Le Concours Dieudonné


"L'argent ne pouvant être que gagné ou distribué, il ne peut y avoir que deux sortes d'économies. Ou bien il est gagné, et c'est l'actuelle économie du gain, ou bien il est distribué, et c'est alors la future économie distributive, dont l'embryon se développe dans l'actuelle et dont les structures essentielles, fondamentales, sont déjà créées. L'économie nouvelle s'offre à nous comme un fruit mûr, prêt à être cueilli.

"Si le modèle distributiste n'est pas valable, ... il doit être facile d'en faire la démonstration et de la faire connaître... On n'en parlera plus! ..".

Maurice Dieudonné propose en 1986 un concours doté de nombreux prix, pour remercier ceux qui s'attelleront à cette tâche et balaieront d'un revers de calculette l'utopie distributiste... Bien que déjà daté (par son insistance sur le chômage, notamment) son essai nous intéresse pour au moins trois raisons:
1. Il expose avec rigueur les principes de " l'économie distributive " dans l'état où elle était quand on la lui a transmise.
2. Il insiste sur le fait que la société future germe dans la société actuelle - et nous invite donc à insister sur ces germes au lieu de critiquer-critiquer-critiquer, et d'osciller indéfiniment entre l'horreur et l'ironie.
3. Il rénove le socialisme distributiste tel que Rodriguez et Valois l'ont introduit en France et que Duboin s'est employé à répandre avec tant d'ardeur, après leur disparition, qu'on a fini par lui en attribuer la paternité. Dieudonné présente en effet le " service social " - maladie infantile du distributisme, selon PROSPER - comme relevant d'un investissement volontaire et non plus comme la condition préalable au versement d'un revenu social.

UN CONCOURS EST OUVERT
Marcel Dieudonné
Pour accélérer la mutation sociale en cours par une meilleure utilisation de la monnaie

1-. Les PERSONNALITÉS à qui cette brochure est soumise sont invitées à ne pas confier à un économiste le soin d'en prendre connaissance afin de recevoir son avis. Ce conseiller lirait peut-être une partie du sommaire, mais il n'irait guère plus loin. En effet, les économistes considèrent que l'économie de marché est éternelle. Pour eux toute atteinte à ce dogme ne mérite que silence et mépris.

Introduction

2. Dans un accusé de réception d'une brochure qui lui avait été adressée, Lionel Jospin a répondu qu'il l'avait transmise à la commission économique du parti socialiste. Il avait raison, les économistes sont des experts en la matière. Il ne se doutait pas que c'était le meilleur moyen de l'enterrer sans rémission. Effectivement, il n'y a pas eu de réponse.
3. Voilà comment une solution à l'immense confusion actuelle aux mille visages est étouffée sous la chape de plomb du silence, sans que soit formulée la moindre contradiction.
4. Ce silence dure depuis plus d'un demi-siècle. Rappelons brièvement les faits. La première "crise" mondiale est signalée en 1929 par l'effondrement des cours à la Bourse de New-Yorl . Au début des années trente, Jacques Duboin, économiste, l'ex- Secrétaire d'Etat aux Finances, publie dans le journal quotidien " L'Œuvre " une série d'articles, aussitôt suivis par de nombreux ouvrages au sujet de la " crise" et de ses causes. On peut conclure comme suit sa pensée: "L'économie de marché ne peut pas s'adapter aux découvertes scientifiques et aux progrès techniques qui en résultent. Elle doit être remplacée par une nouvelle qui y soit adaptée". Il définit les grandes lignes de celle-ci.
5. La mission des économistes est d'éclairer leurs contemporains sur les faits économiques importants. Un de leurs propos est d'en finir avec une " crise" qui se développe dangereusement pour la collectivité, en réalisant la solution indiquée ci- dessus. Cette solution est d'une importance capitale dans un monde à la dérive.
6. Le devoir des autres économistes est de l'examiner.
7. Si elle n'est pas valable, il doit être facile d'en faire la démonstration, et de la faire connaître. On n'en parlerait donc plus.
8. Si elle est valable, leur rôle est de la prendre en charge, c'est-à-dire:
9. Ne plus perdre de temps à s'efforcer de sauver l'économie de marché en état d'agonie (Chapitre 4) au détriment de la population
(Chapitre 1).
10. Dédier leur activité à éclairer tout le monde, non seulement leurs élèves des collèges, des lycées, des grandes écoles et des facultés des sciences économiques et sociales, mais aussi les partis, les syndicats, et surtout les hommes d'Etat, de la nécessité dé réaliser la nouvelle économie, déjà implantée dans l'ancienne sous la forme d'embryon (Chapitre 2).

Objet du concours
11. Or, un demi-siècle après la proposition de Jacques Duboin, nous constatons qu'ils n'ont ni démontré que sa solution n'était pas valable, ni déclaré qu'elle l'était.
12. Ils ont refusé, et refusent encore d'examiner la seule solution capable de sauver l'humanité. Ils s'en détournent, bien qu'elle soit de leur domaine spécifique. Ils trahissent ainsi la collectivité qui leur fait confiance, puisqu'ils sont les experts en la matière. C'est incroyable, inexplicable et mystérieux.
13. De nos jours, la thèse de Jacques Duboin est plus vraie que jamais; le silence des économistes est toujours, hélas! aussi profond et sans fissure. Parlez-leur du sujet, écrivez-leur, envoyez-leur de la documentation, ils ne vous répondront pas. Ces faux aveugles, sourds et muets, veulent à tout prix conserver l'économie de marché, qui est la cause de la " crise " parce que inadaptable à la mécanisation et à la robotisation, en développement constant, du travail.
14. Les remèdes qu'ils proposent ne sont relatifs qu'aux effets de la " crise " puisqu'ils veulent en conserver la cause: l'économie de marché. Lesdits remèdes sont donc voués à l'inefficacité, comme l'expérience d'ailleurs le prouve.
15. De plus, en s'efforçant de maintenir en vie l'économie actuelle rendue caduque par le progrès, ces inconscientes se révèlent comme étant de véritables ennemis de l'humanité. Nous le démontrerons au chapitre 1, en citant et en commentant les " remèdes" appliqués ou proposés par six économistes: René Poujol, Hervé Schaefer, Michel Rocard, Jacques Attali, Raymond Barre et Alain Minc.
16. Les partisans d'une nouvelle économie qui serait adaptée aux techniques modernes de production se heurtent, de la part de leurs lecteurs ou auditeurs - laissés dans l'ignorance des vrais problèmes par les économistes -, à une attitude semblable à celle de ces derniers: ni adhésion ni contradiction aux idées exposées, mais indifférence et silence.
17. Dans le dessein d'inciter les lecteurs du présent exposé à formuler ce qu'ils pensent, un concours est ouvert. Il consiste à critiquer, réfuter, anéantir les arguments présentés. Les partisans qui auraient le mieux réussi dans ce travail de démolition seraient les lauréats de ce concours.
18. Le concours est doté de 10 000 F de prix, soit un millions de centimes: un prix de 3000 F, un de 2000, un de 1000, quatre de 500 et huit de 250. Ces prix sont peu élevés, mais l'important pour nous, c'est de recueillir des opinions, afin de tendre vers la vérité.
19. Il ne s'agit évidemment pas de déclarer: "Ça ne se fera pas", "c'est utopique, les gens n'en voudront pas...", ou de prendre des faux-fuyants pour esquiver le débat.
20. Il est demandé aux candidats de citer le ou les numéros des alinéas en question; de formuler leurs critiques en partant de ce qui est écrit dans ces alinéas: de reproduire, s'il y a lieu, les phrases en question; d'indiquer les erreurs d'observation de la réalité, les raisonnements défectueux, et tout œ qui est susceptible d'anéantir partiellement ou complètement l'exposé, par le bien-fondé et l'importance de la contradiction.

1. L'humanité est trahie par ses économistes

L'économie au service des hommes
23. Nos ancêtres ont créé l'économie pour qu'elle soit à leur service. Le troc en fut le premier fondement. Il rendait aux hommes préhistoriques, ou plutôt protohistoriques, le service d'échanger ce qu'ils avaient en trop contre ce qui leur manquait. Ils inventèrent ensuite la monnaie, qui leur rendait le service d'agrandir et améliorer le champ de leurs échanges, dans l'espace et dans le temps, et elle a longtemps rendu correctement ce service.
24. De nos jours les rôles sont inversés... les hommes et les femmes sont devenus les esclaves de l'argent et de l'économie de marché.
25. Les conséquences de cette anomalie sont tragiques. Ainsi, les marchandises de toutes natures sont abondantes, voire surabondantes. Au lieu d'être TOUS riches de ces biens, des multitudes en sont privées, faute d'argent en quantité suffisante pour tout le monde, d'où mévente, excédents, chômage et " crise ".
26. Les machines et les robots, de plus en plus perfectionnés et nombreux, libèrent progressivement les hommes et les femmes des servitudes du travail. Mais au lieu de disposer TOUS de plus de temps libre pour faire ce qui leur plaît, des multitudes sont torturées par le chômage, la peur de perdre leur emploi, ou de ne pas en trouver en quittant l'école ou le Centre de formation.
27. Au lieu de vivre dans la sécurité et la fraternité que permettrait la paix du monde, les peuples vivent dans l'insécurité, la haine et l'horreur des guerres locales, toujours en cours quelque part. Quant à ceux qui sont encore en paix, ils vivent dans l'anxiété, sous la menace d'un troisième conflit mondial.
28. Nous ne savons pas ce que pensent les économistes au sujet du remplacement de l'actuelle économie par une nouvelle, mais nous savons qu'ils sont d'ardents défenseurs de l'économie de marché, par les remèdes à la " crise " qu'ils préconisent pour la sauver. Nous allons en constater les conséquences, désastreuses pour nos contemporains.

Ne pas confondre vaches grasses et vaches maigres
29. Prenons l'étude intitulée " le prix de la protection sociale " réalisée par René Poujol et Henri Schaefer dans Le Pèlerin du 5 Juin 1983. Citons la conclusion: " L'Etat-providence a correspondu à une forme de solidarité pour période de vaches grasses... à nous d'imaginer ce qu'elle peut être en période de vaches maigres. "
30. Observons la réalité: des troupeaux de vaches grasses broutent l'herbe drue des pâturages. Les dépôts et les magasins sont remplis de marchandises de toute sorte. Les marchés sont encombrés d'énormes excédents, par exemple de nourriture: céréales, viande, oeufs, sucre, lait, beurre, fruits, légumes, suivant les saisons.
31. Conclusion: nous sommes dans une période de vaches grasses. Mais pour les économistes, c'est une période de vaches maigres, car pour eux les vaches ce sont les différents effets de la " crise ": la mévente, le chômage, les faillites, et surtout les déséquilibres financiers - en ce qui nous concerne ici, le déficit de la Sécurité Sociale, objet de l'étude citée.
32. Pourquoi cette différence d'interprétation? Les disciples de Jacques Duboin étudient les faits en fonction de l'homme, car il est pour eux l'essentiel; l'économie est destinée à le servir, et non à être servie par lui. Mais par suite d'une déformation professionnelle [...], les économistes observent les faits en fonction de l'économie, considérée comme l'essentiel, et en faisant abstraction de l'homme - sauf pour le mettre à contribution, puisque la "crise " persiste à ne plus finir...
Il y a là une erreur colossale de direction. Le problème est pris à l'envers: l'homme est mis par les économistes au service de l'argent et de l'économie de marché! Au lieu d'adapter l'économie aux besoins de l'homme suivant l'évolution des moyens de production, ils le persécutent, l'humilient, le blessent, le martyrisent pour assurer la survie de l'économie devenue caduque.
33. En conséquence de cette tragique erreur initiale, nos deux spécialistes précités ne pouvaient que proposer l'augmentation des cotisations, et la diminution des remboursements de la Sécurité Sociale, c'est-à-dire la diminution du pouvoir d'achat du peuple, afin de tenter d'engraisser, vainement d'ailleurs, la vache maigre nommée Sécurité Sociale, et maintenir en vie l'économie présente à bout de souffle.
34. Avant de donner une conclusion à cette anomalie consistant à mettre l'humanité au service de l'économie, prenons l'avis d'autres experts.
35. En ce qui concerne les excédents d'aliments, Michel Rocard a déclaré à la télévision, d'un ton péremptoire: " Pas question de casser le marché!"
36. Si on ne veut pas casser le marché, on doit " casser les affamés " en laissant se détériorer les excédents d'aliments, au lieu de les leur distribuer. Les manutentions et les transports coûtent cher, l'opération de sauvetage n'est pas rentable, elle est contraire aux lois du marché. On laisse donc mourir de faim des millions d'êtres humains, mais l'économie actuelle est provisoirement sauvée.

Tous les défenseurs de l'économie de marché sont des ennemis de l'humanité
37. Entre l'économie présente et l'humanité, il faut choisir. C'est l'une ou l'autre, car on ne peut pas à la fois détruire ou laisser se détériorer les excédents, au bénéfice de l'économie de marché, et les distribuer aux affamés, au bénéfice de l'humanité.
38. Si l'on est un défenseur de l'actuelle économie, on est donc forcément un ennemi de l'humanité. Réciproquement, si l'on est un humaniste, on est un ennemi de l'économie de marché... et l'on fait " ce qu'il faut " pour que cette dernière cède la place à une économie nouvelle, où l'on ne verra plus cette inhumaine et immense sottise: des millions de malheureux mourir littéralement de faim devant des montagnes de nourriture, dite excédentaire, et vouée à la destruction.
39. Jacques Attali écrit dans son livre, L'Avenir de la vie: "Dès qu'il dépasse 60-65 ans, l'homme vit plus longtemps qu'il ne produit, et il coûte alors cher à la société (...). L'euthanasie sera l'un des instruments essentiels de la société future".
40. Il y a actuellement [1986] 7,5 millions de retraités en France. Jacques Attali sait très bien qu'ils seront de plus en plus nombreux, et les actifs de moins en moins. D'où un déséquilibre croissant dans le financement des retraités, dont la finalité serait l'effondrement du budget de l'Etat qui comble le déficit, et l'alourdissement de la dette publique, ce qui serait désastreux pour l'économie de marché.
41. Par contre, diminuer le nombre des retraités, et même les supprimer tous, en instituant l'assassinat légal des anciennes générations par les nouvelles, parce qu'elles sont une charge financière de plus en plus lourde, serait bénéfique pour l'équilibre financier du budget de la Sécurité Sociale et de l'Etat... mais elle serait désastreuse pour l'équilibre entre la production et la consommation privée de 7,5 millions de consommateurs!
42. Résultat: énormes excédents, d'où effondrement des cours, et violentes manifestations agricoles. Après avoir envoyé les amortis jouir de leur retraite dans l'autre monde, Jacques Attali ferait payer à ceux qui sont encore en vie, parce que rentables, les frais d'achat, de stockage et de destruction de ces excédents, afin qu'ils paient les denrées à un prix plus élevé, donc rentable pour les producteurs...
43. Jacques Attali va jusqu'à l'extrême limite du sauvetage de l'économie actuelle, sans se soucier de ses contemporains, comme s'ils étaient de la matière inerte. Cela conforte notre précédente observation, à savoir qu'un défenseur de l'économie présente est un ennemi (mortel) de l'humanité.
44. Raymond Barre déclare dans Nice-Matin du 9 septembre 1985: " Le meilleur moyen de faire reculer le chômage, c'est que les Français travaillent plus. "
45. Alain Minc propose à l'Université d'été organisée par la Société Saint-Gobain: " Une baisse de 10% du pouvoir d'achat pourrait nous faire repartir(...) vers une croissance digne de ce nom. "
46. Travailler plus et diminuer le pouvoir d'achat pour tenter de surmonter " la crise ", sont des remèdes qui infligent à nos contemporains la punition de " plus de peine et moins de biens ", c'est-à-dire exactement le contraire de l'aspiration commune à tous les êtres humains de tous les temps: " le minimum de peine pour le maximum de biens ".
47. En résumé, les économistes s'efforcent de maintenir en vie l'économie de marché, mais c'est au détriment de l'humanité. Ils se trompent de but: ce n'est pas cette économie, condamnée à mort par les découvertes scientifiques et les progrès techniques en résultant qu'il faut sauver, mais c'est l'humanité, elle aussi menacée de mort, soit brutale par un troisième conflit mondial, soit lente par la pollution.

"L'assainissement du marché"
50. Illustrons cette sensationnelle incompétence des économistes, traîtres à leur mission d'éclaireurs, par un dernier chef-d'œuvre de mépris de l'humanité. En Juillet 1985, sous l'impulsion de ses conseillers économiques, l'Etat débloque 1100 000 F pour " assainir " le marché des pêches, c'est-à-dire retirer une partie de la récolte, la détruire, faire ainsi remonter les cours et calmer la colère des arboriculteurs.
52. Si les économistes ignorent l'Homme, par contre, pour redresser le budget des exploitants agricoles, ils n'oublient pas les contribuables. Ceux-ci paient 1100000 F pour détruire un stock de fruits supplémentaires, qu'ils ne mangent donc pas, afin que ceux qu'ils mangeront leurs soient vendus à un prix plus élevé!
54. Tous les faits, contraires à l'humanisme le plus élémentaire, signalés dans ce premier chapitre, sont conformes à la logique de l'économie de marché, où chacun doit avoir un emploi pour gagner de l'argent, même si les progrès de toutes les techniques les suppriment de plus en plus.
55. Indiquons à nos six économistes quelle sera la logique de l'ordre nouveau:
- à Jacques Attali: même s'ils devenaient tous centenaires, les retraités recevraient un revenu social et des soins médicaux gratuits jusqu'à leur mort naturelle (167 et 189).
- à Raymond Barre et Alain Minc: au fur et à mesure des progrès techniques permettant de produire de plus en plus avec de moins en moins d'emplois, tout le monde sera de plus en plus riche et travaillera de moins en moins (83).
- à René Poujol et Hervé Schaefer: la Sécurité Sociale, rendue complètement inutile, sera supprimée (189).
- à Michel Rocard: aucune nourriture ne restera inutilisée tant que des gens auront faim n'importe où dans le monde.

2. L'évolution économique conduit à l'économie distributive

Triomphe de la technique et défaite de l'esprit
57. L'invasion du monde par les techniques les plus récentes permettrait de produire, avec relativement peu d'emplois, des quantités énormes de marchandises si toutes se vendaient, et de services si tous étaient utilisés complètement. En conséquence l'aspiration ancestrale de l'humanité au maximum de biens pour le minimum de peine devrait actuellement faire un pas de géant vers sa finalité.
59. Eh bien non! C'est le plus lamentable fiasco. C'est la plus humiliante défaite. C'est le fiasco et la défaite de l'esprit, incapable de cueillir le fruit de l'effort historique constant de l'humanité vers sa libération économique.
61. Malheureusement, une grande partie de nos contemporains ne peuvent pas gagner d'argent, parce que sans travail, ou n'en gagnent pas assez pour participer efficacement à l'écoulement de toutes les marchandises produites et à l'utilisation de tous les services.
62. Il faudrait donc leur distribuer l'argent nécessaire pour que soit achetée toute la production offerte à la consommation.
63. Il n'y a pas d'autre solution, puisque l'argent ne peut être que gagné, ou donné (ou volé).
64. C'est précisément parce qu'il n'y a pas d'autre solution que l'on donne, en France, des capacités d'achat complémentaires, sous forme d'indemnités, d'allocations, de primes, de pensions et autres revenus sociaux, à deux millions de chômeurs, à un million de handicapés, à des millions d'enfants à charge de leurs parents, à sept millions de retraités, à des millions de veuves, de mères célibataires, de mutilés civils et militaires, etc. Soit à quatorze millions de personne environ [chiffres de 1986].
65. L'ensemble des dépenses sociales, alimentées par les impôts, les taxes, " l'impasse budgétaire ", par les cotisations des entreprises, des assurés sociaux et des futurs retraités, s'élevait à 33% de la production nationale en 1970, à 40 % en 1980, à 45 % en 1985, soit une augmentation de 12% en quinze ans, ce qui montre, d'une part, l'importance de l'ensemble des dépenses sociales, et, d'autre part, la rapidité de sa croissance.

L'embryon de l'économie distributive
66. Or, le principe de l'économie de marché, que l'on peut aussi appeler économie de GAIN, est que tout le monde doit GAGNER de l'argent en menant une activité professionnelle, c'est-à-dire en vendant des marchandises, des services ou du travail, pendant une certaine période de la vie de chacun.
67. DISTRIBUER de l'argent, dissocié de toute activité professionnelle, à des millions de personnes de plus en plus nombreuses, nous son de ce principe et de l'économie de gain qu'il anime. L'importance et la croissance rapide de cette DISTRIBUTION montre qu'une économie nouvelle, l'économie DISTRIBUTIVE [...] est en gestation dans l'ancienne. Autrement dit, la nouvelle est implantée dans l'ancienne sous forme d'EMBRYON.
68. En ce début de l'année 1986, il est question d'instituer un "revenu minimum garanti". L'économie de marché ne peut plus être sauvée de l'asphyxie économique qu'en fortifiant l'embryon de l'économie distributive. Il importe d'aider nos contemporains à prendre conscience de la mutation sociale en cours. Nous sommes dans une période de transition. Nous vivons actuellement dans une économie mixte: de marché par les gains, distributive EMBRYONNAIRE par les revenus sociaux distribués, à part entière ou partielle, à un nombre croissant de personnes [...].
69. [l'embryon] continue à se développer, puisque l'on distribue un volume de plus en plus grand de revenus sociaux au fur et à mesure qu'il devient de plus en plus difficile de trouver un emploi et de gagner de l'argent.

Les structures de la nouvelle économie sont en place
71. L'histoire enseigne que les anciennes sociétés avaient créé, avant de disparaître, les structures des nouvelles. C'est encore le cas présentement: l'économie de gain possède en son sein les structures essentielles de l'économie de revenu social, en France et dans les pays économiquement développés.
72. C'est compréhensible: les structures qui permettent de distribuer un revenu social à des millions de personnes conviennent parfaitement pour généraliser cette distribution à toute la population des pays intéressés.
73. En résumé, l'argent ne pouvant être que gagné ou distribué, il ne peut y avoir que deux sortes d'économie: ou bien il est gagné, et c'est l'actuelle économie de gain; ou bien il est distribué, et c'est alors la future économie distributive, dont l'embryon se développe dans l'actuelle et dont les structures essentielles, fondamentales, sont déjà créées. L'économie nouvelle s'offre à nous comme un fruit mûr prêt à être cueilli.
74. Malheureusement, nos contemporains n'en sont pas informés par les experts. Loin d'admettre cette possibilité de la naissance de l'économie nouvelle, ils la qualifient d'utopie! Appeler utopie ce qui peut être réalisé, et qui l'est déjà partiellement, n'est-ce pas un comble d'aveuglement?
75. Quand un fruit est mûr, il faut le consommer, sinon il pourrit. Faute de procéder à l'accouchement de l'économie distributive en gestation, sa mère, l'économie de marché, est d'ores et déjà en état de putréfaction avancée, [ce que montre] le marasme grandissant, et aussi le développement des cancers sociaux, créateurs d'emplois nuisibles.

3. Les équilibres économiques

L'économie de marché ne peut plus s'adapter au progrès.
76. Pourquoi donc les économistes s'acharnent-ils à maintenir en vie cette économie devenue un enfer pour l'humanité? Le sensationnels progrès de l'outillage l'ont rendue caduque, parce qu'elle ne peut pas s'y adapter. Pour faciliter la compréhension de ce phénomène d'inadaptation, nous en ferons trois approches: les revenus sociaux, les équilibres économiques et la concurrence.

Les revenus sociaux
77. L'augmentation constante du nombre et du volume des revenus sociaux, distribués en conséquence de l'insuffisance d'argent réparti par le jeu de l'économie de marché, est une première preuve de cette inadaptation.

Les équilibres économiques
78. Au fur et à mesure des découvertes scientifiques et des progrès techniques conséquents, les machines produisent toujours plus avec toujours moins d'emplois. Il faudrait donc gagner toujours plus pour conserver l'équilibre entre la production et la consommation. Et travailler toujours moins pour conserver l'équilibre entre le travail des hommes et celui des machines.
79 Ce n'est pas possible dans l'économie actuelle, où l'activité professionnelle n'a pas pour but de fournir plus de biens de consommation avec moins de peine, mais uniquement de procurer des salaires et des bénéfices. En conséquence:
1° Toute entreprise artisanale, industrielle, agricole ou commerciale, qu'elle soit petite, moyenne ou grande, doit équilibrer son budget. Quand c'est impossible, par suite de la concurrence et de la mévente, c'est la faillite pour les petites et moyennes entreprises; la restructuration pour les grandes, avec la mise en chômage de milliers de travailleurs.
2° Les magasins et les dépôts sont remplis de marchandises excédentaires. Ou bien tous les besoins sont satisfaits et il faudrait freiner ou arrêter la production. Ou bien les besoins ne sont pas tous satisfaits, parce que les consommateurs éventuels n'ont pas assez d'argent. Exemple du lait, excédentaire en France: on ne le distribue pas à ceux qui en sont privés (35 et 36). Les exploitants agricoles ne veulent pas réduire leur production, leurs revenus étant déjà insuffisants.
3° Le chômage est permanent et progressif: les uns travaillent trop, les autres ne font rien.
80. Tant que l'économie aura pour but de fournir des salaires ou des bénéfices, c'est-à-dire tant que nous vivrons en économie de marché, la priorité ne pourra être accordée aux individus, mais à l'équilibre du budget des entreprises et des institutions.
81. C'est pourquoi nous avons vu, au chapitre 1, les économistes sacrifier l'homme à l'argent, et se montrer comme étant de véritables ennemis de l'humanité: René Poujol et Hervé Schaefer pour tenter, vainement d'ailleurs, d'assurer l'équilibre du budget de la Sécurité sociale; Michel Rocard de celui des exploitants agricoles; Jacques Attali de celui de la Sécurité sociale et de l'Etat; et enfin Raymond Barre propose de travailler plus, Alain Minc de gagner moins, pour améliorer le budget des entreprises, diminuer les prix de vente, améliorer l'équilibre de la balance commerciale.
82. Nous avons vu à l'alinéa 64 que l'on distribuait actuellement des revenus sociaux, à part entière ou partielle, à 14 millions de personnes dans notre pays [chiffres de 1986]. Ces revenus sont dissociés de toute activité: c'est ce qui permet de les distribuer. Là est la solution. Il n'y en a pas d'autre, car l'argent ne peut être que gagné, et c'est l'économie de gain, ou distribué, et c'est l'économie distributive.
83. Il faut donc dissocier l'emploi du revenu, ce qui permettrait:
1° D'assurer l'équilibre entre la production et la consommation, en distribuant un revenu social, indépendant de toute activité, à tout le monde. L'ensemble de tous ces revenus sociaux ainsi distribués, serait calculé pour absorber toute la production offerte à la consommation. Le revenu social serait augmenté au fur et à mesure de l'augmentation de la production.
2° D'assurer l'équilibre entre le travail des hommes et celui des machines, en diminuant la durée du travail de chacun au fur et à mesure des progrès de la mécanisation et de l'automatisation du travail. L'activité professionnelle, non rémunérée, serait un service rendu à la société, c'est-à-dire un service social.
84. Tout le monde serait de plus en plus riche de la vraie richesse: les biens et les services, et disposerait de plus en plus de temps libre pour en profiter. Qui ne désirerait vivre dans une telle société, assurant à chacun sécurité, bien-être et liberté de disposer de son temps?
85. [...] Les gens pensent que l'économie distributive est une utopie. C'est vrai [...], mais relativement au manque d'information quasi totale à son sujet. On écoute Raymond Barre, ex-Premier Ministre; Jacques Attali, professeur d'économie à l'Ecole Polytechnique; Michel Rocard, ex-Ministre de l'agriculture, etc. Mais on n'écoute pas les rares individus sans grade, qualifiés d'illuminés s'occupant de ce qui ne les regarde pas, parce que ceux que cela regarde n'accomplissent pas leur mission.
86. En conséquence nous nous embourbons un peu plus dans le marécage qu'est devenue l'économie de marché [...]. Au lieu de gagner plus et de travailler moins, voyons à quelle pourriture aboutissent les progrès techniques; pourriture dans laquelle sont plongés, non seulement les travailleurs, mais aussi les patrons et les financiers.
88. Devant les suppressions d'emplois, les salaires et les revenus agricoles ou commerciaux insuffisants, [les responsables] des syndicats ou partis politiques, ont ou préconisent une méthode: la négociation...! Négocier quoi, dans ce profond marécage qu'est devenu l'économie de marché? Finiront-ils par comprendre qu'il faut négocier le remplacement de l'ancienne économie par la nouvelle? Au lieu de se chicaner vainement dans un cloaque, sans solution valable, les hommes et les femmes politiques, de l'extrême droite à l'extrême gauche, feraient mieux de s'entendre pour en sortir par la seule issue possible: réaliser l'économie destinée à succéder à l'ancienne.

4. La fausse " crise " est une véritable agonie

La concurrence
89. Avec la surabondance résultant de la mécanisation et surtout de la robotisation du travail, c'est forcément la course aux prix les plus compétitifs, dans tous les secteurs de l'économie, sur les plans national et international.
91. Toutes les entreprises sont donc obligées de se restructurer, afin de remplacer leur outillage, même s'il est en excellent état, par un nouveau plus compétitif.
92. Etant donné le rôle prépondérant joué dans la composition des prix par les dépenses de main-d'œuvre et les charges afférentes, taxes et cotisations, il est évident que l'outillage le plus compétitif est celui qui supprime le plus d'emplois pour une plus grande production de marchandises de meilleure qualité.
93 La course aux prix les plus compétitifs, c'est la course à l'outillage le plus perfectionné, produisant de plus en plus avec de MOINS EN MOINS D'EMPLOIS. C'est la course à l'élimination progressive de L'EMPLOI. C'est donc la course à la destruction systématique de l'économie de marché, où chacun doit nécessairement occuper un EMPLOI pour vivre. Conclusion: l'inévitable course aux prix compétitifs conduit à la destruction progressive et systématique de l'économie actuelle par insuffisance d'EMPLOIS.
94. A défaut du remplacement de l'ancienne économie par la nouvelle, il n'y a pas de remède à la " crise ", sinon la guerre, créatrice d'innombrables " emplois " pour massacrer, détruire, puis reconstruire, afin de retarder cette inéluctable évolution de l'économie de marché vers sa destruction. En effet on ne peut pas à la fois conserver tous les emplois nécessaires à tous les individus pour vivre, et en remplacer le plus possible par l'emploi de machines de plus en plus automatiques et de robots.
98. [...] A la limite de ce processus, il y a des quantités énormes de marchandises et de services, mais relativement peu d'emplois, donc pas assez de pouvoir d'achat [re]distribué. C'est l'asphyxie économique, la mort de l'économie de marché. Il ne resterait donc plus qu'à distribuer les marchandises et les services, par le truchement d'un revenu social. Ce processus est d'ailleurs déjà en application (§ 64). Sans lui et sans les cancers sociaux créateurs d'emplois nuisibles, l'économie actuelle se serait effondrée depuis longtremps.
99. Quand un être vivant entre en agonie, puis meurt, on l'enterre ou on le brûle, on ne le revoit plus. Il n'en est pas de même pour l'économie. Le processus qui la conduit à l'agonie en conséquence de l'élimination de l'emploi peut être entravé: il suffit de lui insuffler de l'oxygène, c'est-à-dire de l'emploi, inutile, voire nuisible à défaut d'utile.
100. Cette méthode est connue depuis longtemps. Vers la moitié du XIXe siècle, le Pouvoir a créé les Ateliers Nationaux dans l'unique but de fournir de l'emploi. Les chômeurs creusaient le matin dans des terrains vagues [...] des trous qu'ils rebouchaient le soir. C'était tellement... disons stupide et démoralisant, que les travailleurs se révoltèrent. On mit donc un terme à ce " remède " au chômage.
101. Mais le gouvernement avait à sa disposition d'autres moyens créateurs d'emplois. Le chômage fut réduit en envoyant des chômeurs réels ou en puissance faire la guerre en Crimée, ou partir à la conquête de l'Algérie, de l'Indochine, d'une partie de l'Afrique, etc.** Le terrain conquis ouvrait des débouchés aux personnes à la recherche d'un emploi, ou d'un emploi plus lucratif, d'une part, et, d'autre part, aux marchandises [...]. Le peuple vivait misérablement, mais il y avait cependant des excédents, de la mévente, du chômage, des crises cycliques. Leur cause était l'insuffisance du pouvoir d'achat réparti; on y suppléait en créant du travail inutile ou nuisible, comme aujourd'hui.
102. Revenons à notre époque. En ce début de l'année 1986, nous sommes dans une situation pire qu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale en 1939, avec l'invasion accélérée du monde par les robots, une redoutable efficacité des armements... et toujours rien dans l'esprit de nos contemporains pour remplacer l'économie agonisante...!