Des principes de l'économie politique et de l'impôt

Par David Ricardo (1772-1823)

Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817)

Chapitre XXII : DES PRIMES À L’EXPORTATION ET DES PROHIBITIONS A L’IMPORTATION

 

 

Une prime accordée à l’exportation du blé tend à en abaisser le prix pour le consommateur étranger, mais n’a point d‘effet permanent sur son prix dans les marchés de l’intérieur.

 

Supposons que, pour retirer des capitaux les profits ordinaires, il soit nécessaire que le blé se vende en Angleterre 4 1. st. le quarter ; dans ce cas, il mie pourrait être exporté dans les pays étrangers où il ne se vendrait que 3 1. 15 sh. Mais si l’on donnait 10 sh. par quarter de prime d‘exportation, on pourrait le vendre, dans le marché étranger, 3 1. 10 sh., et par consé­quent il en résulterait le même profit pour le cultivateur de blé, soit qu’il le vendit 3 l. 10 sh. dans le marché étranger, ou 4 1. dans le pays même.

 

Une prime qui ferait donc baisser le prix du blé anglais, dans un pays étranger, au-dessous de ce qu’y coûte la production du blé, aurait naturellement pour effet d‘augmenter la deman­de de blé anglais, en diminuant celle des blés du pays. Ce surcroît de demande de blé anglais ne saurait manquer d’en faire hausser le prix en Angleterre, et de l‘empêcher de baisser, sur le marché étranger, jusqu’au taux où la prime tend à le faire descendre. Mais les causes qui pourraient agir de la sorte sur le prix courant du blé en Angleterre, n’auraient pas le moindre effet sur son prix naturel, ou sur les frais réels de production. Pour récolter du blé, il n’y aurait besoin ni de plus de bras ni de plus de fonds, et par conséquent, si les profits du capital du fermier n’étaient auparavant qu’en égalité avec ceux des capitaux des autres commerçants, après la hausse des prix ils les surpasseraient considérablement. En grossissant les profits du fermier, la prime agira comme un encouragement à l’agriculture, et le capital employé en manufactures en sera retiré pour être employé sur les terres jusqu’à ce qu’on ait fait face à l’accroissement des demandes extérieures. Quand cela sera arrivé, le prix du blé tombera de nouveau, dans le marché de l’intérieur, à son prix naturel et forcé, et les profits reviendront à leur niveau accoutumé. Un approvisionnement plus abondant, agissant de même dans le marché étranger, fera aussi baisser le prix du grain dans le pays où il est exporté, et, par là , les profits du négociant qui l'exporte se trouveront réduits au taux le plus bas auquel il puisse faire ce commerce.

 

L'effet d'une prime d'exportation sur le blé n'est donc, en dernier résultat, ni d'en élever ni d'en abaisser le prix dans le marché intérieur, mais bien de faire baisser le prix du blé, pour le consommateur étranger, de tout le montant de la prime, dans le cas où le blé n'aurait pas été à plus bas prix dans le marché étranger que dans celui de l'intérieur ; et de le faire baisser dans une proportion moindre, dans le cas où le prix dans l'intérieur aurait été plus élevé que celui du marché étranger.

 

Un écrivain, en traitant, dans le cinquième volume de la Revue d'Édimbourg, des primes pour l'exportation du blé, a très-clairement fait voir quels en étaient les effets sur la demande de l'étranger et de l'intérieur. Il a aussi observé avec raison que ces primes ne pouvaient manquer d'encourager l'agriculture du pays qui exporte ; mais il parait imbu de la même erreur qui a égaré le docteur Smith, et, je crois, la plupart des autres auteurs qui ont traité de cette matière. Il suppose que, parce que c'est le prix du blé qui règle, en dernier résultat, les salaires, c'est aussi ce même prix qui doit régler celui de toutes les autres choses. Il dit que la prime, « en augmentant les profits du fermier, servira d'encouragement à l'agriculture; en faisant monter le prix du blé pour les consommateurs nationaux, elle diminuera pendant ce temps leurs facultés d'acheter cet objet de première nécessité, et réduira ainsi leur richesse réelle. Il est cependant évident que ce dernier effet ne peut être que temporaire ; car les salaires des consommateurs industrieux ayant été auparavant réglés par la concurrence, ce même principe les ramènera encore aux mêmes proportions, en faisant hausser le prix en argent du travail, et, par ce moyen, celui des autres denrées jusqu'au niveau du prix en argent du blé. La prime d'exportation fera donc, en dernier résultat, hausser le prix en argent du blé dans le marché du pays, non pas directement, mais au moyen de l'accroissement de demande dans le marché étranger, et du renchérissement qui s'ensuit dans la prix réel du pays ; et cette hausse du prix en argent, quand une fois elle se sera étendue aux autres denrées, deviendra par conséquent permanente. »

 

Si j’ai cependant réussi à faire voir que le surhaussement des salaires en argent ne fait pas monter le prix des produits, mais qu’un tel surhaussement affecte toujours les profits, il doit s’ensuivre que le prix des produits ne montera pas par l’effet de la prime.

 

Mais une hausse temporaire dans le prix du blé, occasionnée par une plus forte demande de l’étranger, ne produirait aucun effet sur le prix en argent des salaires. Le renchérissement du blé est causé par une concurrence de demande pour cet article, dont l’approvisionnement était auparavant exclusivement destiné au marché national. Par l’effet de la hausse des profits, il y a plus de capitaux employés dans l’agriculture, et l‘on obtient par là un surcroît d’approvisionnement ; mais tant qu’il n‘est pas obtenu, le haut prix en est absolument néces­saire pour régler la consommation sur l’approvisionnement, ce que la hausse des salaires empêcherait. Le renchérissement du blé est la suite de sa rareté, et c’est ce qui en fait diminuer la demande par les acheteurs nationaux. Si les salaires montaient, la concurrence augmenterait, et un nouveau surhaussement du prix du blé deviendrait nécessaire.

 

Dans cet exposé des effets produits par les primes d‘exportation, nous n’avons point supposé d’événement qui fit hausser le prix naturel du blé, lequel prix règle, en dernière analyse, son prix courant ; car nous n’avons point supposé qu’il fallût un surcroît de travail pour forcer la terre à donner une quantité déterminée de produits, et il n’y a que cela qui puisse faire monter le prix naturel. Si le prix naturel du drap était de 20 sh. par verge, une grande augmentation de demandes du dehors pourrait en faire monter le prix à 25 sh., ou au delà ; mais les profits que ferait alors le fabricant de drap ne manqueraient pas d‘attirer les capitaux vers cette fabrication ; et quoiqu’elle pût doubler, tripler ou quadrupler, elle finirait par être satisfaite ; et le drap baisserait de nouveau à son prix naturel de 20 sh. Il en arriverait autant pour ce qui concerne l’approvisionnement du blé. Quoique nous en exportions deux, trois ou huit cent mille quarters par an, il finirait par être produit à son prix naturel, lequel ne varie jamais, à moins qu’une différente quantité de travail ne devienne nécessaire à la production.

 

Il n’y a peut-être pas, dans tout l’ouvrage si justement célèbre d‘Adam Smith, de conclu­sions plus susceptibles d‘être contestées que celles qu’on lit dans le chapitre des primes d‘exportation. Il parle d‘abord du blé comme d‘une denrée dont la production ne saurait s’accroître par l’effet d’une prime d‘exportation ; il suppose invariablement que la prime n’influe que sur la quantité déjà produite, et qu’elle n’encourage point une nouvelle produc­tion. « Dans les années d‘abondance, dit-il, la gratification, en occasionnant une exportation extraordinaire, tient nécessairement le prix du blé, dans le marché intérieur, au-dessus du taux auquel il descendrait naturellement... Quoique la gratification soit souvent suspendue pendant les années de cherté, la grande exportation qu’elle occasionne dans les années d‘abondance doit avoir souvent pour effet d‘empêcher plus ou moins que l‘abondance d’une année ne soulage la disette d’une autre. Ainsi, dans les années de cherté, tout aussi bien que dans celles d’abondance, la prime d‘exportation tend de même, nécessairement, à faire monter le prix en argent du blé de quelque chose plus haut qu’il n’aurait été sans cela dans le marché intérieur [1]. »

 

Adam Smith paraît avoir senti parfaitement que la justesse de son raisonnement dépendait uniquement de la question de savoir si « l’augmentation du prix en argent du blé, en rendant sa culture plus profitable au fermier, ne doit pas nécessairement en encourager la production.

 

« Je réponds, dit-il, que cela pourrait arriver si l’effet de la prime était de faire monter le prix réel du blé, ou de mettre le fermier en état d’entretenir, avec la même quantité de blé, un plus grand nombre d’ouvriers de la même manière que sont communément entretenus les autres ouvriers du voisinage, largement, médiocrement ou petitement. »

 

Si l’ouvrier ne consommait que du blé, et s’il n’en recevait que ce qui suffirait strictement pour sa nourriture, il pourrait y avoir quelque raison de supposer que la part de l’ouvrier ne peut en aucun cas être réduite ; mais les salaires en argent ne montent quelque fois pas, et jamais ils ne montent proportionnellement aux prix en argent du blé, parce que le blé ne forme qu’une partie de la consommation de l’ouvrier, - quoique ce soit la partie la plus importante. Si l’ouvrier dépense la moitié de son salaire en blé, et l’autre moitié en savon, en chandelle, en bois à brûler, en thé, en sucre, en habillement, etc., tous objets que l’on suppose ne pas avoir éprouvé de hausse, il est clair qu’il serait aussi bien payé avec un boisseau et demi de blé, lorsqu’il vaut 16 sch. le boisseau, qu’avec deux boisseaux, dont chacun ne vaudrait que 8 sch., ou avec 24 sch. en argent, qui équivaudraient à 16 sch., qu’il recevait auparavant. Son salaire ne monterait que de 50 pour cent, tandis que le blé hausserait de 100 pour cent, et par conséquent il y aurait un motif suffisant pour consacrer plus de capitaux à l’agriculture, si les profits des autres commerces continuaient à être les mêmes qu’aupa­ravant.

 

Mais une telle hausse des salaires engagerait en même temps les manufacturiers à retirer leurs capitaux des manufactures, pour les consacrer à l’agriculture ; car tandis que le fermier augmenterait le prix de ses denrées de 100 pour cent, les salaires de ses ouvriers n’ayant haussé que de 50 pour 100, le manufacturier se verrait aussi dans la nécessité de payer 50 pour cent de plus à ses ouvriers, n’ayant en même temps aucune compensation, pour ce surcroît de dépense, dans le renchérissement de ses produits. Les capitaux se porteraient donc, des manufactures vers l’agriculture, jusqu’à ce que l’approvisionnement du blé fît de nouveau descendre les prix à 8 sch. Le boisseau, et fît baisser les salaires à 16 sch. par semaine. Alors le manufacturier obtiendrait les mêmes profits que le fermier, et les capitaux, dans chaque emploi, se trouveraient balancés. Voilà, dans le fait, la manière dont la culture du blé acquiert toujours plus d’étendue, et fournit aux besoins croissants du marché. Les fonds pour l'entretien des ouvriers augmentent, et les salaires haussent. L'état d'aisance de l'ouvrier l'engage à se marier, la population s'accroît, et la demande de blé en élève le prix relativement aux autres choses. Plus de capitaux sont employés profitablement dans l'agri­culture et continuent à y affluer, tant que l'approvisionnement n'égale pas la demande ; car alors le prix baisse de nouveau, et les profits de l'agriculteur et du manufacturier reviennent au même niveau.

 

Il n'est d'aucune importance pour la question qui nous occupe, que les salaires restent stationnaires après le renchérissement du blé, ou qu'ils montent modérément ou excessi­vement ; car le manufacturier aussi bien que le fermier paient des salaires, et ils doivent à cet égard être également affectés par la hausse du prix du blé. Mais leurs profits respectifs sont atteints d'une manière inégale, puisque le fermier vend ses denrées plus cher, tandis que le manufacturier donne ses produits au même prix qu'auparavant. C'est pourtant l'inégalité des profits qui engage les capitalistes à détourner leurs capitaux d'un emploi vers un autre ; il y aura par conséquent une plus forte production de blé, et une moindre d'objets manufacturés. Les objets manufacturés ne monteraient pas de prix en raison de la moindre quantité qui en serait fabriquée ; car on en obtiendrait un approvisionnement de l'étranger, en échange du blé exporté.

 

Lorsqu'une prime fait monter le prix du blé, ce prix peut être ou ne pas être élevé, relativement à celui des autres marchandises. Dans le cas où le prix relatif du blé hausse, il est hors de doute que le fermier fera de plus torts profits, et qu'il y aura un appât pour le déplacement des capitaux, tant que le prix du blé ne tombera pas de nouveau par l'effet d'un approvisionnement abondant. Si la prime ne fait point hausser le prix du blé relativement à celui des autres marchandises, quel tort cela peut-il faire au consommateur national, à part l'inconvénient de payer l'impôt ? Si le manufacturier paie son blé plus cher, il en est indemnisé par le plus haut prix auquel il vend les produits avec lesquels il achète en défi­nitive le blé dont il a besoin.

 

L'erreur d'Adam Smith provient de la même source que celle de l'auteur de l'article de la Revue d'Édimbourg, car ils croient tous deux que « le prix en argent du blé règle celui de tous les autres produits nationaux [2]. »

 

« Il détermine, dit Adam Smith, le prix en argent du travail, qui doit toujours nécessairement être tel qu'il mette l'ouvrier en état d'acheter une quantité de blé suffisante pour l'entretien de sa personne et de sa famille, selon que le maître qui le met en œuvre se trouve obligé par l'état progressif, stationnaire ou décroissant de la société, de lui fournir cet entretien abondant, médiocre ou chétif...

 

« En déterminant le prix en argent de toutes les autres parties du produit brut de la terre, il détermine celui des matières premières de toutes les manufactures. En déterminant le prix en argent du travail, il détermine celui de la main-d'œuvre et de toutes les applications de l'industrie ; et en déterminant l'un et l'autre de ces prix, il détermine le prix total de l'ouvrage manufacturé. Il faut donc nécessairement que le prix en argent du travail, et de toute chose qui est le produit de la terre ou du travail, monte ou baisse en proportion du prix en argent du blé. »

 

 

J'ai déjà essayé de réfuter cette opinion d'Adam Smith. En considérant la hausse du prix des choses comme une conséquence nécessaire du renchérissement du blé, il raisonne comme s'il n'existait pas d'autre fonds qui pût fournir à ce surcroît de dépense. Il a entièrement négligé les profits qui créent ce fonds par leur diminution sans élever le prix des produits. Si cette opinion du docteur Smith était fondée, les profits ne pourraient jamais tomber réelle­ment, quelle que fût l'accumulation des capitaux. Si, lorsque les salaires haussent, le fermier pouvait renchérir son blé, et si le marchand de drap, le chapelier, le cordonnier, et tout autre fabricant pouvaient également augmenter le prix de leurs marchandises en propor­tion du surhaussement des salaires, le prix de tous les produits de ces différents commerçants pour­rait bien hausser, si on l'estimait en argent ; mais relativement, il resterait le même. Chacun de ces fabricants pourrait acheter la même quantité de marchandises aux autres fabricants ; et puisque ce sont les marchandises, et non l'argent, qui constituent la richesse, le reste leur importerait fort peu. Tout le renchérissement des matières premières et des marchandises ne ferait de tort qu'aux seules personnes dont les fonds consisteraient en or ou en argent, ou dont le revenu annuel serait payé dans une quantité fixe de ces métaux, sous la forme de lingots ou de numéraire.

 

Supposons l'usage des monnaies entièrement abandonné, et tout commerce borné à des échanges. Je demanderai si, dans un cas semblable, la valeur échangeable du blé monterait par rapport aux autres produits ? Si l’on répond affirmativement, il n’est donc pas vrai que ce soit la valeur du blé qui règle la valeur des autres produits ; car, pour pouvoir en régler la valeur, il faudrait que le blé ne changeât pas de valeur relative par rapport à ces produits. Si l’on répond négativement, il faudra alors soutenir que le blé, qu’on le récolte sur un sol fertile ou ingrat, avec beaucoup ou peu de travail, à l’aide de machines ou sans leur secours, s’échan­gera toujours contre une quantité égale de tous les autres produits.

 

Je dois cependant avouer que, quoique la teneur générale des doctrines d‘Adam Smith se rapporte à l’opinion que je viens de citer, il paraît pourtant, dans le passage suivant de son livre, avoir eu une idée exacte de la nature de la valeur. « La proportion entre la valeur de l’or et de l’argent, et la valeur des marchandises d’une autre espèce quelconque, dépend dans tous les cas, dit-il, de la proportion qu’il y a entre la quantité de travail nécessaire pour amener au marché une quantité déterminée d’or et d’argent, et celle qui est nécessaire pour y faire arri­ver une quantité déterminée de toute autre sorte de marchandises. » N’avoue-t-il pas ici pleinement que, si une quantité de travail plus considérable devient indispensable pour faire arriver au marché une certaine marchandise, pendant qu’une autre peut y arriver sans augmentation de frais, la première haussera de valeur relative ? S’il fallait autant de travail pour porter du drap et de l‘or au marché, la valeur relative de chacun de ces objets ne varie­rait pas ; mais s’il fallait plus de travail pour faire arriver au marché du blé ou des souliers, le blé et les souliers ne monteraient-ils pas relativement au drap et à l’or monnayé ?

 

Adam Smith regarde aussi les primes comme ayant pour effet de causer une dégradation dans la valeur de l‘argent. « Une dégradation de la valeur de l’argent, dit-il, qui est l’effet de la fécondité des mines, et qui se fait sentir également ou presque également dans la totalité, ou peu s’en faut, du monde commerçant, est de très-peu d‘importance pour un pays en particulier. La hausse qui en résulte dans tous les prix en argent ne rend pas plus riches ceux qui les reçoivent, mais du moins elle ne les rend pas plus pauvres. Un service en argenterie devient réellement à meilleur marché ; mais toutes les autres choses, généralement, restent exactement comme  elles étaient auparavant, quant à leur valeur réelle. » Cette observation est on ne peut pas plus correcte.

 

 

« Mais cette dégradation de la valeur de l’argent, qui, étant le résultat ou de la situation particulière d’un pays, ou de ses institutions politiques, n’a lieu que pour ce pays seulement, entraîne des conséquences tout autres ; et bien loin qu’elle tende à rendre personne plus riche, elle tend à rendre chacun plus pauvre. La hausse du prix en argent de toutes les denrées et marchandises, qui, dans ce cas, est un fait particulier à ce pays, tend à y décourager plus ou moins toute espèce d‘industrie au dedans, et à mettre les nations étrangères à portée de livrer presque toutes les diverses sortes de marchandises pour moins d’argent que ne le pourraient faire les ouvriers du pays, et, par là, de les supplanter, non-seulement dans les marchés étrangers, mais même dans leur propre marché intérieur. »

 

 

J’ai essayé de faire voir ailleurs qu’une diminution partielle de la valeur de l’argent, capable d‘affecter à la fois les produits de l’agriculture et ceux des manufactures, ne peut jamais être permanente. Dire, dans ce sens, que l’argent éprouve une dépréciation partielle, c’est comme si l’on disait que tous les produits ont renchéri ; mais tant qu’on aura la liberté de les acheter avec de l’or et de l’argent dans le marché le moins cher, on les exportera en échange des produits des autres pays qui sont à meilleur marché, et la diminution de la quantité de ces métaux augmentera leur valeur dans l’intérieur ; les marchandises reprendront leur niveau ordinaire, et celles qui conviennent aux marchés étrangers seront exportées comme .par le passé.

 

Ce n’est donc pas là, je pense, une raison qu’on puisse alléguer contre les prime.

 

Si donc la prime faisait hausser le prix du blé comparativement aux autres choses, le fermier y trouverait du profit, et il y aurait plus de terres mises en culture ; mais si la prime ne changeait pas la valeur du blé relativement aux autres choses, dans ce cas, la prime ne pourrait avoir d‘autre inconvénient que celui consistant à la payer, et cet inconvénient, je suis loin de chercher à en dissimuler les effets ou à en diminuer l’importance.

 

« Il semble, dit le docteur Smith, que nos propriétaires ruraux, en imposant sur l’importation des blés étrangers de gros droits qui, dans les temps d‘une abondance moyenne, équivalent à une prohibition, et en établissant les primes d’exportation, aient pris exemple sur la conduite de nos manufacturiers. Par ces moyens, les uns comme les autres ont cherché à faire monter la valeur de leurs produits. Peut-être n’ont-ils pas fait attention à la grande et essentielle différence établie par la nature entre le blé et presque toutes les autres sortes de marchandises. Lorsqu’au moyen d‘un monopole dans le marché intérieur, ou d’une prime accordée à l’exportation, on met nos fabricants de toiles ou de lainages à même de vendre leurs marchandises à un prix un peu meilleur que celui auquel ils les auraient données sans cela, on élève non-seulement le prix nominal, mais le prix réel de leurs marchandises ; on les rend équivalentes à plus de travail et à plus de subsistances ; on augmente non-seulement le profit nominal de ces fabricants, mais leur profit réel, leur richesse et leur revenu réels..... On encourage réellement ces manufactures.... Mais quand, à l’aide de mesures semblables, vous faites hausser le prix nominal du blé et son prix en argent, vous n’élevez pas sa valeur réelle, le revenu réel de nos fermiers ni de nos propriétaires ruraux ; vous n’encouragez pas la production du blé…. La nature des choses a imprimé au blé une valeur réelle, qui ne saurait changer par l’effet d‘une simple variation de son prix en argent…. Dans le monde entier, cette valeur sera égale à la quantité de bras qu’elle peut faire subsister. »

 

 

J’ai déjà tâché de faire voir que le prix courant du blé doit, en raison de l’augmentation de la demande par l’effet d‘une prime d’exportation, excéder son prix naturel jusqu’à ce que l’on obtienne le surcroît d’approvisionnement ; et, dans ce cas, il doit revenir à son prix naturel. Mais le prix naturel du blé n’est pas aussi stable que celui des autres marchandises, parce que, dès que la demande de blé augmente considérablement, il faut livrer à la culture des terres d’une qualité inférieure, qui, pour produire une quantité déterminée de blé, exige­ront plus de travail, ce qui fera hausser le prix du blé. L’effet d’une prime permanente sur l’exportation du blé serait donc de le faire tendre constamment à la hausse ; ce qui, comme je l‘ai fait voir ailleurs, ne manque jamais de faire hausser la rente [3]. Les propriétaires ruraux ont donc un intérêt non-seulement temporaire, mais permanent, aux prohibitions d‘importa­tion du blé, et aux primes accordées à son exportation ; mais les manufacturiers n’ont point d’intérêt permanent aux primes d’exportation de leurs produits manufacturés : leur intérêt, à cet égard, n’est que temporaire.

 

Des primes accordées à l’exportation des objets manufacturés ne peuvent manquer, ainsi que le docteur Smith le dit, de faire hausser le prix courant des objets manufacturés ; mais elles ne feront pas monter le prix naturel de ces objets. Le travail de deux cents hommes produira une quantité de marchandises double de celle que cent hommes pouvaient fabriquer auparavant ; et par conséquent, aussitôt que la somme nécessaire de capital aura été consa­crée à fournir la quantité requise d‘objets fabriqués, ils reviendront leur prix naturel. Ce n’est donc que pendant cet intervalle qui suit la hausse du prix courant des denrées, et qui précède l’accroissement de la production, que les manufacturiers peuvent faire de gros profits; car aussitôt que les prix seront descendus, leurs profits devront baisser au niveau des autres profits.

 

Loin donc d’accorder à Adam Smith que les propriétaires ruraux n’ont pas un intérêt aussi grand à la prohibition de l’importation du blé, que les industriels en ont à la prohibition des produits manufacturés, je soutiens, au contraire, que les propriétaires ruraux y ont un intérêt bien plus fort ; - les avantages qu’ils tirent de cette prohibition étant permanents, tandis que le manufacturier n’en profite que pour un temps donné. Le docteur Smith observe que la nature a établi une grande et essentielle différence entre le blé et les autres marchandises ; mais la conséquence qu’il faut en tirer est précisément l’opposé de celle qu’en tire Adam Smith ; car c’est précisément cette différence qui crée la rente, et qui fait que les propriétaires ruraux trouvent un intérêt à la hausse du prix naturel du blé. Au lieu d‘avoir mis en parallèle les intérêts du manufacturier avec ceux du propriétaire foncier le docteur Smith aurait dû comparer les intérêts du premier avec ceux du fermier, qui sont très-distincts des intérêts du propriétaire. Le manufacturier n’a pas d’intérêt à la hausse du prix naturel de ses produits, pas plus que le fermier n’en a à la hausse du prix naturel du blé ou de tout autre produit immédiat du sol, quoique l‘un et l’autre soient intéressés à ce que le prix courant de leurs produits s’élève au-dessus de leur prix naturel. Le propriétaire foncier, au contraire, a l’inté­rêt le plus marqué à la hausse du prix naturel du blé, puisque le surhaussement de la rente est la suite inévitable de la difficulté qu’il y a à produire des denrées de première nécessité, difficulté qui peut seule faire hausser leur prix naturel. Or, puisque des primes d’exportation et des prohibitions à l’importation du blé en augmentent la demande, et forcent à livrer à la culture des terrains plus ingrats, elles occasionnent nécessairement une augmen­ta­tion des frais de production.

 

Le seul effet qu’occasionne une prime accordée à l’exportation des objets manufacturés ou à celle du blé, est de porter une portion de capital vers un emploi qu’on n’aurait pas cherche sans cela. Il en résulte une distribution nuisible du capital national ; c’est un leurre qui séduit le manufacturier, et qui l’engage à commencer ou à continuer un genre de commerce comparativement moins profitable. C‘est le plus mauvais des impôts ; car il ne rend pas aux étrangers tout ce qu’il ôte aux nationaux, la balance en perte étant supportée par une distribu­tion moins avantageuse du capital national. Si, par exemple, le prix du blé en Angleterre était de 4 1. st., tandis qu’il serait en France de 3 1. 15 sh., une prime de 10 sh. finirait par le réduire en France à 3 1. 10 sh. en le maintenant en Angleterre au prix de 4 1. L’Angleterre paierait un impôt de 10 sh. sur chaque quarter de blé qu’elle exporterait, et la France ne gagnerait que 5 sh. sur chaque quarter qu’elle importerait d‘Angleterre. Voilà donc une va­leur de 5 sh. par quarter absolument perdue pour la société, en raison d’une mauvaise distri­bution de son capital, qui tend à diminuer la masse totale, non pas probablement du blé, mais bien de quelque autre objet de nécessité ou d‘agrément.

 

M. Buchanan paraît avoir senti le vice du raisonnement du docteur Smith, au sujet des primes, et il fait sur le dernier passage de cet auteur, que j’ai cité plus haut, des réflexions très-judicieuses. « En soutenant, dit M. Buchanan, que la nature a conféré au blé une valeur réelle que les simples variations de son prix en argent ne sauraient faire varier, le docteur Smith confond la valeur d’utilité avec la valeur échangeable du blé. Un boisseau de blé ne peut pas nourrir plus de monde pendant la disette que pendant les époques d’abondance ; mais un boisseau de blé s’échangera contre une plus grande quantité d’objets de luxe ou d’utilité, quand il est rare, que lorsqu’il est abondant ; et les propriétaires fonciers, qui ont un surplus de subsistances à leur disposition, deviendront par conséquent plus riches dans des temps de disette, et ils échangeront ce surplus contre une plus grande somme de jouissances. C’est donc à tort que l’on prétend que si la prime occasionne une exportation forcée de blé, elle ne produira pas de même une hausse réelle de son prix. » L’ensemble du raisonnement de M. Buchanan, sur cet effet particulier des primes, me paraît parfaitement clair et con­cluant.

 

Cependant M. Buchanan, pas plus que le docteur Smith et l’auteur de l‘article de la Revue d’Édimbourg, ne me paraissent avoir des idées exactes sur l‘influence que le renchérissement de la main-d’œuvre doit avoir sur les objets manufacturés. D’après la manière de voir qui lui est particulière, et que j’ai déjà rapportée ailleurs, M. Buchanan pense que le prix du travail n’a aucun rapport avec le prix du blé, et par conséquent il croit que la valeur réelle du blé pourrait monter et monte en effet sans influer sur le prix du travail. Pour le cas, cependant, où le prix du travail se ressentirait de cette hausse, il soutient, avec Adam Smith et l'auteur de l'article de la Revue d’Édimbourg, que le prix des objets manufactures devrait monter en même temps ; hors ce cas, je ne conçois pas comment il pourrait distinguer une telle hausse du blé d'avec une baisse dans la valeur de l'argent, ou comment il pourrait arriver un résultat différent de celui du docteur Smith.

 

Dans une note, à la page 276 [4] du premier volume de la richesse des Nations, M. Bucha­nan s'exprime ainsi : « Mais le prix du blé ne règle pas le prix en argent de tous les autres produits bruts de la terre. Il ne règle ni le prix des métaux ni celui de beaucoup d'autres matières utiles, telles que la houille, le bois, les pierres, etc.; et comme il ne règle pas le prix du travail, il ne règle pas non plus celui des objets manufacturés ; en sorte que la prime, en tant qu'elle élève le prix du blé, forme incontestablement un avantage réel pour le fermier. Ce n'est donc pas sous ce rapport que l'on peut en contester l'utilité. Il est hors de doute que ces primes offrent un encouragement à l’agriculture, par la hausse qu'elles opèrent dans le prix du blé. La question se réduit donc à savoir s'il convient d'encourager l'agriculture par un tel moyen. » Les primes sont avantageuses au fermier, en ce qu'elles ne font point hausser le prix du travail ; car, si elles produisaient un tel effet, elles feraient hausser le prix de toutes les autres choses à proportion, et ne présenteraient alors aucun encouragement à l'agriculture.

 

Il faut cependant convenir que la tendance d’une prime accordée à l'exportation d’une marchandise quelconque, est de faire baisser un peu la valeur de l'argent. Tout ce qui facilite l'exportation tend à augmenter la quantité de l'argent dans le pays qui exporte ; et au con­traire, tout ce qui s'oppose à l'exportation tend à diminuer la quantité de l’argent, L'effet général de l'impôt est de diminuer l'exportation par la hausse qu'il occasionne dans les prix des produits imposés, et de s'opposer par conséquent à l'introduction de l'argent. Nous avons expliqué cela plus en détail dans nos observations générales sur l'impôt.

 

Le docteur Smith a parfaitement développé les effets nuisibles du système mercantile, qui n’avait pour but que de faire hausser le prix des marchandises dans le pays, en repoussant la concurrence des produits étrangers ; mais ce système n’était pas plus funeste aux cultivateurs qu’aux autres classes de la société. En forçant les capitaux à prendre une direction qu’ils n’auraient pas autrement suivie, ce système diminuait la somme totale des produits. Le prix, qui se maintenait constamment plus haut, n’était pas dû à la rareté des produits, mais à la seule difficulté de la production ; et par conséquent, quoique les possesseurs de ces produits les vendissent plus cher, cependant, considérant la quantité de capital qu’il leur avait fallu employer pour les obtenir, ils n’en tiraient réellement pas de plus gros profits [5].

 

Les manufacturiers eux-mêmes, en leur qualité de consommateurs, auraient payé ces produits plus cher, et par conséquent il n'est pas exact de dire que « le surhaussement de prix occasionné, par les règlements des maîtrises et par de forts droits sur l'importation des produits étrangers, est partout, et en dernier résultat, payé par les propriétaires, les fermiers et les ouvriers du pays. »

 

Il est d'autant plus nécessaire d'insister sur ce point, que les propriétaires fonciers allè­guent à présent l'autorité d'Adam Smith pour prouver qu'il faut mettre de pareils et de forts droits sur l'introduction des blés étrangers. C'est ainsi que les frais de production, et, par conséquent, le prix de plusieurs objets manufacturés, ayant augmenté pour les consomma­teurs par suite d’une faute de législation, on a, sous prétexte de justice, exigé de la nation qu'elle consentît à endurer de nouvelles extorsions. Parce que nous payons tous plus cher le linge, la mousseline et les tissus de coton, on croit qu'il est juste que nous payions le blé également plus cher. Parce que, dans la distribution générale du travail sur notre globe, nous avons empêché que le travail, chez nous, fournit la plus grande quantité possible de produits manufacturés, on voudrait nous en punir encore en diminuant les facultés productives du travail employé à la création des fruits de la terre. Il serait bien plus sage d'avouer les fautes qu'un faux calcul nous a fait commettre, en commençant dès ce moment à revenir graduelle­ment aux principes salutaires d'un commerce libre entre tous les peuples [6].

 

 

« J'ai déjà eu occasion, observe M. Say, de remarquer, en parlant de ce qu'on nomme improprement balance du commerce, que s'il convient mieux, au négociant du pays, d'envoyer des métaux précieux à l'étranger, plutôt que toute autre marchandise, il est aussi de l'intérêt de l'État que ce négociant en envoie ; car l'État ne gagne et ne perd que par le canal de ses citoyens ; et, par rapport à l’étranger, ce qui convient le mieux aux citoyens, convient le mieux à l’État : ainsi, quand on met des entraves à l’exportation que les particuliers seraient tentés de faire de métaux précieux, on ne fait autre chose que les forcer à remplacer cet envoi par un autre moins profitable pour eux et pour l’État.

 

« Qu’on fasse bien attention que je dis seulement, dans ce qui a rapport au commerce avec l’étranger ; car les gains que font les négociants sur leurs compa­triotes, comme ceux qu’ils font dans le commerce exclusif des colonies, ne sont pas, en totalité, des gains pour l’État. Dans le commerce entre compatriotes, il n’y a de gain pour tout le monde que la valeur d’une utilité produite [7]. » Liv. I, chap. 22, § I.

 

 

Je ne comprends pas cette différence entre les profits du commerce intérieur et ceux du commerce étranger. L’objet de tout commerce est d‘augmenter la production. Si, pour acheter une pipe de vin, je peux exporter des lingots qui ont été achetés moyennant le produit du travail de cent jours, et que le gouvernement, en défendant l’exportation des lingots, me force à acheter mon vin au moyen d’une denrée qui me coûte la valeur produite par le travail de cent cinq jours, je perds le fruit de ces cinq jours de travail, et l’État le perd aussi bien que moi. Mais si ces transactions avaient lieu entre particuliers, dans différentes provinces d’un même pays, les individus et l’État en tireraient les mêmes avantages si les acheteurs étaient libres dans le choix des marchandises qu’ils donneraient en paiement ; et les mêmes désavantages, si le gouvernement forçait les particuliers à acheter avec des marchandises qui offriraient moins d’avantages. Si un fabricant peut, avec le même capital, travailler une plus grande quantité de fer là où le charbon abonde, que là où il est rare, le pays gagnera dans le premier cas. Mais si nulle part dans le pays le charbon ne se trouvait en abondance, et qu’il importât cette quantité additionnelle de fer en donnant en échange un produit créé au moyen du même capital et du même travail, il enrichirait également le pays de toute cette quantité additionnelle de fer qu’il y introduirait.

 

Dans le sixième chapitre de cet ouvrage, j’ai tâché de faire voir que tout commerce étran­ger ou intérieur est utile, parce qu’il augmente la quantité des produits, et non parce qu’il en augmente la valeur. Nous le posséderons pas une valeur plus forte, soit que nous fassions un commerce intérieur et étranger profitable, soit que, par les entraves des lois prohibitives, nous soyons obligés de nous contenter du commerce le moins avantageux. Les profits et la valeur produite seront les mêmes. Les avantages reviennent toujours, en dernier résultat, à ceux que M. Say paraît n’accorder qu’au commerce intérieur. Dans ces deux cas, il n’y a d‘autre gain que celui de la valeur d‘une utilité produite [8].

 

 

Chapitre XXIII : DES PRIMES ACCORDÉES À LA PRODUCTION

 

 

Il peut être de quelque intérêt de considérer les effets d’une prime accordée à la pro­duction agricole et à celle des denrées manufacturières, pour faire l’application des principes que je me suis efforcé d’établir sur les profits des capitaux, sur les produits annuels de la terre et du travail, et sur le prix relatif des objets fabriqués et des produits naturels. Supposons d’abord qu’on mit un impôt sur toutes les denrées pour lever un fonds destiné par le gouvernement à donner des primes d‘encouragement pour la production du blé. Comme aucune portion de cet impôt ne serait dépensée par le gouvernement, et comme tout ce qu’il recevrait d’une classe de personnes il le rendrait à une autre, la nation, prise en fiasse, ne se trouverait ni plus riche ni plus pauvre par l’effet d‘un tel impôt et d’une semblable prime. On conviendra sans doute que l’impôt sur les denrées, qui fournirait ce fonds, aurait l’effet de faire hausser le prix des objets imposés ; tous les consommateurs de ces objets contribue­raient par conséquent à ce fonds, ou, en d’autres mots, le prix naturel et forcé de ces choses ayant haussé, leur prix courant hausserait de même. Mais par la même raison que le prix naturel de ces denrées aurait haussé, celui du blé serait tombé. Avant qu’on eût accordé une prime à la production, les fermiers auraient pu obtenir de leur blé un prix qui leur permît de se rembourser de la rente, de leurs frais, et de retirer les profits ordinaires ; après la conces­sion de la prime, ils recevraient plus que ces profits si le prix du blé ne tombait pas d‘une somme au moins égale à la prime. L’effet de l’impôt et de la prime serait donc de faire hausser le prix des denrées d’une somme égale à celle de l’impôt dont elles sont grevées, et de faire baisser le prix du blé d’une somme égale à la prime.

 

Il faut aussi observer qu’il ne pourrait être fait de changement permanent à la distribution des capitaux entre l’agriculture et les manufactures ; car, comme il n’y aurait point de variation ni dans le montant du capital, ni dans la population, il y aurait précisément la même demande de pain et d‘ouvrages manufacturés. Les profits du fermier ne seraient pas au-dessus du niveau général après la baisse du prix du blé, et les profits du manufacturier ne baisseraient pas non plus après le renchérissement des objets manufacturés. La prime ne rendrait donc pas nécessaire l’emploi d’un plus fort capital dans la production du blé, ni d’un capital moindre dans les manufactures. Mais les intérêts du propriétaire foncier ne seraient-ils pas affectés ? Par le même principe qu’un impôt sur les produits de la terre a l’effet de faire baisser les rentes en blé sans changer la rente en argent, de même une prime accordée à la production et qui est précisément l’opposé d‘un impôt, ferait hausser les rentes en blé sans apporter aucun changement à celle en argent. Le propriétaire foncier recevra, dans ce cas, la même rente en argent; et tandis qu’il paiera plus cher les objets manufacturés dont il aura besoin, il aura le blé à meilleur marché : il ne se trouvera donc vraisemblablement ni plus riche ni plus pauvre.

 

Quant à l’effet qu’une pareille mesure pourrait avoir sur les salaires, il s’agit de savoir si l’ouvrier, par l’achat des objets de sa consommation, paiera autant pour l‘impôt qu’il gagne­ra, par l’effet de la prime, sur les prix réduits de sa nourriture. Si ces deux quantités étaient égales, les salaires n’éprouveraient point de variation ; mais si les objets imposés n’étaient pas de ceux que l’ouvrier consomme, son salaire tomberait, et l’entrepreneur de travaux gagnerait toute la valeur de cette différence. Mais l’entrepreneur de travaux n’en tirerait ce­pen­dant aucun avantage réel ; cela augmenterait le taux de ses profits, comme le ferait toute baisse des salaires ; mais à mesure que l’ouvrier contribuera pour une somme toujours moin­dre au fonds qui doit fournir à la prime, et qui doit être levé par contribution, l’entrepreneur de travaux devra y contribuer pour une plus forte part, ou, en d’autres mots, l’entrepreneur devra fournir à l’impôt, au moyen de sa dépense, une somme égale à celle qu’il gagnera par l’effet réuni de la prime et de profits plus considérables. Il retire de plus forts profits de son capital, afin d’être dédommagé, non-seulement de sa quote-part de l’impôt, mais encore de celle de ses ouvriers. La rétribution qu’il reçoit pour la part de l’impôt des ouvriers se trouve dans la diminution des salaires, ou, ce qui revient au même, dans l’augmentation des profits. Quant à sa propre part de la contribution, il la trouve dans la diminution du prix du blé qu’il consomme, et qui est l’effet de la prime.

 

Il est à propos de distinguer ici les différents effets que produit sur les profits un chan­gement dans la valeur réelle du blé, estimée en travail, et un changement dans la valeur relative du blé, qui proviendrait de l’impôt et des primes. Si le blé baisse par un changement de son prix estimé en travail, non-seulement le taux des profits des capitaux changera, mais encore les profits absolus ; ce qui n’a pas lieu, comme nous venons de le faire voir, lorsque la baisse est occasionnée artificiellement par une prime. Dans la baisse de la valeur réelle du blé, qui provient de ce qu’un moindre travail suffit pour produire un des articles les plus importants de la consommation de l’homme, le travail est rendu plus productif. Moyennant un même capital, et l’emploi du même travail, on obtient une augmentation de produits ; par conséquent, non-seulement le taux des profits s’accroît, mais les profits absolus du capital augmentent aussi ; non-seulement chaque capitaliste aura un plus gros revenu en argent, s’il emploie le même capital en argent, mais encore ce revenu lui procurera une plus grande quantité de choses utiles et de jouissances. Dans le cas de la prime, l‘avantage qu’il tire du bas prix d‘un produit est compensé par le désavantage d’être obligé d’en payer un autre plus cher ; il retire de plus gros profits pour pouvoir payer ce prix plus élevé, en sorte que sa condition ne se trouve en rien améliorée. Quoique ses profits soient à un taux plus élevé, il ne peut cependant pas disposer d’une plus grande portion du produit de la terre et de l’industrie nationale.

 

Quand la baisse de la valeur du blé est amenée par des causes naturelles, elle n’est pas contrariée par la hausse des autres marchandises ; car ces marchandises, au contraire, baissent par suite de la baisse des produits naturels qui servent à les fabriquer. Mais quand la baisse du blé s’opère par des moyens artificiels, elle est toujours contrariée par la hausse réelle de la valeur de quelque autre marchandise ; en sorte que , si l’on achète le blé à meilleur marché, on paie d’autres denrées plus cher.

 

Voilà donc une nouvelle preuve qu’il ne résulte aucun désavantage particulier des impôts sur les objets de première nécessité, en raison de ce qu’ils font hausser les salaires et baisser les profits. Les profits tombent, en effet ; mais cette baisse est simplement égale au montant de la portion de l'impôt que l'ouvrier paie, laquelle doit, en tous cas, être payée ou par celui qui l'emploie, ou par le consommateur des produits du travail de l'ouvrier. Que vous retranchiez 50 1. par an du revenu de l'entrepreneur de travaux; ou que vous ajoutiez 50 1. au prix des objets qu'il consomme, cela ne l’intéresse, lui et la société, qu'autant que les autres classes d'individus pourraient ressentir les mêmes effets. Si cette somme est ajoutée au prix de la denrée, un avare peut se soustraire à l’impôt en ne consommant pas ; si elle est retran­chée indirectement du revenu de chacun, on ne peut éviter de payer sa juste part des chargés publiques.

 

Une prime sur la production du blé n'aurait donc pas d'effet réel sur les produits annuels de la terre et du travail du pays, quoiqu'elle rendit le blé relativement à bon marché, et les objets manufacturés relativement chers.

 

Mais supposons maintenant qu’une mesure contraire fût adoptée, et qu'on mît un impôt sur le blé, afin de constituer un fonds qui servirait à fournir des primes d'encouragement à la production des objets manufacturés.

 

Dans un tel cas, il est évident que le blé renchérirait, et, que les objets manufacturés bais­se­raient de prix. Le prix du travail resterait le même, si le bon marché des objets manufac­turés procurait à l'ouvrier autant de gain que la cherté du blé lui cause de perte ; mais si cela n'arrivait point, les salaires devraient hausser, et les profits tomber, tandis que les rentes en argent resteraient comme auparavant. Les profits doivent tomber parce que, ainsi que nous venons de l'expliquer, ce sera par ce moyen que la part de l'impôt qui pèse sur l'ouvrier se trouvera payée par ceux qui le font travailler. Par la hausse des salaires, l'ouvrier se trouvera dédommagé de l'impôt qu'il aura à payer par le renchérissement du blé ; et, ne dépensant aucune partie de son salaire en objets manufacturés, il ne lui reviendra rien de la prime, qui sera reçue en entier par les entrepreneurs de travaux ; tandis que l'impôt sera en partie payé par les travailleurs. Il sera donné aux ouvriers une gratification, sous forme de salaire, pour cette charge additionnelle qui leur est imposée, et cela réduira le taux des profits. Dans ce cas, il y aura également une complication de mesures, dont le résultat sera nul pour la nation.

 

En examinant cette question, nous avons exprès mis de côté la considération de l'effet qu'une telle mesure pourrait avoir sur le commerce étranger ; nous avons raisonné plutôt dans la supposition d’un pays isolé qui n'aurait point de rapports de commerce avec les autres États. Nous avons fait voir que, comme la demande dans l'intérieur, pour du blé et des marchandises, resterait la même, quelle que fût la direction que pourrait suivre la prime, il n'y aurait rien qui pût engager les particuliers à retirer leurs capitaux d'un emploi pour les placer dans un autre ; mais cela n'aurait plus lieu s'il y avait un commerce avec l'étranger, et si ce commerce était libre. En changeant la valeur relative des marchandises et du blé, et en modifiant d’une manière si notable leur prix naturel, nous donnerions un très-puissant encouragement à l'exportation de ceux de ces produits dont le prix naturel aurait baissé, en encourageant par là également l'importation des produits dont le prix naturel aurait haussé. C'est pourquoi une pareille mesure de finances pourrait changer entièrement la distribution naturelle des capitaux d’une manière avantageuse, il est vrai, aux pays étrangers, mais rui­neuse pour celui qui aurait adopté une mesure aussi absurde.

 

 

Chapitre XXIV : DE LA DOCTRINE D’ADAM SMITH SUR LA RENTE DE LA TERRE

 

 

  « On ne peut porter généralement au marché, dit Adam Smith, que ces parties seulement du produit de la terre dont le prix ordinaire est suffisant pour remplacer le capital qu’il faut employer pour les y porter, et les profits ordinaires de ce capital. Si le prix ordinaire est plus que suffisant, le surplus en ira naturellement à la rente. S’il n’est juste que suffisant, la marchandise pourra bien être portée au marché, mais elle ne peut fournir à payer une rente au propriétaire. Le prix sera-t-il ou ne sera-t-il pas plus que suffisant ? C‘est ce qui dépend de la demande. »

 

Le lecteur serait naturellement porté à croire, d’après ce passage, qu’il n’est pas possible que son auteur se soit trompé sur la nature de la rente, et qu’il doit avoir senti que la qualité des terrains, que les besoins de la société font défricher, dépend « du prix ordinaire des produits, et de la question de savoir si ce prix est suffisant pour remplacer le capital qui a dû être employé à cette culture, en y joignant les profits ordinaires. »

 

Mais Smith avait adopté l’opinion, « qu’il y a quelques parties du produit de la terre dont la demande doit toujours être telle, qu’elles rapporteront un prix plus fort que ce qui est suffisant pour les faire venir au marché ; » et il regardait les subsistances comme étant une de ces parties.

 

Il dit encore : « La terre, dans presque toutes les situations possibles, produit plus de nourriture que ce qu’il faut pour faire subsister tous ceux dont le travail concourt à porter cette nourriture au marché et même pour les faire subsister de la manière la plus libérale. Le surplus de cette nourriture est aussi toujours plus que suffisant pour remplacer avec profit le capital qui met en œuvre ce travail. Ainsi il reste toujours quelque chose pour fournir une rente au propriétaire. »

 

 

Mais quelle preuve en donne-t-il ? Aucune, si ce n’est l’assertion, que « les marais les plus déserts d‘Écosse et de Norvège forment une espèce de pâturage pour des bestiaux qui, avec leur lait et l’accroissement du troupeau, suffisent toujours, non-seulement à faire subsister tous les gens que leur garde et entretien exigent, mais encore à payer au fermier ou maître du troupeau les profits ordinaires de son capital. » Qu’il me soit permis d’en douter. Je crois qu’il existe dans tout pays, depuis le moins avancé en civilisation jusqu’au plus civilisé, des terres d’une qualité telle qu’elles ne rendent que le produit suffisant pour remplacer le capital qui y est employé, avec les profits qu’on retire ordinairement des capitaux dans chaque pays. Nous savons que cela a lieu en Amérique, et cependant personne ne prétend que le fermage y soit réglé d’après des principes différents de ceux qui sont admis, pour l’Europe. Mais quand il serait vrai que l’Angleterre fût si avancée en civilisation, qu’il n’y restât actuellement plus de terres qui ne payassent de rente, il serait toujours vrai qu’il faut qu’il y ait eu autrefois de pareilles terres. Qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, cela ne fait rien à la question, car il suffit qu’on admette qu’il y a des capitaux employés, dans la Grande-Bretagne, sur des terres qui ne rendent que le capital déboursé avec les profits ordinaires, soit que ces terres aient été depuis longtemps cultivées, soient qu’elles ne l’aient été que récemment [9].

 

Si un fermier consent à passer un bail de sept ou de quatorze ans pour une terre sur laquelle il se propose d‘employer un capital de 10,000 l., sachant bien qu’au prix actuel du grain et des produits de la terre, il peut remplacer le capital qu’il est obligé de débourser, payer sa rente, et retirer les profits ordinaires ; ce fermier, dis-je, n’emploiera pas 11000 l., à moins que les dernières 1000 1. ne puissent, par leur pouvoir productif, lui donner les profits ordinaires des capitaux. Pour savoir s’il doit ou ne doit pas employer cette dernière somme, il calculera uniquement si le prix des produits de l’agriculture est suffisant pour le rembourser de ses frais et lui assurer ses profits ; car il sait bien qu’il n’aura pas à payer de rente addi­tion­nelle. Sa rente ne sera pas augmentée, même à l’expiration du bail ; car si le propriétaire de la terre exigeait un surcroît de fermage en raison de l'emploi de ces 1,000 1. de plus sur la propriété, le fermier retirerait cette portion de son capital, puisque, dans le cas supposé, elle ne lui rapporte que les profits ordinaires et courants qu'il peut obtenir par tout autre place­ment de ce capital ; et par conséquent il ne saurait consentir à en payer un fermage, à moins que le prix des produits de l'agriculture n'éprouve une plus forte hausse, ou, ce qui revient au même, à moins que le taux ordinaire et courant des profits ne vienne à baisser.

 

Si l'esprit pénétrant d'Adam Smith se fût arrêté sur ce point, il n'eût jamais soutenu que la rente est un des éléments du prix des produits agricoles ; car le prix est constamment réglé par le profit que l'on retire de cette dernière portion de capital employé dont on ne paie pas de rente ou de loyer. S'il eût songé à ce principe, il n'aurait pas fait une distinction entre le fermage ou loyer des mines et celui des terres.

 

« Savoir, par exemple, dit Smith, si une mine de charbon de terre rapportera un loyer ou rente, c'est ce qui dépend en partie de sa fécondité et en partie de sa situation. On peut dire d'une mine, en général qu'elle est féconde ou qu’elle est stérile, selon que la quantité de minéral que peut en tirer une certaine quantité de travail est plus ou moins grande que celle qu'une même quantité de travail tirerait de la plupart  des autres mines de la même espèce. Quelques mines de charbon de terre, avantageusement situées, ne peuvent être exploitées à cause de leur stérilité, le produit ne vaut pas la dépense ; elles ne peuvent rapporter ni profit, ni loyer ou rente. Il y en a dont le produit est purement suffisant pour payer le travail, et remplacer avec les profits ordinaires le capital employé à leur exploitation ; elles donnent quel­ques profits à l’entrepreneur, mais point au propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus avantageusement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même l'entreprise, gagne les profits ordinaires sur le capital qu'il y emploie. Il y a en Écosse beaucoup de mines de char­bon qui sont exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l’être autrement. Le propriétaire n'en permettrait pas l'exploitation à d'autres sans exiger une rente, et personne ne trouverait moyen de lui en payer une.

 

« Dans le même pays, il y a d'autres mines de charbon qui seraient bien assez riches, mais qui ne peuvent être exploitées à cause de leur situation. La quantité de minéral suffisante pour défrayer la dépense de l'exploitation, pourrait bien être tirée de la mine avec la quantité ordinaire ou même encore moins que la quantité ordinaire de travail ; mais dans un pays enfoncé dans les terres, peu habité, et qui n’a ni bonne route ni navigation, cette quantité de minéral ne pourrait être vendue. » Toute la théorie de la rente se trouve, dans ce passage, expliquée admirablement et avec toute la clarté possible ; mais il n’y en a pas un mot qui ne soit également applicable à la terre aussi bien qu’aux mines, et cependant Adam Smith prétend que, « il en est autrement des biens qui existent à la surface de la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur rente, est en proportion de leur fertilité absolue, et non de leur fertilité relative [10]. »

 

Mais supposons qu’il n’y ait point de terres qui ne rapportent une rente ; dans ce cas, le montant de la rente des terrains les plus ingrats devrait être en proportion de l’excédant de la valeur du produit par-delà le capital dépensé et les profits ordinaires. Le même principe réglerait la rente des terres d’une qualité supérieure ou plus heureusement situées, et par conséquent ces terres paieraient un loyer un peu plus fort que les précédentes, en raison des avantages supérieurs qu’elles possèdent. On peut en dire autant des terres d’une qualité encore supérieure et ainsi de suite jusqu’aux plus fertiles. N’est-il donc pas évident que c’est d‘après la fertilité relative des terres qu’on détermine quelle sera la portion du produit qui sera payée comme rente, comme c’est la richesse relative des mines qui détermine cette portion de leur produit qui doit en constituer le loyer [11] ?

 

Adam Smith ayant admis qu’il y a quelques mines que les propriétaires seuls peuvent exploiter, en raison de ce que leur produit n’est que suffisant pour défrayer les dépenses de l’exploitation et rapporter les profits ordinaires du capital employé, on se serait attendu à le voir poser également en principe, que c’est précisément cette espèce de mines qui règle le prix des produits. Si les anciennes mines sont insuffisantes pour fournir la quantité de char­bon demandée, le prix du charbon doit hausser, et il continuera à renchérir jusqu’à ce que le propriétaire d’une mine nouvelle et d’une qualité inférieure, trouve qu’il peut, en l’exploi­tant, obtenir les profits ordinaires sur son capital. Si cette mine est médiocrement riche, son propriétaire n’aura pas besoin que la hausse du charbon soit très-forte pour trouver de l’inté­rêt à employer son capital à l’exploiter ; mais si elle est très-pauvre, il est clair qu’il faudra que le prix du charbon continue à hausser tellement qu’il puisse lui fournir le moyen de retirer ses frais, et d’obtenir les profits ordinaires du capital.

 

Il paraît donc que c’est toujours la mine la moins productive qui règle le prix du charbon. Adam Smith est pourtant d’une opinion différente. Il s’exprime dans les termes suivants : « Le prix de la mine la plus riche règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit, en vendant un peu au-dessous de tous leurs voisins. Les voisins sont bientôt obligés de vendre au même prix, quoiqu’ils soient moins en état d’y suffire, et quoique ce prix aille toujours en diminuant, et leur enlève même quelque­fois toute leur rente et tout leur profit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement abandonnées ; d’autres ne rapportent plus de rente, et ne peuvent plus être continuées que par le propriétaire de la mine. » Si la demande de charbon diminuait, ou si, par de nouveaux procédés, la quantité en devenait plus considérable, le prix du charbon tomberait, et quelques mines seraient abandonnées ; mais, dans tous les cas, le prix doit suffire pour remplacer les frais et les profits de celles des mines qui ne sont pas grevées d’une rente. C’est donc la mine la moins fertile qui règle le prix du charbon. Adam Smith en convient lui-même dans un autre endroit, car il dit : « Le prix le plus bas, auquel le charbon de terre puisse se vendre pendant un certain temps, est, comme celui de toutes les autres marchandises, le prix qui est simplement suffisant pour remplacer, avec les profits ordinaires, le capital employé à le faire venir au marché. Dans une mine dont le propriétaire ne retire pas de rente, et qu’il est obligé d‘exploiter lui-même ou d’abandonner tout à fait, le prix du charbon doit en général appro­cher beaucoup de ce prix. »

 

Mais la même cause, c’est-à-dire l’abondance, et, par conséquent le bas prix du charbon, de quelque source qu’elle provienne, en faisant abandonner l’exploitation des mines qui ne paient pas de loyer ou qui n’en paient qu’un très-modique, aurait des effets analogues sur la culture des terres ; car cette grande abondance et ce bas prix conduiraient à délaisser des produits de la terre, rendraient nécessaire d‘abandonner la culture des terrains qui ne paient pas de rente, ou n’en paient qu’une très-modique. Si, par exemple, les pommes de terre deve­naient la nourriture ordinaire et générale de notre nation, comme le riz l’est chez quelques peuples, un quart ou une moitié des terres actuellement en culture serait vraisemblablement abandonné à l’instant ; car si, comme Adam Smith l’assure, « un acre de terre en pommes de terre produit six mille livres pesant de nourriture substantielle, ce qui est trois fois autant qu’en donnerait un acre de terre en blé, » la population ne pourrait pas se développer longtemps sur une échelle assez vaste pour suffire à consommer la quantité de nourriture récoltée sur les terres où l’on cultivait auparavant du blé. Il y aurait beaucoup de terrains abandonnés, et les rentes tomberaient; et ce ne serait que lorsque la population aurait doublé ou triplé, qu’on pourrait cultiver de nouveau autant de terres, et payer de ces terres un aussi fort loyer que par le passé.

 

Il ne serait pas payé non plus une plus forte part du produit brut au propriétaire foncier, que ce produit consistât en pommes de terre suffisantes pour nourrir trois cents individus, ou, en blé, qui ne pourrait en nourrir que cent ; car, quoique les frais de production se trouvassent bien diminués, dans le cas où les salaires de l’ouvrier seraient réglés principalement par le prix des pommes de terre et non par celui du blé, et quoique, par conséquent, la somme totale du produit brut, - les travailleurs payés, - se trouvât considérablement augmentée, cependant aucune partie de ce surplus n’irait grossir la rente ; il irait constamment grossir les profits, lesquels montent toujours quand les salaires baissent, et tombent lorsque les salaires haus­sent. La rente suivra la même marche, que l‘on cultive du blé ou des pommes de terre ; elle sera toujours égale à la différence entre les quantités de produits obtenues par l’emploi de capitaux pareils sur des terres de la même ou de différente qualité ; et par conséquent, tant que des terres d’une même qualité seront cultivées et qu’il n’y aura aucune variation dans leur fertilité et dans leurs avantages respectifs, le loyer sera toujours dans le même rapport avec le produit brut.

 

Adam Smith prétend cependant que la part du propriétaire se trouvera augmentée par suite de la diminution des frais de production, et qu’il recevra par conséquent une plus grande part et une quantité plus considérable d’un produit abondant que d‘un produit rare. « Une rizière, dit-il, produit une plus grande quantité de nourriture que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinaire d‘un acre monte a ce qu’on dit, à deux récoltes par an, de trente à soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique la culture exige plus de travailleurs, quand tous ces tra­vail­leurs ont subsisté, il reste un plus grand excédant. Par conséquent, dans les pays où le riz est la nourriture végétale ordinaire et favorite du peuple, et où il compose la principale subsistance des laboureurs qui le cultivent, il doit revenir au propriétaire, dans ce plus grand excédant, une portion plus forte que celle qui lui revient dans les pays à blé. »

 

M. Buchanan remarque aussi : « qu’il est bien clair que si la terre donnait un autre produit en plus grande abondance que le blé, et que ce produit devint la nourriture ordinaire du peuple, la rente des propriétaires des terres augmenterait à proportion de l’abondance plus grande de ce produit. »

 

Si les pommes de terre devenaient la nourriture habituelle du peuple, il y aurait un inter­valle assez long pendant lequel les propriétaires fonciers éprouveraient une très-forte réduction dans leurs rentes. Ils ne recevraient probablement alors qu’une portion de subsis­tances bien moindre que celle qu’ils en retirent à présent, tandis que ces subsistances descendraient au tiers de leur valeur actuelle. Mais tous les objets manufacturés à l’achat desquels le propriétaire foncier dépense une partie de son fermage, n’éprouveraient d’autre baisse que celle qui proviendrait de la baisse des matières premières dont ils sont fabriqués, baisse qui ne pourrait être occasionnée que par la fertilité plus grande des terres qui pourraient être alors consacrées à leur production.

 

Quand, par suite de l‘accroissement de la population, on viendrait à livrer de nouveau à la culture, des terres ayant les mêmes qualités que celles qu’on cultivait auparavant pour en tirer la nourriture nécessaire, et quand on viendrait à consacrer à cette culture le même nombre d’hommes, le propriétaire foncier retirerait, non-seulement la même part du produit qu’aupa­ravant, mais cette part aurait encore la même valeur que par le passé. La rente serait donc la même qu’auparavant ; cependant les profits seraient beaucoup plus élevés, parce que le prix de la nourriture, et par conséquent les salaires seraient bien plus bas. Les gros profits favori­sent l’accumulation du capital. La demande de bras augmenterait encore, et les propriétaires retireraient un avantage permanent de la concurrence qui s’établirait pour avoir des terres à défricher.

 

La culture pourrait, même, tellement s’améliorer, il pourrait en résulter une telle abon­dance de denrées alimentaires, que, naturellement, les mêmes terres desserviraient les besoins d’une population beaucoup plus considérable et paieraient des rentes beaucoup plus élevées. De tels résultats ne peuvent manquer d‘être avantageux aux propriétaires et s’accordent, d‘ailleurs, pleinement avec le principe que ces recherches doivent mettre hors de doute : savoir, que des profits extraordinaires ne peuvent jamais avoir qu’une durée fort limitée, car l’excédant que donnent les produits du sol après le prélèvement des bénéfices suffisants pour encourager la production et l’épargne, cet excédent, dis-je, retourne, en définitive, au propriétaire.

 

La baisse que déterminerait dans les salaires cette abondance de produits naturels aurait non-seulement pour résultat d‘augmenter le rendement des terres déjà cultivées, mais encore d‘attirer vers elles de nouveaux capitaux, et, en même temps, d‘amener le défrichement des travaux de qualité inférieure ; ce qui tournerait au profit des propriétaires et de la classe entière des consommateurs. La terre – cette machine qui produit la denrée la plus importante - s’améliorerait et prendrait une valeur naturelle en face des demandes qui en seraient faites. Tous les avantages se feraient d’abord sentir aux ouvriers, aux capitalistes et aux consom­mateurs : mais peu à peu, et par la marche naturelle des faits, ils passeraient aux propriétaires du sol.

 

Indépendamment de ces améliorations qui intéressent si vivement la société et si fai­blement le propriétaire, l’intérêt du propriétaire foncier est toujours en opposition avec celui du consommateur et du manufacturier. Le blé ne peut jamais se soutenir à un haut prix qu’autant qu’il faut plus de travail pour le produire, qu’autant qu’il nécessite plus de frais de production. La même cause faisant également hausser les rentes, il est de l’intérêt du proprié­taire foncier que les frais de production du blé augmentent. Ce n’est pourtant pas là l’intérêt du consommateur, qui voudrait que le blé fût toujours à bas prix, relativement à l’argent et aux marchandises ; car c’est toujours avec des marchandises ou de l’argent que l‘on achète du blé. Il n’est pas non plus de l’intérêt du manufacturier que le blé soit cher, car la cherté du blé amène celle des salaires, sans amener celle des marchandises. Il faudra qu’il donne alors non-seulement plus de ses marchandises, ou, ce qui revient au même, une plus forte valeur en marchandise, en échange du blé qu’il consomme lui-même ; mais il sera encore obligé de donner plus de marchandises ou plus de valeur pour payer le salaire de ses ouvriers, sans en recevoir de dédommagement. Toutes les classes de la société souffriront donc par le renché­rissement du blé, excepté la classe des propriétaires. Les transactions entre le proprié­taire foncier et le public ne ressemblent pas aux transactions mercantiles, dans lesquelles on peut dire que le vendeur gagne aussi bien que l‘acheteur ; car, dans les premières, toute la perte est d‘un côté, et le gain de l’autre ; et si, par l’importation, l’on pouvait se procurer du blé à meilleur marché, on verrait combien la perte qui résulte de la non-importation est plus forte pour les uns que le gain ne l’est pour les autres.

 

Adam Smith ne fait jamais de distinction entre la valeur diminuée de l’argent et la valeur augmentée du blé, et voilà pourquoi il pense que l’intérêt des propriétaires fonciers n’est point eu opposition avec celui du reste de fa société. Dans le premier cas, c’est l’argent qui a baissé relativement à tous les autres produits : dans le second cas, c’est le blé. Dans le pre­mier cas, le blé et les marchandises continuent d’avoir la même valeur relative ; dans le second cas, le blé est, comme l’argent, plus élevé relativement aux marchandises.

 

L’observation suivante d‘Adam Smith est applicable au bas prix de l’argent ; mais elle ne l’est nullement à la valeur augmentée du blé.

 

« Si l’importation (du blé) était libre en tout temps, nos fermiers et nos propriétaires ruraux retireraient vraisemblablement moins d’argent de leur blé, une année dans l’autre, qu’ils ne font à présent, que l’importation est, par le fait, prohibée la plupart du temps [12] ; mais l’argent qu’ils en retireraient aurait plus de valeur, achèterait plus de marchandises de toute autre espèce, et emploierait plus de bras. Par conséquent leur richesse réelle, leur revenu réel seraient les mêmes qu’à présent, quoique exprimés par une moindre quantité d’argent, et dès lors ils ne se trouveraient ni moins en état de cultiver, ni moins encouragés à le faire qu’ils ne le sont a présent. Au contraire, comme une hausse dans la valeur de l’argent, procédant d’une baisse dans le prix en argent du blé, fait baisser de quelque chose le prix de toutes les autres marchandises, elle donne à l’industrie du pays où elle a lieu quelque avantage dans tous les marchés étrangers, et tend par là à accroître et à encourager cette industrie. Or, l’étendue du marché national pour le blé, doit être en proportion de l’industrie générale du pays où il croît, ou du nombre de ceux qui produisent quelque autre chose à donner en échange pour le blé ; et le marché national étant, dans tout pays, le marché le plus rapproché et le plus commode est aussi le plus vaste et le plus important ; par conséquent cette hausse dans la valeur réelle de l’argent, qui provient de la baisse du prix moyen du blé en argent, tend à agrandir le marché le plus vaste et le plus important pour le blé, et par conséquent à encourager la production bien loin de la décourager. »

 

 

La hausse ou la baisse du prix du blé provenant de l’abondance et du bas prix de l’or et de l’argent, n’intéresse nullement le propriétaire foncier, car tous les autres produits s’en ressentiront de la manière exposée par Adam Smith ; mais la cherté relative du blé est tou­jours très-avantageuse au propriétaire foncier, qui, avec la même quantité de blé, peut acquérir, non-seulement une plus grande somme d‘argent, mais encore une quantité plus considérable de tout ce qu’on peut acheter avec de l’argent.

 

 

Chapitre XXV : DU COMMERCE COLONIAL

 

Dans ses observations sur le commerce colonial, Adam Smith a fait voir, de la manière la plus satisfaisante, les avantages d’un commerce libre, et l’injustice que les métropoles font éprouver aux colonies, en les empêchant de vendre leurs produits sur le marché où les prix sont le plus élevés, et d’acheter au contraire les objets manufacturés et leurs subsistances dans le marché où ces choses sont au plus bas prix. Il a prouvé que si on laissait chaque pays libre d‘échanger les produits de son industrie dans le temps et dans les endroits qui lui conviendraient, on obtiendrait ainsi la meilleure distribution possible du travail de l‘espèce humaine, et l’on s’assurerait la plus grande abondance des choses nécessaires ou agréables à la vie.

 

Il a encore tâché de faire voir que cette liberté de commerce, qui est incontestablement avantageuse à la société en masse, l’est également à chaque pays en particulier ; et que le système d’une politique étroite, adopté par les États de l’Europe envers leurs colonies, n’est pas moins nuisible aux métropoles elles-mêmes qu’il ne l’est aux colonies, dont on sacrifie les intérêts.

 

« Ainsi, comme tous les autres expédients misérables et nuisibles de ce système mercantile que je combats, dit Adam Smith, le monopole du commerce des colonies opprime l’industrie de tous les autres pays, et principalement celle des colonies, sans ajouter le moins du monde à celle du pays en faveur duquel il a été établi, et tout au contraire, en la diminuant. »

 

 

Cette partie de son sujet n’est cependant pas traitée d’une manière aussi claire et aussi convaincante que celle où il montre l’injustice du système adopté envers les colonies.

 

Sans prétendre décider si le système actuel, adopté par l’Europe à l’égard de ses colonies, est ou non nuisible aux métropoles, qu’il me soit permis de croire que la mère-patrie peut quelquefois retirer un avantage des entraves auxquelles elle assujettit les habitants de ses colonies. Qui peut douter, par exemple, que, supposant que l’Angleterre fût une colonie de la France, ce dernier pays ne trouvât du profit à faire payer à l’Angleterre une forte prime sur l’exportation du blé, du drap, ou de toute autre marchandise ? En examinant la question des primes, et partant de la supposition que le blé se vendait en Angleterre 4 1. st. le quarter, nous avons vu qu’en accordant 10 sh. de prime sur l’exportation, le blé serait revenu en France à 3 1. 10 sh. Or, si le blé était auparavant à 3 1. 15 sh. le quarter en France, le consommateur français aura gagné 5 sh. par quarter sur tout le blé importé ; et si le prix naturel du blé en France était auparavant de 4 1. les Français auraient gagné en totalité les 10 sh., montant de la prime. La France profiterait donc par là de toute la perte que l’Angleterre aurait supportée ; elle ne gagnerait pas seulement une partie de ce que l’Angleterre aurait perdu ; mais, dans quelques cas, elle en aurait gagné la totalité.

 

On pourra cependant objecter qu’une prime d’exportation étant une mesure de police intérieure, ne peut pas facilement être imposée par la mère-patrie.

 

S’il convenait à la Jamaïque aussi bien qu’a la Hollande de faire un échange réciproque des produits de chacun de ces pays, sans l‘intervention de l’Angleterre, il est bien certain que, si l’on y mettait obstacle, les intérêts de la Hollande et de la Jamaïque en souffriraient ; mais si la Jamaïque est forcée d‘envoyer ses produits en Angleterre, pour les y échanger contre des marchandises hollandaises, il y aura un capital anglais et une agence anglaise employés dans un commerce dans lequel ni l’un ni l’autre n’auraient été engagés sans cela. Ce commerce y est attiré par une prime que l’Angleterre ne paie pas, et qui est payée par la Hollande et la Jamaïque.

 

Que la perte supportée en raison d’une distribution désavantageuse du travail dans deux pays, puisse être profitable à l’un des deux, tandis que l’autre souffre une perte encore plus forte que celle qui résulte immédiatement d’une telle distribution, c’est une opinion qu’Adam Smith lui-même a adoptée ; et si elle est vraie, ce sera une preuve décisive qu’une mesure qui peut être très-nuisible à une colonie, peut être d‘un avantage partiel pour la mère-patrie.

 

En parlant des traités de commerce, Adam Smith s’exprime ainsi :

 

« Quand une nation s’oblige, par un traité, de permettre chez elle l’entrée de certaines marchandises d’un pays étranger, tandis qu’elle les prohibe venant de tous les autres pays, ou bien d‘exempter les marchandises d’un pays des droits auxquels elle assujettit celles de tous les autres, le pays, ou du moins les marchands et les manufacturiers du pays dont le commerce est ainsi favorisé, doivent tirer de grands avantages de ce traité. Ces marchands et manufacturiers jouissent d’une sorte de monopole dans le pays qui les traite avec tant de faveur. Ce pays devient un marché à la fois plus étendu et plus avantageux pour leurs marchandises : plus étendu, parce que les marchandises des autres nations ayant l’exclusion ou étant assujetties à des droits plus lourds, il absorbe une plus grande quantité de celles qu’ils y portent ; plus avantageux, parce que les marchands du pays favorisé, jouissant dans ce marché d’une espèce de monopole, y vendront souvent leurs marchandises à un prix plus élevé que s’ils étaient exposés à la libre concurrence des autres nations. »

 

 

Or, les deux nations qui font un tel traité de commerce peuvent être la mère-patrie et ses colonies ; et Adam Smith admet, comme on voit, qu’une métropole peut gagner à opprimer ses colonies. Nous observerons cependant encore une fois qu’à moins que le monopole du marché étranger ne se trouve entre les mains d’une compagnie exclusive, les consommateurs étrangers ne paieront pas les marchandises plus cher que les nationaux. Le prix qu’ils paieront, les uns comme les autres, ne s’éloignera pas beaucoup du prix naturel de ces mar­chan­dises dans le pays qui les produit. Par exemple, l’Angleterre, dans des circonstances ordinaires, pourra toujours acheter des marchandises françaises à leur prix naturel en France, et la France aurait le même privilège d‘acheter des marchandises anglaises à leur prix naturel en Angleterre. Mais on achèterait des marchandises à ce prix, sans qu’il y eût besoin d’un traité de commerce. Quel serait donc l’avantage ou le désavantage d’un semblable traité ?

 

Voici quel serait le désavantage qui en résulterait pour le pays qui importerait. Par le trai­té, il serait forcé d’acheter une marchandise en Angleterre, par exemple, à son prix naturel, tandis qu’il aurait peut-être pu l’avoir, dans quelque autre pays, à un prix naturel plus bas. Le traité produit donc une distribution désavantageuse des capitaux en général, dont souf­fre principalement le pays qui est borné par traité au marché le moins avantageux ; mais le traité ne donne aucun avantage au vendeur, en vertu d’un prétendu monopole ; car la concur­rence de ses compatriotes empêche le vendeur de vendre ses marchandises au-dessus de leur prix naturel ; ce qu’il eût fait, soit qu’il les exportât en France, en Espagne, aux Indes occiden­tales, soit qu’il les vendît pour la consommation de l’intérieur.

 

En quoi donc consiste l‘avantage de cette stipulation du traité ? Le voici. Il n’aurait pas été possible de fabriquer ces marchandises en Angleterre pour l’exportation, si ce pays n’avait pas le privilège exclusif d‘en approvisionner le marché en question ; car la concurrence des pays dans lesquels le prix naturel est plus bas lui aurait ôté toute chance de pouvoir vendre ses marchandises. Cela inquiéterait cependant fort peu l’Angleterre, si elle était bien sûre de pouvoir vendre pour une valeur aussi forte d’autres produits de ses manufactures, soit dans le marché français, soit autre part, avec le même bénéfice. L’objet que l’Angleterre se propose est d’acheter en France pour une valeur de 5,000 1. st. de vins ; elle voudrait donc vendre dans un marché quelconque, des marchandises qui puissent lui rapporter ces 5,000 1. st. Si la France lui accorde le monopole du drap, l’Angleterre y enverra aussitôt du drap pour l’échanger contre le vin dont elle a besoin ; mais si le commerce est libre, la concurrence de l’industrie des autres pays peut empêcher que le prix naturel du blé ne soit assez bas pour qu’en le vendant, elle retire ces 5,000 1., en obtenant en même temps les profits ordinaires du capital employé dans ce genre de manufacture. Il faut donc que l’industrie de l’Angleterre se porte vers un autre objet. Mais il se peut qu’il n’y ait aucun de ses produits, qu’elle puisse, eu égard à la valeur actuelle de l’argent, vendre au prix naturel des marchandises des autres pays. Quelle en sera la conséquence ? Comme les buveurs de vin, en Angleterre, sont encore disposés à dépenser 5,000 1. st. en vin de France, il faudra qu’on exporte dans ce pays 5,000 1. st. en argent pour y acheter ce vin. Cette exportation de numéraire en fera hausser la valeur en Angleterre, en la faisant baisser dans les autres pays ; et le prix naturel de tous les produits de l’industrie anglaise baissera aussi en même temps ; car la hausse du prix de l’argent équivaut à la baisse du prix des marchandises. On pourra alors se procurer les 5,000 1. par l’exportation de marchandises anglaises ; car, après la réduction de leur prix naturel, elles pourront soutenir la concurrence avec les marchandises des autres pays. Il faudra cependant vendre une quantité plus considérable de marchandises à bas prix pour obtenir les 5,000 1. dont on a besoin ; et quand on les aura obtenues, elles ne s’échangeront plus contre la même quantité de vin qu’auparavant ; car pendant que la diminution de numéraire en Angleterre y aura fait baisser le pris naturel des marchandises, l’augmentation d’argent en France y fera monter le prix naturel des marchandises et du vin. On importera donc moins de vin en Angle­terre en échange de ses produits, quand le commerce sera entièrement libre, que lors­que ce pays sera particulièrement favorisé par des traités de commerce. Cependant, le taux des profits ne varierait pas ; le numéraire aurait changé de valeur relative dans les deux pays, et l’avantage que la France en retirerait, serait d’obtenir une plus grande quantité de marchan­dise anglaises en échange d‘une quantité déterminée de produits français ; et la perte pour l’Angleterre consisterait en ce qu’elle obtiendrait une moindre quantité de marchandises fran­çaises en échange des marchandises anglaises.

 

Le commerce étranger se soutiendra donc toujours, qu’on y mette des entraves, qu’on l’encourage, ou qu’il soit libre ; et il ne peut être réglé que par le changement du prix naturel, et non par le changement de la valeur naturelle des frais de production dans chaque pays, et ce changement s’opère dès qu’on altère la distribution des métaux précieux. Cette explication confirme l’opinion que j’ai émise ailleurs, qu’il n’y a pas d’impôt, de prime ou de prohibition sur l’importation ou l’exportation des marchandises, qui ne donne lieu à une différente distri­bution des métaux précieux, et qui, par conséquent, ne modifie dans tout pays le prix naturel et le prix courant des marchandises.

 

Il est donc évident que le commerce avec les colonies peut être réglé de manière qu’il soit en même temps moins avantageux pour les colonies et plus lucratif pour la métropole, qu’un commerce parfaitement libre. De même qu’il serait désavantageux pour un consommateur d‘être restreint à n’acheter que dans une seule boutique, de même est-il nuisible pour une nation de consommateurs d’être forcée de n’acheter que dans un seul pays. Si la boutique, ou le pays en question, peut fournir les marchandises demandées à meilleur marché, ils sont bien sûrs de les vendre sans avoir besoin pour cela d’aucun privilège exclusif ; et s’ils ne peuvent pas les livrer au prix le plus bas, l’intérêt général demanderait qu’on ne les encourageât point à continuer un commerce qu’ils ne peuvent pas faire avec un avantage égal à celui de leurs rivaux. La boutique et le pays qui vendraient exclusivement pourraient perdre à ce chan­gement d’emploi ; mais l’intérêt général n’est jamais si bien assuré que par la distribution la plus productive du capital général c’est-à-dire par un commerce universellement libre.

 

L’augmentation des frais de production ne diminue pas nécessairement la consommation d’un produit, si ce produit est de première nécessité ; car, quoique en général les ressources des consommateurs se trouvent diminuées par la hausse d’une marchandise quelconque, ils peuvent cependant renoncer à la consommation de quelque autre produit dont les frais de production n’ont pas augmenté. Dans ce cas, l‘offre et la demande conserveront la même proportion que par le passé : les frais de production seuls auront augmenté, et cependant le prix haussera ; et il doit hausser, pour mettre les profits du créateur du produit renchéri au niveau des profits des autres commerces.

 

M. Say convient que les frais de production sont le fondement du prix, et pourtant, dans plusieurs endroits de son livre, il soutient que le prix est réglé par la proportion entre l’offre et la demande. Le régulateur réel et définitif de la valeur relative de deux produits quelcon­ques, c’est ce que la production de chacun a coûté, et non les quantités respectives de chacun de ces produits, ni la concurrence parmi les acheteurs.

 

Selon Adam Smith, le commerce colonial de l’Angleterre étant un de ceux dans lequel il ne peut avoir d’employés que des capitaux anglais, fait monter le taux des profits de tous les autres commerces, et comme, selon lui, les hauts profits, ainsi que les forts salaires, font hausser le prix des produits, le monopole du commerce colonial a été, à ce qu’il croit, nuisi­ble à la mère-patrie, dont il a diminué la faculté de pouvoir vendre des objets manufacturés à un prix aussi bas que les autres pays.

 

« Par l’effet du monopole, dit-il, l’accroissement du commerce des colonies a bien moins été, pour le commerce général de la Grande-Bretagne, la cause d’une addition à ce qu’il était auparavant, que celle d‘un changement total de direction. Secondement, ce monopole a contribué nécessairement à maintenir, dans toutes les branches différentes du commerce de la Grande-Bretagne, le taux des profits à un degré plus haut que celui où il se serait tenu naturellement, si le commerce avec les colonies anglaises eût été ouvert à toutes les nations…. Or, tout ce qui fait monter dans un pays le taux ordinaire du profit plus haut qu’il n’aurait été sans cela, assujettit nécessairement ce pays en même temps a un désavantage absolu et à un désavantage relatif dans toutes les autres branches de commerce, dont il n’a pas le monopole. Il assujettit ce pays a un désavantage absolu, attendu que, dans toutes les autres branches de commerce, ses marchands ne peuvent retirer ce plus gros profit sans vendre à la fois, et les marchandises des pays étrangers qu’ils importent dans le leur, et les marchandises de leur propre pays qu’ils exportent à l’étranger, plus cher qu’ils ne les eussent vendues sans cela. Il faut, à la fois, que leur propre pays vende plus cher qu’il n’aurait fait sans cela ; qu’il achète moins et vende moins ; qu’il jouisse moins et qu’il produise moins.

 

..... « On entend souvent nos marchands se plaindre des hauts salaires de nos ouvriers, comme étant la cause de ce que les ouvrages de leurs fabriques ne peuvent soutenir la concurrence dans les marchés étrangers ; mais on ne les entend jamais parler des hauts profits du capital. Ils se plaignent des gains excessifs des autres, mais ils ne disent rien du leur. Cependant les hauts profits du capital, en Angleterre, peuvent contribuer, dans beaucoup de circonstances, autant que les hauts salaires qu’on y paie aux ouvriers, et, dans quelques circonstances, contribuent peut-être davantage à faire hausser le prix des ouvrages des fabriques anglaises. »

 

 

J’admets que le monopole du commerce avec les colonies doit déranger, et quelquefois d’une manière désavantageuse, la direction des capitaux ; mais d’après ce que j’ai déjà dit au sujet des profits, on verra, je crois, qu’aucun déplacement du commerce étranger et aucun changement du commerce intérieur pour le commerce avec l’étranger, ne sauraient affecter le taux des profits. La perte qui en résultera est celle que je viens d‘exposer ; elle consiste dans une moins bonne distribution des capitaux et de l’industrie, et par suite dans une diminution de production. Le prix naturel des produits haussera, et par conséquent, quoique le consom­mateur soit en état d’acheter pour une même valeur en argent, il n’obtiendra, avec cet argent, qu’une quantité moindre de marchandises. Et lors même que le monopole aurait pour effet de faire hausser les profits, il n’occasionnerait pas le moindre dérangement dans les prix ; car le prix n’est réglé ni par les salaires ni par les profits.

 

Adam Smith lui-même parait en convenir, quand il dit que « le prix des choses, ou la valeur de l’or et de l’argent, comparée aux marchandises, dépend de la proportion qu’il y a entre la quantité de travail nécessaire pour faire arriver au marché une certaine quantité d’or et d‘argent, et la quantité de travail nécessaire pour y faire arriver une certaine quantité de marchandises d‘une autre espèce. » Cette quantité restera la même, que les profits et les salaires montent ou baissent. Comment donc le prix peut-il hausser par l’effet des hauts profits ?

 

 

Chapitre XXVI : DU REVENU BRUT ET DU REVENU NET

 

Adam Smith exagère toujours les avantages qu’un pays tire d‘un grand revenu brut [13], par opposition à un grand revenu net. « Plus grande sera la portion du capital d’un pays consacré à l’agriculture, et plus la somme de travail productif que ce capital met en œuvre deviendra considérable dans l’intérieur du pays. Il en sera de même de la valeur que son emploi ajoute aux produits annuels de la terre et de l’industrie de la communauté. Le capital employé dans les manufactures est celui qui, après le capital comparé à l’agriculture, met en œuvre la plus grande quantité de travail productif, et ajoute le plus grand accroissement de valeur à la production annuelle. Le capital employé au commerce d’exportation est le moins productif des trois [14]. »

 

En admettant pour un moment que cela soit vrai, quel avantage résultera-t-il pour un pays de l’emploi d’une grande quantité de travail productif, si; soit qu’il emploie cette quantité ou une quantité moindre, son revenu et ses profits réunis doivent rester les mêmes ? Le produit total de la terre et de l’industrie de tout pays se partage en trois portions, dont la première est destinée aux salaires, la seconde aux profits, et la troisième à la rente. Ce n’est que sur les deux dernières portions qu’on peut lever des impôts, ou faire des épargnes : la première, si elle est modique, étant toujours égale aux frais nécessaires de production, il serait tout à fait indifférent pour une personne qui sur un capital de 20,000 1. ferait 2,000 1. par an de profits, que son capital employât cent hommes ou mille, et que ses produits se vendissent 10,000 1. ou 20,0001., pourvu que, dans tous les cas, ses profits ne baissassent point au-dessous de 2,000 1. L’intérêt réel d‘une nation n’est-il pas aussi garanti ? et dès que son revenu net et réel, que ses rentes et profits sont les mêmes, qu’importe qu’elle se compose de dix ou de douze millions d’individus ? Ses facultés pour l’entretien d‘escadres, d‘armées, et de toute autre sorte de travail improductif, doivent être en proportion de son revenu net, et non de son revenu brut. Si cinq millions d’hommes pouvaient produire la nourriture et l’habillement nécessaires pour dix millions, la nourriture et l’habillement de cinq millions constitueraient le revenu net. Le pays retirerait-il quelque avantage, si, pour produire ce même revenu net, il fallait sept millions d‘hommes, c’est-à-dire, s’il fallait que sept millions d’hommes fussent employés à produire de la nourriture et de l’habillement pour douze millions ? La nourriture et l’habillement de cinq millions seraient toujours le revenu net. L’emploi d‘un plus grand nombre d’hommes ne nous mettrait en état ni d‘ajouter un homme à notre armée ou à notre marine, ni de fournir une guide de plus aux impôts [15].

Ce n’est point en raison d’aucun avantage supposé provenant d’une grande population, ni en raison du bonheur dont peut jouir un plus grand nombre d’hommes, qu’Adam Smith donne la préférence à cet emploi de capital qui met en œuvre la plus grande quantité d‘indus­trie ; mais c’est expressément en se fondant sur l’effet qu’il lui suppose d‘augmenter la puissance nationale, car il dit que « la richesse et la puissance de toute nation, en tant que la puissance dépend de la richesse, doit toujours être en proportion de la valeur de sa production annuelle, qui constitue le fonds qui sert en définitive à payer tout impôt. » Il est cependant évident que les facultés de payer des impôts sont en proportion du revenu net et non du revenu brut.

 

Dans la distribution des emplois des capitaux entre tous les pays, le capital des peuples pauvres sera naturellement employé à ces genres d’industrie qui font subsister une grande quantité de travailleurs dans l’intérieur, parce que, dans de tels pays, on peut se procurer avec le plus de facilité la nourriture et les choses nécessaires pour une population croissante. Dans les pays riches, au contraire, où la nourriture est chère, les capitaux se porteront, si le commerce est libre, vers ces genres d’industrie qui exigent l’emploi du plus petit nombre d’ouvriers dans l’intérieur : tels sont le commerce de transport, le commerce avec les pays étrangers très-lointains, dans lesquels les profits sont en proportion des capitaux, et non en proportion de la quantité de travail employé [16].

 

Quoique je convienne que, par la nature du fermage, un capital déterminé employé à l'agriculture sur tous les terrains autres que ceux cultivés les derniers, met en activité une plus grande quantité de travail qu'un capital employé dans les manufactures ou dans le commerce, je ne saurais pourtant admettre qu'il y ait la moindre différence entre les quantités de travail mises en activité par un capital employé dans le commerce intérieur, et par un pareil capital employé dans le commerce étranger.

 

 

« Le capital qui envoie à Londres, dit Adam Smith, des ouvrages de fabrique Écossaise, et rapporte à Édimbourg du blé anglais et des ouvrages de fabrique an­g1ais, remplace nécessairement, dans chacune de ces opérations, deux capitaux appar­tenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et qui ont, tous les deux, été employés dans l'agriculture ou les manufactures de la Grande-Bretagne.

 

« Le capital qui est employé à acheter des marchandises étrangères pour la consommation intérieure, quand l'achat se fait avec le produit de l'industrie nationale, remplace aussi, par chaque opération de ce genre, deux capitaux distincts, mais dont un seulement est employé à soutenir l'industrie nationale. Le capital qui envoie en Portugal des marchandises anglaises, et qui rapporte en Angleterre des marchandises portugaises, ne remplace, dans chacune des opérations qu'il fait, qu'un seul capital anglais ; l'autre est un capital portugais. Ainsi, quand même les retours du commerce étranger de consommation seraient aussi prompts que ceux du commerce intérieur, le capital employé dans celui-ci ne donnerait toujours qu'un encouragement de moitié plus faible à l'industrie ou au travail productif du pays. »

 

 

 

Cet argument me parait fallacieux ; car, quoique deux capitaux, l'un portugais et l'autre anglais, soient employés, ainsi que le suppose le docteur Smith, il y aura cependant un capital employé au commerce étranger; double de celui qui sera employé au commerce intérieur. Supposons que l’Écosse emploie un capital de 1,000 livres sterling à la fabrication des toiles, qu'elle échange contre le produit d'un capital pareil employé en Angleterre à la fabrication des soieries, ces deux pays emploieront ainsi 2,000 liv. sterl. et une quantité de travail proportionnelle. Supposons maintenant que l’Angleterre découvre qu’elle peut obtenir de l’Allemagne une plus grande quantité de toiles en échange des soieries qu’elle était dans l’habitude d’exporter en Écosse , et que l’Écosse, à son tour, trouve qu’elle peut obtenir de la France plus de soieries en échange de ses toiles qu’elle n’en obtenait auparavant de l’Angleterre ; dans ce cas, le commerce entre l’Angleterre et l’Écosse ne cessera t-il pas à l’instant, et le commerce de consommation intérieure ne sera-t-il pas remplacé par un com­merce de consommation étrangère ? Mais quoique deux capitaux additionnels entrent dans ce commerce, c’est-à-dire le capital allemand et le capital français, la même somme de capital écossais et anglais ne continuera-t elle pas à être employée, et ne mettra-t-elle pas en activité la même quantité d‘industrie que lorsque ces capitaux étaient consacrés au commerce intérieur ?

 

 

Chapitre XXVII : DE LA MONNAIE ET DES BANQUES

 

On a déjà tant écrit sur la monnaie, que, dans le nombre des personnes qui s’occupent de cette matière, il n’y a guère que les gens à préjugés qui puissent en méconnaître les vrais principes. Je me bornerai donc à un aperçu rapide de quelques unes des lois générales qui règlent la quantité et la valeur de la monnaie.

 

L’or et l’argent, ainsi que toutes les autres marchandises, n’ont de valeur qu’en proportion de la quantité de travail nécessaire pour les produire et les faire arriver au marché. L‘or est quinze fois environ plus cher que l’argent, non pas que la demande en soit plus forte, ni que l’argent soit quinze fois plus abondant que l’or, mais uniquement en raison de ce qu‘il faut quinze fois plus de travail pour obtenir une quantité déterminée d‘or.

 

La quantité de monnaie qui peut être employée dans un pays dépend de sa valeur. Si l’or seul était employé pour la circulation des marchandises, il n’en faudrait qu’un quinzième de ce qui serait nécessaire si l’argent était consacré à cette fonction.

 

La monnaie en circulation ne saurait jamais être assez abondante pour regorger ; car si vous en faites baisser la valeur, vous en augmenterez dans la même proportion la quantité ; et en augmentant sa valeur vous en diminuerez la quantité [17].

 

Tant que le gouvernement fait frapper des monnaies sans retenir les frais de monnayage, les pièces de monnaies ont une valeur égale à celle de toute autre pièce de même métal, d’un poids et d’une finesse pareils. Mais si le gouvernement retient un droit de monnayage ou de seigneuriage, la pièce de métal frappée excédera en général la valeur de la pièce non frappée de tout le montant de ce droit, parce qu’elle aura exigé plus de travail, ou, ce qui revient au même, la valeur du produit d’une plus grande quantité de travail pour sa fabrication.

 

Quand l’État seul bat monnaie, il ne peut pas y avoir de limites à ce droit de monnayage ; car, en restreignant la quantité du numéraire, on peut en élever la valeur indéfiniment.

 

C‘est en vertu de ce principe que circule le papier monnaie. Toute sa valeur peut être re­gar­dée comme représentant un seigneuriage. Quoique ce papier n’ait point de valeur intrin­sèque, cependant, si l’on en borne la quantité, sa valeur échangeable peut égaler la valeur d’une monnaie métallique de la même dénomination, ou de lingots estimés en espèces [18]. C’est encore par le même principe, c’est-à-dire en bornant la quantité de la monnaie que des pièces d‘un bas titre peuvent circuler pour la valeur qu’elles auraient eue si leur poids et leur titre étaient ceux fixés par la loi, et non pour la valeur intrinsèque du métal pur qu’elles contiennent. Voilà pourquoi, dans l’histoire des monnaies anglaises, nous trouvons que notre numéraire n’a jamais été déprécié aussi fortement qu’il a été altéré. La raison en est qu’il n’a jamais été multiplié en proportion de sa dépréciation [19]. Le point capital dans l’émission du papier-monnaie, c’est d‘être parfaitement éclairé sur les effets qui résultent du principe de la restriction dans les quantités mises en circulation. On voudra à peine croire dans cinquante ans que les directeurs de la banque et les ministres ont soutenu à la fois devant le Parlement, et devant les Comités nommés par les Parlements, que des émissions de billets de la banque d’Angleterre, - en les supposant, mène, affranchies de la faculté qu'ont les porteurs de réclamer des espèces ou des lingots, - que ces émissions dis-je, n'avaient pas et ne pouvaient pas avoir d'action sur le prix des marchandises ou des lingots, ni sur l'état des changes.

 

Après l'établissement des banques, l'État n'a plus à lui seul le pouvoir de battre monnaie ou d’en faire l'émission. On peut tout aussi bien augmenter la monnaie en circulation, au moyen du papier de banque, que par des espèces ; en sorte que si un État altérait ses mon­naies et en limitait la quantité, il ne pourrait en maintenir la valeur ; car les banques auraient la même faculté que le gouvernement d'augmenter la quantité de l'agent de la circulation.

 

D'après ces principes, il est aisé de voir que pour donner une valeur au papier-monnaie, il n'y a pas besoin qu'il soit payable à vue en espèces monnayées ; il suffit pour cela que la quantité de ce papier soit réglée d'après la valeur du métal qui est reconnu comme mesure commune [20]. Si l'or, d'un poids et d'un titre déterminé, était cette mesure, on pourrait augmenter la quantité du papier à chaque baisse dans la valeur de l'or, ou, ce qui revient au même quant à l'effet ; à chaque hausse dans le prix des marchandises.

 

 

« La banque d'Angleterre, dit le docteur Smith, pour avoir émis une trop grande quantité de papier, dont l'excédant lui revenait continuellement à l'échange, a été obligée, pendant. plusieurs années de suite, de faire battre de la monnaie d'or jusqu'à concurrence de 500,000 livres st. et de 1,000,000 dans une seule année, ou, par évaluation moyenne, jusqu'à environ 850,000 liv. st. Pour fournir cette immense fabrication, la banque, a cause de l'état usé et dégradé où la monnaie d'or était depuis quelques années, se vit souvent obligée d'acheter jusqu'au prix de 4 liv. st. l'once l'or en lingots, qu'elle émettait bientôt après sur le prix de 3 liv. st. 17 sh. 10 ½ deniers l'once, ce qui lui faisait une perte de 2 ½ à 3 pour cent sur la fabrication d’une somme aussi énorme. Ainsi, quoique la banque n'eût point de droit de seigneuriage à payer, et quoique, à proprement parler, la dépense de fabrication fût aux frais du gouvernement, cette libéralité du gouvernement ne couvrit pas toute la dépense supportée par la banque. »

 

 

D'après le principe énoncé plus haut, il me semble très-évident qu'en retirant de la circu­lation le papier qui rentrait ainsi à la banque, la valeur de toute la monnaie, y compris celle des anciennes espèces monnayées et usées et celle des nouvelles, aurait monté, et, dans ce cas, toutes les demandes sur la banque auraient cessé d'être.

 

M. Buchanan n'est pourtant pas de cette opinion ; car il dit que la grande dépense que la banque a eu à supporter à cette époque fut occasionnée, non comme le docteur Smith paraît le supposer, par une émission excessive de papier, mais par l'état dégradé de la monnaie métallique, et par le haut prix du lingot qui en était la conséquence. On doit faire attention que la banque, n'ayant d'autre moyen de se procurer des guinées [21] que d’envoyer des lingots à la monnaie pour être frappés, était toujours dans la nécessité d'émettre des guinées neuves en paiement des billets qui lui revenaient, et quand les espèces manquaient en général de poids, et que le prix des lingots était haut à proportion, on trouvait un intérêt à tirer les guinées de poids de la banque en lui donnant son papier en échange, et ensuite à fondre ces guinées, et à en vendre l'or en lingots, avec profits, pour du papier de la banque, avec lequel on se procu­rait de nouvelles guinées, qu'on fondait et qu'on vendait de même. La banque doit toujours être exposée à se voir ainsi épuisée de son or toutes les fois que les espèces monnayées manqueront de poids, puisque, dans ce cas, il y a toujours un profit aisé et certain à changer constamment le papier de banque contre de l'or. Il est cependant bon d'observer que, quelle qu'ait été, à cette époque, la gêne et la dépense supportées par la banque par suite de l'écoule­ment de ses espèces, on ne crut pas nécessaire de la dispenser de l'obligation de donner des espèces en paiement de ses billets. »

 

Il est clair que M. Buchanan pense que toute la monnaie en circulation doit descendre au niveau de la valeur des pièces dégradées ; mais certes, en diminuant la quantité de la monnaie en circulation, tout le surplus peut être élevé à la valeur des meilleures pièces.

 

Le docteur Smith paraît avoir oublié le principe qu'il a posé lui-même, dans le raison­nement qu'il fait au sujet de la monnaie des colonies. Au lieu d'attribuer sa dépréciation à sa trop grande abondance, il demande si, en admettant que les valeurs coloniales soient parfai­tement solides, 100 1. st., payables dans quinze ans, pourraient valoir autant que 100 1. st. payables à vue. Je réponds que oui, si le papier n'est pas trop abondant.

 

L'expérience prouve cependant que toutes les fois qu'un gouvernement ou une banque a eu la faculté illimitée d'émettre du papier-monnaie, ils en ont toujours abusé. Il s'ensuit que, dans tous les pays, il est nécessaire de restreindre l'émission du papier-monnaie, et de l'assu­jettir à une surveillance ; et aucun moyen ne paraît mieux calculé pour prévenir l'abus de cette émission, qu'une disposition qui impose à toutes les banques qui émettent du papier, de payer leurs billets, soit en monnaie d’or, soit en lingots.

 

« Garantir le public [22] contre toutes les variations qui ne seraient pas déterminées par celles de l'étalon lui-même, effectuer les mouvements monétaires au moyen de l'agent le moins coûteux, serait atteindre le degré de perfection le plus élevé auquel on puisse amener la circulation d'un pays. Or, on obtiendrait tous ces avantages si l’on obligeait la banque à délivrer, au lieu de guinées, et en échange de ses billets, des lingots d'or et d'argent, évalués au titre, et au prix de la monnaie : de cette manière, toutes les fois que le papier descendrait au-dessous de la valeur des lingots, on en réduirait immédiatement la quantité. Pour empêcher que le papier ne s'élevât au-dessus des lingots la banque serait en même temps astreinte à échanger son papier contre l'or, au titre et au prix de 3 1. 17 s. l'once. Afin de ne pas surcharger les opérations de la banque, les quantités d'or demandées en échange de papier, au taux de 3 liv. 17 s. 10 ½  et celles offertes à raison de 3 1. 17 s. devraient être de vingt onces au moins. En d'autres termes, la banque serait obligée, à partir de vingt livres, d’acheter toutes les quantités d’or qui lui seraient offertes au prix de 3 1. 17 s. [23] l’once et de vendre celles qui lui seraient demandées au prix de 3 liv. 17 s. 10 ½ ; et le soin qu'auraient les administrateurs, de régler la masse de leur papier la garantirait contre tous les inconvénients qui pourraient résulter de ces dispositions.

 

La loi devrait laisser en même temps importer et exporter sans entraves tous les lingots. Ces opérations sur les lingots seraient d'ailleurs très-rares si la banque s'attachait à rapporter ses avances et ses émissions au criterium que j'ai déjà si souvent indiqué ; criterium qui consiste daris le prix des lingots au titre, indépendamment de la quantité générale de papier en circulation.

 

On aurait déjà réalisé une grande partie de mon projet, si l'on obligeait la banque à chan­ger contre ses propres billets des lingots évalués au titre et au prix de la monnaie. Ou pourrait même, sans dangers pour la sûreté de ses résultats, l'affranchir de la nécessité d'acheter toutes les quantités de lingots qui lui seraient offertes aux prix déterminés, surtout si les ateliers de la monnaie restaient ouverts au public.

 

En effet, cette disposition tend seulement à empêcher que la monnaie ne s'écarte de la valeur des lingots d'une différence plus grande que celle qui sépare si légèrement à la banque les prix d'achat de ceux de vente ; différence qui serait un degré approximatif vers cette uni­for­mité tant désirée.

 

Si la banque bornait capricieusement le montant de ses billets ; ils hausseraient de valeur, et l'or semblerait descendre au-dessous des limites auxquelles j'ai propose de fixer les achats de la banque. - Dans ce cas on le porterait à la monnaie, et les coins qu'il aurait servi à frap­per, s'ajoutant à la circulation, auraient pour effet d'en abaisser immédiatement la valeur et de la ranimer au taux de l'étalon. - Mais ces moyens n'offrent ni la sécurité, ni l'économie, ni la promptitude de ceux que j'ai proposés, et auxquels la banque ne saurait opposer d'objection sérieuse ; car il est évidemment dans son intérêt d'alimenter la circulation avec son papier plutôt que d'obliger les autres à l'alimenter avec du numéraire.

 

Sous l'empire d'un tel système, avec une circulation ainsi dirigée, la banque serait affran­chie de tous les embarras, de toutes les crises. Les seules éventualités qui pourraient l'attein­dre, sont ces événements extraordinaires, qui jettent la panique sur tout un pays, et font que chacun recherche les métaux précieux, comme le moyen le plus commode pour réaliser ou cacher sa propriété. - Il n'est pas de système qui puisse garantir les banques contre de telles éventualités. Leur nature même les y condamne, car, à aucune époque, il ne peut y avoir dans une banque ou dans un pays assez d'espèces ou de lingots pour satisfaire aux justes récla­mations des capitalistes qui s'y pressent. - Si chacun voulait réaliser le même jour la balance de son compte chez son banquier, il arriverait souvent que la masse de billets de banque actuellement en circulation ne suffirait pas pour répondre à toutes les demandes. C'est une panique de ce genre qui a déterminé la crise de 1797, et non, comme on l'a supposé, les fortes avances que la banque avait faites au gouvernement. Ni la banque, ni le gouvernement n'étaient alors coupables. - L'invasion soudaine des bureaux de la banque, prit naissance dans les craintes chimériques qui émurent les esprits timides : elle eût aussi bien éclaté dans le cas où la banque n'eût fait aucune avance au gouvernement et où sa réserve eût été double du montant actuel. - Il est même probable que, si elle avait continué à payer à bureaux ouverts et en espèces, elle aurait tué la panique avant d'arriver à l'épuisement de sa réserve [24].

Si l'on réfléchit à l'opinion des directeurs de la banque sur les règles qui gouvernent les émissions de papier, on verra qu'ils n'ont usé de leur privilège qu'avec discrétion.

 

Il est même évident, qu’animés par des principes arbitraires, ils n’y ont obéi qu’avec une extrême prudence. - Les termes actuels de notre 1égislation leur conservent le pouvoir d’accroître ou de réduire, sans contrôle et dans les proportions qu’ils jugeront convenables, l’ensemble de la circulation. Un tel pouvoir ne devrait appartenir à aucune association, pas même à l’État ; car il ne peut y avoir aucune garantie d’uniformité dans un système où la volonté seule des créateurs de la monnaie peut en décréter l‘augmentation ou la diminution. La banque peut réduire aujourd’hui la circulation aux limites les glus extrêmes ; c’est un fait que ne nieront même pas ceux qui pensent avec les directeurs, qu’ils n’ont pas le pouvoir de multiplier l’infini les signes monétaires. Je suis pleinement convaincu qu'il répugne aux intérêts et à la volonté de la banque, d'exercer ce privilège au détriment du public, mais à l'aspect des maux qui peuvent résulter d'une réduction ou d’une augmentation soudaine des agents monétaires, je ne puis que déplorer la facilité avec laquelle l'État a armé la banque d'une prérogative aussi formidable.

 

Les difficultés auxquelles étaient restées soumises les banques provinciales avant la suspension des paiements en numéraire ont dû prendre, à certaines époques, un caractère sérieux. - Aux moindres symptômes d'une crise réelle ou imaginaire, elles étaient astreintes à se pourvoir de guinées et à s'armer contre les exigences des porteurs. - Elles faisaient alors un appel à la banque. Elles y échangeaient leurs propres billets contre des guinées, qu'un agent de confiance transportait ensuite à leurs frais et risques. Après avoir accompli les fonctions auxquelles elles étaient destinées, les guinées revenaient à Londres, et il est fort probable qu'elles retournaient dans les caisses de la banque toutes les fois que ces déplacements successifs n'avaient pas eu assez d'action pour en diminuer le poids et les réduire au-dessous du type légal.

 

Si l'on adoptait le plan que j'ai proposé de payer les billets de banque en lingots, il faudrait étendre ce privilège aux banques provinciales ou donner aux bank-notes le caractère de monnaie légale. - Dans ce dernier cas, on se trouverait n'avoir introduit aucun changement dans la législation qui régit ces établissements ; car ils seraient alors sollicités, comme aujourd'hui, à rembourser leur papier en billets de la banque d'Angleterre.

 

 

« Ce système, en nous permettant. de ne pas exposer les guinées au frottement et à la diminution de poids qui résultent de déplacements multipliés, en nous affranchissant aussi de tous les frais de transports, nous procurerait déjà une économie considérable ; mais l'avantage qui résulterait, pour la marche des petits paiements, serait bien plus sensible encore. En effet la circulation de Londres et des provinces s'effectuerait alors au moyen d'un agent à bon marché, le papier, et délaisserait un agent onéreux, l'or ; - ce qui enrichirait le pays de tous les bénéfices que peut produire l'or abandonné. Il serait donc insensé de renoncer à de tels avantages, à moins que l'on ne découvrît dans l'emploi d'un agent à bas prix des inconvénients manifestes.

 

« La monnaie est dans l'état le plus parfait quand elle se compose uniquement de papier, mais d'un papier dont la valeur est égale à la somme d'or qu'il représente. L'usage du papier en place de l'or remplace un agent très-dispendieux au moyen d'un autre qui l'est fort peu, ce qui met le pays, sans qu'il en résulte aucune perte pour les particuliers, en état d'échanger tout l'or qu'il employait auparavant pour la circulation, contre des matières premières, des ustensiles et des subsistances, dont l'usage augmente à la fois la richesse et les jouissances de la nation.

 

« Sous le point de vue de l'intérêt national, il est tout à fait indifférent que ce soit le gouvernement ou une banque qui fasse l'émission d'un papier-monnaie, si cette émission est dirigée d'après les sages principes que nous venons d'exposer. Que ce soit l'un ou l'autre qui l'émette, il en résultera à peu prés le même accroissement de richesse nationale ; mais l’effet ne sera pas le même quant à l’intérêt des particuliers. Dans un pays où le taux courant de l'intérêt est de 7 pour cent, et où le gouvernement a besoin, pour des dépenses particulières, de 70,000 liv. st. par an, il importe beaucoup aux individus de ce pays, de savoir s'ils paieront ces 70,000 liv. par an impôt annuel, ou s'ils pourront les obtenir sans payer pour cela d’impôt. Supposons qu'il faille un million en argent pour préparer une expédition. Si le gouvernement émettait un million de papier-monnaie l'expédition se ferait sans qu'il en coûtât rien à la nation ; mais si en déplaçant ainsi un million d'argent monnayé, une banque faisait l'émission d'un million de papier, et qu'elle le prêtât au gouvernement a 7 pour cent, en déplaçant de même un million de numéraire, le pays se trouverait grevé d'un impôt perpétuel de 70,000 liv. par an. La nation paierait l'impôt, la banque le rece­vrait, et la nation resterait, dans les deux cas, aussi riche qu'auparavant. L'expédition aura été réellement faite au moyen du système, par lequel on rend productif un capital de la valeur d'un million, en le convertissant en denrées, au lieu de le laisser improductif sous la forme de numéraire ; mais l'avantage serait, toujours pour ceux qui émettraient le papier ; et comme le gouvernement représente la nation, la nation aurait épargné l'impôt, si elle, et non la banque, avait fait l'émission de ce million de papier-monnaie.

 

« J'ai déjà observé que, s'il pouvait y avoir une entière garantie qu'on n'abuserait point de la faculté d'émettre du papier-monnaie, il serait tout à fait indifférent pour la richesse nationale, prise collectivement, par qui ce papier fût émis ; et je viens de faire voir que le public aurait un intérêt direct à ce que ce fût l’État, et non une compagnie de marchands ou de banquiers, qui fit cette émission. Il serait cependant plus à craindre que le gouvernement n’abusât de cette faculté qu’une compagnie de banquiers. Une compagnie est, dit-on, plus dépendante des lois ; et quoiqu’il pût être de son intérêt de multiplier ses billets au-delà des bornes prescrites par la prudence, elle serait forcée de s’y renfermer, et de restreindre l’émission de son papier, par la faculté qu’auraient les particuliers d‘exiger des lingots ou des espèces en échange des billets de banque. On prétend que, si le gouvernement avait le privilège démettre du papier, il ne respecterait pas longtemps cette disposition qui le gênerait ; on croit qu’il serait trop porté à sacrifier la tranquillité de l’avenir à l’intérêt du moment, et qu’il pourrait par conséquent, en alléguant des motifs d’urgence, se débarrasser de toute entrave qui bornerait le montant de ses émissions de papier.

 

« Cette objection est d‘un grand poids quant à un gouvernement absolu ; mais dans un pays libre, avec une législature éclairée, la faculté d’émettre du papier avec la clause indispensable qu’il soit échangeable au gré du porteur, pourrait être en toute sûreté confiée à des commissaires nommés spécialement pour cet objet, et on pour­rait les rendre entièrement indépendants de l’influence des ministres.

 

« Le fonds d‘amortissement est administré par des commissaires qui ne sont responsables de leur gestion qu’au parlement, et le placement des sommes qui leur sont confiées se fait avec la plus grande régularité ; quelle raison peut-il donc y avoir de douter que l’émission du papier ne pût être réglée avec la même exactitude, si on la confiait à une administration du même genre [25] ? »

 

On pourrait objecter que, quoique l’avantage que tirerait l’État, et par conséquent le public, de ce mode démission de papier-monnaie, soit assez évident, puisqu’on convertirait par là une partie de la dette nationale portant un intérêt payé par le public, en dette sans inté­rêt ; on pourrait objecter, dis-je, que cependant cela serait nuisible au commerce ; en empê­chant les négociants d’emprunter de l’argent, et d’escompter leurs lettres de change ce qui forme, en partie, la manière dont se fait l’émission des billets de banque.

 

Cela suppose qu’il serait impossible de trouver de l’argent à emprunter si la banque n’en prêtait pas, et que le taux courant de l‘intérêt et des profits tient au montant de l’émission de la monnaie et à la voie par laquelle se fait cette émission ; mais comme le pays ne manquerait ni de drap, ni de vin, ni d’aucune autre marchandise, s’il avait les moyens de l’acheter, de même on ne manquerait pas d‘y trouver de capitaux à prêter, pourvu que les emprunteurs eussent de bonnes garanties, et fussent disposés à payer le taux courant de l’intérêt pour l’argent prêté.

 

Dans une autre partie de cet ouvrage, j’ai tâché de faire voir que la valeur réelle d’une chose se règle, non d‘après les avantages accidentels dont peuvent jouir quelques-uns de ses producteurs, mais bien d‘après la difficulté réelle qu’éprouve le producteur le moins favorisé. Il en est de même par rapport à l’intérêt de l’argent ; il ne se règle pas d‘après le taux auquel la banque veut prêter, que ce soit à 5, 4 ou 3 pour cent, mais bien d’après le taux des profits qu’on peut retirer de l’emploi des capitaux, et qui est tout à fait indépendant de la quantité ou de la valeur de l’argent. Qu’une banque prête un, dix ou cent millions, cela n’apportera aucun changement au taux courant de l‘intérêt ; la banque ne fera que changer la valeur de la monnaie qu’elle mettra ainsi en circulation. Dans l’un de ces cas, il faudra dix ou vingt fois plus de monnaie pour faire un certain commerce, qu’il n’en faudrait dans l’autre. La demande d‘argent à la banque dépend donc du taux des profits qu’on peut retirer de son emploi, comparé avec le taux d‘intérêt auquel la banque le prête. Si elle prend moins que le taux courant de l’intérêt, elle peut prêter indéfiniment ; si elle prend plus que ce taux, il n’y aura que des dissipateurs et des prodigues qui consentent à lui emprunter. C’est pourquoi nous voyons que toutes les fois que le taux courant de l’intérêt excède 5 pour cent, qui est le taux auquel la Banque prête toujours, son bureau d‘escompte est encombré de gens qui demandent de l’argent, et au contraire, quand le taux courant est, même pour peu de temps, au-dessous de 5 pour cent les commis de ce bureau n’ont rien à faire.

 

Ce qui a donc fait dire que la banque d’Angleterre avait, pendant les derniers vingt ans, donné de grands secours au commerce, en prêtant de l’argent aux commerçants, c’est que pendant toute cette époque, elle a prêté de l’argent au-dessous du taux courant de l’intérêt sur la place, c’est-à-dire au-dessous du taux auquel les commerçants pouvaient emprunter ailleurs ; mais, quant à moi, j’avoue que cela me semble plutôt une objection contre cet éta­blissement , qu’un argument en sa faveur.

 

Que dirait-on d’un établissement qui approvisionnerait régulièrement la moitié des fabricants de drap, de laine, au-dessous du prix courant du marché ? Quel bien cela ferait-il à la communauté ? Cela ne donnerait pas plus d‘étendue à notre commerce ; car la laine aurait été achetée également si on l’avait vendue au prix courant du marché. Cela ne ferait pas bais­ser le prix du drap pour le consommateur, parce que le prix, comme je l’ai déjà dit, se règle d‘après ce que la production du drap coûte aux fabricants les moins favorisés. L’unique effet que cela produirait serait donc de grossir les profits d’une partie des fabricants de drap au delà du taux général et ordinaire des profits des autres. L’établissement supposé se priverait d’une partie de ses justes profits pour en faire jouir une autre partie de la communauté. Tel est précisément l’effet de nos établissements de banque. La loi fixe un taux d‘intérêt au-dessous de celui auquel on le trouve à emprunter sur la place, et c’est au taux légal qu’on exige que la banque prête, en lui interdisant de prêter à un autre. Par la nature de son établissement, la banque possède des fonds considérables qu’elle ne peut placer que de cette manière ; et il en résulte qu’une partie des commerçants du royaume en tire un avantage indu, et qui est tout à fait perdu pour la nation, en obtenant ainsi un instrument du commerce à un taux plus bas que les personnes qui sont forcées d’être sous l’influence du prix courant de la place.

 

La somme totale des affaires de commerce que la communauté peut faire, dépend de la quantité de son capital, c’est-à-dire des matières premières, des machines, des subsistances, des navires, etc., employés à la production. Après l’établissement d‘un papier-monnaie sagement réglé, les opérations des banques ne sauraient augmenter ni diminuer la somme de ce capital. Si le gouvernement faisait donc l’émission d’un papier-monnaie national, quoi­qu’il n’escomptât pas un seul effet, et ne prêtât pas un seul schilling au public, il n’y aurait pais la moindre altération dans le mouvement du commerce ; car il y aurait la même quantité de matières premières, de machines, de subsistances, de navires, etc., et vraisemblablement il y aurait autant d’argent à prêter, non pas, à la vérité, à 5 pour cent, taux fixé par la loi, mais à 6, à 7 ou à 8 pour cent, - ce qui serait le résultat de la concurrence franche, sur le marché, entre les préteurs et les emprunteurs.

 

Adam Smith parle des avantages que les marchands retirent en Écosse, par la manière dont les banques de ce pays traitent les commerçants, en ouvrant des comptes courants, système qui lui parait très-supérieur à celui adopté en Angleterre. Ces comptes courants, ou de caisse, sont des crédits que le banquier écossais donne aux négociants, en sus des lettres de change qu’il leur escompte ; mais comme le banquier, à mesure qu’il avance de l’argent et qu’il le met en circulation par une voie, se trouve dans l’impossibilité dans émettre par une autre, il n’est pas aisé de concevoir en quoi cet avantage consiste. Si toute la circulation n’a besoin que d‘un million de papier, il n’en circulera qu’un million ; il ne peut pas être d’une importance réelle pour le banquier ou pour le commerçant, que cette somme soit émise en escompte de lettres de change, ou qu’une partie seulement soit employée à cet usage, le reste étant émis sous la forme de ces comptes de caisse.

 

Il me semble nécessaire de dire quelques mots au sujet des deux métaux, l’or et l‘argent, qui sont employés comme monnaie, surtout parce que cette question parait avoir, dans l’esprit de beaucoup de personnes, jeté de l’obscurité sur les principes évidents et simples de la théorie des monnaies. « En Angleterre, dit le docteur Smith, on ne fut pas légalement admis à s’acquitter en or, même longtemps après qu’on y eût frappé des monnaies d‘or. Aucune loi ou proclamation publique n’y fixait la proportion entre l’or et l’argent; on laissait au marché à la déterminer. Si un débiteur offrait de payer en or, le créancier avait le droit de refuser tout-à-fait, ou bien d’accepter cette offre d’après une évaluation de l’or faite à l’amiable entre lui et son débiteur. »

 

Dans un tel état de choses, il est évident qu’une guinée aurait tantôt passé pour 22 sh. ou plus, et quelquefois elle n’aurait valu que 18 sh. ou moins, ce qui aurait dépendu uniquement du changement de la valeur courante relative de l’or et de l’argent. Et toutes les variations dans la valeur de l’or, aussi bien que celles dans la valeur de l’argent, auraient été estimées en monnaie d‘or, comme si l’argent avait eu une valeur invariable, tandis que l’or aurait été sujet à monter ou à baisser de prix. Quoique une guinée passât pour 22 sh. au lieu de 18 sh., l‘or aurait pu ne pas avoir changé de valeur, cette différence étant uniquement due à celle de l‘argent ; et par conséquent 22 sh. pouvaient n’avoir pas plus de valeur que 18 sh. n’en avaient auparavant ; et, au contraire, toute cette différence aurait pu être due à l’or, une gui­née qui valait 18 sh. ayant pu hausser jusqu’à valoir 22 sh.

 

Si, maintenant, nous supposons la monnaie d‘argent rognée et en même temps augmentée en quantité, la guinée pourrait passer pour 30 sh., parce que l’argent contenu dans ces 30 sh. de monnaie dégradée, pourrait n’avoir pas plus de valeur que l’or d’une guinée. En rendant aux pièces d‘argent monnayé leur valeur intrinsèque, l’argent monnayé hausserait de prix ; mais l‘or paraîtrait tomber, car une guinée ne vaudrait probablement pas alors plus de 21 bons shillings.

 

Si l’or devient aussi un moyen légal de paiement, et que chaque débiteur soit libre d’acquitter une dette de 21 l. st., en payant 420 sh., ou 21 guinées, il paiera en or ou en argent, selon qu’il aura l’un ou l’autre à meilleur marché. S’il peut, avec cinq quarters de froment, acheter autant d’or en lingots que la monnaie en met dans vingt guinées ; et si, avec la même quantité de froment, il peut acheter autant d’argent en lingots que la monnaie en emploie à frapper 430 shillings, il aimera mieux acquitter sa dette en argent ; car il gagnera par là 10 shillings. Mais si, au contraire, il pouvait avec ce froment se procurer assez d’or pour faire frapper 20 guinées et demie, et seulement autant d’argent qu’il en faudrait pour frapper 420 shillings, il préfèrerait naturellement acquitter sa dette en or. Si la quantité d‘or qu’il pourrait obtenir ne rendait, étant frappée, que 20 guinées ; et si l’argent obtenu de même ne donnait que 420 shillings, il lui serait parfaitement égal d’acquitter sa dette en or ou en argent. Ce n’est donc pas une affaire de pur hasard ; ce n’est jamais parce que l’or convient mieux pour agent de la circulation d‘un pays riche, qu’on le préfère à l’argent pour acquitter des dettes ; cela vient uniquement de ce qu’il est de l’intérêt du débiteur de les acquitter dans ce métal.

 

Pendant un temps considérable, avant l’année 1797, date de la suspension des paiements en espèces, l’or était à si bas prix, comparé à l’argent, qu’il était avantageux à la banque d‘Angleterre, ainsi qu’à tout autre débiteur, d’acheter de l’or, et non de l’argent, pour le faire frapper à la monnaie, car on pouvait acquitter les dettes à meilleur compte dans ces espèces monnayées. L’argent monnayé fut, pendant une grande partie de cette époque, très-dégradé ; mais comme il était rare, il ne baissa jamais dans sa valeur courante, et cela, en raison du principe que je viens d’expliquer. Quoique la monnaie d’argent fût si dégradée, c’était tou­jours l’intérêt des débiteurs de payer en or. Si, cependant, cette monnaie d’argent dégradée eût été extrêmement abondante, les débiteurs auraient pu trouver de l’avantage à s’en servir pour acquitter leurs dettes ; mais la quantité en étant bornée, sa valeur se soutenait, et par conséquent l’or était, dans le fait, la véritable monnaie courante.

 

Personne n’en a jamais douté ; mais on a prétendu que cela était l’effet de la loi qui avait déclaré que l’argent ne serait pas un moyen légal de paiement pour toute somme au-dessus de 25 1. st., à moins qu’il ne fût pris d‘après son poids, et au titre de la monnaie.

 

Mais cette loi n’empêchait aucun débiteur de payer une dette, quelque forte qu’elle fût, en argent monnayé sortant de la Monnaie ; et si les créanciers ne payaient pas avec ce métal, ce n’était ni par un effet du hasard ni par force, mais uniquement parce qu’il ne leur convenait pas de porter leur argent à la Monnaie pour l’y faire frapper, tandis qu’il leur convenait fort d‘y porter de l’or. Il est vraisemblable que si la quantité de cette monnaie dégradée d’argent en circulation eût été extrêmement multipliée, et qu’elle eût été en même temps un moyen légal de paiement, il est probable, dis-je, qu’une guinée eût acquis de nouveau la valeur de 30 shillings ; mais, dans ce cas, c’est le shilling dégradé qui aurait baissé de valeur, et non la guinée qui aurait monté.

 

Il paraît donc que, tant que ces métaux ont été légalement recevables en paiement des dettes d‘une valeur quelconque, on est resté constamment exposé à des variations dans la mesure principale de la valeur. L’or ou l’argent ont été tour à tour cette mesure ; ce qui provint entièrement des variations dans la valeur relative des deux métaux Aussi toutes les fois qu’un des deux cessa d‘être la mesure de la valeur, on le fondit en le retirant de la circu­lation, parce que sa valeur en lingots excédait celle qu’il avait en monnaie. C‘était un inconvénient qu’il importait beaucoup de faire disparaître ; mais telle est la marche lente de toute amélioration, que, quoique Locke l’eût démontré sans réplique, et que les écrivains qui, depuis, ont écrit sur les monnaies, en aient fait mention, ce n’est que dans la dernière session du Parlement, en 1816, qu’il a été déclaré que l’or seul était un moyen de paiement légal pour toute somme excédant quarante shillings.

 

Le docteur Smith ne paraît pas avoir bien compris les effets qui résultent d‘employer à la fois deux métaux comme monnaie courante et comme moyen légal de paiement des dettes, quel qu’en soit le montant ; car il dit : « Dans le fait, pendant tout le temps que dure et continue une proportion déterminée entre la valeur respective des différents métaux mon­nayés, la valeur du plus précieux des deux règle celle de toutes les espèces monnayées. » Parce que, de son temps, l’or était le métal que les débiteurs préféraient pour acquitter leurs dettes, il a cru que ce métal possédait quelque propriété qui lui était inhérente, et moyennant laquelle il réglait à cette époque, comme il devait régler toujours la valeur de la monnaie d‘argent.

 

A l‘époque de la refonte des monnaies d’or, en 1774, une guinée nouvellement frappée à la Monnaie ne s’échangeait que contre 21 shillings dégradés ; mais sous le roi Guillaume, la monnaie d’argent étant également dégradée, une guinée nouvellement frappée s’échangeait contre 30 shillings. Là-dessus M. Buchanan fait l’observation suivante : « Voici donc un fait très-singulier, et duquel les théories reçues n’offrent aucune explication ; nous voyons à une époque la guinée s’échangeant contre 30 shillings dégradés (qui était sa valeur intrinsèque), et plus tard cette même guinée ne s’échangeant plus que contre 21 de ces mêmes schillings dégradés. Il faut nécessairement qu’il se soit opéré quelque changement remarquable dans l’état des monnaies entre ces deux époques, changement sur lequel le docteur Smith ne donne aucun éclaircissement. »

 

Il me semble que la solution de cette difficulté est très-aisée, si l’on explique la différence dans la valeur de la guinée aux deux époques mentionnées, par les différentes quantités de monnaie d’argent dégradée qui se trouvait en circulation. Sous le règne du roi Guillaume, l‘or n’était pas un moyen légal de paiement, il n’avait qu’une valeur de convention. Tous les forts paiements étaient vraisemblablement faits en monnaie d’argent, surtout en raison de ce que le papier-monnaie, et les opérations de banque étaient, à cette époque, peu compris. La quantité de cette monnaie d‘argent dégradée excédait la quantité de la monnaie d‘argent dégradée qui serait restée en circulation, si la bonne monnaie avait seule eu cours, et par conséquent elle se trouvait non-seulement dégradée, mais encore dépréciée. Mais dans la suite, lorsque l’or devint moyen légal de paiement, et qu’on employa aussi des billets de banque dans les paiements, la quantité de monnaie dégradée d‘argent n’excéda pas la quantité de la bonne monnaie d’argent nouvellement frappée qui aurait circulé s’il n’y avait pas en de monnaie dégradée d‘argent ; c’est pourquoi, quoique cette monnaie fût altérée, elle ne fut pas dépré­ciée. L’explication qu’en donne M. Buchanan est un peu différente ; il croit que la monnaie du métal qui domine dans la circulation, est sujette à la dépréciation, mais que l’agent subalterne ne l’est pas. Sous le roi Guillaume, la monnaie principale qui était d’argent, fut par conséquent sujette à être dépréciée. En 1774, l‘argent n’était plus que subsidiaire, et en conséquence il conserva sa valeur. La dépréciation des monnaies ne dépend cependant pas de ce qu’un des métaux est l’agent principal de la circulation, et l’autre un agent subsidiaire ; elle ne provient que de ce que la quantité d’un métal monnayé jeté dans la circulation est excessive [26].

 

Il n’y a pas grand inconvénient à établir un droit modéré de monnayage, surtout sur la monnaie destinée au paiement des petites sommes. Les pièces frappées acquièrent en général un surcroît de valeur égal au montant du droit, et cet impôt est par conséquent un de ceux qui n’affectent nullement ceux qui le paient, tant que la quantité de monnaie en circulation n’est pas excessive. Il faut cependant remarquer que, dans un pays où il y a un papier-monnaie en circulation, quoique ceux qui l’émettent soient tenus de le rembourser en espèces, si le porteur l’exige, il peut cependant arriver que ces billets, ainsi que les espèces, soient dépréciés de tout le montant du droit de monnayage établi sur le métal reconnu comme le seul moyen légal de paiement, et cela, avant que les règlements tendant à limiter la circu­lation du papier aient pu opérer. Si le droit de monnayage sur les pièces d’or était, par exemple, de 5 pour 100, la monnaie courante pourrait, par une forte émission de billets de banque, se trouver réellement dépréciée de 5 pour 100 avant que les porteurs de ces billets eussent trouvé de l’intérêt à les échanger contre des espèces pour les fondre en lingots.

 

Nous ne serions jamais exposés à éprouver une pareille dépréciation, s’il n’existait point de droit de monnayage ; ou si, malgré l’existence du droit, les porteurs de billets de banque pouvaient en demander le remboursement en lingots, à 3 1. 17 sh. 10 ½ d., prix de la monnaie, et non en espèces monnayées. A moins donc que la banque ne soit tenue de rembourser ses billets en lingots ou en espèces monnayées au gré du porteur, la loi récente qui a établi en Angleterre un droit de monnayage de 6 pour 100, ou de quatre pence par once d’argent, mais en ordonnant que l’or sera frappé par la monnaie sans frais, est peut-être la mesure la plus sage, et la plus efficace pour empêcher toute variation inutile dans les monnaies [27].



[1]    Dans un autre endroit il s’exprime de la manière suivante : « Quelque extension que la prime puisse occa­sion­ner dans les ventes à l’étranger, dans une année quelconque, cette extension se fait toujours entièrement aux dépens de marché intérieur, attendu que chaque boisseau de blé que la prime fait exporter, serait resté dans le marche intérieur, où il aurait augmenté d‘autant la consommation et fait baisser le prix de la denrée. Il faut observer que la prime sur le blé, comme toute autre prime pour l’exportation, établit sur la nation deux impôts différents : le premier est l’impôt auquel il faut qu’il contribue pour défrayer la prime, et le second est l’impôt qui résulte du prix renchéri de la denrée dans le marché intérieur ; impôt qui, pour cette espèce particulière de marchandise, se paie par toute la masse du peuple, toute la masse devant nécessai­re­ment acheter du blé. Par conséquent, à l’égard de cette marchandise en particulier, le second impôt est de beaucoup le plus lourd des deux... Par conséquent, par chaque 5 schellings pour lesquels le peuple contribue au paiement du premier de ces deux impôts, il faut qu’il contribue pour 6 livres sterling et 4 schellings à l’acquittement du second ... Par conséquent, l’exportation extraordinaire de blé, occasionnée par la prime, non-seulement resserre chaque année le marché et la consommation intérieure de tout ce dont elle étend le marché et la consommation chez l’étranger, mais encore par les entraves à la population et à l’industrie du pays, sa tendance, en dernier résultat, est de gêner et de comprimer l’extension graduelle du marché intérieur, et par là de diminuer à la longue, bien loin de l’augmenter, la consommation totale et le débit du blé. »                   (Note de 1‘Auteur.)

[2]              C’est aussi l’opinion de M. Say, Liv. III, chap. 8.

[3]              Voyez le chapitre de la Rente.

[4]              Édition anglaise.

[5]    M. Say pense que l’avantage des manufacturiers nationaux est plus que temporaire. « Un gouvernement, dit-il, qui défend absolument l’introduction de certaines marchandises étrangères, établit un monopole en faveur de ceux qui produisent cette marchandise dans l’intérieur, contre ceux qui la consomment ; c’est-à-dire que ceux de l’intérieur qui la produisent, ayant le privilège exclusif de la vendre, peuvent en élever le prix au-dessus du taux naturel, et que les consommateurs de l‘intérieur, ne pouvant I’acheter que d‘eux, sont obligés de la payer plus cher. » Liv. I, chap. 17.

Mais comment peuvent-ils maintenir constamment leurs produits au-dessus de leur prix naturel, lorsque chacun de leurs concitoyens a la possibilité de se livrer du même genre d’industrie ? Ils sont protégés contre la concurrence des étrangers, mais non contre celle des nationaux. Le mal réel que ressent un pays par l’effet de ces monopoles, s‘il est permis de leur donner ce nom, vient, non de ce qu’ils font hausser le prix courant de ces produits, mais bien de ce qu’ils en font hausser le prix réel et naturel. En augmentant les frais de production, ils sont cause qu’une portion de l’industrie du pays est employée d’une manière moins productive.              (Note de l’Auteur.)

M. Ricardo me paraît avoir ici raison contre moi. En effet, quand le gouvernement prohibe un produit étranger, il ne saurait élever dans l’intérieur les bénéfices qu’on fait sur sa production au-dessus du taux commun des profits ; car alors les producteurs de l’intérieur, en se livrant à ce genre de production, en ramèneraient bientôt, par leur concurrence, les profits au niveau de tous les autres. Je dois donc, pour expliquer ma pensée, dire que je regarde le taux naturel d‘une marchandise, comme étant le prix le plus bas auquel, on peut se la procurer par la voie du commerce, ou par toute autre industrie. Si l’industrie commerciale peut la donner à meilleur marché que les manufactures, et si le gouvernement force à la produire par les manufactures, il force dès lors à préférer une manière plus dispendieuse. C’est un tort qu’il fait à ceux qui la consomment, mais ce n’est pas au profit de ceux qui la produisent. C‘est sous ce point de vue que la critique de M. Ricardo est fondée ; mais la mesure que je combats n’en est que plus mauvaise : elle augmente la difficulté naturelle qui s’oppose à la satisfaction de nos besoins, et c’est sans profit pour personne.                - J.-S. SAY.

[6]    Il suffirait de la liberté du commerce pour protéger un pays comme la Grande-Bretagne, abondamment pourvu des différents produits de l'industrie humaine, des marchandises propres à satisfaire les besoins de toute société, contre le retour de la disette. Les nations de la terre ne sont pas fatalement condamnées à tirer constamment au sort celle qui, parmi toutes, devra s'éteindre dans la famine. A prendre le globe dans son ensemble, les subsistances y abondent toujours : et pour jouir à jamais d’un riche approvisionnement, nous n’avons qu’à renoncer à nos prohibitions, à nos restrictions, et à cesser de lutter contre les vues bienfaisantes de la Providence. (Article sur la législation et le commerce des céréales. Supplément à l’Encyclopédie britannique.)

[7]           Les passages suivants ne sont-ils pas en contradiction avec celui que je viens de citer ?

« Outre qu’en tous pays le commerce intérieur, quoique moins aperçu, parce qu’il est en toutes sortes de mains, est le plus considérable, c’est aussi le plus avantageux. Les envois et les retours de ce commerce sont nécessairement les produits du pays. » Traité d’Économie politique, liv. I, chap. 9.

« Le gouvernement anglais n’a pas fait attention que les ventes 1es plus profitables sont celles qu’une nation se fait à elle-même, parce qu’elles ne peuvent avoir lieu qu’autant qu’il y a, par cette nation, deux valeurs produites : la valeur qu’on vend et celle avec laquelle on achète. » Ibid., liv. I, chap. 7.

Dans le XXVIe chapitre de cet ouvrage, je me propose d‘examiner la solidité de cette doctrine.                                                                                                                                                                                                                                                         (Note de l‘Auteur.)

[8]    Outre les gains qu’on peut faire par le moyen d’une utilité, et par suite d’une valeur produite, on peut faire son profit des pertes d’un autre homme. Lorsque cet autre homme est un compatriote ; la nation ne perd ni ne gagne par ce bénéfice porté d‘une poche dans l’autre ; lorsque cet autre homme est d’un autre pays, la nation dont le premier fait partie gagne ce que l’autre nation perd. Je ne prétends pas justifier ce gain ; je me borne à établir le fait.                                - J.-B. SAY

[9]    Or, c’est précisément ce que Smith n’admet pas, puisqu’il dit qu’il n’a vu si mauvais pâturage d’Écosse qui ne rapportât quelque revenu foncier à son propriétaire.             - J.-B. SAY.

[10]    Le motif qu’en donne Smith n’a rien qui répugne à ma raison. Partout où il peut croître des denrées alimentaires, il peut naître des hommes pour les consommer. La demande, à coup sûr, va chercher les produits de ce genre, tandis qu’elle ne va pas chercher des houilles ou des bois de construction, lorsque la dépense qu’il faudrait faire pour les conduire au lieu de la consommation en excéderait la valeur. Les démonstrations de Malthus, qui prouvent que la population tend toujours à surpasser les moyens de subsistances, confirment, ce me semble, la manière de voir de Smith.          -  J.-B. SAY.

[11]    Qui songe à nier cela, puisque le fermage est le prix annuel du pouvoir productif de la nature, toutes les fois que ce pouvoir est devenu une propriété ? S‘il arrive même, dans certains cas, que ce pouvoir ne soit pas payé, cela empêche-t-il qu’il le soit dans d‘autres cas ? Cela prouve-t-il que les produits du sol ne seraient pas moins chers si ce pouvoir productif n’était payé dans aucun cas ?          - J.-B. SAY.

 

[12]    Nous avons fait voir dans une note précédente les transformations radicales subies, depuis l’époque de Smith, par la législation des céréales en Angleterre.                       A F.

[13]    C’est à bon droit qu’à ne considérer que les intérêts nationaux, Smith fait cas d’un gros revenu brut, c’est-à-dire d’une grande masse d’utilité produite. On ne devrait parler de revenu net que lorsqu’il est question des intérêts d’un particulier par opposition à ceux d‘un autre. Le revenu net d’un particulier se compose de la valeur du produit auquel il a concouru, soit par son industrie, soit par ses capitaux, soit par ses terres, moins ses déboursés. Mais comme tous les déboursés qu’il a faits sont des portions de revenus qu’il a payées à d‘autres, la totalité de la valeur du produit a servi à payer des revenus. Le revenu total d’une nation se compose de son produit brut ; c’est-à-dire de la valeur brute de tous ses produits qui se distribue entre les producteurs.

Cette valeur, après plusieurs échanges, se consommerait tout entière dans I’année qui l’a vu naître, qu’elle n’en serait pas moins encore le revenu de la nation ; de même qu’un particulier qui a 20,000 fr. de revenu annuel, n’a pas moins 20,000 fr. de revenu annuel, quoiqu’il le mange tout entier chaque année. Son revenu ne se compose pas seulement de ses épargnes.                   - J.-B. SAY.

[14]    M. Say est de la même opinion qu’Adam Smith. « L’emploi le plus productif après celui-là, dit-il, pour le pays en général, est celui des manufactures et du commerce intérieur, parce qu’il met en activité une industrie dont les profits sont gagnés dans le pays, tandis que les capitaux employés par le commerce extérieur font gagner l’industrie et les fonds de terre de toute les nations indistinctement.

        « L’emploi le moins favorable à la nation est celui des capitaux employés au commerce de transport, de l’étranger à I’étranger. » Liv. II, chap. 8, § 3.                                 (Note de 1‘Auteur.)

 

[15]    Si j’osais me permettre de faire une critique générale de la doctrine de M. Ricardo et de sa manière de traiter plusieurs questions d’économie politique, je dirais qu’il donne aux principes qu’il croit justes une telle généralité qu’il en regarde les résultats comme infaillibles. De ce principe, que la classe qui vit de salaires ne gagne que ce qui est rigoureusement nécessaire pour se perpétuer et s’entretenir, il tire cette conséquence, qu’une industrie qui fait travailler sept millions d‘ouvriers n’est pas plus avantageuse qu’une industrie qui en fait travailler cinq millions, se fondant sur ce que, dans l’un et l’autre cas, les ouvriers consommant tout ce qu’ils gagnent, il ne reste pas plus du travail de sept millions que du travail de cinq millions. Cela ressemble tout à fait à la doctrine des Économistes du dix-huitième siècle, qui prétendaient que les manufactures ne servaient nullement à la richesse d’un État, parce que la classe salariée consommant une valeur égale à celle qu’elle produisait, ne contribuait en rien à leur fameux produit net.

In univevsalibus latet dolus, a dit Bacon, avec ce bon sens exquis qui l’a fait nommer le Père de la saine philosophie. Lorsqu’on descendra de ces généralités aux réalités qu’il faut toujours prendre pour guides, on trouvera que sur sept millions d‘ouvriers tous occupés, il y aura plus d‘épargnes faites que sur cinq millions. Ce n’est que dans la classe la plus grossière des simples manouvriers que les gains se bornent à ce qui est rigoureusement nécessaire pour perpétuer cette classe. Du moment qu’il y a un talent ajouté aux facultés du simple travailleur, il en résulte une faculté un peu moins commune et moins offerte, circonstance qui ajoute à la valeur du travail qui en résulte. Smith remarque qu’une intelligence remarquable, une probité scrupu­leuse dans cette classe, sont payées au delà du taux rigoureusement nécessaire pour perpétuer la famille. Aussi voit-on un très-grand nombre de familles de simples salariés qui font des économies, augmentent leur bien-être et leur mobilier, ce qui augmente la somme des épargnes de la société.

Mais quand même il serait vrai que de sept millions d‘ouvriers tous occupés il ne sortît pas plus d’épargnes que de cinq millions, serait-ce une matière indifférente que de nourrir l’un ou l’autre nombre ? Sous le rapport de la puissance nationale, la population, et une population active et industrieuse, n’est-elle pas une puissance aussi ? Et si quelque Attila barbare, ou même quelque Attila civilisé attaquait un pays populeux, ne serait-il pas plus facilement repoussé que s’il ne rencontrait pour s’opposer à ses armées, que des capitalistes spéculateurs occupés dans le fond de leur comptoir à balancer les prix-courants des prin­cipales places de l’Europe et de l’Amérique?

Sous le rapport du bonheur, on peut dire de même qu’il y a une plus grande masse de bonheur dans une population de sept millions qui gagne et consomme ce qu’elle gagne, élève sa famille, et jouit de l’exercice de ses facultés, que dans une population de cinq millions.

Il semblerait que l’homme n’est au monde que pour épargner et accumuler ! Il y est principalement pour consommer ce que la nature lui donne gratuitement et ce qu’il acquiert par son industrie- Produire et consommer, voilà le propre de la vie humaine, voilà sa fin principale ; c’est ce que font les nations qui ne s’é1èvent ni ne déclinent. Si elles peuvent y joindre des épargnes qui, en grossissant leurs capitaux, étendent leur industrie, c’est une circonstance favorable sans doute, et vers laquelle elles doivent tendre autant qu’elles peuvent ; mais ce n’est pas une condition essentielle de leur existence.         - J.-B. SAY.

 

[16]    « Il est heureux, dit M. Say, que la pente naturelle des choses entraîne les capitaux préférablement, non là où ils feraient les plus gros profits, mais où leur action est le plus profitable à la société. » Liv. II, chap . 8, § 3. M. Say ne nous a pas dit quels étaient ces emplois qui, tout en étant les plus profitables pour les particuliers, ne le sont pas de même pour l’État. Si des pays, ayant des capitaux bornés, mais des terres fertiles en abondance, ne se livrent pas de bonne heure au commerce étranger, c’est parce que ce commerce présente moins d’avantages aux particuliers, et qu’il est par conséquent moins avantageux pour l’État.

(Note de 1’Auteur.)

Ce que M. Ricardo se plaint de ne pas trouver dans mon ouvrage, y est dans un passage que lui-même a cité quatre pages plus haut. Les emplois de capitaux qui, tout en procurant un profit au propriétaire du capital, mettent en valeur les facultés industrielles des gens du pays, ou les facultés productives du sol, augmentent plus les revenus du pays que les emplois qui ne procurent d’autre revenu que le simple profit du capital. Il y a même des emplois de capitaux qui, malgré le profit qu’ils procurent au capitaliste, ne fournissent aucun revenu au pays. Les bénéfices qu’on fait dans le jeu des effets publics, tout bénéfice qui ne saurait être un profit pour l'un sans être une perte pour quelque autre, est profitable pour le particulier qui gagne, sans1'être pour le pays.          - J.-B. SAY.

[17]    « Les usages de l’or et de l’argent établissent donc en chaque lieu un certain besoin de cette marchandise ; et lorsque le pays en possède la quantité nécessaire pour satisfaire à ce besoin, ce qui s’introduit de plus, n’étant recherché de personne, forme des valeurs dormantes qui sont à charge à leurs possesseurs. »

J.-B. SAY, Liv. I, chap. 17.

Dans une autre partie du même chapitre, M. Say dit que si, pour les communications intérieures d’un pays, il fallait l’emploi de mille voitures, et qu’on en possédât quinze cents, tout ce qui excéderait les mille serait inutile ; et de là il conclut que si un pays possédait plus que la quantité nécessaire de monnaie, l’excédant resterait sans emploi.   (Note de l‘Auteur).

 

[18]    Cet exemple devrait suffire, ce semble, pour convaincre l’auteur que la base de toute valeur est, non pas la quantité de travail nécessaire pour faire une marchandise, mais le besoin qu’on en a, balancé par sa rareté. Le travail, ou en général les frais de production, sont une difficulté à vaincre qui borne la quantité d’une marchandise qu’on peut apporter sur le marché, et c’est en ce qu’ils sont un des éléments de la valeur des choses. Mais quand cette rareté est volontaire, l’effet est le même.                       - J.-B. SAY.

 

[19]    Tout ce que je dis des monnaies d’or est également applicable à celles d’argent, et il serait inutile de les désigner toutes les deux à tout propos.                    (Note de l’Auteur.).

 

[20]    Cette vérité aurait pu être énoncée par dix auteurs judicieux, et néanmoins être révoquée en doute par autant d'imbéciles, si ce qui est arrivé dans ces derniers temps aux billets de la banque d'Angleterre n'était venu confirmer l'assertion par un mémorable exemple. Le gouvernement anglais ne pouvant, en 1797, rembourser à la Banque les avances que cette compagnie lui avait faites, I'autorisa à faire une véritable banqueroute, qui dure encore, et à ne pas payer ses billets payables à vue. Malgré ce manque de foi, et quoique la Banque n'ait point de valeur réelle à offrir pour gage de ses billets (car les engagements du Trésor ne sont que des promesses), nous avons vu récemment les billets de banque remonter au pair des espèces monnayées, non, comme on affecte de le dire, à cause du crédit du gouvernement et de l'esprit national des Anglais qui s'obstine à soutenir la valeur des billets (tout leur esprit national n'en pourrait empêcher la dépréciation si la somme grossissait), mais tout simplement parce que les besoins de la circulation exigent un agent de la circulation qui se monte à une certaine somme, c'est-à-dire à une somme qui égale la valeur courante d’une certaine quantité d'or ou d'argent ; or cette somme paraît avoir été peu excédée par les émissions de la banque d'Angleterre et des banques de province. C'est une des belles expériences qui aient été faites depuis le commencement de ce siècle en Économie politique, et il s'en prépare d'autres qui ne seront pas moins importantes          - J.-B. SAY.

[21]    « Dans les marchés que le gouvernement conclut avec les particuliers, et dans ceux que les particuliers concluent entre eux, une pièce de monnaie n'est reçue, quelque dénomination qu'on lui donne, que pour sa valeur intrinsèque, accrue de la valeur que l'utilité de son empreinte y ajoute. » - J.-B. SAY, liv. I, chap. 24, § 4.

« La monnaie d'argent est si peu un signe, que les pièces de monnaie perdent de leur valeur en s'usant par le frottement ou par la friponnerie des rogneurs d’espèces ; toutes les marchandises augmentent nominalement de prix en proportion de l'altération éprouvée par elles ; et si le gouvernement fait une refonte équitable et rétablit dans chaque pièce la quantité de métal fin qui s'y trouvait dans l'origine, les marchandises reprennent le prix qu'elles avaient alors, sauf les variations qui ont pu avoir lieu dans la valeur de ces marchandises, par des circonstances qui leur sont particulières. »       - J.-B. SAY, Liv. I, chap. 21, § 6. (Note de l'Auteur.)

[22]    Toutes les lignes renfermées dans des guillemets sont extraites d'un pamphlet intitulé : Projet d’une Circu­lation économique et sûre. Ce pamphlet a été publié par moi, en 1816.         (Note de l’Auteur.)

[23]    Le prix de 6 1. 17 s., que nous avons indiqué ici, est, nécessairement, un prix arbitraire : il y aurait peut-être d'excellentes raisons pour le fixer un peu plus haut ou un peu plus bas. En disant 3 1. 17s., j’ai seulement voulu éclaircir le principe. Le prix devrait être conçu de manière à ce que le possesseur de l'or trouvât de l'avantage à le vendre à la Banque plutôt qu'i le faire monnayer par l'administration.

La même observation s'applique à la quantité désignée de vingt onces. Il pourrait être tout aussi conve­nable de la porter à dix ou à quinze.

[24]    Nous ne saurions donner de ce curieux et grave épisode financier un historique plus net et plus complet, que celui dont M. M. Culloch, a enrichi son édition .d'Ad. Smith, et dont nos puisons la traduction dans la belle édition française de M. Blanqui. On sent que ce morceau a été écrit sur la brèche, au spectacle des banques américaines qui s'écroulaient par centaines, des banques provinciales qui chancelaient avant de tomber, et d'un système de crédit qui menaçait de couvrir de ruines le sol de l'Angleterre, déjà travaillé par la crise industrielle, la disette et les soulèvements politique. On pourra reconnaître, dans les lignes qui vont suivre, combien les événements portent secours aux saines théories, on y pourra voir les mêmes principes, les mêmes vérités, écrites avec des catastrophes et des faillites par la main du temps, et avec des mots et des phrases par les penseurs : car la logique de l'esprit humain n'est si grande que parce qu'elle pressent et devance la 1ogique des faits : -

« La crise la plus importante dans l'histoire de la circulation du papier de la Grande-Bretagne eut lieu en 1797. En partie par suite des événements résultant de la guerre où nous étions alors engagés, des prêts à l'empereur d'Allemagne, des traites faites sur le trésor par les agents anglais au dehors, et, en partie, et principalement peut-être, par suite des larges avances accordées au gouvernement par la banque d'Angle­terre, le change devint onéreux en 1795, et, cette année, ainsi que les années suivantes, il fut demandé à la banque des quantités énormes en espèces. Il n'est pas douteux cependant que la dernière crise ne fût entièrement due à des causes politiques. Des bruits d'invasion, et même de descentes qui auraient eu lieu sur les côtes, acquirent une certaine gravité pendant la fin de l'année 1796 et le commencement de 1797. Cette alarme provoqua chez beaucoup de particuliers, mais surtout chez les petits fermiers et les marchands en détail, un vif désir de convertir la plus grande partie possible de leur fortune en espèce. Une foule redoutable se précipita sur la plupart des banques de province ; et la banqueroute de quelques-uns de ces établissements à Newcastle, ainsi qu'en d'autres parties du royaume, imprima une force nouvelle à la première panique. La banque d'Angleterre fut assaillie de tous les points du territoire par des demandes d'argent, et le fonds d'espèces et de lingots renfermés dans ses coffres, qui s'était élevé en mars 1795 à 7,940,000 livres, se trouvait réduit, le samedi 25 février 1797, à 1,272,000 livres, avec la perspective d'une violente irruption pour le lundi suivant. Dans cette douloureuse circonstance, le conseil privé se réunit et décida que les paiements en espèces seraient suspendus à la banque jusqu'à ce que le Parlement eût pu statuer. A cet effet, un ordre du conseil fut promulgué le dimanche 26 février 1797.

« Aussitôt que commença la suspension, les principaux négociants, banquiers et armateurs de Londres signèrent la résolution expresse d'accepter les billets de la banque d'Angleterre, et se portèrent caution des efforts qu'ils tenteraient pour les faire accepter des autres. Cette résolution prise conformément à l'état officiel des affaires de la banque qui fut rendu public, et jointe à remploi de ses billets dans les paiements publics, prévint toute interruption dans leur circulation ; et, grâce à la modération qui présida aux émissions, ils continuèrent pendant trois ans à être parfaitement, équivalents à l'or.

« La première baisse dans la valeur des billets de banque comparés à l'or commença vers la fin de 1800. Les faibles récoltes de cette année amenèrent une exportation considérable de métaux précieux ; mais au lieu de diminuer leurs émissions, comme le leur ordonnaient les vrais principes, et comme ils eussent été obligés de le faire dans le cas où on leur eût imposé l'obligation de payer en argent, les directeurs ajoutèrent encore à la quantité de leurs billets existants, et la conséquence immédiate fut que ceux-ci subirent une dépréciation de 8 pour 100 comparés avec l'or. Mais bientôt après ils reprirent leur valeur ; et de 1803 à 1808 inclusi­vement, ils n'offraient plus qu'un escompte de 2 livres 13 sch. 3 deniers pour 100. En 1809 et 1810 cependant, les directeurs parurent avoir méprisé tous les principes qui avaient jusque là gouverné leurs émissions. La quantité moyenne de bank-notes en circulation, qui n'avait jamais dépassé 17 millions ½, ni été au-dessous de 16 millions ½ dans aucune des années de 1802 a 1808 inclusivement, s'éleva en 1809 à 18,927,833 livres, et en 1810 à 22,541,523 livres. Les émissions des banques de provinces accrurent dans un rapport encore plus grand, et comme il ne se manifesta pas un développement relatif dans les affaires du pays, I'escompte sur les bank-notes s'éleva, de 2 liv. 13 sch. 2 deniers vers le commencement de 1809, à 13 livres 9 schellings 6 deniers, en 1810. Cette chute extraordinaire dans la valeur du papier comparée à celle de l'or, jointe comme elle le fut à une baisse égale dans le change, excita au plus haut point l'attention, et en février 1810, un comité de la Chambre des Communes fut désigné pour rechercher les causes du haut prix des lingots d’or, et de l'état du change. Le comité consulta plusieurs négociants et banquiers, et son rapport, principalement rédigé par M. Francis Horner, renferme une habile réfutation des chiffres et des doctrines posés par ceux qui soutenaient que la baisse du change et le haut prix des lingots devaient être entièrement attribués à nos dépenses au dehors et à l'état spécial de nos relations avec les autres puissances, et ne tenaient nullement aux quantités additionnelles de papier qui étaient venues grossir la circulation. Mais la Chambre des communes refusa de sanctionner le projet par lequel le comité invitait la banque à reprendre ses paiements en espèces au bout de deux ans. Aussi, en mai 1811, époque à laquelle les guinées emportaient couramment une prime, et où les bank-notes éprouvaient un escompte avoué de plus de 10 pour 100 comparés aux lingots d'or, la Chambre des communes adopta, à une grande majorité, la résolution proposée par M. Vansittart (actuellement lord Bexley), déclarant que les engagements de la banque d'Angleterre Avaient été jusqu'alors, et étaient encore en ce moment considérés dans l'opinion publique comme équi­valents à la monnaie légale du royaume.

« Cette résolution, tellement extraordinaire qu'elle était contraire au simple bon sens, dégagea les directeurs de la banque de toute crainte relativement à l’intervention du Parlement, et les encouragea à accroître le nombre de leurs billets en circulation. Les émissions des banques provinciales s’augmentèrent encore plus rapidement que celles de la banque d’Angleterre. La facilité d’être admis à l’escompte fut telle, que des individus qui pouvaient à peine payer le timbre de leurs billets réussirent très-fréquemment à obtenir de vastes capitaux ; et comme ils ne risquaient rien personnellement, ils se livrèrent audacieusement aux spéculations les plus hasardées. M. Wakefield, dont la position lui offrit tant d’occasions de recueillir des renseignements exacts, informa le comité d’agriculture, en 1821, que « jusqu’à l’année 1813, il existait des banques sur presque tous les points du territoire, qui forçaient l’entrée de leur papier dans la circulation au prix d’énormes dépenses pour elles-mêmes, et, en beaucoup de cas, aux prix de leur ruine. » Et parmi les diverses réponses qui furent adressées aux enquêtes du conseil d’agriculture en 1816 par les citoyens les plus intelligents des différents districts du pays, il en est à peine une dans laquelle 1’émission exagérée des billets de banque ne soit pas particulièrement désignée comme l’une des causes prédominantes de la hausse, sans antécédent encore, qui avait atteint les rentes et les prix.

« Le prix du blé s’était élevé à un chiffre extraordinaire pendant les cinq années qui finirent en 1813. Mais partie en raison de la brillante récolte de cette année, partie, et principalement peut-être par suite de l’ouverture des ports hol1andais et du renouvellement des relations avec le continent, les prix .fléchirent considérablement vers la fin de l’année 1813 et le commencement de 1814. Et cette baisse ayant produit un manque de confiance, et répandu l’alarme parmi les banques de province et leurs clients, détermina une destruction de papier de province qui n’a pu être égalée que par celle de 1825. En 1814, 1815 et 1816, on ne vit pas moins de 240 banques suspendre leurs paiements ; 89 accusations de banqueroute furent lancées contre ces établissements, et cela dans le rapport d’une accusation contre 10 ½.banques de province existant en 1813. Les faillites qui s’ouvrirent alors furent les plus désastreuses, car elles atteignaient principalement les classes ouvrières, et dévoraient ainsi en un moment les fruits d’une longue vie de travail et d’économie. Des milliers d’individus, qui avaient en 1812 rêvé l’aisance, se trouvèrent dépourvus de toute véritable propriété, et plongés, comme par enchantement, sans qu’il y eût faute de leur part, dans l’abîme de la pauvreté.

« La destruction du papier des banques de province en 1814, 1815 et 1816, en réduisant la masse totale mise en circulation, éleva sa valeur, en 1816, à une presque égalité avec l’or. Et cette hausse ayant matériellement facilité un retour aux paiements en espèces, on commença à être généralement convaincu de l’opportunité qu’il y aurait à rapporter le décret sur les paiements en argent de la banque d’Angleterre. Ceci fut effectué en 1819 par l’acte 59 de Georges III, chap. 78, communément appelé bill de Peel, parce qu’il avait été proposé et obtenu à la Chambre des communes par sir Robert Peel.

« On sera justement étonné que, malgré la leçons sévères des banqueroutes de 1793, 1814, 1815 et 1816, occasionnées d’une manière si funeste par le système des banques de province, il ne fut fait aucun pas en 1819, même après la reprise des paiements en espèces pour reconstituer ce système et le fonder sur des bases plus solides. Les nations sont des écoliers lents et rétifs, et il semble qu’une expérience complémentaire était nécessaire pour convaincre le parlement et le peuple d’Angleterre qu’il existait quelque chose de défectueux dans un système qui, dans deux circonstances antérieures, avait inondé le pays de banqueroutes, et qui décernait à tout individu, même pauvre ou sans principes, mais qui se sent porté à être banquier, le droit d‘émettre des billets qui serviront comme monnaie dans les transactions habituelles de la société. La crise qui survint en 1825 et 1826 fut le résultat naturel de cet état de choses, et eût pu être prévue par tout individu instruit des principes sur lesquels doivent se baser les opérations des banques, ou de l’histoire précédente de ces banques dans le pays.

« Ces événements persuadèrent enfin le Parlement et le public de ce dont ils eussent dû être convaincus longtemps avant, c’est-à-dire que le système des banques privées en Angleterre et dans les Galles était au plus haut degré faible et vicieux, et qu’il était impérieusement nécessaire de le réformer et le fortifier. Dans ce dessein, l’acte de 1708, limitant le nombre des associés d‘une banque à six, fut rapporté avec le consen­tement de la banque d‘Angleterre. Permission fut accordée d‘établir des joint-stock banks, banques à fonds réunis ou par actions, composées d’un nombre illimité d‘actionnaires, pour l’émission de billets payables sur tous les points du territoire, mais au delà d‘un rayon de soixante-cinq milles seulement, autour de Londres. On autorisa en même temps l’institution, à Londres, de joint-stock banks pour les dépôts ou banques destinées à prendre soin de l’argent de leurs commettants. Après les restrictions imposées aux paiements en espèces, en 1797, la Banque d’Angleterre commença à émettre, pour la première fois, des, billets d’une livre, opération dans laquelle elle fut imitée par la plupart des banques de province. La première retira ses billets d’une livre peu après la reprise des paiements en espèces, en 1821 ; mais les billets similaires des banques de province continuèrent a circuler, et formèrent un des principaux canaux par lesquels elles fai­saient pénétrer leur papier dans la circulation. En 1826, cependant, l’émission des billets d’une livre fut définitivement prohibée après une certaine époque spécifiée en Angleterre et dans les Galles; et, depuis 1829, il ne fut plus permis de créer des billets de moins de cinq livres.

« La dernière de ces mesures réparatrices, c’est-à-dire la suppression de billets d‘une livre, a indubita­blement fermé une des voies les plus aisées et les plus sûres dont se servaient les classes inférieures des banques de province pour écouler leur papier, et elle a été sous ce rapport très-avantageuse. Mais un grand nombre d’autres routes leur demeurent ouvertes ; et l’exemple de 1792-93, alors qu’il n’existait point de billets au-dessous de cinq livres en circulation, démontre victorieusement que la suppression des billets d’une livre n’offre aucune sécurité contre les sur-émissions, les paniques, contre rien enfin, sinon contre une banqueroute universelle.

« Ce fut cependant de la seconde mesure, celle autorisant l’établissement des joint-stock banks, qu’on attendait les plus grands avantages. Peut-être serait-ce une exagération que d’affirmer que ces espérances ont été complètement déçues ; mais, si quelques attentes ont été réalisées, elles sont bien peu importantes. Il aurait été, en effet, facile de prédire, à l’origine de cette institution, comme cela eut lieu, du reste, que le seul établissement des joint-stock banks ne fournirait aucun remède contre les maux primitivement inhérents à notre système financier. Une banque avec sept, soixante-dix ou sept cents associés peut n’être pas appelée à plus de crédit qu’une autre banque avec cinq ou six, et peut-être même à moins. La fortune des associés d’une banque privée peut excéder celle des associés d‘une vaste banque par actions ; et il est probable que les opérations de la plus petite banque étant conduites par les intérêts eux-mêmes, le seront plus prudemment et plus économiquement que celles d‘une grande banque, qui doivent nécessairement être confiées à des agents sur lesquels ne plane qu’un contrôle inefficace. On ne peut concevoir de plus grande erreur que celle qui décide que parce qu’une banque a un plus grand nombre d’associés, elle est plus digne de la confiance publique. Celle-ci devant dépendre de leur richesse et de leur intelligence, mais non de leur nombre : ce serait substituer la masse au mérite. La richesse seule ne peut suffire a mettre en rapport les émissions de papier avec les besoins. Les joint-stock banks demeurent aussi loin, et, si cela est possible, plus loin même de ce criterium que les banques privées. C‘est, m’effet, la plus grossière des erreurs et des illusions, que de supposer qu’il est possible de faire disparaître les fluctuations dans la masse et la valeur de la monnaie, par cela seul qu’elle sera fournie par différents agents. Tant qu’un individu ou une réunion d’individus, quelque tarés qu’ils puissent être, jouiront du privilège royal d’émettre du papier sans autorisation ni obstacles, on verra ce papier s’accroître démesurément aux époques de confiance, et disparaître aussitôt que les prix et la confiance s’ébranleront. Si l’on désire que le pays soit à jamais dévoré par .une fièvre intermittente; et livré tantôt aux accès de surexcitation, tantôt à un état d’atonie qui en est la suite inévitable, il n’est pas de meilleur moyen à employer que notre système financier actuel. Mais nous pensons que le lecteur se joindra à nous, dans la pensée qu’une fièvre de cette nature est aussi fatale au corps politique qu’au corps physique ; et que si l‘on n’opère une cure radicale, elle paralysera et détruira le malade.    MAC CULLOCH.

[25]    Si cette proposition faite au gouvernement anglais de se mettre à la place de la banque de Londres et de celle des provinces, et de fournir, au lieu d’elles, le papier qui sert d’agent de la circulation, était adoptée, l’Angleterre acquitterait d‘un coup pour un milliard et demi de francs de sa dette, et se libérerait d’un intérêt annuel de soixante-quinze millions de francs environ. Riais qu’est-ce que soixante-quinze millions d’intérêt lorsqu’on est obligé d‘en payer annuellement pour environ un milliard (compris l’intérêt des bons du trésor) ?

D’ailleurs, tant que les dépenses du gouvernement ne seront contrôlées, comme à présent, que par une chambre de la majorité de laquelle les ministres disposent, on peut s’attendre qu’aucune économie ne tourne­ra au profit de l’État. Soixante-quinze millions épargnés sur l’intérêt de la dette ne sont, pour le gouvernement, qu’un moyen de dépenser soixante-quinze millions de plus en intrigues dans les cabinets de l’Europe, en folies guerres décorées de beaux motifs, en grâces et en moyens d’influence pour maintenir la prépondérance de l’intérêt privilégié aux dépens du public. Il n’y a d’économie profitable pour les nations que lorsqu’une représentation forte et indépendante tient véritablement les cordons de la bourse, et ne l’ouvre que pour payer un petit nombre de fonctionnaires absolument indispensables pour maintenir l’ordre public. Jusque là il ne peut y avoir que des rapines légalisées.          - J.-B. SAY.

[26]    Toute cette longue explication se réduit à ceci : les  échanges qui se font dans un pays exigent différentes coupures de monnaie, c’est-à-dire des pièces de petite valeur, soit pour les petits paiements, soit pour les appoints des gros. Tant que les petites pièces ne sont qu’en quantité suffisante pour ce genre de circulation, le besoin qu’on en a soutient leur valeur courante au niveau de leur valeur légale, quelque dégradées qu’elles soient par le frai. Ainsi quand les paiements se faisaient en or en Angleterre, on trouvait facilement une guinée pour 21 shillings en argent, quoique les shillings eussent perdu plus du quart de leur valeur intrinsèque. Leur valeur se soutenait par la même raison qui soutient celle de tout billet de confiance : parce qu’on trouve partout à les échanger à bureau ouvert. C‘est en ce sens que Smith a dit que la valeur de la bonne monnaie soutient celle de la mauvaise.

Mais si l’on mettait dans la circulation plus de cette monnaie dégradée que les besoins du commerce n’en exigent, alors on ne trouverait plus aussi facilement des personnes disposées à la rembourser à bureau ouvert, c’est-à-dire à vous donner en échange une bonne pièce. Il faudrait vendre cette monnaie dégradée avec perte ; c’est ce qui était arrivé en France lorsqu’on avait laissé se multiplier les coupures de billet au-delà de ce qu’il en fallait aux appoints. Les porteurs de cette monnaie de billon étaient obligés d‘y perdre pour la changer en argent, et il fallut une loi pour borner à 1/40 de la somme totale la quantité de billon qu’on pouvait donner en paiement. Cette loi dégradait la monnaie tout entière comme aurait pu faire un alliage.         - J.-B SAY.

[27]    M. Say serait d’avis que l’Hôte1 des Monnaies se fit payer un droit de monnayage qui varierait selon la quantité de lingots qu’il aurait à frapper.

« Le gouvernement ne frapperait les lingots des particuliers qu’autant qu’on lui paierait les frais et même le bénéfice de la fabrication. Ce bénéfice pourrait être porté assez haut en vertu du privilège exclusif de fabriquer ; mais il devrait varier suivant les circonstances où se trouveraient les Hôtels des Monnaies et les besoins de la circulation.        - J.-B. SAY, liv I, chap. 21. Une telle disposition aurait un effet très-dangereux, et exposerait le pays à une variation considérable et inutile dans la valeur intrinsèque des monnaies.    (Note de L’Auteur.)

Je n’ai rien à dire au sujet du danger que M. Ricardo trouve à ma proposition, si ce n’est que je suis assez porté à être de son avis. Mais si l’art d’organiser la société n’était pas encore dans l’enfance, si l’on avait trouvé des moyens pour que les intérêts de ceux qui sont gouvernés ne fussent pas toujours subordonnés aux intérêts de ceux qui gouvernent, on aurait lieu de regretter qu’une manufacture aussi lucrative (sans rien coûter au consommateur) que pourrait l’être celle de battre monnaie, non-seulement ne donne aucun bénéfice à l’État, mais lui soit au contraire fort onéreuse. Au surplus, je ne veux point indiquer les moyens de rendre cette manufacture profitable, jusqu’à ce qu’il me soit démontré que ces bénéfices tourneront au profit de la nation, en lui procurant un allégement équivalent dans I’impôt.   - J.-B. SAY.