Par David Ricardo (1772-1823)
Chapitre XVII : DES IMPÔTS SUR LES
PRODUITS NON AGRICOLES
Par le même principe qu’un impôt sur le blé en élève le prix, un impôt sur toute autre denrée la fera également renchérir. Si le prix de cette denrée ne haussait pas d’une somme égale à celle de l’impôt, elle ne rapporterait pas au producteur le même profit qu’il retirait auparavant, et il déplacerait son capital pour lui donner un autre emploi.
Les impôts sur toute espèce de choses, qu’elles soient de nécessité ou de luxe, tant que la valeur de la monnaie reste la même, en feront toujours hausser la valeur d‘une somme au moins égale à celle de l’impôt [1]. Un impôt sur les objets manufacturés, nécessaires pour l’usage de l’ouvrier, aurait le même effet qu’un impôt sur le blé, qui ne diffère des autres choses nécessaires, que parce qu’il est, entre toutes, la première et la plus importante ; et cet impôt produirait précisément les mêmes effets sur les profits des capitaux et sur le commerce étranger. Mais un impôt sur les objets de luxe n’aurait d‘autre effet que de les faire renchérir. Il retomberait en entier sur le consommateur, et il ne saurait ni faire hausser les salaires, ni faire baisser les profits.
Les impôts qu’on lève sur un pays pour les frais de la guerre ou pour les dépenses ordinaires du gouvernement, et dont le produit est principalement destiné à l’entretien d’ouvriers improductifs, sont pris sur l‘industrie productive du pays ; et tout ce qu’on peut épargner sur de telles dépenses, est en général autant d’ajouté au revenu ou même au capital des contribuables. Quand on lève, par la voie d‘un emprunt, 20 millions pour les dépenses d’une année de guerre, ce sont 20 millions que l’on enlève au capital productif de la nation. Le million annuel qu’on lève par des impôts pour payer les intérêts de cet emprunt, ne fait que passer des mains de ceux qui le paient dans celles de ceux qui le reçoivent, des mains du contribuable dans celles du créancier de l’État. La dépense réelle, ce sont les 20 millions, et non l’intérêt qu’il faut en payer [2].
Que les intérêts de l'emprunt soient ou ne soient pas payés, la nation ne s'en trouvera ni plus ni moins riche. Le gouvernement aurait pu lever d'un coup les 20 millions par le moyen d'impôts, et dans ce cas, il aurait été inutile de lever pour un million d'impôts annuels. Cela n'aurait cependant pas changé la nature de l'opération. On aurait pu forcer un individu de donner 2000 1. pour une seule fois, au lieu de payer 100 1. tous les ans ; et il pourrait aussi convenir davantage à cet individu d'emprunter ces 2000 1., et d’en payer 100 1. d'intérêts par an au prêteur, plutôt que de prendre la plus forte de ces deux sommes sur son propre fonds. Dans l'un de ces cas, c'est une transaction privée entre A et B ; dans l'autre, c'est le gouvernement qui garantit à B le paiement des intérêts qui doivent également être payés par A. Si la négociation eût été entre particuliers, il n'en aurait pas été fait d'acte authentique, et il aurait été à peu près indifférent pour le pays que A exécutât ponctuellement son contrat avec B, ou qu'il retînt injustement les 100 1. par an en sa possession. L'intérêt de la nation, en général, serait que le contrat s'exécutât ponctuellement ; mais quant à la richesse nationale, le seul objet d'intérêt est de savoir lequel de A ou de B rendra ces 100 1. plus productives ; mais à 1'égard de cette question, la nation n'a ni le droit ni les moyens de la décider. Il serait possible que A, gardant cette somme pour son usage, la dissipât d'une manière improductive ; et il serait possible aussi qu'au contraire ce fût B qui la dissipât, tandis que A l'emploierait d'une manière productive. Sous le seul point de vue de l'utilité nationale, il pourrait être plus ou moins à désirer que A payât ou ne payât pas la somme ; mais les principes de la justice et de la bonne foi, qui sont d'une tout autre importance, ne doivent point céder à des considérations d'un intérêt bien moindre ; et par conséquent, si on réclamait l'intervention du gouvernement, les tribunaux obligeraient A à exécuter son contrat. Une dette garantie par la nation ne diffère en rien d'une telle négociation. La justice et la bonne foi exigent que les intérêts de la dette nationale continuent d'être payés, et que ceux qui ont avancé leurs capitaux pour l'avantage général, ne soient pas forcés de renoncer à leurs justes prétentions, sous le prétexte que cela convient à l’État [3].
Mais, cette considération à part, il n’est pas du tout sûr que l‘utilité publique gagnât quelque chose au sacrifice de la justice politique ; il n’est nullement certain que ceux qu’on libérerait du paiement des intérêts de la dette nationale, employassent cet argent d’une manière plus productive que ceux à qui il est incontestablement dû. En supprimant la dette nationale, le revenu d’une personne pourrait monter de 1,000 1. à 1,500 1. ; mais celui d’une autre baisserait de 1,500 1. à 1,000 1. Les revenus de ces deux individus, ensemble, montent à présent à 2,500 1. ; et ils ne vaudraient pas davantage après la banque-route. Si l’objet de tout gouvernement est de lever des impôts, il y aurait le même capital et le même revenu imposable dans un cas que dans l’autre.
Ce n’est donc pas le paiement des intérêts de la dette nationale, qui accable une nation, et ce n’est pas en supprimant ce paiement qu’elle peut être soulagée. Ce n’est que par des économies sur le revenu, et en réduisant les dépenses, que le capital national peut s’accroître ; et l’anéantissement de la dette nationale ne contribuerait en rien à augmenter le revenu ni à diminuer les dépenses. C’est la profusion des dépenses du gouvernement et des particuliers, ce sont les emprunts qui appauvrissent un pays ; par conséquent, toute mesure qui pourra tendre à encourager l’économie du gouvernement et des particuliers soulagera la détresse publique, sans doute, mais c’est une erreur et une illusion de croire qu’on peut soulager une nation du poids d’un fardeau qui l’accable, en l’ôtant de dessus une classe de la société qui doit le supporter, pour le faire peser sur une autre qui, suivant tous les principes d‘équité, ne doit supporter que sa part.
On aurait tort de conclure de tout ce que je viens de dire que je regarde le système des emprunts comme le meilleur moyen de fournir aux dépenses extraordinaires de l’État. C’est un système qui tend a nous rendre moins industrieux, à nous aveugler sur notre situation. Si les frais d‘une guerre montent a 40 millions par an, et que la part d‘un particulier, pour subvenir à cette dépense annuelle, soit de 100 l., il tâchera, si l’on exige de lui le paiement total et immédiat de cette somme, d‘épargner promptement 100 1. sur son revenu. Par le système des emprunts, on n’exige de lui que l’intérêt de ces 100 1., ou 5 1. par an ; il croit qu’il lui suffit d‘épargner ces 5 1. sur sa dépense, et il se fait illusion, se croyant aussi riche en fonds que par le passé. La nation et son gouvernement, en raisonnant et en agissant de la sorte, n’épargnent que les intérêts de 40 millions, ou de 2 millions ; et ils perdent non-seulement tous les intérêts ou le profit que 40 millions de capital employés productivement auraient rendus, mais ils perdent encore 38 millions, différence entre leur épargne et leur dépense ordinaire.
Si, comme je l’ai observé plus haut, chacun avait à faire un emprunt particulier, afin de contribuer pour toute sa part aux besoins de l’État, dès que la guerre serait terminée, l’impôt cesserait, et toutes les denrées, reviendraient à l’instant à leur taux naturel. A pourrait avoir à payer, sur son fonds particulier, à B, l’intérêt de l’argent que ce dernier lui aurait prêté pendant la guerre, pour lui donner les moyens de payer sa quote-part des dépenses publiques ; mais la nation ne s’en mêlerait pas.
Un pays qui a laissé une grande dette s’accumuler, se trouve placé dans une situation artificielle ; et quoique le montant de ses impôts et l’augmentation du prix du travail puissent n’avoir et n’aient probablement d’autre inconvénient, par rapport aux pays étrangers, que l’inconvénient inévitable de payer ces impôts, il est cependant de l’intérêt de tout contribuable de se soustraire à cette charge, en en rejetant le paiement sur les autres. Le désir de transporter sa personne et son capital dans un autre pays où on soit exempt de pareilles charges, devient à la longue irrésistible, et finit par vaincre la répugnance naturelle que tout le monde éprouve à renoncer à son pays natal et aux objets de ses premières affections. Un pays qui s’est plongé daris les embarras qu‘entraîne ce système artificiel, ferait bien de s’en débarrasser par le sacrifice même d’une portion de son capital, suffisante pour racheter sa dette. La conduite qui conviendrait à un particulier convient également à une nation. Un particulier qui a 10,000 1. de fortune, qui lui rapportent 500 l., sur lesquelles il est tenu de payer 100 1. par an, ne possède réellement que 8,000 l., et il serait aussi riche en continuant de payer 100 1. par an ou en sacrifiant une fois pour toutes 2,000 1. Mais qui serait, demandera-t-on , l’acheteur des propriétés qu‘il serait obligé de vendre pour se procurer ces 2,000 1. ? La réponse est toute simple. Le créancier national, qui doit recevoir ces 2,000 l., aura besoin de placer son argent ; et il sera disposé à le prêter au propriétaire foncier, ou au manufacturier, ou à leur acheter une partie des propriétés qu’ils ont à vendre. Les capitalistes eux-mêmes contribueraient beaucoup à amener ce résultat.
On a souvent proposé un plan de ce genre ; mais nous ne sommes, je le crains, ni assez sages ni assez vertueux pour l’adopter. On doit cependant admettre que, pendant la paix, nos efforts doivent être dirigés vers le paiement de la portion de dette qui a été contractée pendant la guerre, et qu’aucun désir d‘alléger un fardeau, qui, je l’espère, n’est que temporaire, ne doit nous détourner un instant de ce grand objet. Aucun fonds d‘amortissement ne peut contribuer d’une manière efficace à diminuer la dette de l‘État, s’il n’est tiré de l’excédant du revenu sur la dépense publique. Il est à regretter que le fonds d’amortissement de l’Angleterre ne le soit que de nom ; car il n’existe pas, chez nous, d‘excédant de la recette sur la dépense. Ce ne sont que les économies qui pourraient le rendre ce qu’il devrait être, un fonds réellement capable d‘éteindre la dette nationale. Si, au moment où une nouvelle guerre éclatera, nous n’avons pas éteint une grande partie de notre dette, il arrivera de deux choses l’une : ou tous les frais de cette nouvelle guerre seront payés par des impôts levés année par année, ou bien il faudra qu’à la fin de la guerre, et peut-être même avant, nous nous soumettions à une banqueroute nationale. Ce n’est pas qu’il nous soit impossible de supporter encore un surcroît assez considérable de dette, car il est impossible d‘assigner des bornes aux ressources d’une grande nation ; mais certes il y a des bornes aux sacrifices d’argent que les particuliers peuvent consentir à faire continuellement, pour le seul privilège de pouvoir vivre dans leur pays natal [4].
Quand une denrée est à un prix de monopole, elle a atteint le plus haut prix auquel le consommateur puisse consentir à l’acheter. Les denrées n’atteignent ce prix de monopole que lorsqu’il est impossible d’imaginer aucun moyen d’en augmenter la quantité, et lorsque, par conséquent, il n’y a de concurrence que d‘un seul côté, c’est-à-dire, parmi les acheteurs. Le prix de monopole peut, à une époque, être beaucoup plus haut ou plus bas qu’à une autre, parce que la concurrence entre les acheteurs doit dépendre de leur fortune et de leurs goûts ou de leurs caprices. Ces vins exquis, qui ne sont produits qu'en très-petite quantité, et ces ouvrages de l'art, qui, par leur excellence ou leur rareté, ont acquis une valeur idéale seront échangés contre des quantités très-différentes des produits du travail ordinaire, selon que la société sera riche ou pauvre, selon que ces produits seront abondants ou rares, et selon qu'elle se trouvera dans un état de barbarie ou de civilisation. La valeur échangeable d'une chose qui est à un prix de monopole n'est donc nulle part réglée par les frais de production.
Les produits immédiats de la terre ne sont pas au prix de monopole ; car le prix courant de l'orge et du blé est aussi bien réglé par les frais que leur production a coûtés, que celui du drap ou de la toile. La seule différence consiste en ce qu'une portion du capital employé en agriculture, c'est-à-dire la portion qui ne paie pas de rente, règle le prix du blé ; tandis que, dans la production des ouvrages manufacturés, chaque portion de capital est employée avec les mêmes résultats ; et comme aucune portion ne paie de loyer, chacune d'elles sert également de régulateur du prix. D'ailleurs le blé, ainsi que tous les produits agricoles, peut être augmenté en quantité par l'emploi d'un plus gros capital sur la terre, et par conséquent ces denrées ne sauraient jamais être à un prix de monopole. .Dans ce cas il y a concurrence parmi les vendeurs ainsi que parmi les acheteurs. Il n'en est pas de même pour ce qui regarde la production de ces vins exquis ou de ces ouvrages précieux des arts dont nous venons de parler ; leur quantité ne saurait être augmentée ; et rien ne met des bornes à leur prix que la fortune et la volonté des acheteurs. La rente de ces vignobles peut augmenter au delà de toute limite raisonnable ; car aucun autre terroir ne pouvant donner de tels vins, aucun ne peut entrer en concurrence.
Le blé et les produits agricoles d'un pays peuvent, à la vérité, se vendre pendant un certain temps à un prix de monopole ; mais cela ne peut avoir de durée que lorsqu'il n'est plus possible d'employer, d'une manière productive, de nouveaux capitaux sur les terres, et que, par conséquent, les produits ne peuvent être augmentés. Alors, toutes les terres cultivées et tous les capitaux employés sur les terres rapporteront une rente qui sera différente selon la différence des produits. Alors aussi, tout impôt qui pourra être mis sur le fermier, tombera sur le propriétaire et non sur le consommateur. Le fermier ne peut élever le prix de son blé ; car, par notre supposition, il est déjà au plus haut prix auquel les acheteurs veuillent ou puissent l'acheter. Il ne se contentera pas d’un moindre taux de profits que celui que retirent de leurs fonds les autres capitalistes, et par conséquent il n’aura d‘autre alternative que d’obtenir une réduction de la rente ou de quitter son industrie.
M. Buchanan regarde le blé et les produits agricoles comme étant au prix de monopole, parce que ces produits paient une rente. Selon lui, toutes les denrées qui paient une rente doivent être au prix de monopole, et il en conclut que tout impôt sur les produits agricoles doit tomber sur le propriétaire et non sur le consommateur.
« Le prix du blé, dit-il, qui rapporte
toujours une rente, n’étant, sous aucun rapport, modifié par les frais de
production, ces frais doivent être pris sur la rente, et par conséquent,
lorsque ces frais haussent ou baissent, il n’en résulte pas un prix plus haut
ou plus bas, mais une rente plus ou moins élevée. Sous ce point de vue, tout
impôt sur les domestiques de ferme, sur les chevaux ou sur les instruments
d’agriculture, est réellement un impôt foncier, dont le poids tombe sur le
fermier pendant la durée de son bail, et sur le propriétaire quand il faut le
renouveler. De même tous les instruments d‘agriculture perfectionnés, qui
épargnent des dépenses au fermier, tels que les machines à battre ou à faucher
le blé, tout ce qui lui rend l’accès du marché plus aisé, comme de bonnes
routes, des canaux et des ponts, quoique diminuant le coût primitif du blé,
n’en élève cependant pas le prix courant. Tout ce qui est donc épargné par ces
améliorations appartient au propriétaire et fait partie de sa rente. »
Il est évident que si l’on accorde à M. Buchanan le principe sur lequel se fonde son argument, c’est-à-dire, que le prix du blé rapporte toujours une rente, il faudra admettre toutes les conséquences qu’il en tire et qui en découlent. Des impôts sur le fermier ne tomberaient donc point, dans ce cas, sur le consommateur, mais sur la rente, et tous les perfectionnements en agriculture augmenteraient celle-ci. J’espère cependant avoir montré, avec assez d‘évidence, que tant que toutes les terres d‘un pays ne sont pas cultivées, et cultivées par les méthodes les plus perfectionnées, il y aura toujours une portion de capital employé sur la terre qui ne rapportera point de rente ou de profit, et que c’est cette portion de capital - dont le produit, comme celui des manufactures, se partage entre les profits et les salaires, - qui règle le prix du blé. Le prix du blé qui ne rapporte pas de rente étant donc modifié par les frais de sa production, ces frais ne sauraient être pris sur la rente ; et la suite de l’augmentation de ces frais sera donc un surhaussement de prix, et non une diminution de la rente [5].
II est singulier qu'Adam Smith et M. Buchanan, qui, tous deux, conviennent que les impôts sur les produits agricoles, l'impôt foncier, et la dîme, tombent tous sur le profit du propriétaire foncier, et non sur les consommateurs des produits de l'agriculture, admettent néanmoins qu'un impôt sur la drèche tomberait sur le consommateur de bière, et ne porterait pas sur la rente du propriétaire. L’argument d’Adam Smith est un exposé si bien tracé de la manière dont j’envisage l’impôt sur la drèche, ainsi que tout autre impôt sur les produits agricoles, que je ne peux pas m’empêcher de le transcrire, en l’offrant à la méditation du lecteur.
« D’ailleurs, il faut toujours que la
rente et les profits des terres en orge se rapprochent de ceux des autres
terres également fertiles et également bien cultivées. S’ils étaient
au-dessous, il y aurait bientôt une partie des terres en orge qui serait mise
en une autre culture ; et s’ils étaient plus forts, plus de terre serait
bientôt employée à produire de l’orge. Quand le prix ordinaire de quelque
produit particulier de la terre est monté à ce qu’on peut appeler un prix de
monopole, un impôt sur cette production fait baisser nécessairement la rente et
le profit de la terre où elle croit [6].
Si l’on mettait un impôt sur le produit de ces vignobles précieux, dont les
vins sont trop loin de remplir la demande effective pour que leur prix ne monte
pas toujours au delà de la proportion naturelle du prix des productions des
autres terres également fertiles et également bien cultivées, cet impôt aurait
nécessairement l’effet de faire baisser la rente et le profit de ces vignobles.
Le prix de ces vins étant déjà le plus haut qu’on en puisse retirer,
relativement à la quantité qui en est communément envoyée au marché, il ne
pourrait pas s’élever davantage, à moins qu’on ne diminuât cette quantité. Or,
on ne saurait diminuer cette quantité sans qu’il en résultât une perte encore
plus grosse, parce que la terre où ils croissent ne pourrait pas être consacré
à une autre genre de culture dont le produit fût de valeur égale. Ainsi tout le
poids de l’impôt porterait sur la rente et le produit du vignoble ; et à bien dire,
il porterait sur la rente. Mais le prix ordinaire de l’orge n’a jamais été un
prix de monopole ; la rente et le profit des terres en orge n’ont jamais été au
delà de leur proportion naturelle avec ceux des autres terres également
fertiles et également bien cultivées. Les différents impôts qui ont été
établis sur la drèche, la bière et l‘ale, n’ont
jamais fait hisser le prix de l’orge ; ils n’ont jamais réduit la rente et
le profit [7]
des terres en orge. Le prix de la drèche a monté certainement, pour le brasseur,
en proportion des impôts mis sur cette denrée ; et ces impôts, réunis aux
droits sur la bière et l’ale, ont constamment fait monter le prix de ces
denrées pour le consommateur, ou bien, ce qui revient au même, ils en ont fait
baisser la qualité. Le paiement définitif de ces impôts est constamment retombé
sur le consommateur, et non sur le producteur. »
M. Buchanan fait sur ce passage les remarques suivantes :
« Un droit sur la drèche ne peut jamais
réduire le prix de l’orge ; car, à moins qu’on ne put vendre aussi cher l’orge
convertie en drèche que dans son état naturel, il n’en viendrait pas au marché
la quantité nécessaire. Il est donc clair que le prix de la drèche doit monter
à proportion du droit mis dessus ; car il serait impossible autrement de
fournir à la demande. Le prix de l’orge est cependant autant un prix de
monopole que celui du sucre ; ils rapportent l’un et l’autre une rente et le
prix courant de tous les deux a également perdu tout rapport avec ce qu’ils ont
pu coûter dans l’origine. »
Il paraîtrait donc que M. Buchanan est persuadé qu’un droit sur la drèche doit en élever le prix, mais qu’un impôt sur l’orge qui sert à préparer la drèche ne ferait point hausser le prix de l’orge ; et par conséquent, que si la drèche est frappée d’un impôt, il sera payé par le consommateur ; si l’orge est imposée, l‘impôt en sera payé par le propriétaire ; car il éprouvera une diminution dans sa rente. D’après l’opinion de M. Buchanan, l’orge est donc à un prix de monopole, ou au plus haut prix que les acheteurs soient disposés à en donner ; mais la drèche, qui est préparée avec de l’orge, n’est pas au prix de monopole, et par conséquent elle peut renchérir à proportion des impôts dont on pourrait la frapper. L’opinion de M. Buchanan, sur les effets d’un droit sur la drèche, me semble être en contradiction directe avec l’opinion qu’il a émise au sujet d’un impôt semblable, celui sur le pain. « Un droit sur le pain, dit-il, sera acquitté en définitive, non par un surhaussement de prix, mais par une réduction de la rente [8]. » Si un droit sur la drèche fait hausser le prix de la bière, il faut bien qu’un droit sur le pain fasse renchérir le pain.
L’argument suivant, de M. Say, est fondé sur les mêmes considérations que celui de M. Buchanan.
« La quantité de vin ou de blé que
produit une terre, reste à peu près la même, quel que soit l’impôt dont la
terre est grevée ; l’impôt lui enlèverait la moitié, les trois quarts même de
son produit net, ou, si l’on veut, de sa rente, que la terre serait néanmoins
exploitée pour en retirer la moitié ou le quart que l’impôt n’absorberait pas.
Le taux de la rente, c’est-à-dire la part du propriétaire, baisserait ; voilà
tout. On en sentira la raison, si l’on considère que, dans le cas supposé, la
quantité de denrées produites par la terre, et envoyée au marché, reste
néanmoins la même. D’un autre côté, les motifs qui établissent la demande de la
denrée restent les mêmes aussi. Or, si la quantité des produits qui est
offerte, si la quantité qui est demandée, doivent, malgré l’établissement ou
l’extension de la contribution foncière, rester néanmoins les mêmes, les prix
ne doivent pas varier non plus ; et si les prix ne varient pas, le consommateur
des produits ne paie pas la plus petite portion de cet impôt.
« Dira-t-on que le fermier, celui qui
fournit l’industrie et les capitaux, partage avec le propriétaire le fardeau de
l’impôt ? On se trompera, car la circonstance de l’impôt n’a pas diminué le
nombre des biens à louer, et n’a pas multiplié le nombre des fermiers. Dès
qu’en ce genre aussi, les quantités offertes et demandées sont restées les
mêmes, le taux des rentes a dû rester le même.
« L’exemple du manufacturier de sel, qui
ne peut faire supporter à ses consommateurs qu’une partie de l’impôt, et celui du
propriétaire foncier, qui ne peut s’en faire rembourser la plus petite partie,
prouvent l’erreur de ceux qui soutiennent, en opposition avec les économistes,
que tout impôt retombe définitivement sur les consommateurs. » Liv. III,
chap. 8.
Si l’impôt enlevait la moitié, les trois quarts même du produit net de la terre sans que le prix des produits haussât, comment ces fermiers pourraient-ils retirer les profits ordinaires des capitaux qui ne paieraient que des rentes modiques, ayant à exploiter cette sorte de terres qui exige beaucoup plus de travail pour rendre un produit donné que des terres d’une meilleure qualité ? La rente serait même abandonnée en entier, que ces fermiers retireraient toujours de leur industrie des profits moindres que ceux des autres commerces, et ils ne continueraient par conséquent à cultiver leurs terres qu’autant qu’ils pourraient élever le prix de leurs produits [9].
Si l’impôt tombait sur les fermiers, il y en aurait moins de disposés à affermer des biens fonds ; s’il tombait sur les propriétaires, il y aurait bien des fermes qui ne seraient points louées, car elles ne rapporteraient pas de fermage. Mais sur quels fonds ceux qui produisent du blé sans payer de fermage, prendraient-ils de quoi payer l’impôt ? Il est évident que l’impôt doit tomber sur le consommateur. Comment une telle terre pourrait-elle payer un impôt égal à la moitié ou aux trois quarts de sa production, ainsi que M. Say l’énonce dans le passage suivant ?
« On voit en Écosse de mauvais terrains
ainsi cultivés par leurs propriétaires, et qui ne pourraient l’être par aucun
autre. C‘est ainsi encore que nous voyons dans les provinces reculées des
États-Unis des terres vastes et fertiles dont le revenu tout seul ne suffit pas
pour nourrir leur propriétaire : elles sont cultivées néanmoins ; mais il faut
que le propriétaire les cultive lui-même, c’est-à-dire, qu’il porte le consommateur
à l’endroit du produit, et qu’il ajoute au profit de son fonds, qui est peu de
chose ou rien, les profits de ses capitaux et de son industrie, qui le font
vivre dans l’aisance.
« On connaît que la terre, quoique
cultivée, ne donne aucun profit, lorsqu’aucun fermier ne veut payer de fermage
; c’est une preuve qu’elle ne permet de retirer que les profits du capital et
de l‘industrie nécessaires à sa culture. » SAY,
liv. II, chap. 9, 3e éd.
Chapitre XVIII : DE LA TAXE DES
PAUVRES
Nous avons vu que les impôts sur les produits agricoles et sur les profits du fermier retombent sur les consommateurs de ces produits ; car si le fermier n’avait pas le moyen de s’indemniser de l’impôt par le renchérissement de ces denrées, ses profits se trouvant réduits par là au-dessous du niveau général des profits, il se trouverait forcé de détourner son capital vers un autre genre de commerce. Nous avons vu ainsi qu’il ne pouvait rejeter l’impôt sur son propriétaire en en déduisant la valeur sur le prix de la rente ; car le fermier qui ne paierait pas de rente, aussi bien que celui qui cultiverait une meilleure terre, serait sujet à l’impôt, soit qu’il fût assis sur les produits immédiats de la terre ou sur les profits du fermier. J’ai aussi tâché de faire voir que, si un impôt était général, et qu’il affectât également tous les profits, ceux du manufacturier comme ceux de l’agriculteur, il n’opérerait ni sur le prix des marchandises ni sur celui des produits immédiats de la terre, mais il serait immédiatement ou définitivement payé par les producteurs. Un impôt sur les rentes, ainsi qu’il a déjà été observé, ne tomberait donc que sur le propriétaire, et ne saurait par aucun moyen être rejeté sur le fermier,
L’impôt pour les pauvres [10] tient de la nature de tous ces impôts, et selon les circonstances différentes, il tombe sur le consommateur des produits agricoles et des marchandises, sur les profits du capital ou sur la rente. C’est un impôt qui pèse d’une manière accablante sur les profits du fermier, et qui peut, par conséquent, être regardé comme affectant le prix des produits agricoles. Selon le degré dans lequel il frappe à la fois les profits du manufacturier et ceux du cultivateur, il deviendra un impôt général sur les profits du capital, et il n’occasionnera point de changement dans le prix des produits agricoles ni dans celui des ouvrages manufacturés ; et à proportion de l’impossibilité où se trouvera le fermier de se dédommager, en élevant le prix de ses denrées, de la portion de l’impôt qui pèse particulièrement sur lui, ce sera un impôt sur le fermage, et il sera payé par le propriétaire. Pour connaître donc l’action qu’exerce la taxe des pauvres à une époque déterminée quelconque, l‘on doit s’assurer si elle affecte alors, dans un degré égal ou inégal, les profits du fermier et du manufacturier, et, en même temps, si les circonstances sont telles qu’elles permettent au fermier d’élever le prix des produits de sa terre.
On prétend que la taxe des pauvres est levée sur le fermier, à proportion de sa rente, et que, par conséquent, celui qui ne paie que peu ou point de rente, ne devrait payer qu’un faible impôt, ou n’en point payer du tout. Si cela était vrai, l’impôt des pauvres, en tant qu’il porte sur la classe des cultivateurs, tomberait entièrement sur les propriétaires, sans pouvoir être rejeté sur le consommateur des produits de la terre. Mais je ne crois pas que cela soit vrai. La taxe des pauvres n’est pas calculée d‘après la rente que le fermier paie au propriétaire ; elle est proportionnée a la valeur annuelle de sa terre, soit que cette valeur annuelle provienne du capital du propriétaire ou du capital du fermier.
Deux fermiers qui affermeraient des terres de deux qualités différentes dans une même paroisse, et dont l’un paierait une rente de 100 1. par an pour cinquante acres de la terre la plus fertile, et l’autre la même somme de 100 1. pour mille acres de la terre la moins fertile, paieraient une somme pareille pour la taxe des pauvres, si aucun de ces fermiers ne cherchait à améliorer sa terre; mais si le fermier de la mauvaise terre, comptant sur un très-long bail, se décidait à améliorer à grand frais les facultés productives de sa terre, au moyen d’engrais , de dessèchements, de clôtures, etc., il contribuerait, dans ce cas, à l’impôt des pauvres, non à proportion de la rente payée au propriétaire, mais du produit annuel qu’aurait la terre. La valeur de l’impôt pourrait être égale ou plus forte que la rente ; mais que cela fût ou non, il est certain qu’aucune partie de cet impôt ne serait payée par le propriétaire. Le fermier l’aurait calculé d‘avance ; et si le prix des produits ne suffisait pas pour le rembourser de tous ses frais, en y joignant ce surcroît de charge pour les pauvres, il n’entreprendrait point ces bonifications. Il est donc évident que, dans ce cas, l’impôt est payé par le consommateur ; car, s’il n’eût pas existé de pareil impôt, les mêmes bonifications auraient été entreprises, et on aurait retiré du capital employé le taux ordinaire et général des profits, avec une diminution dans le prix du blé.
Il n’y aurait rien de changé à l’état de la question, si le propriétaire, ayant fait ces bonifications, eût augmenté la rente de sa terre de 100 1. à 500 1. Dans ce cas, l’impôt pèserait également sur le consommateur ; car, si le propriétaire se décide à dépenser une forte somme sur sa terre, c’est dans l’espoir d’en retirer une rente qui pût l’indemniser de ses déboursés ; et cette rente dépendrait à son tour d’une hausse dans le prix du blé, non-seulement suffisante pour payer l’excédant de rente, mais encore pour acquitter l’impôt dont la terre se trouverait grevée. Mais si, en même temps, tout le capital du manufacturier contribuait, pour sa part, à la taxe des pauvres, dans la même proportion que le capital dépensé par le fermier ou le propriétaire en améliorations agricoles, alors ce ne serait plus un impôt partiel sur les profits du capital du fermier ou du propriétaire, ce serait un impôt sur le capital de tous les producteurs, et, par conséquent, il ne pourrait plus être rejeté ni sur le consommateur des produits immédiats de la terre, ni sur le propriétaire. Les profits du fermier ne se ressentiraient pas plus de l‘impôt que ceux du manufacturier, et le premier ne pourrait pas plus que le second prendre ce prétexte pour élever le prix de sa denrée. Ce n’est point la baisse absolue des profits, c’est leur baisse relative qui détourne les capitaux d’un commerce quelconque ; c’est la différence entre les profits qui attire le capital d’un emploi vers un autre.
Il faut cependant convenir que dans l’état actuel de la taxe des pauvres en Angleterre, une plus grande partie de cette contribution tombe sur le fermier que sur le manufacturier, eu égard aux profits respectifs de chacun, le fermier étant imposé d‘après les productions qu’il retire de la terre, et le manufacturier ne l‘étant que d’après la valeur des bâtiments dans lesquels il travaille, sans aucun égard à la valeur des machines, du travail industriel, ni du capital qu’il peut employer. Il s’ensuit que le fermier peut élever le prix de ses produits de la totalité de cette différence ; car, puisque l’impôt est inégal dans sa répartition, et qu’il atteint surtout ses profits, le fermier aurait moins d’avantage à consacrer son capital à l’agriculture, qu‘a l’employer dans un autre commerce, si les produits de la terre ne montaient pas de prix. Si, au contraire, l’impôt eût pesé avec plus de force sur le manufacturier que sur le fermier, le premier aurait pu élever le prix de ses marchandises de tout le montant de la différence, par la raison même qui, en de pareilles circonstances, aurait déterminé le fermier à élever le prix des produits de la terre. Dans un pays dont l’agriculture acquiert tous les jours une nouvelle extension, si les impôts pour les pauvres pèsent particulièrement sur l’agriculture, ils seront payés, partie par ceux qui emploient les capitaux et qui en retireront moins de profits, et partie par le consommateur des produits de la terre, qui les paiera plus cher. Dans un tel état de choses, l’impôt peut, dans certaines circonstances, devenir même avantageux aux propriétaires, au lieu de leur être nuisible ; car, si l’impôt payé par les cultivateurs des terres de la plus mauvaise qualité, est plus fort, relativement a la quantité du produit obtenu, que l’impôt payé par les fermiers des terres les plus fertiles, la hausse dans le prix du blé, qui doit s’étendre à tous les blés, fera plus qu’indemniser ces derniers fermiers du montant de l’impôt. Ils conserveront cet avantage pendant tout le temps que dureront leurs baux ; mais, à leur expiration, il passera aux propriétaires.
Voilà quel serait l’effet de la taxe des pauvres dans un état de prospérité croissante de la société ; mais dans un état stationnaire ou rétrograde, s’il était impossible de retirer les capitaux employés à la culture des terres, dans le cas où l’on augmenterait le taux de l’impôt, la partie qui tomberait sur l’agriculture serait payée, pendant la durée des baux, par les fermiers ; mais à l’expiration des baux, elle tomberait presque en entier sur les propriétaires. Le fermier qui, pendant la durée de son précédent bail, aurait consacré son capital à des améliorations agricoles, serait imposé, par cette nouvelle taxe, d‘après la nouvelle valeur que la terre aurait acquise par ses améliorations, et serait forcé de payer sur ce pied pendant son bail, quoique par là ses profits pussent se trouver réduits au-dessous du taux général ; car le capital qu’il a déboursé peut se trouver tellement identifié avec la terre, qu’il soit impossible de l’en séparer.
Si en effet, le fermier ou son propriétaire (en supposant que ce fût ce dernier qui eût fait les avances) pouvaient retirer ce capital en réduisant ainsi la valeur annuelle de la terre, la part de l’impôt diminuerait à proportion. Et comme les produits diminueraient en même temps, ils hausseraient de prix ; ce qui servirait de compensation à l’impôt, dont la charge serait reportée sur le consommateur, sans qu’aucune partie en tombât sur la rente. Mais cela est impossible, au moins pour ce qui regarde une certaine partie du capital, sur laquelle par conséquent l’impôt sera payé par les fermiers pendant le cours de leurs baux, et par les propriétaires, à leur expiration. Cette contribution additionnelle, en tant qu’elle tomberait d’une manière inégale sur les manufacturiers, serait dans un pareil cas, ajoutée au prix de leurs marchandises ; car il ne peut y avoir de raison pour que leurs profits soient réduits au-dessous du taux général des profits, quand il leur serait si aisé de détourner leurs capitaux vers l’agriculture [11].
Chapitre XIX : DES CHANGEMENTS
SOUDAINS DANS LES VOIES DU COMMERCE
Un pays très-riche en manufactures est particulièrement exposé à des revers et a des accidents temporaires, provenant du transport des capitaux d’un emploi dans un autre. Les demandes des produits de l’agriculture sont uniformes ; et elles ne sont pas sous l’influence de la mode, du préjugé ou du caprice. Pour la conservation de la vie, il faut de la nourriture, et dès lors la demande de subsistances doit se soutenir dans tous les temps et dans tous les pays. Il n’en est pas de même pour ce qui regarde les objets manufacturés, dont la demande dépend, non-seulement des besoins, mais encore du goût et du caprice des acheteurs. De plus, un nouvel impôt peut détruire les avantages comparatifs qu’un pays retirait auparavant de la fabrication d’une certaine marchandise, ou bien la guerre peut faire tellement hausser le fret et l’assurance, que ces produits manufacturés ne puissent plus soutenir la concurrence avec les ouvrages fabriqués dans les différents pays où ces produits étaient exportés auparavant. Dans tous ces cas, ceux qui se trouvent engagés dans la fabrication de ces articles, éprouveront une grande crise, et feront sans doute quelques pertes. Ces maux seront sentis, non-seulement au moment du changement, mais encore pendant tout l’intervalle qui s’écoulera avant que les industriels donnent une nouvelle direction à leurs capitaux et aux bras dont ils disposent, en les dirigeant vers un autre genre d’industrie.
Le mal ne se fera pas sentir seulement dans le pays où ces difficultés ont pris naissance : il s’étendra également à ceux où ce pays exportait auparavant ses marchandises. Nul pays ne peut longtemps importer, sans exporter en même temps, comme il ne saurait ex porter longtemps sans importer. S’il arrive donc quelque circonstance qui empêche un pays d’importer la quantité ordinaire de marchandises étrangères, la fabrication de quelques-uns des objets que l’on exportait ordinairement diminuera nécessairement ; et quoique la valeur totale des productions du pays n’en souffre que peu de variation, - le capital employé restant le même, - ces produits ne seront plus ni aussi abondants ni à si bon marché, et le changement dans l’emploi des capitaux entraînera une grande détresse.
Si, par l’emploi de 10,000 1. st. dans la fabrication des tissus de coton destinés à l‘exportation, nous importions chaque année trois mille paires de bas de soie de la valeur de 2,000 1., et que, par l’interruption du commerce, nous fussions obligés de détourner ce capital de la fabrication des tissus de coton, pour l’employer dans celle des bas, nous continuerions toujours à obtenir des bas pour la valeur de 2,000 l., pourvu qu’aucune partie du capital n’eût été détruite ; mais au lieu d’avoir trois mille paires de bas, nous pourrions n’en avoir que deux mille cinq cents. Dans le passage des capitaux de l’industrie du coton à celle des bas de soie, les particuliers pourraient éprouver une grande gêne, sans que néanmoins la valeur du capital national en souffrit beaucoup, et sans que la quantité de la production annuelle se trouvât diminuée [12].
Une guerre qui éclate après une longue paix, ou une paix qui succède à une longue guerre, occasionne en général une grande détresse dans le commerce. Ces événements changent considérablement la nature des emplois auxquels les capitaux étaient consacrés auparavant dans chaque pays ; et pendant que s’en opère le nouveau classement, le capital fixe dort, s’anéantit même parfois, et les ouvriers n’ont plus assez de travail. La durée de cette crise sera plus ou moins longue, selon le degré de répugnance que la plupart des hommes éprouvent à quitter le genre d‘industrie dans lequel ils ont pendant longtemps été dans l’habitude d’employer leur capital. La détresse est souvent aussi prolongée par les restrictions et prohibitions auxquelles donnent naissance les jalousies absurdes qui existent entre les différents états de la république commerciale.
La détresse qui provient d‘un changement dans les voies du commerce est souvent confondue avec celle qui accompagne une diminution du capital national et un état rétrograde de la société ; et il serait difficile d‘indiquer des signes certains au moyen desquels on pût distinguer l’une de l’autre.
Cependant, lorsque cette détresse se fait sentir immédiatement à la suite du passage de la guerre à la paix, la connaissance que nous avons de l’existence d’une pareille cause rend très-probable cette opinion que les fonds pour l’entretien des travailleurs ont plutôt été détournés de leurs canaux ordinaires que notablement entamés, et fait espérer qu’après quelques souffrances passagères, la nation reprendra de nouveau sa prospérité. Il faut aussi se rappeler que l’état rétrograde d’une nation est toujours un état anormal. L’homme parvient de l’enfance à l’âge viril, et alors il décline jusqu’à la mort ; mais cette marche n’est pas celle des nations. Une fois qu’elles sont parvenues à leur plus grande force, il se peut qu’elles ne puissent plus avancer au delà de ce terme ; mais leur tendance naturelle est de continuer pendant des siècles à maintenir leur richesse et leur population dans le même état de prospérité.
Dans les pays riches et puissants, où il y a de grands capitaux placés en machines, la détresse provenant d’un changement de direction dans le commerce sera plus sensible que dans des pays plus pauvres, où il y a proportionnellement une moindre valeur en capital fixe, et une plus grande en capital circulant, et où par conséquent il se fait plus d‘ouvrage par la main des hommes. Il n’est pas aussi difficile de retirer un capital circulant qu’un capital fixe, de l’emploi dans lequel il peut être engagé. Il est souvent impossible de faire servir à un genre de manufacture les machines construites pour un autre ; mais l’habillement, la nourriture et le logement d‘un ouvrier quelconque, peuvent lui servir également dans toute branche de travail ; - en d‘autres termes, le même ouvrier peut recevoir la même nourriture, le même habillement, le même logement, quoiqu’il soit employé à un autre genre d‘occupation. Ce mal est cependant un de ceux auxquels une nation riche doit se soumettre, et il ne serait pas plus raisonnable de s’en plaindre, qu’à un riche négociant de s’affliger que son navire soit exposé aux dangers de la mer, pendant que la chaumière de son pauvre voisin se trouve à l’abri de tout risque.
L’agriculture même n’est pas à l’abri de ces accidents, quoique à un moindre degré. La guerre, qui interrompt les relations d’un pays commercial avec les autres États, empêche souvent l’exportation du blé, des pays où il peut être produit à peu de frais, dans d’autres pays qui, sous ce rapport, sont moins favorisés de la nature. Dans de pareilles circonstances, une quantité extraordinaire de capital est dirigée vers l’agriculture dans le pays qui importait auparavant du blé, et qui devient par là indépendant des secours de l’étranger. A la fin de la guerre, les obstacles à l’importation cessent, et une concurrence funeste au producteur national commence ; il ne peut s’y soustraire sans faire le sacrifice d’une partie de son capital. Le meilleur expédient pour un État, serait de mettre un impôt dont la valeur décroîtrait de temps en temps, sur l’importation des blés étrangers, pendant un nombre limité d’années, afin d’offrir au cultivateur national l’opportunité de retirer graduellement son capital de l’agriculture [13]. En adoptant une pareille mesure, le pays pourrait ne pas faire de son capital, la distribution la plus avantageuse, mais l’impôt temporaire auquel il se trouverait assujetti serait avantageux à une classe particulière de la société, à celle dont le capital aurait été consacré à faire croître les subsistances nécessaires au pays pendant la suspension de l‘importation. Si de pareils efforts, faits dans un moment critique, entraînaient le risque de se trouver ruiné au moment où les besoins cesseraient, personne ne voudrait exposer son capital dans un pareil emploi. Outre les profits ordinaires des capitaux, le fermier s’attendrait à être indemnisé du risque auquel il serait exposé par une affluence subite de blé, et par conséquent le prix pour le consommateur, dans la saison où celui-ci aurait le plus besoin d’approvisionnement, éprouverait une hausse due non-seulement, au renchérissement de la culture du blé dans le pays, mais encore à la prime d‘assurance qu’il serait obligé de payer, pour le risque particulier auquel cet emploi expose le capital. Et quoiqu’il résultât un plus grand avantage pour le pays de l’importation du blé à bon marché, il serait peut-être convenable de mettre, pendant quelques années, un droit sur l’importation de cette denrée.
En traitant de la rente nous avons vu qu’à chaque augmentation de l’approvisionnement du blé, et à chaque diminution de son prix, qui en est la suite, on dégagera les capitaux employés sur les mauvaises terres ; et les terrains d‘une qualité supérieure qui, dans ce cas, ne paieraient pas de rente, deviendraient la mesure commune par laquelle se réglerait le prix naturel du blé. Quand il serait à 4 1. le quarter, des terres inférieures, que l’on peut désigner par le n° 6, pourraient être cultivées ; on s’arrêterait au n° 5 à 3 1. au n° 4 et ainsi de suite. Si le blé, par l’effet d’une abondance permanente, tombait à 3 l. 10 sch., le capital employé dans le n° 6 cesserait son emploi ; car ce n’est que quand le blé vaut 4 l., que ce capital peut rapporter les profits ordinaires, même étant exempt de rente. Il serait donc déplacé pour être employé à fabriquer les produits avec lesquels on achèterait et l‘on importerait tout le blé que l’on récoltait sur le n° 6. Dans ce nouvel emploi, il deviendrait nécessairement plus lucratif pour le capitaliste ; car, s’il pouvait obtenir plus de blé par la culture de la terre dont il ne paie pas de rente, que par la fabrication d’un produit quelconque avec lequel il peut acheter du blé, son prix ne pourrait pas être au-dessous de 4 1.
On a pourtant prétendu que l’on ne pouvait pas retirer le capital engagé dans la terre, parce qu’il se convertit en dépenses qu’on ne peut plus recouvrer, telles que celles des engrais, des clôtures, des desséchements, etc., qui s’incorporent à la terre, et en deviennent inséparables. Cela est vrai jusqu’à un certain point ; mais le capital qui se compose de bétail, de moutons, de meules de foin ou de blé, de charrettes, etc., peut être retiré ; et il reste à calculer, si ces objets doivent continuer à être employés sur la terre, malgré le bas prix du blé, ou s’il ne vaut pas mieux les vendre, et employer leur valeur à autre chose.
Supposons, cependant, que le fait soit tel qu’on l‘énonce, et qu’aucune partie du capital ne puisse être retirée [14], le fermier, dans ce cas, continuerait à cultiver du blé, et à en récolter précisément la même quantité, quel qu’en fût le prix ; car il ne serait pas de son intérêt d’en récolter moins, puisque, s’il n’employait pas son capital de cette manière, il n’en obtiendrait aucun profit. Il n’y aurait aucune importation de blé, car on le vendrait au-dessous de 3 l. 10 sch., plutôt que de ne pas le vendre ; et, dans le cas supposé, le négociant qui en importerait de l‘étranger ne pourrait point le donner au-dessous de ce prix. A la vérité, les fermiers qui cultiveraient des terres de cette qualité inférieure, souffriraient de la baisse dans la valeur échangeable de leurs denrées; mais quel effet en éprouverait le pays ? Nous aurions précisément la même quantité de toutes sortes de produits ; mais les produits immédiats de la terre, et le blé, se vendraient à bien meilleur marché. Le capital d‘un pays se compose de ses produits ; et comme ils seraient les mêmes qu’auparavant, la reproduction s’en ferait toujours dans la même proportion. Le bas prix du blé ne rapporterait cependant les profits ordinaires des capitaux que sur les terres n° 5, qui, dans ce cas, ne paieraient pas de rente, et celle de toutes les terres d’une qualité supérieure baisserait ; les salaires baisseraient en même temps, tandis que les profits monteraient.
A quelque bas prix que tombât le blé, si le capital ne pouvait être retiré de la terre, et si la demande n’augmentait pas, l’importation du blé serait impossible, car le pays en produirait la même quantité qu’auparavant. Bien qu’il y eût un partage différent du produit, bien que quelques classes de la société y gagnassent, et que d‘autres y perdissent, la somme totale de la production serait exactement la même, et la nation, prise collectivement, ne se trouverait ni plus riche ni plus pauvre.
Mais une baisse relative dans le prix du blé a toujours cet heureux résultat d‘accroître le fonds destiné à payer le travail ; car, sous le nom de profits, une part plus considérable reviendra à la classe productive, et une moindre part, sous le titre de rente, à la classe improductive.
Cela est vrai, même en admettant que le capital ne peut pas être retiré de la terre, et qu’il doit y être employé ou rester sans emploi. Si pourtant une grande partie de ce capital pouvait être retirée, comme il est évident que cela est .possible, elle ne le sera cependant que lorsqu’elle rapportera davantage au propriétaire dans un autre emploi. Cette portion de capital ne sera donc retirée que lorsqu’elle pourra être employée d‘une manière plus productive et pour le propriétaire et pour le public. Le propriétaire consent à perdre la portion de capital qu’il ne peut dégager de la terre ; car avec la portion qu’il lui est possible d’en retirer, il peut obtenir une plus grande valeur et une plus grande quantité de produits agricoles, que s’il voulait tirer parti de la portion de capital qu’il laisse dans la terre. Il se trouve précisément dans la position d’une personne qui aurait construit à grands frais des machines dans une manufacture, machines qui auraient été tellement perfectionnées par de récentes découvertes, qu’il en serait résulté une diminution dans le prix de ses produits. Ce serait un sujet bien digne de calcul pour lui, de savoir s’il doit abandonner ses vieilles machines, et les remplacer par d’autres plus parfaites, en perdant toute la valeur des anciennes, ou continuer à tirer parti de leur puissance, comparativement faible. Quel serait l’homme qui, dans de telles circonstances, s’aviserait de lui conseiller de ne point adopter les nouvelles machines, par la raison que cela diminuerait ou détruirait même la valeur des anciennes ?
Tel est cependant le raisonnement de ceux qui voudraient que l‘on défendit l’importation du blé, raisonnement fondé sur ce qu’elle tend diminuer ou même à anéantir cette partie du capital du fermier qui est pour jamais identifiée avec la terre. Ils ne voient pas que tout commerce tend à augmenter la production, et que, par cet accroissement, le bien-être général est augmenté, quoiqu’il puisse en résulter quelque perte partielle. Pour être d’accord avec eux-mêmes, ils devraient chercher à arrêter tout perfectionnement en agriculture et en manufactures, et toutes les inventions de machines ; car, quoique tous ces perfectionnements contribuent à l’abondance générale, et par conséquent au bonheur de toute la société, ils ne manquent pourtant jamais, au moment où ils sont introduits, de détériorer ou d’anéantir une partie du capital existant des cultivateurs et des manufacturiers.
La culture des terres, ainsi que tous les autres commerces, surtout dans un pays commerçant, est sujette à une réaction, qui, dans un sens opposé, succède à l’action produite par une forte cause excitante. C’est ainsi que, si une guerre interrompt l’importation du blé, la hausse de prix qui s’ensuivra attirera les capitaux vers l’agriculture, par l’appât des gros profits qu’un tel emploi présente. Il en résultera probablement qu’il y aura plus de capital employé, et qu’il sera apporté au marché plus de denrées du sol qu’il n’en faut pour la demande du pays. Dans ce cas, le prix du blé tombera par l’effet de la surabondance, et jusqu’à ce que le terme moyen de l’offre se trouve de niveau avec celui de la demande, les cultivateurs seront sous le coup d’une crise douloureuse.
Chapitre XX : DES PROPRIÉTÉS
DISTINCTIVES DE LA VALEUR ET DES RICHESSES.
« Un homme est pauvre ou
riche, dit Adam Smith, selon le plus ou moins de choses nécessaires,
utiles ou agréables, dont il peut se procurer la jouissance. »
La valeur diffère donc essentiellement de la richesse ; car la valeur ne dépend pas de l’abondance, mais bien de la difficulté ou de la facilité de production. Le travail d’un million d’hommes produira toujours la même valeur industrielle, sans produire toujours la même richesse. Par l‘invention de machines, par plus d‘habileté, par une division mieux entendue du travail, ou par la découverte de nouveaux marchés où l’on peut faire des échanges plus avantageux, un million d’hommes peut, dans un état donné de 1a société, doubler ou tripler les richesses, les choses nécessaires, utiles ou agréables, que produisait auparavant le même nombre d‘ouvriers ; mais on n’ajouterait rien par là à la valeur des produits. En effet, tout augmente ou baisse de valeur à proportion de la facilité ou de la difficulté de production, ou, en d’autres mots, à proportion de la quantité de travail employée dans la production.
Supposons qu’avec un capital donné, le travail d’un certain nombre d‘ouvriers puisse produire mille paires de bas ; et que, par des inventions de machines, le même nombre d’hommes puisse en produire deux mille paires, ou qu’en continuant à produire mille paires, il puisse, de plus, fabriquer cinq cents chapeaux. Dans ce cas, la valeur des deux mille paires de bas, ou celle des mille paires de bas jointe à celle des cinq cents chapeaux, sera exactement la même qu’avaient les mille paires de bas avant l’introduction des machines, parce que ces différents produits seront le résultat de la même quantité de travail. Mais la valeur de la masse générale des denrées se trouvera cependant diminuée ; car, quoique la valeur des produits, augmentés par suite des procédés perfectionnés, soit exactement égale en valeur à la quantité produite avant ce perfectionnement, il y a aussi un effet produit sur la portion de marchandises non encore consommées, et qui ont été fabriquées avant l’introduction des procédés perfectionnés. La valeur de ces marchandises se trouvera réduite ; car il faut qu’elle tombe, à quantités égales, au niveau de celle des marchandises produites sous l’influence des procédés perfectionnés ; et la société, malgré la quantité augmentée de ses produits et le surcroît de richesse et de moyens de jouissance, aura, somme totale, moins de valeurs. En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites auparavant, quoique, par ce même moyen, nous accroissions non-seulement la richesse nationale, mais encore la faculté de produire pour l’avenir.
Grand nombre d’erreurs, en économie politique, ont pris leur source dans cette manière fausse de regarder l’augmentation de la richesse et l‘augmentation de la valeur comme des expressions synonymes, et dans les fausses notions sur ce qui constitue la mesure commune de la valeur. L’un, regardant le numéraire comme la mesure de la valeur, croit qu’une nation devient riche ou pauvre, selon que ses produits, de quelque nature qu’ils soient, peuvent s’échanger contre plus ou moins de numéraire. D’autres regardent le numéraire comme un agent très-commode d’échange, mais non comme une mesure convenable, par laquelle on puisse estimer la valeur des choses ; d’après eux, la véritable mesure de la valeur, c’est le blé [15], et un pays est riche ou pauvre, selon que ses produits peuvent lui procurer en échange plus ou moins de blé. Il en est encore d‘autres qui regardent un pays comme pauvre ou riche, selon la quantité de travail qu’il peut payer [16]. Mais pourquoi l’or, le blé ou le travail, seraient-ils la mesure commune de la valeur plutôt que le charbon ou le fer, que le drap, le savon, la chandelle, ou tout autre objet nécessaire à l’ouvrier ? Comment, en un mot, une denrée quelconque, ou toutes les denrées ensemble, pourraient-elles constituer une mesure commune, lorsque la mesure elle-même se trouve être sujette à éprouver des variations dans sa valeur ? Le blé, ainsi que l’or, peut, par la difficulté ou la facilité de sa production, varier de 10, 20 ou 30 pour 100, relativement aux autres choses ; pourquoi donc dire toujours que ce sont ces autres choses qui ont varié, et non le blé ? Il n’y a de denrée invariable que celle qui, dans tous les temps, exige pour sa production le même sacrifice de travail et de peines. Nous n’en connaissons point de semblables, mais nous pouvons en parler et en raisonner, par hypothèse, comme si elle existait ; et nous pouvons perfectionner la théorie de la science en faisant voir clairement que toutes les mesures adoptées jusqu’à présent pour apprécier la valeur sont absolument inapplicables [17].
Et en supposant même qu’une de ces mesures fût une mesure exacte de la valeur, elle ne le serait cependant pas de la richesse ; car la richesse ne dépend pas de la valeur. Un homme est riche ou pauvre, selon l’abondance des choses nécessaires ou d’agrément dont il peut disposer, et elles contribuent également aux jouissances du possesseur, que leur valeur échangeable contre de l‘argent, du blé ou du travail, soit forte ou faible. C’est en confondant les idées de valeur et de richesse qu’on a prétendu qu’en diminuant la quantité des marchandises, c’est-à-dire des choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, on pouvait augmenter les richesses. Si la valeur était la mesure de la richesse, on ne pourrait pas nier cette proposition, car la rareté des choses en augmente la valeur. Mais si Adam Smith a raison, si la richesse se compose des choses de nécessité et d‘agrément ; dans ce cas elle ne saurait augmenter par la diminution de ces choses.
Il est vrai qu’une personne qui possède un objet rare, est plus riche, si, au moyen de cet objet, elle peut se procurer une plus grande quantité de choses nécessaires et agréables à la vie ; mais le fonds général duquel est tirée la‘richesse des autres personnes s’en trouve nécessairement diminué.
« Que l’eau devienne rare, dit lord
Lauderdale, et qu’elle soit le partage exclusif d‘un seul individu, sa richesse
personnelle croîtra ; car l’eau, dans ce cas, aura une valeur ; et si la
richesse nationale se compose de la somme des fortunes individuelles, par ce
moyen la richesse générale se trouvera aussi augmentée. »
La richesse de cet individu augmentera, nul doute ; mais comme il faudra que le fermier vende une partie de son blé, le cordonnier une partie de ses souliers, et que tout le monde se prive d‘une partie de son avoir dans l’unique but de se procurer de l’eau qu’ils avaient auparavant pour rien, ils seront tous appauvris de toute la quantité de denrées qu’ils sont forcés de consacrer à cet objet, et le propriétaire de l’eau aura un profit précisément égal à leur perte. La société jouira toujours de la même quantité d’eau et de la même quantité de denrées; mais la distribution en sera différente. C’est cependant dans la supposition qu’il y a seulement monopole d’eau, et non disette ; car si l’eau manquait, la richesse nationale et individuelle se trouverait réellement réduite, en tant qu’elle serait privée d’une portion d‘un des objets qui servaient aux jouissances générales. Non-seulement le fermier avait moins de blé à donner en échange pour les autres denrées qui pourraient lui être nécessaires ou agréables ; mais il éprouverait, comme tout autre individu, une diminution dans la jouissance d’un objet aussi essentiel à son bien-être. Il y aurait donc, non-seulement une répartition différente des richesses, mais il y aurait encore perte réelle de richesse.
C’est pourquoi l’on pourrait dire de deux pays qui posséderaient une quantité égale de toutes les choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, qu’ils sont également riches ; mais la valeur de leurs richesses respectives dépendra de la facilité ou difficulté comparative avec laquelle ces richesses sont produites. Si une machine perfectionnée nous donnait le moyen de faire deux paires de bas, au lieu d‘une, sans employer plus de travail, on donnerait double quantité de bas en échange d‘une aune de drap. Si une pareille amélioration avait lieu dans la fabrication du drap, les bas et le drap s’échangeraient dans les mêmes proportions qu’auparavant ; mais ils auraient tous les deux baissé de valeur, puisqu’il faudrait en donner double quantité en les échangeant contre des chapeaux, de l’or ou d‘autres marchandises en général, pour obtenir une quantité déterminée de ces objets. Que l‘amélioration s’étende à la production de l’or et de toute autre denrée, et les anciennes proportions seront de nouveau rétablies. Il y aura double quantité de produits annuels, et par conséquent la richesse nationale sera doublée ; mais elle n’aura point augmenté de valeur [18].
Quoique Adam Smith ait donné de la richesse une idée exacte et dont j’ai déjà plus d‘une fois fait mention, il en donne ensuite une explication différente, en disant « qu’un homme doit être riche ou pauvre, selon qu’il peut disposer de plus ou moins de travail. » Cette manière de voir est essentiellement différente de la première, et est certainement inexacte ; car, supposons que les mines fussent devenues plus productives, en sorte que l’or et l’argent eussent baissé de valeur, par la plus grande facilité de leur production ; ou que le velours étant fabriqué avec beaucoup moins de travail qu’auparavant, la valeur en tombât de moitié ; la richesse de tous les consommateurs de ces articles se trouverait augmentée. Un particulier pourrait, dans ce cas, augmenter la quantité de sa vaisselle ; un autre pourrait acheter une quantité double de velours ; mais, quoique possesseurs de cette quantité additionnelle de vaisselle et de velours, ils ne pourraient pas employer plus d‘ouvriers que par le passé ; car la valeur échangeable du velours et de la vaisselle ayant baissé, ils seraient obligés de sacrifier une plus grande portion de cette sorte de richesse au paiement de la journée de l’ouvrier. La richesse ne saurait donc être estimée par la quantité d e travail qu’elle peut payer.
De tout ce qu’on vient de dire, il résulte que la richesse d‘un pays peut s’accroître de deux manières : par l’emploi d‘une portion plus considérable de revenu consacré à l’entretien des travailleurs, - ce qui non-seulement augmentera la quantité, mais encore la valeur de la masse des produits : ou encore, par l’augmentation des forces productives du même travail, - ce qui ajoutera à l’abondance, mais n’augmentera point la valeur des produits.
Dans le premier cas, non-seulement un pays deviendra riche, mais encore la valeur de ses richesses s’accroîtra. Il s’enrichira par l’économie, en réduisant ses dépenses en objets de luxe et d’agrément, et en employant le fruit de ses épargnes à la reproduction.
Dans le second cas, il se peut qu’il n’y ait ni
réduction dans les dépenses de luxe et d‘agrément, ni augmentation de travail
productif employé ; mais avec la même quantité de travail, les produits seront
plus considérables : la richesse s’accroîtra, mais non la valeur [19].
De ces deux manières d'augmenter la richesse, on doit préférer la seconde, puisqu'elle produit le même effet sans nous priver de nos jouissances ni les diminuer, ce qui est inévitable dans la première.
Le capital d'un pays est cette portion de sa richesse qui est employée dans le but d’une production à venir. Il peut s'accroître de même que la richesse. Un surcroît de capital contribuera aussi effectivement à la production de la richesse future, qu'il provienne des améliorations dans les connaissances pratiques et dans les machines, ou de l'emploi d’une plus grande partie du revenu dans la reproduction ; car la richesse tient toujours à la quantité des produits, sans égard pour la facilité avec laquelle on peut s’être procuré les instruments qui servent à la production. Une certaine quantité de vêtements et de vivres suffira aux besoins et à l‘entretien d’un même nombre d‘hommes, et fera faire la même quantité d’ouvrage, que ces objets soient le fruit du travail de cent hommes ou de deux cents ; - mais ces vêtements et ces subsistances auront double valeur si les deux cents hommes ont été employés à les produire.
Malgré les modifications qu’il a introduites dans la quatrième et dernière édition de son Traité d‘Économie politique, M. Say me paraît avoir été très-malheureux dans sa définition de la valeur et des richesses. Il considère ces deux termes comme synonymes et déclare que tout homme est riche en proportion de l’accroissement de valeur que reçoivent ses propriétés et de l’abondance des marchandises qu’il peut acheter. « La valeur des revenus s’accroît, dit-il, dès que, par des causes quelconques, ils peuvent nous donner une plus grande quantité de produits. » D’après M. Say, si donc la difficulté de produire du drap venait à doubler, et si, par conséquent, le drap s’échangeait contre une quantité de marchandises deux fois plus grande, il doublerait de valeur : cela est incontestable. Mais dans le cas où la production de ces marchandises se trouverait facilitée sans que celle du drap devînt plus coûteuse, et où, par conséquent, le drap s’échangerait encore contre une quantité de marchandises double, M. Say soutiendrait encore que la valeur du drap a doublé ; tandis que, d‘après mes propres vues sur la matière, il devrait dire que le drap a conservé sa valeur première, et que ces marchandises ont baissé de moitié. M. Say ne manque-t-il pas de logique lorsqu’il dit que les progrès de la production peuvent faire qu’on crée, avec les mêmes procédés, deux sacs de blé au lieu d‘un, que la valeur de ces sacs baisse conséquemment de moitié, et que, néanmoins, le drapier, qui échange ses étoffes contre deux sacs de blé, obtiendra une valeur double de celle qu’il recevait, alors qu’il recevait un seul sac de blé pour son drap. Si deux sacs ont maintenant la valeur qu’un seul sac avait précédemment, il recevra exactement la même valeur, et rien de plus : il obtient, sans doute, une somme de richesse et d’utilité double, il reçoit deux fois plus de ce qu’Adam Smith appelle valeur en usage, mais non de ce qu’on entend par valeur en échange, ou valeur proprement dite. C’est pourquoi M. Say a tort quand il considère comme synonymes les termes de valeur, d‘utilité ; de richesse. Je pourrais même en appeler à M. Say, et emprunter, au bénéfice de ma cause et de la différence essentielle qui existe entre la valeur et les richesses, plusieurs chapitres de ses ouvrages ; tout en reconnaissant, cependant, que dans d’autres passages il combat mes idées. Il m’est, on le pense bien, impossible de concilier ces pages contradictoires, et je les désigne à M. Say lui-même, pour qu’il me fasse l’honneur de discuter mes observations dans une édition future de son ouvrage, et qu’il y introduise les explications que tout le monde, comme moi, juge nécessaires pour la parfaite entente de ses doctrines.
1 . Dans l’échange de deux produits, ce que nous échangeons réellement ce sont les services productifs qui ont servi à les créer. Traité d‘Économie politique, édit. GUILLAUMIN, p. 346.
2. Il n’y a cherté véritable que celle provenant des frais de production : et une chose réellement chère est celle qui coûte beaucoup à produire.
3. La valeur de tous les services productifs nécessaires pour la création d‘un produit, constitue les frais de production de cet article.
4. C‘est l’utilité qui détermine la demande d’une marchandise : mais ce sont les frais de production qui servent de limite à cette demande. Quand son utilité ne suffit même pas pour élever la valeur au niveau des frais de production, cette chose ne vaut pas ce qu’elle a coûté ; et il y faut voir la preuve que les mêmes services productifs auraient pu être employés plus avantageusement dans une autre branche d‘industrie. Les propriétaires des fonds productifs, ceux qui disposent de capital, de terre ou de travail, sont constamment occupés à comparer les frais de production avec la valeur d‘échange, ou, ce qui retient au même, la valeur des différentes marchandises entre elles. En effet, les frais de production ne sont autre chose que la valeur des services productifs consacrés à la création d‘une marchandise ; et la valeur d’un service productif n’est autre chose que celle de la marchandise produite. D’où il suit que la valeur d’une marchandise, la valeur d’un service productif, la valeur des frais de production sont des valeurs équivalentes, toutes les fois qu’on laisse prendre aux choses leur cours naturel.
5. La valeur des revenus s’accroît donc du moment où ils nous procurent - n’importe par quels moyens - une plus grande somme de produits.
6. Le prix sert de mesure à la valeur des choses, et leur valeur sert à mesurer leur utilité.
7. L’échange fait librement montre pour le temps, le lieu, la situation sociale où l’on se trouve, le prix que nous attachons aux choses échangées.
8. Produire, c’est créer de la valeur en donnant de l’utilité aux choses qui n’en ont pas, ou en augmentant celle qu’elles ont déjà, et par conséquent en faisant naître des demandes.
9. L’utilité créée constitue un produit. La valeur échangeable qui en résulte est seulement la mesure de cette utilité et de la production qui vient d‘avoir lieu.
10. L’utilité que les habitants de certaines contrées reconnaissent à une chose, ne peut être appréciée que par le prix qu’ils consentent à en donner.
11. Le prix est la mesure de l’utilité que notre jugement attache a un produit, et de la satisfaction que nous éprouvons en le consommant : en effet personne ne se livrerait à cette consommation si, pour le même prix, on pouvait se procurer une utilité, une jouissance plus grande.
12. Une valeur incontestable est la quantité de toute autre chose qu’on peut obtenir, du, moment qu’on le désire, en échange de la chose dont on veut se défaire, p. 314, édit. Guillaumin.
S’il n’y a réellement de cherté que celle qui naît des frais de production, comment dire qu’une marchandise peut hausser de valeur sans que les frais de production augmentent, et par cela seul qu’elle s’échangera contre une quantité plus grande de certaines denrées dont le coût aura diminué ? Quand je donne deux mille fois plus de drap pour une livre d’or que pour une livre de fer, cela prouve-t-il que j’accorde à l’or une utilité deux mille fois plus grande qu’au fer ? Certainement non : cela prouve simplement - comme l’a reconnu M. Say au paragraphe 2, - que la production de l’or est deux mille fois plus difficile, plus coûteuse que celle du fer. Si les frais de production de ces deux métaux étaient les mêmes, j’en donnerais le même prix ; mais si l‘utilité était réellement le fondement de la valeur des choses, il est probable que je donnerais davantage pour le fer. C‘est la concurrence des producteurs « perpétuellement occupés, dit l’auteur, à comparer les frais de production avec la valeur de la chose créée, » qui règle la valeur des différentes marchandises. Si donc je donne un shilling pour un pain et 21 shillings pour une guinée, il ne faut pas y voir la mesure de l’utilité que j’attribue à chacune de ces denrées.
Dans le numéro 4 M. Say défend, presque sans modification, la doctrine que j'ai émise relativement à la valeur. Au rang des services productifs il place ceux qu'on retire de la terre, du capital, du travail : je n'admets, moi, à l'exclusion complète de la terre, que le capital et le travail. La différence provient ici de la diversité de nos vues sur la rente territoriale. Je .la considère, moi, comme le résultat d'un monopole partiel qui, loin de régler les prix, en subit au contraire l'influence. Je crois que si tous les propriétaires renonçaient, par un généreux effort, à toutes leurs rentes, le prix des produits agricoles ne baisserait pas : car il y aurait toujours une certaine proportion de ces produits créés sur des terres qui ne paient pas et ne peuvent pas payer de rentes, - l'excédant du produit sur les frais suffisant à peine pour couvrir les profits du capital.
Pour conclure, et quoique personne n'estime plus haut que moi les avantages qui peuvent résulter pour toutes les classes de consommateurs de l'abondance et du bas prix réel des marchandises, je ne puis tomber d'accord avec M. Say quand il évalue le prix d’une marchandise par l'abondance des autres marchandises contre lesquelles elle s'échange. Je suis, à cet égard, de l'avis d'un écrivain distingué, M. Destutt de Tracy, qui dit que « mesurer une chose, c'est la comparer avec une quantité donnée de cette autre chose qui nous sert de terme de comparaison, d'étalon, d'unité. Mesurer, déterminer une longueur, une valeur, un poids, c'est donc rechercher combien ils contiennent de mètres, de francs, de grammes, en un mot, d'unités d'une même nature [20]. » Le franc n'est une mesure de valeur, que pour une certaine quantité du métal dont sont faits les francs, à moins que les francs et la chose qu'on doit mesurer ne puissent être rapportés à quelqu'autre mesure commune aux deux. Or, je crois qu'on peut effectivement trouver ce terme de comparaison, car les francs et la marchandise déterminée étant le résultat de la même somme de travail, le travail peut être considéré comme une mesure commune servant à déterminer leur valeur réelle et relative. Ceci, je suis heureux de le dire, me paraît être aussi l'avis de M. Destutt de Tracy. Il dit : « Comme il est certain que nos facultés physiques et morales sont nos seules richesses primitives, l’emploi de ces facultés constitue aussi notre seul trésor à l'origine des sociétés ; et c'est par conséquent de notre activité, de notre intelligence, que découlent les choses que nous nommons richesses, aussi bien celles qui sont le plus nécessaires que celles qui sont simplement une valeur d'agrément. Il est évident, aussi, que toutes ces choses représentent uniquement le travail qui les a créées ; et si elles ont une valeur, ou deux valeurs différentes, elles les reçoivent de la somme de travail dont elles émanent. [21] »
M. Say, en parlant du mérite et des imperfections du bel ouvrage d'Adam Smith, l'accuse d'avoir commis une erreur, en attribuant au seul travail de l'homme le pouvoir de produire des valeurs. « Une analyse plus exacte, dit M. Say, prouve que ces valeurs sont dues à l'action du travail, ou plutôt de l'industrie de l'homme combinée avec l'action des agents que lui fournit la nature, et avec celle des capitaux….. Ce principe méconnu l'empêche d'établir la vraie théorie des machines, par rapport à la production des richesses. »
En contradiction avec l'opinion d'Adam Smith, M. Say, dans le quatrième chapitre du premier livre de son Traité d'Économie politique, parle de la valeur que les agents naturels, tels que la lumière du soleil, l'air, la pression de l'atmosphère, donnent aux choses, en remplaçant souvent le travail de l'homme, et quelquefois en travaillant à la production en communauté avec lui [22]. Mais ces agents naturels, quoiqu’ils ajoutent beaucoup à la valeur d’utilité n’augmentent jamais la valeur échangeable d‘une chose, et c’est celle dont parle ici M. Say. Aussitôt qu’au moyen de machines, ou par nos connaissances en physique, nous forçons les agents naturels à faire l’ouvrage que l’homme faisait auparavant, la valeur échangeable de cet ouvrage tombe en conséquence. S’il fallait dix hommes pour faire tourner un moulin à blé, et qu’on découvrît que, par le moyen du vent ou de l’eau, le travail de ces dix hommes pourrait être épargné, la farine qui serait le produit de l’action du moulin tomberait dès ce moment de valeur, en proportion de la somme de travail épargné ; et la société se trouverait enrichie de toute la valeur des choses que le travail de ces dix hommes pourrait produire, - les fonds destinés à l’entretien des travailleurs n’ayant pas éprouvé par là la moindre diminution M. Say méconnaît toujours la différence qui existe entre la valeur en échange et la valeur d‘utilité.
M. Say accuse le docteur Smith de n’avoir pas fait attention à la valeur donnée aux choses par les agents naturels et par les machines, en raison de ce qu’il considérait la valeur de toutes choses comme étant dérivée du seul travail de l’homme ; mais il ne me paraît pas que cette accusation soit prouvée ; car, dans aucun endroit de son ouvrage, Adam Smith ne déprécie les services que ces agents naturels et les machines nous rendent, mais il caractérise avec beaucoup de justesse la nature de valeur qu’ils ajoutent aux choses. Ils sont utiles, en ce qu’ils augmentent l‘abondance des produits, et qu’ils ajoutent à notre richesse en augmentant la valeur d‘utilité ; mais, comme ils travaillent gratuitement, comme on ne paie rien pour l’usage de l’air, de la chaleur du soleil, ni de l’eau, les secours qu’ils nous prêtent n’ajoutent rien à la valeur échangeable [23].
Chapitre XXI : DES EFFETS DE
L’ACCUMULATION SUR LES PROFITS ET SUR L’INTÉRÊT DES CAPITAUX
D’après la manière dont nous avons considéré les profits des capitaux, il semblerait qu’aucune accumulation de capital ne peut faire baisser les profits d’une manière permanente, à moins qu’il n’y ait quelque cause, également permanente, qui détermine la hausse des salaires. Si les fonds pour le paiement du travail étaient doublés, triplés ou quadruplés, il ne serait pas difficile de se procurer bientôt la quantité de bras nécessaires pour l’emploi de ces fonds ; mais en raison de la difficulté croissante d’augmenter constamment la quantité de subsistances, la même valeur en capital ne pourrait probablement pas faire subsister la même quantité d’ouvriers. S’il était possible d’augmenter continuellement, et avec la même facilité, les objets nécessaires à l‘ouvrier, il ne pourrait y avoir de changement dans le taux des profits et des salaires, quel que fût le montant du capital accumulé. Cependant Adam Smith attribue toujours la baisse des profits à l’accumulation des capitaux et à la concurrence qui en est la suite, sans jamais faire attention à la difficulté croissante d‘obtenir des subsistances pour le nombre croissant d‘ouvriers que le capital additionnel emploie. « L’accroissement des capitaux, dit-il, qui fait hausser les salaires, tend à abaisser les profits [24]. Quand les capitaux d‘un grand nombre de riches commerçants sont versés dans la même branche de commerce, leur concurrence mutuelle tend naturellement à en faire baisser les profits ; et quand les capitaux se sont pareillement grossis dans tous les différents commerces établis dans la société, la même concurrence doit produire le même effet dans tous. »
Adam Smith parle ici d’une hausse des salaires, mais c’est d‘une hausse momentanée, provenant de l’accroissement des fonds avant qu’il y ait accroissement de population ; et il paraît ne pas s’être aperçu qu’à mesure que le capital grossit, l’ouvrage que ce capital doit faire exécuter augmente dans la même proportion. Cependant M. Say a prouvé de la manière la plus satisfaisante, qu’il n’y a point de capital, quelque considérable qu’il soit, qui ne puisse être employé dans un pays, parce que la demande des produits n’est bornée que par la production. Personne ne produit que dans l’intention de consommer ou de vendre la chose produite, et on ne vend jamais que pour acheter quelque autre produit qui puisse être d‘une utilité immédiate, ou contribuer à la production future. Le producteur devient donc consommateur de ses propres produits, ou acheteur et consommateur des produits de quelque autre personne. Il n’est pas présumable qu’il reste longtemps mal informé sur ce qu’il lui est plus avantageux de produire pour atteindre le but qu’il se propose, c’est-à-dire, pour acquérir d’autres produits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’il continue a produire des choses pour lesquelles il n’y aurait pas de demande [25].
Il ne saurait donc y avoir dans un pays de capital accumulé, quel qu’en soit le montant, qui ne puisse être employé productivement, jusqu’au moment où les salaires auront tellement haussé par l’effet du renchérissement des choses de nécessité, qu’il ne reste plus qu’une part très-faible pour les profits du capital, et que, par là, il n’y ait plus de motif pour accumuler [26]. Tant que les profits des capitaux seront élevés, les particuliers auront un motif pour accumuler. Tant qu’un individu éprouvera le désir de satisfaire une certaine jouissance, il aura besoin de plus de marchandises, et la demande sera effective dès qu’il aura une nouvelle valeur quelconque à offrir en échange pour ces marchandises. Si on donnait 10,000 1. st. à un homme qui en possède déjà 100,000 1. de rente, il ne les serrerait pas dans son coffre ; il augmenterait sa dépense de 10,000 1. ; il les emploierait d‘une manière productive, ou il prêterait cette somme à quelque autre personne pour cette même fin. Dans tous les cas, la demande s’accroîtrait, mais elle porterait sur des objets divers. S’il augmente sa dépense, il est probable qu’il emploiera son argent à des constructions, à des meubles, ou à tout autre objet d’agrément. S’il emploie ses 10,000 1. d’une manière productive, il consommera plus de subsistances, d‘objets d’habillement et de matières premières, qui serviraient à mettre à l’œuvre de nouveaux ouvriers. Ce serait toujours une demande [27].
On n’achète des produits qu’avec des produits, et le
numéraire n’est
que l’agent au moyen duquel l’échange s’effectue. Il peut être produit une trop grande
quantité d’une certaine denrée, et il peut en résulter une surabondance telle dans le
marché, qu’on ne puisse
en retirer ce qu’elle a coûté ; mais ce trop plein ne saurait avoir lieu pour toutes les
denrées. La demande de blé est bornée par le nombre de bouches qui doivent le manger ;
celle des souliers et des habits, par le nombre des personnes qui doivent les porter ; mais
quoique une
société, ou partie d‘une société, puisse avoir autant de blé et autant de chapeaux
et de souliers qu’elle peut ou qu’elle veut en consommer, on ne saurait en dire autant de
tout produit de la nature
ou de l’art. Bien des personnes consommeraient plus de vin, si elles avaient le
moyen de s’en procurer. D’autres, ayant assez de vin pour leur consommation, voudraient
augmenter la quantité de
leurs meubles, ou en avoir de plus beaux. D’autres pourraient vouloir
embellir leurs campagnes, ou donner plus de splendeur à leurs maisons. Le désir de
ces jouissances est inné dans l’homme ; il ne faut qu’en avoir les moyens ; et un accroissement
de production peut,
seul, fournir ces moyens. Avec des subsistances et des denrées de première
nécessité à ma disposition, je ne manquerai pas longtemps d‘ouvriers dont le
travail puisse me procurer les objets qui pourront m’être plus utiles ou plus
désirables.
La baisse ou la hausse de profits, que cet accroissement de production et la demande qui en est la suite pourront occasionner, dépend uniquement de la hausse des salaires ; et la hausse des salaires, excepté pendant un temps limité, tient à la facilité de produire les subsistances et les choses nécessaires a l’ouvrier. J’ai dit, pendant un temps limité, car il n’y a rien de mieux établi que ce principe, suivant lequel la quantité des ouvriers doit toujours, en dernière, analyse, se proportionner aux moyens de les payer.
Il n’y a qu’un seul cas, et celui-là n’est que temporaire, dans lequel l’accumulation du capital, accompagnée du bas prix des subsistances, peut amener une baisse des profits ; ce cas est celui où les fonds destinés à faire subsister les ouvriers s’accroissent plus vite que la population. Dans ce cas, les salaires seront forts et les profits faibles. Si tout le monde renonçait à l’usage des objets de luxe, et ne songeait qu’à accumuler, il pourrait être produit une quantité d’objets de nécessité, dont il ne pourrait pas y avoir de consommation immédiate. Il pourrait sans doute y avoir alors un engorgement général de ces produits, et par conséquent il se pourrait qu’il n’y eût ni demande pour une quantité additionnelle de ces articles, ni profits à espérer par l’emploi d‘un nouveau capital. Si on cessait de consommer, on cesserait de produire, et cette concession n’est pas en opposition avec le principe général. Dans un pays tel que l’Angleterre, par exemple, il est difficile de supposer qu’il puisse y avoir de motif qui détermine les habitants à consacrer tout leur capital et leur travail à la production exclusive des choses de première nécessité.
Quand des commerçants placent leurs capitaux dans le commerce étranger ou de transport, c’est toujours par choix, et jamais par nécessité. Ils ne le font que parce que leurs profits, dans ce commerce, sont un peu au-dessus de ceux du commerce intérieur.
Adam Smith a observé, avec raison, que « le besoin de nourriture était, dans chaque individu, limité par la capacité bornée de l’estomac de l’homme ; mais que le désir des choses commodes ou des objets de décoration et d’ornement pour les édifices, l’habillement, les équipages ou l’ameublement, paraît n’avoir point de bornes ou de limite certaine. La nature a donc nécessairement limité la somme des capitaux qui peut, à une époque quelconque, être consacrée avec profit à l’agriculture ; mais elle n’a point posé de limites à la somme de capita1 qui peut être consacrée à nous procurer les choses utiles à l’existence, et propres à l’embellir. » Nous procurer le plus grand nombre possible de ces jouissances, voilà le but que nous nous proposons, et c’est uniquement parce que le commerce étranger, ou celui de transport, parvient mieux à ce but, que les commerçants l’entreprennent de préférence à la fabrication des objets désirés, ou de ceux qui peuvent les remplacer dans le pays même. Si, cependant, des circonstances particulières nous empêchaient de placer nos capitaux dans le commerce étranger ou dans celui de transport, nous serions obligés de les employer, quoique moins avantageusement, chez nous ; et tant qu’il n’y a point de limites au désir de posséder « des choses commodes, des objets d‘ornement pour les édifices, l’habillement, les équipages et l’ameublement, » il ne saurait y avoir d‘autres limites aux capitaux qui peuvent être employés pour nous procurer ces objets, que celles des subsistances destinées aux ouvriers qui doivent les produire.
Adam Smith dit cependant que le commerce de transport n’est point un commerce de choix, mais de nécessité ; comme si le capital qui y est versé fût resté stérile sans un pareil emploi ; comme si le capital employé au commerce intérieur pouvait regorger s’il n’était contenu dans de certaines limites. « Quand la masse des capitaux d‘un pays, dit-il, est parvenue à un tel degré d’accroissement, qu’elle ne peut être toute employée à fournir à la consommation de ce pays, et à faire valoir son travail productif, alors le superflu de cette masse se décharge naturellement dans le commerce de transport, et est employé à rendre le même service à des pays étrangers.
« On achète, avec une partie du produit superflu de l’industrie de la Grande-Bretagne, environ quatre-vingt-seize mille quarters de tabac dans la Virginie et le Maryland. Or, la demande de la Grande-Bretagne n’en exige peut-être pas plus de quatorze mille. Ainsi, si les quatre-vingt-deux mille restant ne pouvaient être exportés et échangés contre quelque chose de plus demandé dans le pays, l’importation de cet excédant cesserait aussitôt, et, avec elle, le travail productif de tous ceux des habitants de la Grande-Bretagne qui sont maintenant employés à préparer les marchandises avec lesquelles ces quatre-vingt-deux mille quarters sont achetés tous les ans. » Mais cette portion du travail productif de la Grande-Bretagne ne pourrait-elle pas être employée à préparer des marchandises d‘une différente espèce, avec lesquelles on aurait la faculté d’acheter quelque chose qui serait plus demandé dans le pays ? Et quand même cela serait impossible, ne pourrait-on pas, quoique avec moins d‘avantage, employer ce travail productif à fabriquer les articles demandés dans le pays, ou du moins à en fournir d‘autres qui pussent les remplacer ? Si nous avions besoin de velours, ne pourrait-on pas essayer d‘en faire ; et si nous ne pouvions pas y réussir, ne serait-il pas possible de fabriquer plus de drap, ou quelque autre objet qui serait à notre convenance ?
Nous fabriquons des marchandises, et avec ces marchandises nous en achetons d’autres à l‘étranger, parce que nous pouvons nous les y procurer à meilleur compte que si nous les fabriquions chez nous. Qu’on nous prive de ce commerce, et à l’instant nous fabriquerons de nouveau ces articles pour notre usage. D’ailleurs cette opinion d’Adam Smith est en contradiction avec toute sa doctrine générale sur cette matière. « Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de le faire nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec les produits de quelque industrie où nous excellions. L’industrie générale du pays étant toujours en proportion du capital qui la met en œuvre, elle ne sera pas diminuée pour cela ; ... seulement ce sera à elle à chercher la manière dont elle peut être employée à son plus grand avantage. »
Et dans une autre endroit : « Par conséquent, ceux qui peuvent dis poser d’une plus grande quantité de vivres qu’ils ne peuvent en consommer, sont toujours prêts à donner ce surplus, ou, ce qui revient au même, sa valeur en échange d‘un autre genre de jouissances. Tout ce qui reste après avoir satisfait des besoins nécessairement limités, est donné pour flatter ces désirs que rien ne saurait satisfaire, qui paraissent tout à fait insatiables. Les pauvres, pour avoir de la nourriture, travaillent à satisfaire les fantaisies des riches ; et, pour être plus sûrs d‘obtenir cette nourriture, ils enchérissent l’un sur l’autre à qui travaillera à meilleur marché, et à qui mettra plus de perfection à sou ouvrage. Le nombre des ouvriers s’accroît par l’abondance de vivres, ou par les améliorations croissantes dans la culture des terres ; et comme la nature de leurs occupations est susceptible de la plus grande division de travail, la quantité de matières qu’ils peuvent consommer augmente dans une proportion beaucoup plus forte que le nombre des ouvriers. De la naît une demande de toute sorte de matières que l’industrie des hommes peut employer en objets d‘utilité ou d’ornement, en habillements, équipages, ameublements, substances fossiles, minéraux renfermés dans le sein de la terre, et métaux précieux. »
Il résulte donc de ces développements qu’il n’est pas de limites pour la demande, pas de limites pour l’emploi du capital, toutes les fois que le capital donne quelques profits et que ces profits ne peuvent baisser que par suite de la hausse des salaires. Enfin rajouterai que la seule cause qui fasse hausser constamment les salaires, c’est la difficulté toujours croissante de se procurer de la nourriture et des objets de première nécessité pour le nombre chaque jour croissant des ouvriers.
Adam Smith a observé, avec raison, qu’il est extrêmement difficile de fixer le taux des profits des capitaux. « Le profit est sujet à des variations telles, dit-il, que même dans un commerce particulier, et à plus forte raison dans les différentes branches de commerce en général, il serait difficile d’en déterminer le terme moyen ..... Et quant à prétendre juger avec une certaine précision de ce qu’il peut avoir été à des époques antérieures, c’est ce qui doit être absolument impossible. » Cependant, puisqu’il est évident qu’on paie cher la faculté de se servir de l‘argent, toutes les fois que par son moyen on peut gagner beaucoup, il croit que « le taux ordinaire de l‘intérêt sur la place peut nous conduire à nous former quelque idée du taux des profits, et que l’histoire des progrès de l’intérêt peut nous donner celle du progrès des profits. » Certes, si le taux de l’intérêt pouvait être connu avec précision pendant une époque un peu considérable, il pourrait nous fournir une mesure assez exacte pour estimer le progrès des profits.
Mais dans tous les pays, par suite de fausses notions en économie politique, les gouvernements sont intervenus, pour empêcher que le taux de l’intérêt ne s’établît d’une manière libre et équitable, en imposant de grosses et excessives amendes sur tous ceux qui prendraient un intérêt au-dessus de celui fixé par la loi. On élude probablement partout de semblables lois ; mais l’histoire nous apprend peu de choses à ce sujet, et les écrivains nous indiquent plutôt l’intérêt fixé par les lois, que son taux courant.
Pendant la dernière guerre, les billets de l’échiquier et de la marine, en Angleterre, ont éprouvé une perte telle, qu’en les achetant on a pu retirer 7 et 8 pour cent, ou même un plus fort intérêt de son argent. Le gouvernement a négocié des emprunts à un intérêt au-dessus de 6 pour cent, et des particuliers se sont souvent vus forcés de payer, par des voies indirectes, plus de 10 pour cent pour l’intérêt de l’argent ; et néanmoins, pendant tout ce temps, l’intérêt légal était toujours au taux de 5 pour cent. Il y a donc fort peu de fond à faire sur ce que les historiens peuvent dire de l’intérêt fixe et légal, puisque nous voyons jusqu’à quel point il peut être différent du taux courant. Adam Smith nous apprend que, depuis la trente-septième année du règne de Henri VIII jusqu’à la vingtième année de Jacques Ier, le taux légal de l’intérêt demeura à 10 pour cent. Peu de temps après la restauration, il fut réduit à 6 pour cent ; et, par le statut de la douzième année de la reine Anne, à 5 pour cent. Il croit que l’intérêt légal a suivi, et non précédé le taux courant de l’intérêt. Avant la guerre d‘Amérique, le gouvernement anglais empruntait à 3 pour cent, et dans la capitale, ainsi que dans beaucoup d’autres endroits du royaume, les gens qui avaient bon crédit empruntaient à 3 ½, 4 et 4 ½ pour cent.
Le taux de l’intérêt, quoiqu’il soit en dernière analyse, et d’une manière stable, déterminé par le taux des profits, est cependant sujet à éprouver des variations temporaires par d'autres causes. A la suite de chaque fluctuation dans la quantité et la valeur de l'argent, le prix des denrées doit naturellement varier. Il varie encore, ainsi que nous l'avons déjà fait voir, par le changement dans les rapports entre l'offre et la demande, quoique la production ne soit ni plus ni moins aisée. Quand le prix courant des marchandises baisse par l'effet d'un approvisionnement abondant, d'une moindre demande ou d'une hausse dans la valeur de l'argent, un manufacturier garde en magasin une quantité extraordinaire de marchandises prêtes pour la vente, plutôt que de les livrer à vil prix. Et pour faire face à ses engagements, pour le paiement desquels il comptait auparavant sur la vente de ses articles, il est obligé d'emprunter à crédit, et souvent à un taux d'intérêt plus élevé. Cela, cependant, n'a qu'une courte durée ; car, ou l'espoir du manufacturier est fondé, et le prix courant de ses marchandises montera; ou bien il s'aperçoit que la diminution de la demande est permanente, et alors il ne cherche plus à résister à la direction que le commerce a prise ; les prix baissent, et l'argent ainsi que l'intérêt reprennent leur ancien taux. Si, par la découverte d'une nouvelle mine, par l'abus des banques ou par toute autre cause, la quantité de la monnaie augmente considérablement, son effet définitif est d'élever le prix des choses en proportion de l'accroissement de la monnaie ; mais il y a probablement toujours un intervalle pendant lequel le taux de l’intérêt subit quelque variation.
Le prix des fonds publics n'est pas un indice certain pour estimer le taux de l'intérêt. En temps de guerre, le marché est si surchargé de rentes sur l’État, par suite des emprunts continuels que fait le gouvernement, qu'avant que le prix de la rente ait eu le temps de prendre son juste niveau, une nouvelle opération financière ou des événements politiques changent toute la situation. En temps de paix, au contraire, l'action du fonds d'amortissement, la répugnance qu'éprouve une certaine classe de gens à donner à leurs fonds un emploi autre que celui auquel ils sont habitués, qu'ils regardent comme très-sûr, et dans lequel les dividendes leur sont payés avec la plus grande régularité ; toutes ces causes font monter les rentes sur l'État, et abaissent par conséquent le taux de l'intérêt sur ces valeurs au-dessous du prix courant sur la place. Il faut observer encore que le gouvernement paie des intérêts différents, selon la solidité de ses rentes. Pendant que le capital placé dans les 5 pour cent se vend 95 1. st., un billet de 1'échiquier de 100 liv. vaudra quelquefois 100 1. 5 sh., quoiqu’il ne porte que 4 1. 11 sh. 3 d. d‘intérêt annuel. L’un de ces effets rapporte à l’acheteur, aux prix mentionnés, un intérêt de 5 ¼ pour cent ; l’autre ne rapporte que 4 ¼. Les banquiers ont besoin d’une certaine quantité de ces billets d’échiquier, comme offrant un placement sûr et négociable. Si leur quantité dépassait de beaucoup cette demande, ils se trouveraient aussi bas que les 5 pour cent. La rente à 3 pour cent par au aura toujours, comparativement, un prix plus haut que celle à 5 pour cent ; car le principal de l’une comme de l’autre ne peut être remboursé qu’au pair, c’est-à-dire, en donnant 100 1. st. en argent pour 100 1. st. de capital en rentes. Le prix courant de l’intérêt sur la place peut tomber à 4 pour cent, et, dans ce cas, le gouvernement rembourserait au possesseur des 5 pour cent son capital au pair, à moins qu’il ne consentît à recevoir 4 pour cent, ou un intérêt au-dessous de 5 pour cent. Le gouvernement ne retirerait aucun avantage de rembourser ainsi le possesseur des 3 pour cent, tant que le taux courant de l’intérêt ne serait pas descendu au-dessous de 3 pour cent par an.
Pour payer les intérêts de la dette nationale, l’on retire quatre fois par an, et pendant peu de jours, de grandes sommes de monnaie de la circulation. Ces demandes de monnaie, n’étant que temporaires, ont rarement de l’effet sur les prix ; elles sont, en général, remplies moyennant le paiement d‘un taux plus élevé d’intérêt [28].
[1] M. Say observe « qu’un manufacturier ne peut pas faire payer au
consommateur tout le montant de l’impôt levé sur sa marchandise, parce que la
hausse du prix en diminuera la consommation. » Si cela arrivait, si la
consommation diminuait, l‘approvisionnement ne diminuerait-il pas promptement
aussi ? Pourquoi le manufacturier continuerait-il son commerce, si ses profits
tombaient au-dessous du niveau des profits des autres industries ? M. Say
paraît avoir oublié aussi dans ce passage la doctrine qu’il a soutenue
ailleurs, « que les frais de production déterminent le plus bas prix des
choses, le prix au-dessous duquel elles ne tombent pas d’une manière durable,
car alors la production s’arrête ou diminue. » Liv. II, chap. 4.
« L’impôt, dans ce cas,
porte donc en partie sur le consommateur, qui paie le produit plus cher, et en
partie sur le producteur, qui, l’impôt déduit, se trouve l’avoir moins vendu.
Le trésor public profite de ce que le consommateur paie de plus, et du
sacrifice que le producteur est obligé de faire d’une partie de ses profits.
C’est l’effort de la poudre qui agit à la foi sur le boulet qu’elle chasse, et
sur le canon qu’elle fait reculer. » Liv.
III, chap. 8. (Note de l’Auteur).
J’ai déjà eu occasion de
remarquer que M. Ricardo admet trop généralement et sans restriction que les
capitaux et l’industrie se retirent d’une production qui ne donne pas des
profits égaux aux profits des autres commerces. Dans presque tous les genres
d’industrie, il se trouve des capitaux tellement engagés qu’on ne pourrait les
retirer de leur emploi sans altérer considérablement leur valeur. Les talents
et les travaux industriels eux-mêmes ne changent pas d’objet sans de graves
inconvénients. On aime mieux continuer à travailler dans un genre qui rapporte
moins, parce qu’il y aurait plus de perte encore à changer ; et cet effet se
perpétue quelquefois un demi-siècle durant, c’est-à-dire tout le temps que dure
bien souvent la forme d’administration et le système des contributions.
Il est impossible de
négliger des circonstances qui influent si puissamment sur les résultats ; on
risque beaucoup de se tromper quand on n’a les yeux fixés que sur quelques
grands principes, et qu’on ne veut compter pour rien les modifications qu’ils
reçoivent des considérations accessoires. Les circonstances agissent en vertu
de principes tout aussi incontestables, et qui, de même que les principes les
plus généraux, dépendent de la nature des choses. - J.-B. SAY.
[2] Melon dit que les dettes
d’un État sont des dettes de la main droite à la main gauche dont le corps ne
se trouve pas affaibli. A la vérité, la richesse générale n’est point diminuée
par le paiement des intérêts ou arrérages de la dette : les intérêts sont une
valeur qui passe de la main du contribuable dans celle du rentier de l’État :
que ce soit le rentier ou le contribuable qui l’accumule ou la consomme, peu
importe à la société, j’en conviens ; mais le principal de cette rente où
est-il ? il n’est plus. La consommation qui a suivi l’emprunt a emporté un
capital qui ne rapportera plus de revenu. La société est privée, non du montant
des rentes, puisqu’il passe d’une main dans l’autre, mais du revenu d‘un
capital détruit. Ce capital, s'il avait été employé productivement par celui
qui l'a prêté à l'État, lui aurait également procuré un intérêt ; mais cet
intérêt aurait été fourni par une véritable production, et ne serait pas sorti
de la poche d'un concitoyen. » - J.-B. SAY, liv. III, chap. 9.
Ce passage est conçu et
rendu selon le véritable esprit de la science.
(Note de l'Auteur.)
[3] A Dieu ne plaise que je veuille qu’aucun Gouvernement manque de parole
aux créanciers de l’État ; mais si jamais pareil malheur arrive entre Palerme
et Édimbourg, on lira en tête de l’édit un beau préambule dans lequel il sera
dit : « Attendu que les créanciers de l’État ont prêté, non pour
I’avantage général, mais pour retirer un bon intérêt de leurs fonds ; attendu
qu’ils ont prêté, non à nous, mais, à des gouvernants qui nous ont précédés,
qui non-seulement n’étaient pas nous, mais ont employé cet argent à nous
combattre, nous ou le système que nous chérissons ; attendu qu’ils n’ont été
guidés par aucun sentiment de confiance, mais plutôt par le désir d‘avoir une
propriété que l’impôt n’atteint pas, et qu’on peut vendre à la Bourse du jour
an lendemain ; attendu que la nation n’est point engagée par le vote de
législateurs qui se disaient ses représentants, mais qui ne représentaient en
réalité que la volonté des ministres occupés du doux emploi de dissiper les
fonds de tous ces emprunts, etc., etc. » -
J.-B. SAY.
[4] M. Robert Hamilton est, à ma
connaissance, le premier qui ait averti les Anglais qu’on n’éteint aucune
partie de sa dette quand on emprunte d’un côté plus qu’on ne rembourse de
l’autre ; qu’il vaut mieux ne rien rembourser et emprunter un peu moins, parce
qu’on épargne du moins alors les frais de l’opération. Je regarde néanmoins
comme important de voir l’opinion d‘un homme aussi capable que M. Ricardo, et
qui connaît aussi bien la nature des fonds publics en général, et des fonds
anglais en particulier, confirmer entièrement la doctrine du savant académicien
d’Édimbourg ; je regarde comme important de voir M. Ricardo nous annoncer que
si, au moment d’une nouvelle guerre, le Gouvernement britannique n’a pas
remboursé une portion considérable de la dette (ce qui ne s’achemine pas,
puisque durant la paix il l’augmente chaque année) ; ou bien s’il ne trouve pas
le moyen de faire payer chaque année à la nation la dépense extraordinaire que
cette guerre occasionnera (ce qui n’est point possible, puisqu’on a de la peine
à trouver de nouveaux impôts pour payer seulement l’intérêt de ces frais
extraordinaires) ; de le voir, dis-je, nous annoncer que, sauf ces deux suppositions,
qui sont inadmissibles, la banqueroute est inévitable.
Smith avait dit que les
caisses d’amortissement semblaient avoir eu pour objet moins de rembourser la
dette que de l’accroître. Mais Hamilton et Ricardo ont creusé ce sujet jusqu’au
fond, et y ont fait pénétrer une lumière à laquelle désormais aucune
fallacieuse doctrine ne saurait résister. M. Ricardo, avec une sagacité
admirable, réduit ici la question à ses termes essentiels. Contracter une
dette, c’est se charger d’un fardeau dont la banqueroute elle-même ne saurait
vous libérer, puisque son effet ne serait pas d’augmenter les revenus des
particuliers de tout ce que l’impôt lèverait de moins ; mais seulement
d’augmenter les revenus des contribuables (qui ne paieraient plus cette portion
de l’impôt) aux dépens des rentiers (qui ne la recevraient plus). Et quel est
l’effet de ce fardeau inévitable ? de rendre plus dure la condition des
habitants du pays, de les exciter à secouer cette importune charge sur les
épaules de leurs concitoyens en s’éloignant, en se soustrayant par l’émigration
aux privations, aux gênes, aux frais qui résultent de la dilapidation
antérieure d‘un grand capital. Il prouve que le remède à ce mal ne peut venir
que de la restitution de ce capital ; mais pour restituer un capital, il faut
l’accumuler lentement en dépensant chaque année moins qu’on ne reçoit. Or, tout
homme de bon sens se demande de qui l’on peut attendre cette sage conduite :
sera-ce d’un gouvernement intéressé à dépenser, à multiplier le nombre de ses
salariés pour multiplier ses créatures ? sera-ce de ces salariés eux-mêmes
intéressés à conserver leurs places et leur faveur aux dépens des contribuables
? ou bien sera-ce d’une représentation nationale forte et indépendante,
intéressée à ménager la bourse du peuple, qui est la sienne ? - J.-B. SAY.
[5] « L'industrie manufacturière
augmente ses produits a proportion de la demande, et les prix baissent ; mais on ne peul pas augmenter ainsi les
produits de la terre, et il faut toujours un haut prix pour empêcher que la
consommation n'excède la demande. » Buchanan,
tom. IV, pag. 40. Est-il possible que M. Buchanan puisse soutenir sérieusement
que les produits de la terre ne peuvent être augmentés quand la demande en
devient p1us considérable.
(Note de l'Auteur.):
M. Buchanan suppose, je
pense, que la tendance qu'a la population à devancer les moyens de subsistance
(V. les raisons irrésistibles qu'en donne Malthus), établit une demande telle,
que le prix des subsistances excède toujours ce qui serait rigoureusement nécessaire
pour payer les seuls profits du capital et de l’industrie employés à la culture
des terres. C'est cet excédant qui compose le profit du propriétaire foncier,
la rente qu'un fermier consent à payer, même lorsqu'il n'y a aucun capital
répandu sur la terre qu'il loue.
Le prix des produits
territoriaux, comme tous autres, est toujours fixé en raison composée de
l'offre et de la demande ; or, il est clair que dans le cas dont il est ici
question, la demande n'étant jamais bornée, et l'offre I'étant toujours (puisque
l'étendue des terres cultivables l'est), le produit des terres doit être à un
prix monopole, qui s'élève d'autant plus, que les facultés des consommateurs
s'augmentent.
II ne faut pas dire que la
quantité des terres cultivables n'est pas bornée tant qu'il en reste
d'incultes. Si les produits possibles des terres actuellement incultes, soit en
raison des difficultés provenant de la distance ou des difficultés provenant
des douanes, doivent revenir plus chers au consommateur que le blé qu'il achète
au prix monopole de son canton, il est évident que ces terres ne peuvent point,
par leur concurrence, faire baisser le blé dans son canton.
J'avoue d'ailleurs que je ne
vois aucun motif suffisant de renoncer à l'opinion de Smith, qui regarde la
terre comme un grand outil, une machine propre à faire du blé, quand elle est
convenablement manoeuvrée, et qui trouve tout simple que le propriétaire de
cette machine, à quelque titre qu'il la possède, la loue à ceux qui en ont
besoin. C'est le besoin qu'on a des produits qui est la première source du prix
qu'ou y met. Si la concurrence des producteurs fait baisser ce prix au niveau
des frais de production, ce n'est pas une raison pour que les propriétaires de
terres réduisent leurs prétentions au niveau de rien ; car, quoique les fonds
de terre n'aient rien coûté dans I'origine, l'offre de leur concours est
nécessairement borné, et les bornes de la quantité offerte sont aussi l’un des
éléments de la valeur. -
J.-B. SAY.
[6] J’aurais voulu que le mot profit eût été supprimé.
Il faut que le docteur Smith
croie que les profits des fermiers de ces vignobles précieux sont au-dessus du
taux ordinaire des profits. S’ils ne l’étaient pas, ils ne paieraient point
l’impôt, à moins qu’il ne leur fût possible de le rejeter sur le propriétaire
ou sur le consommateur.
(Note de l’Auteur.)
[7] Voyez la note précédente.
[8] Tom.
III, pag. 355.
[9] J’ai distingué dans mon Économie politique les profits du fonds
de terre des profits du capital employé à sa culture ; j’ai même distingué, en
parlant de ce capital, celui qui a été employé par le propriétaire en
bâtiments, en clôtures, etc., de celui du fermier, qui consiste principalement
en bestiaux et en avances de frais de culture. Le premier capital est tellement
engagé dans la terre à laquelle il a été consacré, qu’on ne peut plus l’en
séparer : c’est une valeur ajoutée à la valeur du sol, et qui en subit
toutes les chances, bonnes ou mauvaises. Lorsqu’on est forcé d’abandonner la
culture d’une terre, on est forcé d’abandonner les irrigations, les clôtures,
et même la plupart des bâtiments qu’on avait faits dans la vue de l’exploiter.
Cette portion du capital est donc devenue fonds
de terre. Il n’en est pas de même des bestiaux et des avances de frais ; on
retire ces dernières valeurs, on les emploie ailleurs quand on abandonne un
fonds de terre. C’est ordinairement cette portion du capital qui appartient au
fermier, et qui se retire lorsqu’elle ne rend plus des profits ordinaires.
Or, je dis que lorsqu’une
terre est directement ou indirectement grevée d’impôts, ce n’est pas le profit
de l’industrie et du capital du fermier qui en supporte le faix, parce qu’alors
ses talents, ses travaux et son argent, qui se sont mis en avant pour un métier
où l’on gagnait autant que dans tout autre, cæteris
paribus, abandonneraient une terre qui ne leur offrirait plus que des
profits inférieurs, s’il fallait en déduire de nouvelles charges. Dès lors, au
premier renouvellement de bail, il faudrait bien que le propriétaire baissât le
prix de son bail ; autrement il ne trouverait point de locataires.
En supposant que l’impôt
montât de cette manière, jusqu’à ravir au propriétaire la totalité du fermage,
du produit net, je ne vois pas que le fermier, quelque inférieure que fût la
qualité des terres, quelque coûteuse que fût la culture, y perdît encore rien,
puisqu’il a dû s’arranger pour en être remboursé par les produits avant d’en
payer un fermage.
M. Ricardo me semble
demander sur quoi il retiendra le montant de l’impôt dont il fait l’avance,
lorsqu’il n’a point de fermage à payer. Mais je n’appelle du nom de fermage ou
produit net d‘une terre que ce qui revient au propriétaire après que l’impôt
est acquitté ou retenu par le fermier. Que si l’impôt ne peut être payé, même
avec le sacrifice de tout le produit net ; si le fisc veut avoir encore de plus
une portion du profit du capital et du profit industriel du fermier, il est
clair que celui-ci quitte la partie, et que nul autre ne voulant prendre sa
place pour travailler avec trop peu de profit, ou sans profit, la terre reste
en friche.
M. Ricardo peut dire qu’un
certain nombre de terres, à commencer par les qualités les plus mauvaises,
devant toujours se trouver dans ce cas, une extension d‘impôts doit toujours
faire abandonner quelques cultures, diminuer par conséquent la quantité de blé
portée au marché, ce qui en fait hausser le prix ; or, du moment que le prix
hausse, c’est le consommateur qui paie l’impôt.
Je réponds, avec Adam Smith,
qu’un système durable d’impôts insupportables agit à la manière d’un climat inhospitalier,
d’un fléau de la nature ; il contrarie la production, et la production des
substances alimentaires contrariée entraîne la dépopulation. Le défaut de
population excède souvent même, par des causes que découvre l’économie
politique, mais qui ne peuvent être développées ici, le défaut de production
des aliments. C’est ainsi que la dépopulation de l’Égypte a excédé le déclin de
son agriculture. Il ne faut donc pas être surpris si des terres qu’ou laisse en
friche ne font pas monter le prix du blé. - .J.-B. SAY.
[10] Voici l’état actuel de cette
législation célèbre que la famine et une crise sociale menaçante viennent de
naturaliser en Irlande. Les distributions à domicile ont été supprimées, et
cette défense ne fléchit que dans certains cas exceptionnels, où des secours
habilement distribués peuvent servir a compléter au dehors des salaires
insuffisants, et à éviter l’encombrement du Work-house. II n’est donc plus
question ici de mendicité, ni de vasselage, ni d’aumônes dédaigneusement
versées par la main du riche : il y a rémunération accordée par la paroisse à
des hommes qui lui consacrent leurs efforts, leur temps. Dans te fait, les
ateliers de charité, que recommandait déjà l’acte de la 43e année du
règne d’Élisabeth, et que les gouvernements modernes se hâtent d’ouvrir aux
époques où s’agite le lion populaire, affamé et irrité ; ces ateliers, qui
n’ont, d’ailleurs, reçu d‘organisation définitive qu’en Angleterre, font pour
le travail ce que les greniers d’abondance font, ou sont censés faire, pour les subsistances. Ils
tiennent de la main-d‘œuvre en réserve, et peuvent être appelés des dépôts de
salaires. Quand le travail se ralentit dans les manufactures, le flot des
ouvriers que la grève jette inoccupés dans les villes et dans les champs, se dirige
sur les Work-house, y pénètre et y séjourne jusqu’au moment où les capitaux
redevenus abondants font mouvoir de nouveau les cent bras des machines. Alors
le reflux commence, et ce sont les ateliers de charité que désertent les
travailleurs.
Comme agent économique, ce
système présente donc des avantages incontestables, car il pose sous l’édifice
manufacturier des étais solides et puissants : - comme agent moralisateur, il
est peut-être plus recommandable encore. Ainsi l’indigent peut entrer tête haute
dans ces asiles où l’attendent, s’il est vigoureux, du travail et des salaires
; s’il est vieux et infirme, des soins, du repos, des salles spacieuses où se
réchauffent ses membres glacés ; s’il est enfant, le lait de nourrices
émérites, et ces nids tapissés de linge blanc et qu’on appel1e crèches. Adulte,
il reçoit le prix de son œuvre actuelle ; vieillard, le prix des richesses
qu’il a préparées et semées pour les générations nouvelles ; enfant, le prix de
son travail futur, et peut-être de son génie. Sous le double rapport de la
régularisation du mouvement industriel et de la dignité humaine, les
Work-houses sont donc une institution salutaire en principe, salutaire en fait
; et, s’il est arrivé souvent, comme à Andover, comme en d’autres districts, que
l’État ait fait payer cher aux malheureux le secours qu’il leur donne, ou
plutôt qu’il échange contre leur temps et leurs sueurs ; s’il est arrivé que,
sous prétexte de viande, on leur ait laissé ronger des os et d‘infâmes rebuts,
et que, sous prétexte de travail, on les ait épuisés avec le tread-mill, et abrutis avec cette
infernale invention de travail inutile, - sombre reproduction des supplices
mythologiques d‘Ixion et de Sysyphe ; s’il est arrivé enfin, que ces lieux de
refuge aient été transformés en géhennes, ce n’est ni à l’institution
elle-même, ni aux législateurs qu’il faut en demander compte. Quelque généreux
et sages que soient des ministres, ils ne peuvent faire qu’il ne se glisse dans
les rangs des administrateurs des âmes cruelles ou insouciantes, - ce qui
revient au même, quand il s’agit de la tutelle des pauvres. Il serait tout
aussi absurde de rendre le Gouvernement anglais responsable de ces tristes
accidents, que de lui attribuer les insolences des plus vils limiers de police,
ou les fureurs que tels ou tels soudards commettent sur le bords de 1’Indus ou
du Brahmapooter. La torture est bien sortie du livre le plus doux, le plus
miséricordieux, l’Évangile ; comment s’étonner de voir jaillir d’un acte du
Parlement des abus et des infamies ? N’y a-t-il pas ici-bas, perdues dans
le nombre, des femmes qui portent au front le stigmate des marâtres? comment
n’y aurait-il pas des hommes portant la stigmate des mauvais directeurs de
Work-house ? Sans doute, l’existence qu’on y a faite aux pauvres, n’a pas les
douceurs et les joies ineffables d‘un Phalanstère, d’une Icarie, d’une Utopie,
d’une île de Barataria, ou de toute autre villégiature dessinée à la plume, et
bâtie sur le terrain capricieux de l’hypothèse et des souscriptions : sans
doute les règlements veulent que le mari soit séparé de sa femme et de ses
enfants, et qu’il impose à son âme cette privation momentanée au profit de son
corps * ; sans doute, enfin, le Work-house a pris aux yeux du pauvre une teinte
morne, une physionomie de geôle qui l’en éloigne souvent ; mais tous ceux qui
ont visité ces établissements, et ont suivi attentivement les résultats de la
réforme de 1834, doivent rester convaincus de l’éminente supériorité de la loi
actuelle et de l’exagération outrée de la plupart des élégies écrites à
l’adresse des dignitaires de Sommerset-Street. Nous en avons parcouru
plusieurs, sous le coup de ces préventions que nous prenions pour une
philanthropie éclairée, et nous avons été doucement surpris de voir régner
partout l’ordre, la propreté, l’abondance, la décence. Certes, dans un asile
ouvert à toutes les infirmités, et où l’on peut entendre gémir l’enfant qui
naît, à côté du vieillard qui expire, on ne peut espérer trouver la gaîté, la
fraîcheur d’un pensionnat de demoiselles : mais ce qu’on y cherche, c’est un
travail modéré, c’est une nourriture abondante, c’est une infirmerie
constamment et largement pourvue ; c’est, en un mot, une existence assurée. Ces
choses, je les ai rencontrées presque partout, et là où elles n’existent pas,
le cri de l’opinion, le contrôle des inspecteurs, la rumeur publique les font
bientôt rétablir.
Il est triste, j’en
conviens, je le déplore, de vendre au travailleur l’existence matérielle au
prix de sa liberté et des joies de la famille ; mais les abus, qui accompagnent
tout système de charité légale, sont bien autrement déplorables. Mieux vaut
mille fois les scandales isolés du régime actuel que le spectacle des luttes
honteuses que se livraient la paroisses entre elles pour se décharger de
l’entretien des indigents, sous prétexte de je ne sais quelles conditions de
domicile : - comme si la charité était une affaire de clocher, et comme si, en
passant d’un bourg à un autre, on pouvait perdre le droit d’être secouru par
ses frères. - La grande et forte main du pays s’est substituée aujourd’hui à
ces petits égoïsmes locaux ; et si l’on ne voit plus, comme jadis, les pauvres
se marier pour percevoir double taxe, des filles estimées d‘autant plus
précieuses qu’elles ont plus de bâtards à offrir en dot à l’époux, et les
enfants pulluler comme autant de titres à la bienfaisance publique ; si l’on ne
voit plus les paroisses acquitter la plus grande partie du salaire des
agriculteurs, et les indigents se livrer à ce farniente délectable, à cette flânerie de lazzarone, que M. Gustave
de Beaumont nous a dépeints si spirituellement ; en revanche, on ne voit plus
les ouvriers honnêtes repoussés impitoyablement des Work-houses, ni une cour
d’assises juger en un an 4,700 conflits entre les paroisses et les indigents. Exécuté
avec bienveillance, le régime actuel nous parait donc fort supportable. Il ne
présente ni le gaspillage ruineux d’une bienfaisance publique aveugle, ni les
caprices de la charité privée, dont il seconde d’ailleurs les généreux efforts,
en faisant donner par l’État l’exemple de la sollicitude pour les classes
ouvrières. Plus doux, il manquerait à ces deux résultats, et ramènerait
l’Angleterre aux dilapidations, et, par suite, aux turpitudes qui grossissent
si tristement la fameuse enquête de 1833.
Personne ne s’avisera certes
de trouver barbares, sauvages, des règlements qui créent un abri pour les
infirmités sociales, allégent le fardeau des sécessions industrielles, et vont
jusqu’à permettre l’usage du tabac dans l’intérieur des Work-houses. Nous avons
pu contempler dans une vaste cour, avec un étonnement mêlé de joie, six ou huit
vieilles femmes assises, le visage tourné vers un mélancolique soleil de
janvier, et fumant leur pipe sur les débris de leur jeunesse et de leur santé,
avec une philosophie digne de matrones indiennes. Nous avons assisté, de plus,
dans l’asile de Manchester, à des exhibitions de côtelettes, de légumes, tout
à fait rassurantes sur la férocité des directeurs, et qui nous firent ajourner
la malédiction qui leur était destinée. En Angleterre, comme dans la plupart
des pays dits civilisés, le vice est donc moins dans le système qui soulage les
pauvres, que dans celui qui les crée, dans les vestiges d‘aristocratie, de
despotisme, de féodalité, qui gênent la libre expansion de la pensée, de la
richesse, de l’égalité. Les Work-houses sont les tristes correctifs du servage,
de la douane, des privilèges, des substitutions : supprimez les uns, vous
supprimez les autres et la question du paupérisme touche à sa fin. A.
F.
* On peut consulter pour connaître l’ensemble de l’acte de1834, les
notes que M. Garnier, intelligence vive et lucide, a jointes a son beau travail
sur l’Essai de Malthus. - Edit.
Guillaumin.
[11] Dans une partie antérieure
de cet ouvrage, j’ai établi la différence qui existe entre la rente proprement
dite et la rétribution payée, sous ce nom, au propriétaire pour les profits que
le fermier a retirés de l’emploi du capital du propriétaire ; mais peut-être
n’ai-je pas suffisamment distingué les différents résultats qui seraient la
suite des différents emplois de ce capital. Comme une partie de ce fonds,une
fois qu’il est employé à l’amélioration de la terre, s’identifie avec elle, et
tend à augmenter sa force productive, la rétribution payée au propriétaire pour
l’usage de la terre est strictement de la nature de la rente, et est sujette
aux mêmes lois. Que les améliorations soient faites aux frais du propriétaire
ou du fermier, on ne les entreprendra pas, à moins qu’il n’y ait une grande
probabilité que le profit qui en résultera sera au moins égal à celui qu’on
pourrait tirer de tout autre emploi du même capital ; mais une fois ces avances
faites, le retour obtenu sera entièrement de la nature d‘une rente, et sujet à
toutes ses variations. Quelques-unes de ces dépenses cependant n’améliorent la
terre que pour un temps limité, et n’augmentent point ses facultés productives
d’une manière permanente. Tels sont des bâtiments et autres améliorations
périssables qui ont besoin d’être constamment renouvelées, et qui, par conséquent,
n’augmentent point le revenu réel du propriétaire. (Note de l‘Auteur.)
[12] « Le Commerce nous permet
d’aller chercher une marchandise dans les lieux où elle existe et de la transporter
dans d’autres lieux où on la consomme. Il nous donne donc les moyens
d’accroître la valeur d‘une marchandise de toute la différence entre les prix
courants de ces différentes localités. » - J.-B. SAY.
Cela est parfaitement vrai.
Mais comment se crée cette valeur additionnelle ? En ajoutant aux frais de production
: 1° les frais de transport ; 2° les profits afférents au capital avancé par le
marchand. - La marchandise indiquée par l’auteur haussera de valeur par les
raisons mêmes qui font hausser celle de tous les autres produits, c’est-à-dire
par le surcroît de travail consacré à leur production et à leur transport,
avant qu’elles atteignent le consommateur. Il ne faut donc pas considérer ceci
comme un des avantages qui naissent du commerce. En examinant cette question de
plus près, on trouve que les bienfaits du commerce se réduisent à nous
permettre d’acquérir, non des objets plus chers, mais des objets plus utiles.
(Note de l’Auteur.)
[13] On trouve dans le dernier
volume du Supplément a l’Encyclopédie
britannique, a l'article : Du
commerce et de la législation des céréales, les excellentes observations
qui suivent : « Si à une époque future nous devons revenir sur nos pas, il
faudra, pour favoriser le passage des capitaux des terrains pauvres a des,
industries plus lucratives, agir au moyen d’une échelle décroissante de droits.
Ainsi on pourrait abaisser annuellement de 4 a 5 sch. par quarter, le droit de
80 sch., qui est actuellement la limite où commence la libre importation des
céréales. Arrivé à 50 sch., on ouvrirait les ports en sécurité, et le système
restrictif pourrait être a jamais aboli. Quand ce salutaire événement aura été
accompli, il ne sera plus nécessaire d‘entrer, par voie de législation, en
lutte avec la nature. Le capital et le travail du pays se dirigent sur les
branches d‘industrie qui répondent le mieux à notre situation géographique, à
notre caractère national, ou à nos institutions politiques. Le blé de la
Pologne, les cotons de la Caroline s’échangeront contre les produits de
Birmingham et les mousselines de Glascow. Le véritable génie du commerce, celui
qui assure à jamais la prospérité d’un pays, est complètement incompatible avec
les allures clandestines et timides du monopole. Les peuples de la terre étant
comme les différentes provinces du même royaume, doivent retirer de la liberté
illimitée des échanges d‘immenses avantages locaux et généraux. »
Tout cet article de l’Encyclopédie britannique mérite une
attention sérieuse : bien écrit, savamment pensé, il dénote chez l’auteur une
connaissance profonde du sujet. (Note
de l’Auteur.)
[14] Tout le capital engagé dans la terre, quelle que soit d‘ailleurs son
importance, doit, à l’expiration du bail, rester au propriétaire, et non au
fermier. La rémunération accordée au propriétaire pour l’usage de ce capital
lui reviendra toujours sous forme de rente ; mais cette rente elle-même
cesserait du jour où, avec une quantité donnée de capital, on pourrait récolter
sur des terres éloignées plus de blé que sur celle où ont été versés les
capitaux. Si la situation du pays exige l’importation de céréales étrangères,
si , avec la même somme de frais, on peut récolter 1100 quarters, au lieu de
1000 quarters, il se formera nécessairement alors une rente de 100 1. st. Mais
si au dehors on obtient 1200 quarters, la culture indigène sera abandonnée, car
elle ne donnera même plus le taux général des profits. Mais quelque forts que
soient les capitaux engagés dans la terre, il ne faudrait pas voir dans tout
ceci un inconvénient bien grave. Tout capital qu’on dépense aboutit ou doit
aboutir à une augmentation de produits : -
il est essentiel de ne pas perdre de vue cette considération
fondamentale. Qu’importe, dès lors, à la société que la moitié de son capital,
ou même que la totalité de ce capital s’anéantisse, si l’on en retire un
produit annuel plus considérable. Ceux qui déploreraient la perte du capital
dans des cas pareils, me sembleraient sacrifier la fin aux moyens. (Note de l’Auteur.)
[15] Adam Smith dit « que la différence entre le prix réel et le prix
nominal des denrées et du travail, n’est point un objet de simple spéculation,
mais peut, au contraire, être quelquefois très-utile dans la pratique. »
Je suis de son avis ; mais le prix réel du travail et des denrées ne peut pas
plus être déterminé par leur prix en marchandises, qui est la mesure réelle
adoptée par Adam Smith, que par ce qu’ils valent en or ou en argent, qui est la
mesure nominale. L’ouvrier ne reçoit un prix réellement élevé pour son travail,
que quand avec son salaire il peut acheter le produit de beaucoup de travail. (Note de l’Auteur.)
[16] M. Say (Écon. polit., liv. I, chap. II) conclut que l’argent a aujourd’hui
à peu près la même valeur qu’il avait sous Louis XIV, « parce que la même
quantité d’argent achète la même quantité de blé. » (Note
de l’Auteur.)
Dans un autre endroit de mon
Économie politique, je donne les
raisons qui me font croire que, bien que la valeur d‘aucune espèce de choses ne
soit invariable, la valeur du blé est sur un grand nombre d‘années communes la
moins variable de toutes. - J.-B. SAY.
[17] La valeur est une qualité
inhérente à certaines choses ; mais c’est une qualité qui, bien que
très-réelle, est essentiellement variable, comme la chaleur. Il n’y a point de valeur absolue, de même qu’il n’y a
point de chaleur absolue ; mais on
peut comparer la valeur d’une chose avec la valeur d’une autre, de même qu’on
peut dire qu’une eau où l’on plonge le thermomètre, et qui le fait monter à
quarante degrés, a autant de chaleur apparente que tout autre liquide qui fait
monter le thermomètre au même degré.
Pourquoi la valeur est-elle
perpétuellement variable ? La raison en est évidente : elle dépend du besoin
qu’on a d‘une chose qui varie selon les temps, selon les lieux, selon les
facultés que les acheteurs possèdent ; elle dépend encore de la quantité de
cette chose qui peut être fournie, quantité qui dépend elle-même d’une foule de
circonstances de la nature et des hommes.
La valeur ne peut être
mesurée que par la valeur. Si l’on entreprenait de mesurer la valeur des choses
par une autre de leurs propriétés, ce serait comme si l’on voulait mesurer leur
poids par leur forme ou par leur couleur ; mais toute valeur étant
essentiellement variable, aucune n’a la qualité nécessaire d’une mesure :
l’invariabilité. Aucune ne peut donc servir à donner une idée exacte d‘une
autre valeur qui est dans un autre temps ou dans un autre lieu On ne peut pas
dire qu’une chose qui a coûté deux guinées à Londres, vaut le double de celle
qui a coûté une guinée à Paris, parce que la guinée, lorsqu’elle est à Paris,
ne vaut pas ce qu’elle vaut à Londres. On ne peut même pas dire qu’une chose
qui valait à Londres, il y a dix ans, une guinée, a conservé sa même valeur,
parce qu’elle s’y vend encore une guinée ; car il faudrait pour cela avoir la
certitude que, dans Londres même, une guinée ne vaut ni plus ni moins que ce
qu’elle valait il y a dix ans. Or, cette certitude, on ne peut l’avoir.
Rien n’est donc plus
chimérique que de vouloir proposer une mesure des valeurs et un moyen de
comparer deux valeurs, à moins que ces deux valeurs ne soient en présence.
Alors, en effet, on peut les comparer : chaque chose a son prix courant, qui est la valeur que les circonstances du moment y
attachent en chaque lieu.. On peut donc dire qu’en un lieu, en un moment donné,
une chose dont le prix courant est de cinq, dix, cent fois le prix courant
d’une autre chose, vaut cinq fois, dix fois, cent fois autant que cette
dernière. Alors toute espèce de chose peut servir de point de comparaison pour
estimer la valeur d’une autre chose, pourvu que l’une et l’autre aient un prix
courant. On peut donc dire qu’une maison vaut aujourd‘hui cinq cent mille
hectolitres de blé, aussi bien que 20,000 francs;. et, si nous disons de
préférence 20,000 francs, c’est parce que nous connaissons mieux en général la
valeur de 20,000 francs, que celle de cinq cent mille hectolitres de blé,
quoiqu’elle soit la même dans 1e cas supposé.
En raisonnant sur l’Économie
politique, on est obligé bien souvent de considérer un même objet à deux
époques successives, comme lorsqu’on recherche l’influence de l’impôt sur la
valeur d‘un produit. Il faut se former une idée du produit avant l’impôt et
après l’impôt ; mais comme cette valeur peut changer par d’autres causes ;
comme la valeur au terme de comparaison, de l’argent, par exemple, peut varier
aussi dans l’intervalle, il faut toujours sous-entendre, en parlant d’une cause
qui agit sur quelques valeurs que ce soient, que l’on regarde l’action des
autres causes comme semblable dans les deux cas. En disant, par exemple, que telle
circonstance a fait monter le prix d’une chose de 2 francs à 3 francs, je
suppose que la marchandise appelée franc
n’a éprouvé aucune variation ; et si elle en a éprouvé, il est de droit qu’il
faut faire à mon résultat une correction équivalente.
Quoique cette restriction
soit de droit, M. Ricardo, au commencement de son ouvrage, a eu soin de
l’exprimer positivement.
Ces explications m’ont paru
nécessaires pour apprécier convenablement ce que l’auteur a dit et va dire sur
le sujet de la mesure des valeurs. -
J.-B. SAY.
[18] Toute cette doctrine est
puisée dans mon Traité d’Économie
politique (liv. II, chap. IV), mais l’auteur en tire une conclusion
opposée, c’est-à-dire que la richesse n’est pas la même chose que la valeur,
tandis que j’établis que la richesse n’est que la valeur des choses. Ce qu’il y
a de singulier, c’est qu’Adam Smith dit dans une circonstance comme Ricardo, et
dans beaucoup d‘autres circonstances, comme moi. On sent bien que des auteurs
d’un si grand sens, et accoutumés à ne juger que d’après l’observation, ne
peuvent être divisés sur ce point essentiel que par un malentendu ; or , c’est
ce malentendu qu’il faut éclaircir.
Que la richesse n‘est autre chose que la valeur courante des choses qu’on
possède, c’est un point de fait. Lorsqu’on veut connaître ses richesses, on
fait un état général de tout ce qu’on possède ; on met à la suite de chaque
article le prix qu’on en pourrait tirer si l’on voulait s’en défaire ; et le
total compose la richesse qu’on a voulu connaître. Mais il ne faut point perdre
de vue les propriétés inhérentes à la valeur, parce que ces mêmes propriétés
sont inhérentes à la richesse, qui n’est autre chose que de la valeur. Ces
propriétés sont 1° d‘être variables, ainsi que je l’ai dit dans ma précédente
note : un inventaire n’indique une somme de richesses que pour le temps et le
lieu où il est dressé. Dès te mois suivant peut-être, plusieurs prix auront
varié, et il ne sera plus exact. Ces prix sont différents dans la ville voisine
: si l’on s’y transporte avec ses richesses, elles ne seront plus exactement
les mêmes. En conclure que ce n’est pas de la richesse, ce serait vouloir
conclure que la chaleur n’est pas de la chaleur, parce qu’il fait frais le
matin et chaud à midi.
Ces propriétés sont encore,
2° d’être relatives : c’est-à-dire
que dans l’inventaire supposé, si l’évaluation totale de la propriété s’élève à
100,000 francs, cela ne veut dire autre chose, sinon que la valeur de tous ces
objets est égale a la valeur qu’ont, dans le même endroit, vingt mille écus de
cinq francs pesant chacun vingt-cinq grammes au titre de 9/10 d’argent fin. De
ce que le rapport entre la valeur des effets et la valeur des écus peut cesser
d’être la même, il ne s’ensuit pas encore que la valeur ne soit pas de la
richesse ; il s’ensuit seulement que dans le moment de l’évaluation telle
richesse en effets est égale à telle
richesse en argent. Si les effets
viennent à baisser de valeur, ou si l’argent devient plus précieux, le rapport
ne sera plus le même ; il en résultera seulement que le possesseur des effets
sera moins riche par rapport au possesseur de l’argent, ou celui-ci plus riche
relativement à l’autre.
Maintenant, avec ces
données, essayons de résoudre la grande difficulté. Comment se fait-il que
lorsqu’un objet devient plus abondant, lorsque les bas, par exemple, tombent à
moitié prix, je sois tout à la fois moins riche en valeur et plus riche en
jouissances ? La somme de mes bas portés à l’inventaire sera moindre, et
cependant mes jouissances seront accrues, puisque j’aurai un plus grand nombre
de paires.
Ici l’on fait sans s’en
douter une question multiple, c’est-à-dire plusieurs questions dans une seule ;
voilà pourquoi il se peut qu’il y ait plusieurs réponses, et que ces réponses
soient toutes justes, au moins dans le point de vue sous lequel on considère la
question.
Si vous vous considérez
comme possesseur d’une certaine quantité de bas, et que les bas tombent à
moitié prix, non seulement relativement à l’argent, mais relativement à toute
autre espèce de marchandise, alors cette portion de vos richesses a diminué de
moitié relativement à toutes les autres
; ou, ce qui revient au même, toutes les autres richesses ont doublé par
rapport à celle-là. Si vous acquériez en vendant une paire de bas six livres de
sucre, vous n’en acquerrez plus que trois : vos jouissances en bas seront
demeurées les mêmes : mais si vous voulez les changer contre des jouissances en
sucre, vous n’obtiendrez plus de ces dernières qu’une moitié de ce que vous
auriez obtenu. La somme des moyens de jouissances qui existaient dans la
société, n’a ni augmenté ni diminué ; la somme des richesses non plus ; la
valeur de toutes les marchandises par rapport aux bas (l’argent compris) a
haussé précisément autant que la valeur des bas a baissé ; car, encore une fois,
il est de l’essence de la valeur d’être relative. Quand on considère dans les
choses une qualité absolue, comme la jouissance qui résulte de leur usage, on
n’en considère plus la valeur échangeable. On considère une jouissance, et non
plus une richesse.
Que si vous considérez les
bas, non plus comme une marchandise déjà produite, mais comme une marchandise
pouvant se produire, et qui, en baissant à la moitié de son ancien prix, vous
permet d’en consommer une double quantité, ou, ce qui revient au même, une
qualité le double plus belle, sans pour cela faire un plus grand sacrifice,
alors vous considérez la valeur des bas dans
son rapport avec la valeur de votre revenu, et vous vous trouvez, relativement à ce produit en particulier,
le double plus riche que vous n’étiez, puisqu’au moyen du même sacrifice vous
obtenez en ce genre une double jouissance.
C’est en ce sens que, bien
que la valeur soit la seule mesure de la richesse, une baisse de prix est une
augmentation de richesse, puisque alors votre revenu a doublé par rapport aux
bas ; et si les perfectionnements dans les procédés de la production avaient
été pareils pour tous les autres produits, votre richesse-revenu serait
véritablement double. C’est comme si le fonds d’où vous tirez votre revenu avait
doublé, soit que ce fonds fût en terres, en capital, ou bien en talents
industriels.
Cette doctrine est fort
importante ; elle est rigoureusement conforme à la nature des choses, et par
conséquent inébranlable, et elle explique des difficultés où l’on s’est perdu
jusqu’à présent. - J.-B. SAY.
[19] Les deux hypothèses de M.
Ricardo me semblent se réduire à ceci :
Les richesses d’un pays
s’augmentent de deux façons : soit lorsque les fonds productifs s'accroissent,
soit lorsque, sans être plus grands, ils produisent davantage. Ajoutons-y
quelques éclaircissements.
Par fonds productifs,
j'entends les terres productives, les capitaux productifs, l'industrie
productive. M. Ricardo, disciple en cela de Smith, n'entend que le travail.
Dans sa première hypothèse, les capitaux accrus par l'épargne entretiendraient
un plus grand nombre de travailleurs. Il y aurait plus de choses produites ;
mais ces choses étant le résultat de plus de services productifs, seraient dans
le même rapport de valeur avec les services productifs. Le pays aurait plus de
producteurs (capitalistes ou industrieux), mais aussi il aurait plus de
consommateurs. Chacun, avec le même revenu, n'obtiendrait que la même quantité
de produits. M. Ricardo regarde cette augmentation de richesses comme la moins
désirable.
L'autre augmentation, en
effet, est plus propre à procurer à chacun la libre disposition de plus de
produits, de plus de jouissances. Elle consiste en un plus grand parti tiré des
mêmes fonds productif ; d'où résulte, sans la moindre diminution dans le
revenu, une baisse dans la valeur des produits qui permet à chacun d'être mieux
pourvu. (Voyez ma dernière note, page 252.)
Le revenu reste le même
quand le fonds productif rend le double de produits, quoique moins chers de
moitié. C'est une chose de fait que le raisonnement explique. Si par un
meilleur procédé on double le produit des terres en pommes de terre, par
exemple, si l'on fait produire à chaque arpent cent setiers à 3 fr. au lieu de
cinquante setiers à 6 fr., dans les deux cas l'arpent rapporte 300 fr. ; mais
dans le premier cas, le produit est à moitié prix, et relativement à ce
produit, non-seulement les revenus fonciers, mais tous les revenus sont
doublés.
De même, s'il est question
d'un perfectionnement qui fait qu'un capital donne un produit double ; si,
comme il est arrivé dans la fabrication des fils et tissus de coton, des
machines valant 30,000 fr. ont donné le double des produits, de ce que la même
somme produisait avec autant de travail et des machines moins parfaites, alors les
produits de ce capital ont successivement baissé de prix par la concurrence. On
en a eu le double en quantité, qui, en baissant de prix, ont néanmoins valu
autant en somme. Les revenus capitaux n'en ont pas été altérés ; mais pour la
même somme de revenu, chacun a pu obtenir le double de produits en cotonnades :
le public a réellement été le double plus riche relativement aux cotonnades. - J.-B. SAY.
[20] Eléments d'Idéologie, c. IV, p. 99. Dans cet ouvrage, M. de Tracy a
groupé, d'une manière utile et habile, les principes généraux de l'économie
politique, et je suis fâché d'ajouter qu'il y fortifie, par son autorité, les
définitions que nous a données M. Say de la valeur, des richesses, et de
l'utilité.
[21] J'ai dit que la valeur qu'on
met aux choses est la mesure de leur utilité, de la satisfaction qu'on peut
tirer de leur usage, en ce sens que lorsque deux choses ont le même prix
courant, c'est une preuve que les hommes de ce lieu et de ce temps estiment
qu'il y a le même degré de satisfaction à retirer de la consommation de l'une
ou de l'autre. Mais j'aurais eu très-grand tort si l'on pouvait inférer de ce
que j'ai dit que lorsque le prix d'une chose baisse, son utilité diminue.
L'utilité d'une chose qui baisse de prix se rapproche alors de l'utilité de
l'air, qui ne nous coûte rien, quoique fort utile.
Du reste, il n'y aurait pas
eu de cercle vicieux a dire que la valeur est la mesure de l’utiiité, et
l'utilité la mesure de la valeur, si ces quantités suivaient une marche
absolument pareille dans leurs variations; ce qui n'est pas. - J.-B. Say.
[22] « Le premier homme qui a su
amollir les métaux par le feu n'est pas le créateur actuel de la valeur que ce
procédé ajoute au métal fondu. Cette valeur est le résultat de l'action
physique du feu jointe à l'industrie et aux capitaux de ceux qui emploient le
procédé. »
« … De celte erreur,
Smith a tiré cette fausse conséquence, c'est que toutes les valeurs produites
représentent un travail récent ou ancien de l'homme, ou, en d'autres termes, que la richesse n'est que du travail accumulé ;
d'où par une seconde conséquence tout aussi fausse, le travail est la seule
mesure des richesses ou des valeurs produites. » Ces dernières
conséquences, c'est M. Say qui les tire, et non le docteur Smith ; elles sont
fondées si l’on ne distingue pas la valeur d’avec la richesse ; mais Adam
Smith, quoiqu’il ait avancé que la richesse consiste dans l’abondance des
choses nécessaires, utiles, ou agréables à la vie, aurait admis que les
machines et les agents naturels peuvent ajouter beaucoup a la richesse d’un
pays : cependant il n’aurait point accordé que ces objets pussent rien ajouter
à la valeur échangeable des choses. -
Note de l’Auteur, à quoi M. Say répond :
De mes dernières notes on
peut inférer ma réponse à celle-ci. L’action gratuite des agents naturels,
quand elle remplace l’action onéreuse des hommes et des capitaux, fait baisser
la valeur des produits. Comme toute valeur est relative, la valeur des produits
ne peut pas baisser sans que la valeur des revenus (ou des fonds productifs qui
donnent ces revenus) n’augmente. Les consommateurs sont d’autant plus riches,
que les produits sont à meilleur marché. J’ai prouvé ailleurs que la baisse des
produits provenant d‘une économie dans les frais de production n’altérait en rien
les revenus des producteurs ; un homme qui parvient à faire par jour deux
paires de bas à 3 francs gagne autant que lorsqu’il en faisait une à 6 francs. -
J.-B. SAY.
[23] M. Ricardo, en rapprochant
divers passages pris en plusieurs endroits de mes ouvrages, sans pouvoir citer
les développements que j’y donne, ni les restrictions que j’y mets, y trouve de
l’obscurité et des contradictions. Il peut être fondé ; mais a-t-il éclairci
cette obscurité ? a-t-il levé ces contradictions ?
Si l’on prend le mot richesses dans sa signification la plus
étendue, les richesses de l’homme sont tous les biens qui, étant à sa
disposition, peuvent, de quelque manière que ce soit, satisfaire ses besoins,
ou seulement ses goûts Dans ce sens, l’air que nous respirons, la lumière du
soleil, et même l’attachement de notre famille et de nos amis, sont des
richesses. Ce sont des richesses qu’on petit appeler naturelles.
Dans un sens plus restreint,
et lorsqu’il est question seulement des biens que possèdent un homme riche, une
nation riche, on trouve que les richesses sont des choses qui, pouvant
satisfaire les besoins et les goûts des hommes en général, n’ont pu devenir
leur propriété qu’au moyen de quelques difficultés qu’ils ont vaincues ; d’où
il est résulté pour ces choses une valeur, c’est-à-dire la qualité de ne
pouvoir être acquises qu’au moyen d’un sacrifice égal à celui qu’elles ont
coûté. Si je consens à donner un boisseau de froment pour obtenir deux livres
de café ; c’est parce que j’estime que la satisfaction que je me promets de
deux livres de café vaut les difficultés qu’il m’a fallu vaincre pour créer un
boisseau de froment. Si le propriétaire des deux livres de café pense de même
relativement au boisseau de froment, je dis que la valeur échangeable du boisseau de froment est deux livres de café,
et réciproquement ; et si l’une ou l’autre de ces choses trouve à s’échanger
contre une pièce de 5 francs, je dis que l’une ou l’autre sont une portion de
richesses égale à 5 francs ; qu’elles le sont par leur valeur échangeable, et
en proportion de cette valeur échangeable. Valeur
échangeable et richesse sont donc synonymes.
Or, cette richesse ainsi
entendue, et qu’on pourrait nommer sociale, en ce qu’elle ne peut exister que
parmi les hommes en société, est celle qui fait l’objet des recherches de l’Économie politique *, parce que seule
elle est susceptible de s’accroître, de se distribuer et de se détruire.
Maintenant la grande
difficulté est de faire concorder les lois de la richesse sociale, ou de l’Économie politique, avec cella de la
richesse naturelle. Lorsqu’un produit se multiplie par le meilleur emploi que
nous faisons de nos terres, de nos capitaux, et de notre industrie, il y a plus
d’utilité (soit de richesse naturelle)
produite, et en même temps la production de la richesse sociale semble être
moindre, puisque la valeur échangeable du produit diminue. La richesse sociale
ne suit donc pas la même marche que la richesse naturelle : de là les
difficultés où se sont perdus Lauderdale et bien d’autres, et les contradictions
apparentes que M. Ricardo me reproche.
Je m’estimerai d’autant plus
heureux de le satisfaire, que les mêmes doutes sont nés dans l’esprit d’un
homme qui me tient de près par le sang et par I’amitié, et qui les a consignés
dans un écrit publié récemment ** ; la même réponse servira pour tous deux, non
sans quelque avantage peut-être pour les progrès de la science.
Pour se former une idée
juste des choses, je pense qu’il faut se représenter la nature entière, les
capitaux accumulés par l’homme, et les facultés industrielles de l’homme, comme
le grand fonds où se forment, et duquel naissent toutes les utilités, toutes
les richesses naturelles et sociales qui servent a satisfaire plus ou moins
complètement à tous les besoins, à tous les goûts des hommes.
Les portions de ce fonds qui
n’ont pas besoin d‘être sollicitées, le soleil, par exemple, qui nous fournit
une lumière et une chaleur si nécessaires au développement des être organisés,
sont des fonds productifs appartenant à chacun de nous, d’une valeur infinie,
pour ce qui est de l’utilité qu’on en tire, puisque cette utilité est infinie,
inépuisable.
D’autres fonds, tels, par
exemple, qu’un capital productif, n’appartiennent pas à tout le monde. Ils ne
peuvent faire leur office que parce qu’ils sont des propriétés : l’Économie
politique en assigne les motifs. Leur valeur peut être assimilée a la valeur
des fonds naturels, en ce qu’elle est proportionnée a la quantité d’utilité qui
peut en naître. Ainsi un fonds capital, territorial et industriel, duquel sont
sortis cinquante boisseaux de froment, vaudrait dix fois autant relativement à
cette espèce de produit, si, dans un espace de temps pareil, par un
perfectionnement quelconque, on parvenait à en tirer cinq cents,.
Il reste à connaître quels
sont ceux qui profitent de cette augmentation, ceux qui sont plus riches, non
seulement en richesses naturelles, mais en richesses sociales, en valeurs
échangeables, de tout cet accroissement d’utilité produite.
Si, par des causes dont la
discussion est étrangère à l’objet de notre spéculation présente, la valeur
échangeable de chaque boisseau de blé se soutient malgré l’augmentation
survenue dans la quantité de blé produite, alors l’augmentation de richesse
produite est entièrement au profit des producteurs, c’est-à-dire des
propriétaires du fonds capital, du fonds territorial, et du fonds industriel,
dont il est sorti cinq cents boisseaux au lieu de cinquante. Le revenu
provenant de ces portions de fonds a décuplé.
Si, comme il arrive plus
fréquemment, la valeur échangeable de chaque boisseau de blé a baissé en raison
de la plus grande quantité qui en a été produite, le profit obtenu est bien
toujours dans la proportion de cinq cents à cinquante ; mais ce profit est fait
par la classe des consommateurs, lesquels sont aussi riches de ce qu’ils paient
de moins que les producteurs l’auraient été de ce qu’ils auraient vendu de
plus. Leur revenu n’a pas décuplé, parce qu’ils ne l’emploient pas tout entier
en froment ; mais la portion de revenu qu’ils avaient coutume d’employer en
froment a décuplé, et toutes ces portions de revenu ainsi décuplées se
monteraient, si elles étaient réunies, à une somme égale à la valeur décuplée
du produit, en supposant qu’il n’eût pas baissé de prix. Dans les deux cas, la
société a donc joui d’une augmentation de valeurs comme d‘une augmentation
d’utilité.
- J.-B. SAY.
* Ce qui montre, pour le dire en passent, que l’Économie politique est
une science, bien nommée, puisque ce mot, d’après son étymologie, peut être
traduit par cette expression : Lois
relatives aux richesses sociales.
** Principales causes de
la richesse des peuples et des particuliers, par Louis Say, négociant de
Nantes, brochure de 178 pages. Paris, Déterville.
[24] Il m’est impossible, à voir
la persistance avec laquelle Ricardo cherche à établir l’antagonisme prétendu
des salaires et des profits, et son impassibilité devant les démentis que
l’expérience donne à son système, il m’est impossible, dis-je, de ne pas croire
à une confusion dans les idées qu’il remue. Il a beau appeler Ad. Smith à son
secours pour le sauver de la réalité qui le combat, il a beau se couvrir de
mystères dans certains passages, distinguer entre les hausses momentanées et
les hausses prolongées, entasser les observations, prétendre que chaque obole
ajoutée aux salaires est une perte pour le manufacturier, nous faire chercher
enfin dans les fanges du paupérisme les perles et le luxe du riche, il ne
pourra faire que, par la solidarité qui relie les membres de la famille
humaine, les souffrances ou les joies des uns ne retentissent, tôt ou tard dans
l’âme de tous. Chacune de ces grandes années de crise, qui ont ébranlé les
sociétés anglaise, américaine, française, et ont jeté sur la place publique,
dans le forum ardent et courroucé, les masses sans travail que vomissaient les
manufactures ; chacune de ces années aurait dû enseigner à l’austère économiste
que les ouvriers sont la base de i’édifice industriel, et que lorsque la base
d’un édifice s’ébranle le faîte est bien près de s’écrouler, en d’autres
termes, que la ruine frappe en même temps en haut et en bas. D’un autre côté,
chacune de ces années radieuses, où l’on vit les débouchés s’agrandir, les
capitaux affluer dans toutes les industries pour les vivifier, le travail
rouvrir, comme une formule magique, les portes muettes des ateliers,
l’abondance secouer de toutes parts sur le monde ses merveilles et ses
richesses, chacune de ces années, dis-je, aurait dû lui prouver que si les
mauvais jours pèsent sur les chefs et sur les ouvriers, les jours de prospérité
ont des récompenses pour tous, sous forme de hauts salaires pour les uns, et de
riches inventaires pour les autres. Je ne puis croire que Ricardo se soit tenu
assez loin des événements pour n’en pas suivre la marche, et n’en pas
comprendre les enseignements, et ces événements eussent été pour lui un espoir,
et non une sorte d’anathème, si, à mon humble avis, du moins, l’arme du
raisonnement et de l’observation ne s’était faussée entre ses mains. Je ne vois
pas d’autre moyen d‘expliquer comment, toutes les fois qu’il indique une
hostilité profonde dans les rangs des travailleurs, les faits répondent au
contraire par une union qui n’a rien certainement de la tendre affection que
nous promet Fourier entre pages et pagesses, mais qui repose sur l’intérêt
individuel, garanti par l’intérêt social, - du moins autant que le permettent
toutes les charges qui sous le nom d’octrois, de douanes, d’impôts exagérés, de
dettes publiques grèvent le producteur et altèrent les contrats économiques.
Au spectacle du
développement merveilleux de l’industrie, des progrès inespérés de la mécanique
qui, d’un côté, abaissent chaque jour la valeur courante des marchandises, et
de l’autre, provoquent l’accroissement des salaires par l’immensité de la
tâche qu’il s’agit d‘accomplir et par la demande de travailleurs : au spectacle
de cette double impulsion, ascendante pour le prix du travail, descendante pour
le prix des produits, le savant auteur des Principes
d‘Économie Politique n’a pas senti que, loin d’être pour le manufacturier
une cause de ruine, l’avilissement graduel de ses marchandises était la base la
plus sûre de sa prospérité. Dans le fait, et par une aberration étrange pour un
aussi grand esprit, - aberration devant laquelle le respect a même fait
longtemps hésiter notre main, - Ricardo a confondu une diminution dans la
valeur des produits avec une diminution des profits. Il a vu que, par la
concurrence des producteurs, les inventions se succèdent chaque jour dans le
champ industriel, que les forces mécaniques se retrempent au contact de la
science : il a vu que le génie de l’homme, entassant ainsi les produits,
luttait de prodigalité avec la nature elle-même, et tendait à faire des
richesses sociales un fonds où les plus humbles vinssent puiser à peu de frais
; et cet admirable travai1 d'égalité, ce nivellement du bien-être, il a cru
qu'on ne pouvait l'accomplir qu'en retranchant des profits du manufacturier ce
que l'on accordait, par l'abaissement du prix, au consommateur, par la hausse
des salaires, aux classes laborieuses. Il n’a pas vu que c'est précisément dans
la salutaire action de ce double phénomène que reposent l'avenir de l'industrie
et sa prospérité : car c'est ce double phénomène qui appelle la masse à
consommer les produits créés, et qui, par conséquent, fait des besoins de tous
un état pour le travail de tous. Dire que parce qu'un fabricant fait à ses
ouvriers une part plus large dans la répartition de la fortune publique il
diminue d'autant son revenu et ses profits, c'est dire à la fois une chose
fausse et une chose décourageante : - décourageante, parce que, ou l'on
introduirait la lutte et la haine dans les rangs des travailleurs, ou l'on
condamnerait l'ouvrier à un ilotisme barbare et à des salaires minimes, ou l'on
convierait le manufacturier à une générosité impossible ; - fausse, en ce que
plus une marchandise diminue de valeur, plus elle appelle la consommation, et
plu$ elle appelle la consommation plus les bénéfices da fabricant se
grossissent. Ne nions pas, ne refusons pas, surtout, par amour pour les abstractions,
ce miracle perpétuel de la production, qui appelle les plus humbles à la vie
physique, comme les appelait le Christ à la vie morale.
Quoi qu'on fasse ou dise, on
n'échappera pas à la force des choses ; et la force des choses veut que le
capital ne se dépouille pas en faveur du travail, et qu'avant d'attenter à ses
profits, il prélève sur les salaires ce que l'état du marché ne peut plus lui
donner. Si donc on voit un manufacturier hausser le prix de la main-d'œuvre, on
peut être sûr que ses inventaires ont un aspect rassurant, que ses ateliers
sont en pleine activité. Lorsque l'or s'écoule en minces filets au profit des
ouvriers, on peut être convaincu qu'il coule à larges flots dans la caisse des
chefs d'industrie, et je ne sache pas un seul exemple où l'on ait vu les
salaires grandir au sein d'une industrie languissante. « Mais, dira-t-on,
ne voyez-vous pas le taux de l'intérêt s'abaisser de toutes parts, tandis que
s'élève au contraire, avec la valeur des forces humaines, celle des subsistances.
Ne voyez-vous pas que le producteur hérite des dépouilles du capitaliste, du
propriétaire, du rentier, et que, dans ce déplacement de la richesse ; les
caisses des uns s'emplissent aux dépens des caisses des autres ? » Je
reconnais facilement la décadence du rentier et du .propriétaire, c’est-à-dire
de l'élément oisif de la société. Ils représentent des capitaux inertes qui
doivent nécessairement perdre de leur prix au milieu de la multiplication
générale des produits et des signes monétaires : et 1eur fortune présente même
quelque chose d'analogue à ces monnaies qui s'usent par le frai, ou bien, - que
l'on me permette cette comparaison peu économique - à des habits qui deviennent
trop courts pour un corps que le temps développe et grandit. Rien de plus juste
et de plus naturel à leur égard ; mais je nie positivement l’autre partie de la
proposition, celle qui veut envelopper sans la même déchéance toute cette
classe des producteurs qui mettent en œuvre leurs capitaux ; commanditent des
industries, et font servir leurs sueurs d'hier à féconder leurs sueurs du jour
et du lendemain. Pour ceux-là, au contraire, le bien-être s’accroît, et il
faudrait pousser bien loin l’esprit de système, pour mettre la position d’un
membre de la vénérable confrérie des merciers ou des drapiers du moyen-âge
au-dessus de celle des manufacturiers puissants qui remuent des millions dans
le Lancashire, à Lyon, à Mulhouse, et qui nous étonnent par le faste de leur
existence.
Sans doute les capitaux se
sont multipliés à l’infini et sont allés, en s’épanchant sur le monde,
fertiliser, comme de riches alluvions, les contrées les plus pauvres, les plus
stériles sous le rapport industriel. Sans doute cette multiplication de la
richesse a dû en amener la dépréciation ; sans doute, nous marchons vers une
époque où les prodiges de la mécanique, commanditée par le capital, feront de
la chaussure, du vêtement, de la nourriture, des choses presque aussi gratuites
que l’air, le ciel, le soleil, l’eau, l’électricité : mais qui voudrait
proscrire ces bienfaits, et qui ne voit, d‘ailleurs, que si les valeurs
sociales sont devenues plus nombreuses et ont baissé de prix, elles sont
devenues, par cela même, plus facilement accessibles ? Qu’importe à un
capitaliste de voir dépérir entre ses mains des richesses, si ces richesses se
reproduisent à l’infini ; que lui importe de posséder 100,000 fr., qui lui
rapportent 10 p. %, ou 200,000 qui produisent un intérêt de 5,000 fr. ; que lui
importe encore de vendre, à frais égaux, dix aunes de brocard à 100 fr. ou vingt
aunes à 50 fr. ? Sa situation sera la même, tandis que la société en masse aura
hérité de cette abondance qui s’infiltrera peu à peu dans ses rangs les plus
infimes. Déplorer cet avilissement des objets de consommation, ce serait donc
déplorer la gratuité des rayons solaires, des forces naturelles, des fleuves ;
ce serait méconnaître que la valeur est une chose abstraite, une véritable
équation établie entre les frais de production et la demande des différents
produits, - rien de plus ; ce serait, en un mot, sacrifier la substance à
l’attribut, la réalité à l’idéal, et lâcher niaisement la proie pour courir
après l’ombre. Loin de s’apitoyer sur la dépréciation des capitaux, il faut
donc, au contraire, s’en réjouir au nom de toutes les classes de la société ;
car cette dépréciation indique qu’ils se sont multipliés, et cette
multiplication indique qu’ils se distribuent à un plus grand nombre
d’individus. Qui dit valeur excessive d’un produit, dit monopole, consommation,
restreinte, et par conséquent, industrie sans débouchés, sans profits ; qui dit
valeur infime, dit consommation générale, et par suite, industrie florissante,
s’appuyant sur ces bases solides qui sont les besoins de tous. Si bien que
l’époque la plus prospère pour la société sera celle où les ateliers, sans
cesse en activité, produiront avec une sorte de fièvre ; où le travail, partout
recherché, obtiendra de forts salaires ; où les produits, inondant les marchés,
s’y vendront à assez bas prix pour que les plus pauvres y puissent atteindre,
et assureront ainsi aux manufacturiers la clientèle des masses, la seule qui,
en réalité, puisse commanditer sûrement une entreprise.
Voilà les conclusions
auxquelles eût été conduit Ricardo s’il eût étudié de plus près les faits et en
eût fait une analyse plus nette, plus exacte. Il n’eût pas abouti à dire que
les profits doivent aller toujours en s’abaissant ; à déplorer la surabondance
et l’avilissement des capitaux : il n’eut pas surtout prêté l’autorité de son
nom, de sa forte intelligence, aux sectes sans nombre qui se sont abattues avec
fureur sur l’économie politique, pus lui arracher, sous forme de formules
dangereuses et désespérées, un acte d’abdication. Dernièrement encore, un
écrivain, à l’imagination brillante, qui excelle à parer le clinquant de ses
paradoxes d’un style puissant et coloré ; un penseur qui, plongé dans les
abstractions transcendantales, ne s’aperçoit pas que dans les sciences comme
dans la nature, à force de vouloir s’élever et planer, on arrive à des régions
où le vide se forme, et où l’air manque aux poumons, comme la netteté à
l’intelligence ; M. Proudhon, -pour le nommer deux fois, - a rangé cette
dépréciation graduelle et fatale des produits et des valeurs au nombre de ce
qu’il veut bien appeler les contradictions
économiques. Il s’est extasié sur cette divergence de phénomènes, qui veut
que tandis que la société s’enrichit par la multiplication des produits, elle
s’appauvrisse par la dépression de leur valeur : et il a creusé cette anomalie,
ou cette autonomie prétendue, avec un acharnement qu’il a pris pour de la
profondeur, et qui est tout simplement de la naïveté. Il n’a pas vu, d’une
part, que ce jeu des richesses sociales est la chose du monde la plus simple,
la plus naturelle, et que la base de toutes les valeurs étant, ici-bas, le
travail, il est évident, il est fatal que moins les frais de production d’une
marchandise seront élevés, plus fléchira son prix courant, plus elle sera
demandée, et plus la production s’agitera pour la répandre de toutes parts. Il
n’a pas vu ensuite, ce qui était bien plus important et plus visible encore,
que la société s’enrichit, loin de s’appauvrir, dès que la valeur des choses
s’abaisse, parce que cet abaissement est le signe de leur abondance. Loin donc
qu’il y ait anomalie dans cette grande loi de la valeur, il s’y trouve une
harmonie salutaire, pleine d‘enseignement, et qu’on ne peut méconnaître qu’à
force d’arguties, de logomachie et de systèmes
systématiques. Dans le fait, ce n’est pas de valeurs que vit la société ; c’est de blé, de vêtements, de
meubles, et plus ces choses sont à bas prix, plus une société doit être réputée
opulente, parce que plus elle est à même d’en distribuer les bienfaits à tous
ses membres. La tendance actuelle de notre époque, de notre industrie, est
précisément de réaliser ce beau programme, et de créer, pour ainsi dire, la
démocratie des prix et des produits, au profit du consommateur, qui paiera
moins cher les marchandises, - de l’ouvrier, dont le travail deviendra plus
précieux, - du capitaliste, qui verra grandir ses débouchés. Qu’on mette,
d’ailleurs, pour plus de sécurité dans le raisonnement, l’Angleterre, la
France, l’Allemagne, la Hollande, qui comptent par milliards des richesses dont
l’intérêt s’arrête à 6, à 5, à 4, à 3, ou même 2 p. % ; qu’on mette ces grandes
nations en face de ces peuples où de maigres capitaux provoquent l’usure, et
donnent des revenus douteux de 10, 20 ou 25 p. % ; qu’on fasse cette
comparaison, et, quoiqu’en dise Ricardo , aidé de M. Proudhon, le choix ne sera
pas douteux. A. F.
[25] Adam Smith cite la Hollande comme un exemple de la baisse des profits
provenant de l’accumulation des capitaux et de la surabondance de capital
affecté à chaque emploi. « Le gouvernement hollandais emprunte à 2 pour
cent, et les particuliers qui ont bon crédit à 3 pour cent. » Mais il
aurait fallu considérer que la Hollande est obligée d’importer presque tout le
blé qu’elle consomme, et qu’en mettant de forts impôts sur les objets
nécessaires à l’ouvrier, elle augmente encore les salaires du travail. Ces faits
expliquent assez le taux peu élevé des profits et de l’intérêt en Hollande.
[26] L’expression suivante
est-elle tout-à-fait d‘accord avec le principe posé par M. Say ? « Plus
les capitaux disponibles sont abondants en proportion de l’étendue des emplois,
et plus on voit baisser l’intérêt des capitaux prêtés. » Liv. II, chap. 8. Si des capitaux,
quelque considérables qu’il soient, peuvent toujours trouver de l’emploi dam un
pays, comment peut-on dire qu’ils sont abondants, comparés avec l’étendue de
l’emploi qu’ils peuvent trouver ? (Note de l’Auteur.)
M. Ricardo tire ici une
conséquence parfaitement juste du principe établi dans mon Traité d’Économie politique, et il explique d‘une manière qui me
paraît très-satisfaisante la baisse des profits-capitaux, ou intérêts, à mesure
que les capitaux s’accroissent, quoique les emplois se multiplient avec les
capitaux. Il est également certain que j’ai eu tort de dire que les capitaux
peuvent être plus ou moins abondants par rapport à l’étendue des emplois, ayant
prouvé ailleurs que les emplois se multiplient en proportion de l’abondance des
capitaux. Les seuls cas où l’observation que j’ai faite après Smith pourrait
être réelle, seraient ceux où la production est rendue si désavantageuse, soit
en raison des impôts, ou par toute autre cause, qu’aucun produit ne vaut les
sacrifices qu’il faudrait faire pour l’obtenir. Il y a bien certainement des
produits qui ne se font pas, par la raison que leur prix-courant est inférieur
aux frais de leur production. Ne peut-on pas supposer ce cas pour un si grand
nombre de produits, que le nombre des emplois de capitaux et de facultés
industrielles en soient considérablement réduits ?
[27] Adam Smith dit que, « quand le produit d’une branche particulière
d’industrie excède ce qu’exige la demande du pays, il faut bien qu’on envoie le
surplus à l’étranger pour l’échanger contre quelque chose qui soit en demande
dans l’intérieur. Sans cette exportation
une partie du travail productif du pays viendrait a cesser, et la valeur de son
produit annuel diminuerait nécessairement. La terre et le travail de la
Grande-Bretagne produisent en général plus de blé, de lainages et de
quincailleries que n’en exige a demande du marché intérieur. Il faut donc
exporter le surplus et l’échanger contre quelque chose dont il y ait demande
dans le pays. Ce n’est que par le moyen de l’exportation que ce surplus pourra
acquérir une valeur suffisante pour compenser le travail et la dépense qu’il en
coûte pour le produire. » On serait tenté de croire, d’après ce passage,
qu’Adam Smith en concluait que nous sommes dans la nécessité de produire un
excédant de blé, d’étoffer de laine et de quincailleries, et que le capital
employé à leur production ne saurait l’être d’une autre manière. On a cependant
toujours le choix de 1’empioi à donner à son capital, et par conséquent il ne
peut jamais y avoir pendant longtemps excédant d’un produit quelconque ; car,
si cela était, il tomberait au-dessous de son prix nature1, et le capital
passerait à un autre emploi plus lucratif. Il n’y a pas d‘écrivain qui ait
montré d‘une manière plus satisfaisante et plus habile que le docteur Smith la
tendance qu’ont les capitaux de quitter des emplois dans lesquels les produits
ne suffisent pas à payer tous les frais de production et de transport en y
joignant les profits ordinaires. (Note de l’Auteur.)
[28] « Toute espèce d’emprunt public, dit M. Say *, a l’inconvénient de
retirer des usages productifs des capitaux ou des portions de capitaux pour les
dévouer à la consommation ; et de plus, quand ils ont lieu dans un pays dont le gouvernement inspire peu de
confiance, ils ont l’inconvénient de faire monter l’intérêt des capitaux.
Qui voudrait prêter à 5 pour Cent par an à l’agriculture, aux fabriques, au
commerce, lorsqu’on trouve un emprunteur toujours prêt à payer un intérêt de 7
à 8 pour cent ? Le genre de revenu qui se nomme profit des capitaux s’élève alors aux dépends du consommateur. La
consommation se réduit par le renchérissement des produits, et les autres
services productifs sont moins demandés, moins bien récompensés ; la société,
les capitalistes exceptés, souffre de cet état de choses. » A la question,
« qui voudrait prêter à 5 pour cent par an l’agriculture, aux fabriques,
au commerce, lorsqu’on trouve un emprunteur toujours prêt à payer un intérêt de
7 à 8 pour cent ? » je réponds : tout homme prudent et sensé. Parce
que le taux de l’intérêt est à 7 ou 8 pour cent là où le prêteur court un
risque extraordinaire, y a-t-il une raison pour qu’il soit aussi haut dans les
endroits où les prêteurs sont à l‘abri de pareils risques ? M. Say convient que
le taux de l’intérêt tient à celui des profits; mais il ne s’ensuit pas que le
taux des profits dépende du taux de l’intérêt ; l’un est la cause, l’autre
l’effet, et il est impossible que des circonstances quelconques puissent les
faire changer de place. (Note de l’Auteur.)
* Économ. Politiq. Liv. III, chap. 9.