
La valeur des produits et services est aujourd'hui chiffrée au prix
du marché.
Cette méthode oblige à faire passer les besoins du marché
avant ceux des usagers.
Elle met les usagers à la merci de la mévente, du chômage,
de la standardisation mondiale des techniques et des modes de vie.
Le BUT du distributisme
est de rendre les usagers maîtres de leurs usages.
Ce qui signifie, pour chacun d'eux, la capacité de s'investir dans les
activités de leur choix, et collectivement un nouvel horizon pour la
démocratie.
Pour la première fois dans l'histoire, un projet de société
met au centre du dispositif politique les usages auxquels s'identifient les
groupes sociaux et qui commandent l'usage que chacun fait de sa vie.
Le temps vécu, la maximisation des capacités, la générosité
personnelle, la non-violence, ont jusqu'à présent été
traitées comme un bouquet posé sur la commode. Pour un distributiste,
elles sont au centre de l'action politique.
Ayant reçu un revenu qui leur permet de consommer tout ce qui est produit,
les bénéficiaires vont-ils rester plantés devant la télévision,
courir à la plage jusqu'à ce que toute la production passée
soit épuisée?
Si ce n'est plus le profit des industriels qui fait tourner la machine, l'exploitation
de l'homme par l'homme, comment motiver les travailleurs pour renouveller les
richesses?
La METHODE DISTRIBUTISTE consiste
A
chiffrer toute richesse créée, bien matériel ou service,
sur la base de son PRIX POLITIQUE.
Elle permet donc d'orienter la production pour satisfaire les usagers et non
plus
d'abord les comptes de bilan. Les usages socialement et écologiquement
soutenables
sont privilégiés en jouant sur le "prix " des produits
et services.
Sans détraquer l'économie, on peut diminuer la quantité
de travail, de matériaux,
d'énergie, les pollutions, l'usure accélérée, et
réviser en permanence
l'écart entre le haut et le bas de gamme qui signent la supériorité
ou l'infériorité sociale.
B
A toute richesse créée correspond une augmentation du total du
produit intérieur.
Celui-ci représente la somme des achats que les usagers peuvent faire
pendant une période donnée. Il représente l'ensemble des
possibilités d'achats.
Les "prix" ne risquent pas de varier du fait de la spéculation.
L'existence de surplus ne ruine personne. Elle ne crée pas de chômage.
Elle convaint de consacrer son énergie à autre chose.
C
La distribution prend deux formes:
celle d'un crédit aux entreprises, celle d'un revenu aux particuliers.
Les entreprises ne sont plus tenues de faire d'abord des bénéfices
et accessoirement
des choses utiles. Elles n'ont plus à recourir à toutes sortes
d'artifices pour vendre.
Elles sont jugées aux services qu'elles rendent et la façon dont
elles produisent.
Leur liberté coïncide avec le bien commun.
Quant aux particuliers, ayant désormais un revenu assuré,
ils choisiront librement à quelles activités ils désirent
se consacrer.
Retenez que :
TOUT CE QUI EST NÉCESSAIRE PEUT ÊTRE PRODUIT
TOUT CE QUI EST PRODUIT PEUT ETRE ACHETE
Mais surtout, que
TOUTES LES RECHERCHES SONT AUTORISEES.
C'est sur ce dernier aspect que le distributisme d'aujourd'hui met l'accent.
La TECHNIQUE distributiste:
Chiffrer les produits et services disponibles
Distribuer cette somme aux usagers
CONSEQUENCES
1° Tout ce qui est produit peut être vendu
2° La production ne dépend plus des bénéfices monétaires
dont les entrepreneurs ont besoin pour investir, payer des salaires, impôts,
etc.
Elle dépend de l'usage qu'on en a.
3° Les travailleurs ne sont plus asservis au marché de l'emploi,
c'est-à-dire,
là encore, aux bénéfices monétaires que l'entrepreneur
attend du travail salarié.
Pour la première fois dans l'histoire, un projet de société
met au centre du dispositif politique les usages auxquels s'identifient les
groupes sociaux et qui commandent l'usage que chacun fait de sa vie.
Le temps vécu, la maximisation des capacités, la générosité
personnelle, la non-violence, ont jusqu'à présent été
traitées comme un bouquet posé sur la commode.
Pour un distributiste, elles sont au centre de l'action politique.
Capitalisme: un mot qui aveugle
Etranger, femme, homme, empêchent de voir l'être humain. La division
du vivant en "règnes" végétaux ou animaux, aveugle
sur son unité génétique... Au milieu du XIXe siècle,
le concept de Capitalisme a focalisé l'attention sur le capital. Or celui-ci,
nous allons le montrer, n'est qu'un élément relativement mineur
du fonctionnement économique actuel. L'équilibre général
de ce fonctionnement repose sur un double circuit de redistribution: celui des
bénéfices monétaires des entreprises et celui des taxes
et impôts.
Au XIXe siècle, l'émergence du vocable de Capital, associé
à ceux de capitalistes, capitalisme, Bourgeoisie, fait référence,
pour l'essentiel, à l'argent qu'il faut avoir pour investir en machines.
La production restée artisanale est ruinée. Que voit d'abord le
petit entrepreneur? La facilité avec laquelle les grosses entreprises
obtiennent du crédit de la part des banques ou en accumulent pour se
constituer en sociétés anonymes. Ses collègues ne survivent
qu'à condition " d'en avoir ". Il y a donc "ceux qui en
ont" ceux qui n'en ont pas, les artisans ruinés et leurs anciens
ouvriers, dont les conditions, qui n' étaient déjà pas
si favorables sous l'Ancien Régime, ont empiré.
Le concept "capitalisme" fonctionne avant tout comme une explication
à deux degrés de l'injustice sociale. La première, neutre,
"scientifique ", relève strictement de l'économie: elle
prend en compte le fait, élémentaire, qu'il est nécessaire
de disposer de fonds importants pour acquérir et faire tourner les machines.
La seconde est de caractère politique: la concentration du capital donne
aux banques une puissance qui défie le pouvoir de la société
civile.
En pratique ces deux degrés explicatifs se confondent. Comment, en effet,
lorsqu'on se focalise sur le capital, négliger le pouvoir qu'il donne?
Et dans l'autre sens, quand on s'en prend à "ceux qui ont le pouvoir
", comment ne pas être tenté d'enchaîner sur la façon
dont ils s'en servent?
Complémentaires, indivisibles, les deux explications piègent l'observation.
On ne voit plus, on ne peut plus, on ne veut plus voir que le capital - ou les
capitalistes. La façon dont "tourne" une entreprise, les contraintes
auxquelles elle doit faire face, auxquelles l'Etat lui-même doit s'adapter,
sont abandonnées aux comptables.
On observe bien que les capitaux se regroupent ou circulent en fonction des
bénéfices réalisés par les entreprises, mais cette
observation tourne court. La nécessité de réaliser des
bénéfices n'est pas analysée pour elle-même. La fonction
du profit, les aventures du marché, etc., sont rabattues sur le Capital
et la haine du capitaliste. Les menaces sur l'emploi, les conditions de travail,
la misère, le gouvernement, " c'est" le capitalisme et les
capitalistes: la seule chose à faire est de les abattre...
" En finir avec le capitalisme " c'est vite dit et ça change
quoi ?
Après cent cinquante ans de vaines redites,
ne serait-il pas plutôt temps d'en finir avec une explication totalitaire
?
Capitalisme est un mot qui aveugle ou un cri pour rien.
Son usage n'a pas entamé la vitalité de pratiques économiques
globalement défavorables aux hommes et à leur planète.
Plus grave, il les a épargnées.
Les deux circuits redistributifs
Tout expliquer par le capitalisme a en partie perdu de son intérêt
et de sa charge affective depuis que la disparition de l'Union Soviétique.
Le déni du capital et du capitaliste n'en demeure pas moins vif. Le réformisme
ne peut donc mettre à l'affiche "un capitalisme plus juste".
Mais alors quoi d'autre?
Cette difficulté aura eu un effet bénéfique. En parlant
de "redistribution plus juste" plutôt que de "capitalisme
plus juste", en effet, les réformistes, sans rien changer au système,
ont enfin été conduits à s'intéresser en comptables
à son fonctionnement.
Le concept de redistribution met en lumière deux circuits redistributifs.
Le premier est celui de l'entreprise
Que font les entrepreneurs des bénéfices qui sont pour eux question
de vie ou de mort?
Une partie va aux actionnaires de la société.
Une autre sert à rembourser les investissements dans l'outil de travail.
Une autre va aux taxes et impôts versés à l'Etat.
Une autre encore, la plus réduite possible, permet d'employer des salariés.
Une dernière va à l'augmentation de capital, qui retourne aux
investissements futurs.
Dans le cadre de l'économie actuelle et quelle que soit leur activité,
les entreprises sont avant tout des machines à redistribuer.
Ce sont les contraintes de la redistribution, et très précisément
celles de présenter un bilan positif, qui conduisent les entrepreneurs
à diversifier leurs activités, à réduire le nombre
de postes de travail et économiser sur les salaires, à ne se soucier
des risques d'accident, de pollution, que dans la limite des procès possibles,
à s'associer aux politiques pour gagner des marchés, à
se montrer agressifs et peu regardants sur la qualité ou la nécessité
des produits pourvu qu'ils se vendent...
On vous parle de crise? Traduisez: les entreprises ne redistribuent plus autant...
de dividendes, de taxes, d'impôts, d'investissements, de salaires ou d'emplois.
Le second est celui de l'Etat
L'Etat perçoit des taxes et impôts et les redistribue sous forme
de services publics, de subventions, d'allocations, d'investissements divers.
L'Etat est lui aussi une machine redistributrice. Qu'il soit gouverné
par la droite ou la gauche, l'origine de ses rentrées lui interdit de
ponctionner les entreprises au-delà de ce qu'elles peuvent supporter.
Tout en se plaignant de ses ponctions, elles comptent néanmoins sur lui
pour améliorer les infrastructures, ralentir la pression sociale, les
défendre commercialement. Quant aux salariés, retraités
et chômeurs, ils attendent de sa part une redistribution toujours plus
active en faveur des plus démunis, de la sécurité et de
la santé.
Les entreprises et l'Etat, sont deux machines redistributives solidaires. Cette
solidarité est le véritable enjeu des politiques de changement
à venir.
La crise redistributive au niveau de l'entreprise se répercute immédiatement
sur la redistribution étatique. L'Etat n'a rien de plus urgent que de
voler au secours des entreprises en allégeant la pression fiscale et
en contenant la rue. Ce qu'on prend pour des mesures sociales, comme celles
de 1936 en France, sont donc en fait des mesures pro-entrepreneuriales déguisées.
Soulignons que, contrairement à capitalisme, le mot redistribution, de
plus en plus courant, n'entraîne pas d'opprobre. Le concept décrit
des acteurs économiques et politiques et permet de comprendre leurs problèmes:
des problèmes de redistribution!
Cet effet pacificateur n'a qu'un inconvénient: celui de verrouiller le
système en donnant à croire qu'une redistribution plus juste peut
conduire à la justice.
L'usage du concept de capitalisme agitait les peuples de rêves anti-bourgeois.
Il leur donnait à croire que du capitalisme leur venait tout le mal.
L'usage du concept de redistribution quant à lui les endort dans la croyance
en un principe diamétralement opposé selon lequel la redistribution
est le bien, et qu'elle peut toujours être améliorée.
- Aussi "juste" soit-elle, la redistribution n'empêchera pas
les entreprises de se faire concurrence et de chercher des profits à
n'importe quel prix social ou écologique.
- Aussi "juste" soit-elle, elle n'empêchera pas les peuples
d'être laminés par des produits standardisés, dont l'utilité
et le renouvellement accéléré s'imposent pour des motifs
strictement comptables. Au lieu de faire bénéficier l'humanité
des possibilités positives dégagées par la technique, elle
doit continuellement, pour maintenir les cours, raréfier les produits
et services. Ce qu'elle fait en "assainissant les marchés ",
c'est-à-dire en détruisant ou stockant les surplus, par une politique
éducative qui, par le jeu des diplômes et sous prétexte
de mieux les former, limite le nombre de professionnels utiles, ou encore par
le brevetage généralisé des découvertes.
- Aussi "juste" soit-elle, la redistribution entrepreneuriale et étatique
interdit de penser l'homme et son environnement autrement que redistribués.
Redistribués au pourcentage de bénéfices en majeure partie
réalisés contre - même si ce n'est pas intentionnel - 1
'homme et son environnement. Quant à ceux réalisés en leur
faveur, ils sont d'autant plus élevés qu'ils épongent les
ravages causés par les précédents.
Pour en finir avec le marché redistributiste
Le modèle distributiste se fonde sur une suite de constats.
1. Bien que disponibles en quantités de plus en plus élevées,
les produits et services n'atteignent qu'un nombre relativement restreint de
consommateurs. Paradoxe de la misère dans l'abondance...
2. Les moyens considérables dont l'humanité dispose lui permettent
de satisfaire quasiment en temps réel tout ce dont elle a besoin et bien
au-delà. Avant de bénéficier à tous, ils doivent
néanmoins attendre qu'un nombre suffisant de clients solvables les ait
rentabilisés. Paradoxe du géant entravé...
3. Les bénéfices monétaires que les entreprises attendent
des techniques de production de masse sont limités par la concurrence
et l'étroitesse des revenus de leurs clients potentiels. Paradoxe du
lion gobe-mouches...
4. Le bon fonctionnement du marché exige d'entretenir une certaine rareté
sans laquelle les prix chutent. Les crises majeures, les guerres, épizooties,
catastrophes naturelles, sont pour lui des aubaines. Paradoxe de la caisse maintenue
à moitié vide pour pouvoir la remplir...
5. Un nombre toujours plus réduit de décideurs gère l'accès
des masses aux biens et services. Soucieux de rentabilité ils comptent
d'abord sur les riches pour amortir les investissements. Paradoxe d'une "démocratisation"
qui se traduit par une élitisation croissante
6. Pourquoi la mondialisation, phénomène en principe positif,
devrait-elle entraîner la ruine les productions locales et la réduction
des différences culturelles? Paradoxe d'un enrichissement collectif qui
répand le désert...
7. La hausse du niveau de vie devrait pacifier les sociétés. C'est
tout le contraire qui se produit. On craint pour tout. On craint partout. Les
prisons sont saturées. Paradoxe du pourceau mécontent...
La liste est loin d'être close.
Pour en finir avec ces contradictions, les distributistes proposent
d'INVERSER L'ORIGINE DES REVENUS.
On donne aux consommateurs un revenu proportionnel à la quantité
de produits et services disponibles.
Les particuliers et l'Etat n'ont dès lors plus besoin, pour survivre
ou vivre pleinement, d'attendre que les entreprises soient bénéficiaires
monétairement.
La machine productive peut tourner à la vitesse qu'on veut, pour faire
ce qu'on veut pour le plus grand bien des hommes et de la planète.
Dans un premier temps, on leur attribue un prix politique qui permet d'agir
sur leurs conséquences sociales, éducatives, écologiques
et techniques.
Distributisme, mode d'emploi
Ayant reçu un revenu qui leur permet de consommer tout ce qui est produit,
les bénéficiaires vont-ils rester plantés devant la télévision
ou courir se dorer à la plage jusqu'à ce que toute la production
passée soit épuisée?
Pour prévenir ce risque et assurer le renouvellement des biens et services
de première nécessité, au moins ceux-là, n 'y a-t-il
pas lieu de prévoir un temps de "service social " obligatoire,
assorti d'un "contrat civique "...?
En dépit de cette précaution, devrons-nous alors nous mettre en
files devant les magasins d'Etat, surveillés par des organisateurs de
la production servis les premiers et mieux payés... ?
Cette triste perspective doit être prise au sérieux. Les premiers
distributistes - les distributistes "historiques": Bellamy, Rodrigues,
Duboin, après avoir prêché l'Abondance, risquaient fort
d'avoir à faire face à la pénurie. Tous en effet convenaient
d'organiser la production sur la base d'un certain temps de " service social
".
Après soixante-dix ans de soviétisme et de contre-productivité,
la faveur dans laquelle ils tenaient cette mesure nous semble étonnante.
Elle s'explique à l'époque en grande partie par les limites de
l'appareil productif, le souci de faire face à la satisfaction des besoins
élémentaires et un certain esprit "d'ordre"...
Elle prouvait, à leurs yeux comme à ceux du public, qu'ils n'étaient
pas de fumeux utopistes mais tout au contraire sérieux et responsables.
Leur raisonnement vaut d'être retracé, car il n'a dans son inspiration
rien d'original et risque à tout moment de refaire surface, comme le
racisme, la xénophobie, avec lesquels il entretient d'ailleurs des rapports
étroits.
Ils posaient le problème de la manière suivante: si ce n'est plus
LE PROFIT DES INDUSTRIELS qui fait tourner la machine, l'exploitation de l'homme
par l'homme, COMMENT MOTIVER LES TRAVAILLEURS POUR RENOUVELER LES PRODUITS ET
SERVICES?
Cette façon de poser le problème préjugeait de la solution:
au profit selon les patrons il suffisait de substituer le profit selon les travailleurs...
Elle reposait sur ce qu'on sait de la nature humaine. Car elle est ainsi faite
- n'est-ce pas...? - que sans l'intérêt... les récompenses...
le goût du pouvoir... on ne peut motiver les gens.
Sur cette lancée, les distributistes historiques redupliquaient la pensée
managériale ou politique la plus banale, qui veulent que toute forme
d'ordre social doit nécessairement s'accompagner d'instances de commandement,
d'échelles salariales, de toute une batterie de concours et diplômes
La mesure de l'homme par l'homme
ou la méritocratie contre la démocratie
Dans n'importe quelle société, passée ou présente,
le simple fait de disposer d'un revenu supérieur oriente vers certains
achats et induit la façon même dont considère les producteurs.
Il crée une demande de produits et de services supérieurs en qualité,
qui signalent "la classe" et du consommateur et du producteur et l'y
maintiennent.
Ceux qui ont plus à dépenser deviennent donc des exemples à
suivre et maîtres des "besoins" - de ce qu'il faut produire,
du haut et de bas de gamme matériel et social. Ils distillent l'envie
de monter dans la hiérarchie, d'améliorer son sort, une morale
de l'intérêt personnel à court terme. Ils entretiennent
l'arrivisme, les faux-semblants, la corruption, un ensemble de comportements
après lesquels on ne peut qu'être déçu de la "nature
humaine" et tentés de la surveiller de près. Ils sont responsables
de la démotivation générale des travailleurs, y compris
de ceux qui produisent les signes de supériorité sociale, qui
souffrent de n'être estimés, de ne mériter que pour leur
capacité d'exécution.
N'hésitons pas à poser la question: où, quand a-t-on jamais
vu les partis et syndicats qui prétendent agir en faveur des plus démunis
prendre fait et cause contre toute hiérarchie salariale? Les discours
enflammés, les luttes menées contre l'injustice sociale, contre
l'exploitation de l'homme par l'homme, s'arrêtent au seuil de la seule
mesure qui permettrait d'en finir avec les sociétés à deux
vitesses: en finir avec la mesure de l'homme par l'homme. Ils ne peuvent donc
déboucher que sur une autre forme de méritocratie, assortie de
comités directeurs des sucettes et du Plan.
Que les distributistes historiques n'aient pas été, sur ce sujet,
plus perspicaces que les autres ne les innocente pas. Au contraire, puisqu'ils
disposaient d'un moyen radical pour abolir cet état de fait, très
précisément l'attribution, dont ils faisaient pourtant grand cas,
d'un revenu inconditionnel du berceau au tombeau. Coupables, ils l'ont été
sous l'angle même du principe distributiste, celui du partage des ressources.
Un seul, parmi eux, Jacques Duboin, a entrevu la possibilité et l'intérêt
de 1'"égalité économique" (titre d'un ouvrage
datant de 1937). Mais devant la levée de bouclier de son "école"
il fit rapidement retraite, reconnaissant que l'économie distributive
pouvait très bien se réaliser sans l'égalité des
revenus. Sans aucun doute, mais elle ne ferait alors que reproduire dans ses
grandes lignes la société actuelle, en aggravant l'élitisme
et le dirigisme.
Les distributistes, aujourd'hui, se gardent de toutes les politiques qui
s'adossent à la satisfaction des besoins. En effet, s'appliquer à
satisfaire les besoins :
a) porte au pouvoir des techniciens, patrons ou fonctionnaires internationaux,
censés savoir ce dont " les gens " ont besoin, qui se confond
pour eux avec les besoins de l'économie redistributive. Ce qui est bon
pour General Motors est bon pour l'Amérique
Ce qui est bon pour
l'Europe marchande est bon pour les Européens
b) n'est plus l'objectif principal, compte tenu des capacités de la machine
productive, entravées et perverties pour soutenir la redistribution.
L'objectif est devenu la maîtrise de leurs usages par les usagers, en
d'autres termes : la capacité de préserver ou de modifier en permanence
les usages locaux.
c) passe à côté d'une revendication vitale aussi bien pour
les particuliers que pour l'économie prise en général :
le droit de s'impliquer personnellement, constamment, à vie, dans ce
qu'on fait.
- cette revendication, aucun penseur du social ne l'a encore vraiment prise
en compte. Ceux qui ont pris la responsabilité de libérer la classe
ouvrière l'ont évacuée avec la même constance que
la classe possédante.
d) Qu'est-ce qu'un distributiste d'aujourd'hui attend avant tout du distributisme
? Il en attend de voir réaliser ce droit, c'est à dire la maîtrise
de ce que chacun de nous fait de sa vie, la maîtrise des usages auxquels
nous nous identifions.
des besoins aux usages ou" l'homme ne se nourrit pas que de pain"
"Besoin" est couramment synonyme d'urgence et de manque. En économie
comme en politique, l'usage de ce mot signale des situations où sévit
une certaine rareté. Il s'agit alors de sélectionner et classer
les besoins dans l'ordre de l'urgence, ou de les arracher à la rareté.
Commençons par un exemple pris dans l'ordre matériel: tel pays
a besoin d'acier, de blé... Il n'en produit pas ou pas assez. Mais pourquoi
en a-t-il besoin? En raison de l'usage qu'il en a, c'est-à-dire d'un
certain nombre d'usages, que, dans l'urgence, on va tenter de rendre plus économes.
Cette recherche va conduire, dans l'immédiat, à un renforcement,
une sorte de fatalisation des usages reconnus utiles, et, à plus ou moins
long terme, à une remise en question de ces mêmes usages. Dans
la mesure où les approvisionnements s'améliorent, où les
techniques se font plus économes, où elles tolèrent d'adjoindre
des matières de substitution, les usages proprement dits ne seront pas
remis en question. Ils ne commenceront à l'être qu'à partir
du moment où la qualité des produits en souffrira et où
l'usager, via ce qu'il consomme, souffrira dans ce qui constitue son identité.
Pour les entrepreneurs, une telle situation est une aubaine. La rareté
des produits les rend importants et maintient les cours. Pour la classe politique,
aubaine également. Elle permet de jouer des frustrations des électeurs,
de flatter leur identité, de traiter le pays comme s'il était
assiégé. Dans le même temps, d'autres entrepreneurs tentent
de tirer parti des ressources locales et du caractère identitaire des
usages. C'est ainsi qu'au début du XlXe, du fait du Blocus Continental,
la betterave remplaça la canne à sucre et contribua à répandre
le goût du sucre dans des classes qui en avaient été exclues.
Certains besoins cependant ne sont pas liés à un matériau.
Ainsi du besoin d'emplois qui refait de loin en loin surface avec la cruauté
qu'on sait.
Pendant toute la durée de la crise, on tâche d'en créer,
on en promet, on proteste contre les entrepreneurs qui en suppriment, l'étranger
qui nous les prend, le gouvernement qui ne fait rien... Les conditions ne sont
guère propices, alors, pour s'interroger sur l'usage de salarier la vie,
qui veut qu'on n'ait le droit de vivre qu'à condition de travailler à
la reduplication des usages dominants, présentés comme des besoins
évidents. Le chômeur ne voit pas plus loin que la perte de son
salaire. Cette perte lui épargne de pointer dans une industrie de luxe
ou d'armement, certes, mais il vit moins bien. L'immoralité d'usages
qui encouragent à proclamer sa supériorité sociale ou de
jeter des bombes ou des mines, n'est pas le sujet. Encore moins le caractère
anti-humain d'une économie qui redistribue de l'homme - des capacités
humaines - uniquement en fonction du profit des entreprises.
On objecte qu'apporter aux peuples du Tiers-Monde ce dont ils ont besoin pour
survivre sans se soucier de leurs usages était le plus sûr moyen
de les asservir aux besoins du redistributisme et à des usages caractérisés
par l'instrumentalisation des personnes et des choses et en passe de devenir
mondiaux. Mais pourquoi cette objection ne serait-elle pas valable pour les
peuples des pays néo-colonisateurs? Ne sont-ils pas, eux aussi, étouffés
par la satisfaction de "besoins" qu'ils n'ont guère de moyens
de remettre en cause - comme celui d'automobile, de diplômes, de travail
salarié? On dit couramment que des "besoins " peuvent en cacher
d'autres. Mais sur ces " autres" besoins, quel contrôle avoir,
si on se les présente à nouveau comme des besoins?
Raisonner en termes de besoins c'est s'orienter vers une maîtrise purement
quantitative des faits "tels qu'ils sont", dont on ne saurait discuter.
Raisonner en termes d'usages, par contre, oblige à prendre en compte
que "les faits" font usage de, sont faits, peuvent toujours se modifier.
La maîtrise des besoins est donc d'une toute autre espèce que la
"maîtrise des usages" que nous affichons et à laquelle
nous prenons bien soin d'ajouter par les "usagers".
Le principe directeur connu sous le nom de démocratie, censé être
mieux servi par le libéralisme que par tout autre système, est
constamment bafoué par une idéologie qui ne considère les
usagers que sous l'angle de ce qu'ils sont capables d'acheter. Pour un distributiste
d'aujourd'hui, il ne suffit pas de "donner du pain ". Encore faut-il
donner à ce pain symbolique le goût d'un usage daté, local,
traditionnel, choisi.
L'originalité de la solution distributiste, rappelons-le, consiste à
donner à tous un revenu calculé sur la base des biens et services
produits. Les distributistes historiques la défendaient avec fierté
et présentaient couramment " l'économie distributive "
comme " une économie des besoins.
Elle devait nécessairement selon eux s'accompagner d'une planification
des besoins et d'un certain temps de travail obligatoire, le "service social
"
En mettant au centre du dispositif la question des usages, les distributistes
d'aujourd'hui se démarquent de cette première forme de distributisme.
Ils le font d'autant mieux que la rareté est derrière nous - et
que l'évolution du travail et des capacités des travailleurs invitent
à dégager des principes de base du distributisme un droit nouveau,
celui de s'investir dans les activités de son choix.
un droit qui commande tous les autres
ou la maîtrise intégrale du politique
Pourquoi ce droit n'a-t-il jamais été reconnu en droit? Parce
qu'on n'en avait pas les moyens. Les premiers qui aient témoigné
en faveur de son existence ou à qui on l'ait accordé, avec une
certaine dérision, ont donc été des personnages comme les
anachorètes, ou les poètes, les écrivains, les artistes,
des inventeurs dont les recherches s'étalaient dans le temps et ne coûtaient
rien à personne.
Le droit de s'investir dans les activités de son choix, deux types sociaux
nous semblent aujourd'hui l'avoir, et de ce fait nous paraissent très
enviables: les riches et les retraités. Mais observons-les de plus près.
Le plus puissant des chefs d'entreprises, bien que disposant de marges de manuvre,
d'inventivité, de créativité, infiniment supérieures
à celles du commun des mortels, les utilise en tout premier lieu pour
accroître sa fortune ou verrouiller le créneau sur lequel il est
installé. Dans un secteur qu'il n'a pas forcément " choisi
" ou choisi par force, ses choix sont donc à la fois limités
et toujours risqués. Ses expériences professionnelles ne sont
libres ni en direction ni en intensité.
En ce qui concerne sa vie personnelle, elle est, comme pour chacun d'entre nous
encore, divisée en trois "temps", un pour devenir performant,
un pour prouver qu'il l'est, un troisième durant lequel il tâchera
de "tenir son rang" dans des activités de loisir pour riches,
ou en pratiquant un bénévolat en rapport avec ses moyens. Ses
initiatives, comme celles de n'importe quel autre retraité, ne devront
pas perturber les circuits redistributifs ordinaires. Elles seront d'autant
mieux tolérées et souhaitées qu'il en maintiendra le principe.
Ainsi le verra-t-on faire des dons à des fondations pour augmenter leur
rentabilité, en créer qui soient rentables ou en soutenir d'éminemment
utiles, dont l'activité essentielle consiste à cautériser
les plaies causées par la redistribution.
Même sommaire, l'observation des capacités réelles de ceux
qui nous semblent aujourd'hui les plus enviables montre que disposer de beaucoup
ou de peu de moyens matériels, de beaucoup ou de peu de loisirs, n'apporte
qu'une liberté toute relative et ne changera rien au fond aussi longtemps
que, du fait du redistributisme, la maîtrise de nos usages sera limitée
aux seuls usages redistributivement pertinents, à savoir ceux qui assurent
de plus grands profits, ceux qui épongent les méfaits des précédents,
ou ceux qui se pratiquent comme en marge et distraient les usagers de l'emprise
redistributiste.
Mais passer du redistributisme au distributisme, nous l'avons vu, ne saurait
suffire à maîtriser les objectifs de la production ni à
empêcher la mise sous tutelle des usages et des usagers par ces mêmes
objectifs.
Si ce passage s'accompagne d'une quelconque inégalité des revenus,
on verra revenir en force les "besoins" induits par les usagers les
plus riches. Ces besoins redupliqueront les classes d'usagers. En dépit
du fait que l'objectif primordial ne sera plus de réaliser des bénéfices
monétaires, les premiers bénéficiaires des meilleurs produits
et services seront, comme aujourd'hui, les mieux payés.
Les revenus les plus élevés allant à ceux qui occupent
des postes de direction, on verra par la même occasion redupliquer les
hiérarchies de commandement.
S'ils vont d'abord aux travaux les plus pénibles, ils retarderont d'autant
le moment de mettre fin à leur pénibilité ou d'en faire
l'affaire de tous.
La maîtrise de leurs usages par les usagers, que nous poursuivons au moyen
du distributisme, ne peut être atteinte qu'à condition de distribuer
à tous un revenu égal. On peut alors :
1. en finir avec les hiérarchies intellectuels/manuels, chefs/exécutants.
Pour qu'une activité attire les usagers, elle devra être conduite
dans des conditions telles qu'ils sentent pouvoir y donner le meilleur d'eux-mêmes.
2. Donner à toutes les activités une dimension expérimentale.
N'ayant plus à servir en priorité les plus riches, les usagers
pourront s'interroger, là où ils s'engagent, sur les conséquences
humaines et écologiques de leurs services et des richesses qu'ils créent,
confirmation leur étant donnée par le succès de leurs produits
sur le marché distributiste.
3. Engager collectivement les entrepreneurs librement associés à
s'organiser d'une manière plus performante et à des économies
de travail, de matériaux, d'énergie, toute chose que " la
base ", à partir du moment où il y en a une, doit subir et
se désintéresser comme n'étant pas son affaire.
4. Transformer tous les entrepreneurs en chercheurs et donc faire de l'entreprise
un lieu de stimulations et d'émulations éducatives ouvert à
tous et qui casse la division de la vie en trois âges et deux sexes.