sa tête toutes les haines de la bureaucratie, par l’impitoyable rigueur avec laquelle il disséqua les budgets d’alors, et si les plaidoyers les plus énergiques contre les maltôtiers modernes sont partis des rangs des économistes. C‘est qu’en effet ils sont les défen­seurs nés des classes laborieuses et qu’ils ont, plus encore que les réformateurs politiques, ôté la cou­ron­ne aux hommes de la féodalité pour la donner aux hommes de la paix et de la production : c’est que Ad. Smith, Turgot, Sismondi, en quelques lignes, ont donné la force d’axiomes à ces notions d‘égalité qui n’existaient dans les âmes qu’à l’état de sentiment. Pour eux, en effet, la classe taillable et corvéable est, avant tout, surtout, la classe oisive, rentée, aristocratique, et ils se sont parfaitement entendus dans l’émission de cette vérité bien simple : - le seigneur, le financier, le bourgeois, gentilhomme ou non, participant plus largement que l’ouvrier aux joies et aux splendeurs de la civilisation, doivent participer plus largement aussi à ses dépenses.

Il en est de cette répartition des charges publiques comme des taxes que les directeurs de concerts prélè­vent sur la curiosité et le dilettantisme. Le même spectacle est ouvert à tous : le même lustre verse sur la scène ses gerbes de lumière ; les mêmes vers, les mêmes harmonies font courir sur tous les fronts le souffle divin du génie ; les mêmes décors, le même fard, les mêmes pirouettes, suivies des mêmes coups de poi­gnard, s’adressent à tous les spectateurs , et cependant lisez le tarif, que de nuances de prix correspondant à combien de places différentes ! Les charges qui pèsent sur chacun sont mathématiquement proportionnées à la dose d‘aisance, de commodité dont il jouit, et si nous avions à proposer aux législateurs un modèle pour la péréquation de l’impôt, nous n’en voudrions pas d’autre que cette échelle si habilement graduée par les impresarios. La civilisation n’est-elle pas, en effet, une fête immense et perpétuelle que le genre humain se donne à lui-même, et ceux-là qui assistent à cette fête du haut de leurs amphithéâtres somptueusement décorés, n’en doivent-ils pas défrayer les dépenses plus largement que la foule qui gronde dans l’arène poudreuse du parterre, ou qui s’agite, comme l’Irlandais de nos jours et l’Ilote de l’antiquité, sans même entrevoir les splendeurs de ce jubilé ? C’est ainsi que l’on est amené forcément à placer au-dessus du principe qui veut qu’on frappe chaque citoyen dans la mesure de ses ressources, un autre principe plus grand encore, qui porte en lui la solution à la fois mathématique et paternelle du vaste problème de l’impôt et qui n’est que la loi de la solidarité sociale mise en chiffres. Ce principe entrevu par Montesquieu, confirmé par J -B. Say, et formulé dans la théorie de l’impôt proportionnel, veut ceci : La taxe qui atteint cette portion de la richesse du pays qui sert à la satisfaction des premiers besoins, doit être infiniment moins lourde que celle supportée par les consommations de luxe. Ainsi, des esprits que l’on a traités de rêveurs et de révo­lutionnaires, - et nous nous faisons honneur d‘appartenir à cette jacquerie financière, - certains esprits ont eu l’audace de penser et de dire que tout homme doit avoir dans ses ressources une partie inviolable, respectée, celle où il puise son existence matérielle et celle de ses enfants. Ce fonds indispensable, qu’on ne saurait atteindre sans commettre un crime pareil à celui qu’on commettrait en diminuant la somme d’air qu’il faut à ses poumons, la somme de liberté qu’il faut à sa conscience, ce fonds ne relève pas de l‘impôt c’est le tribut payé à la faim, à la nature. Le prélèvement de la société commence là où la consommation des individus franchit les lignes sévères du besoin pour entrer dans le domaine infini et varié des choses d’agrément ou de luxe. C‘est alors que l’impôt doit frapper, et frapper avec une énergie d’autant plus grande, que la consom­mation est plus facultative, plus futile : de telle sorte qu’au bas de l’échelle l’homme du peuple ne soit pas obligé de partager avec le fisc le morceau de pain que trempent ses sueurs, et qu’au sommet, au contraire, les grands seigneurs, les prima donna et les vieilles marquises paient fort cher le droit d’avoir des chevaux pur sang, des rivières de perles et des king-charles. En un mot nous ne verrions, avec tant d’autres, aucun inconvénient à ce que la taxe fût de 100 pour 100 pour les mille superfluités qui égaient la vie des privilégiés d’ici-bas, s’il fallait acheter à ce prix le dégrèvement du sel, du vin, des lettres et nous trouverions fort raisonnable une loi qui, établissant une taxe de 2 pour 100 sur un revenu de 500 francs, grèverait de 3 pour 100 un revenu de 1000 francs, de 6 pour 100 un revenu de 10,000 fr., et ainsi de suite. Si même l’on objectait, ce que l’on a constamment objecté, que nous mentons au grand principe de la proportionnalité des charges, que nous oublions les notions les plus simples de l’arithmétique, nous dirions que la science sociale, opérant sur des éléments sensibles et non sur des abstractions, ne doit pas chercher l’équilibre des charges publiques dans des formules mathématiques, fausses à force de vérité, mais bien dans une appré­ciation intelligente des droits, des besoins, des instincts de chacun. Vouloir que l’ouvrier qui a lentement accumulé à force de sueurs, de privations un revenu de 500 fr., paie au trésor 50 fr., par la raison que le grand propriétaire jouissant d’un revenu de 50,000 fr., paierait 5000 f., c’est vouloir que parce qu’un homme de vingt ans peut soulever un poids de 200 kilogrammes, un enfant de deux ans soulève un poids de 20 kilogrammes qui briserait ses faibles bras ; c’est vouloir l’absurde, I’injuste ; c’est ne tenir compte ni du développement des forces individuelles ni des nécessités sociales. Quoi qu’on dise ou fasse, en effet, il sera toujours plus facile pour le riche de renoncer à des voluptés gastronomiques, que pour le pauvre de renoncer à un pain noir qu’il brise parfois à coups de hache, comme dans les Alpes, comme en Suède, lorsque la faim le presse et que sa dent ne peut l’entamer.

On a dit, il est vrai, - et sans remuer ici la question si vaste et si compliquée des impôts, il nous est permis d’en dresser l’état actuel et les contours généraux, - on a dit que l’impôt ainsi conçu, tendait, sous des apparences spécieuses, à décourager l’accumulation des capitaux par une sorte de maximum dirigé contre ceux qui grossissent leur fortune et leurs revenus : on a ajouté que, fatal sous ce rapport, notre système était de plus inefficace en ce que les consommations de luxe étant purement facultatives, les classes opulentes les délaisseraient pour éviter l’impôt. A la première accusation je réponds par cette simple réflexion, que s’il est bon de ne pas décourager l’accumulation, - ce qu’un impôt bien-établi serait d’ailleurs bien loin de faire, - il est urgent et charitable de ne pas décourager le travailleur en rognant son modique salaire au moyen des octrois, des taxes sur les matières premières, etc. Qui n’aimerait mieux voir s’arrêter dans leur progression géante les fortunes de nos modernes traitants ? qui n’aimerait mieux provoquer le découragement chez des millionnaires avides de nouveaux trésors, plutôt que de voir le malheureux canut en lutte avec le fisc ? Quant à l’inefficacité des impôts somptuaires, nous pourrions la réfuter d’un seul mot, en citant l’exemple de l’Angleterre et de quelques autres pays où le trésor prélève des tributs considérables sur la vanité et la frivolité des classes aisées : nous pourrions dire que quelques francs de plus ajoutés par l’impôt à des objets de luxe comme ceux dont nous avons déjà parlé, pèsent bien peu devant la fantaisie d’une grande dame, et qu’un impôt sur les perles n’eût pas empêché Cléopâtre d'en boire ni nos cantatrices d’en porter ; mais nous aimons mieux admettre le fait pour vrai et reconnaître que les revenus déserteraient les objets de haut luxe. Eh bien ! à nos yeux, la société devrait se réjouir d’un tel résultat : car les fonds qui servaient à commanditer les plaisirs et les soupers fins des grandes villes, s’adresseraient à des consommations plus sérieuses, plus vives, et iraient alimenter de vastes usines, de riches ateliers. Sans anathématiser le luxe, comme le fit l’excellent abbé Pluquet, il est permis de contempler sans douleur cette transmigration si peu probable des capitaux, et de songer qu’un jour pourrait venir où les trésors que la noblesse romaine dissipe dans les bals, les fêtes, les processions somptueuses, serviraient à défricher cette campagne de Rome d’où s’exhalent encore de nos jours, avec l’âme des vieux héros, tant de miasmes destructeurs.

Et d’ailleurs le système actuel des impôts dans notre France régénérée et libérale ne réalise même pas le programme rétréci de nos adversaires. Ainsi le vin du pauvre acquitte à la barrière le même droit que le vin des plus riches gourmets ; la taxe sur les bestiaux étrangers pèse aussi lourdement sur les faibles épaules de l’ouvrier que sur les robustes ressources des classes aisées ; et le sel, que Dieu a jeté, comme la manne, en masses inépuisables sur nos côtes et dans les entrailles de la terre, le sel qu’on arrache aux malheureux palu­diers, nous rappelle encore les plus mauvais jours de la gabelle, du quint et du requint. Des taxes oppressives, que toute l’indignation des cœurs honnêtes ne peut faire lever, privent l’indigent de cet aliment précieux et retardent les progrès de notre agriculture, tandis que le trésor prélève à peine quelques deniers sur les produits qui ornent les tables aristocratiques. Est-ce là de la justice, de l’égalité, nous le demandons ? et est-il encore besoin de prouver les scandales de ce régime, après les pages énergiques écrites par Ricardo, Sismondi, Say, à ce sujet ; après les protestations ardentes de la tribune et les émouvantes improvisations de MM Rossi, Blanqui et Chevalier, au Conservatoire et au Collège de France ? Vous aurez beau dire que les impôts indirects se recommandent par une admirable souplesse, se paient par parcelles minimes aux époques choisies par le consommateur, et grandissent ou diminuent avec ses ressources : ce sont là des sophismes bons tout au plus à satisfaire les employés de l’octroi, les optimistes et les naïfs. Et d’abord, c’est une bien étrange souplesse que celle d’une institution qui s’aggrave chaque jour et ne s’allège jamais. Un ressort souple est celui qui se détend après avoir été tendu ; or, qui se rappelle avoir vu diminuer et surtout annuler des impôts ? Cette souplesse est donc analogue à celle du knout, et nous la désavouerons en la bafouant, tant que nous verrons des décimes de guerre se perpétuer en pleine paix. Quant à la facilité d’ajourner a volonté l’impôt individuel, nous dirons que là repose encore une erreur grave et dangereuse. Il est bien vrai sans doute que le sacrifice se fait par parcelles ; mais il n’est pas vrai que le consommateur puisse choisir l’épo­que a laquelle il devra l’acquitter, ni que la taxe grandisse ou diminue avec ses ressources, c’est-à-dire avec la consommation effectuée. En effet, la vie a des exigences quotidiennes qu’il faut satisfaire quotidien­nement, et s’il est possible d‘ajourner au lendemain un plaisir, ou l’achat de quelque superfluité, il n’en est pas de même des denrées de première nécessité. Celles-là il les faut avoir sous peine de mort, et pour les avoir il faut payer tribut à ce créancier inflexible qui ne fait crédit ni aux larmes ni à la faim, et qu’on appelle l’Octroi. Il faut donc rayer encore de la liste des avantages attachés aux contributions indirectes, ces pré­tendus accommodements et cette prétendue souplesse. Reste donc maintenant le paral­lélisme qu’on dit exister entre la consommation elle-même, l’impôt qui la grève, et les ressources de la masse. Rien de plus réel, de plus séduisant au premier coup d‘œil, rien de plus faux en réalité. Voici comment :

Étant donnée une taxe de 0,05 c. sur un litre de lait, celui qui achète deux litres paiera 0,10 c., celui qui en achète quatre paiera 0,20 c., et ainsi de suite. Notre intelligence va jusqu’à comprendre cela ; mais cette taxe en sera-t-elle pour cela plus équitable, plus régulière, plus proportionnelle, en un mot ? Nullement. Pour tous les individus jouissant de revenus fixes le sacrifice fait en faveur de la société sera sans doute le même chaque jour : ce n’est qu’à de larges intervalles, en effet, que s’abaissent l’intérêt des capitaux et la rente foncière. Mais quoi de plus mouvant, de plus capricieux que les salaires de l’ouvrier : aujourd’hui, sous l’influence d‘une industrie prospère, ils atteindront un niveau élevé et, le lendemain, si des crises financières, des sécessions menacent la grande ruche populaire, ils diminueront, ils s’anéantiront peut-être ! Une taxe que l’ouvrier supportait aisément avec une rétribution de 3 ou 4 francs par jour, lui paraîtra écrasante alors que cette rétribution ne sera plus que de 2 ou de l franc. Or, comme ces variations au tempérament industriel se représentent chaque jour, on voit à quoi se réduit ce rapport tant vanté entre les ressources du citoyen et le tribut qu’il paie à l'État. En réalité ce rapport qui existe pour certaines classes ne l’est pas pour d’autres : il est vrai aujourd’hui, et ne l’est plus le lendemain.

A quoi on a objecté qu’il faut à tout prix des revenus à l’État, que l’égalité réelle et non fictive demandée par nous est tout simplement une chimère, et qu’il est impossible, par exemple, de déboucher toutes les bouteilles de vin pour savoir si on a affaire à du Johannisberg, à du Porto ou a du Surène. II faut des revenus à tout prix, sans doute, excepté au prix de l’injuste et des privations de la classe laborieuse qui a besoin de toutes ses forces pour sa rude et incessante tâche, véritable rocher de Sisyphe, qui seulement ne retombe pas. Et quant à l’impossibilité d’asseoir nos contributions sur les données du bon sens, je la récuse d'abord et rajoute que les nations ne doivent pas souffrir de l'impuissance des législateurs, ne peuvent pas se contenter de cette fin de non-recevoir, et qu'elles ont droit d'attendre autre chose de ceux à qui elles remettent le soin de les gouverner. Comment ? il serait impossible de proportionner le droit sur le vin à la fortune de celui qui le consomme ! Mais que fait-on donc à la frontière pour distinguer nettement entre les graisses de cheval, d'ours, de bœuf, entre les dix ou douze espèces de poils qui paient tribut à la protection ? Les douaniers sont-ils doués d'une science universelle en fait de produits, et sauraient-ils classer à l'odorat telle ou telle qualité de graisse, comme un courtier de thés, en Chine, classe par la dégustation les innombrables variétés de cette plante ? Eh bien ! ce qu'on fait pour ces produits et pour tant d'autres, il serait très-facile de le faire, par exemple, pour les vins. Outre que les vases qui les contiennent affectent des formes très-variées, suivant l'origine et la qualité, formes auxquelles la consommation est habituée et qui, pour les vins du Rhin, le Champagne, le Tokay, sont devenues traditionnelles, il est un moyen bien simple ; - en dehors de l'entrée en tonneaux qui a ses inconvénients, - c'est de prélever le droit ad valorem sur le montant des factures ou des lettres de voiture. Le procédé, comme on voit, n'a rien de révolutionnaire, rien d'inquisiteur, et il trouverait une garantie puissante dans la pénalité redoutable qui s'attache à toutes les fraudes commises au préjudice du trésor. Ce serait là une réforme transitoire en attendant le moment où, balayées par le souffle du progrès, les barrières de l'octroi tomberaient avec celles de la douane aux applaudissements de tous. Je ne veux pour garants de ces applaudissements, que les passages lumineux que M. Horace Say a consacrés à ce problème des octrois dans ses belles Études sur l'administration de la ville de Paris (Paris, 1846, Guillaumin, Éditeur.).

Renoncer aux magnifiques recettes que font les caisses municipales avec leurs désirs d'entrée, est quelque chose qui peut paraître aussi utopique qu'héroïque : mais il faudra bien y venir le jour où les idées que nous venons d'émettre, et que couvre la sanction de maîtres illustres, auront fait irruption dans l'esprit public ; d'ici là il faudra ramener peu à peu les droits sur les denrées de première nécessité à des tarifs qui semblent légers, même aux plus pauvres : d'ici là il faudra faire violence au trésor, par le raisonnement, pour lui faire adopter ces tarifs modérés, qui seraient son honneur et sa richesse s'il savait s'en servir. Et comme les améliorations s'enchaînent, comme le bien a sa logique ainsi que le mal, la nécessité d'alléger le fardeau qui retombe sur les classes pauvres, conduira à la nécessité de diminuer l'ensemble des charges publiques ; de désarmer ces légions de soldats qui sont un véritable anachronisme à une époque où triomphent les théories de la paix ; d'arracher de nos dépenses toutes les branches gourmandes, de nos industries tous les monopoles, de notre régime économique tous les abus. Le licenciement de la moitié de l’armée, suivant le mode prussien, n’ôterait rien de leur héroïsme à nos soldats, restituerait à la production des bras vigoureux, et permettrait de faire à la nation la remise de deux à trois cents millions. Or, ce licenciement que tout rend probable, s’effectuera dès l’instant où comprenant l’amère tristesse de Napoléon à Eylau. on se détournera avec horreur des champs de bataille. La philosophie nous apprend en effet que toutes les fois qu’on creuse la tombe d‘un homme on creuse celle d’une richesse matérielle et intellectuelle : la nation perd un citoyen, la famille un ami, l’Économie politique une valeur - et la plus noble de toutes.

Si maintenant nous voulions résumer en quelques ligues, nos idées sur la répartition de l’impôt, sur le point où il doit cesser et commencer, nous proposerions, en complétant et élargissant les maximes posées par Sismondi, Smith et Ricardo, les règles suivantes :

1° L’impôt, pour être régulièrement et solidement assis, doit atteindre surtout les revenus fixes, les propriétés, les différentes branches du travail industriel et commercial, par les contributions directes, les patentes et une application judicieuse de l‘income-tax (taxe sur les revenus).

2° L’impôt , pour être équitable, doit ne s’adresser aux revenus incertains, variables de l’employé, de l’artiste, de l’ouvrier, qu’après avoir épuisé toutes les autres sources de recettes.

3° L’impôt, pour être réellement proportionnel, doit effleurer seulement les objets de consommation nécessaire pour peser lourdement sur les matières de luxe et d’ostentation De même, une taxe sur les revenus devra tenir compte non seulement du chiffre des revenus, mais encore de leur destination, et ne pas demander 5 pour cent à un pauvre rentier de 500 fr., comme au Nabab qui reçoit annuellement 500,000 francs.

4° L’impôt, pour être productif, doit être modéré, et l’être d’autant plus, qu’il atteindra des objets de consommation générale, qui s’adressent surtout aux humbles, aux pauvres.

De cette manière on attend, pour y puiser, que les richesses du pays soient créées et on n’en tarit pas les sources en accablant le travailleur : de cette manière on est juste tout en étant charitable, charitable tout en étant habile, noble et triple résultat que nous recommandons à nos législateurs.          A. F.

[26] M. Ricardo part toujours du principe qu’on est loin de lui accorder, que l’impôt sur les premiers produits, et que l’impôt en nature, comme la dîme, ne tombent pas sur le propriétaire foncier, mais bien sur le consom­mateur. C‘est qu’il admet pour la fixation des prix d’autres bases que la quantité offerte et la quantité demandée de chaque chose en chaque lieu, quoiqu’il n’y en ait point d’autre. C’est sur ce fondement que Smith a justement établi que i’impôt sur les terres, aussi longtemps qu’il n’altère pas la qualité et la quantité des produits livrés à la consommation, n’en fait pas hausser le prix, et par conséquent n’est pas payé par le consommateur.   - J.-B. SAY.

[27] Si, dans mon Traité d‘Économie politique, j’ai dit que l’impôt en nature, avec l’apparence d’être le plus équitable des impôts, en était le plus inégal, c’est après avoir prouvé, d‘après Smith, dont je crois le raisonnement bon, que tous les impôts sur les terres, ou sur le produit immédiat des terres, tombent sur les propriétaires fonciers. Or, dans l’exemple cité, le produit net des deux terres, qui est pour l‘une de 10,000 fr., et pour l’autre de 4,000 fr., n’est point ce qui compose le profit du fermier, c’est ce qui compose le profit du propriétaire, le fermage : non pas ce que le fermier gagne, mais au contraire ce qu’il paie. J’ai donc été fondé à dire qu’un impôt qui enlève à l’un le quart de ce fermage, de ce produit net, et à l’autre seulement le dixième, est un impôt fort inégal.

Si l’impôt en nature tombait sur les profits du fermier ou du cultivateur, non pas en tant que propriétaire, mais en tant que capitaliste industrieux (ce que je ne crois pas ), il serait inégal encore ; car, dans l’exemple cité, un fermier qui ferait annuellement des avances de culture égales à 2,000 fr., paierait 1,000 fr. d’impôts ; et celui qui ferait des avances égales à 8,000 fr., c’est-à-dire qui emploierait une industrie quatre fois plus grande, et ferait en conséquence des profits probablement quatre fois plus considérables, ne paierait aussi que 1,000 fr. d’impôts.             - J.-B. SAY.