Des principes de l'économie politique et de l'impôt

Par David Ricardo (1772-1823)

Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817)

Chapitre I : DE LA VALEUR.

 

Section I

 

La valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire pour la produire et non de la rémunération plus ou moins forte accordée à l'ouvrier.

 

 

Adam Smith a remarqué que le mot Valeur a deux significations différentes, et exprime, tantôt l'utilité d'un objet quelconque, tantôt la faculté que cet objet transmet à celui qui le possède, d'acheter d'autres marchandises. Dans un cas la valeur prend le nom de valeur en usage ou d'utilité : dans l'autre celui de valeur en échange. "Les choses, dit encore Adam Smith, qui ont le plus de valeur d'utilité n'ont souvent que fort peu ou point de valeur échangeable ; tandis que celles qui ont le plus de faveur échangeable ont fort peu ou point de valeur d'utilité." L'eau et l'air, dont l'utilité est si grande, et qui sont même indispensables à l'existence de l'homme, ne peuvent cependant, dans les cas ordinaires, être donnés en échange pour d'autres objets. L'or, au contraire, si peu utile en comparaison de l'air ou de l'eau, peut être échange contre une grande quantité de marchandises [1].

 

Ce n'est donc pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu'elle lui soit absolument essentielle. Si un objet n'était d'aucune utilités, ou, en d'autres termes, si nous ne pouvions le faire servir à nos jouissances, ou en tirer quelque avantage, il ne posséderait aucune valeur échangeable, quelle que fit d'ailleurs sa rareté, ou quantité de travail nécessaire pour l'acquérir.

 

Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté, et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir.

 

Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par suite d'une plus grande abondance. Tels sont les tableaux précieux, les statues, les livres et les médailles rares, les vins d'une qualité exquise, qu'on ne peut tirer que de certains terroirs très-peu étendus, et dont il n'y a par conséquent qu'une quantité très-bornée, enfin, une foule d'autres objets de même nature, dont la valeur est entièrement indépendante de la quantité de travail qui a été nécessaire à leur production première. Cette valeur dépend uniquement de la fortune, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.

 

Ils ne forment cependant qu'une très-petite partie des marchandises qu'on échange journel­le­ment. Le plus grand nombre des objets que l'on désire posséder étant le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non-seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y consacrer l'industrie nécessaire pour les créer.

 

Quand donc nous parlons des marchandises, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence, et n'est contrariée par aucune entrave.

 

Dans l'enfance des sociétés la valeur échangeable des choses, ou la règle qui fixe la quan­tité que l'on doit donner d'un objet pour un autre, ne dépend que de la quantité compa­rative de travail qui a été employée à la production de chacun d'eux.

 

"Le prix réel de chaque chose, dit Adam Smith, ce qu'elle coûte réelle­ment à la personne qui a besoin de l'acquérir, est l'équivalent de la peine et de l'embarras qu'il a fallu pour l'acquérir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l'a acquise, et qui cherche à en disposer, ou à l'échanger pour quelque autre objet, c'est la peine et l'embarras que cette chose peut lui épargner, et qu'elle a le pouvoir de rejeter sur d'autres personnes. Le travail a été le premier prix, la monnaie primitive avec labelle tout a été payé [2]." Et dans un autre endroit il ajoute : "Dans cet état grossier des sociétés nais­santes, qui précède l'accumulation des capitaux, et l'appropriation des terres, le rapport entre la quantité de travail nécessaire pour acquérir chaque objet parait la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l'échange des uns contre les autres. Par exemple, si dans une nation de chasseurs il en coûte ordinaire­ment deux fois autant de travail pour tuer un castor que pour tuer un daim, on don­nera naturellement deux daims pour un castor, ou, en d'autres termes, un castor vaudra deux daims. Il est tout simple que ce qui est d'ordinaire le produit de deux journées ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui n'exige ordinaire­ment qu'un jour ou une heure de travail [3]."

 

 

Il importe essentiellement en économie politique de savoir si telle est en réalité la base de la valeur échangeable de toutes les choses, excepté de celles que l'industrie des hommes ne peut multiplier à volonté ; car il n'est point de source d'où aient découlé autant d'erreurs, autant d'opinions diverses, que du sens vague et peu précis qu'on attache au mot valeur.

 

Si c'est la quantité de travail fixée dans une chose, qui règle sa valeur échangeable, il s'ensuit que toute augmentation dans la quantité de ce travail doit nécessairement augmenter la valeur de l'objet auquel il a été employé ; et de même que toute diminution du même travail doit en diminuer le prix [4].

 

Adam Smith , après avoir défini avec tant de précision la source primitive de toute valeur échangeable, aurait dû, pour être conséquent, soutenir que tous les objets acquéraient plus ou moins de valeur selon que leur production coûtait plus ou moins de travail. Il a pourtant créé lui-même une autre mesure de la valeur, et il parle de choses qui ont plus ou moins de valeur selon qu'on peut les échanger contre plus ou moins de cette mesure. Tantôt il dit que c'est la valeur du blé, et tantôt il assure que c'est celle du travail ; non pas du travail dépensé dans la production d'une chose, mais de celui que cette chose peut acheter ; - comme si c'étaient là deux expressions équivalentes, et comme si parce que le travail d'un homme est devenu deux fois plus productif, et qu'il peut créer une quantité double d'un objet quelconque, il s'ensuivait qu'il doit obtenir en échange une double rétribution.

 

Si cela était vrai, si la rétribution du travailleur était toujours proportionnée à sa produc­tion, il serait en effet exact de dire que la quantité de travail fixée dans la production d'une chose, et la quantité de travail que cet objet peut acheter, sont égales ; et l'une ou l'autre indifféremment pourrait servir de mesure exacte pour les fluctuations des autres objets: Mais ces deux quantités ne sont point égales : la première est en effet très-souvent une mesure fixe qui indique exactement la variation des prix des autres objets ; la seconde, au contraire, éprouve autant de variations que les marchandises ou denrées avec lesquelles on peut la com­parer. C'est ainsi qu'Adam Smith, après avoir, avec beaucoup de sagacité, démontré com­bien une mesure variable, telle que l'or et l'argent, était insuffisante pour servir à déterminer le prix variable des autres objets, a lui-même adopté une mesure tout aussi variable, en choisis­sant pour cela le blé ou le travail [5].

 

L'or et l'argent sont sans doute sujets à des fluctuations de valeur par la découverte de mines nouvelles et plus riches, mais ces découvertes sont rares, et leurs effets, quoique im­por­tants, se bornent à des époques d'une durée comparativement courte. Leur valeur peut aussi éprouver des variations par l'effet des améliorations introduites dans l'exploitation des mines et dans les machines qui y sont employées, ces améliorations produisant avec le même travail plus de métal. Enfin l'épuisement graduel des mines qui fournissent les métaux précieux, peut encore déterminer certaines fluctuations sur les marchés. Mais est-il une seule de ces causes de fluctuation à laquelle le blé ne soit également sujet ? Sa valeur ne varie-t-elle pas par les améliorations dans l'agriculture, dans les instruments aratoires, par le perfec­tion­nement des machines, ainsi que par la découverte de nouveaux terrains fertiles, qui, livrés à la culture dans d'autres pays, ne peuvent manquer d'influer sur le prix des grains dans tout marché où l'importation sera libre ? D'ailleurs, le blé n'est-il pas sujet à hausser, par les prohi­bitions, par l'accroissement des richesses et de la population, et par la difficulté plus grande d'extraire un plus fort approvisionnement de blé des mauvais terrains dont la culture exige beaucoup plus de travail [6] ?

 

La valeur du travail n'est-elle pas également variable ; et n'est-elle pas modifiée, ainsi que toutes choses, par le rapport entre l'offre et la demande, rapport qui varie sans cesse avec la situation du pays ? n'est-elle pas encore affectée par le prix variable des subsistances et des objets de première nécessité, à l'achat desquels l'ouvrier dépense son salaire?

 

Dans un même pays, pour produire une quantité déterminée d'aliments ou d'objets de première nécessité, il faut peut-être dans un temps le double du travail qui aurait suffi dans une autre époque éloignée ; et il se peut néanmoins que les salaires des ouvriers ne soient que fort peu diminués. Si l'ouvrier recevait pour ses gages, à la première époque, une certaine quantité de nourriture et de denrées, il n'aurait probablement pu subsister si on la lui avait dimi­nuée. Les substances alimentaires et les objets de première nécessité auraient, dans ce cas, haussé de cent pour cent, en estimant leur valeur par la quantité de travail nécessaire à leur production, tandis que cette valeur aurait à peine augmenté si on l'eût mesurée par la quantité de travail contre laquelle s'échangeraient ces substances.

 

On peut faire la même remarque à l'égard de deux ou de plusieurs pays. L'on sait qu'en Amérique et en Pologne, sur les dernières terres mises en culture, le travail d'une année donne plus de blé qu'en Angleterre. Or, en supposant que toutes les autres denrées soient dans les trois pays à aussi bon marché, ne serait-ce pas une grande erreur de conclure que la quantité de blé payée à l'ouvrier doit être dans chaque pays proportionnée à la facilité de la production.

 

Si la chaussure et les vêtements de l'ouvrier pouvaient être fabriqués par des procédés nouveaux et perfectionnés, et exiger seulement le quart du travail que leur fabrication demande actuellement, ils devraient baisser probablement de soixante-quinze pour cent ; mais loin de pouvoir dire que par là l'ouvrier au. lieu d'un habit et d'une paire de souliers, en aura quatre, il est au contraire certain que son salaire, réglé par les effets de la concurrence et par l'accroissement de la population, se proportionnerait à la nouvelle valeur des denrées à acheter. Si de semblables perfectionnements s'étendaient à tous les objets de consommation de l'ouvrier, son aisance se trouverait probablement augmentée, quoique la valeur échan­gea­ble de ces objets, comparée à celle des objets dont la fabrication n'aurait éprouvé aucun perfectionnement remarquable , se trouvât considérablement réduite, et qu'on les obtint par une quantité bien moindre de travail.

 

Il n'est donc pas exact de dire avec Adam Smith ; "que puisque le même travail peut quel­quefois acheter une plus grande, et quelquefois une plus petite quantité de marchandises, c'est la valeur des marchandises qui change, et non celle du travail." Et par conséquent, "que la valeur du travail étant la seule qui soit invariable, elle seule peut servir de mesure fonda­men­tale et exacte au moyen de laquelle on puisse en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les denrées ou marchandises." Il est cependant exact de dire, ain­si que Smith l'avait avancé auparavant, "que les quantités proportionnelles de travail né­ces­­saires pour obtenir chaque objet, paraissant offrir la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l'échange des uns contre les autres ;" ou, en d'autres mots, que c'est la quantité comparative de denrées que le travail peut produire, qui détermine leur valeur relative présente ou passé, d non les quantités comparatives de denrées qu'on donne à l'ou­vrier en échange, ou en paiement de son travail.

 

Deux marchandises varient, je suppose, dans leur valeur relative, et nous désirons savoir celle qui a subi cette variation, cette transformation. En comparant l'une d'elles avec des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre et toutes les autres marchandises, on trouve que sa valeur échangeable est restée la même ; en comparant l'autre avec les mêmes objets nous trouvons, au contraire, que sa valeur échangeable a varié ; cela seul nous autorise suffi­samment à dire que la variation porte sur cette marchandise déterminée et non sur tous les autres objets avec lesquels on l'a comparée. Si, en pénétrant plus avant dans toutes les cir­cons­tances relatives à la production de ces différents objets, nous reconnaissons qu'il faut la même quantité de travail et de capital pour produire des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre, etc. ; mais que la production de telle marchandise désignée est devenue moins coûteuse et moins lente, la probabilité se change en certitude. On peut dire alors hardiment que a variation de valeur retombe uniquement sur cette marchandise, et on découvre ainsi la cause de cette variation.

 

Si je trouve qu'une once d'or s'échange pour une quantité moindre de marchandise, et que, cependant, la découverte de mines nouvelles et plus fertiles ou l'emploi de machines plus parfaites permet d'obtenir une quantité déterminée d'or avec moins de travail, je suis autorisé à dire que les causes des variations de la valeur de l'or, relativement à celle des autres mar­chandises, sont, à la fois, une économie de main d'œuvre et un travail plus facile, plus rapide. De même, si le travail venait à baisser considérablement de valeur relativement aux autres objets, si l'on reconnaissait que cette baisse vient d'une abondance extrême de blé, de sucre, de bas, abondance résultant de moyens de production plus actifs, il serait exact de dire que le blé et les autres objets nécessaires à l'existence ont perdu de leur valeur par suite d'une dimi­nution dans la quantité de travail consacré à les produire, et que ce que l'ouvrier gagne en se procurant plus facilement les moyens d'existence, il le perd par la baisse que subit bientôt le prix de son travail. "Non, non, s'écrient aussitôt Adam Smith et M. Malthus : vous aviez sans doute raison de dire, en parlant de l'or, que ses fluctuations se traduisent en réalité par un abais­sement de valeur, parce que ni le blé ni le travail n'avaient encore varié ; et de plus, com­met l'or achèterait une moins grande quantité de denrées, on pouvait en conclure hardi­ment que toutes les denrées étaient restées invariables, et que l'or seul avait changé. Mais, lorsque le blé et le travail, - les deux choses que nous avons adoptées comme mesure des valeurs, malgré toutes les variations auxquelles nous les reconnaissons assujetties, - lorsque, dis-je, le blé et le travail baissent, on aurait tort d'en tirer les mêmes conclusions : pour être dans le vrai, il faudrait dire alors que le travail et le blé sont restés stationnaires en face du renchérissement des autres choses.

 

Or, c'est précisément contre ce langage que je proteste. Je crois que la cause des variations survenues entre le blé et les autres objets, se trouve, comme pour l'or, dans une économie de main d'œuvre : aussi suis-je logiquement entraîné à considérer ces variations comme le résultat d'une baisse dans la valeur du travail et du blé, et non comme un renchérissement des choses contre lesquelles on les échange. Supposons que je loue pour une semaine le travail d'un ouvrier, et qu'au lieu de dix schillings je lui en donne seulement huit ; si, d'ailleurs, il n'est survenu aucune variation dans la valeur de l'argent, il se pourra que cet ouvrier obtienne avec son salaire réduit plus d'aliments et de vêtements qu'auparavant : mais ceci, il faut l'attribuer à un abaissement dans la valeur des objets de consommation de l'ouvrier, et non, comme l'ont avancé Adam Smith et M. Malthus, à une hausse réelle dans la valeur de son salaire. Et pourtant, c'est pour avoir caractérisé ce fait, en disant qu'il constitue, au fond, une baisse dans la valeur du travail, qu'on m'accuse d'avoir adopté un langage nouveau, inusité, et qu'on ne saurait concilier avec les véritables principes de la science. Quant à moi, je crois que les termes inusités sont précisément ceux dont se servent mes adversaires.

 

Admettons qu'un ouvrier reçoive par semaine un boisseau de blé à une époque où le prix du blé est de 80 sch. par quarter (2 h. 90 l), et que le prix descendant à 40 sch., on lui en donne un boisseau et un quart. Admettons encore qu'il consomme chaque semaine, dans sa famille, un demi-boisseau de blé, et qu'il échange le surplus contre d'autres objets, tels que le combustible, le savon, la chandelle, le thé, le sucre, le sel, etc., etc. ; si les trois quarts de boisseau qui lui resteront dans ce cas ne peuvent lui procurer autant de jouissances et de bien-être que le demi-boisseau dont il disposait autrement, dira-t-on encore que son travail a haussé de valeur ? Adam Smith insiste sur cette hausse, parce que son criterium est le blé, et que l'ouvrier reçoit plus de blé par semaine : mais Adam Smith eût dû y voir, au contraire, une baisse, "parce que la valeur d'une chose dépend de la faculté que transmet cette chose d'acheter les autres marchandises," et que, dans l'hypothèse supposée, le travail a perdu de cette faculté.

 

 

Section II

 

 

La rémunération accordée à l'ouvrier varie suivant la nature du travail ; mais ce n'est pas là une des causes qui font varier la valeur relative des différentes marchandises.

 

 

Cependant, quoique je considère le travail comme la source de toute valeur, et sa quantité relative comme la mesure qui règle presque exclusivement la valeur relative des marchan­dises, il ne faut pas croire que je n'aie pas fait attention aux différentes espèces de travail et à la difficulté de comparer celui d'une heure ou d'un jour consacré à un certain genre d'indus­trie, avec un travail de la même durée consacré à une autre production. La valeur de chaque espèce de travail est bientôt fixée, et elle l'est avec assez de précision pour satisfaire aux nécessités de la pratique : elle dépend beaucoup de la dextérité comparative de l'ouvrier, et de l'activité avec laquelle il a travaillé. L'échelle comparative une fois établie, elle n'est sujette qu à peu de variations. Si la journée d'un ouvrier en bijouterie vaut plus que celle d'un ouvrier ordinaire, cette proportion reconnue et déterminée depuis longtemps conserve sa place dans l'échelle des valeurs [7].

 

En comparant donc la valeur d'un même objet à des époques différentes, on peut se dispenser d'avoir égard à l'habileté et à l'activité comparatives de l'ouvrier, car elles influent également aux deux époques. Des travaux de la même nature exécutés dans différents temps se comparent entre eux ; et si un dixième, un cinquième ou un quart a été ajouté ou ôté à leur prix, il en résultera un effet proportionné dans la valeur relative de l'objet. Si une pièce de drap valant actuellement deux pièces de toile, venait à valoir dans dix ans quatre pièces de toile, nous serions fondés à conclure en toute sécurité qu'il faut plus de travail pour fabriquer le drap, ou qu'il en faut moins pour faire de la toile, ou même que ces deux causes ont agi en même temps.

 

Les recherches sur lesquelles je voudrais porter l'attention du lecteur, ayant pour objet l'effet produit par les variations survenues dans la valeur relative des marchandises, et non dans leur valeur absolue, il est peu important de comparer les prix qu'on accorde aux différentes espèces de travail. Nous pouvons présumer que le rapport entre les différents prix reste à peu près le même d'une génération à l'autre, ou au moins que les variations qu'ils éprouvent d'une année à l'autre sont peu sensibles, quelque inégalité qui ait pu s'y trouver dans l'origine, et quels que soient la capacité, l'adresse ou le temps nécessaires pour acquérir la dextérité manuelle dans les différentes branches de l'industrie. Ces légères variations ne sauraient donc avoir, à des époques rapprochées, aucun effet notable sur la valeur relative des choses.

 

 

"Le rapport entre les taux différents des salaires et des profits dans les différents emplois du travail et des capitaux, ne parait pas être modifié d'une manière sensible, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, par la richesse ou la misère, ni par les progrès ou la décadence des sociétés. De telles révolutions dans l'État doivent, en effet, influer sur le taux général des salaires et des profits, mais elles finissent par modifier également les uns et les autres dans tous leurs différents emplois. Leurs rapports mutuels doivent donc rester les mêmes, et peuvent à peine subir une grande variation tant soit peu durable [8], par la suite de semblables révolutions."

 

 

 

Section III

 

La valeur des marchandises se trouve modifiée, non-seulement par le travail immédiatement appliqué à leur production, mais encore par le travail consacré aux outils, aux machines, aux bâtiments qui servent à les créer.

 

 

Même dans cet état primitif des sociétés dont il est question dans Adam Smith, le chasseur sauvage a besoin d'un capital quelconque, créé peut-être par lui-même et qui lui permette de tuer le gibier. S'il n'avait aucune espèce d'arme offensive, comment tuerait-il un castor ou un daim ? La valeur de ces animaux se composerait donc d'abord du temps et du travail employés à leur destruction, et ensuite du temps et du travail nécessaires au chasseur pour acquérir son capital, c'est-à-dire l'arme dont il s'est servi.

 

Supposons que l'arme propre à tuer le castor exige, pour sa fabrication, beaucoup plus de travail que celle qui suffit pour tuer le daim, en raison de la difficulté plus grande d'approcher du premier de ces animaux, et de la nécessité d'être par conséquent muni d'une arme propre à porter un coup assuré. Dans ce cas, il est probable qu'un castor vaudra plus que deux daims, précisément parce que, tout considéré, il faudra plus de travail pour tuer le premier.

 

Tous les instruments nécessaires pour tuer les castors et les daims pourraient aussi n’appartenir qu’à une seule classe d‘hommes , une autre classe se chargeant du travail de la chasse ; mais leur prix comparatif serait toujours proportionné au travail employé, soit pour se procurer le capital, soit pour tuer ces animaux. Que les capitaux fussent abondants ou rares par rapport au travail ; qu’il y eût abondance ou disette des aliments et autres objets de première nécessité, les personnes qui auraient consacré une valeur égale de capital à un de ces deux emplois, pourraient retirer une moitié, un quart, ou un huitième du produit, le reste servant de salaire à ceux qui auraient fourni leur travail. Mais cette division d'intérêts ne saurait affecter la valeur réelle des produits ; en effet, soit que les profits du capital s’élèvent à cinquante, à vingt, ou à dix pour cent, soit que les salaires des ouvriers s’élèvent ou s’abaissent, l’effet en sera le même dans les deux emplois différents.

 

Qu’on suppose les occupations de la société plus étendues, en sorte que les uns fournissent les canots, les filets et les appareils nécessaires à la pèche ; et les autres, les semences et les instruments grossiers dont on se sert en commençant une culture : il sera toujours vrai de dire cependant que la valeur échangeable des objets produits est proportionnée au travail employé à leur production, et je ne dis pas seulement à leur production immédiate, mais encore à la fabrication des instruments et machines nécessaires à l’industrie qui les produit.

 

Si nous envisageons un état de société encore plus avancé, où les arts et le commerce fleurissent, nous verrons que c’est toujours le même principe qui détermine les variations dans la valeur des marchandises. En estimant, par exemple, la valeur échangeable des bas de coton , nous verrons qu’elle dépend de la totalité du travail nécessaire pour les fabriquer et les porter au marché. Il y a d’abord le travail nécessaire à la culture de la terre où l’on a récolté le coton brut ; puis celui qui a servi à le transporter dans le pays où l’on doit fabriquer les bas, - ce qui comprend une partie du travail employé à la construction du navire qui doit porter le coton, et qui est payé dans le fret des marchandises. Puis, vient le travail du fileur et du tisserand, et une partie de celui de l’ingénieur, du serrurier, du charpentier, qui a construit les bâtiments et les machines ; enfin les services du détaillant et de plusieurs autres personnes qu’il serait inutile d'énumérer. La somme totale de toutes ces sortes de travaux détermine la quantité des divers objets qui doit être échangée contre ces bas ; et une pareille estimation de tout le travail employé à la production de ces objets eux-mêmes, réglera également la quantité qui doit en être donnée pour les bas [9].

 

Pour nous convaincre que c’est là le fondement réel de toute valeur échangeable, suppo­sons qu’il ait été fait un perfectionnement qui abrége le travail dans une des différentes opérations que le coton brut doit subir, avant que des bas de coton puissent être apportés au marché pour être échangés contre d’autres objets ; et observons quels en seraient les effets. S’il fallait effectivement moins de bras pour cultiver le coton et pour le récolter ; si l’on employait moins de matelots pour manœuvrer, ou moins de charpentiers pour construire le navire qui doit nous le porter ; si moins de personnes étaient employées à construire les bâti­ments et les machines ; ou si après leur construction on en augmentait la puissance, les bas baisseraient infailliblement de prix, et par conséquent on ne pourrait plus les échanger que pour une moindre quantité d‘autres objets. Ils baisseraient de prix, parce qu’une moindre portion de travail suffirait pour les produire, et ils ne pourraient plus être donnés en échange que pour une quantité moindre d’articles dans la fabrication desquels il ne se serait point opéré une pareille économie de main-d‘œuvre.

 

Une économie dans le travail ne manque jamais de faire baisser la valeur relative d’une marchandise, - que cette économie porte sur le travail nécessaire a la fabrication de l’objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette pro­duction. Qu’il y ait moins de blanchisseurs , de fileurs et de tisserands directement employés à la fabrication des bas, ou moins de matelots, de charretiers, d’ingénieurs, de forgerons occu­­pés indirectement à la même production : dans l’un et l’autre cas, le prix devra baisser. Dans le premier, toute l’économie de travail porterait entièrement sur les bas auxquels cette portion de travail était uniquement consacrée ; dans le second, une partie seulement de cette épargne porterait sur les bas, - l’autre retombant sur tous les autres objets à la production desquels contribuaient les bâtiments, les machines et les moyens de transport.

 

Supposons que dans un état de société peu avancé les arcs et les flèches du chasseur aient une valeur et une durée pareilles à celles du canot et des instruments du pêcheur, - les uns et les autres étant, d’ailleurs, le produit de la même quantité de travail. Dans un tel état de choses, la valeur du gibier, produit de la journée de travail du chasseur, sera exactement la même que celle du poisson pris par le pêcheur dans sa journée. Le rapport entre la valeur du poisson et celle du gibier se trouvera entièrement déterminé par la quantité de travail dépensé pour se procurer l’un et l’autre, quelle que soit la quantité de chacun des produits, et indépendamment du taux plus ou moins élevé des salaires ou des profits en général. Si, par exemple le pêcheur avait un canot et des instruments de pêche pouvant durer dix ans, et ayant une valeur de 100 liv. st. ; s’il employait dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail donnerait chaque jour vingt saumons ; si, d‘un autre côté, le chasseur, possédant des armes d'une égale valeur et d‘une égale durée, employait aussi dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail lui procurerait dix daims par jour, le prix naturel d’un daim devrait être de deux saumons, - que la portion du produit total accordée aux travailleurs qui l’ont pris fût , d’ailleurs, grande ou petite. La proportion de ce qui a pu être payé comme salaire est de la plus haute importance pour la question des profits ; car il est évident qu’ils doivent être forts ou faibles selon que les salaires sont élevés ou à bas prix ; mais cela ne peut nullement affecter la valeur relative du poisson et du gibier, le prix des journées devant être au même taux dans les deux genres d’industrie. Dans le cas où le chas­seur voudrait exiger que le pêcheur lui donnât plus de poisson pour chaque pièce de gibier, en alléguant qu’il a dépensé une plus grande partie de sa chasse, ou de ce que vaut sa chasse, pour payer les journées de ses chasseurs, le pêcheur lui répondrait qu’il se trouve précisément dans le même cas. Par conséquent tant qu’une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson, à l’autre la même quantité de gibier, le taux naturel de l'échange sera de un daim pour deux saumons, quelles que soient d‘ailleurs les variations de salaires et de profits et l’accumulation du capital.

 

Si avec le même travail on obtenait moins de poisson ou plus de gibier, la valeur du pre­mier hausserait par rapport à celle du second. Si, au contraire, on prenait avec le même travail moins de gibier ou plus de poisson, le gibier renchérirait par rapport au poisson.

 

S’il existait quelque autre objet d‘échange dont la valeur fût invariable, et que l’on pût se procurer dans tous les temps et dans toutes les circonstances avec la même quantité de tra­vail, nous pourrions, en comparant à cette valeur celle du poisson et du gibier, déterminer avec précision quelle portion de cette inégalité doit être attribuée à la cause qui change la valeur du poisson , et quelle portion à la cause qui change la valeur du gibier.

 

Supposons que l’argent soit cette mesure invariable. Si un saumon vaut une livre sterling, et un daim deux livres, un daim vaudra deux saumons ; mais un daim pourra acquérir la valeur de trois saumons, 1° dans le cas où il faudrait plus de travail pour se rendre maître des daims ; 2° dans le cas où il faudrait moins de travail pour pêcher. du saumon ; 3° dans le cas où ces deux causes agiraient simultanément. Si une pareille mesure, invariable, fidèle, exis­tait, on pourrait aisément évaluer l’effet de chacune de ces causes. Si le saumon continuait à se vendre au prix d’une. livre sterling, tandis que le daim en vaudrait trois, nous pourrions conclure qu’il faut plus de travail pour se procurer des daims. Si les daims restaient au prix de 2 liv. st. pendant que le saumon aurait baissé à 13 s. 4 d., il faudrait certainement en conclure que moins de travail est nécessaire pour avoir du saumon ; et si le prix des daims haussait à 2 liv. 10 s., le saumon baissant 16 s. 8 d., nous devrions en conclure que les deux causes ont opéré conjointement pour produire ce changement dans la valeur relative de ces deux objets.

 

Il n’est pas de variations dans les salaires de l'ouvrier qui .puissent influer sur la valeur relative des marchandises, car, en supposant même qu’ils s’élèvent, il ne s’ensuit pas que ces objets doivent exiger plus de travail. Seulement, ce travail se paiera plus cher, et les mêmes motifs qui ont engagé le chasseur et le pêcheur à hausser le prix du gibier et du poisson, détermineront le propriétaire d’une mine à élever la valeur de son or. Ces motifs agissant avec la même force sur tous les trois, et la situation relative des trois personnes étant 1a même avant et après l’augmentation des salaires, la valeur relative du gibier, du poisson et de l’or n’auront éprouvé aucun changement. Les salaires pourraient monter de 20 pour cent, les

profits diminuant par conséquent dans une proportion plus ou moins grande, sans causer le moindre changement dans la valeur relative de ces marchandises.

 

Supposons maintenant qu’avec le même travail et le même capital on pût avoir plus de poisson, mais non pas plus d‘or ou de gibier ; dans ce cas, la valeur relative du poisson tomberait par rapport à celle de l'or ou du gibier. Si, au lieu de vingt saumons le travail d’un jour en rapportait vingt-cinq, le prix d‘un saumon serait de 16 shellings au lieu de 1 livre sterling, et deux saumons et demi, au lieu de deux, seraient donnés en échange contre un daim ; mais le prix des daims se maintiendrait toujours à 2 liv. comme auparavant. Pareille­ment, si avec le même capital et le même travail on n’obtenait plus autant de poisson, sa valeur comparative hausserait. alors, et le poisson augmenterait ou diminuerait de valeur échangeable, en raison seulement du plus ou moins de travail nécessaire pour en avoir une quantité déterminée ; mais jamais cette hausse ou cette baisse ne pourrait dépasser le rapport de 1’augment.ation ou de la diminution du travail nécessaire.

 

Si nous possédions une mesure fixe, au moyen de laquelle on pût estimer les variations dans les prix des marchandises, nous verrions que la dernière limite de la hausse est en raison de la quantité additionnelle de travail nécessaire à leur production ; et que cette hausse ne peut provenir que d’une production qui exige plus de travail. Une hausse dans les salaires n’augmenterait point le prix des marchandises en argent, ni même leur prix relativement à ces marchandises, dont la production n’exigerait pas une augmentation de travail, ou de capital fixe et circulant. Si la production d’un de ces objets exigeait plus ou moins de travail, nous avons déjà montré que cela causerait à l’instant un changement dans sa valeur relative ; mais ce changement serait dû à la variation survenue dans la quantité de travail nécessaire, et non à la hausse des salaires.

Section IV

 

L’emploi des machines et des capitaux fixes modifie considérablement le principe qui veut que la quantité de travail consacrée à la production des marchandises détermine leur valeur relative.

 

 

Dans la précédente section, nous avons admis que les instruments et les armes nécessaires pour tuer le daim et le saumon avaient une durée égale, et étaient le résultat de la même quantité de travail. Nous avons reconnu en même temps que les variations dans la valeur relative du daim et du saumon dépendaient uniquement des différentes quantités de travail consacrées a les obtenir ; mais à tous les âges de la société les instruments, les outils, les bâtiments, les machines employés dans différentes industries peuvent varier quant à leur durée et aux différentes portions de travail consacrées à les produire. De même les propor­tions dans lesquelles peuvent être mélangés les capitaux qui paient le travail, et ceux engagés sous forme d‘outils, de machines, de bâtiments, varient à l’infini. Cette différence dans le degré de persistance des capitaux fixes, et cette variété dans les proportions, où ils peuvent être combinés avec les capitaux engagés, font apparaître ici une nouvelle cause propre à déterminer les variations survenues dans la valeur relative des marchandises. Cette cause, qui se joint a la somme de travail consacrée à la production des marchandises, est l’abaissement ou l’élévation de la valeur du travail.

 

La nourriture et les vêtements qui servent à l’ouvrier, les bâtiments dans lesquels il travaille, les outils qui facilitent son travail sont tous d’une nature périssable. Et cependant il existe des différences énormes dans le degré de permanence de ces divers capitaux. Une machine à vapeur durera plus longtemps qu’un vaisseau, un vaisseau plus que les vêtements d’un ouvrier, ces vêtements eux-mêmes auront une durée considérable, relativement à celle de la nourriture qu’il consomme.

 

Suivant que le capital disparaît rapidement et exige un renouvellement perpétuel, ou qu’il se consomme lentement, on le divise en deux catégories qui sont : le capital fixe et le capital circulant [10]. Un brasseur dont les bâtiments et les machines ont une valeur et une durée nota­bles, est considéré comme employant une grande quantité de capital fixe. Au contraire, un cordonnier dont le capital se dissipe principalement en salaires qui servent à procurer à l'ouvrier sa nourriture, son logement et d’autres marchandises moins durables que les bâti­ments et les machines, ce cordonnier est considéré comme employant une grande partie de ses capitaux sous forme de capital circulant.

 

Il faut encore observer que le capital non engagé peut rester plus ou moins longtemps dans la circulation, avant de rentrer aux mains du chef d’industrie. Ainsi, le blé que le fermier achète pour semer ses champs est un capital fixe, comparativement au blé qu'achète le bou­lan­ger pour faire son pain. Le premier le dépose dans la terre, et ne l’en retire qu’au bout d‘un an ; le second peut le faire moudre, le vendre aux consommateurs sous forme de pain, retrouver tout entier son capital au bout d’une semaine, et le consacrer à d‘autres productions.

 

Il peut donc arriver que deux industries emploient la même somme de capital ; mais ce capital peut aussi se diviser d’une manière très-différente sous le rapport de la portion enga­gée et de la portion qui circule. Dans une de ces industries, on peut n’employer qu'une faible fraction de capital sous forme de salaire, c’est-à-dire comme fonds circulant : le reste peut avoir été converti en machines, instruments, bâtiments, toutes choses qui constituent un capital comparativement fixe et durable. Dans une autre industrie, au contraire, la plus grande

partie du capital sera peut-être consacrée a défrayer le travail, le reste servant à l’achat des bâtiments, des instruments et des machines. Il est évident, dès lors, qu'une hausse dans les salaires influera d'une manière bien différente sur les marchandises, selon qu'elles auront été produites sous telles et telles conditions.

 

Il y a plus. Deux manufacturiers peuvent employer la même somme de capital fixe et de capital circulant, et cependant avoir un capital fixe d’une durée très-inégale. L’un peut avoir des machines à vapeur coûtant 10,000 liv. st. l’autre des vaisseaux de la même valeur.

 

Si les hommes, privés de machines, produisaient par le seul effort de leur travail, et con­sacraient à la création des marchandises qu’ils jettent sur le marché, le même temps, les mêmes efforts, la valeur échangeable de ces marchandises serait précisément en proportion de la quantité de travail employée.

 

De même, s’ils employaient un capital fixe de même valeur et de même durée, le prix des marchandises produites serait le même, et varierait seulement en raison de la somme de travail plus ou moins grande consacrée à leur production.

 

Tout ceci est parfaitement démontré pour les marchandises produites dans des circons­tances semblables. Celles-ci ne varieront, relativement les unes aux autres, que dans le rap­port de l’accroissement ou de la diminution du travail nécessaire pour les produire. Mais, si on les compare avec d‘autres marchandises qui n’auraient pas été créées avec la même somme de capital fixe, on voit qu’elles subissent l'influence de l’autre cause que j’ai énoncée, et qui est une hausse dans la valeur du travail : et cela, alors même que l’on aurait consacré à leur production la même somme d’efforts. L’orge et l’avoine continueront, quelles que soient les variations survenues dans les salaires, à conserver entre elles les mêmes rapports. Il en sera de même pour les étoffes de coton et de laine, si elles ont été produites dans des circons­tances identiques ; mais une hausse ou une hausse des salaires survenant, l’orge pourra valoir plus ou moins, relativement aux étoffes de coton, et l’avoine, relativement aux draps.

 

Supposons que deux individus emploient chacun annuellement cent hommes à construire deux machines, et qu’un troisième individu emploie le même nombre d’ouvriers à cultiver du blé : chacune des deux machines vaudra, au bout de l‘année, autant que le blé récolté, parce que chacune aura été produite par la même quantité de travail. Supposons maintenant que le propriétaire d’une des machines l’emploie, avec le secours de cent ouvriers, à fabriquer du drap, et que le propriétaire de l’autre machine l’applique, avec le même nombre de bras, à la production de cotonnades ; le fermier continuant de son côté à faire cultiver du blé à ses cent ouvriers. A la seconde année il se trouvera qu'ils auront. tous utilisé la même somme de travail : mais les marchandises et les machines du fabricant de cotons et du fabricant de draps seront le résultat du travail de deux cents hommes pendant un an ou de cent hommes pendant deux ans. Le blé, au contraire, n’aura exigé que les efforts de cent ouvriers pendant un an ; de sorte que, si le blé a une valeur de 500 liv. st., les machines et les produits créés par les deux manufacturiers devront avoir une valeur double. Cette valeur sera même de plus du double, car le fabricant de cotonnades et le fabricant. de draps auront tous deux ajouté à leur capital les profits de la première année, tandis que le fermier aura consommé les siens. .II arrivera donc, qu’à raison de la durée plus ou moins grande des capitaux, ou, ce qui revient au même, en raison du temps qui doit s’écouler avant que les différentes espèces de marchandises puissent être amenées sur le marché, leur valeur ne sera pas exactement proportionnelle à la quantité de travail qui aura servi à les produire. Cette valeur dépassera un peu le rapport de deux à un, afin de compenser ainsi le surcroît de temps qui doit s'écouler avant que le produit le plus cher puisse être mis en vente.

 

Supposons que le travail de chaque ouvrier coûte annuellement 50 liv. st., ou que le capital engagé soit de 500 liv. st., et les profits de 10 pour cent, la valeur de chacune des machines, ainsi que celle du blé, sera au bout de l’année de 5,500 liv. st. La seconde année, les manufacturiers et le fabricant emploieront encore 500 liv. st. chacun en salaires, et vendront par conséquent encore leurs marchandises au prix de 5,500 liv. st. Mais, pour être de pair avec le fermier, les fabricants ne devaient pas seulement obtenir 5,500 liv. st. en retour des 5,000 liv. st. employées à rémunérer du travail : il leur faudra recueillir de plus une somme de 550 liv. st., à titre d’intérêts, sur les 5,500 liv. st. qu’ils ont dépensées en machines, et leurs marchandises devront donc leur rapporter 6,050 liv. st. On voit donc ainsi que des capitalistes peuvent consacrer annuellement la même quantité de travail à produire des mar­chan­dises, sans que ces mêmes marchandises aient la même valeur, et cela, en raison des différentes quantités de capitaux fixes et de travail, accumulés dans chacune d’elles. Le drap et les cotonnades out la même valeur, parce qu’ils résultent d’une même somme de travail et de capital engagé. Le blé diffère de valeur, parce qu’il a été produit dans des conditions autres.

 

Mais, dira-t-on, comment une hausse dans les salaires pourra-t-elle influer sur leur valeur relative ? Il est évident que le rapport entre le drap et les cotonnades ne variera pas, car, dans l’hypothèse admise, ce qui atteint l'un atteint également l’autre. De même, la valeur relative du blé et de l’or ne changera pas, parce que ces deux denrées sont produites dans des condi­tions identiques, sous le double rapport du capital fixe et du capital circulant : mais le rapport qui existe entre le blé et le drap ou les cotonnades devra nécessairement se modifier sous l’influence d'une hausse dans le prix du travail.

 

Toute augmentation de salaire entraîne nécessairement une baisse dans les profits. Ainsi, si le blé doit être réparti entre le fermier et l'ouvrier, plus grande sera la portion de celui-ci, plus petite sera celle du premier. De même, si le drap ou les étoffes de coton se divisent entre l'ouvrier et le capitaliste, la part du dernier ne s'accroîtra qu’aux dépens de celle du premier. Supposons, dès lors, que, grâce à une augmentation de salaires, les profits tombent de 10 à 9 pour cent ; au lieu d’ajouter au prix moyen de leurs marchandises, et, pour les profits de leur capital fixe, une somme de 556 liv. st., les manufacturiers y ajouteront 495 liv. st. seulement, ce qui portera le prix de vente à 5,995 liv. st., au lieu de 6,050 liv. st. Mais comme le prix du blé resterait à 5,500 liv. st., les produits manufacturés, où il entre une plus grande somme de capitaux fixes, baisseraient relativement au blé ou à toute autre denrée. L'importance des variations qui surviennent dans la valeur relative des marchandises par suite d’une augmen­tation de salaires, dépendrait alors de la proportion qui existerait entre le capital fixe et la totalité des frais de production. Toutes les marchandises produites au moyen de machines perfectionnées, dans des bâtiments coûteux et habilement construits, toutes celles, en d’autres termes, qui exigent beaucoup de temps et d‘efforts avant de pouvoir être livrées sur le marché, perdraient de leur valeur relative, tandis que celles qui, produites uniquement, ou principalement, avec du travail, peuvent être rapidement jetées dans la circulation, augmen­teraient de valeur.

 

Le lecteur remarquera cependant que cette cause n'a qu'une faible influence sur les mar­chandises. Une augmentation de salaires qui entraînerait une baisse de 1 pour cent dans les profits, ne déterminerait, dans la valeur relative des produits, qu'une variation de 1 pour cent : cette valeur descendrait donc de 6,050 liv. st. à 5,995 liv. st. L’effet le plus sensible qui pût être produit par un accroissement de salaires sur le prix des marchandises, ne dépasserait pas 6 ou 7 pour cent, car on ne saurait admettre que les profits, dans quelque circonstance que ce soit, pussent subir d’une manière générale et permanente une dépression plus forte.

 

Il n’en est pas de même de cette autre cause modificative de la valeur, que nous avons reconnue être l'augmentation ou la diminution de la quantité de travail nécessaire pour créer des marchandises. S’il fallait pour produire du blé quatre-vingts hommes au lieu de cent, la valeur du blé descendrait de 5,500 liv. st. à 4,400 liv. st., c’est-à-dire de 20 pour cent : dans la même hypothèse, le prix du drap s’abaisserait de 6,050 liv. st. à 4,950 liv. st. De plus, toute altération profonde et permanente dans le taux des profits, dépend d’une série de causes qui n’agissent qu’à la longue, tandis que les variations qui surviennent dans la quantité de travail nécessaire pour créer des marchandises, sont des phénomènes de chaque jour. Chaque progrès dans les machines, les outils, les bâtiments, la production des matières premières épargne du travail, permet de créer une marchandise avec plus de facilité, et tend, par conséquent, à en réduire la valeur. En énumérant donc ici toutes les causes qui font varier la valeur des marchandises, on aurait tort, sans doute, de négliger l’influence réservée au mou­ve­ment des salaires ; mais on aurait tort aussi d’y attacher une trop grande importance. C’est pourquoi, tout en tenant compte de cette influence dans le cours de cet ouvrage, je considé­rerai cependant les grandes oscillations qu’éprouve la valeur relative des marchandises, comme résultant de la quantité de travail plus ou moins grande nécessaire à leur production.

 

Je crois à peine utile d’ajouter que les marchandises dont la production à coûté la même somme d’efforts , différeront néanmoins de valeur échangeable si on ne peut les amener sur le marché dans le même espace de temps.

 

Supposons que pendant un an je consacre 1,000 liv. st. à rétribuer le travail de vingt hommes occupés à créer une marchandise. Supposons encore que l’année suivante j’emploie vingt hommes à terminer, perfectionner le même produit pour des salaires égaux. Si les profits sont de 10 pour cent, ma marchandise livrée sur le marché au bout de ces deux années devra se vendre 2,310 liv. st. ; car j’y ai consacré la première année un capital de 1,000 liv. st., et la seconde année un capital de 2,100 liv. st. Un autre individu emploie la même quan­tité de travail, mais dans une seule année : il paie 2,000 liv. st. de salaires à quarante ouvriers. A la fin de l’année, le prix de la marchandise, y compris 10 pour cent de profits, ne dépassera pas 2,200 liv. st. Voilà donc deux marchandises produites par une quantité égale de travail et dont l’une se vend 2,310 liv. st., l‘autre 2,200 liv. st.

 

Ce dernier cas semble différer du précédent, mais au fond il est parfaitement le même. Ainsi on y reconnaît, comme toujours, que l’accroissement de valeur d'une marchandise naît du temps plus ou moins considérable que nécessitent sa production et son transport sur le marché. Dans notre première hypothèse, les machines et le drap ont valu plus de deux fois ce que vaut le blé, quoiqu’ils eussent seulement exigé le double de travail ; dans le second cas, la somme de travail reste la même, et cependant. il y a accroissement de valeur. Cette diffé­rence dans la valeur des marchandises naît de ce que, dans les deux cas, les profits se sont joints au capital et réclament, conséquemment, une compensation équitable.

De tout ceci, il résulte que les différentes proportions de capital fixe et de capital circulant employés dans les diverses branches de l’industrie, modifient considérablement la règle qui s’applique aux époques où la production n’exige que du travail. Cette règle générale voulait que la valeur des marchandises fût dans le rapport du travail consacré à les produire ; les considérations présentées dans cette section démontrent que sans variations aucunes dans la quantité de travail employée, la hausse des salaires suffit pour déterminer une baisse dans la valeur échangeable des marchandises dont la production exige une certaine somme de capital fixe : plus grand sera le montant du capital engagé, plus importante sera la baisse.

 

 

Section V

 

 

Le principe qui veut que la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires, se trouve encore modifié par la durée du capital et par la rapidité plus ou moins grande avec laquelle il retourne à celui qui l’a engagé dans la production.

 

 

Dans la section précédente nous avons supposé deux sommes de même importance engagées dans deux industries différentes et inégalement subdivisées en capital fixe et capital circulant ; supposons maintenant que cette subdivision soit la même, mais que la différence se trouve être dans la durée de ces capitaux. Plus un capital se consomme rapidement et plus il se rapproche de la nature des capitaux circulants ; il disparaît pour reparaître bientôt et retourner au manufacturier. Nous venons de voir que plus le rapport du capital fixe domine dans une manufacture et plus la valeur des marchandises qui y sont produites tend, sous l’influence d’une augmentation de salaires, à s’abaisser relativement aux marchandises créées dans des fabriques où l’on trouve plus de capital circulant. Il en résulte donc. que la même cause produira les mêmes effets avec d’autant plus d’intensité que le capital se consommera plus rapidement et se rapprochera davantage die la nature des capitaux circulants.

 

Si le capital engagé est d’une nature périssable, il faudra chaque année de grands efforts pour le maintenir dans son intégrité ; mais ce travail de reconstitution peut-être considéré com­me servant réellement a la production des marchandises, et devra se retrouver dans leur valeur. Si j’avais une machine de 20,000 liv. st., susceptible de produire certaines marchan­dises avec le secours d’un faible travail ; si la détérioration graduelle de cette machine était peu importante, et le taux des profits de 10 pour cent, je me contenterais d’ajouter 2,000 liv. st. au prix de mes produits, comme compensation de l’emploi de ma machine. Mais si la dété­rioration était rapide et sérieuse, s’il fallait pour la conserver le travail de cinquante hommes tous les ans, j’ajouterais au prix de mes marchandises un excédant égal à l’excédant obtenu par tout autre manufacturier qui n’aurait pas de machines et qui emploierait cinquante hommes à créer d’autres produits.

 

Un accroissement de salaires agira donc d‘une manière inégale sur la valeur des mar­chan­dises produites au moyen de machines qui s’usent rapidement et celles produites au moyen de machines d’une grande durée. Dans un cas, il entrerait une grande portion de travail dans les produits fabriqués, dans l'autre, il en entrerait fort peu. C’est pourquoi toute augmentation de salaires ou, ce qui est la même chose, tout abaissement dans le taux des profits tend à affaiblir la valeur relative des marchandises produites avec un capital durable et à élever proportionnellement au contraire la valeur de celles produites avec un capital d’une nature périssable. Une diminution de salaires aurait l’effet précisément contraire.

 

J’ai déjà dit que le capital fixe peut avoir une durée plus ou moins considérable. Suppo­sons maintenant une machine se détruisant au bout d’une année, et accomplissant dans une certaine branche d’industrie le travail de cent hommes. Supposons encore que la machine coûte 5,000 liv. st., et que les salaires payés aux cent ouvriers s’élèvent à 5,000 liv. st., il est évident qu’il importera fort peu au manufacturier d‘acheter la machine ou d’employer les cent hommes. Mais admettons maintenant que le prix du travail s’élève et atteigne 5,500 liv. st., nul doute alors que le manufacturier ne trouve son intérêt à acheter la machine et écono­miser ainsi 5,000 liv. st. sur la fabrication. On dira peut-être : les salaires haussant, il se peut que le prix de la machine hausse en même temps et atteigne 5,000 liv. st. C’est ce qui arriverait en effet si elle n’avait exigé l’emploi d’aucun fonds et s’il n’avait fallu payer au constructeur une certaine somme de profits. Ainsi, la machine étant le produit du travail de cent ouvriers, occupés pendant un an a raison de 50 liv. st. chacun, sa valeur serait naturelle­ment de 5,000 liv. st. ; les salaires venant à atteindre 55 liv. st., le prix de la machine devrait être alors de 5,500 liv. st. ; mais il n’en saurait être ainsi. Il faut nécessairement que la machine ait été créée par moins de cent ouvriers, car dans le prix primitif de 5,000 liv. st. doivent être compris les profits sur le capital qui a servi à payer les ouvriers. Supposons donc que quatre-vingts hommes seulement aient été employés à raison de 50 liv. st. par an, soit 4,250 liv. st. par an, l‘excédant de 750 liv. st. que donnerait la vente de la machine, en dehors des salaires dépensés, représenterait alors les profits du mécanicien, et les salaires venant à hausser de 10 pour cent, il serait obligé d‘employer un capital additionnel de 425 liv. st., ce qui porterait ses frais de production à 4,675 liv. st., au lieu de 4,250 liv. st. En continuant à vendre sa machine 5,000 liv. st., son profit ne dépasserait donc pas 325 liv. st. Or ceci s’appli­que à tous les manufacturiers et à tous les capitalistes ; la hausse des salaires les atteint tous indistinctement. Aussi dans le cas où le fabricant de machines élèverait ses prix en raison de l’augmentation des salaires, les capitaux afflueraient bientôt dans cette branche de la production pour ramener, par voie de concurrence, les profits à leur taux ordinaire [11]. Nous voyons donc ainsi que l‘accroissement des salaires n’aurait pas pour effet de déterminer une hausse dans la valeur des machines.

 

Cependant le manufacturier qui, au milieu d’une hausse générale des salaires, se servirait d‘une machine qui n’accroîtrait pas ses frais de production, jouirait nécessairement de trois grands avantages s’il pouvait continuer à vendre ses marchandises au même prix ; mais, comme nous l’avons déjà vu, il serait obligé d‘abaisser les prix, sous peine de voir son industrie inondée par un immense afflux de capitaux dont l’effet serait de ramener ses profits au niveau général. C’est ainsi que la société en masse profite de l’introduction des machines ; ces agents muets et infatigables sont toujours le produit d‘un travail moins considérable que celui qu’ils déplacent, même quand ils ont la même valeur vénale. Ils ont pour effet de faire sentir à un plus petit nombre d’individus l’accroissement de valeur que prennent les subsistances et qui se reflète dans les salaires. Dans le cas cité plus haut cette hausse n’atteint que quatre-vingt-cinq ouvriers, et l’économie de main-d‘œuvre qui en résulte se révèle par la modicité du prix de la marchandise fabriquée. Ni les machines, ni les produits créés par les machines ne prennent une valeur réelle plus considérable ; tous ces produits, au contraire, baissent et baissent proportionnellement à leur destructibilité.

 

Il ressort donc de ceci, qu’aux premiers jours de toute société, avant qu’on n’ait mis en œuvre une grande quantité de machines et de capital fixe, les marchandises produites au moyen de sommes égales auront à peu près la même valeur ; mais ces faits disparaissent aussitôt après l’introduction de ces coûteux agents. Les marchandises produites avec les mêmes capitaux pourront avoir une valeur bien différente, et tout en étant exposées à hausser ou à baisser relativement les unes aux autres en raison de la quantité de travail consacrée à les produire, elles restent soumises à une autre influence, celle de la hausse ou de la baisse des salaires et des profits. Dès que des marchandises qui se vendent 5,000 liv. st. pourront être le produit d‘un capital équivalent à celui qui a servi à créer d‘autres marchandises se vendant 10,000 liv. st., les profits du manufacturier seront les mêmes ; mais ces profits deviendront inégaux toutes les fois que le prix des produits ne variera pas avec la hausse ou la baisse des profits.

 

Il paraît encore que la valeur relative des marchandises auxquelles on a consacré un capital durable varie proportionnellement à la persistance de ce capital et en raison inverse du mouvement des salaires. Cette valeur s’élèvera pendant que baisseront les salaires ; elle fléchira au moment où s’accroîtra le prix du travail. Pour les marchandises, au contraire, qui ont surtout été créées avec du travail et peu de capital fixe, ou du moins, avec un capital fixe d‘une nature plus fugitive que celle de l’étalon des valeurs, elles baisseront et hausseront parallèlement aux salaires.

 

 

Section VI

 

 

D'une mesure invariable des valeurs.

 

 

Les marchandises variant dans leur valeur relative, il est à désirer que l'on trouve les moyens de déterminer quelles sont celles dont la valeur réelle s'élève ou s'abaisse. Pour cela, il faudrait les comparer, séparément, avec un étalon invariable, un criterium qui serait inac­cessible a toutes les fluctuations qu'éprouvent les autres marchandises. Or, il est impos­sible de se procurer cette mesure type, par la raison qu'il n'est pas de marchandise qui ne soit elle-même exposée aux variations qui atteignent les objets dont il s'agirait de calculer la valeur : en d'autres termes, il n'en est aucune qui ne nécessite pour sa création des quantités variables de travail. Mais, si même il était possible d'annuler pour un étalon déterminé toutes les oscillations de valeur ; s'il était possible de consacrer toujours, par exemple, la même somme de travail à la fabrication de notre monnaie, on ne serait pas encore parvenu à obtenir un type parfait, une mesure invariable. Comme je l'ai déjà indiqué, en effet, il faudrait encore tenir compte de l'influence produite par les mouvements des salaires, par les différentes propor­tions de capital fixe nécessaire pour créer cette mesure et les autres marchandises dont on voudrait déterminer les variations de valeur, enfin, par la durée plus ou moins grande du capi­tal fixe, et le temps nécessaire pour amener les marchandises sur le marché ; - toutes cir­cons­tances qui enlèvent un objet quelconque la faculté de servir comme type exact et invariable.

 

Ainsi, on ne saurait prendre l'or comme étalon, car l'or, comme toute autre marchandise, est produit par une certaine quantité de travail unie à un certain capital fixe. Des améliora­tions peuvent être introduites dans les procédés qui servent à le produire, et ces améliorations peuvent déterminer une baisse dans sa valeur relative avec les autres objets.

 

En supposant même que l'or fit disparaître cette cause de variation, et que la même quan­tité de travail fût toujours nécessaire pour obtenir la même quantité d'or, il resterait encore comme obstacle les différences entre les proportions de capital fixe et le capital circulant qui concourent à la production des autres marchandises : - à quoi il faudrait ajouter encore la durée plus ou moins grande des capitaux, le temps, plus ou moins long, nécessaire pour livrer l'or sur le marché. L'or pourrait donc être une mesure parfaite des valeurs pour toutes les choses produites dans des circonstances exactement semblables, mais pour celles-là seules. Si, par exemple, il était créé dans les mêmes conditions que celles nécessaires pour produire du drap ou des cotonnades, il déterminerait fort exactement la valeur de ces objets ; mais pour le blé, le charbon, mille autres produits où ont été enfouies des portions plus ou moins grandes de capital fixe, il serait inhabile à les mesurer. Nous avons démontré, en effet, que toute altération dans le taux des profits influe sur la valeur relative des marchandises, indépendamment même de la somme de travail consacrée à les produire. Il en résulte donc que ni l'or, ni aucun autre objet ne peuvent servir à mesurer exactement la valeur des mar­chandises ; mais je me hâte de répéter ici que les variations qui surviennent dans le taux des profits, agissent faiblement sur le prix relatif des choses. L'influence la plus manifeste appartient aux différentes quantités de travail nécessaires à la production : aussi, si nous admettons que l'on soit affranchi de cette influence, aurons-nous acquis un criterium aussi approximatif qu'on puisse le désirer en théorie. Ne peut-on considérer l'or, en effet, comme le résultat d'une combinaison de capitaux circulants et de capitaux fixes, équivalente à celle qui sert à produire les autres marchandises ? Et ne peut-on supposer en même temps cette combinaison également éloignée des deux extrêmes, c'est-à-dire, du cas où l'on emploie peu de capital fixe, et de celui, au contraire, où il faut une faible quantité de travail ?

 

Si, à tous ces titres, je puis me considérer comme possédant un étalon des valeurs qui se rapproche beaucoup d'un criterium invariable, j'aurai cet énorme avantage de pouvoir indi­quer les variations des autres objets, sans m'inquiéter sans cesse des variations survenues ou à survenir dans la valeur de l'agent qui sert à mesurer tous les prix.

 

Pour faciliter nos recherches je supposerai l'or invariable, tout en reconnaissant, d'ailleurs, que la monnaie faite avec ce métal est soumise aux mêmes variations que les autres objets. Toutes les altérations de prix, je les considérerai donc comme provenant des variations surve­nues dans la valeur de la marchandise dont je m'occuperai.

 

Avant de quitter ce sujet, je crois devoir faire observer qu'Adam Smith et tous les écri­vains qui l'ont suivi, sans exception aucune, ont soutenu que toute hausse dans le prix du travail a pour effet nécessaire d'élever le prix des marchandises. J'espère avoir démontré que cette opinion ne s'appuie sur rien et que les seules choses susceptibles de hausse seraient celles qui auraient exigé moins de capital fixe que l'étalon par lequel s'évaluent les prix. Quant à celles qui en exigeraient davantage, leur prix baisserait parallèlement à la hausse des salaires. Le contraire aurait lieu dans le cas où les salaires diminueraient.

 

Je n’ai pas dit, et il est essentiel de se le rappeler, que par cela seul que le travail consacré à une marchandise s’élève à 1000 1. st. et celui consacré à une autre marchandise à 2000 1. st., la valeur de ces deux objets doive être nécessairement de 1000 1. st. et de 2000 1. st. : j’ai dit simplement que cette valeur serait dans le rapport de 1 à 2, et que ces marchandises s’échan­geraient d’après ce rapport. Il importe fort peu à la vérité de notre théorie, que l’un de ces produits se vende a raison de 1100 1. st. ou de 1500 1. st., l’autre à raison de 2200 1. st. ou de 3000 1. st. Je n’examinerai même pas cette question en ce moment ; ce que j’affirme seulement, c’est que leur valeur relative se règle sur les quantités relatives de travail consacré à leur production.

 

 

Section VII

 

 

 

Des différentes conséquences produites par les oscillations dans la valeur de la monnaie ou dans celle des marchandises que la monnaie, - ce symbole des prix, - sert à acheter.

 

 

Quoique je me sois décidé à reconnaître, en général, à la monnaie une valeur invariable, afin de pouvoir déterminer d‘une manière plus nette les variations que subissent les autres marchandises, je crois devoir indiquer ici les conséquences très-diverses qu’entraînent les altérations de valeur produites par les différentes quantités de travail nécessaires pour créer les marchandises et les variations produites par des changements dans la valeur de la monnaie elle-même.

 

La monnaie étant une marchandise variable, la hausse des salaires en argent devra résulter souvent d’une baisse dans la valeur de la monnaie. Toute augmentation de salaire, produite par cette cause, sera nécessairement accompagnée d’une hausse correspondante dans le prix des marchandises ; mais il sera facile de voir alors que le travail et les autres marchandises n’ont pas varié et que les changements se rapportent uniquement à l’argent.

 

Par cela seul que la monnaie nous vient du dehors, qu’elle forme l’agent intermédiaire des échanges entre tous les pays civilisés, qu’elle se distribue parmi ces pays, dans des propor­tions qui varient constamment avec les progrès de l’industrie et du commerce, et avec les difficultés toujours croissantes que l’on éprouve pour entretenir une population ascendante ; par cela seul, dis-je, la monnaie est soumise à d'incessantes variations: En déterminant les principes qui règlent la valeur échangeable et les prix, il nous faudra donc faire une profonde distinction entre les variations qui viennent de la marchandise elle-même, et celles qui naissent des perturbations que subit l'étalon des valeurs et des prix.

 

Une hausse dans les salaires, qui provient d'une altération dans la valeur de la monnaie, produit un effet général sur les prix, mais n'agit pas sur les profits. Au contraire, une hausse des salaires, qui indiquerait qu'une rémunération plus large a été accordée à l'ouvrier ou que les objets de première nécessité sont devenus plus rares, plus coûteux, aurait, en général, pour effet d'abaisser les profits ; dans ce cas, en effet, le pays consacrerait à l'entretien des ouvriers une plus grande somme de travail annuel, ce qui n'arriverait pas dans l'autre.

 

C'est d'après la répartition du produit total d'une exploitation agricole entre le propriétaire, le capitaliste, l'ouvrier, que l'on juge de l'accroissement ou de la diminution de la rente, des profits et des salaires : ce n'est pas, ce ne saurait être d'après la valeur qu'aurait ce produit si on le comparait a une mesure type, reconnue variable, mobile, inconstante.

 

C'est par la quantité de travail nécessaire pour créer un produit, et non par la portion attribuée aux différentes classes de la société, que l'on peut juger exactement du taux des profits, de la rente et des salaires. Des améliorations introduites en agriculture ou en industrie pourront doubler l'importance des produits ; mais si les salaires, la rente, les profits ont doublé en même temps, ils conserveront entre eux les mêmes rapports, et paraîtront n'avoir subi aucune variation. Mais s'il arrivait que les salaires ne grandissent pas dans la même proportion ; si au lieu de doubler ils augmentaient seulement de 50 p. %, et si la rente s'accroissait seulement de 75 p. %, laissant aux profits le reste de l'excédant obtenu, il me paraîtrait fort correct de dire que la rente et les salaires ont baissé tandis que s'élevaient les profits. En effet, si nous avions une mesure type qui nous permît de mesurer la valeur de ce produit, nous verrions que la part échue aux ouvriers et aux propriétaires est moins grande, et celle attribuée aux capitalistes plus forte qu'auparavant. Ainsi nous verrions, par exemple, que tout en doublant, la quantité absolue des marchandises se trouve être précisément le produit de la même somme de travail. Si chaque centaine de chapeaux, d'habits et de quarters de blé se distribuait avant dans les proportions suivantes :

 

Aux ouvriers

25

Aux propriétaires

25

Aux capitalistes

50

 

100

 

 

 

 

 

 

 

et si, la quantité de marchandises venant à doubler, cette distribution s'effectuait de la manière suivante :

 

Aux ouvriers

22

Aux propriétaires

22

Aux capitalistes

56

 

 

 

 

 

 

 

j'en conclurais que les salaires et la rente ont haussé tandis que les profits ont au contraire diminué : et cela, alors même que, par suite de l'abondance des marchandises, la quantité attribuée à l'ouvrier et au propriétaire aurait grandi daris la proportion de 625 à 44. Les salaires doivent s'estimer d'après leur valeur réelle, c'est-à-dire d'après la quantité de travail et de capital consacrés à les produire, et non d'après leur valeur nominale, soit en habits, soit en chapeaux, en monnaie ou en blé. Dans les circonstances que j'ai supposées, les marchandises auraient perdu la moitié de leur valeur, et aussi la moitié de leur prix, si la monnaie n'avait pas varié. Si donc il était bien constaté que les salaires en argent ont baissé, cette baisse n'en serait pas moins réelle, alors même que l'ouvrier pourrait se procurer une plus grande somme de marchandises qu'auparavant.

 

Quelque grande que soit cependant une variation dans la valeur de la monnaie, elle n'influe en rien sur le taux des profits : car supposons que les produits du manufacturier haus­sent de 1000 1. st. à 2000 1. st. ou de 100 p. % ; si son capital, que les variations monétaires modifient aussi puissamment que la valeur de ces produits, si ses bâtiments, ses machines haussent aussi de 100 p. %, le taux de ses profits restera le même, et il pourra acheter la même somme de travail, ni plus, ni moins.

 

Si, avec un capital d'une certaine valeur, il peut par de l'économie dans la main-d'œuvre, doubler la masse des produits et abaisser les prix de moitié, les mêmes rapports subsisteront entre le capital et le produit, et, conséquemment, le taux des profits ne variera pas.

 

Si au moment où il multiplie les produits en accroissant la puissance du même capital, la valeur de la monnaie fléchit de moitié sous l'influence de tel ou tel événement, le prix de ces objets doublera ; mais le capital, consacré à leur création, prendra aussi une valeur monétaire double. C'est pourquoi, le rapport entre la valeur du produit et celle du capital restera le même : et alors même que le produit doublerait la rente, les salaires et les profits suivraient uniquement, dans leurs variations, les diverses portions attribuées a chacune des classes qui se les partagent.

Chapitre II : DE LA RENTE DE LA TERRE [12].

 

 

Il reste à considérer si l’appropriation des terres et la création subséquente de la rente, peuvent causer quelque variation dans la valeur relative des denrées, abstraction faite de la quantité de travail nécessaire pour les produire. Pour bien comprendre cette partie de notre sujet il faut étudier la nature de la rente et rechercher quels sont les principes qui en règlent la hausse et la baisse.

 

La rente est cette portion du produit de la terre que l‘on paie au propriétaire pour avoir le droit d‘exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Cependant on confond souvent la rente avec l’intérêt et le profit du capital, et dans le langage vulgaire on donne le nom de rente h tout ce que le fermier paie annuellement au propriétaire.

 

Supposons deux fermes contiguës, ayant une même étendue, et un sol d'une égale fertilité, mais dont l’une, pourvue de tous les bâtiments et instruments utiles à l’agriculture, est de plus bien entretenue, bien fumée, et convenablement entourée de haies, de clôtures et de murs, tandis que tout cela manque à l’autre. Il est clair que l’une s’affermera plus cher que l’autre ; mais dans les deux cas on appellera rente la rémunération payée au propriétaire. Il est cependant évident qu’une portion seulement de l'argent serait payée pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol, le reste représenterait l’intérêt du capital consacré à amender le terrain et à ériger les constructions nécessaires pour assurer et conserver le produit. Adam Smith donne parfois au mot rente le sens rigoureux dans lequel je cherche à le restreindre, mais le plus souvent il l'emploie dans le sens vulgairement usité. Ainsi il dit que les demandes toujours croissantes de bois de construction dans les pays méridionaux de l’Europe, faisant hausser les prix, furent cause que l’on commença à affermer des forêts en Norwège, qui auparavant ne produisaient pas de rente. N’est-il pas clair cepen­dant que celui qui consentit à payer ce qu’il appelle rente, n’avait d‘autre but que d’acquérir les arbres précieux qui couvraient le terrain, afin d‘obtenir par leur vente le remboursement de son argent, plus des bénéfices ? Si après la coupe et l’enlèvement du bois on continuait à payer au propriétaire une rétribution pour la faculté de cultiver le terrain, soit pour y planter de nouveaux arbres, soit dans tout autre but, on pourrait alors en effet l’appeler rente, parce qu’elle serait payée pour la jouissance des facultés productives du sol ; mais dans le cas cité par Adam Smith, cette rétribution était payée pour avoir la liberté d‘enlever et de vendre le bois, et nullement pour la faculté de planter de nouveaux arbres [13].

 

En parlant aussi de la rente perçue pour les mines de charbon et les carrières de pierre, auxquelles s’appliquent les mêmes observations, il dit que la rémunération payée pour les mines ou les carrières représente lai valeur du charbon ou des pierres qui en ont été extraits, et n’a aucun rapport avec les facultés naturelles et indestructibles du sol. Cette distinction est d’une grande importance dans toute recherche relative à la rente et aux profits ; car on verra que les causes qui influent sur la hausse de la rente sont entièrement différentes de celles qui déterminent l’augmentation des profits, et qu’elles agissent rarement dans le même sens. Dans tous les pays avancés en civilisation, la rétribution qu’on paie annuellement au proprié­taire foncier, participant à la fois de la nature de la rente et de celle des profits, reste parfois stationnaire, et parfois augmente ou diminue selon que prédominent telles ou telles causes. C‘est pourquoi quand je parlerai de rente dans la suite de cet ouvrage, je ne désignerai sous ce mot que ce que le fermier paie au propriétaire pour le droit d’exploiter les facultés primiti­ves et indestructibles du sol.

 

Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une très-petite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente ; car qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que tant de terres restent sans maître, et sont par conséquent la disposition de quiconque voudrait les cultiver ?

 

Par les principes ordinaires de l’offre et de la demande, il ne pourrait être payé de rente pour la terre, par la même raison qu’on n’achète point le droit de jouir de l’air, de l’eau, ou de tous ces autres biens qui existent dans la nature en quantités illimitées. Moyennant quelques matériaux, et à l’aide de la pression de l’atmosphère et de l’élasticité de la vapeur, on peut mettre en mouvement des machines qui abrégent considérablement le travail de l’homme ; mais personne n’achète le droit de jouir de ces agents naturels qui sont inépuisables et que tout le monde peut employer. De même, le brasseur, le distillateur, le teinturier, emploient continuellement l’air et l’eau dans la fabrication de leurs produits ; mais comme la source de ces agents est inépuisable, ils n’ont point de prix [14]. Si la terre jouissait partout des mêmes propriétés, si son étendue était sans bornes, et sa qualité uniforme, on ne pourrait rien exiger pour le droit de la cultiver, à moins que ce ne fût là où elle devrait à sa situation quelques avantages particuliers. C’est donc uniquement parce que la terre varie dans sa force produc­tive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d’une qualité inférieure, ou moins bien situés, sont défrichés, qu’on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que par suite des progrès de la société on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux des premiers, et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre [15].

 

Dès que l’on commence à cultiver des terrains de troisième qualité, la rente s’établit aussi­tôt pour ceux de la seconde, et est réglée de même par la différence dans leurs facultés productives. La rente des terrains de première qualité hausse en même temps, car elle doit se maintenir toujours au-dessus de celle de la seconde qualité, et cela en raison de la différence de produits que rendent ces terrains avec une quantité donnée de travail et de capital. A chaque accroissement de population qui force un peuple à cultiver des terrains d'une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera.

 

Supposons que des terrains nos 1, 2, 3, rendent, moyennant l’emploi d’un même capital, un produit net de 100, 90 et 80 quarters (2 h. 907) de blé. Dans un pays neuf, où il y a quantité de terrains fertiles, par rapport à la population, et où par conséquent il suffit de cultiver le n° 1, tout le produit net restera au cultivateur, et sera le profit du capital qu’il a avancé [16]. Aussi­tôt que l‘augmentation de population sera devenue telle qu’on soit obligé de cultiver le n° 2, qui ne rend que 90 quarters, les salaires des laboureurs déduits, la rente commencera pour les terres n° 1 ; car il faut, ou qu’il y ait deux taux de profits du capital agricole, ou que l’on enlève dix quarters de blé, ou leur équivalent, du produit n° 1 pour les consacrer à un autre emploi. Que ce soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le terrain n° 1, ces dix quarters en constitueront toujours la rente, puisque le cultivateur du n° 2 obtiendrait le même résultat avec son capital, soit qu’il cultivât le n° 1, en payant dix quarters de blé de rente, soit qu’il continuât à cultiver le n° 2 sans payer de loyer. De même, il est clair que lorsqu’on aura commencé à défricher les terrains n° 3, la rente du n° 2 devra être de dix quarters de blé ou de leur valeur, tandis que la rente du n° 1 devra atteindre vingt quarters ; le cultivateur du n° 3 ayant le même profit, soit qu’il cultive le terrain n° 1 en payant vingt quar­ters de rente, soit qu’il cultive le n° 2 en en payant dix, soit enfin qu’il cultive le n° 3 sans payer de rente.

 

Il arrive assez souvent qu’avant de défricher les nos 2, 3, 4, ou les terrains de qualité inférieure, on peut employer les capitaux d‘une manière plus productive dans les terres déjà cultivées. Il peut arriver qu’en doublant le capital primitif employé dans le n° 1, le produit, quoiqu’il ne soit pas double ou augmenté de cent quarters, augmente cependant de quatre-vingt-cinq quarters, quantité qui surpasse ce que pourrait rendre ce capital additionnel, si on le consacrait à la culture du terrain n° 3.

 

Dans ce cas, le capital sera employé de préférence sur le vieux terrain, et constituera également une rente : - la rente étant toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail. Si avec un capital de 1000 1. st. un fermier retirait de sa terre cent quarters de blé, et que par l’emploi d’un second capital de 1000 1. st. il eût un surcroît de produits de 85 quarters, son propriétaire serait en droit, à l’expi­ration du bail, d’exiger de lui quinze quarters, ou une valeur équivalente, à titre d’augmentation de rente ; car il ne peut pas y avoir deux taux différents pour les profits. Si le fermier consent à payer quinze quarters de blé en raison de l’augmentation de produits obtenue par l’addition de 1000 1. st. de capital, c’est parce qu’il ne saurait en faire un emploi plus profitable. Ce serait là le taux courant proportionnel des profits ; et si l’ancien fermier n’acceptait pas la condition, un autre se présenterait bientôt, prêt à payer au propriétaire un excédant de rente proportionné au profit additionnel qu’il pourrait retirer de sa terre.

 

Dans ce cas, comme dans le précédent, le dernier capital employé ne donne pas de rente. Le fermier paie, à la vérité, quinze quarters de rente, eu égard à l’augmentation du pouvoir productif des premières 1000 1. st. ; mais pour l’emploi des secondes 1000 1. st. il ne paie pas de rente. S’il venait à employer sur la même terre un troisième capital de 1000 1. st. produisant en retour soixante-quinze quarters de plus, il paierait alors, pour le second capita1 de 1000 l. st., une rente qui serait égale à la différence entre le produit des deux capitaux, c’est-à-dire à dix quarters ; la rente des premières 1000 l. st. hausserait de quinze à vingt-cinq quarters ; et les dernières 1000 1. st. ne paieraient point de rente.

 

S’il y avait donc beaucoup plus de terres fertiles qu’il n’en faut pour fournir les subsis­tances nécessaires à une population croissante, ou s’il était possible d‘augmenter le capital employé à la culture des vieux terrains sans qu’il y eût aucune diminution de produits, la hausse des rentes deviendrait impossible, la rente étant l’effet constant de l’emploi d’une plus grande quantité de travail donnant moins de produits.

 

Les terres les plus fertiles et les mieux situées seraient les premières cultivées, et la valeur échangeable de leurs produits serait réglée, comme celle des autres denrées, par la somme de travail nécessaire à leur production et à. leur transport jusqu’au lieu de la vente.

 

La valeur échangeable d'une denrée quelconque, qu’elle soit le produit d’une manufacture, d‘une mine, ou de la terre, n’est jamais réglée par la plus petite somme de travail nécessaire pour sa production dans des circonstances extrêmement favorables, et qui constituent une sorte de privilèges. Cette valeur dépend au contraire de la plus grande quantité de travail industriel que sont forcés d‘employer ceux qui n’ont point de pareilles facilités, et ceux qui, pour produire, ont à lutter contre les circonstances les plus défavorables. Nous entendons par circonstances les plus défavorables, celles sous l’influence desquelles il est plus difficile d’obtenir la quantité nécessaire de produits.

 

C‘est ainsi que dans un établissement de bienfaisance où l’on fait travailler les pauvres au moyen de dotations, le prix des objets qui y sont fabriqués sera, en général, réglé, non d'après les avantages particuliers accordés à cette sorte d‘ouvriers, mais d’après les difficultés ordinaires et naturelles que tout autre ouvrier aura a surmonter. Le fabricant qui ne jouirait d’aucun de ces avantages pourrait, à la vérité, n’être plus en état de soutenir la concurrence, si ces ouvriers favorisés pouvaient suppléer tous les besoins de la société ; mais s’il se décidait à continuer son industrie, ce ne serait qu’autant qu’il retirerait toujours de son capital les profits ordinaires, ce qui ne pourrait arriver s’il ne vendait ses articles à un prix propor­tionné à la quantité de travail industriel consacré à leur production [17].

 

A la vérité, les meilleurs terrains auraient toujours continué à donner le même produit avec le même travail qu’auparavant, mais leur valeur aurait haussé pair suite des produits comparativement moindres obtenus par ceux qui auraient consacré un travail additionnel, ou de nouveaux capitaux à des terrains moins fertiles. Et quoique les avantages d‘un terrain fertile sur un autre moins productif ne soient jamais perdus, et ne fassent que passer des mains du cultivateur et du consommateur dans celles du propriétaire, comme il faut employer

plus de travail à la culture des terrains inférieurs, ces terres, seules, pouvant fournir l’approvi­sion­nement additionnel de produits, la valeur comparative de ces produits se maintiendra constamment au-dessus de son ancien niveau, et s‘échangera contre plus de chapeaux, de draps, de souliers, etc., etc. , toutes choses dont la production n’exigera point une augmen­tation de travail.

 

Ce qui fait donc hausser la valeur comparative des produits naturels, c’est l’excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la rente qu’on paie au propriétaire. La valeur du blé se règle d‘après la quantité de travail employée a le produire sur les dernières qualités de terrains ou d‘après cette portion de capital qui ne paie pas de rente. Le blé ne renchérit pas, parce qu’on paie une rente ; mais c’est au contraire parce que le blé est cher que l’on paie une rente ; et l’on a remarqué, avec raison, que le blé ne baisserait pas, lors même que les propriétaires feraient l’entier abandon de leurs rentes. Cela n’aurait d’autre effet que de mettre quelques fermiers dans le cas de vivre en seigneurs, mais ne diminuerait nullement la quantité de travail nécessaire pour faire venir des produits bruts sur les terrains cultivés les moins productifs [18].

Rien n’est plus commun que d‘entendre parler des avantages que possède la terre sur toute autre source de production utile, et cela, en raison du surplus qu’on en retire sous la forme de rente. Et cependant, à l’époque où les terrains sont le plus fertiles, le plus abondants, le plus productifs, ils ne donnent point de rente ; et ce n’est qu’au moment où ils s’appauvrissent, - le même travail donnant moins de produit, - qu’on détache une partie du produit primitif des terrains de premier ordre, pour le paiement de la rente [19]. Il est assez singulier que cette qualité de la terre, qui aurait dû être regardée comme un désavantage, si on la compare aux agents naturels qui secondent le manufacturier, ait été considérée au contraire comme ce qui lui donnait une prééminence marquée. Si l’air, l‘eau, l’élasticité de la vapeur, et la pression de l’atmosphère pouvaient avoir des qualités variables et limitées ; si l'on pouvait, de plus, se les approprier, tous ces agents donneraient une rente, qui se développerait a mesure que l’on utiliserait leurs différentes qualités. Plus on descendrait dans l’échelle des qualités, et plus hausserait la valeur des produits fabriqués avec ces agents, parce que des quantités égales de travail industriel donneraient moins de produits. L’homme travaillerait plus de son corps, la nature ferait moins, et la terre ne jouirait plus d‘une prééminence fondée sur la limitation de ses forces.

 

Si l‘excédant de produit qui forme la rente des terres est réellement un avantage, il est à désirer alors que, tous les ans, les machines récemment construites deviennent moins produc­tives que les anciennes. Cela donnerait, en effet, plus de valeur aux marchandises fabriquées, non-seulement avec ces machines, mais avec toutes celles du pays ; et l’on paierait alors une rente à tous ceux qui posséderaient les machines plus productives [20].

La hausse des rentes est toujours l’effet de l’accroissement de la richesse nationale, et de la difficulté de se procurer des subsistances pour le surcroît de population : c’est un signe, mais ce n’est jamais une cause de la richesse; car la richesse s’accroît souvent très-rapide­ment pendant que la rente reste stationnaire, ou même pendant qu'elle baisse. La rente hausse d’autant plus rapidement, que les terrains disponibles diminuent de facultés productives. Là où la richesse augmente avec le plus de vitesse, c’est dans les pays où les terres disponibles sont le plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des amélio­rations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail, et où, par conséquent, l’accroissement des rentes est lent.

 

Si le prix élevé du blé était l’effet et non la cause de la rente, il varierait en raison de l’accroissement ou de la diminution de la rente qui se trouverait former ainsi une portion intégrante des prix. Mais c’est le blé qui a exigé pour sa production le plus de travail qui est le régulateur du prix des grains ; et la rente n’entre pas et ne peut entrer pour rien dans les éléments du prix du blé [21]. Adam Smith a donc tort quand il suppose que le principe qui dans l’origine a réglé la valeur échangeable des denrées, c’est-à-dire la quantité comparative de travail nécessaire à leur production, peut être modifiée par l'appropriation des terrains et le paiement d‘une rente. Il entre dans la composition de presque toutes les marchandises une certaine source de produits agricoles, dont la valeur, aussi bien que celle du blé, est réglée par la faculté productive de la dernière portion de capital engagée dans la terre, de celle qui ne paie pas de rente. La rente n’est donc point un élément du prix des denrées [22].

Nous avons jusqu’ici étudié les effets du progrès naturel de la richesse et de la population sur la rente dans un pays dont les terres ont différents degrés de force productive, et nous avons vu qu’à chaque portion additionnelle de capital qu’on est obligé d’employer à la culture, et dont le produit est moins profitable, la rente hausse. Il résulte des mêmes principes que si, par quelques modifications dans l’état social, il devenait inutile d‘employer autant de capital à l’agriculture, les dernières portions qui y auraient été consacrées, donneraient plus de profit, et les rentes baisseraient. Toute réduction considérable dans le capital national, qui diminuerait d’une manière sensible les fonds destinés à payer le travail, aurait naturellement le même effet. La population se proportionne toujours au capital destiné à payer le travail, et, par conséquent, doit s’accroître ou diminuer selon que ce capital augmente ou diminue. Toute réduction dans le capital est donc nécessairement suivie d’une moindre demande de blé, d’une baisse de prix, et d’une diminution de culture. La diminution des capitaux abaisse ainsi la rente par une influence contraire a celle de leur accumulation. Les terrains les moins productifs seront successivement abandonnés, la valeur échangeable de leurs produits tombera, et on ne cultivera en dernier lieu que les terrains les plus fertiles, qui alors ne paieront plus de rentes.

 

Le même résultat aurait encore lieu dans le cas où l’accroissement de richesse et de popu­lation dans un pays serait accompagné de si grandes améliorations dans l’agriculture, qu’il n’y eût plus besoin de cultiver des terrains d'une qualité inférieure, ou de dépenser autant de capital à la culture des terrains plus fertiles.

 

Supposons qu’une population donnée ait besoin pour sa nourriture d’un million de quar­ters de blé, qu’on récolte sur des terrains des qualités nos 1, 2, 3. Si l’on vient à découvrir un moyen perfectionné par lequel les terrains nos 1 et 2 suffisent pour donner la quantité requise sans avoir recours au n° 3, il est clair que dès lors il y aura baisse de la rente ; car c’est le n° 2 au lieu du n° 3 qui sera alors cultivé sans payer de rente et celle du n° 1, au lieu d’être la différence entre le produit du n° 3 et du n° 1, ne représentera plus que la différence entre les nos 2 et 1. La population restant la même, il ne saurait y avoir de demande pour une quantité plus forte de blé ; le capital et le travail employés jadis à la culture du n° 3 seront consacrés à la production d‘autres objets utiles à la société, et ne contribueraient à la hausse de la rente que dans le cas où les matières premières qui entrent dans leur composition ne pourraient s’acquérir que par un emploi moins avantageux du capital consacré à l’agriculture. Or, dans ce cas, on reprendrait la culture du n° 3.

 

Il est hors de doute que la baisse du prix relatif des produits naturels par suite d‘améliora­tions agricoles ou d’une économie dans la production, doit naturellement conduire à une plus forte accumulation ; car les profits du capital doivent s’être accrus de beaucoup. Cette accumulation de capital fera naître une plus forte demande d’ouvriers, fera hausser leurs salaires, et augmentera la population ; il y aura ainsi, demande croissante de produits agrico­les, et, par suite, augmentation de culture. Mais ce n’est qu’après l’augmentation de la popu­la­tion que les fermages pourront s’élever à leur ancien taux, c’est-à-dire après que les terres n° 3 auront été soumises à la culture ; et il se sera écoulé dans cet intervalle un espace de temps assez considérable, signalé par une diminution réelle des rentes.

 

Les améliorations en agriculture sont de deux espèces : les unes augmentent la force pro­ductive de la terre, et les autres nous font obtenir ses produits avec moins de travail. Toutes deux tendent à faire baisser le prix des matières premières ; toutes deux influent sur la rente, mais pas également. Si elles ne faisaient pas baisser le prix des matières premières, elles ne seraient plus des améliorations ; car leur caractère essentiel est de diminuer la quantité de .travail qui était nécessaire auparavant pour la production d‘une denrée, et une telle diminution ne saurait s’effectuer sans être suivie de la baisse de son prix ou de sa valeur relative.

 

Les améliorations qui augmentent les pouvoirs productifs de la terre, comprennent les assolements et de meilleurs engrais. Par ces améliorations l’on peut retirer le même produit d‘une moindre étendue de terrain. Si au moyen d'une rotation de turneps je puis en même temps nourrir mes moutons et avoir une récolte de blé, le terrain qui servait auparavant à nourrir mes moutons deviendrait inutile, et j’obtiendrais la même quantité de produits bruts en employant une moindre quantité de terrain. Si je découvre un engrais qui fasse produire au même terrain 20 pour cent en plus de blé, je puis retirer une partie du capital qui se trouve employé à la partie la plus improductive de ma ferme. Mais, comme je l’ai déjà remarqué, il n’est pas nécessaire, pour faire baisser la rente, de soustraire des terres à la culture : il suffit pour cela qu’on emploie des portions successives de capital dans la même terre avec des résultats différents, - la portion qui donne le moins de profit étant retirée. Si par l’intro­duc­tion de la culture des turneps ou par l’usage d’engrais plus riches, je puis avoir le même produit moyennant le même capital ; et sans changer la différence qui existe entre les rende­ments des portions successives de capital, je ferai baisser la rente, car cette portion, qui est la plus productive, sera celle qui servira de mesure pour estimer toutes les autres. Supposons, par exemple, que les portions successives de capital produisent 100, 90, 80, 70 : ma rente pendant que j’emploierai ces quatre portions, sera de 60 ou de toute la différence entre

 

 

70 et 100 - 30

 

 

Tandis que le produit serait de 310

100

70 et 90 - 20

90

70 et 80 - 10

80

60

70

 

340

    

 

et tant que j’emploierai ces portions, la rente restera toujours la même, quoique le produit de chacune d’elles éprouve un accroissement égal. Si, au lieu de 100, 90, 80, 70, les produits s’élevaient à 125, 115 , 105, 95, la rente serait toujours de 60, qui est la différence entre

 

 

 

95 et 125 - 30

 

 

Tandis que le produit s'élèveraient à 440

125

95 et 115 - 20

115

95 et 105 - 10

105

60

95

 

440

 

 

Mais ave une telle augmentation de produits, sans accroissement dans la demande, il ne pourrait y avoir aucune raison pour consacrer tant de capital à la terre; on en retirerait une portion, et, par conséquent, la dernière portion de capital rapporterait 105 au lieu de 95, et la rente baisserait à 30, ou à la différence entre

 

 

105 et 125 - 20

Tandis que le produit serait toujours en rapport avec les besoins de la population, car il serait de 345 quarters, ou

125

105 et 115 - 10

115

30

105

 

345

 

 

la demande n’étant que de 340 quarters.

 

Maïs il est des améliorations qui peuvent faire baisser le prix relatif des produits et la rente en argent, sans faire baisser la rente en blé. De telles améliorations n’augmentent pas, à la vérité, les forces productives de la terre, mais elles font obtenir le même produit avec moins de travail. Elles influent plutôt sur la formation du capital employé à la terre, que sur la culture même de la terre. Des perfectionnements dans les instruments de l’agriculture, tels que les charrues et la machine à battre le blé, l‘économie dans le nombre des chevaux em­ployés à l’agriculture, et des connaissances plus étendues dans l’art du vétérinaire, sont de cette nature. Moins de capital, ce qui est la même chose que moins de travail, sera consacré à la terre ; mais pour obtenir le même produit, il faudra toujours cultiver autant de terrain. Pour reconnaître si des améliorations de cette espèce influent sur la rente, il faudra examiner si la différence entre le produit obtenu par l’emploi de différentes portions de capital, augmente, diminue, ou reste la même. Si l’on consacre quatre portions de capital à la terre, 50, 60, 70, 80, chacune donnant les mêmes résultats, et que, par quelque amélioration favorable à la formation de ce capital, on en puisse retirer 5 de chaque portion, en sorte qu’elles restent à 45, 55, 65 et 75, la rente des terres à blé ne subira aucune altération ; mais si les améliora­tions sont de nature à permettre de faire sur la plus forte portion de capital, l’économie de la totalité de la portion employée d'une manière moins productive, la rente baissera à l‘instant, car la différence entre le capital le plus productif et celui qui l‘est le moins, se trouvera diminuée, et c’est cette différence qui constitue la rente.

 

Je ne multiplierai pas les exemples, et j’espère en avoir dit assez pour prouver que tout ce qui diminue l’inégalité entre les produits obtenus au moyen de portions successives de capital employées sur le même ou sur de nouveaux fonds de terre, tend à faire baisser la rente, tandis que tout ce qui augmente cette inégalité produit l‘effet opposé, et tend à la faire hausser [23].

 

En parlant de la rente du propriétaire, nous l’avons considérée dans ses rapports avec le produit total, sans avoir le moindre égard à sa valeur échangeable ; mais puisque la même cause - qui est la difficulté de produire, - fait hausser la valeur échangeable des produits natu­rels, en augmentant aussi la proportion de ces produits, donnés au propriétaire en paiement de sa rente, il est clair que celui-ci tire un double avantage de la difficulté de produire. En effet il obtient d’abord une portion plus forte, et puis il est payé en denrées dont la valeur est plus considérable [24].

 

 

Chapitre III : DU PROFIT FONCIER DES MINES.

 

 

On obtient les métaux, ainsi que tous les autres objets, par le travail. La nature les produit, à la vérité ; mais c'est le travail de l'homme qui les arrache du sein de la terre, et qui les prépare pour notre usage.

 

Les mines, ainsi que les terres, rendent en général un profit au propriétaire. Et ce profit, qui quelquefois est affermé, aussi bien que celui des fonds de terre, est l'effet, et n'est jamais la cause du renchérissement des produits.

 

S'il y avait quantité de mines également. riches, que chacun pût exploiter, elles ne don­neraient pas de rente ; la valeur de leurs produits dépendrait uniquement de la quantité de travail nécessaire pour tirer le métal de la mine et le porter au marché.

 

Mais les mines sont de qualité différente, et, avec la même quantité de travail, chacune donne un résultat différent. Le métal, retiré de la mine la plus pauvre parmi celles qui sont exploitées, doit avoir au moins une valeur échangeable, non-seulement suffisante pour payer l'habillement, la nourriture et les autres objets indispensables à l'entretien de ceux qui travaillent à l'exploitation et au transport du métal, mais il doit aussi rapporter le profit ordinaire et général à celui qui avance le capital nécessaire à l'entreprise. La rentrée avec profit du capital de la mine la plus pauvre, de celle qui ne peut payer aucun profit, aucune rente au propriétaire du sol, sert à régler la rente de toutes les autres mines plus productives. On suppose que cette mine rend l'intérêt ordinaire des avances ; et tout ce que les autres mines produisent de plus que celle-ci, sera nécessairement payé au propriétaire pour le profit du fonds. Ce principe étant précisément le même que celui que nous avons posé par rapport à la terre, il serait inutile de nous y arrêter davantage [25].

 

Il suffira de remarquer que la même règle générale qui détermine la valeur des produits agricoles et des objets manufacturés, s’applique également aux métaux. Leur valeur ne dépend ni du taux des profits, ni de celui des salaires, ni de la rente des mines, mais de la quantité totale de travail nécessaire à l’extraction du métal et à son transport.

 

Comme celle de toute autre marchandise, la valeur des métaux éprouve des variations. Il peut se faire dans les instruments et dans les machines consacrées à l’exploitation des mines, des améliorations au moyen desquelles il y ait une grande diminution de travail ; on peut découvrir de nouvelles mines plus productives, qui, avec le même travail, donnent plus de métal, ou bien on peut rendre les transports plus faciles. Dans tous les cas, les métaux baisseraient de valeur, et ne s’échangeraient plus que contre une moindre quantité d’autres articles. Au contraire, si la difficulté d‘obtenir le métal devenait plus grande par la nécessité d‘exploiter la mine à une plus grande profondeur, par l’affluence des eaux ou par tout autre accident, sa valeur, par rapport à celles des autres objets, pourrait hausser de beaucoup.

 

C’est donc avec raison que l’on a dit que les monnaies d‘or et d’argent, avec quelque scrupuleuse exactitude qu’elles soient fabriquées d’après le type national, sont toujours sujet­tes à des variations de valeur non-seulement accidentelles et passagères, mais même perma­nentes, comme toute autre marchandise.

 

La découverte de l’Amérique, et celle des riches mines qu’elle renferme, produisit un effet remarquable sur le prix naturel des métaux précieux. Il y a des personnes qui croient que cet effet se prolonge encore. Il est cependant probable que toute l’influence produite par la dé­cou­verte de l’Amérique sur la valeur des métaux a cessé depuis longtemps ; et si, depuis quelques années, les métaux précieux ont éprouvé quelque déchet dans leur valeur, on ne doit l’attribuer qu'aux progrès qu’on a faits dans l’exploitation des mines [26].

Quelles qu’aient été les causes qui l’ont produit, il est certain que l’effet a été si lent, si graduel, qu’on a éprouvé bien peu d'inconvénients d‘avoir adopté l’or et l’argent comme intermédiaires dans les échanges, et comme appréciateurs de toutes les autres marchandises. Quoiqu’ils constituent une mesure de la valeur essentiellement variable, les métaux sont peut-être, de toutes les marchandises, celle qui est la moins sujette à éprouver des variations. Cet avantage, ainsi que ceux qui résultent de la durée, de la malléabilité, de la divisibilité et de beaucoup d’autres propriétés des métaux précieux, leur ont assuré, a juste titre, la préférence qu’on leur a donnée dans tous les pays civilisés, pour servir de monnaie.

 

Après avoir reconnu que l’or et l’argent sont une mesure imparfaite des valeurs, en raison du plus ou moins de travail qui peut être nécessaire, suivant les circonstances, pour se procurer ces métaux, qu’il nous soit permis maintenant de supposer pour un moment que tous ces inconvénients disparaissent, et qu’avec la même quantité de travail on puisse se procurer dans tous les temps une quantité égale d‘or d’une mine qui ne paie pas de rente. L’or serait alors une mesure invariable de la valeur. Sa quantité augmenterait sans doute par la demande croissante ; mais sa valeur resterait invariable, et ce serait une mesure on ne peut mieux calculée pour estimer la valeur variable de toutes les autres choses. J’ai déjà, dans un chapitre précédent de cet ouvrage, supposé que l’or était doué de cette uniformité de valeur, et je con­ti­nuerai à faire, dans le chapitre suivant, la même supposition. Lors donc que je parlerai de prix variables, cette variation devra toujours s’entendre de la marchandise, et jamais de la monnaie qui sert de mesure pour l’estimer.

 

Chapitre IV : DU PRIX NATUREL ET DU PRIX COURANT

 

 

Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire h leur production, comme la règle qui détermine les quantités respec­tives des marchandises qu‘on doit donner en échange pour d’autres ; mais nous n’avons pas prétendu nier qu’il n’y eût dans le prix courant des marchandises quelque déviation acci­dentelle et passagère de ce prix primitif et naturel.

 

Dans le cours ordinaire des événements, il n’y a pas de denrées dont l’approvisionnement continue pendant un certain temps à être précisément aussi abondant que l’exigeraient les besoins et les désirs des hommes, et par conséquent il n’y en a pas qui n’éprouvent des variations de prix accidentelles et momentanées.

 

Ce n’est qu’en raison de pareilles variations que des capitaux sont consacrés précisément dans la proportion requise, et non au delà, à la production des différentes marchandises pour lesquelles il y a demande. Par la hausse ou la baisse du prix, les profits s’élèvent au-dessous de leur niveau général, et par là les capitaux se rapprochent ou s’éloignent des industries qui viennent d‘éprouver l’une ou l’autre de ces variations.

 

Chacun étant libre d’employer son capital comme il lui plaît, il est naturel qu’il cherche à le placer de la manière la plus avantageuse ; il ne se contentera pas d’un profit de 10 pour cent, si, par un autre emploi, il peut en tirer 15 pour cent. Ce désir inquiet, qu’a tout capita­liste, d’abandonner un placement moins lucratif pour un autre qui le soit davantage, tend singulièrement à établir l’égalité dans le taux de tous les profits, ou à en fixer les proportions de telle sorte que les individus intéressés puissent estimer et compenser entre elles tout avantage que l’un aurait ou paraîtrait avoir sur l'autre. Il est peut-être assez difficile de retracer la marche par laquelle ce changement s’est opéré ; cela tient probablement à ce qu’un manufacturier ne change pas absolument l’emploi de son capital, et se borne à en retrancher une portion. Dans tous les pays riches, il y a un certain nombre d’hommes qu’on appelle capitalistes ; ils ne font aucun commerce, et ils vivent de l’intérêt de leur argent, qui est employé à escompter des effets de commerce, ou qui est prêté à la classe la plus industrieuse de l’État. Les banquiers consacrent aussi une grande partie de leurs capitaux aux mêmes opérations. Ces fonds, ainsi employés, forment un capital circulant très-considérable, qui est employé en quantités plus ou moins grandes dans tous les genres d‘industrie. Il n’est peut-être pas de manufacturier, quelque riche qu’il soit, qui circonscrive ses opérations dans le cercle que ses propres fonds lui permettent. Il a toujours une certaine portion de capital flottant dont la somme augmente ou diminue, selon que la demande pour ses produits est plus ou moins active. Quand il y a grande demande de soieries, celle des draps diminuant, le fabri­cant de draps ne détourne pas son capital vers le commerce de la soierie ; il renvoie quelques-uns de ses ouvriers, et cesse d‘emprunter de l’argent aux banquiers et aux capitalistes. Le fabricant de soieries se trouve dans une situation tout opposée ; et a besoin d’employer plus d’ouvriers, et par conséquent le besoin d’argent s’accroît pour lui ; il en emprunte en effet davantage, et le capital est ainsi détourné d‘un emploi vers un autre, sans qu’un seul manufacturier soit forcé de suspendre ses travaux ordinaires. Si nous portons les yeux sur les marchés des grandes villes, nous verrons avec quelle régularité ils sont pourvus de toutes sortes de denrées nationales et étrangères dans la quantité requise. Quelque variable qu’en soit même la demande par l’effet du caprice, du goût, ou des variations survenues dans la population, il arrive rarement qu’on ait à signaler soit un engorgement par un approvision­nement surabondant, soit une cherté excessive, par la faiblesse de l‘approvisionnement comparée à la demande. On doit donc convenir que le principe qui distribue le capital à cha­que branche d’industrie, dans des proportions exactement convenables, est plus puissant qu’on ne le suppose en général.

 

Le capitaliste qui cherche un emploi plus profitable pour ses fonds, doit naturellement peser tous les avantages qu’un genre d’industrie peut avoir sur un autre. Par cette raison, il pourrait renoncer à un emploi plus profitable de son argent, pour un autre emploi qui lui offrirait plus de sûreté, de propriété, de commodité, ou tout autre avantage réel ou imaginaire.

 

Si, par de telles considérations, les profits des capitaux étaient réglés de manière à ce que dans un genre d’industrie ils fussent de 20, dans un autre de 25, et dans un troisième de 30 pour cent, ils continueraient toujours à présenter cette même différence relative, qui ne saurait augmenter : car si, par une cause quelconque, les profits d'un de ces genres d'industrie venaient à hausser de 10 pour cent, cette hausse serait momentanée, et ils reviendraient promptement à leur taux ordinaire, ou les profits des autres commerces s'élèveraient dans la même proportion.

 

Supposons que toutes les marchandises soient à leur prix naturel, et par conséquent que le taux des profits du capital reste le même dans toutes les industries ; ou bien supposons que les profits ne diffèrent que parce que ces marchandises ont, dans l'esprit des parties intéres­sées, quelque avantage réel ou imaginaire dont on jouit ou auquel on renonce. Supposons ensuite qu'un changement dans la mode augmente la demande des soieries et diminue celle des étoffes de laine : leur prix naturel restera le même, car la quantité de travail nécessaire a leur production n'aura pas changé ; mais le prix courant des soieries haussera, et celui des étoffes de laine baissera. Par conséquent les profits du fabricant de soieries se trouveront au-dessus, et ceux du fabricant d'étoffes de laine, au-dessous du taux ordinaire des profits ; et ce changement survenu dans les profits s'étendra au salaire des ouvriers. Cependant la demande extraordinaire des soieries serait bientôt satisfaite, au moyen des capitaux et de l'industrie détournés des manufactures de draps vers celles de soieries ; et alors les prix courants des étoffes de soie et de laine se rapprocheraient de nouveau de leurs prix naturels, et chacune de ces branches de manufactures ne donnerait plus que les profits ordinaires.

 

C'est donc l'envie qu'a tout capitaliste de détourner ses fonds d'un emploi déterminé vers un autre plus lucratif, qui empêche le prix courant des marchandises de rester longtemps beaucoup au-dessus ou beaucoup au-dessous de leur prix naturel. C'est cette concurrence qui établit la valeur échangeable des marchandises, de telle sorte qu'après le paiement des salaires pour le travail nécessaire à leur production, et après les autres dépenses indispensa­bles pour donner au capital engagé toute sa faculté de production, l'excédant de valeur est dans chaque espèce de manufacture en raison de la valeur du capital employé.

 

Dans le premier chapitre de la Richesse des Nations, tout ce qui a rapport à cette question est traité avec beaucoup de sagacité. Quant à nous, après avoir pleinement reconnu les effets qui, dans certains emplois du capital, peuvent modifier accidentellement le prix des denrées, celui des salaires et les profits des fonds sans avoir aucune influence sur le prix général des denrées, des salaires ou des profits ; après avoir, dis-je, reconnu ces effets qui se font égale­ment sentir à toutes les époques de la société, nous pouvons les négliger entièrement en traitant des lois qui règlent les prix naturels, les salaires naturels et les profits naturels, toutes choses indépendantes de ces causes accidentelles. En parlant donc de la valeur échangeable des choses, ou du pouvoir qu’elles ont d’en acheter d’autres, j‘entends toujours parler de cette faculté qui constitue leur prix naturel, toutes les fois qu’elle n’est point dérangée par quelque cause momentanée ou accidentelle [27].

 

 

 

 



[1]    La distinction que fait ici M. Ricardo, d'après Adam Smith, entre la valeur d'utilité et la valeur échangeable, est fondamentale en économie politique. Peut-être aurait-il dû remarquer que cette dernière, la valeur échangeable, est celle dont Smith s'est exclusivement occupé dans tout son ouvrage, et que c'est en cela que consiste le grand pas qu'il a fait faire à l'économie politique, à la science de toutes, peut-être, qui influe plus directement sur le sort des hommes. En effet, la Valeur, cette qualité abstraite par laquelle les choses devien­nent des Richesses, ou des portions de richesses, était une qualité vague et arbitraire que chacun élevait ou abaissait à son gré, selon l'estime que chacun faisait de sa chose ; mais du moment qu'on a remarqué qu'il fallait que cette valeur fût reconnue et avouée pour qu'elle devînt une richesse réelle, la science a eu dès lors une base fixe : La valeur courante ou échangeable des choses, ce qu'on appelle leur prix courant, lorsque l'évaluation en est faite dans la monnaie du pays. En raisonnant sur cette valeur, sur ce qui la crée, sur ce qui l'altère, on n'a plus raisonné sur des abstractions, pas plus que deux héritiers, après avoir fait l'inventaire d'une succession, ne se partagent des abstractions.

Je ne saurais m'empêcher de remarquer ici le cette nécessité de fixer la valeur des choses par la valeur qu'on peut obtenir en retour de ces mêmes choses, dans l'échange qu'on voudrait en faire, a détourné la plupart des écrivains du véritable objet des recherches économiques. On a considéré l'échange comme le fondement de la richesse sociale, tandis qu'il n'y ajoute effectivement rien. Deux valeurs qu'on échange entre elles, un boisseau de froment et une paire de ciseaux, ont été préalablement formées avant de s'échanger ; la richesse qui réside en elles existe préalablement à tout échange ; et, bien que les échanges jouent un grande rôle dans l'économie sociale, bien qu'ils soient indispensables pour que les produits parviennent jusqu'à leurs consommateur, ce n'est point dans les échanges mêmes que consiste la production ou la consommation des richesses. Il y a beaucoup de richesses produites, et même distribuées sans échange effectif. Lorsqu'un gros cultivateur du Kentuky distribue à sa famille et à ses serviteurs le froment de ses terres et la viande de ses troupeaux ; lorsqu'il fait filer et tisser dans sa maison, pour son usage, les laines ou le coton de sa récolte, et qu'il distile même des pêches pour faire sa boisson, lui et les siens produisent et consomment des richesses qui n'ont point subi d'échange.

La valeur échangeable d'une chose, même lorsque l'échange ne s'effectue pas, sa valeur vénale, c'est-à-dire la valeur qu'elle aurait dans le cas où l'on jugerait à propos de la vendre, suffit donc, même sans qu'au­cune vente ait lieu , pour constituer la richesse. C'est ainsi qu'un négociant connaît sa richesse par l'inven­taire qu'il fait de son fonds, même sans avoir l'intention de le vendre.      J.-B. Say

[2]    Smith, et après lui, tous les écrivains anglais, confondent les mots travail et industrie. D'après l'analyse des travaux productifs qui fait partie de mon Traité d'Économie politique, on voit que les travaux productifs sont ceux du savant qui  étudie les lois de la nature, de l'entrepreneur d'industrie qui les applique à la satisfaction des besoins de l'homme, et de l'ouvrier qui exécute le travail manuel qui résulte de l'indication des deux premier. Le mot travail exprime imparfaitement toutes ces opérations, dont quelques-unes renferment des résultats de ce qu'il y a de plus relevé dans l'intelligence humaine. C'et à leur ensemble qu'il convient de donner le nom d'industrie, pour réserver le nom de travail aux opérations qui sont plus dépourvues de combinaisons. L'analyse des divers opérations de l'industrie et d'autant plus nécessaire, qu'elles obtiennent, dans la distribution des valeurs produites par leur moyen, des rétributions très-diverses.        J.-B. Say

[3]     Livre I, chap. 16, p. 65, édit. Guillaumin.

[4]    M. Ricardo me semble à tort ne considérer ici qu'un des éléments de la valeur des choses, c'est-à-dire le tra­vail, ou, pour parler plus exactement, l'étendue des sacrifices qu'il faut faire pour les produire. Il néglige le premier élément, le véritable fondement de la valeur, l'utilité. C'est l'utilité qui occasionne la demande qu'on fait d'une chose. D'un autre côté, le sacrifice qu'il faut faire pour qu'elle soit produite, en d'autres mots, ses frais de production font sa rareté, bornent la quantité de cette chose qui s'offre à l'échange. Sa valeur s'élève d'autant plus qu'elle est plus demandée et moins offerte, et s'élève d'autant moins qu'elle est moins demandée et plus offerte. Ce principe est fondamental en économie politique ; il est confirmé par une expérience constante ; il est expliqué par le raisonnement. (Voyez mon Traité d'Economie politique , liv. II, chap. I.) Ce ne sont donc pas tes frais de production seuls, ce que M. Ricardo, d'après Smith, appelle le prix naturel d'une chose, qui règle sa valeur échangeable, son prix courant, si l'on veut exprimer cette valeur en monnaie. Lorsque les frais de production augmentent, pour que la valeur échangeable augmentât aussi, if faudrait que le rapport de l'offre et de la demande restât le même ; il faudrait que la demande augmentât aussi ; et il est de fait qu'elle diminue ; il est impossible, toutes ces circonstances étant d'ailleurs les mêmes, qu'elle ne diminue pas. La valeur échangeable ne peut donc pas monter comme les frais de production. C'est pour avoir perdu de vue ce fait constant, et par conséquent ce principe fondamental, que M. Ricardo a été entraîné, je crois, dans quelques erreurs, que je prendrai la liberté de relever dans l'intérêt de la science, et sans m'écarter des égards que mérite l'auteur par ses qualités personnelles autant que par ses talents.   J.-B. Say.

[5]    La vérité est que la valeur des choses étant une qualité essentiellement variable d'un temps à un autre, d'un lieu à un autre, la valeur d'une chose (fût-ce celle du travail) ne peut servir de mesure à la valeur d'une autre chose, si ce n'est pour un temps et pour un lieu donnés. C'est pour cela que, pour chaque lieu, il y a, tous les jours, un nouveau prix courant des marchandises, et un nouveau cours du change (qui n'est que le prix courant des diverses monnaies). Une mesure invariable des valeurs est une pure chimère, parce qu'on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c'est-à-dire par une quantité essentiellement variable. Il n'en résulte pas que la valeur soit chimérique ; elle ne l'est pas plus que la chaleur des corps qui ne peut pas se fixer davantage. J.-B. Say

[6]    M. Ricardo ne tient nul compte de la raison qui a été donnée pourquoi la valeur du blé a du être plus invariable que celle de toute autre marchandise. La population dans tout pays s'élevant et s'abaissant toujours en proportion des subsistances, le rapport entre la quantité de blé produite (quelle qu'on la suppose), et la quantité demandée, restant la même, la valeur échangeable a dû rester la même aussi. Le blé est un produit qui, par sa présence, crée ses consommateurs, et qui par son absence les détruit. On n'en peut pas dire autant de l'or.      J.-B. Say

[7]    "Quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise, ce n'est pas celle d'après laquelle on l'estime ordinairement. Il est souvent difficile de déterminer la proportion qui existe entre deux différentes quantités de travail. Le temps employé à exécuter deux différentes espèces d'ouvrage n'est pas toujours suffisant pour déterminer cette proportion. Il faut encore tenir compte des différents degrés de fatigue que l'ouvrier a endurée et de la dextérité qu'il a montrée. Un travail violent d'une heure peut-être beaucoup plus pénible que celui de deux heures employées à un ouvrage aisé ; et il peut y avoir beaucoup plus de travail dans une heure d'application à un métier qu'il a fallu dix ans de peines pour apprendre, que dans un mois de travail appliqué à une occupation ordinaire et aisée. Mais il n'est point aisé de trouver une mesure exacte du degré de fatigue ou de dextérité. Il est vrai qu'en échangeant les différents produits de différentes sortes de travail les uns contre les autres, on en tient compte ordinairement jusqu'à un certain point. Cependant cela ne se règle pas par une mesure exacte, et n'est que le résultat du débat entre le vendeur qui exige et l'acheteur qui marchande, et qui se décide d'après cette espèce d'égalité approximative, qui, quoiqu'inexacte, suffit cependant dans les transactions ordinaires de la vie." Richesse des Nations, liv. I, chap. 10. (Edit. Guillaumin.)

[8]     Richesse des Nations, liv. I, chap. 10.

[9]    M. Ricardo paraît n’avoir pas compris là-dedans les profits ou l’intérêt des capitaux comme partie cons­tituante du prix des choses. Lorsqu’un acheteur paie la valeur d‘une partie de bas, et que le travail du plan­teur qui a cultivé le coton, le travail du négociant qui l’a fait venir en Europe, le travail même du constructeur qui a bâti le navire, qui a construit les métiers du fileur, du tisserand ; lorsque tous ces travaux, dis-je, font partie du prix des bas, il n’y a encore rien dans ce prix pour payer l'usage des différentes portions de capitaux qui ont servi durant l’exercice de tous ces travaux. Et remarquez bien que lorsque je dis l‘usage des capitaux, je ne veux pas dire seulement leur détérioration, la dépense nécessaire pour conserver aux instruments aratoires, aux navires, aux machines, leur entière valeur. Je suppose qu’il n’y a nulle détéri­oration dans la valeur capitale, et que les fonds qui ont servi dans ce commerce et dans ces manufactures sont, après la production, en raison de l’entretien et de la restauration des valeurs employées, égaux à ce qu’ils étaient lorsqu’on a entrepris cette production. Je dis que l’intérêt de ce capital n’est point encore payé indépendamment de l’acquittement de tous ces frais ; il faut nécessairement que cette production paie le profit ou l’intérêt de ces mêmes capitaux, et par conséquent que l’intérêt du capital fasse partie du prix des choses produites. On en peut dire autant du revenu des propriétaires fonciers (rent of land ).

Par suite, M. Ricardo ne comprend point, dans ce qu’il nomme, d’après Smith, le prix naturel des choses, ni l’intérêt du capital, ni les profits du fonds de terre qui ont concouru à leur production. Cependant le concours du fonds capital et du fonds de terre est tout aussi indispensable pour la production que le concours des facultés industrielles ; les propriétaires des facultés productives du capital et des terres ne fournissent pas gratuitement ce concours, puisque l’un retire un intérêt et l’autre un fermage. Cet intérêt et ce fermage font bien nécessairement partie du prix des produits , puisque les frais de production ne peuvent être payés qu’avec le prix des produits qui en résultent.       - J.-B. Say.

[10]     Division peu essentielle et qu'il est d'ailleurs difficile d'établir d'une manière bien nette.

[11]    Ceci nous indique pourquoi les vieilles sociétés sont constamment entraînées à employer des machines et les sociétés jeunes à employer surtout du travail : à chaque nouvelle difficulté que présente la nourriture, l’entre­tien des hommes, le travail hausse nécessairement et cette hausse est un stimulant pour la création et la mise en œuvre de machines. Or, cette difficulté agit constamment dans les nations déjà avancées : tandis que la population peut se développer subitement dans un pays neuf sans amener de hausse dans les salaires. Il peut être, en effet, aussi facile de pourvoir à la subsistance de 7, 8 ou 9 millions d’individus qu’à celle de 3 ou 4 millions.

[12]    Nous n’avons pas hésité à substituer, dans tout le cours de ce chapitre, le mot rente au mot fermage qui a servi à la plupart des écrivains, pour rendre l’expression anglaise rent. On a craint, avant nous, d’introduire dans la nomenclature scientifique un terme inusité et qui commanderait la méditation ; comme si la première crainte ne devait pas être de vicier une démonstration par le vague, l’ambiguïté du langage. Chaque idée nouvelle dans les sciences, dans les arts, apporte avec elle sa forme, ses expressions ; et il serait aussi insensé de chercher à construire l’économie politique actuelle avec la nomenclature de Montchrétien, de Quesnay et de l’abbé Baudeau, que de faire de la chimie avec la langue de Bacon ou de Paracelse, et de bâtir nos cathédrales avec des blocs Cyclopéens. D’ailleurs, si nous n’avons pas hésité ici, c’est qu’en réalité nous n’avions pas à hésiter, c’est qu’à tout prix il fallait rejeter l’ancien mot de fermage, contre lequel protestent et le sens et la lettre de Ricardo. En effet, qu’entend-on en économie politique par le mot fermage ? C‘est la somme payée par celui qui cultive et exploite une terre, a celui qui la possède. Qu’entend-on maintenant par le mot rente ? C’est, d‘après la définition même de Ricardo, cette portion du produit de la terre qu’on donne au propriétaire pour avoir le droit d‘exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Et la différence est ici manifeste, essentielle, tellement essentielle même que l’auteur a consacré toute une série d’arguments à la faire ressortir. Il fait plus : après avoir bien établi qu’on ne saurait donner le nom de rente à la portion de produit attribuée au propriétaire pour 1’intérêt des capitaux consacrés à l’amélioration des terres, à la construction des granges, fermes, etc., il trace, entre ses idées et les idées générales, une ligne de démarcation profonde en disant que dans le langage vulgaire, on donne le nom de rente à tout ce que le fermier paie annuellement au propriétaire, et qu’Adam Smith a souvent sacrifié à cette erreur du plus grand nombre. Ainsi donc, la rente est une redevance attachée au sol lui-même, au droit de propriété, par une fiction nécessaire, je le sais, mais analogue à celle qui faisait jadis du travail un droit domanial ; - c’est en effet la faculté d’exploiter leur terre que vendent les propriétaires à l’instar des rois du moyen âge et du Sultan. Dès le moment où des placements de capitaux, des défrichements s’interposent et viennent modifier la valeur de la terre, la rente se combine avec l’intérêt, les profits, et s’absorbe alors dans le fermage, qui tantôt la dépasse et tantôt lui est inférieure. De là des complications qui voilent souvent la notion de la rente :  mais une analyse sévère la fait bientôt dégager et il suffit de quelque réflexion pour retrouver, au milieu des autres incidents économiques, cette portion du produit qui retourne, suivant l’auteur, au proprié­taire uniquement comme propriétaire. Sans cette distinction fondamentale, qui doit se refléter dans les termes de notre traduction, la théorie de Ricardo serait impossible et nous dirons même absurde. Quelque novateur qu’on soit et amoureux de systèmes inconnus, il faut s’arrêter devant des extravagances outrées que repoussent tous les esprits ; et nous placerions la théorie de Ricardo au nombre de ces extravagances, s’il avait voulu établir que le fermage, y compris l’intérêt des capitaux engagés dans la terre, n’accroît pas les frais de production. Tout devient clair, au contraire, sinon incontestable, si l’on admet avec l’auteur que la rente est indépendante de cet intérêt, et n’existe même que par la différence des frais de production sur des terrains de qualités diverses. Ceci est donc plus qu’une rectification lexicographique, c’est, avant tout, une rectification scientifique. On disait jadis : Donnez-moi trois lignes d’un homme et je le fais pendre : on pourrait presque dire, en général : Donnez-moi trois lignes d’un auteur à traduire, et je le rends incom­pré­hensible. En substituant dans tout ce chapitre le mot rente de la terre au mot fermage, nous croyons avoir évité cette faute, et nous aurions même des autorités à invoquer, s’il en était besoin lorsqu’on a pour soi la nécessité logique.      - A. F.

[13]    Si les forêts du propriétaire norvégien étaient en coupe réglée, c’est-à-dire s’il s’était arrangé pour que sa terre lui fournît toujours le même revenu en arbres, les arbres qu‘il vendait, ou que le fermier de ses forêts vendait pour lui, formaient bien en réalité le profit résultant du pouvoir productif de son fonds. Si la pousse annuelle ne remplaçait pas la vente annuelle, alors il vendait chaque année une portion du capital dont ses terres étaient couvertes.

Smith me paraît au surplus fondé à considérer comme faisant partie du fonds de terre le capital qui s’y trouve répandu en améliorations, en bâtiments d‘exploitation, etc., et comme faisant partie du profit des terres ou des fermages, l’intérêt que le propriétaire retire de ce capital. Je sais qu’il est susceptible d'alté­ration, de destruction absolue, tandis que le pouvoir productif du sol ne peut pas se détruire. Mais quant aux profits, quant aux loyers, ce capital suit le sort de la terre elle-même. Les améliorations faites à une terre ne peuvent être transportées à une autre ; elles augmentent son pouvoir productif, et leur effet est en tout semblable aux effets du pouvoir productif indestructible de la terre elle-même.       - J.-B. SAY.

[14]    "La terre, ainsi que nous l’avons déjà vu, n’est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif ; mais c’est le seul, ou à peu près, que l’homme ait pu s’approprier, et dont, par suite, il ait pu s’approprier le bénéfice. L’eau des rivières et de la mer, par la faculté qu’elle a de mettre en mouvement nos machines, de porter nos bateaux, de nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif ; le vent qui fait aller nos moulins, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent pour nous ; mais heureusement personne n’a pu dire : Le vent et le soleil m'appartiennent, et le service qu’ils rendent doit m'être payé." Économie politique, par J.-B. Say, liv. II, chap. 9.

[15]    Dans la notice historique placée en tête de ce volume, nous avons esquissé et discuté la théorie dont Ricardo s’est fait le plus vigoureux apôtre. Nous y renvoyons le lecteur, afin de ne scinder l’attention qu’au profit des maîtres dont nous citerons l’opinion en marchant. - A. F.

[16]    II ne me semble pas prouvé que tout le profit que retirera le cultivateur dans ce cas soit le profit de son capital. Le terrain ne sera cultivé qu’autant qu’on en aura assuré la propriété au cultivateur ; dès lors il a quelque chose de plus précieux que tout autre terrain de même qualité, non encore approprié. - J.-B. SAY.

[17]    M. Say n’a-t-il pas oublié dans le passage suivant que ce sont les frais de productions qui règlent définiti­ve­ment les prix ? -  "Les produits de l’industrie agricole ont même cela de particulier, qu’ils ne deviennent pas plus chers en devenant plus rares, parce que la population décroît toujours en même temps que les produits alimentaires diminuent ; et que, par cons6quent, la quantité de ces produits qui est demandée diminue en même temps que la quantité offerte. Aussi ne remarque-t-on pas que le blé soit plus cher là où il y a beau­coup de terres en friche, que dans un pays complètement cultivé. L’Angleterre, la France, étaient beaucoup moins bien cultivées au moyen âge que de nos jours : elles produisaient beaucoup moins de céréales, et néanmoins, autant qu’on en peut juger par comparaison avec quelques autres valeurs, le blé ne s’y vendait pas plus cher. Si le produit était moindre, la population l’était aussi : la faiblesse de la demande compensait la faiblesse de l’approvisionnement." Liv. III, Chap. 8. M. Say, persuadé que le prix du travail était le régulateur de celui des denrées, et supposant avec raison que les établissements de charité de toute espèce tendent à augmenter la population au delà de ce qu’elle serait devenue si elle était livrée à elle-même, et par conséquent à faire baisser les salaires, dit : "Je soupçonne que le bon marché des marchandises qui viennent d’Angleterre tient en partie à la multitude d’établissements de bienfaisance qui existent dans ce pays." Liv. III, chap. 6. Cette opinion est conséquente dans un auteur qui soutient que les salaires règlent les prix.

Je ne pense point que ce soient les frais de production qui définitivement règlent le prix des choses ; car, lorsqu’une chose coûte trop cher à faire, elle ne se rend point. Le prix s’établit en raison directe de la quantité demandée, et en raison inverse de la quantité offerte. Lorsque le prix courant paie peu généreuse­ment les producteurs *, la quantité produite, c’est-à-dire offerte, diminue ; le prix monte, et en même temps un certain nombre de consommateurs renoncent à se porter demandeurs ; et lorsque le prix monte au point d'excéder les facultés des plus riches amateurs, la production et la vente de cette espèce de produit cessent complètement. (Note de l’Auteur.)

Relativement à l’influence que les secours donnés aux indigents exercent sur les salaires, et par suite sur le prix des produits, on sait qu’en Angleterre les paroisses viennent au secours des ouvriers qui gagnent trop peu pour soutenir leurs familles. Sans un tel secours ces familles ne pourraient pas s‘entretenir et se perpétuer. La classe des ouvriers deviendrait moins nombreuse et plus chère. Il est permis de croire qu’alors leurs produits renchériraient et soutiendraient moins favorablement la concurrence dans l'étranger. Au surplus, je crois, avec M. Ricardo, que la valeur des salaires, dans la plupart des cas, influe, sinon point du tout, au moins faiblement, sur la valeur des produits. Toute augmentation dans les frais de production diminue l’avantage que I’entrepreneur d’un certain produit en particulier trouve à le produire, diminue par conséquent la quantité de ce produit qui est apportée sur le marché, et, par suite, en fait monter le prix ; mais, d’un autre côté, à mesure que le prix monte, la demande diminue de son côté. C’est ce qui fait que les producteurs ne peuvent jamais faire supporter au consommateur la totalité de l’augmentation de leurs frais. Pour ne point diminuer la quantité qui se consomme, ils aiment mieux altérer leurs qualités qu’élever leurs prix. C’est ce qui fait que plus les marchandises montent et moins elles sont bonnes. S’il fallait faire les soieries aussi substantielles qu’elles l’étaient il y a cinquante ans, la consommation en cesserait presque entièrement.   - J-B.  SAY.

* Dans les producteurs, je comprends toujours, outre ceux qui fournissent le travail, ceux qui fournissent les fonds de terre et le capital. qui ne sont pas moins indispensables que le travail.

[18]    De ce que le prix du blé ne baisserait pas quand même tous les fermiers seraient débarrassés de leurs propriétaires, il ne s’ensuit pas que le prix du blé ne paie aucun profit en raison du droit de propriété. Qui ne voit que, dans ce cas, les fermiers se substitueraient aux propriétaires, et empocheraient leurs profits ? La terre est un atelier chimique admirable où se combinent et s’élaborent une foule de matériaux et d‘éléments qui en sortent sous la forme de froment, de fruits propres à notre subsistance, de lin dont nous tissons nos vêtements, d‘arbres dont nous construisons nos demeures et nos navires. La nature a fait présent gratuite­ment à l‘homme de ce vaste atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses productions ; mais certains hommes entre tous s’en sont emparés, et ont dit : A moi ce compartiment, a moi cet autre ; ce qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose étonnante ! ce privilège usurpé, loin d‘avoir été funeste à la communauté, s’est trouvé lui être avantageux. Si le propriétaire d‘une terre n’était pas assuré de jouir de ses fruits, qui voudrait faire les avances de travail et d’argent nécessaires pour sa culture ? Les non-propriétaires eux-mêmes, qui maintenant du moins peuvent être passablement vêtus et se procurer leur subsistance avec le produit de leur travail, seraient réduits, comme cela se pratique dans la Nouvelle-Zélande, ou bien à Nootka-Sound, à se disputer perpétuellement quelques pièces de poisson ou de gibier, à se faire, tout nus, une guerre éternelle, et à se manger les uns les autres, faute d’un aliment plus honnête.

C’est ainsi qu’un fonds de terre a pu fournir une quantité décuple, centuple, de produits utiles à l’homme. La valeur de ces produits une fois créée a formé le revenu, 1° du propriétaire foncier ; 2° du capitaliste qui a fourni les avances (soit qu’il se trouve être le propriétaire lui-même ou bien le fermier) ; 3° des cultivateurs, maîtres et ouvriers dont les travaux ont fertilisé le sol. - Qui a payé cette valeur dont s’est formé le revenu de tous ces gens-là ? -L’acheteur, le consommateur des produits du sol. - Et je dis que le produit du sol a payé tout cela ; car s’il avait été insuffisant, une partie de ces moyens de production, ne recevant point d‘indem­nité pour son concours, se serait retirée de la production ; que le propriétaire lui-même n’aurait plus voulu louer son atelier (le terrain), puisque cette location ne lui aurait rien rapporté. Dès lors plus de garantie, plus de certitude de recueillir les produits ; le terrain serait resté en friche, et la quantité offerte des produits territoriaux devenant moins grande, serait remontée au taux nécessaire pour que le propriétaire fût payé. (Il est entendu que cet effet aurait eu lieu, toutes choses d’ailleurs égales, et dans un état donné de la société. )

Je conviens que ce profit du propriétaire foncier supporte, plus que les profits du capital et de l’industrie, les inconvénients du local ; car une certaine portion du capital et les travaux ne sont pas aussi immobiles que la terre ; ils peuvent petit à petit changer d’objets, tandis que le fonds de terre ne pouvant ni se transporter dans un lieu où ses produits auraient plus de valeur, ni donner d‘autres produits que ceux auxquels la nature l’a rendu propre, n’a pu composer ses profits que de la valeur qui, dans ses produits, excède les profits du cultivateur qui n’est pas propriétaire.

Voilà pourquoi de certaines terres ne rapportent que 20 sous l’arpent à leur propriétaire, tandis que d’autres se louent 100 fr , 200 fr., et davantage.

La proportion entre I’offre et la demande fixe le prix des produits territoriaux comme de tout autre pro­duit. Sur ces prix l’industrie et les capitaux dont le concours a été nécessaire, retirent des profits proportion­nés aux risques, aux talents, et au taux ordinaire des profits dans tout autre genre de production. Les surplus forment le revenu du propriétaire foncier, le profit annuel de son utile usurpation. En cela nous sommes d’accord avec M. Ricardo ; mais lorsqu’il prétend que, n’y eut-il point de propriétaires, le prix du blé resterait le même, nous ne pouvons le croire.

Lorsque, soit à cause de la médiocrité du terrain, soit à cause de la pesanteur des impôts, le travail et le capital employés à la culture coûtent plus que ne vaut le produit qui en résulte, alors non-seulement il n’y a pas de profits, de revenu, pour le propriétaire du fonds ; mais il n’y en a point non plus sur ce même fonds pour les capitaux ni l’industrie ; ils se consomment ou s’enfuient ; les terres restent en friche ; la population décroît, la civilisation s’altère, et la barbarie revient. C’est l’observation que Volney a faite sur la Syrie, et qu’on pourrait faire, quoique à un moindre degré, sur de certaines parties de l’Italie et de l’Espagne, qui ont été mieux cultivées et plus populeuses qu’elles ne le sont à présent.

II m’a paru plus simple d’exposer ce que je crois être le véritable état des choses, que de combattre, paragraphe par paragraphe, la doctrine de M. Ricardo.       - J.-B. SAY.

[19]    II se peut qu'une telle théorie convienne mieux aux habitudes et peut-être aux préjugés des Anglais sur la propriété ; mais elle nous parait inférieure à celle d‘Adam Smith, qui est plus conforme à la nature des choses, et qui explique d‘une manière beaucoup plus simple I’origine du fermage. Le fermage n’est, selon nous, que le prix de location d’un instrument privilégié dans les pays d’aristocratie, et d’un accès plus libre dans les pays où règne l’égalité des partages. La liberté absolue du commerce en ferait encore plus baisser le taux, si elle existait quelque part.       - A. BLANQUI.

[20]    "D’ailleurs, dans la culture de la terre ( dit Adam Smith ), la nature travaille conjointement avec l’homme ; et quoique le travail de la nature ne coûte aucune dépense, ce qu’il produit n’en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers." On paie la nature pour son travail, non en raison de ce qu’elle fait beaucoup, mais parce qu’elle fait peu. A mesure qu’elle se montre avare de ses dons envers nous, elle exige plus de prix de son ouvrage. Quand elle est généreuse et libérale, elle travaille toujours gratuitement. "Les bestiaux employés à l’agriculture, non-seulement contribuent par leur travail, comme les ouvriers des manufactures, à la reproduction d’une valeur égale à leurs propres consommations, ou au capital qui les emploie, en y ajoutant les profits des capitalistes ; mais ils produisent encore une valeur bien plus grande. Outre le capital du fermier et tous ses profits, ils reproduisent régulièrement le fermage du propriétaire. On peut considérer ce fermage comme le produit de cette puissance de la nature dont le propriétaire prête la jouissance au fermier ; il est plus ou moins fort, selon qu’on suppose à cette puissance plus d‘étendue, ou, en d’autres termes, selon la fertilité naturelle ou artificielle dont on suppose la terre susceptible. C‘est l’œuvre de la nature qui reste, après qu’on a déduit ou compensé tout ce qu’on peut regarder comme l’œuvre de l’homme. C’est rarement moins du quart, et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une pareille quantité de travail productif employé en manufactures ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci la nature ne fait rien, c’est l’homme qui fait tout. Et la reproduction doit être toujours en raison de la puissance des agents qui l’opèrent. Ainsi, non-seulement le capital employé à l’agriculture met en activité une plus grande quantité de travail productif que tout autre capital d‘égale valeur employé en manufactures, mais encore à proportion de la quantité de travail productif qu’il emploie, il ajoute une beaucoup plus grande valeur au produit annuel des terres et du travail du pays, à la richesse et au revenu réel de ses habitants. De toutes les manières dont un capital peut être employé, c’est sans comparaison la plus avantageuse à la société." Livre II, chap. 5.

La nature ne fait-elle donc rien pour l’homme dans les manufactures ? N’est-ce rien que la puissance du vent et de l’eau qui font aller nos machines, et qui aident à la navigation ? La pression de l’atmosphère et l’élasticité de la vapeur de l’eau, au moyen desquelles nous donnons le mouvement aux machines les plus étonnantes, ne sont-elles pas des dons de la nature ? Pour ne rien dire des effets du calorique qui ramollit et fond les métaux, ni de la décomposition de l’air dans les procédés de la teinture et de la fermentation, il n’existe pas une seule espèce de manufacture dans laquelle la nature ne prête son aide à l’homme, et elle le fait toujours avec libéralité et gratuitement (*).

M. Buchanan fait sur le passage d’Adam Smith, que nous avons transcrit, la remarque suivante : "J’ai essayé de montrer, dans mes observations sur le travail productif et improductif renfermées dans le quatrième volume, que I’agriculture n’augmente pas plus le capital national que tout autre genre d‘industrie. Smith, en regardant la portion de la production territoriale qui représente le profit du fonds de terre, comme si avantageuse à la société, n’a pas réfléchi que la rente n’est que I’effet de la cherté, et que ce que le propriétaire gagne de cette manière, il ne le gagne qu’aux dépens du consommateur. La société ne gagne rien par la reproduction du profit des terres ; c’est une classe qui profite aux dépens des autres. S’imaginer que l’agriculture donne un produit net, parce que la nature concourt avec l’industrie des hommes aux opérations de la culture, et qu’il en résulte une rente, c’est une rêverie. Ce n’est pas du produit que naît la rente, mais bien du prix auquel le produit est vendu ; et ce prix on l’obtient, non parce que la nature a aide à la production, mais parce que, seul, il fait concorder l’offre avec la demande."          (Note de l'Auteur.)

On ne saurait disconvenir la suite de ces deux estimables écrivains, de M. Buchanan, compatriote d'Adam Smith et qui soutient si bien l’honneur de la célèbre école d’Edimbourg, et de M. David Ricardo, qui a développé avec tant de sagacité les lois de la dépréciation du papier-monnaie ; on ne saurait disconvenir, dis-je, que le propriétaire foncier n'ajoute personnellement rien à l’utilité annuellement produite dans un pays. Si donc les circonstances du pays établissent, pour les produits agricoles, une demande telle que leur valeur vénale excède les autres avances, de manière à former un revenu pour le propriétaire foncier, il faut convenir que cet excédant est une portion de richesse tirée de la poche des consommateurs, pour être mise, sans équivalent de leur part, dans la poche des propriétaires fonciers. On en peut dire autant du capitaliste qui fait valoir son capital. Cependant s’il est impossible, comme il est prouvé dans mon Traité d‘Économie politique (liv. I), que la production ait lieu, non-seulement sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens de production ne soient des propriétés, ne peut-on pas dire que leurs propriétaires exercent une fonction productive, puisque sans elle la production n’aurait pas lieu ? fonction commode à la vérité, mais qui cependant, dans l’état présent de nos sociétés, a exigé une accumulation, fruit d’une produc­tion et d'une épargne, c’est-à-dire d‘une privation antérieure. Quant aux capitaux, ils sont évidemment le fruit de la production de leurs auteurs ; et quant aux terres, si le premier occupant en a pu jouir à titre gratuit, à coup sur on ne peut obtenir une terre actuellement que par une production de valeurs épargnées, égale à sa valeur. Je ne parle pas des biens qu’on a par succession ou par dons entre-vifs qui ne changent en rien la nature et les effets de la propriété par rapport au consommateur.

Si donc les propriétés territoriale et capitale sont le fruit d’une production de la part de leurs possesseurs ou de ceux qui la leur ont transmise, je suis fondé à représenter ces propriétés comme des machines travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les bras, tireraient un loyer ; et j’ajoute que ce loyer ferait partie des frais de production, de ce que Smith appelle le prix naturel du produit. Il entrerait aussi dans le prix vénal de ce même produit ; car si I’acquéreur ne payait pas tout ce qu’il faut pour que la machi­ne gagnât un loyer, cette machine, dont la volonté est représentée par la volonté de ses maîtres, cesserait de prêter son concours, et le produit n’aurait pas lieu.   - J.- B. SAY.

*    Oui, mais l'appropriation exclusive dans les arts n'étant point indispensable pour que le produit existe, on se passerait de celui qu voudrait faire payer la pesanteur de l'atmosphère ou la chaleur du soleil. La quantité offerte des produits des arts d'en étant pas moindre, leur prix ne monterait jamais au point de fournir un profit à ce propriétaire imaginaire.      - J.-B. S.

[21]     La parfaite intelligence de ce principe me paraît une chose de la plus haute importance en économie politique.     (Note de l'Auteur.)

[22]    Entendons-nous. Si l’auteur veut dire que le profit foncier, le revenu du propriétaire, ne fait pas partie de ce que Smith appelle le prix naturel des choses, c’est-à-dire du montant des frais nécessaires de leur produc­tion, il peut avoir raison (sauf la restriction contenue en la note précédente).

Si l’auteur veut dire que le revenu du propriétaire ne fait pas partie du prix courant des choses, de ce prix auquel le balancement de la quantité demandée avec la quantité offerte porte les choses, il me semble être dans l’erreur. La faculté productive du sol, du moment qu’elle est devenue une propriété, me semble être du même genre que la faculté productive du travail, qui est la propriété du travailleur. Les facultés de l’homme elles-mêmes, sa force musculaire, et même sa force d’intelligence, ne sont-elles pas un don gratuit de la nature, comme les facultés du sol ?

Que si M. Ricardo prétendait que la demande des produits territoriaux ne va jamais au delà des facultés productives du sol, c’est-à-dire au delà des produits que peuvent fournir toutes les terres, les mauvaises comme les bonnes, je répondrais que je n’en vois pas la raison ; que les circonstances du pays peuvent être telles que les produits du sol, nécessairement bornés, soient toujours à un prix monopole qui assure au pro­priétaire des plus mauvaises terres un profit foncier ; que les capitaux ne peuvent pas être attirés vers ces produits, et les multiplier au delà des bornes que leur opposent l’étendue du pays et la fertilité de son sol, et qu’en supposant même que l’on regardât le commerce étranger comme un supplément suffisant à la production du pays, il resterait toujours à payer le profit foncier du propriétaire étranger (qui n’est pas plus disposé que le propriétaire indigène à céder pour rien le concours de ses terres), sans parler des frais et des risques du commerce étranger. Enfin, l’expérience nous apprend que dans les pays populeux et productifs, les plus mauvaises terres, du moment qu’elles sont cultivées, rapportent toujours quelque fermage, et par conséquent quelque revenu foncier. - J.B. SAY.

[23]    C‘est après avoir fait, dans son cours d’Economie politique, une magnifique et séduisante exposition de la théorie de la rente, que M. Rossi, partageant l’enthousiasme de M. Culloch et de la plupart des économistes anglais, a consacré à Ricardo ces paroles qui sont une véritable couronne scientifique: : "Telle est la base de cette théorie si neuve et si capitale, qui est, disons-le, la gloire de l’économie politique moderne et qui donne l’explication des faits économiques les plus importants et les plus compliqués." - Nous ne savons pas jusqu’à quel point cette théorie est moderne, puisque, déjà bien avant Ricardo et Malthus, elle avait été nettement esquissée par Anderson et E. West : mais nous sommes certain qu’elle ne constitue pas la gloire de l'économie politique actuelle. On n’y retrouve pas ces larges et fortes conséquences, ces arguments puis­sants qui font changer de face les questions et les science: C‘est à la faveur d‘hypothèses, d‘analyses contestables et contestées, que Ricardo déroule la chaîne de ses aphorismes ; et tout cela pour aboutir à prouver que la rente, cette dîme passablement aristocratique, n’ajoute rien aux frais de production , c’est-à-dire, pour aboutir à une logomachie ou à une erreur. Qu’on le sache bien, la gloire de Ricardo, comme celle de l’économie politique, n’est pas là : il faut la chercher, la trouver ailleurs, et c’est ce que nous avons fait. -A. F.

[24]    Afin de rendre ceci palpable, et de montrer à quel point peuvent varier les rentes en blé et en argent, supposons que le travail de dix hommes, dans une terre d‘une qualité donnée, rapporte cent quatre-vingts quarters de blé à 4 1. le quarter, ou 720 l., et que le travail de dix hommes de plus sur la même terre, ou sur toute autre, ne produise qu’une augmentation de cent soixante-dix quarters : dans ce cas, le blé monterait de 4 1. à 4 1. 4 s. 8d. ; car 170 : 180 :: 4 1. :4 1. 4s. 8 d. Ou bien, comme la production de cent soixante-dix quarters exige dans un cas le travail de dix hommes, tandis que dans l’autre 9.  44 suffisent, la hausse serait comme 9. 44 : 10, ou comme 4 1. : 4 l. 4 s. 8 d. Si l’on employait encore dix hommes, les produits étant de

 

160

 

le prix s'élèverait à

l. 4. 10. 0

150

l. 4. 16. 0

140

l. 5. 2. 10

 

et s’il n’était point payé de rente pour la terre qui rapporte les cent quatre-vingts quarters, lorsque le blé est à 4 l., la valeur de dix quarters serait donnée en paiement de la rente, du moment où on ne récolterait plus que cent soixante-dix quarters de blé qui vaudrait alors, à raison de 4 1. 4 s. 8 d., 42 1. 7 s. 6 d.

 

20

Quarters, quand le produit était de

 

160

 

Et au prix de

l. 4. 10. 0

 

rapporteraient

l. 90. 0. 0

30

150

l. 4. 16. 0

l. 144. 0. 0

40

140

l. 5. 2. 10

l. 205. 13. 4

 

 

La rente en blé augmenterait donc dans la proportion de

100

 

Et la rente en argent, dans la proportion de

100

200

212

300

340

400

485

 

                                                                                                     (Note de l'Auteur.)

[25]    Smith avait dit, au contraire : "Le prix de la mine de charbon la plus féconde règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit en vendant à un prix un peu inférieur à celui de leurs voisins." - Nous avons jugé ces diverses opinions dans notre Introduction.      - A. F.

[26]    Si la quantité de travail industriel nécessaire pour se procurer les métaux précieux déterminait seule leur valeur, cette valeur, au lieu de décroître comme elle a fait depuis deus cents ans, se serait accrue ; car ces frais d’extraction ont été toujours plus considérables à mesure que les mines se sont approfondies. Mais tandis que les frais augmentaient, la masse de l’approvisionnement augmentait aussi, et même surpassait les progrès que la demande faisait de son côté. La cour d’Espagne dès lors était forcée d’abaisser les droits qui représentent une part des profits fonciers ; et les propriétaires-exploitateurs voyaient diminuer l’autre part qui forme leur revenu.

Il faut donc toujours en revenir à cet unique régulateur des prix : la proportion entre 1’offre et la demande ; ce qu’il faut chercher, c’est ce qui change les quantité offertes ou demandées : parce que cela seul influe sur les prix. Les profits eux-mêmes, fût-ce ceux du fonds, sont soumis à cette loi comme tout le reste, et varient selon les circonstances qui font varier la quantité offerte ou demandée du service de ces mêmes fonds.

Si l’abondance d'un profit ne suffisait pas pour abaisser sa valeur ; si la seule diminution du travail que nécessite sa production pouvait occasionner cet effet, l’argent vaudrait autant qu’avant la découverte de l’Amérique ; on ne donnerait pas, comme on fait à présent, quatre onces d’argent environ pour avoir un setier de blé ; on ne donnerait qu’une once, comme au quinzième siècle, ou très-peu plus ; car il n’est pas probable que les seuls progrès dans l’art d’exploiter aient fait tirer quatre onces avec le même travail qui n’en procurait qu’une seule.

Il me semble que je peux répéter ici ce que j’ai dit à l’occasion du profit ou fermage des terres. Le propriétaire, comme tout propriétaire foncier, exerce une espèce de monopole qui lui permet de soutenir la valeur de son produit au delà des frais de main-d‘œuvre et des intérêts de capitaux nécessaires pour le terminer et le mener sur le marché. Ce prix-monopole baisse par la concurrence, mais ne saurait, je crois tomber à rien ; car si le propriétaire des mines ne pouvait plus tirer aucun loyer de ses mines ; ou, ce qui est la même chose, s’il ne faisait plus, en exploitant, aucun profit par-delà la réintégration et l’intérêt de ses capitaux, il ne les affermerait, ni ne les exploiterait ; ce qui réduirait la quantité offerte de ce genre de produit, et le ferait monter jusqu’à ce qu’il offrît de nouveau un profit purement foncier, et susceptible d’être affermé.

Cependant il faut convenir, a l’appui de l’opinion de M. Ricardo, que les vastes capitaux engagés dans l‘exploitation des mines sont un motif de les travailler même après qu’elles ne rapportent autre chose que l’intérêt de ces mêmes capitaux, même lorsqu’elles rapportent moins que l’intérêt de leurs capitaux ; car des capitaux engagés à ce point, et qui ne peuvent se consacrer à aucun autre emploi sans perdre la majeure partie de leur valeur, contractent le désavantage du fonds : on continue à les faire travailler, quoiqu’ils rapportent moins que tout autre placement, afin de ne pas perdre même le peu qu’ils rapportent. Je les assimile complètement au fonds de terre ou à la mine, et je dis que du moment qu’ils ne rapportent plus rien, on les abandonne ; mais qu’aussi longtemps qu’ils rapportent quelque chose, il y a un profit foncier pour le propriétaire.

Les métaux précieux servant à la fois pour fabriquer des monnaies et pour fabriquer des objets d‘utilité et de luxe, doivent être plus recherchés à mesure que la civilisation s’étend et que les nations deviennent plus populeuses et plus riches, par la raison qu‘alors elles ont plus d‘échanges à opérer au moyen des monnaies et plus d’ustensiles d’or et d’argent à leur usage. Si, comme il est probable, la civilisation gagne l’Amérique tout entière ; si ce vaste continent se couvre d’États indépendants, agriculteurs, manufacturiers, commer­çants, et par conséquent riches ; si l’Europe est destinée en même temps, comme il est permis de le croire, à jouir, en raison du progrès des lumières, d‘une plus grande liberté d’industrie, il en résultera pour l’opulence générale du monde des progrès tels, qu‘ils surpasseront de beaucoup les progrès faits durant les trois derniers siècles, tout immenses qu’ils sont. Les métaux précieux devenant par cette raison beaucoup plus demandés, il se peut que les profits des propriétaires des mines, qui ont été en décroissant jusqu’à présent, recommencent à croître. Mais il se peut, d’un autre côté, que la quantité de métaux précieux qui sera jetée dans la circulation, soit par la découverte de nouveaux filons, soit par de meilleurs procédés d’exploitation, devienne si considérable, que l’accroissement de cette production marche d’un pas plus rapide encore que l’accroissement de la demande, quelque rapide qu’il soit. Alors les profits fonciers des mines recommen­ceraient baisser.

Ce cas ne peut pas paraître invraisemblable, lorsqu’on voit M. de Humboldt affirmer que depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à la fin du dix-huitième, la quantité annuelle de métaux précieux que l’Amérique a versée en Europe, a augmenté successivement depuis 3,000,000 de piastres jusqu’à 35,300,000 ; tellement que chaque année met au jour maintenant une quantité d’or et d‘argent plus de dix fois aussi grande que chacune des années qui ont suivi la découverte de l’Amérique. Le même voyageur est tenté de croire que les gîtes de minerais qui sont restés intacts dans la chaîne des Andes sont tellement considérables, que l’on commence à peine à jouir de cet inépuisable fonds de richesses que renferme le Nouveau-Monde.

Quel sera le rapport entre les progrès de la civilisation et des richesses d‘une part, et le progrès du produit des mines d’autre part ? Nos neveux pourront l’apprécier ; mais de ce rapport seul, je ne crains pas de le dire, dépendront la valeur des métaux précieux, et les profits fonciers de leurs propriétaires.

Quelle que soit cette valeur, elle importe peu aux nations. Les métaux servent ou comme monnaies ou comme ustensiles. Comme ustensiles, les objets de service qui en sont faits sont de haut pris si la matière première en est rare, et de bas prix si elle est commune ; les mêmes ustensiles, sont, dans ce dernier cas, plus abondants et à la portée de plus de monde ; mais leur rareté n’est pas une ca1amité ; car ils ne sont ni de première, ni même de seconde nécessité. Comme monnaies, que la matière dont on les compose soit d’une grande ou d‘une petite valeur, il n’en résulte rien que la nécessité d‘en transporter de grosses masses quand ils sont communs, et de petites quand ils sont rares ; du reste, il n’y a jamais, dans quelque pays que ce soit, qu’une valeur en monnaie déterminée, non par la valeur de sa matière, non par la quantité qu’en fabrique le gouvernement, mais par la valeur des échanges qui sont à faire. Les monnaies, fussent-elles de diamant ou fussent-elles de papier, ne forment toujours qu’une somme de valeurs qui est dans une proportion quel­conque avec les biens à échanger. Lorsqu'une fabrication surabondante fournit une somme nominale supé­rieure aux besoins des transactions, la somme nominale diminue de valeur réelle, de manière à ne s’élever toujours qu’à la même valeur, et elle n’achète toujours qu’une même quantité de marchandises. C’est une des belles démonstrations qui résultent des excellentes brochures de M. David Ricardo sur la dépréciation du papier-monnaie d’Angleterre.    - J.-B. SAY.

[27]    La distinction entre le prix naturel et le prix courant que M. Ricardo admet après Smith, paraît être tout à fait chimérique. Il n’y a que des prix courants en économie politique. En effet, que voyons nous dans toute espèce de production ? 1° des services productifs fonciers (l’action productive de la terre), dont le prix courant s’établit comme la valeur de toute autre chose, en raison composée de la quantité de ce service, offerte et demandée en chaque lieu ; 2° des services rendus par des capitaux productifs dont le prix courant, le loyer, se règle sur les mêmes motifs ; 3° enfin des travaux de tout genre, dont le prix courant dépend des mêmes causes.

Qu’est-ce qui établit la demande du service productif de ces divers agents  ? la demande qu’on fait du produit qui doit en résulter. Et qu’est-ce qui établit la demande de ce produit ? le besoin qu’on en a, l’utilité dont il est.

Mais comme on n’achète un produit qu’avec un autre produit *, et que le produit qui achète n’ai pu exister de son côté que par des services productifs analogues à ceux qui ont donné naissance au premier, les hommes qui composent la société ne font , dans la réalité, qu’offrir les services productifs propres à un genre de production, en échange des services productifs propres à un autre genre, propres à créer le produit dont ils ont besoin, - et par services productifs j’entends non-seulement les services que rend le travail que l’auteur aurait dû nommer industrie, mais de plus les services que rendent les capitaux et les terres.

Il en résulte, pour chaque genre, une quantité d’offres et de demandes qui règle la valeur courante, le prix courant de tous ces différents services. Il n’y a point là de prix naturel, de taux commun et fixe, parce qu’il n’y a rien de fixe dans ce qui tient aux valeurs.

Ce n’est pas un prix que le taux auquel une chose ne se vend pas; et si elle se vend à ce taux, ce taux devient son prix courant.

Tout le reste est hypothétique et de peu d’usage dans la pratique.    - J.-B. SAY.

*    L’argent ou la monnaie ne sont qu’un intermédiaire qui ne reste pas entre les mains des contractants. L’argent qui paie un produit n’a été acquis que par la vente d’un autre. On a vendu son blé pour acheter son drap ; c’est comme si l’on avait échangé du blé contre du drap. L’argent qui a servi à cet échange est allé ailleurs.