Thomas-Robert
MALTHUS (1798)
ESSAI SUR LE
PRINCIPE DE POPULATION.
Préface:
Pourquoi « Malthus » ?
Préface
de Thomas-Robert Malthus à la seconde édition
1. Exposition du sujet. Rapports entre
l'accroissement de la population et celui de la nourriture
2. Obstacles généraux à l'accroissement de la
population. Leur mode d'action
4. Obstacles à l'accroissement de la population
chez les Indiens d'Amérique
5. Obstacles qui s'opposaient à l'accroissement de
la population chez les Grecs
6. Obstacles qui s'opposent à l'accroissement de
la population en France
8. Effets des épidémies sur les registres des
naissances, des décès et des mariages
9. Déductions découlant du tableau que nous venons de
dresser de la société
11. L'émigration.
13. Comment l'accroissement de la richesse
nationale influe sur le sort des pauvres
14. Observations générales sur la population
et sur l'abondance
15. La contrainte morale: l'obligation qui nous
est imposée de pratiquer cette vertu
16. Quels effets la contrainte morale aurait-elle sur
la société ?
17. Nous possédons un seul moyen
d'améliorer l'état des pauvres
18. Conséquences d'un système opposé au nôtre
19. La connaissance de la principale cause
de la pauvreté a-t-elle un retentissement sur la liberté ?
20. Projet de plan pour abolir graduellement les
Lois en faveur des Pauvres
21. Comment corriger les opinions régnantes sur le
problème de la population
22. Comment diriger notre charité
23. Divers plans pour améliorer le sort des pauvres
méritants
24. Nécessité de poser des principes généraux
25. Est-il raisonnable d'espérer une
amélioration de l'état social ?
|
« Le premier but de la philosophie est
d'expliquer les choses telles qu'elles existent. Et tant que nos théories n'y
sont pas parvenues, elles ne doivent servir de base à aucune conclusion
pratique. » MALTHUS -
Principles of Political Economy |
L'essai sur le Principe de Population que j'ai publié en 1798 me fut suggéré par
un Essai que M. Godwin a publié dans son « Inquirer ». J'ai alors suivi
l'impulsion du moment et travaillé avec les éléments que j'avais sous la main
dans ma résidence campagnarde. Hume, Wallace, Adam Smith et le Dr Price ont été
les auteurs dont je me suis inspiré pour dégager le Principe sur lequel est
basé mon Essai. J'avais alors pour but d'appliquer ce principe pour vérifier
l'exactitude des théories selon lesquelles l'homme et la société sont
perfectibles: on sait qu'à cette époque ces théories retenaient largement
l'attention du public.
Au cours de la discussion, j'ai été tout naturellement
amené à étudier les incidences du Principe de Population sur l'état actuel de
la société. C'est ainsi que ce principe m'a paru avoir une influence
considérable sur la pauvreté et la misère des classes inférieures du peuple,
dans tous les pays; il m'a également para capable d'expliquer l'échec constant
des efforts effectués par les classes plus élevées pour secourir les classes
pauvres. Plus j'examinais le sujet sous cet angle, et plus il me paraissait
grandir en importance. Ce sentiment, s'ajoutant à la faveur que le public
réservait à mon Essai, m'a engagé à consacrer mes loisirs à étudier le Principe
de Population sur le plan historique, c'est-à-dire à rechercher ses effets sur
l'état des sociétés humaines, autrefois et aujourd'hui. En généralisant mon
étude et en cherchant à dégager les conséquences du Principe sur l'état
actuel de la société, telles que l'expérience paraissait les garantir,
j'espérais donner à mon sujet un intérêt à la fois nouveau, plus proche de la
réalité et plus durable.
En poussant mon étude, je m'aperçus que l'on avait
déjà fait dans ce sens beaucoup plus que je ne croyais au moment où j'avais
publié mon Essai. Il y a bien longtemps, dès l'époque de Platon et d'Aristote,
on avait déjà conscience de la pauvreté et de la misère que provoque une
montée trop rapide de la population, et l'on avait proposé contre ce danger des
remèdes extrêmement énergiques. Dans l'époque moderne, ce sujet a été traité
par quelques économistes français; il a été abordé par Montesquieu; parmi nos
propres écrivains, le Dr Franklin, sir James Stewart, M. Arthur Young et M.
Townsend en ont parlé en termes tels qu'on peut s'étonner de voir que
l'attention du public n'a pas été davantage attirée par le sujet.
Mais il restait beaucoup à faire. Non seulement l'on
n'avait pas comparé avec assez de force et de netteté les accroissements
relatifs de la population et des moyens de subsistance, mais certains aspects
du sujet - parmi les plus curieux et les plus intéressants - avaient été
complètement omis, ou du moins traités trop légèrement. On avait certes établi
sans conteste que la population doit toujours être maintenue à un niveau correspondant
aux possibilités de nourriture: mais on s'était bien peu préoccupé des moyens
grâce auxquels ce niveau est constamment maintenu. Ni les conséquences, ni
les résultats pratiques du Principe n'avaient été dégagés au fond: en d'autres
termes, on n'avait pas encore cherché sérieusement quels sont ses effets sur la
société.
Tels sont les points sur lesquels je me suis étendu
dans l'Essai qui va suivre. Sa présentation autorise à le considérer comme un
nouvel ouvrage, et je l'aurais sans doute publié comme tel - en enlevant les
quelques passages de la première édition qui s'y trouvent répétés - si je
n'avais eu le désir de présenter une oeuvre complète, en évitant au lecteur
d'avoir continuellement à se reporter au premier Essai. C'est la raison pour
laquelle je ne pense pas avoir d'excuses à présenter aux acheteurs de la
première édition.
Ceux qui connaissaient déjà le sujet, ou qui ont lu
avec attention l'édition précédente, trouveront - je le crains - que j'ai
traité certains de ses aspects avec trop de détails et que je me suis rendu
coupable de répétitions inutiles. Ces fautes, je les ai commises en partie par
maladresse, mais en partie intentionnellement. Lorsqu'en examinant la
structure sociale des différents pays j'étais amené à dégager des conclusions
identiques, il m'était difficile d'éviter certaines répétitions. D'autre part,
lorsque mon enquête aboutissait à des conclusions différant notablement des
opinions courantes, il m'a paru nécessaire de répéter mes idées chaque fois que
l'occasion s'en présentait, ceci afin d'accroître ma force de conviction! J'ai
donc volontairement abandonné toute prétention à un quelconque mérite
littéraire et j'ai plutôt cherché à impressionner le plus grand nombre possible
de lecteurs.
Mon principe général est si incontestable que si je
m'en étais tenu seulement à des vues générales, je me serais retranché dans une
forteresse inexpugnable: sous cette forme, mon travail aurait eu davantage
l'apparence d'une oeuvre maîtresse. Mais les vues générales - si elles sont
utiles au progrès des vérités abstraites - ont rarement beaucoup d'influence
pratique! J'ai donc estimé que si je voulais me tenir à la hauteur du sujet en
le soumettant à une discussion loyale, je ne pouvais pas refuser d'étudier
toutes les conséquences qui paraissaient découler de mon principe, quelles
qu'elles soient. Un tel programme, je le sais, ouvre la porte aux objections et
permet à la critique de s'exercer avec bien plus de sévérité. Mais je m'en
console en pensant que mes erreurs même fourniront un moyen de relancer la
discussion, donneront un nouvel attrait à l'étude du sujet, et serviront de
cette façon à faire mieux connaître un problème si étroitement lié au bonheur
de la société/
Dans le présent travail, je me suis un peu éloigné de
mon Principe tel qu'il est exposé dans la première édition, puis que j'ai
admis l'action d'un obstacle à l'accroissement de la population qui ne relève
ni du vice, ni de la misère. A la fin, j'ai également adouci certaines
conclusions, parmi les plus dures, de mon premier Essai. En agissant ainsi, je
ne pense pas avoir trahi les principes d'un raisonnement juste, ni exprimé
aucune opinion sur le progrès futur de la société qui soit démentie par
l'expérience du passé. Quant à ceux qui s'obstinent à penser que tout obstacle
à l'accroissement de la population est un mal pire que les malheurs auxquels il
prétend remédier, je les renvoie aux conclusions de mon premier Essai, qui
conservent toute leur force. En effet, celui qui adopterait une pareille opinion
se verrait forcé d'admettre que la pauvreté et la misère des basses classes de
la société sont absolument sans remèdes 1
J'ai mis tout le soin que j'ai pu à éviter dans mon
travail des erreurs de faits positifs ou de calculs. S'il s'en était néanmoins glissé
quelqu’une, le lecteur constatera qu'elle ne peut affecter de façon sensible le
sens général de mon raisonnement.
Je ne me flatte pas d'avoir toujours choisi les
meilleurs matériaux, parmi la foule de ceux qui s'offraient à moi pour
illustrer la première partie de mon exposé; je ne me flatte pas non plus de les
avoir disposés dans l'ordre le plus clair. Mais j'espère que tous ceux qui
s'intéressent aux questions morales et politiques me pardonneront, et qu'à
leurs yeux la nouveauté et l'importance du sujet compenseront les imperfections
de mon ouvrage.
Londres, 8 juin 1803.
Exposition du sujet.
Rapports entre l'accroissement
de la population et celui de la nourriture
Celui qui chercherait à prévoir les progrès futurs de
la société verrait deux questions se poser immédiatement à son esprit :
1. - Quelles sont les causes qui ont gêné jusqu'à
présent le progrès de l'humanité vers le bonheur ?
2. - Est-il possible d'écarter ces causes, en totalité
ou en partie, dans l'avenir?
L'étude de ces causes étant beaucoup trop complexe
pour qu'un seul homme puisse s'y livrer avec succès, cet Essai a pour objet
d'étudier uniquement les effets d'une seule d'entre elles. Cette cause,
intimement liée à la nature humaine, a exercé une influence constante et
puissante dès l'origine des sociétés : et cependant, elle a médiocrement
retenu l'attention de ceux qui se sont préoccupés du sujet. A la vérité, on a
souvent reconnu les faits qui démontrent l'action de cette cause; mais on n'a
pas saisi la liaison naturelle qui existe entre elle et quelques-uns de ses
effets les plus remarquables. Effets au nombre desquels il faut compter bien
des vices et des malheurs -sans oublier la distribution trop inégale des
bienfaits de la nature - que des hommes éclairés et bienveillants se sont de
tous temps efforcés de corriger.
La cause à laquelle je viens de faire allusion est la
tendance constante de tous les êtres vivants à accroître leur espèce au-delà
des ressources de nourriture dont ils peuvent disposer.
Le Dr Franklin a déjà fait observer -qu'il n'y a
aucune limite à la faculté de reproduction des plantes et des animaux, si ce
n'est qu'en augmentant leur nombre ils se volent mutuellement leur subsistance.
Si la surface de la Terre, dit-il, était dépouillée de toutes ses plantes, une
seule espèce (par exemple le fenouil) suffirait pour la couvrir de végétation.
De même, s'il n'y avait pas d'autres habitants, une seule nation (par exemple
la nation anglaise) peuplerait naturellement la Terre en peu de siècles.
Voilà une affirmation incontestable! La nature a
répandu d'une main libérale les germes de vie dans les deux règnes: mais elle a
été avare de place et d'aliments. S'ils pouvaient se développer librement, les
embryons d'existences contenus dans le sol pourraient couvrir des millions de
Terres dans l'espace de quelques millions d'années. Mais une nécessité
impérieuse réprime cette population luxuriante: et l'homme est soumis à sa loi,
comme tous les autres êtres vivants.
Les plantes et les animaux suivent leur instinct sans
s'occuper de prévoir les besoins futurs de leur progéniture. Le manque de place
et de nourriture détruit, dans les deux règnes, ce qui naît au-delà des limites
assignées à chaque espèce: en outre, les animaux se mangent les uns les autres.
Chez l'homme, ces obstacles sont encore plus
complexes. L'homme est sollicité par le même instinct que les autres êtres
vivants; mais il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la
crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il devra subvenir. Ainsi, de
deux choses l'une: ou il cède à cette juste crainte, et c'est souvent aux
dépens de la vertu; ou au contraire l'instinct l'emporte et la population
s'accroît au-delà des moyens de subsistance... Mais dès qu'elle a atteint un
tel niveau, il faut bien qu'elle diminue! Ainsi, la difficulté de se nourrir
est un obstacle constant à l'accroissement de la population humaine: cet obstacle
se fait sentir partout où les hommes sont rassemblés, et s'y présente sans
cesse sous la forme de la misère et du juste effroi qu'elle inspire.
Pour se convaincre que la population tend constamment
à s'accroître au-delà des moyens de subsistance et qu'elle est arrêtée par cet
obstacle, il suffit de considérer - en ayant ce phénomène présent à l'esprit -
les différentes périodes de l'existence sociale. Mais avant d'entreprendre ce
travail, essayons de déterminer clairement, d'une part quel serait l'accroissement
naturel de la population si elle était abandonnée à, elle-même sans aucune
gêne, et d'autre part quelle pourrait être l'augmentation des produits de la
terre dans les circonstances les plus favorables à la production.
On admettra sans peine qu'il n'existe aucun pays où
les moyens de subsistance soient si abondants et les mœurs si simples et si
pures, que la nécessité de nourrir une famille n'y ait jamais fait obstacle aux
mariages, ou que les vices des grandes villes, les métiers insalubres et
l'excès du travail n'y aient jamais porté atteinte à la vie.
On peut dire également qu'en outre des lois régissant
le mariage, la nature et la vertu s'accordent à inciter l'homme à s'attacher de
bonne heure à une seule femme. Et que, si rien ne mettait obstacle à l'union
permanente qui est la suite naturelle d'un tel attachement, ou si des causes de
dépeuplement n'intervenaient pas par la suite, on devrait s'attendre à voir la
population s'élever bien au-dessus des limites qu'elle atteint en réalité.
Dans les États du nord de l'Amérique [1], où les moyens de subsistance ne manquent
pas, où les mœurs sont pures et où les mariages précoces sont plus fréquents
qu'en Europe, pendant plus d'un siècle et demi la population a doublé en moins
de vingt-cinq ans. Mais comme à la même époque le nombre des morts a excédé
celui des naissances dans plusieurs villes, il a fallu que le reste du pays
fournisse constamment à ces États de quoi remplacer leur population: aussi, en
beaucoup d'endroits, l'accroissement a été encore plus rapide que ne le
voulait la moyenne générale.
Dans les territoires de l'intérieur, où l'agriculture
était l'unique occupation des colons et où l'on ne connaissait ni les vices, ni
les travaux malsains des villes, la population a doublé tous les quinze ans. Et
cet accroissement particulièrement rapide l'aurait sans doute été plus encore
si la population ne s'était heurtée à aucun obstacle. Pour défricher un pays
neuf, l'homme doit produire un travail excessif, dans des conditions souvent
insalubres; il faut ajouter que les indigènes troublaient parfois les pionniers
par des incursions quelquefois sanglantes.
Selon la table d'Euler, si l'on se base sur une
mortalité de 1 sur 36 et si naissances et morts sont dans le rapport de 3 à 1,
le chiffre de la population doublera en 12 années et 4/5. Ce n'est point là une
simple supposition: c'est une réalité qui s'est produite plusieurs fois, et à
de courts intervalles. Cependant, pour ne pas être taxé d'exagération, nous
nous baserons sur l'accroissement le moins rapide, qui est garanti par la
concordance de tous les témoignages. Nous pouvons être certains que lorsque la
population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle double tous les vingt-cinq
ans, et croît ainsi de période en période selon une progression géométrique.
Il est moins facile de mesurer l'accroissement des
produits de la terre. Cependant, nous sommes sûrs que leur accroissement se
fait à un rythme tout à fait différent de celui qui gouverne l'accroissement de
la population. Ainsi, mille millions d'hommes doubleront en vingt ans en vertu
du seul principe de population, tout comme mille hommes. Mais on n'obtiendra
pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour faire face au
doublement de mille millions d'hommes! Une place limitée est accordée à l'être humain.
Lorsque tous les arpents ont été ajoutés les uns aux autres jusqu'à ce que
toute la terre fertile soit utilisée, l'accroissement de nourriture ne dépendra
plus que de l'amélioration des terres déjà mises en valeur. Or cette
amélioration ne peut faire des progrès toujours croissants, bien au contraire.
A l'opposé, partout où elle trouve de quoi subsister, la population ne connaît
pas de limites, et ses accroissements sont eux-mêmes les causes de nouveaux
accroissements !
Ce qu'on nous dit de la Chine et du Japon permet de
penser que tous les efforts de l'industrie humaine ne réussiront jamais à y
doubler le produit du sol, quel que soit le temps qu'on accorde. Il est vrai
que notre globe offre encore des terres non cultivées et presque sans habitants.
Mais pour les occuper, il faudrait d'abord exterminer ces races éparses, ou les
contraindre à s'entasser dans quelques parties retirées de leurs terres,
insuffisantes pour leurs besoins. Avons-nous le droit moral de faire cela? Même
si l'on entreprend de les civiliser et de diriger leur travail, il faudra y
consacrer beaucoup de temps. Et comme, en attendant, l'accroissement de la
population se réglera sur celui de la nourriture, on arrivera rarement à ce
résultat qu'une grande étendue de terrains abandonnés et fertiles soit cultivée
par des nations éclairées et industrieuses. Mais même si cela arrivait (par
exemple lors de l'établissement de nouvelles colonies), cette population qui
s'accroît rapidement selon une progression géométrique s'imposera bientôt des
bornes à elle-même. Si la population d’Amérique continue à s'accroître, même si
cela se fait moins vite que dans la première période de la colonisation, les
indigènes seront repoussés sans cesse davantage vers l'intérieur, jusqu'à ce
que leur race s'éteigne.
Dans l'ensemble, ces observations sont applicables à
toutes les parties de la terre où le sol est imparfaitement cultivé. Or il
n'est pas pensable de détruire ou d'exterminer la plus grande partie des
habitants de l’Asie ou de l'Afrique. Quant à civiliser les tribus Tartares ou
Nègres et diriger leur industrie, ce serait là une entreprise longue, difficile
et d'un résultat hasardeux.
L'Europe n'est pas aussi peuplée qu'elle pourrait
l'être. C'est d'autre part en Europe que l'on peut espérer mieux diriger la
production. Ainsi, en Angleterre et en Écosse l'on s'est beaucoup livré à la
pratique de l'agriculture: et cependant, dans ces pays même, il y a beaucoup de
terres incultes.
Examinons dans quelle mesure la production de notre
île (l'Angleterre) pourrait être accrue, dans des circonstances idéales.
Supposons que grâce à une excellente administration, sachant donner de
puissants encouragements aux cultivateurs, la production des terres double dans
les vingt-cinq premières années (il est d'ailleurs probable que cette
supposition excède la vraisemblance!) Dans les vingt-cinq années suivantes, il
est impossible d'espérer que la production puisse continuer à s'accroître au
même rythme, et qu'au bout de cette seconde période la production de départ aura
quadruplé: ce serait heurter toutes les notions acquises sur la fécondité du
sol. L'amélioration des terres stériles ne peut résulter que du travail et du
temps; à mesure que la culture s'étend, les accroissements annuels diminuent
régulièrement.
Comparons maintenant l'accroissement de la population
à celui de la nourriture. Supposons d'abord (ce qui est inexact) que le
coefficient d'accroissement annuel ne diminue pas, mais reste constant. Que se
passe-t-il ? Chaque période de vingt-cinq ans ajoute à la production annuelle
de la Grande-Bretagne une quantité égale à sa production actuelle. Appliquons
cette supposition à toute la terre: ainsi, à la fin de chaque période de
vingt-cinq ans, une quantité de nourriture égale à celle que fournit
actuellement à l'homme la surface du globe viendra s'ajouter à celle qu'elle
fournissait au commencement de la même période.
Nous sommes donc en état d'affirmer, en partant de
l'état actuel de la terre habitable, que les moyens de subsistance, dans les
circonstances les plus favorables à la production, ne peuvent jamais augmenter
à un rythme plus rapide que celui qui résulte d'une progression arithmétique.
Comparons ces deux lois d'accroissement: le résultat
est frappant. Comptons pour onze millions la population de la Grande-Bretagne,
et supposons que le produit actuel de son soi suffit pour la maintenir. Au bout
de vingt-cinq ans, la population sera de vingt-deux millions; et la nourriture
ayant également doublé, elle suffira encore à l'entretenir. Après une seconde période
de vingt-cinq ans, la population sera portée à quarante-quatre millions: mais
les moyens de subsistance ne pourront plus nourrir que trente-trois millions
d'habitants. Dans la période suivante, la population -arrivée à
quatre-vingt-huit millions - ne trouvera des moyens de subsistance que pour la
moitié de ce nombre. A la fin du premier siècle, la population sera de cent
soixante-seize millions, tandis que les moyens de subsistance ne pourront
suffire qu'à cinquante-cinq millions seulement.
Cent vingt et un millions d'hommes seront ainsi
condamnés à mourir de faim!
Considérons maintenant la surface de la terre, en
posant comme condition qu'il ne sera plus possible d'avoir recours à
l'émigration pour éviter la famine. Comptons pour mille millions le nombre des
habitants actuels de la Terre. La race humaine croîtra selon la progression 1,
2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256... tandis que les moyens de subsistance
croîtront selon la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux
siècles, population et moyens de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9
; au bout de trois siècles, 4 096 à 13 ; après deux mille ans, la différence
sera immense et incalculable.
Le rythme d'accroissement de la population, de période
en période, l'emporte donc tellement sur celui de l'augmentation des
subsistances, que pour maintenir le niveau et pour que la population existante
trouve toujours des aliments en quantité suffisante, il faut qu'à chaque
instant une loi supérieure fasse obstacle à son extension. Il faut que la dure
nécessité la soumette à son empire, et que celui de ces deux principes opposés
dont l'action est tellement prépondérante soit contenu dans d'étroites limites.
Obstacles généraux à l'accroissement
de la population.
Leur mode d'action
On peut conclure de ce qui précède, que l'obstacle
primordial à l'augmentation de la population est le manque de nourriture, qui
provient lui-même de la différence entre les rythmes d'accroissement respectifs
de la population et de la production. Mais cet obstacle n'agit de manière
immédiate que dans les cas où la famine exerce ses ravages.
Des obstacles immédiats sont constitués par les
coutumes et les maladies que fait naître la rareté des moyens de
subsistance, ainsi que par toutes les autres causes physiques et morales qui
tendent à ravir prématurément la vie.
Ces obstacles agissent avec plus ou moins de force
dans toutes les sociétés humaines pour y maintenir constamment le nombre des
individus au niveau des moyens de subsistance. Ils peuvent être rangés sous
deux chefs: les uns agissent en prévenant L'accroissement de la population; les
autres, en la détruisant à mesure qu'elle se forme. La somme des premiers
forme ce qu'on peut appeler l'obstacle préventif ; celle des seconds,
l'obstacle destructif.
Dans la mesure où il est volontaire, l'obstacle
préventif est propre à l'espèce humaine et découle d'une faculté qui la
distingue des animaux: celle de prévoir et d'apprécier des conséquences
éloignées. Les obstacles qui s'opposent à l'accroissement indéfini des plantes
et des animaux sont tous de nature destructive; ou s'ils sont préventifs, ils
n'ont rien de volontaire. Mais il suffit que l'homme regarde autour de lui pour
qu'il soit frappé par le spectacle offert par les familles nombreuses: en
comparant ses moyens personnels de subsistance (qui n'excèdent guère la mesure
de ses besoins) avec le nombre des individus entre lesquels il devra en faire
le partage (et ce nombre peut fort bien s'élever jusqu'à sept ou huit sans que
ses moyens soient fort accrus), il éprouve la crainte de ne pouvoir nourrir les
enfants qu'il aura fait naître. Tel serait du moins l'objet de son inquiétude
dans une société fondée sur un système d'égalité, si toutefois il peut en
exister une. Mais dans la situation actuelle, d'autres considérations
interviennent. Ne court-il pas le risque de perdre son rang et d'être forcé de
renoncer à des habitudes qui lui sont chères? Quelle occupation, quel
emploi sera à sa portée? Ne devra-t-il pas s'imposer des travaux plus pénibles
ou se jeter dans des entreprises plus difficiles? Pourra-t-il procurer à ses
enfants les avantages d'éducation dont il a joui lui-même? Si leur nombre
grandit encore, est-il assuré que ses efforts suffiront à les mettre à l'abri
de la misère et du mépris qui l'accompagne? Enfin, ne devra-t-il pas renoncer à
l'indépendance dont il est fier, pour avoir recours à une charité toujours
insuffisante?
Dans toute société civilisée, des réflexions de ce
genre sont bien faites pour prévenir, et préviennent en effet, un grand nombre
de mariages précoces, et s'opposent à cet égard à la tendance naturelle.
Une contrainte imposée à nos penchants, et surtout à
l'un de ceux qui ont sur nous le plus d'empire, produit un sentiment pénible.
Mais s'il n'en résulte pas de vices, c'est encore là le moindre des maux
produits par le Principe de Population
Mais que cette contrainte vienne à engendrer le vice
et le cortège de maux qui l'accompagnent frappe tous les regards. Le
dérèglement des mœurs (lorsqu'il est porté au point d'empêcher la naissance des
enfants) avilit la nature humaine et lui ravit sa dignité. Voilà son effet sur
les hommes: mais combien il est encore plus dégradant pour les femmes! De
toutes les personnes touchées par le malheur, il n'y en a pas qui soient
plongées dans une misère plus affreuse que les déplorables victimes de la
prostitution, si communes dans les grandes villes.
Lorsque la corruption devient générale et s'étend à
toutes les classes de la société, elle a pour effet inévitable d'empoisonner la
source du bonheur domestique et d'affaiblir les liens d'affection qui unissent
les époux, ou qui attachent les parents aux enfants : elle nuit enfin à
l'éducation. Telles sont les causes actives qui diminuent le bonheur de la
société et portent à la vertu une fâcheuse atteinte. En particulier, ces maux
sont le résultat des artifices qu'exige la conduite d'une intrigue, et des
moyens employés pour en cacher les suites.
Les obstacles destructifs qui s'opposent à
l'accroissement de la population sont très variés. Ils englobent tous les
phénomènes qui tendent à abréger, par le vice ou le malheur, la durée naturelle
de la vie humaine. On peut ainsi ranger sous ce chef les métiers malsains; les
travaux rudes, pénibles ou exposant à l'inclémence des saisons; l'extrême
pauvreté; la mauvaise nourriture des enfants; l'insalubrité des grandes villes
; les excès de tous genres; enfin les maladies et épidémies, la guerre, la
peste et la famine.
Si on examine maintenant tous les obstacles à
l'accroissement de la population que j'ai classés sous deux chefs généraux
(c'est-à-dire les obstacles préventifs et destructifs), on voit qu'ils peuvent
être réduits à trois éléments : la contrainte morale, le vice, et les
souffrances.
Parmi les obstacles préventifs, le fait de s'abstenir
du mariage et la chasteté forment ce que j'appelle la contrainte morale [2]. Le libertinage, les passions contraires à
la nature, la profanation du lit nuptial et tous les artifices employés pour
cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles
préventifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices.
Parmi les obstacles destructifs, je désigne par le mot
de malheur ceux qui se présentent comme une suite inévitable des lois de la
nature. Au contraire, ceux que nous faisons naître nous-mêmes (comme les
guerres, les excès et plusieurs autres sortes de maux évitables) sont d'une
nature mixte. c'est le vice qui les suscite, et ils amènent à leur suite le
malheur.
La somme de tous les obstacles préventifs et
destructifs forme ce que j'appelle l'obstacle immédiat à l'accroissement de
la population. Dans un pays où celle-ci ne peut pas croître indéfiniment,
les obstacles préventifs et destructifs doivent être en raison inverse l'un de
l'autre. C'est-à-dire que, dans les pays malsains ou sujets à une grande
mortalité (quelle qu'en soit la cause) l'obstacle préventif aura peu
d'influence, dans ceux qui jouissent au contraire d'une grande salubrité, et où
l'obstacle préventif agit avec force, l'obstacle destructif agira faiblement et
la mortalité sera très faible.
En tout pays, certains des obstacles que j'ai énumérés
agissent avec plus ou moins de force, mais d'une manière constante. Or, malgré
cette influence permanente, rares sont les pays où la population ne montre pas
une tendance constante à s'accroître au-delà des possibilités de subsistance.
Cette tendance constante plonge dans la détresse les classes inférieures de la
société et s'oppose à toute amélioration de leur sort.
Le mode d'action de ces obstacles, dans l'état actuel
de la société, mérite de retenir l'attention. Supposons un pays dans lequel les
moyens de subsistance sont suffisants pour nourrir la population. La tendance
de celle-ci à s'accroître (même dans les sociétés les plus vicieuses, cette
tendance ne cesse jamais d'exercer une certaine pression) fait que le nombre
des humains s'accroît plus vite que les possibilités de subsistance. Par suite,
le pauvre vit plus difficilement: certains même se voient réduits aux plus
dures extrémités. Le nombre des ouvriers s'accroissant d'autre part plus vite
que la quantité d'ouvrage à faire, le prix du travail tombe, et comme le prix
de la nourriture augmente en même temps, il arrivera fatalement que, pour vivre
comme auparavant, l'ouvrier soit obligé de travailler davantage. Pendant cette
période de misère, les mariages sont tellement découragés et les embarras de
famille si fortement accrus que la population s'arrête et devient stationnaire.
A ce moment, le prix du travail très bas, l'abondance des ouvriers et la
nécessité pour eux d'augmenter leur travail, encouragent les cultivateurs à
mieux travailler la terre, à défricher les terres incultes et à fumer ou
améliorer celles qui sont en culture, ceci jusqu'à ce que les moyens de
subsistance soient remontés au point où ils étaient au départ. Alors la
situation de l'ouvrier redevient moins pénible et l'obstacle à l'accroissement
de la population cesse. Après une courte période d'équilibre, les mêmes
mécanismes de régression, puis de progression se répéteront de nouveau.
L'une des principales raisons pour lesquelles on n'a
guère remarqué ces oscillations, est que les historiens ne s'occupent
généralement que des classes les plus élevées de la société. Il n'existe pas
beaucoup d'ouvrages consacrés aux usages et à la manière de vivre des classes
inférieures. Or c'est justement dans ces classes-là que les fluctuations dont
j'ai parlé se font sentir le plus.
Une autre cause a souvent masqué ces oscillations:
c'est la différence entre le prix réel du travail et son prix nominal. Le prix
du travail baisse rarement partout à la fois; souvent aussi il reste le même,
tandis que le prix des subsistances hausse graduellement, ce qui correspond à
une baisse réelle du prix du travail; et tant que dure cette hausse graduelle
des subsistances, le sort des classes inférieures empire. Au contraire, grâce
au bas prix du travail, les fermiers et les capitalistes s'enrichissent,
accroissent leurs capitaux et peuvent employer un plus grand nombre d'ouvriers.
Il est évident que pendant ce temps la difficulté qu'on éprouve à entretenir
une famille s'est accrue. la population diminue donc. Au bout d'un certain
temps, la demande de travail est devenue plus grande que l'offre: par
conséquent, le prix réel du travail augmente (si rien n'empêche que ce prix se
mette à son niveau). Tel est le mécanisme par lequel les salaires, et à travers
eux la condition des classes inférieures, éprouve des baisses et des hausses,
c'est-à-dire des mouvements de régression et de progrès, bien que le prix
nominal du travail ne baisse pas.
Les primitifs, chez qui le travail n'a pas de prix
défini, n'en sont pas moins exposés à des oscillations identiques. Lorsque leur
population a atteint le niveau qu'elle ne peut dépasser, tous les obstacles qui
empêchent son accroissement et ceux qui la détruisent se manifestent
intensément. Les habitudes vicieuses se multiplient, l'abandon des enfants se
généralise, les guerres et les épidémies deviennent plus fréquentes et plus
meurtrières. Ces causes continuent à se manifester jusqu'à ce que la population
soit réduite au niveau compatible avec les moyens de subsistance. Alors, le
retour à une relative abondance provoque un nouvel accroissement de population,
qui sera à son tour freiné quelque temps après par les mêmes causes que je viens
d'énumérer.
Je n'entreprendrai pas de suivre dans les différents
pays ces mouvements alternativement rétrogrades et progressifs... et je me
bornerai à énoncer les propositions suivantes -
1. - Le niveau de la population est nécessairement
limité par les moyens de subsistance.
2. - La population s’accroît partout où croissent les
moyens de subsistance, à moins que des obstacles puissants ne l'arrêtent.
3. - Ces obstacles particuliers, et tous ceux qui
freinent l'accroissement de la population et la forcent à se réduire
constamment au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à
trois chefs: la contrainte morale, le vice et le malheur.
La première de ces propositions n'a certainement pas
besoin d'être appuyée de preuves. Quant aux deux autres, elles seront prouvées
par l'examen auquel nous allons nous livrer de la situation des peuples anciens
et modernes, que nous étudierons sous cet aspect spécial. C'est l'objet des
chapitres suivants.
Les obstacles à l'accroissement
de la population chez les peuples
les moins élevés dans l'organisation sociale
Tous les voyageurs décrivent les habitants de la Terre
de Feu comme placés au plus bas degré de l'existence sociale [3]. Mais nous connaissons peu leurs mœurs et
leurs habitudes domestiques. La stérilité de leur pays et leur état misérable
ont empêché que se nouent avec eux des relations commerciales qui auraient pu
nous apporter des renseignements sur leur manière de vivre. Il n'est pourtant
pas difficile de concevoir quel genre d'obstacle arrête la population d'une
race primitive dont la misère est évidente: ils meurent de froid et de faim,
couverts d'ordure et de vermine, sous un climat très rude dont ils n'ont pas
trouvé le moyen d'adoucir les effets [4].
Us naturels de la Terre de Van Diemen (Tasmanie) sont
aussi misérables. Ceux des îles Andaman, plus à l'Est, paraissent encore moins
bien lotis. Quelques récits de voyageurs nous les montrent occupés sans répit à
chercher leur maigre nourriture. Comme les forêts ne leur offrent à peu près
aucune proie animale et peu de végétaux comestibles, ils sont réduits à grimper
sur les rochers ou à errer sur le rivage pour y chercher les poissons jetés à
la côte, ressource toujours précaire dont ils sont d'ailleurs privés pendant
les tempêtes. Leur taille ne dépasse pas cinq pieds; ils ont le ventre
proéminent, les épaules rejetées en arrière, une grosse tête, des membres
grêles et fluets. Leur aspect dénonce le dernier degré de la misère et un
affreux mélange de férocité et de besoin.
Les habitants de la Nouvelle-Hollande semblent leur
être un peu supérieurs... Le rédacteur du Premier voyage de Cook, après avoir
fait remarquer qu'il avait aperçu très peu de naturels sur la côte orientale de
la Nouvelle-Hollande et avoir attribué ce défaut de population à la stérilité
de la terre, ajoute: « Il n'est pas facile de dire si le nombre des habitants
est réduit à ce que le pays peut nourrir. De nouveaux voyages apprendront
peut-être s'ils se détruisent mutuellement, comme ceux de la Nouvelle-Zélande,
en combattant pour leur nourriture, ou s'ils sont enlevés par la famine, ou si
d'autres causes s'opposent chez eux à la multiplication de l'espèce. »
Ce que Mr. Collins nous dit de ces sauvages fournit
une réponse à ces questions [5]. Ils ne sont ni grands ni bien faits, nous
dit-il. Ils ont les bras et les parties inférieures du corps très grêles, ce
qu'on attribue au manque de nourriture. Ceux qui habitent les côtes vivent de
poisson, et occasionnellement d'un gros ver qu'ils trouvent dans le gommier
nain. Les bois sont si dépourvus d'animaux, et il faut tant de peine pour les
atteindre, que ceux qui vivent dans l'intérieur des terres n'ont pas plus
d'aisance. Ils passent leur temps à grimper sur les arbres pour y trouver du
miel ou de petits quadrupèdes, comme l'écureuil volant ou l'opossum. Lorsque le
tronc des arbres est très haut et dépouillé de branches, ce qui est fréquent,
cette chasse est très fatigante: ils sont obligés de tailler avec leur hache de
pierre, pour chaque pied alternativement, une entaille qu'ils gravissent en se
cramponnant à l'arbre du bras gauche; on a vu des arbres ainsi entaillés
jusqu'à quatre-vingts pieds de haut.
Lorsque la nourriture animale ou végétale est rare, et
que le travail nécessaire pour l'obtenir est pénible, il est évident que la
population doit être faible et éparse... Mais si nous considérons les coutumes
barbares de ces peuples, les cruels traitements qu'ils font éprouver aux femmes
et la difficulté qu'il y a à élever des enfants dans la situation où ils se trouvent,
nous sommes portés à croire que les moyens de subsistance qu'offre ce pays, si
faibles soient-ils, excèdent encore les besoins de la petite quantité
d'habitants qui ont réussi à échapper à tant de causes de destruction.
Chez ces peuples, l'amour est l'occasion d'actes de
violence et de férocité. C'est parmi les femmes d'une tribu ennemie que le
jeune sauvage doit faire son choix. Il épie le moment où celle qu'il recherche
est seule et éloignée de ses protecteurs naturels ; il s'approche sans être
aperçu, l'étourdit d'un coup de massue ou d'une épée de bois dur et la frappe
sur la tête, le dos et les épaules, si rudement que chaque coup fait couler des
flots de sang. Il l'enlève et la traîne à travers la forêt, sans se mettre en
peine des pierres ou des éclats de bois dont la route est semée, impatient
d'amener sa proie jusqu'au repaire de sa propre tribu. Là, après d'autres actes
de barbarie, la femme est reconnue comme étant sa propriété et il est rate
qu'elle quitte son nouveau maître. Cependant, cet outrage n'est pas vengé
directement par les parents de la femme enlevée, si ce n'est qu'il leur fournit
un prétexte pour enlever à leur tour les femmes de leurs ennemis.
La conduite des maris envers leurs femmes est conforme
aux préludes de leur tendresse: toutes portent à la tête des signes évidents de
leur infériorité au combat. Et comme les mariages sont précoces, on peut dire
que leurs maris les battent aussitôt qu'ils en ont la force. On a vu
quelques-unes de ces malheureuses dont la tête tondue était marquée de
cicatrices impossibles à dénombrer.
Une conduite aussi brutale doit amener souvent des
couches malheureuses. L'union précoce (et même prématurée) des sexes nuit
probablement à la fécondité. Chez ces primitifs, il est également plus rare de
n'avoir qu'une femme que d'en avoir plusieurs. Mais, ce qui est singulier,
c'est que Mr. Collins ne se souvient pas avoir vu un homme ayant des enfants de
plusieurs de ses femmes : il a entendu dire à quelques naturels que la première
femme réclamait l'amour de son mari comme un droit exclusif, la seconde n'étant
qu'une sorte d'esclave chargée de servir la première et son époux. Il est
difficile de croire qu'un pareil droit soit exclusif : mais peut-être n'est-il
pas permis à la seconde femme d'élever ses enfants. Quoi qu'il en soit, ce fait
prouve qu'il y a un grand nombre de femmes sans enfants, phénomène qui ne peut
s'expliquer que par les mauvais traitements auxquels elles sont exposées ou par
certaines coutumes particulières ayant échappé à l'observation de Mr. Collins.
A ces causes, qui empêchent la génération de naître,
il faut ajouter celles qui détruisent la population à mesure qu'elle se forme -
les guerres fréquentes, l'esprit de vengeance qui porte sans cesse les hommes à
verser le sang, la saleté de leurs habitations, leur mauvaise nourriture et les
maladies qui en découlent, en particulier les maladies de peau et une sorte de
petite vérole qui fait chez eux de grands ravages.
Devant l'influence de tant de causes de dépopulation,
en serait naturellement porté à croire que les produits du sol (animaux et
végétaux) ajoutés au poisson pris sur la côte, sont suffisants pour entretenir
cette rare humanité éparse sur une aussi vaste étendue de terrain! Il paraît
qu'au contraire la population atteint si exactement le niveau des moyens de
subsistance que le plus petit déficit (qu'il résulte d'une saison défavorable
ou de toute autre cause) plonge ces peuples dans la plus cruelle détresse.
Obstacles à l'accroissement
de la population
chez les Indiens d'Amérique
Tournons maintenant nos regards vers les contrées
d'Amérique. Au moment de sa découverte, la plus grande partie de ce vaste
continent était habitée par de petites tribus de sauvages, indépendantes, qui
vivaient à peu près comme celles de la Nouvelle-Hollande et se nourrissaient
des productions naturelles du sol. La culture, faiblement pratiquée par ces
tribus surtout chasseresses, ajoutait peu de chose à leurs moyens de
subsistance. Les habitants de cette partie du monde vivaient donc surtout des
produits de la chasse et de la pêche. Il est facile de comprendre combien ces
ressources étaient précaires. La pêche ne pouvait nourrir que les tribus
établies près des lacs, des rivières ou de la mer. L'ignorance, l'indolence et
l'imprévoyance des sauvages les privaient de l'avantage de conserver pour
l'avenir les provisions excédant le besoin du moment. Depuis longtemps, on a
remarqué qu'un peuple chasseur doit étendre très loin les limites de son
territoire pour trouver de quoi subsister. Et si l'on compare le nombre des
têtes sauvages existant sur un territoire au nombre de celles qu'on peut
capturer en employant tous les moyens connus, on voit qu'il est impossible que
les hommes s'y multiplient beaucoup. Les peuples chasseurs, comme les bêtes de
proie (auxquelles ils ressemblent), ne peuvent vivre trop près les uns des
autres: leurs tribus doivent être dispersées à la surface de la terre; il faut
qu'elles s'évitent ou se combattent. Aussi les voit-on engagées dans des
guerres continuelles.
La faible population disséminée sur le vaste
territoire de l'Amérique est un exemple de cette vérité évidente, que les hommes
peuvent se multiplier seulement en proportion de leurs moyens de subsistance.
Mais la partie la plus intéressante de notre travail est de rechercher les
moyens par lesquels la population se maintient au niveau des faibles ressources
dont elle dispose. On voit aisément que l'insuffisance des moyens de
subsistance, chez un peuple, ne se manifeste pas uniquement par la famine.
Elle revêt d'autres formes plus permanentes du malheur ou des fléaux
destructifs, et est la cause de pratiques qui agissent quelquefois avec plus de
force pour arrêter la population à naître que pour détruire celle qui est
arrivée à maturité.
On a remarqué que les femmes américaines sont assez
peu fécondes et on a attribué leur relative stérilité à la froideur des hommes
à leur égard. C'est un trait remarquable du caractère des sauvages américains,
mais il n'appartient pas exclusivement à cette race: tous les peuples sauvages
manifestent plus ou moins cette sorte d'indifférence, surtout ceux qui ont des
moyens de subsistance insuffisants et qui oscillent sans cesse entre la crainte
de l'ennemi et celle de la faim. Les dangers captent alors leur attention et ne
leur permettent pas de la fixer sur des passions tendres. C'est sans doute la
vraie raison de la froideur des Américains, et l'on aurait tort de l'imputer à
un vice de leur constitution: d'ailleurs, si les peines et les dangers
diminuent, l'amour reprend chez eux son empire. On a fort bien observé ce fait
dans les contrées favorisées, dont les habitants sont moins exposés aux risques
de la vie sauvage. Quelques tribus cantonnées au bord de rivières
poissonneuses, dans des lieux giboyeux ou sur des terres mises en valeur, ne
partagent point l'insensibilité générale: et comme leurs passions n'ont plus de
frein, leurs mœurs sont dissolues.
Ainsi, l'apathie des Américains n'est pas un défaut
naturel, mais l'effet d'un genre de vie qui rend chez eux les mouvements
passionnés plus rares. Nous ne serons donc pas tentés d'attribuer à un défaut
naturel l'infécondité des mariages: nous l'imputerons plutôt au genre de vie
des femmes et aux coutumes qu'elles observent.
Chez quelques tribus d'Amérique, le sort de ce
malheureux sexe est si affreux que le mot servitude exprime imparfaitement sa
misère. Là, une femme n'est à proprement parler qu'une bête de somme. Tandis
que la vie d'un homme se partage entre la paresse et le plaisir, sa femme est
condamnée sans relâche aux travaux les plus rudes. On lui assigne sa tâche,
sans pitié pour sa faiblesse. On reçoit ses services, sans reconnaissance ni
faveur. Dans quelques régions, où la dégradation est extrême, on a vu des mères
tellement pénétrées de l'horreur de leur situation qu'elles faisaient périr
leurs filles à leur naissance pour leur éviter de pareilles infortunes.
Cet état d'infériorité, l'assujettissement à un
travail forcé, la dureté de la vie sauvage, ne peuvent manquer d'être très
défavorables à la grossesse des femmes mariées. De même, le libertinage auquel
elles se sont livrées auparavant et les moyens qu'elles emploient pour se faire
avorter nuisent nécessairement à leur fécondité.
M. Charlevoix attribue la stérilité des Américaines au
temps très long pendant lequel elles allaitent et se séparent de leur mari
(ordinairement, plusieurs années), aux travaux excessifs et incessants auxquels
elles se livrent, enfin à la coutume de plusieurs tribus de permettre la
prostitution avant le mariage. Il faut ajouter à cela, selon lui, l'extrême
misère à laquelle ces peuples sont réduits, et qui éteint chez eux le désir d'avoir
des enfants. Dans les hordes les moins civilisées, une maxime recommande de ne
pas élever plus de deux enfants. S'il naît deux jumeaux, on en abandonne
généralement un parce que la mère ne peut
les nourrir tous les deux. Si une mère meurt pendant la période
d'allaitement, on n'a aucun espoir de sauver son nourrisson, et - comme dans la
Nouvelle-Hollande - on l'ensevelit sur le sein qui l'a nourri.
On abandonne généralement les enfants difformes;
quelques peuplades du Sud font même subir un sort identique aux enfants dont la
mère a mal supporté la grossesse ou l'accouchement, par crainte qu'ils
n'héritent une certaine faiblesse: c'est pourquoi il n'existe pas d'être
difformes chez les sauvages d'Amérique. D'ailleurs, si une mère veut élever
tous ses enfants sans distinction, la mort en enlève un si grand nombre (tant
ils sont durement traités) qu'il est à peu près impossible à ceux qui sont
dotés d'une constitution délicate d'atteindre l'âge d'homme. Dans les colonies
espagnoles, par contre, où la vie des indigènes est moins pénible et où on les
empêche de faire périr leurs enfants, on voit beaucoup d'hommes difformes,
petits, mutilés, aveugles ou sourds.
La polygamie paraît avoir été de tous temps pratiquée
chez les sauvages américains, mais seuls les chefs et les caciques usaient
pratiquement de cette liberté. On en voyait cependant quelques rares exemples
chez de simples particuliers, dans les riches provinces du Sud où la nourriture
est plus abondante. La difficulté de la vie forçait en général les hommes du
peuple à se contenter d'une seule femme. Et cette difficulté était si réelle
que les pères, avant de donner leur fille en mariage, exigeaient généralement
que le fiancé donne des preuves tangibles de son habileté à la chasse et par là
même de sa capacité à nourrir une famille.
Lorsque le jeune sauvage a échappé aux nombreux
dangers de l'enfance, d'autres menacent son âge mûr. A cet âge, les maladies
sont plus rares, mais plus destructives. Comme l'imprévoyance de ces sauvages
est extrême et que leurs moyens de subsistance sont précaires, ils passent
subitement - selon les hasards de la chasse ou de la saison - des horreurs de
la disette aux excès provoqués par l'abondance. Leur voracité compense alors la
rigueur du jeûne: mais l'une et l'autre sont également nuisibles. Les maladies
qui en sont la conséquence moissonnent la jeunesse dans sa fleur: ils sont
sujets à la consomption, à la pleurésie, à l'asthme, à la paralysie, toutes
maladies provoquées par les fatigues de la chasse et de la guerre ou l'inclémence
des saisons.
Dans les vastes plaines du Sud, après la saison des
pluies le soleil brûlant darde ses rayons sur les terres inondées et engendre
de funestes épidémies. Les missionnaires mentionnent des maladies contagieuses
qui causent dans les villages une effrayante mortalité. La petite vérole, en
particulier, fait de grands ravages, tant à cause du manque de soins qu'en
raison de l'exiguïté des maisons où l'on entasse les malades. Malgré les
efforts des Jésuites, les indigènes du Paraguay étaient à l'époque fort exposés
à cette maladie: la petite vérole et les fièvres malignes (qu'on appelle peste
en raison des ravages qu'elles provoquent) désolaient leurs missions les plus
florissantes.
Les peuples du Nord ne sont pas épargnés par ces épidémies.
Elles y sont au contraire fréquentes, et la relation du capitaine Vancouver
nous en montre un exemple frappant. Depuis New-Dungeness, au Nord-Ouest de
l'Amérique, sur cent cinquante milles de côtes, ce voyageur ne rencontra pas
cent cinquante habitants. Il visita plusieurs villages déserts, dont chacun
aurait à lui seul aisément contenu tous les individus dispersés qu'il avait
rencontrés. En poussant à l'intérieur des terres, surtout à Port Discovery, il
trouva des ossements et des crânes humains épars. Ce n'était point là l'effet
de la guerre car le corps des indigènes vivants ne présentait aucune cicatrice
et eux-mêmes ne témoignaient ni crainte ni défiance. Notre voyageur ne put donc
s'arrêter à d'autre conjecture qu'à celle d'une maladie pestilentielle; la
petite vérole avait d'ailleurs laissé des traces sur le visage des indigènes,
dont plusieurs avaient perdu un oeil.
Les sauvages, ignorants et malpropres, perdent
l'avantage que peut donner la dispersion pour prévenir la contagion. Dans
quelques cantons d'Amérique, on construit des maisons destinées à recevoir
plusieurs familles : on y voit quatre-vingts ou cent personnes sous le même
toit! Là où les familles vivent séparées, leurs huttes sont petites, fermées,
misérables, sans fenêtres, avec des portes si basses qu'on n'y peut entrer
qu'en rampant. On peut aisément se figurer les ravages que doit faire une
épidémie lorsqu'elle apparaît dans ces habitations!
Échappé à la mortalité infantile et aux ravages des
maladies, le sauvage est encore exposé aux dangers de la guerre, et malgré
l'extrême prudence avec laquelle les Indiens d'Amérique dirigent leurs
entreprises militaires, comme ils ne connaissent presque jamais de période de
paix, leurs pertes sont énormes. Ces peuplades, même les plus sauvages,
connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu'elles
occupent: et comme il est très important pour elles de ne pas permettre à
d'autres de s'emparer de leur gibier, elles le gardent jalousement. De là
d'innombrables sujets de querelle entre nations voisines. Le simple
accroissement d'une tribu est envisagé par les autres comme une véritable
agression, puisqu'il exige une augmentation de territoire. Une guerre née de
pareilles causes finira uniquement lorsque l'équilibre de la population se
trouvera rétabli par les pertes, ou lorsque le parti le plus faible aura été
exterminé. Ajoutons qu'une invasion hostile, dévastant les cultures et forçant
les habitants à abandonner leurs terres à gibier, réduit ces sauvages à la
dernière extrémité, car il est rare qu'ils aient des provisions. Souvent il
arrive que tous les habitants du pays envahi cherchent refuge dans les bois et
les montagnes, où la plupart meurent de faim. Dans ces occasions, chacun ne
songe guère qu'à sa sûreté personnelle: les enfants sont séparés des parents,
qui ne s'en préoccupent guère; un père vend son fils pour un couteau ou une
hache. Puis la famine ou les maux de tout genre enlèvent ceux que la guerre a
épargnés et il n'est par rare de voir s'éteindre ainsi des tribus entières.
Cet état de choses contribue à maintenir la férocité
qu'on remarque chez les sauvages, surtout en Amérique. Ils ne combattent pas
pour conquérir, niais pour détruire. C'est par la mort de son ennemi que le
vainqueur assure sa propre vie. Us Iroquois expriment leur intention d'entrer
en guerre par ces mots: « Allons manger ce peuple » ! Lorsqu'ils sollicitent le
secours d'un allié, ils l'invitent à boire un consommé préparé avec la chair
de leurs ennemis. Une fois cette coutume établie, la crainte de devenir la
proie d'un ennemi vorace suffit à animer le sauvage d'un ressentiment tel qu'il
en vient à dévorer les prisonniers tombés entre ses mains, sans qu'il soit
nécessaire de faire intervenir la faim pour expliquer cette conduite.
Dans le cœur du sauvage, l'amour de la vie ne fait
qu'un avec celui de la communauté dont il est membre - la puissance de sa
tribu représente le seul garant de sa propre existence; réciproquement, il
envisage son propre salut comme lié à celui de tous. Ce sentiment le domine
tellement qu'il exclut certaines idées d'honneur et de bravoure, familières aux
peuples civilisés. Fuir devant l'ennemi lorsque celui-ci est prêt à repousser
l'attaque, ou éviter un combat mettant sa propre vie en péril, fait partie du
code de l'honneur auquel obéit le sauvage américain. Pour qu'il se résolve à
attaquer un ennemi sur la défensive, il faut qu'il ait presque la certitude de
vaincre: et même dans ce ras, il craint de faire le premier pas. Le but
essentiel d'un guerrier est d'affaiblir ou de détruire les tribus ennemies en
causant à la sienne le moins de pertes possible: aussi emploie-t-il volontiers
la ruse ou la surprise. Attaquer un ennemi à force égale est réputé folie. Loin
d'être considéré comme glorieux, périr dans le combat est une tache qui ternit
la réputation d'un guerrier. Au contraire, attendre patiemment sa proie, saisir
le moment où elle se croit en sécurité ou est incapable de résister, fondre sur
elle dans la nuit, incendier les huttes ennemies et massacrer leurs habitants
nus et désarmés: autant d'exploits fort honorables dont la mémoire se perpétue
et dont la tribu conserve un souvenir reconnaissant.
Les causes que nous venons d'énumérer, et qui
affectent la population de l'Amérique, sont liées à l'abondance ou à la rareté
des subsistances. Ainsi, les tribus les plus nombreuses sont toujours celles
qui habitent le voisinage des lacs ou des rivières, la fertilité du sol et
l'amélioration de la culture procurant une nourriture plus abondante. Dans
l'intérieur, par exemple sur les bords de l'Orénoque, on peut faire plusieurs
centaines de milles sans rencontrer une hutte et sans apercevoir la trace d'une
créature humaine. Dans certaines parties de l'Amérique septentrionale, où le
climat est plus rigoureux et le sol moins fertile, les déserts s'étendent
encore plus loin: on y traverse parfois plusieurs centaines de lieues de
plaines ou de forêts absolument inhabitées. Les missionnaires parlent de
voyages de douze jours effectués sans rencontrer âme qui vive, et d'immenses
étendues de pays où l'on rencontre à peine trois ou quatre villages épars.
Certaines régions d'Amérique nous sont représentées
comme bien peuplées en comparaison des précédentes: par exemple les bords des
grands lacs du Nord, les rives du Mississippi, la Louisiane et certaines
provinces d'Amérique méridionale. Là, se trouvent des villages dont le nombre
et l'importance sont en rapport avec l'abondance du gibier ou du poisson et les
progrès des habitants dans l'art de cultiver le soi. Les indigènes du Mexique et
du Pérou, empires vastes et populeux, provenaient de la même souche originelle
que les peuples sauvages voisins et avaient à l'origine vécu comme eux. Mais
dès qu'il firent des progrès en agriculture, leur population se mit à croître
rapidement, malgré la froideur des hommes et les coutumes destructrices
observées par les femmes. Sans doute ces coutumes furent-elles modifiées par la
suite: une vie plus douce et sédentaire augmenta la fécondité et permit à ces
peuples d'élever une descendance plus nombreuse.
Il ressort des récits des historiens que le continent
américain montre partout le tableau d'une population répartie
proportionnellement à la quantité de nourriture que les habitants peuvent se
procurer dans l'état actuel de leur industrie. Presque partout, cette
population paraît atteindre la limite qui ne peut être dépassée. Ce que
prouvent d'ailleurs les famines et les disettes fréquentes dans cette partie du
globe.
Selon le Dr. Robertson, les exemples de pareilles
calamités sont fréquentes chez les nations sauvages. Cet historien cite le
témoignage d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca [6], aventurier espagnol qui vécut près de
neuf ans chez les sauvages de Floride. Ils ignorent l'agriculture et mangent la
racine de certaines plantes qu'ils ont beaucoup de peine à se procurer. Ils
prennent quelquefois du poisson ou tuent du gibier, mais en si petite quantité
qu'ils sont constamment affamés, au point qu'ils sont obligés de manger des
araignées, des oeufs de fourmis, des vers, des lézards, des serpents, parfois
même une sorte de terre onctueuse. Et ce voyageur ajoute: «... Je suis persuadé
que si leur sol contenait des pierres, ils les avaleraient! » Ils mangent même
les os des poissons et des serpents après les avoir broyés. La seule époque où
ils ne souffrent pas la faim est celle pendant laquelle mûrit un fruit
semblable à l'opuntia, ou poire épineuse. Mais pour trouver ce fruit, ils sont
obligés de s'éloigner beaucoup de leur habitat, et cet auteur observe qu'ils
doivent souvent se priver de nourriture plusieurs jours de suite.
Ellis, dans sort voyage à la baie d'Hudson, décrit de
façon émouvante les souffrances auxquelles la disette expose les indigènes.
Après avoir parlé de la rigueur du climat, il conte l'histoire d'un malheureux
indigène et de sa femme qui, lorsque le gibier vint à manquer, mangèrent
d'abord toutes les peaux qui leur servaient de vêtements, puis se virent
réduits à une si cruelle extrémité qu'elle leur suggéra l'horrible dessein de
manger leurs propres enfants: et passant du projet à l'exécution, ils en
dévorèrent deux!
Les peuples d'Amérique, même ceux qui ont fait des
progrès en agriculture, ont l'habitude de se disperser dans les bois à
certaines saisons et de vivre pendant plusieurs mois des produits de la chasse,
qui leur fournit ainsi une partie importante de leurs moyens de subsistance. En
restant au village, ils s'exposeraient inévitablement à la faim ; mais dans
les bois, ils ont quelques chances d'échapper au fléau. Parfois, cependant, les
plus habiles chasseurs ne réussissent pas à prendre du gibier: privé de cette
ressource, le chasseur ou le voyageur demeure exposé aux angoisses de la faim. A
la saison des chasses, les indigènes sont parfois réduits à passer trois ou
quatre jours sans prendre de nourriture.
Un missionnaire parle d'un groupe d'Iroquois qui,
après s'être soutenus quelque temps en mangeant les peaux qu'ils portaient sur
eux, leurs souliers et l'écorce des arbres, furent tellement réduits au
désespoir qu'ils en vinrent à sacrifier quelques-uns d'entre eux pour sauver
les autres. De onze qu'ils étaient, cinq seulement survécurent.
Les indigènes de certaines parties de l'Amérique du
Sud vivent si misérables qu'ils sont périodiquement détruits par la famine. Il
suffisait d'un petit nombre d'Espagnols arrivant dans une région pour y
provoquer aussitôt l'enchérissement des denrées. Même l'empire florissant du
Mexique n'était guère mieux pourvu, et Cortez rencontra souvent bien des
difficultés pour nourrir sa petite troupe. Les missions du Paraguay, bien
qu'administrées par les prudents Jésuites, eurent à subir elles aussi
l'influence des épidémies qui diminuèrent souvent leur population, et ne furent
pas toujours à l'abri du besoin.
Les récents voyages sur la côte du Nord-Ouest de
l'Amérique confirment à cet égard les récits des anciens voyageurs, et montrent
combien la pêche (qui devrait offrir d'inépuisables ressources) donne souvent
des résultats précaires. Sur la côte de Nootka Sound, la mer n'est presque
jamais fermée par les glaces; mais si l'on en juge par le soin que les
populations côtières mettent à faire des provisions pour l'hiver, il faut
croire que la mer n'est pas poissonneuse en cette saison; il paraît d'ailleurs
qu'on y éprouve de cruelles disettes.
Le capitaine Vancouver mentionne quelques peuplades,
au nord de Nootka Sound, qui vivent misérablement de coquillages et d'une
espèce de pâte faite avec l'intérieur de l'écorce du sapin. Des hommes de son
équipage, ayant un jour rencontré une troupe d'indigènes qui rapportaient
quelques flétans, ne purent à aucun prix les décider à les vendre. Notre
voyageur fait observer que cette résistance farouche, presque sans exemple chez
ces sauvages, indique combien leur approvisionnement est rare et difficile.
La Pérouse raconte que les indigènes des environs de
Port-Français vivent dans l'abondance pendant l'été grâce à la pêche; l'hiver,
par contre, ils sont exposés à mourir de faim.
Chez certains peuples d’Amérique, l'inégalité sociale
est inconnue, de sorte que les rigueurs de la vie sauvage y sont également
réparties entre tous : c'est le cas de la famine. Mais chez quelques tribus
méridionales, dans le Bogota, chez les Natchez et surtout au Mexique ou au
Pérou, des classes sociales s'étaient constituées. Par suite, il est probable
que lorsque les subsistances venaient à manquer, les basses classes, réduites à
l'état de servitude, étaient à peu près les seules à souffrir: c'était donc sur
elles que frappait surtout le fléau destructeur.
L'énorme dépopulation qui s'est manifestée chez les
indigènes d'Amérique depuis la découverte de ce continent, pourrait peut-être
apparaître comme une objection à ce que nous avons dit plus haut à propos de
l'intensité avec laquelle s'exerce le principe de population. Mais on
réfléchira que ce phénomène dépend en réalité des trois grandes causes que nous
avons énumérées. Les obstacles qui s'opposent à la population (soit en la
détruisant, soit en prévenant son accroissement) peuvent agir avec tant de
force qu'ils lui imposent une marche rétrograde.
La passion de ces peuples pour les liqueurs
spiritueuses, que Charlevoix appelle une rage indicible, doit être considérée
comme un vice capable de produire à lui seul la dé, population observée. Car ce
vice n'agit pas seulement comme un poison qui énerve et tue les individus; mais
il attaque directement les sources de la génération en produisant des rixes ou
des combats qui se terminent presque toujours d'une manière dramatique. Il faut
ajouter à cela que, presque partout, les relations entre Européens et indigènes
ont émoussé le courage de ces derniers, ont donné à leur industrie une fausse
direction et ont par suite diminué leurs moyens de subsistance. A
Saint-Domingue, les indigènes négligeaient de propos délibéré la culture afin
d'affamer leurs cruels oppresseurs. Au Pérou et au Chili, on força les naturels
à creuser les entrailles de la terre au lieu de cultiver sa surface par un
travail fécond. Et la passion des peuples du Nord pour l'eau de vie a orienté
toute leur activité vers la recherche des peaux qu'on leur achète: outre que
cette pratique les a amenés à détruire trop vite leur gibier, elle les empêche
de développer leurs moyens de subsistance. Il est probable que, dans toutes les
parties de l'Amérique où les Européens ont pénétré, les bêtes sauvages ont subi
une dépopulation au moins égale à celle de l'espèce humaine [7]. Partout le goût de l'agriculture s'est
affaibli, alors qu'on aurait pu espérer un effet contraire des contacts entre
ces sauvages et les peuples cultivateurs. Or nulle part en Amérique, ni au Nord
ni au Sud, on n'entend dire que la diminution du nombre des habitants ait rendu
la vie plus facile et les ressources plus abondantes! On peut en conclure avec
certitude que, malgré toutes les causes de destruction qui agissent sur ce vaste
continent, la population se maintient généralement au niveau des moyens de
subsistance; et que, dans l'état actuel de leur industrie, ces peuplades sont
en état de subvenir à leurs besoins.
Obstacles qui s'opposaient
à l'accroissement de la population
chez les Grecs
A la première période de leur existence, les Grecs et
les Romains ont été placés dans des circonstances très favorables à
l'accroissement de leur population. La propriété était divisée avec une
relative égalité et le travail dirigé surtout vers l'agriculture. Celle-ci
n'est pas seulement, comme le dit Hume, le travail le plus nécessaire pour
nourrir un peuple nombreux: c'est le seul travail qui puisse permettre à un
peuple nombreux d'exister! L'artisanat et les manufactures, qui dans les temps
modernes semblent faire vivre tant de gens, n'ont pas la moindre influence sur
l'accroissement de la population, sinon en ce qu'ils contribuent à augmenter la
quantité des produits de l'agriculture et à faciliter leur distribution. Dans
les pays où (pour des raisons diverses) la propriété du sol est divisée en très
grandes portions, l'artisanat et les manufactures sont absolument nécessaires
pour obtenir une population nombreuse: sans ces activités, l'Europe serait
dépeuplée. Mais là où la propriété est divisée en petites portions, ils ne sont
pas aussi nécessaires. Il suffit de diviser pour distribuer. Si dans ce cas la
demande d'hommes est toujours identique pour la guerre et la défense de l'État,
ce motif - joint à l'amour de sa famille - doit suffire pour inciter chaque
propriétaire à cultiver le mieux possible la portion de terre qu'il possède
afin de pouvoir nourrir une postérité nombreuse.
La division des peuples en plusieurs petits États, au
début de l'existence des Grecs et des Romains, donnait à ce motif une nouvelle
force. Dans un état où le nombre des citoyens libres n'excédait pas dix ou
vingt mille, chacun devait ressentir l'importance qu'avait son travail pour la
communauté. Voyant l'état dont il était membre entouré de voisins jaloux, et
sachant qu'il ne pouvait compter pour sa défense que sur la force intérieure de
la communauté, il aurait cru manquer à son devoir de citoyen s'il avait négligé
de mettre ses terres en valeur. Ces causes firent que l'on donna beaucoup
d'importance à l'agriculture, sans que l'on ait eu besoin de recourir à des
moyens artificiels pour l'encourager, comme on fait chez nous. L'accroissement de
la population suivit celui des productions de la terre et fit même des progrès
plus rapides. Lorsque la guerre ne vint pas freiner l'excès de cette
population, celle-ci se répandit au dehors et fonda de nombreuses colonies. La
nécessité où l'on était de recourir à cet expédient et la petitesse des États,
qui rendait la chose évidente aux yeux de tout homme capable de réfléchir, fit
bientôt comprendre aux législateurs et aux philosophes la tendance naturelle
de la population à croître au-delà des moyens de subsistance. Ils ne perdirent
pas de vue un sujet si étroitement lié à la paix et au bonheur social, comme
font trop souvent les politiciens modernes. L'expédient qu'ils proposèrent
pour y remédier nous semble atroce: mais il faut reconnaître qu'en le proposant
ils avaient fort bien décelé que la puissance de l'instinct de procréation, si
on ne le contient pas, suffit à renverser les meilleurs plans qu'on puisse
faire pour maintenir l'égalité républicaine et le bonheur du peuple.
La possibilité de fonder des colonies est
nécessairement limitée. Après un certain temps, il devient difficile (ou même
impossible, à moins de circonstances particulières) de trouver un sol vacant.
Il fallut donc chercher un autre remède.
La pratique de l'infanticide a dû prévaloir en Grèce
dès les premiers temps. Dans les contrées d'Amérique où on a retrouvé cette
coutume, elle paraît provenir des difficultés qu'il y a à élever plusieurs
enfants dans un mode de vie sauvage et vagabond, où l'on est exposé à des
famines et à des guerres perpétuelles. On peut croire qu'elle a eu la même
origine chez les ancêtres des Grecs, et qu'en permettant l'exposition des
enfants, Solon ne fit que sanctionner une coutume.
En réalité, le législateur avait deux objets en vue.
Le premier, le plus évident, était de prévenir un excès de population qui
aurait amené la pauvreté et le mécontentement universel. Le -second était de
maintenir la population au niveau des subsistances que le pays pouvait
produire, en écartant le principal obstacle au mariage: la crainte d'avoir une
nombreuse famille. Le résultat de cette pratique en Chine montre qu'elle
remplit le second plus sûrement que le premier. Mais si le législateur grec n'a
pas senti cette vérité (ou si une habitude bien enracinée a fait que les parents
préféraient le meurtre de leurs enfants à la pauvreté), une telle pratique
convenait parfaitement pour remplir le double objet que l'on avait en vue et
pour maintenir de façon exacte et constante un juste équilibre entre les vivres
et les consommateurs.
L'importance de cet équilibre et les conséquences
qu'entraîne le défaut où l'excès de population, la faiblesse ou la pauvreté,
ont été fortement ressenties par les hommes politiques Grecs, qui ont imaginé
divers plans pour maintenir à ce point de vue un juste équilibre.
Platon, dans son livre des Lois, veut que dans sa
République le nombre des citoyens libres et des habitations ne dépasse pas cinq
mille quarante. Pour maintenir ce nombre constant, le chef de famille choisira
parmi ses fils un successeur auquel il transmettra la terre qu'il possède; il
mariera ses filles conformément aux lois; quant aux autres fils, il les fera
adopter par les citoyens qui n'ont pas d'enfants. Si le nombre des enfants est
trop grand ou trop petit, le magistrat y pourvoira en veillant à ce que
l'effectif des familles ne s'éloigne jamais du nombre fixé. Il aura pour cela
plusieurs moyens. On peut freiner ou encourager la procréation, selon les
besoins, en en faisant un honneur ou une ignominie, et par des exhortations
adaptées aux circonstances. Ces détails montrent que Platon connaissait
parfaitement la tendance de la population à s'accroître au-delà des moyens de
subsistance.
Aristote paraît avoir perçu encore plus clairement
cette nécessité. Il fixe l'âge du mariage à trente-sept ans pour les hommes et
dix-huit pour les femmes: c'était condamner au célibat un grand nombre de
femmes. Quoiqu'il ait tant retardé pour les hommes le moment du mariage, il
craint encore qu'il y ait trop d'enfants et propose d'en régler le nombre dans
chaque famille. Dans ce but, si une femme devient enceinte après avoir atteint
le nombre fixé, il faudra que l'enfant soit détruit avant d'avoir vu le jour.
En fixant le nombre maximum des enfants, ajoute-t-il, il faudra tenir compte
des décès et des causes de stérilité. Si on laisse chacun libre d'avoir autant
d'enfants qu'il veut, comme c'est l'usage général, la pauvreté ne peut manquer
de régner: et ce fléau engendre le vice et la sédition. Ces raisons engagèrent
un des plus anciens écrivains politiques, Pheidon de Corinthe, à proposer une
loi directement contraire à celle de Platon: il limita la population sans
égaliser les richesses.
Aristote a donc compris que la puissante tendance de
la race humaine à s'accroître doit, si l'on n'y met obstacle, renverser tout
système social fondé sur l'égalité de la propriété. Et on ne peut opposer à de
pareils systèmes, de meilleurs arguments que la nécessité qu'ils provoquent
d'utiliser les moyens proposés par Aristote.
Une autre remarque, concernant Sparte, montre encore
plus clairement qu'il avait très bien compris le principe de population. Dans
cet état, l'imprévoyance qui avait présidé aux lois de succession avait
provoqué la concentration des terres entre les mains d'un petit nombre de
citoyens: et un grand affaiblissement de population en était résulté. Pour
parer à cet inconvénient et remplacer les hommes que la guerre enlevait journellement,
les rois prédécesseurs de Lycurgue naturalisaient des étrangers. Il aurait été
préférable, selon Aristote, d'augmenter le nombre des citoyens, en répartissant
les terres avec plus d'égalité: mais la loi sur les enfants s'opposait à cette
amélioration. Voulant avoir beaucoup de citoyens, le législateur avait
encouragé la procréation par tous les moyens possibles; un père de trois fils
était exempt de garde de nuit, et un père de quatre était libéré de tout
service publie. Mais il est évident, observe Aristote, que la naissance d'un
grand nombre d'enfants tant que la division des terres ne changeait pas,
aboutissait fatalement à accroître la pauvreté.
Tout comme Solon, Pheidon, Platon et Aristote, le
législateur de Crète vit lui aussi la nécessité de freiner la population afin
d'empêcher la pauvreté générale.
On est fondé à croire que l'opinion de ces hommes et
les lois qu'ils promulguèrent eurent beaucoup d'influence. On s'aperçoit aussi
que l'obstacle préventif consistant dans le fait de retarder les mariages et
bien d'autres causes, a agi efficacement dans les états libres de Grèce pour
diminuer la population.
Quant à l'obstacle destructif, il suffit de parcourir
l'histoire guerrière de la Grèce pour s'en faire une idée. En outre, la peste
se joignit à ce fléau, du moins une fois à Athènes. Et Platon, dans sa
République, avance l'idée que les maladies font diminuer la population. Chez
les Grecs, en tout cas, les guerres étaient continuelles et sanglantes. Dans
leurs petites armées, qui combattaient corps à corps, il y avait proportionnellement
bien plus de morts que dans les grandes armées modernes, dont souvent la
majeure partie demeure saine et sauve. De plus, comme tous les citoyens de ces
petites républiques libres étaient soldats et servaient dans toutes les
guerres, on devait sentir vivement ces pertes, qui étaient sûrement difficiles
à réparer.
Obstacles qui s'opposent
à l'accroissement de la population
en France
En France, avant la Révolution, les registres
paroissiaux ne fournissent aucun renseignement bien remarquable et je n'aurais
pas consacré un chapitre à ce sujet sans une circonstance, tenant à la Révolution,
qui m'a causé une grande surprise: je veux parler du niveau actuel de la
population, qui après une lutte longue et destructrice semble n'avoir présenté
aucune diminution.
On travaille à Paris à une statistique nationale basée
sur les rapports des préfets. Ce travail n'est pas terminé, mais je tiens d'un
homme compétent que, d'après les renseignements déjà recueillis, on peut
affirmer que sur le sol de l'ancienne France la population a plutôt augmenté
pendant la Révolution.
Un pareil résultat, si on l'accepte, confirme les
principes exposés dans cet ouvrage; c'est pourquoi il est utile de rechercher
comment il a pu être obtenu
Il y a toujours beaucoup de célibataires dans tous les
pays, par suite de l'accumulation annuelle de l'excédent de ceux qui arrivent
à l'âge de puberté par rapport à ceux qui se marient. Cet excédent atteint sa
limite lorsque la mortalité enlève chaque année à cette catégorie autant
d'individus qu'elle en reçoit. Dans le Pays de Vaud, nous savons que cette
catégorie (en y comprenant les veufs et les veuves) est égale au nombre total
des personnes mariées. Mais dans un pays comme la France, où la mortalité et la
tendance au mariage sont beaucoup plus grandes qu'en Suisse, le corps des
célibataires doit être moins important par rapport à toute la population.
M. Peuchet, dans son Essai d'une statistique
générale publié à Paris en 1800, estime qu'en France le nombre des hommes
célibataires de dix-huit à cinquante ans s'élève à 1.451.063, alors que le
nombre de tous les hommes du même âge mariés ou non, est de 5.000.000. On
ignore à quelle époque précise cette estimation a été faite, mais comme
l'auteur présente ces résultats comme ayant un caractère général, il est
probable qu'il s'agit d'une époque antérieure à la Révolution. Admettons donc
ce nombre de 1.451.063 comme représentant la totalité des hommes célibataires
en âge de porter les armes, au commencement de la Révolution.
Avant la guerre, la population de la France a été
estimée par l'Assemblée Constituante à 26.363.074 âmes, chiffre qu'il n'y a
pas lieu de croire exagéré. Necker, qui n'en compte que 24.800.000, était
persuadé qu'à l'époque où il écrivait les naissances annuelles s'élevaient à
plus d'un million; et que par conséquent, en employant son multiplicateur 25
3/4, la population totale était proche de vingt-six millions. Or, il faisait ce
calcul dix ans avant celui de l'Assemblée Constituante.
Supposons donc que les naissances annuelles s'élèvent
à un peu plus d'un million, et que les 2/5 de tous ceux qui naissent meurent
avant l'âge de 18 ans, comme l'indique M. Peuchet, il s'ensuit que chaque année
600.000 personnes atteignent cet âge.
Le nombre des mariages annuels, selon Necker, est en
France de 213.774. Mais comme ce nombre représente la moyenne de dix années pendant
lesquelles la population a augmenté, il est probablement trop petit. Si nous le
portons à 220.000, il en résultera que, sur 600.000 personnes atteignant l'âge
du mariage, 440.000 seulement se marient; par conséquent, l'excédent de ceux
qui atteignent l'âge de dix-huit ans, sur le nombre nécessaire pour assurer les
mariages annuels, sera de 160.000, soit 80.000 mâles. Il est donc évident que
les 1.415.063 hommes célibataires en âge de porter les armes, ainsi qu'un
supplément annuel de 80.000 jeunes gens de dix-huit ans, pouvaient être
mobilisés pour le service de l'État sans affecter le moins du monde le nombre
annuel des mariages. Mais on ne peut supposer que les 1.451.065 célibataires
aient pu être appelés tous à la fois; de plus, il y a bien des soldats mariés
et qui ne sont pas entièrement inutiles à l'accroissement de la population.
Supposons donc que, sur ces célibataires, on en prenne en une seule fois
600.000 pour le service et qu'on recrute cette armée par levée annuelle de
150.000 hommes fournis tant sur les 80.000 de dix-huit ans (inutiles au
maintien du taux des mariages annuels) que sur les 851.063 célibataires
restants: il est évident que ces deux sources ont pu fournir chaque année
(pendant dix ans) 150.000 hommes, ce qui laisserait encore de quoi augmenter de
plus de 10.000 le nombre annuel des mariages.
Il est vrai qu'au cours des dix années en question un
certain nombre de ces célibataires auront passé l'âge militaire. Mais cette
perte aura été compensée (et même beaucoup au-delà) par le profit que la
population aura retiré du mariage de certains d'entre eux. Car un homme de
cinquante ans peut aisément devenir père. Il y a donc lieu de croire que la
plus grande partie des 150.000 recrues annuelles auront été prises parmi les
300.000 mâles atteignant chaque année l'âge de dix-huit ans, et que les
mariages annuels auront été remplacés en grande partie par le reste des
célibataires. Des veufs et des célibataires de quarante à cinquante ans, qui
auparavant auraient eu du mal à s'établir, ont certainement trouvé plus de
facilité dans un temps où les jeunes gens partaient à l'armée, et l'absence de
600.000 personnes a permis bien des nouveaux établissements. Ainsi, tout doit
nous porter à croire qu'il y a eu un accroissement notable des mariages
annuels; non seulement une partie des célibataires restants se sont mariés,
alors qu'en d'autres circonstances ils n'y auraient pas songé, mais encore
certains jeunes gens au-dessous de dix-huit ans ont contracté des mariages
prématurés pour se soustraire à la conscription. Il est si vrai que cette
pratique a été suivie et qu'elle a diminué sensiblement le nombre des
célibataires, que dès le commencement de 1798 il fallut abroger la loi
exemptant de la conscription les hommes mariés; c'est pourquoi ceux qui se sont
mariés depuis cette époque ont été enrôlés comme les célibataires. Dès lors,
les levées ont porté en partie sur des hommes utiles à l'accroissement de la
population. Mais il est probable que les mariages que ces levées n'ont pas
gênés ont dépassé le nombre ordinaire des mariages avant la Révolution.
D'ailleurs, ceux que le départ des maris pour l'armée a interrompus n'ont
probablement pas été entièrement stériles.
M. Francis d'Ivernois estime les pertes totales des
troupes françaises de terre et de mer, jusqu'en 1799, à un million et demi. Les
chiffres ronds que j'ai retenus dépassent ce nombre de six cent mille. Il est
vrai que cet auteur chiffre en outre à un million les pertes dues à la
Révolution. Mais comme cette dernière cause de destruction a frappé
indistinctement tous les âges et les deux sexes, elle n'a pas dû affecter aussi
efficacement la population que la précédente, et ces pertes sont plus que
compensées par un surplus de 600.000 hommes dans la force de l'âge. Il faut
remarquer en outre que, vers la fin de la Révolution, la conscription fut
probablement appliquée avec plus de rigueur dans les territoires nouvellement
acquis, dont la population est estimée à cinq ou six millions d'âmes et qui ont
dû par conséquent fournir une partie importante des morts à la guerre (un
million et demi à ce que l'on dit).
La loi qui facilitait le divorce, bien que très
mauvaise moralement et politiquement, a dû néanmoins agir (dans un temps où
l'on manquait d'hommes) à peu près comme la polygamie, et augmenter le nombre
des enfants en comparaison du nombre des maris. Ajoutons que le nombre des
enfants illégitimes, qui avant la Révolution n'était que le 1/47e des
naissances, s'est élevé depuis à 1 /11e. Quoique ce fait atteste une
dépravation très déplorable des mœurs, il a dû néanmoins en résulter une augmentation
du nombre des naissances: et comme les femmes de la campagne ont gagné
davantage que de coutume pendant la Révolution, à cause du manque de bras, il
est probable qu'une partie assez considérable de ces enfants a survécu.
Au total, il est impossible que la population de la
France n'ait éprouvé aucune diminution, malgré tant de causes actives de
destruction, à condition toutefois que l'agriculture ait conservé une vitalité
suffisante pour que les moyens de subsistance n'aient pas diminué. Or, si les
manufactures françaises ont beaucoup souffert, il semble justement que
l'agriculture ait plutôt prospéré. Il est impensable que, pendant la guerre, le
nombre des hommes enrégimentés ait été supérieur à celui des hommes employés
dans les manufactures avant la Révolution. Lorsque celles-ci périclitaient, les
ouvriers privés de travail qui n'entraient pas dans l'armée revenaient nécessairement
à l'agriculture. D'ailleurs, en France, les femmes ont toujours travaillé aux
champs et cette coutume s'est généralisé pendant la Révolution. Pendant ce
temps, l'absence des meilleurs ouvriers agricoles a élevé le prix du travail:
mais comme on mettait de nouvelles terres en valeur et qu'un grand nombre de
consommateurs avaient quitté la France, le prix des subsistances n'a pas
augmenté en proportion. Il s'en est suivi un encouragement au mariage: les
paysans ont vécu avec plus d'aisance et élevé plus d'enfants.
La France a toujours été un pays de petites fermes et
de petits propriétaires. Cet état de choses n'est pas très favorable à
l'accroissement du produit net et à la richesse nationale disponible: mais
quelquefois il augmente le produit brut; en tout cas, il a toujours tendance à
encourager la population. La vente et le morcellement des biens de la noblesse
et du clergé ont multiplié les propriétaires terriens: comme d'ailleurs une
partie des domaines ainsi partagés consistait en parcs et en capitaineries de
chasse, la culture a fait de nouvelles acquisitions. Il est vrai que la
contribution foncière exigée du cultivateur a été trop forte et établie d'une
manière peu judicieuse. Cependant, il est probable que ce mal a été compensé
par la suppression de certaines lois oppressives, et la vente de ces domaines a
eu pour effet final de donner une impulsion à l'agriculture, ou du moins
d'augmenter le produit brut, sur lequel se règle le niveau de la population.
En définitive, les moyens de subsistance n'ont ni
diminué, ni augmenté pendant la Révolution: c'est ce que tend à confirmer
l'aspect général de la culture en France.
Je réfute donc l'opinion de M. Francis d'Ivernois
lorsqu'il prétend que, pendant la Révolution, les naissances annuelles ont
diminué d'un septième. Il est bien plus probable qu'elles ont au contraire
augmenté dans cette même proportion. Selon Necker, avant la Révolution le taux
des naissances par rapport à la population totale était en France de 1 pour 25
3/4. Or, les comptes rendus de quelques préfets montrent qu'en plusieurs
endroits ce taux est de 1 pour 21, 22, 22 1/2 ou 23 ; et quoique l'absence
d'une partie des hommes partis pour l'armée ait certainement eu une certaine
influence sur le mode de calcul. Je crois que c'est surtout à l'augmentation
des naissances qu'il faut attribuer ce résultat. Si la conclusion générale de
tous les comptes rendus des préfets indique que le nombre des naissances n'a
pas augmenté en proportion de la population, mais que la population, n'a pas
diminué, il faudra en conclure ou que le multiplicateur employé par Necker pour
les naissances était trop faible (ce qui est très probable, puisque son calcul
de population basé sur cette donnée était trop petit), ou que la mortalité de
ceux qui n'ont pas été exposés à une mort violente a été moindre qu'à
l'ordinaire: ce qui n'est pas invraisemblable, vu le haut prix du travail et la
désertion des villes en faveur des campagnes.
Selon Necker et Moheau, avant la Révolution la
mortalité en France était de 1 pour 30 ou 31 1/8 [8]. Si on tient compte du fait que la
population des campagnes, comparée à celle des villes, est dans un rapport de 3
1/2 à 1, cette mortalité est très élevée et causée probablement par la misère
qu'entraîne un excès de population. Les remarques d'Arthur Young sur l'état des
paysans en France, appuyées par l'autorité de Necker, montrent qu'effectivement
cette cause a eu beaucoup d'influence. Supposons qu'en soustrayant une partie
de la population en excès, la mortalité ait tellement diminué qu'au lieu d'être
de 1 pour 30 elle ne soit plus que de 1 pour 35: un changement aussi favorable
a dû contribuer beaucoup à réparer les brèches creusées par la guerre.
D'ailleurs.. les deux causes que je viens de
mentionner ont dû agir à la fois. Les naissances ont augmenté et les morts ont
diminué parmi les gens restés au pays. Ainsi, on peut présumer que par l'action
de cette double cause, les morts (y compris celles des armées et toutes les
autres morts violentes) n'ont pas excédé le-, naissances pendant la Révolution
Les comptes rendus des préfets pour l'an IX de la
république doivent être comparés aux résultats de l'année 1789; mais si le taux
des naissances par rapport à la population totale n'est donné que pour ce seul
an IX, on ne pourra pas en déduire sûrement le taux moyen pendant toute la
durée de la Révolution Il est peu probable qu'en raison du trouble des
événements les registres aient été régulièrement tenus S'il faut se baser sur
la théorie, je crois pour ma part que pendant toute la durée de la guerre le
taux des naissances par rapport à l'ensemble de la population a été plus élevé
qu'en 1800 et 1801.
Si les comptes rendus des préfets montrent que le taux
des mariages annuels n'a pas augmenté pendant la Révolution, on en trouvera
l'explication dans le nombre extraordinaire des naissances illégitimes, déjà
mentionné ci-dessus, et qui s'élève au 1/1 le du total des naissances. au lieu
du 1/47e que Necker signalait avant la Révolution.
Un statisticien a cru devoir faire entrer en ligne de
compte les enfants et tous les descendants de ceux qui sont morts sous la
Révolution, en considérant qu'il s'agissait là d'une perte additionnelle de
population. Certainement la France a les plus justes motifs de déplorer la
perte de deux millions et demi d'habitants, mais elle ne peut présumer de celle
de leur éventuelle postérité: car si ces individus avaient été conservés à leur
patrie, un nombre proportionnel d'enfants issus d'autres parents, et qui vivent
actuellement en France, n'auraient pas vu le jour. Si dans les pays les mieux
gouvernés on devait pleurer les enfants dont pour diverses raisons la naissance
a été empêchée, on ne quitterait jamais le deuil !
Il est évident que la tendance constante des
naissances à combler en tous pays les pertes causées par la mort, ne peut du
point de vue de la morale fournir même l'ombre d'une excuse au sacrifice
téméraire des vivants. Le mal positif que l'on commet en les immolant, la
douleur, la misère, le malheur et la désolation que répandent de tels crimes,
ne peuvent absolument pas être compensés par cette considération que la brèche
faite dans la population (envisagée numériquement) sera bientôt réparée. Nous
n'ayons aucun droit, moral ou politique - si ce n'est celui qui naît de la plus
urgente nécessité - à échanger la vie de ceux qui en jouissent et sont dans la
vigueur de l'âge, contre le même nombre de faibles enfants.
Il faut encore remarquer que si la population
française a éprouvé des pertes aussi considérables qu'on le suppose, sa force
militaire s'en est ressentie. Il doit aujourd'hui y avoir beaucoup plus de
femmes et d'enfants qu'avant; et le nombre des hommes célibataires en âge de
porter les armes a certainement diminué.
Le moment où les levées militaires doivent commencer à
affecter gravement la population d'un pays est celui où la masse des
célibataires s'épuise, et où la demande est plus grande que l'excédent de ceux
qui parviennent annuellement à la puberté par rapport au nombre nécessaire pour
faire face au taux normal des mariages.
En France, le nombre des hommes d'âge militaire a
toujours été petit en proportion de la population, à cause de la fréquence des
mariages et du grand nombre d'enfants qui en résultent. Necker a nettement
souligné cette particularité. Il observe que la misère des paysans provoque une
grande mortalité chez les enfants de trois ou quatre ans, et qu'en conséquence
la proportion des très jeunes enfants est toujours élevée par rapport au nombre
des adultes. Et il conclut qu'un million de ces individus valent moins, en
force militaire et en capacité de travail, qu'un million d'individus plus
heureux.
Si les faits et calculs exposés dans ce chapitre ne
sont pas tous rigoureusement exacts, il n'en résultera pas d'erreur capitale.
Le lecteur a pu voir que les raisonnements y sont généraux, et qu'ils peuvent
être vrais même si les exemples destinés à les appuyer n'offrent pas toujours
des applications rigoureuses.
La fécondité des mariages
Connaissant la loi d'accroissement de la population
pour un pays donné, sa population actuelle et ses registres de naissances, de
décès et de mariages, on devrait pouvoir en déduire avec certitude le taux de
fécondité des mariages et la proportion d'individus qui parviennent à se
marier. Peut-être n'y a-t-il pas de solution exacte à ce problème? Mais du
moins, à l'aide de certaines données, on peut faire une approximation et
supprimer certaines difficultés présentées par les registres de population.
Avant tout, il faut remarquer que, dans les registres
de la plupart des pays, il y a plus d'omissions dans l'inscription des
naissances et des décès que dans celle des mariages. C'est pourquoi le taux des
mariages est presque toujours plus élevé que la réalité. Dans le dernier
recensement de Grande-Bretagne, les registres de mariages sont à peu près
exacts; au contraire, on est sûr qu'il y a beaucoup d'omissions dans ceux des
naissances et des décès. Des omissions semblables doivent se produire dans les
registres des autres pays, peut-être en moindre nombre.
Pour évaluer la fécondité des mariages, tels qu'ils se
présentent, y compris les secondes et troisièmes noces, prenons dans les
registres d'un pays donné une période déterminée (par exemple 30 ans) et
demandons-nous quel est le nombre des naissances produites par tous les
mariages conclus pendant cette période. Il est évident qu'au début on se
trouvera surtout en présence de naissances résultant des mariages antérieurs à
cette période. A l'inverse, à la fin de la période on trouvera un certain
nombre de naissances résultant de mariages conclus dans l'intervalle de temps
envisagé, mais correspondant à des individus qui ne se marieront que dans
l'avenir, après la fin de la période considérée. Maintenant, soustrayons le
premier de ces nombres et ajoutons le dernier: nous obtenons exactement le
nombre total des naissances issues de tous les mariages célébrés pendant cette
période : par conséquent, nous pouvons calculer avec précision la fécondité de
ces mariages.
Si la population est stationnaire, le nombre des
naissances à ajouter sera égal à celui des naissances à soustraire; et le
nombre des naissances par rapport aux mariages, tel qu'il résulte de l'examen
des registres, représentera exactement la fécondité réelle des mariages.
Mais si la population augmente ou diminue, les nombres
à ajouter et à soustraire seront différents et le rapport des naissances aux
mariages, toujours suivant les registres, ne représentera pas exactement la
fécondité des mariages. Si la population augmente, le nombre à ajouter sera
plus grand que le nombre à soustraire; par conséquent, le rapport des
naissances aux mariages enregistrés donnera constamment une fécondité trop
petite. L'effet contraire se produira si la population diminue. Il s'agit donc
de déterminer ce qu'il faut ajouter ou ce qu'il faut soustraire lorsque les
naissances et les décès ne sont pas en nombre égal.
En Europe, le taux moyen des naissances par rapport
aux mariages est à peu près de 4 à 1. Supposons que chaque mariage donne quatre
enfants, soit un tous les deux ans. En ce cas, quel que soit le point de départ
de la période choisie dans les registres pour effectuer l'enquête, les mariages
des huit années précédentes n'auront produit que la moitié des naissances
prévues; l'autre moitié naîtra pendant la période correspondant à l'enquête et
sera imputée à tort aux mariages célébrés pendant cette période: elle doit donc
en être déduite. De même, les mariages des huit dernières années de la période
considérée n'auront produit que la moitié de leurs naissances: l'autre moitié
devra donc leur être ajoutée. Or, la moitié des naissances de huit années
quelconques peut être considérée comme à peu près égale à toutes les naissances
des 3 3/4 années suivantes. Dans le cas où l'accroissement de population est
très rapide, cette moitié restante dépassera de peu les naissances des 3 1/2
années suivantes; et dans le cas où l'accroissement est lent, cette moitié
restante sera voisine du nombre des naissances des 4 années suivantes ; la
moyenne peut donc être raisonnablement fixée à 3 3/4 ans. Par conséquent, si
nous retranchons les naissances des 3 3/4 premières années de la période, et si
nous ajoutons les naissances des 3 3/4 années qui la suivent immédiatement,
nous obtiendrons un nombre de naissances à peu près égal à celui des naissances
issues des mariages conclus pendant cette période, et on pourra calculer le
taux de fécondité de ces mariages. Mais supposons que la population d'un pays
augmente d'une manière régulière et que les naissances, les morts et les
mariages conservent toujours le même taux (soit entre eux, soit par rapport à
la population totale): en prenant deux périodes de même durée, on pourra
affirmer que toutes les naissances de l'une sont, par rapport à toutes les
naissances de l'autre, dans la même proportion que les naissances annuelles
respectivement, si l'on prend soin de comparer deux années vraiment
correspondantes (c'est-à-dire, prises l'une dans la première période et l'autre
dans la seconde, et séparées l'une de l'autre par le même laps de temps que les
périodes elles-mêmes). Ce raisonnement sera également valable pour les
mariages. Par conséquent, dans l'hypothèse d'un accroissement régulier (que
nous avons posée), il suffira, pour estimer la fécondité des mariages, de
comparer les mariages de l'année actuelle (ou d'une année quelconque) avec les
naissances de l'année postérieure distante de 3 3/4 ans.
Dans le présent cas, nous avons supposé que chaque
mariage donne quatre naissances. Effectivement, on observe bien qu'en Europe le
chiffre moyen des naissances par rapport aux mariages est de 4 pour 1 ; mais
puisque la population européenne progresse, cela signifie que la fécondité des
mariages doit s'élever au-dessus de 4 enfants. Pour cette raison, substituons
un laps de temps de 4 années à celui de 3 3/4, supposition légitime (certes, il
peut y avoir de légères différences de pays à pays, mais moins qu'on pourrait
le croire). En effet, lorsque les mariages sont très féconds, les naissances
doivent se succéder à des intervalles plus courts; réciproquement, là où ils
sont moins féconds, les naissances doivent être plus espacées. On peut en
conclure qu'avec des degrés de fécondité assez différents, le laps de temps
envisagé reste le même.
D'après ces remarques, plus l'accroissement de la
population sera rapide, et plus la fécondité des mariages dépassera le taux des
naissances par rapport aux mariages, tel qu'il est fourni par les registres.
La règle ci-dessus doit être considérée comme une
tentative en vue d'estimer la fécondité des mariages, pris tels que les offrent
les registres. Cette fécondité doit être soigneusement distinguée de celle des
mariages en premières noces, de celle des femmes mariées, et plus encore de
celle des femmes en général (prises à l'âge le plus favorable). Il est probable
que la fécondité naturelle des femmes est à peu près la même dans presque
toutes les parties du monde. Mais la fécondité des mariages peut être affectée
par des circonstances propres à chaque pays, et notamment par le nombre des
mariages tardifs. Dans tous les pays, les mariages en secondes et troisièmes
noces méritent d'être pris en considération et influent sur le rapport moyen de
tous les mariages... S'il s'agissait de calculer la fécondité des femmes
mariées, le nombre des naissances illégitimes compenserait (bien que
faiblement) le surplus de mariages produits par les secondes et troisièmes
noces.
Pour déterminer la proportion d'enfants qui
parviennent à l'état de mariage, il faut d'abord soustraire des mariages un
sixième, puis comparer le nombre des mariages ainsi corrigé avec les décès
indiqués par les registres, en prenant pour référence une année distante de
celle qui a donné les mariages de toute la différence entre l'âge moyen du
mariage et l'âge moyen de la mort.
Supposons par exemple que la proportion des mariages
par rapport aux décès soit de 1 pour 3: en soustrayant le sixième des mariages,
ce rapport deviendrait 5 pour 18 ; par conséquent, le nombre des personnes qui
se marient annuellement en premières noces, par rapport au nombre des décès,
serait de 10 pour 18. Supposons maintenant que l'âge moyen de la mort se situe
à dix ans de distance de l'âge moyen du mariage, et que pendant ces dix ans les
décès augmentent de 1/9. le nombre des personnes qui se marient annuellement en
premières noces, comparé au nombre des décès annuels (à une distance équivalente
à la différence entre l'âge du mariage et l'âge de la mort) sera de 10 pour 20.
D'où il résulte que la moitié des enfants qui naissent parviennent à l'état de
mariage.
Les observations suivantes feront comprendre le
fondement de cette règle.
Dans un pays où la population est stationnaire, les
décès sont égaux aux naissances, lorsqu'on les compare sur les registres
pendant une même période ; d'autre part, le nombre des mariages (ou plus
exactement le nombre des personnes mariées) comparé à celui des naissances ou
des morts, représente bien (en déduisant les secondes et troisièmes noces) la
proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. Mais si la population
augmente ou diminue, les mariages croissent ou décroissent en même proportion -
les décès comparés aux naissances, et les mariages comparés aux naissances et
aux morts, cesseront alors d'avoir la même signification.
Mais d'abord, on ne peut pas supposer raisonnablement
que la mort soit contemporaine de la naissance: elle doit en être séparée par
un intervalle de temps égal à la vie moyenne, ou en d'autres termes à
l'âge moyen du décès. Ainsi, bien que les décès de tous ceux qui sont nés
soient couchés sur les registres (en faisant abstraction de toute émigration),
les naissances et les décès enregistrés à la même époque ne donnent pas ce
résultat. C'est seulement en relevant sur les registres les décès à une
distance des naissances égale à la vie moyenne, qu'on peut trouver ces deux nom
bres égaux- Moyennant cette précaution, l'égalité des naissances et des décès
se maintiendra constante.
En second lieu, les mariages d'une année quelconque ne
peuvent jamais être contemporains des naissances dont ils proviennent: ils
doivent toujours en être séparés par un intervalle de temps égal à l'âge moyen
des mariés. Si la population croît, les mariages de l'année actuelle
proviennent du nombre de naissances moindre que celui des naissances de la
présente année; par conséquent, si on compare les mariages aux naissances
contemporaines, on trouvera toujours un chiffre trop petit pour représenter la
proportion des enfants qui parviennent à l'état de mariage. Ce sera le
contraire si la population décroît. Pour déterminer la bonne proportion, il
faut donc comparer les mariages d'une année avec les naissances d'une année
précédente placée à une distance correspondant à l'âge moyen du mariage.
En troisième lieu, l'âge moyen du mariage sera presque
toujours beaucoup plus proche de l'âge moyen de la mort que de la
naissance [9]. Par suite, le nombre annuel des mariages,
comparé à celui des morts contemporaines, a plus de chances de représenter la
véritable proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage, que ne
pourrait le faire la simple comparaison des mariages avec les naissances. La
comparaison du nombre des mariages avec celui des naissances (après déduction
des secondes et troisièmes noces) ne peut pas représenter la véritable
proportion de ceux qui parviennent au mariage, à moins que la population ne
soit stationnaire. Au contraire, quel que soit le taux de croissance ou de
décroissance de la population, l'âge moyen du mariage peut être égal à l'âge
moyen de la mort. Dans ce cas, les mariages enregistrés comparés aux décès
contemporains (sous déduction des secondes et troisièmes noces) représentent la
vraie proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. En général,
cependant, lorsque la population s'accroît, l'âge moyen du mariage se situe
au-dessous de l'âge moyen de la mort; dans ce cas, le taux des mariages par
rapport aux morts contemporaines est trop fort pour représenter la vraie
proportion de ceux qui parviennent au mariage. Pour trouver cette proportion,
il faut comparer les mariages d'une année quelconque avec les morts d'une année
postérieure, prise dans les registres à une distance égale à la différence
entre l'âge moyen du mariage et l'âge moyen de la mort.
Il n'y a pas nécessairement de liaison entre l'âge
moyen du mariage et l'âge moyen de la mort. Dans un pays offrant beaucoup de
ressources et dont la population augmente très vite, la durée moyen-ne de la
vie (ou, ce qui est la même chose, l'âge moyen de la mort) peut être élevée
tandis que les mariages y sont précoces. En ce cas, la comparaison des mariages
avec les morts contemporaines dans les registres (même après correction pour
les secondes et troisièmes noces) donnera un rapport beaucoup trop grand pour
exprimer la proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. Dans un tel
pays, on peut très bien supposer une durée moyenne de vie de 40 ans alors que
l'âge moyen du mariage sera 20 ans seulement. En pareil cas (à vrai dire très
rare) la distance qui sépare le mariage de la mort serait la même que celle qui
sépare la naissance du mariage.
Si nous appliquons ces observations aux registres en
général, elles nous donneront rarement la proportion exacte de ceux qui
parviennent au mariage, parce que nous ne connaissons pas l'âge moyen du
mariage. Cependant, elles nous fourniront des renseignements utiles et feront
disparaître bien des difficultés. En général, dans les pays où le nombre des
mariages par rapport aux décès est très grand, l'âge moyen du mariage est
beaucoup plus bas que l'âge moyen de la mort.
Dans les mémoires de la Société de Philadelphie, dans
un rapport intitulé Observations sur la probabilité de vie aux États-Unis, M.
Barton donne comme proportion des mariages par rapport aux naissances le
taux de 1 pour 4 1/2 (l'auteur dit 6 1/2, mais les nombres dont il tire cette
conclusion ne donnent que 4 1/2). Cependant, comme il s'agit principalement des
villes, il est probable que le nombre des naissances est trop petit et je pense
qu'on ne risque pas de l'évaluer trop haut en retenant le taux de 1 pour 5,
pour la moyenne des villes et de la campagne. Le même auteur fixe la mortalité
à 1 pour 45; donc, si la population double tous les 25 ans, le taux des
naissances sera de 1 pour 20. En ce cas, le taux des mariages par rapport aux
décès serait de 1 pour 2 2/9 ; et ce taux, corrigé par la soustraction des
secondes et troisièmes noces, deviendrait celui de 1 pour 2,7 environ. Il est
probablement impossible de supposer que sur 27 naissances 20 de ces individus
vivent assez pour parvenir au mariage. Mais si l'âge du mariage est antérieur
de dix ans à l'âge moyen de la mort (supposition fort probable) il faudra
comparer les mariages de l'année en cours avec les décès qui auront lieu dix
ans plus tard, si on veut obtenir la proportion exacte de ceux qui parviendront
à l'état de mariage. En admettant l'accroissement de population que je viens
d'indiquer, l'accroissement des décès en dix ans serait d'un peu plus de 0,3 et
nous en tirerions, comme dernier résultat, que sur 351 enfants 200 parviennent
au mariage. Cela fait 20 sur 35 au lieu de 20 sur 27. Si on compare les
mariages aux naissances qui ont eu lieu quatre ans plus tard, conformément à la
règle que nous avons établie, on obtiendra ainsi 5,58, chiffre qui exprime la
fécondité des mariages. Les calculs de M. Barton, relatifs à l'âge auquel
parviennent la moitié des enfants qui naissent, ne peuvent s'appliquer à
l'Amérique en général ; les registres sur lesquels ils se fondent sont en effet
ceux de Philadelphie et d'une ou deux petites bourgades ou villages, endroits
moins sains que les villes moyennes d'Europe; ils ne peuvent par conséquent pas
être utilisés pour connaître l'état général du pays.
En Angleterre le taux moyen des mariages par rapport
aux naissances paraît avoir été ces dernières années de 100 pour 350. J'ai
estimé à 1/6 les omissions dans le compte des naissances et des morts ; mais je
ne les imputerai ici que pour 1/7, afin de tenir compte des naissances qui ne
résultent pas de mariages, c'est-à-dire des naissances illégitimes. Ainsi, le
rapport des mariages aux naissances sera de 1 pour 4, et le rapport des
mariages aux décès de 1 pour 3. En tenant compte des secondes et troisièmes
noces, le rapport des mariages aux décès deviendra 1 pour 3,6. Supposons l'âge
du mariage en Angleterre inférieur de 7 ans à l'âge moyen de la mort: l'accroissement
du nombre des décès pendant ces 7 ans (d'après le progrès actuel de la population,
qui est 1/120 par an) correspondra à 0,06. Ainsi, la proportion des enfants qui
parviennent au mariage pourra être estimée à 200 pour 381, soit un peu plus de
la moitié. En comparant les mariages aux naissances qui ont eu lieu quatre ans
plus tard, on trouve 4,136 comme taux de fécondité des mariages.
Trois causes agissent efficacement pour produire un
excédent des naissances par rapport aux décès: lº la fécondité des mariages; 2º
la proportion des nouveau-nés qui parviennent à l'état du mariage; 3º la
précocité des mariages par comparaison avec la durée moyenne de la vie, en
d'autres termes, la brièveté de la durée qui sépare la naissance du mariage,
comparée à la durée moyenne de la vie.
Un changement favorable dans l'une quelconque de ces
trois causes influe sur le niveau de la population et augmente l'excédent des
naissances par rapport aux décès enregistrés. Les deux premières causes
agissent dans le même sens sur le taux des naissances par rapport aux décès: si
l'une ou l'autre croît, elle fait aussi augmenter ce rapport; mais elles
agissent en sens opposé sur le taux des mariages par rapport aux naissances.
Plus les mariages sont féconds, plus grand est le taux des naissances par
rapport aux mariages; mais plus le nombre de ceux qui parviennent au mariage
est grand, plus est faible le taux des naissances par rapport aux mariages. Par
conséquent, si la fécondité des mariages et le nombre de ceux qui parviennent
au mariage augmentent à la fois... il se peut que le taux des naissances par
rapport aux mariages (tel que les fournissent les registres) demeure le même.
C'est pour cette raison que les registres de différents pays donnent souvent
des résultats identiques en ce qui concerne les naissances et les mariages,
bien que la population s'y accroisse de façon très différente.
A dire vrai, le taux des naissances par rapport aux
mariages ne permet pas de calculer le taux d'accroissement de la population. La
population d'un pays peut être stationnaire ou décroissante avec un rapport de
5 pour 1 ; et elle peut au contraire augmenter rapidement avec un rapport de 4
pour 1. Lorsque le taux d'accroissement est calculé d'après une autre source,
on ne peut pas espérer trouver dans les registres un taux élevé des naissances
par rapport aux mariages, mais plutôt un taux faible; car plus il est faible,
et plus est grande la proportion de ceux qui parviennent au mariage, ce qui
témoigne d'un pays plus salubre et propice à la conservation de la vie.
Lorsque dans un pays la plus grande partie des
nouveau-nés parviennent au mariage, il ne faut pas en conclure que les mariages
y sont précoces ou que l'obstacle n'a pas beaucoup d'influence. Dans des pays
comme la Suisse et la Norvège, où la moitié de ceux qui naissent atteignent
l'âge de 40 ans, même si plus de la moitié de ceux qui naissent parvenaient au
mariage, une fraction considérable des individus entre 20 et 40 ans seraient
célibataires et l'obstacle préventif jouerait avec beaucoup de force. Il est
probable qu'en Angleterre la moitié de ceux qui naissent dépassent l'âge de 35
ans; et bien qu'un peu plus de la moitié des nouveau-nés parviennent au
mariage, l'obstacle préventif a en effet beaucoup d'influence (moins cependant
qu'en Norvège et en Suisse).
L'influence de l'obstacle préventif est plutôt marquée
par le petit nombre des naissances par rapport à la population totale. Le taux
des mariages annuels par rapport à la population n'est un indice sûr que pour
des pays placés dans des circonstances identiques; il est inexact dès qu'il y a
une différence dans la fécondité des mariages ou dans la proportion de la
fraction de population qui n'a pas atteint l'âge de la puberté, et dans le taux
d'accroissement de la population. Si dans un pays tous les mariages (qu'ils
soient nombreux ou peu nombreux) sont contractés par des personnes jeunes, et
par là même sont féconds, il est facile de comprendre que pour obtenir un même
taux de naissances il faudra moins de mariages, ou bien qu'avec le même taux de
mariages on obtiendra un taux de naissances plus élevé. Ce dernier cas semble
être celui de la France, où les naissances et les décès sont plus nombreux
qu'en Suède, bien que le taux des mariages y soit identique ou un peu plus
petit. Lorsqu'on compare deux pays, donc, si on constate que l'un d'eux
comporte beaucoup plus de sujets impubères que l'autre par rapport à la
population, il est facile de voir qu'un même taux de mariages annuels par
rapport à la population ne traduit absolument pas (dans ces deux pays) une
égale influence de l'obstacle préventif, en ce qui concerne les individus ayant
atteint l'âge du mariage.
C'est en partie à la faible proportion des impubères,
et en partie à l'affluence des étrangers, qu'est dû le fait que le taux des
mariages est plus élevé dans les villes que dans les campagnes, ceci bien que
l'obstacle préventif agisse justement avec plus de force dans les villes. La
proposition inverse n'est pas moins vraie. C'est pourquoi dans un pays (comme
l'Amérique) où la moitié de la population a moins de seize ans, le taux des
mariages annuels ne traduit pas exactement le peu d'influence de l'obstacle
préventif.
Mais si on suppose que les femmes de tous les pays ont
à peu près la même fécondité naturelle, un faible taux de naissances traduira
assez exactement l'influence de l'obstacle préventif, qui agit soit en
retardant les mariages et en les rendant moins féconds, soit en augmentant le
nombre des individus morts célibataires après avoir passé l'âge de la puberté.
Pour permettre au lecteur de juger d'un coup d'œil le
taux d'accroissement et la période de doublement qui résultent d'un taux
quelconque des naissances par rapport aux décès, ou de ces deux valeurs par
rapport à la population totale, je donne ici deux tables de Sussmilch
(calculées par Euler) que je crois très exactes. La première est relative au
cas où la mortalité est de 1 pour 36; elle s'applique donc seulement aux pays
où l'on sait que la mortalité obéit à ce taux. L'autre est générale, et ne
dépend que de l'excédent des naissances sur les décès par rapport à la
population totale: elle peut en conséquence être appliquée à tous les pays,
quel que soit leur taux de mortalité.
TABLE I
Soit un pays comprenant 100 000 habitants
avec un taux de mortalité de 1 pour 36
|
Si le taux des décès par rapport aux
naissances est de: |
En ce cas, l'excès des naissances |
L'excès des naissances sur les décès, par
rapport à l'ensemble de la population, sera de : |
Et par conséquent |
||
|
10 pour |
11 |
277 |
1/360e |
250 |
ans |
|
12 |
555 |
1/180e |
125 |
ans |
|
|
13 |
833 |
1/120e |
83 1/2 |
ans |
|
|
14 |
1 110 |
1/90e |
623/4 |
ans |
|
|
15 |
1 388 |
1/72e |
501/4 |
ans |
|
|
16 |
1 666 |
1/60e |
42 |
ans |
|
|
17 |
1 943 |
1/51e |
35 3/4 |
ans |
|
|
18 |
2 221 |
1/45e |
31 2/3 |
ans |
|
|
19 |
2 499 |
1/40e |
28 |
ans |
|
|
20 |
2 777 |
1/36e |
25 3/10 |
ans |
|
|
22 |
3 332 |
1/30e |
21 1/8 |
ans |
|
|
25 |
4 165 |
1/24e |
17 |
ans |
|
|
30 |
5 554 |
1/18e |
12 4/5 |
ans |
|
TABLE II
|
Taux de
l'excès |
Période de
doublement, en année et dix millièmes d'année |
Taux de
l'excès des naissances sur les morts par rapport à la totalité des vivants |
Période de
doublement, |
||
|
|
|
|
|
|
|
|
1 : |
10 |
7, 2722 |
1 : |
21 |
14,9000 |
|
11 |
7, 9659 |
22 |
15,5932 |
||
|
12 |
8, 6595 |
23 |
16,2864 |
||
|
13 |
9, 3530 |
24 |
16,9797 |
||
|
14 |
10, 0465 |
25 |
17,6729 |
||
|
15 |
10, 7400 |
26 |
18,3662 |
||
|
16 |
11, 4333 |
27 |
19,0594 |
||
|
17 |
12, 1266 |
28 |
19,7527 |
||
|
18 |
12, 8200 |
29 |
20,4458 |
||
|
19 |
13, 5133 |
30 |
21,1591 |
||
|
|
|
|
|
|
|
|
1 : |
32 |
22,5255 |
1 : |
55 |
38,4687 |
|
34 |
23,9119 |
60 |
41,9345 |
||
|
36 |
25,2983 |
65 |
45,4003 |
||
|
38 |
26,6847 |
70 |
48,8661 |
||
|
40 |
28,0711 |
75 |
52,3318 |
||
|
42 |
29,4574 |
80 |
55,7977 |
||
|
44 |
30,8438 |
75 |
59,2634 |
||
|
46 |
32,2302 |
90 |
62,7292 |
||
|
48 |
33,6165 |
95 |
66,1950 |
||
|
50 |
35,0029 |
100 |
69,6607 |
||
|
|
|
|
|
|
|
|
1 : |
110 |
76,5923 |
1 : |
210 |
145,9072 |
|
120 |
83,5238 |
220 |
152,8387 |
||
|
130 |
90,4554 |
230 |
159,7702 |
||
|
140 |
97,3868 |
240 |
166,7017 |
||
|
150 |
104,3183 |
250 |
173,6332 |
||
|
160 |
111,2598 |
260 |
180,5647 |
||
|
170 |
118,1813 |
270 |
187,4961 |
||
|
180 |
125,1128 |
280 |
194,4275 |
||
|
190 |
132,0443 |
290 |
201,3590 |
||
|
200 |
138,9757 |
300 |
208,2925 |
||
|
|
|
|
|
|
|
|
1: |
310 |
215,2220 |
1 : |
410 |
284,5370 |
|
320 |
222,1535 |
420 |
291,4685 |
||
|
330 |
229,0850 |
430 |
298,4000 |
||
|
340 |
236,0164 |
440 |
305,3314 |
||
|
350 |
242,9479 |
450 |
312,2629 |
||
|
360 |
249,8794 |
460 |
319,1943 |
||
|
370 |
256,8109 |
470 |
326,1258 |
||
|
380 |
263,7425 |
480 |
333,0573 |
||
|
390 |
270,6740 |
490 |
339,9888 |
||
|
400 |
277,6055 |
500 |
346,9202 |
||
|
|
|
|
1 : |
1000 |
693,4900 |
TABLE III
|
Pourcentage
d'accroissement |
Au bout |
Pourcentage
d'accroissement |
Au bout |
|
|
|
|
|
|
1 |
696,60 |
6,5 |
110,06 |
|
1,5 |
465,55 |
7 |
102,44 |
|
2 |
350,02 |
7,5 |
95,84 |
|
2,5 |
280,70 |
8 |
90,06 |
|
3 |
234,49 |
8,5 |
84,96 |
|
3,5 |
201,48 |
9 |
80,43 |
|
4 |
176,73 |
9,5 |
76,37 |
|
4,5 |
157,47 |
10 |
72,72 |
|
5 |
142,06 |
10,5 |
69,42 |
|
5,5 |
129,46 |
11 |
66,41 |
|
6 |
118,95 |
11,5 |
63,67 |
|
12 |
61,12 |
29 |
27,22 |
|
12,5 |
58,06 |
29,5 |
26,81 |
|
13 |
56,71 |
30 |
26,41 |
|
13,5 |
54,73 |
30,5 |
26,03 |
|
14 |
52,90 |
31 |
25,67 |
|
14,5 |
51,19 |
31,5 |
25,31 |
|
15 |
49,59 |
32 |
24,96 |
|
15,5 |
48,10 |
32,5 |
24,63 |
|
16 |
46,70 |
33 |
24,30 |
|
16,5 |
45,38 |
33,5 |
23,99 |
|
17 |
44,14 |
34 |
23,68 |
|
17,5 |
42,98 |
34,5 |
23,38 |
|
18 |
41,87 |
35 |
23,09 |
|
18,5 |
40,83 |
35,5 |
22,81 |
|
19 |
39,84 |
36 |
22,54 |
|
19,5 |
38,91 |
36,5 |
22,27 |
|
20 |
38,01 |
37 |
22,01 |
|
20,5 |
37,17 |
37,5 |
21,76 |
|
21 |
36,36 |
38 |
21,52 |
|
21,5 |
35,59 |
38,5 |
21,28 |
|
22 |
34,85 |
39 |
21,04 |
|
22,5 |
34,15 |
39,5 |
20,82 |
|
23 |
33,48 |
40 |
20,61 |
|
23,5 |
32,83 |
41 |
20,17 |
|
24 |
32,22 |
42 |
19,76 |
|
24,5 |
31,63 |
43 |
19,37 |
|
25 |
31,06 |
44 |
19,00 |
|
25,5 |
30,51 |
45 |
18,65 |
|
26 |
29,99 |
46 |
18,31 |
|
26,5 |
29,48 |
47 |
17,99 |
|
27 |
28,99 |
48 |
17,68 |
|
27,5 |
28,53 |
49 |
17,38 |
|
28 |
28.07 |
50 |
17,06 |
|
28,5 |
27,65 |
|
|
On peut observer que, lorsque le taux des naissances
par rapport aux décès est indiqué, plus la mortalité est grande, plus est
courte la période de doublement de la population. Dans ce cas, en effet, les
naissances augmentent en même temps que les décès. Comparés à la population
totale, les unes et les autres ont un taux plus élevé que si la mortalité était
plus réduite et s'il y avait davantage de personnes plus âgées.
La mortalité de la Russie est (suivant M. Tooke) de 1
pour 58, et le taux des naissances de 1 pour 26. Compte tenu des omissions dans
les registres de décès, si nous prenons pour la mortalité le taux de 1 pour 52,
par rapport aux décès les naissances seront dans le rapport de 2 pour 1, et le
taux de l'excédent des naissances sur les morts par rapport à la population
totale de 1 pour 52. D'après la table II, la période de doublement sera en ce
cas d'environ 36 ans. Mais si, avec le même taux de naissances par rapport aux
morts de 2 pour 1, nous supposons que le taux de la mortalité atteint 1 pour 36
(comme dans la table 1), l'excédent des naissances sur les décès sera par
rapport à la population totale de 1 pour 36: et la période de doublement ne
sera que de 25 ans.
Effets des épidémies
sur les registres des naissances,
des décès et des mariages
Retour à la table
des matières
On voit clairement, dans les tables de mortalité qu'a
recueillies Sussmilch que tous les pays d'Europe sont sujets à des retours
périodiques d'années malsaines, qui font obstacle à l'accroissement de leur
population. Très peu sont exempts de ces grandes épidémies destructrices qui
viennent, une ou deux fois par siècle, moissonner un quart ou un tiers de leurs
habitants. L'intensité avec laquelle les années de mortalité affectent les
taux de naissances, de morts et de mariages, se déduit clairement dans les
tables pour la Prusse et la Lithuanie, depuis l'année 1692 jusqu'à 1757.
Si ces données sont exactes, elles montrent l'effet
soudain et vraiment prodigieux d'une grande mortalité sur le nombre des mariages.
Sussmilch calcule que la peste de 1710 enleva (en Prusse et en Lithuanie) plus
du tiers de la population. Malgré cette diminution, la table montre que le
nombre des mariages en 1711 fut presque double de la moyenne des six années qui
avaient précédé la peste. Pour qu'un tel effet ait pu se produire, il faut
supposer que presque tous ceux qui avaient atteint l'âge de puberté, voyant la
rareté des travailleurs et trouvant partout des emplois vacants, se sont mariés
sans délai. Mais ce nombre extraordinaire de mariages n'a pu produire la même
année un nombre proportionnel de naissances. La plupart des naissances
proviennent des mariages précédents que la peste avait épargnés. Il ne faut
donc pas s'étonner que cette année-là le taux des naissances par rapport aux
mariages n'ait été que de 2,7 pour 1, ou de 27 pour 10. Malgré cela vu le
nombre extraordinaire des mariages, celui des naissances a certainement été
très grand tout de même. Or, comme le nombre des décès correspondants a
naturellement été petit, le taux des naissances par rapport aux morts s'est
trouvé démesurément grand: 320 pour 100.
L'année suivante, en 1712, le nombre des mariages a
forcément diminué beaucoup, presque tous les individus à l'âge de puberté
s'étant mariés l'année précédente, le taux des naissances par rapport aux
mariages, bien que supérieur à l'année précédente en raison du moindre nombre
de mariages, n'est pas grand en comparaison de celui d'autres pays: 3,6 pour 1,
ou 36 pour 10. Mais le taux des naissances par rapport aux décès, bien que
moindre que l'année précédente (où les mariages s'étaient multipliés) paraît
très élevé si on le compare à celui d'autres pays: 220 pour 100. Un tel excès
de naissances, conjugué avec une mortalité de 1 pour 36, doublerait la
population d'un pays (d'après la table 1) en 21 1/8 ans.
Depuis cette époque, le nombre des mariages annuels
commence à se mettre en accord avec une population diminuée. Par conséquent, il
tombe très au-dessous du nombre moyen des mariages constatés avant la peste, puisqu'il
dépend surtout du nombre des individus qui parviennent chaque année à un état
où le mariage leur devient accessible. C'est en 1720, neuf ou dix ans après la
peste, que le nombre des mariages annuels est devenu le plus faible. A la même
époque, le taux des mariages par rapport aux naissances s'élève très haut: de
1717 à 1721, on voit par les tables qu'il est de 49 pour 10; en 1719 et 1720,
en particulier, il est de 50 pour 10 et de 55 pour 10.
Si on divise la population de la Prusse après la peste
par le nombre des morts, on trouve en 1711 une mortalité à peu près de 1 pour
31. La population s'est donc accrue au lieu de diminuer: cela vient du nombre
prodigieux d'enfants qui sont nés cette année-là. Mais la mortalité élevée
s'est certainement arrêtée quand les enfants (parmi lesquels elle faisait des
ravages) ont atteint un âge où la vie est moins chancelante. En général,
cependant, on observe que l'influence d'une forte mortalité sur les années qui
la suivent immédiatement s'exerce davantage sur les naissances que sur les
décès. En consultant la table, on voit que le nombre des décès annuels croît
régulièrement lorsque la population croît, et suit d'assez près ses
variations. Mais le nombre des naissances annuelles est assez semblable à
différentes époques de la période considérée, bien que la population ait plus
que doublé dans le même temps. Il faut par conséquent que le taux des
naissances par rapport à la population se soit profondément modifié entre le
commencement de cette période et sa fin.
On voit par là combien on doit commettre d'erreurs
lorsqu'on se sert d'un taux des naissances pour estimer la population d'un pays
à une époque passée. Dans le cas présent, cette méthode aurait conduit à penser
que la peste n'avait presque pas diminué la population: alors qu'en
considérant le nombre des décès, nous aurions jugé qu'elle avait diminué d'un
tiers!
Parmi tous ces taux, le moins variable est celui des
naissances par rapport aux mariages. La raison en est que ce taux dépend
surtout de la fécondité des mariages, qui n'éprouve guère de grands
changements. Il est même difficile de croire que la fécondité des mariages
puisse avoir des variations aussi marquées que le taux des naissances par
rapport aux mariages, tel qu'on peut le déduire des tables. Mais une autre
cause doit contribuer à produire ce dernier effet. Les naissances
contemporaines des mariages (pour une année particulière quelconque)
appartiennent surtout au mariages contractés quelques années auparavant; par
conséquent, si pendant cinq ou six ans le taux des mariages est élevé et qu'il
survienne ensuite pendant un ou deux ans une diminution notable de ce taux, les
registres indiqueront un taux élevé des naissances par rapport aux mariages.
Réciproquement, si pendant quatre ou cinq ans il y avait moins de mariages que
d'ordinaire, et qu'ensuite ceux-ci soient au contraire abondants pendant un ou
deux ans, on trouverait dans les registres un très faible taux des naissances
par rapport aux mariages. On voit que les taux extrêmes des naissances par
rapport aux mariages sont en général plus affectés par le nombre des mariages
que par celui des naissances. D'où l'on peut conclure que ces taux extrêmes
dépendent moins de changements survenus dans la fécondité des mariages, que du
désir que les gens éprouvent de se marier et des encouragements qui les y
poussent.
Les épidémies courantes dont on trouve la trace dans
les tables, n'ont certainement pas la même influence sur les mariages et les
naissances que la grande peste dans les tables de Prusse: mais leur action est
proportionnellement du même ordre.
En voyant les épidémies et les années malsaines
succéder dans ces tables aux périodes de rapide accroissement de la population,
il est impossible de ne pas penser que, dans les périodes saines, le nombre des
habitants a sûrement excédé les moyens de subsistance et les conditions
nécessaires pour conserver la santé. La masse du peuple a certainement dû vivre
avec moins d'aisance dans des habitations surpeuplées. Ces causes ont naturellement
contribué à accroître les maladies. Même si dans un pays la population est
clairsemée, si elle vient à croître avant que la nourriture ait augmenté et
avant qu'on ait construit suffisamment de logements, les habitants sont
inévitablement appelés à souffrir du manque de locaux et de subsistances. Si
dans les Highlands, pendant les dix ou douze années prochaines, les mariages
étaient plus nombreux ou plus féconds qu'auparavant et si l'émigration était
freinée, au lieu d'être cinq dans une cabane les habitants s'y entasseraient
bientôt au nombre de sept; ce surpeuplement, s'ajoutant à des conditions plus
dures, aurait sans conteste le plus mauvais effet sur la santé du petit peuple.
Déductions découlant du tableau
que nous venons de dresser
de la société
Retour à la table
des matières
Pour vérifier que les obstacles ci-dessous sont bien
les causes immédiates qui ralentissent l'accroissement de la population, et
d'autre part que ces obstacles résident surtout dans l'insuffisance des moyens
de subsistance, il suffit de voir la rapidité de cet accroissement dès qu'une
augmentation soudaine des moyens de subsistance vient écarter ces obstacles.
C'est une remarque courante que, dans toutes les
colonies nouvelles fondées dans des pays salubres, où ne manquent ni la place
ni la nourriture, la population s'est toujours rapidement accrue. Certaines
colonies de l'ancienne Grèce ont égalé ou même surpassé leur mère patrie en
deux ou trois siècles; Syracuse et Agrigente en Sicile, Tarente et Locres en
Italie; Éphèse et Milet en Asie Mineure, furent sous tous les rapports au moins
les égales des villes les plus florissantes de Grèce; or toutes ces colonies se
sont établies dans des pays habités par des peuples sauvages et barbares, qui
ont aisément fait place aux nouveaux occupants et leur ont abandonné de vastes
étendues de bonnes terres. On a calculé que les Israélites, dont la population
n'avait augmenté que très lentement pendant qu'ils erraient dans le pays de
Canaan, se sont tellement multipliés sur le sol fertile d'Égypte que pendant
leur séjour dans ce pays leur nombre a doublé tous les quinze ans. Mais sans nous
arrêter aux exemples de l'antiquité, les établissements des Européens en
Amérique attestent de manière frappante la vérité de cette observation. Des
terres riches et abondantes, qui coûtent très peu ou même rien du tout,
représentent une cause de peuplement si puissante qu'elle surmonte tous les
obstacles.
Les nouveaux établissements humains peuvent
difficilement être plus mal administrés que ceux que les Espagnols ont créés au
Mexique, au Pérou et à Quito. La tyrannie, la superstition et tous les vices de
la mère patrie y ont suivi les colons. La Couronne leur imposait des taxes
énormes, le commerce était gêné par des règlements arbitraires, les gouvernants
exerçaient autant d'extorsions pour eux-mêmes que pour les souverains:
pourtant, malgré tant d'obstacles, la population de ces colonies connut une
progression rapide. La ville de Quito n'était qu'un hameau lorsque les
indigènes étaient seuls à l'occuper. or, il y a cinquante ans, elle comptait
près de soixante mille âmes, aux dires d'Ulloa. Lima, fondée après la conquête
du pays, était d'après ce même voyageur autant ou plus peuplée avant le fatal
tremblement de terre de 1746. Mexico compte cent mille habitants, et malgré les
exagérations des écrivains espagnols, c'est probablement cinq fois plus qu'elle
n'en avait au temps de Montézuma.
Dans les colonies portugaises du Brésil, où le
gouvernement est également tyrannique, on estimait il y a trente ans que le
nombre des habitants d'origine européenne dépassait six cent mille.
Us colonies hollandaises et françaises sont gouvernées
par des compagnies commerciales jouissant de privilèges exclusifs: malgré ce
régime désavantageux, elles se sont accrues et ont prospéré.
Mais les colonies anglaises d'Amérique du Nord,
devenues depuis le puissant peuple des États-Unis d'Amérique, l'ont emporté sur
toutes les autres par l'accroissement rapide de leur population. Outre les
abondantes et riches terres que ces colonies possédaient en commun avec les
colonies espagnoles et portugaises, elles jouissaient à un plus haut degré des
avantages de la liberté et de l'égalité. Bien qu'elles soient un peu gênées
dans leur commerce extérieur, elles pouvaient administrer librement leurs
affaires intérieures. Les institutions politiques y étaient favorables à la
cession et à la division des propriétés foncières. Les terres que le
propriétaire négligeait de cultiver pendant un certain temps étaient déclarées
vacantes et susceptibles d'être cédées à d'autres colons. En Pennsylvanie, le
droit d'aînesse n'existait pas; en Nouvelle-Angleterre, le fils aîné avait
seulement droit à une double part. Les dîmes n'existaient pas dans ces États et
les taxes y étaient inconnues. Les terres étaient partout si bon marché que le
meilleur emploi des capitaux consistait à les verser à l'agriculture. Des
circonstances si favorables ont fait croître la population avec une rapidité
presque sans exemple. Dans les provinces du nord, elle a doublé tous les 25 ans
; le nombre des colons qui s'établirent en Nouvelle-Angleterre en 1645 fut de
21000: en 1760 elle comptait un million d'habitants! Cela signifie que pendant
ce laps de temps la population a régulièrement doublé tous les 25 ans. Dans le
New-Jersey, la période de doublement a été de 22 ans, et dans Rhode-Island elle
a été encore plus courte. Dans les établissements de l'intérieur, où les
habitants (tous agriculteurs) ne connaissent pas le luxe, on pense que la
population double en quinze ans. Le long des côtes, qui furent naturellement
habitées les premières, la période de doublement est d'environ 35 ans, et dans
quelques villes maritimes la population est stationnaire. D'après les derniers
recensements, la période moyenne de doublement pour tous les États-Unis est
encore de vingt-cinq ans. L'effectif de la population de ce pays est maintenant
tel que l'émigration d'Europe ne peut l'affecter sensiblement. Puisque dans
quelques villes et districts côtiers l'accroissement de la population a été
plus lent que la moyenne, il est obligatoire qu'à l'intérieur des terres la
période de doublement (résultant de la procréation seule) ait été très
au-dessous de 25 ans.
Le dernier recensement donne pour les États-Unis une
population de 5 172 312 habitants [10]. Or il ne semble pas que l'émigration des
fondateurs de ces États ait produit une diminution sensible dans la population
de la Grande-Bretagne. Au contraire, une émigration modérée favorise le
peuplement de la mère patrie: ainsi, on a remarqué que les provinces d'Espagne
qui ont le plus fourni de colons à l'Amérique sont celles dont la population
s'est accrue.
Considérons maintenant le nombre primitif de ces
émigrants venus de Grande-Bretagne, qui ont produit en Amérique du Nord une population
aussi prolifique, et demandons-nous pourquoi ils n'en ont point autant produit
dans leur pays d'origine. La raison de cette différence n'est autre que le
manque d'aliments. Les grands fléaux, comme la guerre et les épidémies, causent
des pertes d'hommes très vite réparées ; ils laissent le pays qu'ils ravagent
dans une situation assez semblable à celle des colonies nouvelles. Si le
travail des habitants s'est maintenu, leurs moyens de subsistance croissent
au-delà de leurs, besoins et la population se met bientôt au niveau de ces
moyens.
La Flandre, dont le sol est si fertile, a été le
théâtre de guerres longues et dévastatrices; quelques années de paix lui ont
pourtant suffi pour retrouver sa population. On a vu que la plus sanglante des
guerres n'a pas épuisé la population de la France. Les tables de Sussmilch
attestent d'autre part le rapide accroissement qui suit les époques de grande
mortalité: en particulier, la table relative à la Prusse et à la Lithuanie en
est un exemple. Les effets de la peste de Londres, en 1666, ne se faisaient
déjà plus sentir 15 ou 20 ans après. Il est peu probable que ce fléau, qui
ravage périodiquement la Turquie et l'Égypte, diminue beaucoup la population de
ces pays; et si ceux-ci sont peu peuplés, la responsabilité en revient bien
davantage au gouvernement tyrannique qui opprime ces peuples et décourage les
agriculteurs. Us traces des pires famines, en Chine, en Inde, en Égypte et
ailleurs, sont d'après les témoins très vite effacées. Enfin, les grandes
convulsions de la nature, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre,
n'opèrent dans la population qu'une diminution insensible, sauf dans le cas où
ils dispersent les habitants et empêchent leur industrie par leur fréquence.
Les registres de différents pays montrent que la
progression de leur population est arrêtée par des retours périodiques (bien
qu'irréguliers) de pestes et d'années malsaines. Le Docteur Short, dans ses
intéressantes recherches sur les tables de mortalité, utilise souvent
l'expression de « terribles correctifs de la pléthore du genre humain », et
donne une table de toutes les épidémies de peste, de maladies pestilentielles
et de famines qu'il a pu recueillir: il fait remarquer que ces fléaux agissent
avec régularité et d'une manière générale.
Les années d'épidémies consignées dans cette table
sont au nombre de 431: ce sont là seulement celles durant lesquelles a régné la
peste ou une autre grande épidémie, les années simplement malsaines n'y étant
pas comprises. Dans ce nombre, on en compte 32 ayant précédé l'ère chrétienne.
Si donc on divise les années de notre ère par 399, on voit que les retours
périodiques de ces épidémies se produisent, dans certains pays, selon un
intervalle moyen d'environ 4 1/2 ans.
Sur les 254 grandes famines ou disettes énumérées dans
la table, 15 ont précédé l'ère chrétienne, en commençant par celle qu'éprouva
la Palestine au temps d'Abraham. Si on retranche ces 15 famines et si on divise
par le reste les années de notre ère, on trouve que la moyenne des intervalles
écoulés entre les visites du fléau ne dépasse pas 7 1/2 ans.
Il serait sans doute difficile de fixer avec précision
jusqu'à quel point l'accroissement trop rapide de la population a été la cause
de ces calamités. Les causes de la plupart des maladies sont si cachées à nos
yeux, et probablement si diverses, qu'on ne peut prétendre les rattacher toutes
à une même origine. Mais on peut tout de même mettre au nombre de ces causes
l'entassement des hommes dans leurs maisons et une nourriture mauvaise ou
insuffisante. Or ces deux causes sont la conséquence directe d'un accroissement
de population plus rapide que celui des logements et des subsistances.
L'histoire de presque toutes les épidémies confirme
bien cette opinion. En effet, c'est en général parmi les classes inférieures du
peuple qu'elles exercent leurs ravages. On sait aussi que beaucoup d'années
d'épidémies ont suivi ou accompagné les époques de disette et de mauvaise
nourriture.
Comme l'accroissement de la population est graduel et
que l'homme ne peut pas vivre sans manger, le principe de population ne peut
pas produire directement la famine: mais il la prépare en forçant les classes
pauvres à se contenter du strict nécessaire. Dès lors, il suffit d'une mauvaise
récolte pour qu'elles soient réduites à toute extrémité. Le Docteur Short place
parmi les causes favorisantes de la disette une ou plusieurs années
d'abondance: en effet, l'abondance favorise les mariages et amène une
population excédentaire, à laquelle les ressources d'une année commune ne
suffisent plus.
La petite vérole, épidémie la plus généralement
répandue et la plus destructive parmi celles qui affligent de nos jours il
Europe, est peut-être aussi une des plus inexplicables, bien qu'elle marque en
certains lieux des retours périodiques réguliers. Aucun exemple ne prouve que
cette maladie apparaisse indifféremment chez les personnes de tout état. Je ne
veux pas dire que la petite vérole ne soit pas favorisée par la misère et
l'entassement dans les maisons: mais dans les endroits où elle revient
périodiquement et régulièrement et où elle exerce de grands ravages parmi les
enfants, surtout ceux du peuple, on peut être sûr que la misère et
l'entassement précédent ou accompagnent son apparition. C'est-à-dire, que
depuis la précédente épidémie, le nombre moyen des enfants a augmenté: par
suite les habitants sont devenus plus pauvres et leurs habitations surpeuplées,
jusqu'à ce qu'une nouvelle épidémie vienne enlever la population excédentaire.
Dans tous ces cas, si le principe de population ne
peut produire immédiatement des maladies, il exerce sans conteste une influence
pour disposer l'organisme à recevoir la contagion, pour répandre le mal et
l'aggraver.
Le Docteur Short observe qu'une épidémie mortelle est
généralement suivie d'une période de grande salubrité, ce qu'il attribue au
fait que la maladie a emporté la plupart des individus de constitution
délicate. Il faut sans doute ajouter à cela qu'après l'épidémie, il y a plus de
place et davantage de nourriture pour ceux qui restent: c'est pourquoi la
situation des classes inférieures s'améliore. Il dit encore qu'on voit parfois
une année très féconde suivie d'une année très malsaine et d'une grande
mortalité ; et réciproquement, une année de grande mortalité suivie d'une année
très féconde, comme si la nature cherchait à prévenir ou à réparer ses pertes.
En général, l'année qui suit celles qui ont été malsaines et affligées d'une
forte mortalité est féconde, en proportion du nombre de personnes en état de
fonder un foyer qui ont survécu à la mauvaise année.
Ceci ressort nettement de la table relative à la
Prusse et à la Lithuanie. Ces tables montrent également que, lorsque par suite
de l'accroissement de la production et d'une grande demande de travail qui en
résulte, la condition des ouvriers s'améliore au point d'encourager le mariage,
l'usage de se marier de bonne heure persiste généralement jusqu'à ce que la
population ait dépassé le niveau que lui assigne la production accrue: et il
s'ensuit naturellement une année malsaine et une plus grande mortalité. Les
registres des divers pays du continent offrent plusieurs exemples d'un rapide
accroissement de population interrompu par des épidémies. On peut en conclure
que les pays où les subsistances augmentent assez pour encourager la
population, mais pas assez pour satisfaire à toute sa demande, sont plus sujets
aux épidémies périodiques que ceux où l'accroissement de la population reste
proportionnel à la production moyenne.
L'inverse n'est pas moins vrai. Dans les pays sujets
aux épidémies périodiques, l'accroissement de population, ou l'excédent des
naissances sur les morts, est plus grand pendant les intervalles des épidémies
que dans les pays moins exposés. Au siècle dernier, les populations moyennes de
Turquie et d'Égypte ont été à peu près stationnaires; il faut donc que, dans
les intervalles séparant les épidémies de peste, les naissances aient excédé
les morts dans une proportion bien plus grande qu'en France et en Angleterre.
C'est pour cela que toutes les estimations qu'on peut
faire d'une population future d'après l'accroissement actuel sont très
incertaines. Sir William Petty a calculé qu'en 1800 la ville de Londres devait
avoir 5 359 000 habitants: or elle n'en a pas le cinquième! Au contraire, M.
Eton a prédit dernièrement l'extinction totale de la population de l'empire
turc pour la fin du dix-neuvième siècle, ce que les événements ne vérifieront
certainement pas. Si la population d'Amérique continuait à croître pendant
cent-cinquante ans encore dans la même proportion que jusqu'à maintenant, sa
population dépasserait celle de la Chine. Mais, quoique toute prophétie soit
hasardeuse, je me hasarderai à prédire qu'un tel accroissement n'aura pas lieu
dans un si court espace de temps, mais plutôt dans cinq ou six cents ans.
Autrefois, l'Europe était plus sujette aux pestes et
aux épidémies destructives que maintenant. Cette observation peut expliquer
pourquoi le taux des naissances par rapport aux décès était autrefois plus
grand qu'aujourd'hui.
Le taux moyen de naissances par rapport aux décès le
plus élevé constaté en Angleterre est à peu près de 12 pour 10, ou 120 pour
100. En France, pour les dix années se terminant en 1780, ce taux a été de 115
pour 100. Ces taux ont varié plusieurs fois au cours du siècle dernier, mais
ces variations ne paraissent pas avoir été très importantes. Il en résulte
qu'en France et en Angleterre la population s'est maintenue plus qu'ailleurs
aux alentours du niveau moyen des subsistances. L'influence de l'obstacle
préventif (les guerres, la destruction sourde mais sûre de vies humaines dans
les grandes villes et les usines, le surpeuplement des maisons et la
sous-alimentation des pauvres) empêchent que dans ces pays la population
s'élève au-dessus du niveau des subsistances. Ces causes préviennent (si l'on
ose dire) la nécessité des épidémies pour ramener la population dans ses
justes limites. Si la peste enlevait à l'Angleterre deux millions d'habitants,
et à la France six millions, quand la population commencerait à réparer ses
pertes on verrait le taux des naissances par rapport aux décès s'élever dans
ces deux pays bien au-dessus de la moyenne observée au dix-huitième siècle.
Dans le New-Jersey le taux des naissances par rapport
aux décès, pour la moyenne des sept années se terminant en 1743, a été de 300
pour 100. En France et en Angleterre, le taux moyen le plus élevé ne dépasse
pas 120 pour 100. Bien que cette différence soit très importante, il n'y a pas
lieu de s'en montrer stupéfait ou de la considérer comme un miracle envoyé par
le Ciel. Ses causes ne sont nullement lointaines, latentes et mystérieuses:
bien au contraire, elles sont près de nous et ouvertes à nos recherches.
L'esprit philosophique le plus indépendant doit reconnaître qu'il ne tombe pas
une pierre, qu'il ne pousse pas une plante sans l'intervention de la puissance
divine. Mais l'expérience nous enseigne aussi que les opérations de ce que nous
appelons la Nature sont soumises à des lois constantes. Et depuis que le monde
existe, les causes qui gouvernent le peuplement ont probablement agi de façon
aussi constante que ces lois de la nature avec lesquelles nous sommes
familiarisés.
L'attirance qui unit les sexes a toujours été la même;
elle a même si peu changé qu'on peut l'envisager, pour me servir d'une
expression algébrique, comme une quantité donnée. La grande loi de nécessité,
qui empêche dans tout pays la population de s'accroître au-delà du niveau où la
terre peut suffire à sa nourriture, est une loi si visible et évidente pour
notre entendement que nous ne pouvons douter un seul instant de sa réalité. 11
est vrai que les différents moyens qu'emploie la nature pour maintenir cet
équilibre ne nous apparaissent pas aussi sûrs et réguliers, mais bien que nous
ne puissions pas toujours prévoir le moyen qu'elle emploie, nous pouvons
prévoir l'effet avec certitude. Si en un lieu donné, le taux des naissances par
rapport aux décès indique un accroissement de population qui dépasse beaucoup
le niveau des moyens de subsistance, nous pouvons affirmer avec certitude qu'à
moins d'émigration les décès excéderont bientôt les naissances, et que le taux
que nous venons d'observer ne sera nullement constant. Si l'obstacle préventif
(qui prévient l'accroissement excessif de la population) venait à disparaître
ou seulement à ralentir sa pression, et si les causes destructrices étaient
supprimées, tous les pays seraient périodiquement ravagés par des épidémies et
des famines.
Le seul critère certain d'un accroissement réel et
permanent de la population est donc l'augmentation des moyens de subsistance.
Mais ce critère est lui-même sujet à de légères variations, d'ailleurs faciles
à observer. Il y a des pays où la population semble avoir été « forcée ». Le
peuple est habitué à se contenter du minimum de nourriture compatible avec la
survie: cette habitude a été contractée peu à peu, dans des périodes où la
population augmentait insensiblement sans que les subsistances fassent de
progrès. La Chine, l'Inde, les territoires des Arabes Bédouins, répondent
(comme on l'a vu) à cette situation. Le produit moyen de ces pays suffit tout
juste aux besoins de leurs habitants; la moindre diminution provenant d'une
mauvaise récolte y a donc les effets les plus funestes. Ces peuples ne peuvent
échapper aux famines.
En Amérique, où le travail est si bien payé, les
classes inférieures peuvent facilement diminuer leur consommation dans les
années de pénurie, sans éprouver de souffrance; aussi une famine paraît-elle à
peu près impossible. Mais il viendra un temps où les ouvriers se ressentiront
de l'accroissement de la population et seront moins bien payés parce que les
moyens de subsistance n'auront pas suivi le taux de multiplication des
habitants.
En Europe, on observe des différences tenant aux
habitudes des divers pays. Ainsi, dans le sud de l'Angleterre, les ouvriers ont
l'habitude de manger du beau pain de froment et se laisseraient mourir de faim
plutôt que de consentir à vivre comme des paysans écossais. Avec le temps,
peut-être, la dure loi de nécessité arrivera-t-elle à les contraindre à vivre
aussi misérablement que les plus pauvres Chinois. Avec la même quantité de
subsistances, le pays nourrirait alors plus d'habitants. Mais cela n'irait pas
sans difficultés, et tout ami de l'humanité espère qu'un tel accroissement ne
se réalisera jamais.
On peut d'ailleurs dire que les différents pays sont
peuplés en proportion de la quantité d'aliments qu'ils produisent ou qu'on peut
s'y procurer; et que le bonheur existe en fonction de la facilité avec laquelle
on y peut distribuer les aliments, ou en d'autres termes en raison de la
quantité d'aliments que l'ouvrier peut acheter avec le salaire d'une journée de
travail. Les pays à blé sont plus peuplés que les pays de pâturages; et les
pays à riz sont plus peuplés que les pays à blé. Mais le bonheur de ces
différents pays ne dépend ni du nombre de leurs habitants, ni de leur richesse,
ni de leur ancienneté: il dépend de l'équilibre existant entre leur population
et la quantité des aliments qu'on y trouve. Ce rapport est en général très
favorable dans les colonies nouvelles: là, l'intelligence et le labeur d'un
peuple ancien s'appliquent à d'immenses terres neuves et vacantes. Dans
d'autres cas, il importe peu qu'un peuple soit ancien ou nouveau. Il est
probable qu'en Grande-Bretagne, la nourriture est aujourd'hui repartie plus
libéralement qu'il y a deux, trois ou quatre mille ans; et quant au nombre des
habitants, nous avons déjà eu l'occasion de souligner que les cantons presque
déserts des Highlands sont plus miséreux que les pays les plus populeux
d'Europe.
Supposons un peuple qui n'a jamais été envahi par un
autre peuple plus avancé dans les techniques et qui est abandonné au seul
progrès naturel de la civilisation, et suivons-le depuis l'époque où le produit
de son sol est représenté par l'unité jusqu'à celle où ce produit est devenu un
million de fois plus grand; pendant plusieurs milliers d'années, on ne trouvera
pas une seule période où la masse du peuple n'ait pas été limitée en ce qui
concerne sa nourriture. Dans tous les États d'Europe, si loin que nous
remontions dans leur histoire, nous voyons que cette cause a prévenu la
naissance ou causé la mort de plusieurs millions de créatures humaines: ceci
bien qu'il n'y ait peut-être jamais eu de véritable famine.
Ainsi, en examinant l'histoire du genre humain, à
toutes les époques et dans toutes les situations où l'homme a vécu et vit
encore, on peut admettre que:
- l'accroissement de la population est nécessairement
limité par les moyens de subsistance;
- la population augmente en même temps que les moyens
de subsistance, à moins que cet accroissement ne soit empêché par des obstacles
puissants et faciles à déceler; - ces obstacles, et tous ceux qui ramènent la
population au niveau des subsistances, sont la contrainte morale, le vice et la
misère.
D'après tout ce qui précède, on voit assez clairement
que, dans l'Europe moderne, les obstacles destructifs ont moins de force pour
arrêter la population; au contraire, les obstacles préventifs ont plus de force
qu'autrefois, ou qu'ils en ont chez les peuples moins civilisés.
La guerre, cause principale de dépopulation chez les
peuples sauvages, est aujourd'hui moins destructrice, même si l'on tient
compte des dernières et malheureuses guerres révolutionnaires. Depuis que
l'hygiène est devenue plus répandue, que les villes sont mieux bâties et les
rues mieux percées, depuis qu'une économie politique mieux comprise permet une
distribution plus équitable des produits de la terre, les épidémies, les
maladies violentes, les famines sont certainement plus rares et moins
terribles.
Quant aux obstacles préventifs, ce que nous appelons «
contrainte morale » n'a pas beaucoup d'influence sur la fraction mâle de la
société; mais je suis persuadé que son influence est encore plus grande dans
les États civilisés que dans ceux qui sont restés à l'état sauvage. Quant aux
femmes, le nombre de celles qui pratiquent cette vertu est bien supérieur de
notre temps dans cette partie du monde à ce qu'il était autrefois, ou à ce
qu'il est actuellement chez les peuples moins civilisés. Mais quoiqu'il en
soit, si, indépendamment des conséquences morales, on examine dans son ensemble
la contrainte qu'on s'impose à l'égard du mariage, en y comprenant tous les
actes où les mariages sont arrêtés par la crainte des charges de famille, on
peut dire que cet obstacle est celui qui, dans l'Europe moderne, agit avec le
plus de force pour maintenir la population au niveau des moyens de subsistance.
Les systèmes d'égalité
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des matières
En observant, comme nous venons de le faire, la
situation du genre humain dans le passé et dans le présent, on est surpris de
voir que les auteurs qui ont traité des moyens de perfectionnement de l'homme
ou de la société, et qui ont pris en considération le principe de population,
ne lui ont accordé qu'une attention légère et ont minimisé les maux qu'il
provoque, tout comme s'ils se situaient dans un temps très lointain.
Si cet état de choses était réel, et si une égalité
parfaite pouvait être réalisée entre les hommes, je ne pense pas que la
perspective de difficultés aussi éloignées doive refroidir notre zèle à
réaliser un plan si utile; on pourrait dans ce cas laisser à la Providence le
soin de trouver un remède à des malheurs si éloignés de nous. Mais si tout ce
que nous venons de dire est réel, le danger est au contraire prochain, imminent.
A toutes les époques, tant que la culture fait ou fera des progrès, à partir du
moment présent jusqu'à l'heure où la terre sera changée en un vaste jardin, et
en supposant même qu'une rigoureuse égalité soit établie, le manque de
nourriture ne cessera pas de se manifester parmi les hommes. C'est en vain que
chaque année les produits du sol iraient en augmentant: la population
s'accroîtrait selon une progression plus rapide encore, et il faudrait bien que
l'excès de population soit freiné par l'action constante ou périodique de la
contrainte morale, du vice ou du malheur.
On dit que le livre de Condorcet intitulé Esquisse
d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain a été composé sous
la pression du cruel emprisonnement dont l'auteur a été victime, et qui s'est
terminé par sa mort. Si cet écrivain n'avait pas eu l'espoir de voir son
ouvrage publié de son vivant et d'intéresser également la France à son
malheureux sort, c'eût été un exemple remarquable de l'attachement qu'un homme
peut éprouver pour des principes démentis par l'expérience de chaque jour, et
dont il était lui-même la victime. De voir que, chez l'un des peuples les plus
éclairés de la terre, l'esprit humain a pu être déréglé à ce point par les
passions furieuses, la crainte, la cruauté, la ruse, le désir de vengeance,
l'ambition, la rage, la démence, exactement comme il l'aurait été chez le
peuple le plus sauvage et à l'époque de la pire barbarie, doit avoir ébranlé
singulièrement le système que l'auteur avait conçu en ce qui concerne les
progrès nécessaires et inévitables de l'esprit humain: seule une solide
conviction du bien-fondé de ses principes a pu lui permettre de résister à
l'impression que devaient faire sur lui des apparences aussi défavorables à son
opinion.
Dans la dernière partie de son ouvrage, Condorcet
traite des progrès futurs de l'homme vers la perfection. Il dit notamment qu'en
comparant, chez les différents peuples civilisés d'Europe, la population à
l'étendue du territoire qu'elle occupe, et en considérant l'état de la culture
ou de l'industrie, la division du travail et les moyens de subsistance, on voit
qu'il serait impossible de conserver ces mêmes moyens de subsistance (et par
conséquent la même population) s'il n'existait pas un grand nombre d'individus
n'ayant que leur travail pour vivre. Il reconnaît donc la nécessité de cette
classe d'hommes.
En appliquant les calculs sur la probabilité de vie et
sur l'intérêt du capital, il propose d'établir un fonds permettant d'assurer
aux vieillards une assistance basée en partie sur leur propre épargne, et en
partie sur celle des individus qui sont morts avant d'avoir pu recueillir le
fruit de leur prévoyance. Le même fonds (ou un fonds analogue) serait prévu en
faveur des veuves et des orphelins; il fournirait à ceux-ci un capital destiné
à les aider à fonder une famille, à faire des études ou à débuter dans la
carrière qu'ils auront choisie. Ces institutions seraient faites au nom et sous
la protection de la société. Condorcet va plus loin: il soutient qu'en
appliquant des coefficients connus, on arriverait à maintenir une égalité complète
entre les individus en faisant en sorte que le crédit ne soit pas le privilège
exclusif des riches, sans lui faire perdre toutefois ses bases les plus
solides, et en libérant l'expansion de l'industrie et du commerce de la
dépendance où elles se trouvent à l'égard des grands capitalistes.
Des institutions et des calculs de ce genre sont très
prometteurs sur le papier; mais dans la vie réelle ils paraissent aussi vains
que puérils. Il est indispensable, admet Condorcet, que dans tout état existe
une classe d'hommes vivant uniquement de leur travail. Quelle raison pouvait le
conduire à un pareil aveu? Une seule: il sentait bien que, pour subvenir à
l'entretien d'une population nombreuse, il faut une certaine quantité de
travail, qui peut être fournie seulement sous l'aiguillon de la nécessité. Mais
si des institutions comme celles qu'il propose viennent émousser la pointe de
cet aiguillon, si les paresseux et les négligents sont placés - en ce qui
concerne leur niveau d'existence et la sécurité de leur famille - sur le même
pied que les hommes actifs et laborieux, croit-on que chaque individu déploiera
(pour améliorer sa situation) cette infatigable activité qui constitue le
ressort essentiel de la prospérité des États ?Supposons que l'on institue un
tribunal chargé d'examiner les droits de chacun, de décider si tel individu
fait ou non tous ses efforts pour vivre de son travail, et d'accorder ou de
refuser en conséquence l'assistance demandée, cela aboutirait à plagier (sous
une forme nouvelle et plus étendue) le système des lois anglaises sur les
pauvres et à fouler aux pieds les vrais principes de la liberté et de
l'égalité.
Mais outre cette objection majeure contre les
institutions proposées par M. Condorcet, et en supposant qu'elles ne nuiront
pas à la production, la difficulté principale resterait encore à résoudre.
Si tout homme avait l'assurance de recevoir de quoi
entretenir une famille, presque tous les hommes en auraient une. Et si la
génération naissante était à l'abri de la misère et de son cortège de malheurs,
la population augmenterait avec une rapidité sans exemple. M. Condorcet paraît
d'ailleurs l'avoir bien senti. Il trace en effet un tableau plein de vérité des
effets que produira l'accroissement de l'humanité, lorsqu'elle en sera arrivée
à dépasser le niveau permis par les moyens de subsistance. L'oscillation dont
il parle se produira certainement et sera une cause permanente de misère. Il
n'y a qu'un seul point sur lequel je diffère de M. Condorcet: l'époque à
laquelle cette situation se réalisera. L'auteur français pense que cette époque
arrivera seulement dans des temps très lointains. Or, si le rapport entre la
population et les subsistances est tel que je l'ai établi, on peut affirmer, au
contraire, que l'époque en question est arrivée depuis longtemps, que
l'oscillation inévitable qui doit produire des retours périodiques de misère a
eu lieu depuis les premiers temps de l'histoire, et qu'elle continue à se faire
sentir au moment même où nous parlons.
Condorcet dit également que si jamais l'époque
lointaine dont il parle venait à être atteinte par la race humaine, les
défenseurs du système, idéal ne devraient pas s'en alarmer. Il propose même une
solution, mais elle est tellement compliquée qu'il m'a été impossible de la
comprendre. Il fait d'abord remarquer qu'à l'époque dont il s'agit, les
ridicules préjugés de la superstition auront cessé de vicier la morale par une
dégradante austérité. Il cite ensuite le remède qu'il propose: ce remède semble
être une sorte de concubinage dans lequel le mélange des sexes préviendrait la
fécondité, ou je ne sais quel autre moyen tout aussi éloigné de la nature.
Prétendre résoudre la difficulté par de tels moyens, n'est-ce pas justement
renoncer à cette vertu et à cette pureté des mœurs que prônent les défenseurs
de l'égalité et de la perfectabilité du genre humain?
M. Godwin, lui, préconise un système d'égalité qui
paraît, au premier coup d’œil, le plus séduisant qu'on ait jamais
envisagé [11]. Une amélioration de la société basée sur
la raison promet d'être plus stable que tout ce qu'on pourrait obtenir par la
force. L'appel sans limites à la Raison individuelle est une doctrine grandiose
et exceptionnelle, qui l'emporte de beaucoup sur celles qui mettent l'individu
au service de la collectivité. Le principe qui consiste à faire appel à la
bonne volonté comme moteur principal des institutions sociales, au lieu de
l'égoïsme, semble au premier aspect un perfectionnement très désirable. En un
mot, il est impossible de contempler l'ensemble de ce magnifique tableau sans
être rempli d'admiration et de plaisir et sans désirer le voir se réaliser.
Mais, hélas! il ne se réalisera pas, car toutes ces visions de bonheur ne
peuvent être considérées que comme un rêve, un phantasme de l'imagination! Ce
séjour de félicité et d'immortalité, ces temples de vérité et de vertu, se
dissolvent comme des mirages quand nous ouvrons les yeux sur la vie réelle et
que nous contemplons la vraie situation de l'homme sur la terre.
Car le principe que M. Godwin nous présente comme une
force occulte et mystérieuse, sans en rechercher la nature, n'est autre que la
dure loi « nécessité-misère », et la crainte de cette misère.
La grande erreur de M. Godwin, celle qui domine tout
son ouvrage [12], est d'attribuer aux institutions humaines
tous les vices et toutes les calamités qui pèsent sur la société. Les lois
politiques et le statut de la propriété lui paraissent être les sources de tous
les maux et de tous les crimes qui accablent l'humanité. S'il en était ainsi,
chercher à bannir le malheur de notre monde n'apparaîtrait pas comme une
entreprise désespérée: la Raison serait en effet l'instrument grâce auquel on
pourrait espérer réaliser une aussi heureuse réforme. Mais les maux, dont
certains ne sont que trop réels, causés par les institutions humaines peuvent
être considérés comme légers et superficiels, en comparaison des malheurs
beaucoup plus graves qui proviennent des lois de la nature et des passions des
hommes.
L'homme ne peut pas vivre au sein de l'abondance, et
il est impossible que tous partagent également les bienfaits de la nature. Si
l'on n'avait pas établi des lois sur la propriété, chacun serait obligé de
garder par la force son petit lopin. L'égoïsme dominerait et les sujets de
dispute se renouvelleraient sans cesse. Les individus vivraient dans une
constante anxiété quant à leur corps, et l'on n'en trouverait pas un seul pour
ouvrir librement son esprit au domaine de la pensée.
J'ai déjà montré l'erreur de ceux qui prétendent
qu'une population trop nombreuse ne peut causer ni misère ni détresse, tant que
la terre donnera des produits toujours plus abondants. Mais supposons, avec M.
Godwin, que son système d'égalité soit pleinement réalisé, et voyons si la
difficulté qu'il prétend écarter ne se fera pas sentir dans une forme de
société aussi parfaite que celle qu'il préconise. Supposons qu'on ait réussi à
supprimer toutes les causes de vice et de misère en Grande-Bretagne. La guerre
et les querelles intestines ont pris fin; plus d'usines ni de travaux malsains;
les hommes ne s'entassent plus dans des villes pestilentielles pour se livrer à
l'intrigue, au commerce et aux plaisirs illicites. Des amusements simples,
sains et raisonnables ont remplacé le vin, le jeu et la débauche. Les villes
sont suffisamment spacieuses pour n'avoir aucun effet préjudiciable sur la
santé des habitants. Le plus grand nombre de ceux qui vivent dans ce paradis
terrestre, habitent des villages et des fermes dispersés dans tout le pays.
Tous les hommes sont égaux. Les travaux de luxe ont cessé, ceux de
l'agriculture sont répartis entre tous de façon équitable. Nous supposerons aussi
que le nombre des habitants et la quantité des produits sont les mêmes qu'à
présent. L'esprit de bienveillance, guidé par plus de justice impartiale, fait
que les moyens de subsistance sont répartis entre tous les membres de la
société en fonction des besoins propres de chacun.
M. Godwin considère le mariage comme une fraude et un
monopole: nous supposerons donc le commerce entre les sexes établi selon le
principe de la plus entière liberté. M. Godwin ne croit pas que cette liberté
conduise à la promiscuité, et à cet égard je pense entièrement comme lui. Le
désir de changement est un goût vicieux, dépravé, contraire à la nature, qui ne
saurait s'instaurer dans une société simple et vertueuse. Chaque homme
choisirait sans doute une compagne, et ils resteraient ensemble aussi
longtemps qu'ils se plairaient mutuellement. Il importerait peu, selon M.
Godwin, de savoir combien d'enfants aurait une femme, et à qui ils appartiendraient.
Substances et secours viendraient d'eux-mêmes du lieu où ils abondent vers le
lieu où le besoin s'en fait sentir. Et tout homme serait prêt, selon ses
capacités, à transmettre son savoir à la génération naissante.
Je ne puis imaginer une forme de société plus
favorable à l'accroissement de la population. L'indissolubilité du mariage,
telle qu'elle est actuellement établie, détourne sans aucun doute bien des
personnes de s'engager dans ses liens. Un commerce sans contrainte entre les
sexes n'inspirerait pas les mêmes craintes et engagerait aux liaisons précoces.
Et comme nous avons supposé qu'on serait sans inquiétude en ce qui concerne
l'entretien des enfants, je pense qu'il n'y aurait pas une femme sur cent qui à
l'âge de vingt-trois ans ne fût devenue mère de famille.
De pareils encouragements donnés à la population, s'ajoutant
à la suppression des grandes causes de dépopulation, feraient augmenter le
nombre des habitants avec une rapidité sans exemple. Nous avons vu précédemment
que la population d'Amérique double tous les quinze ans. Et comme nous avons
supposé que toutes les maisons seraient aérées, saines, et que les
encouragements à la population seraient très importants, on ne voit pas de
raison pour que le nombre des habitants ne double pas en moins de quinze
années. Mais pour être sûrs de rester en-deçà de la limite réelle, nous
fixerons cette période de doublement à vingt-cinq ans.
L'égalité dans la propriété et les encouragements
donnés à l'agriculture augmenteraient beaucoup la production du pays. Il ne
faut pas croire néanmoins que la demi-heure de travail par jour fixée par les
calculs de M. Godwin puisse suffire pour satisfaire aux besoins d'une
population douée d'un accroissement si rapide. Il est probable que la moitié du
temps de chaque individu devrait être employée au travail. Mais même avec un
tel labeur (ou un labeur plus grand), toute personne compétente en matière de
sols et connaissant le degré de fertilité des terres cultivées et de stérilité
des terres incultes, aura peine à concevoir qu'on puisse en doubler la
production en vingt-cinq ans. Le seul moyen serait de passer la charrue sur les
terres actuellement utilisées en prés ou en pâturages, et de renoncer par suite
presque totalement à la nourriture animale. Mais un tel plan se détruirait
probablement lui-même. En effet, en Angleterre la terre a besoin d'engrais pour
fournir un gros rendement, et les bestiaux sont nécessaires pour fournir
l'engrais qui convient le mieux.
Aussi difficile qu'apparaisse le projet de doubler la
production en vingt-cinq ans, supposons qu'on y soit parvenu. A la fin de cette
période, la nourriture, bien que presque entièrement végétale, serait du moins
suffisante pour maintenir en bonne santé une population doublée, et portée par
suite de 11 à 22 millions d'individus.
Mais durant la période suivante, où trouvera-t-on la
nourriture nécessaire pour satisfaire aux besoins d'un nombre d'habitants
toujours croissant? Où ira-t-on chercher de nouvelles terres à défricher? Où
prendra-t-on les engrais nécessaires pour améliorer celles qui sont en culture?
On ne trouvera certainement pas un seul spécialiste qui estime possible
d'augmenter la production, pendant cette seconde période, selon un taux
identique à celui de la première période de vingt-cinq ans! Admettons cependant
cette loi d'accroissement de la production, tout improbable qu'elle paraisse.
La force extraordinaire de mes arguments me permet en effet de faire des
concessions presque illimitées! Mais il resterait encore, à l'expiration de la
seconde période de vingt-cinq ans, 11 millions d'individus dépourvus de toutes
ressources, puisqu'une quantité de subsistances suffisante pour nourrir
sobrement 33 millions d'individus devrait alors être répartie entre 44
millions.
Que devient, hélas! ce beau tableau qui nous
présentait le spectacle des hommes vivant dans l'abondance, sans qu'aucun d'eux
n'ait besoin de penser avec anxiété à assurer sa subsistance? Cette société
débarrassée de l'égoïsme, où l'esprit - délivré de la perpétuelle anxiété du
besoin corporel -peut se livrer tout entier aux libres exercices de la pensée ?
Ce mirage s'évanouit au contact de la vérité. L'esprit de bienveillance
entretenu par l'abondance disparaît sous le souffle du besoin. Les passions
basses reparaissent. L'instinct de conservation étouffe les nobles et douces
émotions de l'âme. Les tentations mauvaises sont trop fortes pour être vaincues
par l'humaine nature. On cueille le blé avant qu'il soit mûr et on en amasse
secrètement au-delà de sa part légitime ; bientôt naissent les vices engendrés
par la fausseté. Les subsistances n'arrivent plus d'elles-mêmes chez les mères
chargées d'une nombreuse famille. Les enfants souffrent la faim. Les vives
couleurs de la santé font place à la pâleur livide et aux yeux creux de la
misère. En vain la bienveillance jette encore quelques étincelles mourantes. Bientôt
l'égoïsme reprend son empire et s'établit en triomphateur sur le monde!
Dans un tel mécanisme, on ne trouve nulle trace de
l'action de ces institutions humaines auxquelles M. Godwin attribue les vices
des hommes. Elles ne sont pas intervenues pour créer une opposition entre le
bien public et l'intérêt des particuliers. Il n'a été créé aucun monopole
réservant a un petit nombre des avantages que la raison prescrit de partager
entre tous. Aucun homme n'a été poussé par des lois injustes à violer l'ordre
public. La bonne volonté avait établi son règne sur tous les cœurs. Et voilà
cependant qu'en cinquante ans seulement, la violence, l'oppression, la
fausseté, la misère et les vices les plus odieux qui troublent et déshonorent
la société actuelle semblent avoir été engendrés par des causes impérieuses,
par des lois inhérentes à notre nature, sans qu'aucune loi humaine ait exercé
son influence!
Si nous ne sommes pas encore convaincus par ce triste
tableau, envisageons la troisième période de vingt-cinq ans: et nous verrons
que, par suite de l'accroissement naturel de la population, 44 millions
d'individus vont se trouver sans ressources. Le résultat final sera qu'à la fin
du premier siècle la population s’élèvera à 176 millions d'individus, tandis
qu'il n'y aura de la nourriture que pour 55 millions seulement, ce qui laissera
121 millions d'hommes sans aucun moyen de subsistance.
Quel abîme entre la triste réalité que nous présente
l'application du principe de population, et le tableau idyllique que nous offre
M. Goldwin quand il dit: « La population peut croître pendant des myriades de
siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants!
»
Je sais bien que les millions d'habitants en excès
dont j'ai parlé n'existeront jamais. M. Godwin fait à juste titre observer que
« dans toute société humaine, il existe un principe grâce auquel la population
est toujours maintenue au niveau des moyens de subsistance ». La seule question
qui reste à résoudre est celle-ci: Quel est ce principe? Est-ce une cause
obscure et cachée? Est-ce une intervention mystérieuse du Ciel, qui à certaines
époques viendrait frapper les hommes d'impuissance et les femmes de stérilité?
Ou est-ce une cause à notre portée, que nous pouvons comprendre, une cause
agissant constamment sous nos yeux, à des degrés divers, dans toutes
circonstances de la vie humaine? N'est-elle pas le malheur, ou la crainte du
malheur, résultat implacable des lois de la nature agissant sur l'état actuel
de l'existence de l'homme, que les institutions humaines - loin de les aggraver
- ont tenté d'amoindrir sans être toutefois parvenues à les éviter?
Il est intéressant d'examiner comment, dans le cas
précédent, quelques-unes des principales lois qui ont jusqu'ici gouverné la
société ont pu être successivement dictées par la plus absolue nécessité.
L'homme, selon M. Godwin, est la somme des impressions qu'il éprouve.
L'aiguillon du besoin ne se ferait donc pas longtemps sentir sans qu'il en
résulte certaines violations des biens appartenant à la communauté ou aux
particuliers. Ces violations se multipliant en nombre et en importance, les
esprits les plus actifs et les plus ouverts s'apercevraient vite qu'en raison
de l'accroissement rapide de population la production annuelle du pays commence
à devenir insuffisante. L'urgence du cas ferait sentir la nécessité de mesures
de sécurité immédiates. On convoquerait une assemblée devant laquelle on
exposerait les dangers de la situation. Tant que nous avons vécu dans
l'abondance, y serait-il dit, il était sans importance que certains travaillent
moins ou possèdent moins que les autres, puisque chacun était disposé à
subvenir aux besoins de son prochain. Maintenant, il ne s'agit plus de savoir
si chacun est prêt à donner son superflu, mais ce qui lui est nécessaire pour
vivre. Les besoins, ajouterait-on, dépassent de beaucoup les moyens de les
satisfaire; ils se font sentir d'une manière si pressante, par suite de
l'insuffisance de la production, qu'il en est résulté de graves violations de
l'équité, qui ont arrêté l'accroissement des moyens de subsistance; si on n'y
porte remède, elles jetteront la communauté en pleine confusion. Une impérieuse
nécessité nous force donc à accroître à tout prix notre production annuelle;
pour cela, il faut faire une division plus complète des terres et protéger par
des sanctions très sévères la propriété de chacun.
Les opposants objecteront que l'accroissement de
fertilité du sol, ou d'autres circonstances, pourront à la longue rendre
certaines parties plus que suffisantes à l'entretien du propriétaire; et que si
on laisse s'instaurer le règne de l'égoïsme, les riches refuseront de céder
leur superflu autrement que par voie d'échange. Mais un inconvénient de ce
genre est bien préférable à ceux qu'entraîne l'insécurité de la propriété! La
quantité de nourriture qu'un homme peut consommer est en effet nécessairement
limitée par la capacité de son estomac. Et comme, après avoir contenté sa faim,
le possesseur de superflu ne le jettera pas, il l'échangera contre le travail
des autres membres de la société, pour qui un tel marché est préférable à la
perspective de mourir de faim.
Il est donc très probable qu'on en viendra à établir
des lois sur la propriété semblables à celles qui ont été adoptées par tous les
peuples civilisés, et qu'on les considérera comme un moyen - certes insuffisant
- mais tout de même meilleur que tous les autres de porter remède aux maux de
la société.
A la suite de cette discussion, il en viendra une
autre qui lui est intimement liée: le commerce des sexes. Tous ceux qui ont
cherché la vraie cause des difficultés sociales seront d'avis que si chaque
père de famille avait la certitude de voir ses enfants entretenus par
l'assistance, la terre serait incapable de produire de quoi nourrir cette
population croissante. Même si l'attention et le travail de toute la
collectivité étaient orientés vers ce seul but, alors même que la propriété
serait mise au-dessus de toute atteinte et encouragée par tous les moyens
imaginables, de façon à obtenir la plus grande production annuelle possible
l'accroissement de la nourriture n'atteindrait toutefois pas le niveau
nécessaire pour faire face à celui - beaucoup plus rapide - de la population.
Il faut donc opposer à l'accroissement de la population un obstacle; le plus simple
et le plus naturel de tous est d'obliger chaque père à nourrir ses enfants.
Cette loi servira de règle et de frein à la population, car aucun homme ne
voudra donner le jour à des êtres infortunés, qu'il est incapable de nourrir;
et si certains commettent tout de même cette faute, il est juste que chacun
d'eux supporte personnellement les maux auxquels il s'est inconsidérément
exposé en se plongeant, avec ses enfants innocents, dans le besoin et la
misère.
L'institution du mariage, ou du moins l'obligation
expresse ou tacite de nourrir ses enfants, semble donc être la conclusion
naturelle de ce raisonnement, appliqué a une collectivité pressée par le
besoin.
L'étude de ces mêmes difficultés nous fait comprendre
pourquoi l'opinion publique sanctionne plus gravement chez la femme que chez
l'homme toute brèche faite à la chasteté.
En général, une femme ne peut suffire seule à
l'entretien de sa famille. Supposons qu'une femme consente à vivre avec un
homme sans aucun engagement préalable en ce qui concerne l'entretien de leurs
enfants, et que cet homme, inquiet sur son propre sort, l'abandonne: les
enfants retomberont à la charge de la société, à moins qu'ils ne meurent. C'est
pourquoi, afin de prévenir le fréquent renouvellement d'une faute qu'il paraîtrait
trop rigoureux de punir par des peines afflictives, on la sanctionne par le
mépris. Remarquons en outre que, chez la femme, ce genre de délit est plus
évident et qu'on risque moins de se tromper: en effet, on ne connaît pas
toujours le père d'un enfant, mais il est rare qu'on ait un doute sur sa mère.
Par suite, l'habitude a été prise de décerner plus fortement le blâme à la
personne dont la faute était à la fois mieux prouvée et plus nuisible à la
société.
Qu'une femme, de nos jours, soit presque bannie de la
société par une faute qui reste presque impunie chez l'homme, représente une
injustice incontestable. Mais si l'origine de ce traitement inégal ne suffit
pas à le justifier, elle en fournit du moins l'explication naturelle, puisque
c'était le moyen le plus simple et le plus efficace pour prévenir le fréquent
renouvellement d'une faute qui avait les conséquences les plus graves pour la
société. Le souvenir de cette origine se perd de nos jours dans la suite des
idées que la coutume a introduites. Un usage né d'une nécessité collective
repose maintenant tout entier sur la délicatesse féminine, et il opère avec
d'autant plus de force qu'on envisage la partie de la société qui est la moins
exposée au besoin.
Une fois établies ces deux lois fondamentales de la
société : le maintien de la propriété et l'institution du mariage, l'inégalité
des conditions humaines devait forcément s'ensuivre. Ceux qui sont venus au
monde après l'époque durant laquelle les propriétés furent réparties,
trouvèrent la terre occupée. Si leurs parents, déjà trop chargés de famille, ne
pouvaient les entretenir, à qui pouvaient-ils avoir recours, dans un monde où
toute chose était appropriée? Nous avons vu les effets déplorables qui
résulteraient de l'égalité, si chacun avait le droit de réclamer sa part des
produits de la terre. Les membres d'une famille devenue trop nombreuse pour le
lopin qui lui avait été originellement attribué, ne pourraient plus réclamer
comme une dette de justice une part de l'excédent produit par les autres. Ainsi
les lois inévitables de la nature humaine condamneraient-elles certains
individus à vivre dans le besoin [13]. Bientôt le nombre de ces individus se
multiplierait tellement que l'excédent du produit n'y pourrait plus suffire. Il
aurait été très délicat de répartir cet excédent proportionnellement au
mérite de chacun. Aussi, les propriétaires durent choisir selon un critère plus
sûr et plus évident. Il parut juste et naturel, à l'exception de quelques cas
très particuliers, de choisir ceux qui étaient capables et avaient le désir
d'augmenter par leur travail la production, puisque ce surplus devait profiter
à la communauté et permettre aux propriétaires d'aider un plus grand nombre de
personnes. Voilà tous les hommes dans le besoin obligés d'offrir leur travail
en échange de cette nourriture si nécessaire à l'existence. Le fonds commun
destiné à rémunérer le travail correspond donc à la quantité de nourriture dont
les propriétaires disposent, une fois leur propre consommation satisfaite. Que
la demande faite à ce fonds devienne trop fréquente et trop élevée, et il faut
le répartir en portions plus petites. Voilà donc le travail mal payé! Les
hommes offrent leur travail contre le strict nécessaire et l'accroissement des
familles est arrêté par les maladies et la misère. Si au contraire le fonds
augmente rapidement et devient important en comparaison des demandes, les portions
sont plus grandes; nul homme ne consent à travailler si on ne lui donne en
échange une quantité suffisante de nourriture ; les ouvriers vivent à l'aise et
se trouvent en état d'élever des enfants nombreux et bien portants.
C'est surtout de l'état de ce fonds que dépend de nos
jours, dans tous les pays, le bonheur ou le malheur du peuple. Et c'est du
bonheur et du malheur du peuple que dépend principalement l'état progressif,
stationnaire ou rétrograde de la population.
Ainsi, une société basée sur un plan idéalement beau,
animée par la bienveillance (et non par l'égoïsme) et dans laquelle toutes les
tendances vicieuses seront corrigées par la raison (et non par la force),
dégénérera très vite sous la pression des lois inévitables de la nature, non pas
par suite d'une méchanceté originelle de l'homme, mais par l'effet des
institutions humaines. Elle reviendra à une forme de société proche de celle
qui existe actuellement, présentant comme elle une classe d'ouvriers et une
classe de propriétaires. Et le ressort moteur de la grande machine sociale,
pour l'une comme pour l'autre, sera l'égoïsme!
Dans les exemples qui précèdent, nous avons supposé
que l'accroissement de la population était bien moindre, et celui de la
production plus grand, que dans la réalité. Il y a lieu de croire que, dans ces
conditions, la population augmenterait plus vite que dans aucun exemple connu.
Si nous adoptons pour la période de doublement quinze ans au lieu de
vingt-cinq, et si nous réfléchissons au travail qu'il faudrait pour doubler la
production annuelle dans un laps de temps aussi court, nous n'hésiterons pas à
déclarer que le plan de M. Godwin, si parfait soit-il, serait infailliblement
renversé en moins de trente ans par le principe de population.
Dans tout ceci, je n'ai pas tenu compte de
l'émigration pour la raison fort simple que si l'on établissait des sociétés
ainsi gouvernées par le principe d'égalité dans toute l'Europe, les mêmes
effets se feraient sentir partout ; et aucun de ces pays, tous surchargés de
population, ne pourrait offrir asile à des nouveaux venus.
Mais si ce mirifique état social était réservé à notre
île, il faudrait certainement qu'elle ait fort dégénéré (ou que le bonheur qui
devrait en résulter soit bien inférieur à notre attente) pour que les heureux
appelés à en jouir y renoncent pour aller se soumettre aux gouvernements
imparfaits du reste du monde, ou s'exposer aux difficultés inhérentes à un
nouvel établissement !
L'émigration
Retour à la table
des matières
Sur le plan imaginaire où nous avons placé la fin de
notre discussion, l'émigration était impossible. Il faut néanmoins étudier les
ressources qu'elle peut offrir dans la réalité. Il est évident que l'industrie
humaine n'est pas parfaitement dirigée dans toutes les parties du monde. Par
suite, si dans les pays bien cultivés la population devient excédentaire, la
nature offre un remède simple en ouvrant la voie de l'émigration aux peuples
surchargés en les invitant à se transplanter dans les lieux encore incultes.
Comme ces lieux sont immenses et très faiblement peuplés, cette ressource peut
apparaître à première vue, comme un remède très suffisant pour repousser le
danger jusqu'à un avenir très éloigné. Mais si nous faisons appel à
l'expérience, si nous considérons l'état actuel des parties non civilisées du
globe, nous voyons que ce prétendu remède n'est qu'un faible palliatif.
Les récits les plus véridiques que l'on a rapportés
des colonies établies en de nouvelles contrées, nous présentent ces tentatives
comme accompagnées de dangers et de difficultés bien plus graves que ceux que
les émigrants auraient éprouvés dans leur ancienne patrie. Le désir d'échapper
au malheur qui résulte en Europe de la difficulté d'entretenir une famille,
aurait laissé l'Amérique longtemps déserte si des passions plus ardentes, comme
la soif de l'or, le goût de l'aventure ou l'enthousiasme religieux n'y avaient
attiré et soutenu les colons. Ce sont leurs passions qui ont rendu les premiers
aventuriers capables de surmonter les obstacles; souvent même ces expéditions
se firent dans des circonstances qui font frémir la simple humanité et qui sont
opposées aux buts même de l'émigration. Quoiqu'on pense des habitants actuels
du Mexique et du Pérou, on ne peut lire le récit de la conquête de ces deux
pays sans être frappé par cette triste constatation que les races détruites
étaient supérieures, aussi bien en vertus morales qu'en nombre, à la race des
destructeurs.
Les parties de l'Amérique où les Anglais se sont
établis étaient très peu peuplées et paraissaient donc bien convenir à
l'établissement de nouvelles colonies. Pourtant, celles-ci éprouvèrent les plus
grandes difficultés. En Virginie, où Sir Walter Raleigh commença la colonisation
achevée par Lord Delaware, trois tentatives successives échouèrent. Près de la
moitié de la première colonie fut exterminée par les sauvages : les survivants,
harassés et affamés abandonnèrent le pays et revinrent dans leur ancienne
patrie, sans ressources et sans espoir. La seconde colonie périt on ne sait
comment: on pense que les indigènes égorgèrent tous les membres de
l'expédition, dont on n'eut jamais de nouvelles. La troisième eut le même sort.
Quant à la quatrième, elle fut réduite par la faim et la maladie en six mois,
de 500 à 600 individus; et elle retournait en Angleterre dans cet état
déplorable lorsqu'elle rencontra, à l'ouverture de la baie de Chesapeak,
l'expédition de Lord Delaware, qui était pourvue de provisions et de moyens de
défense.
Les premiers colons puritains qui s'établirent dans la
Nouvelle Angleterre étaient très peu nombreux. Ils abordèrent dans la mauvaise
saison et vécurent entièrement des provisions qu'ils y avaient apportées;
l'hiver fut prématuré et rigoureux; le pays était couvert de bois et
fournissait bien peu de productions capables de refaire des hommes fatigués par
une si longue traversée, et peu de moyens de subsistance pour un peuple
naissant. Le scorbut, la faim, la rigueur du climat, en firent périr une bonne
moitié. Ceux qui survécurent ne se découragèrent pas: soutenus par leur ardeur
et heureux de se voir débarrassés de toute contrainte spirituelle, ils
forcèrent peu à pou cette terre sauvage à leur donner une nourriture
suffisante.
Même la colonie des Barbades, qui s'accrut ensuite
avec tant de rapidité, rencontra les plus grands obstacles lors de son
établissement. Perdus dans un pays désolé, privés de vivres, obligés d'abattre
des forêts constituées par des arbres immenses et incroyablement durs, les
colons firent d'abord de maigres récoltes et ne purent survivre que grâce aux
secours précaires qu'ils reçurent d'Angleterre.
Les tentatives des Français, en 1663, pour fonder en
Guyane une puissante colonie, eurent des suites fatales. Douze mille hommes y
furent débarqués dans la saison des pluies et hébergés sous des tentes. Là,
dans l'inaction et le besoin, livrés aux ravages de la contagion et aux désordres
qu'entraîne la paresse, presque tous périrent dans le désespoir. La tentative
se solda par un échec complet. Deux mille d'entre eux, qui avaient survécu
grâce à leur forte constitution, furent rapatriés; et les 26 millions de livres
qui avaient été consacrés à cette expédition furent totalement perdus.
Il faut encore plus d'opiniâtreté pour réussir de
pareilles entreprises dans les pays mal peuplés d'Europe et d'Asie. Là, en
effet, le caractère guerrier et la puissance des habitants nécessitent l'emploi
d'une grande force militaire si l'on veut éviter la destruction rapide de la
colonie. Les plus puissants empires ont peine à défendre leurs frontières et à
protéger les cultivateurs des attaques des voisins turbulents. L'impératrice
Catherine Il de Russie fut contrainte de protéger, par des forteresses
régulières, les colonies qu'elle avait établies près du Wolga. Les calamités
auxquelles ses sujets furent exposés par suite des incursions des Tartares de
Crimée lui fournirent un prétexte peut-être justifié pour s'emparer de cette
presqu'île, en chasser les habitants les plus turbulents et contraindre les
autres à une vie paisible.
Les difficultés d'un nouvel établissement, qui
tiennent au sol, au climat et à l'absence des commodités habituelles de la vie,
sont à peu près les mêmes dans ces contrées qu'en Amérique. M. Eton, dans sa
description de l'Empire Ottoman, raconte que 75 000 Chrétiens furent obligés
par le gouvernement russe de quitter la Crimée pour aller habiter le pays
abandonné par les Tartares Nogaï. L'hiver étant arrivé avant l'achèvement des
maisons qui leur étaient destinées, un grand nombre n'eurent d'autre abri
contre le froid que des trous creusés dans la terre et recouverts avec ce
qu'ils pouvaient trouver. La plupart périrent; quelques années après, il n'en
restait plus que sept mille.
Il est inutile de multiplier les exemples: tous les
récits de nouveaux établissements se ressemblent et offrent le tableau de
difficultés identiques. Un correspondant du Dr Franklin remarque avec juste
raison qu'une des causes qui ont fait échouer tant d'entreprises de
colonisation, faites à grand frais. par les pouvoirs publics ou les
particuliers de diverses nations puissantes d'Europe, est que les habitudes
morales et mécaniques qui conviennent à la mère patrie ne conviennent en
général pas du tout aux colonies et aux circonstances imprévues dans lesquelles
les populations se trouvent placées. Et il ajoute que jamais aucune des
colonies anglaises n'est parvenue à une certaine prospérité avant de s'être
accoutumée au pays dans lequel elle avait été transportée.
Il faut ajouter à cela que le premier établissement
d'une colonie nouvelle offre l'exemple d'un pays peuplé beaucoup plus que ne le
permet sa production annuelle. La conséquence est que la colonie, à moins de
recevoir d'abondants secours de la mère patrie, doit diminuer rapidement
jusqu'au niveau permis par les faibles moyens de subsistance dont elle dispose.
Elle ne peut commencer à croître d'une manière permanente qu'à l'époque où ceux
qui restent ont cultivé suffisamment de sol pour produire plus de nourriture
qu'il ne leur en faut à eux-même, de façon à disposer d'un excédent qu'ils
pourront répartir entre leurs enfants. L'échec si fréquent des nouvelles
colonies montre éloquemment combien il est nécessaire que les moyens de subsistance
précèdent la population.
Après avoir constaté la difficulté qu'il y a à réussir
une colonisation, il faut encore remarquer que la partie du peuple qui (dans
les pays anciens) souffre le plus de l'excès de population, n'a pas les moyens
de créer par elle-même de nouveaux établissements. Ces hommes, privés de toute
ressource, ne peuvent s'expatrier qu'en se mettant sous la coupe de chefs d'une
classe plus élevée qu'animent la cupidité, l'esprit d'entreprise ou des
mécontentements politiques ou religieux ; a moins que ce soit le gouvernement
qui leur accorde secours et protection. Quelle que soit la détresse à laquelle
ils sont réduits dans leur ancienne patrie, ils sont incapables de prendre par
eux-mêmes possession des terres incultes, pourtant si nombreuses encore à la
surface du globe.
Une fois les colonies nouvelles établies dans des
conditions de sécurité suffisantes, la difficulté d'émigrer se trouve
évidemment réduite. Cependant, il faut encore des fonds pour équiper des
vaisseaux et subvenir aux besoins des émigrants en attendant qu'ils puissent se
nourrir eux-mêmes et trouver du travail dans leur patrie adoptive. Jusqu'à quel
point le gouvernement est-il tenu de suppléer aux ressources qui peuvent leur manquer?
C'est une question qui n'est pas bien tranchée. Mais quel que soit son devoir,
c'est peut-être trop qu'espérer de sa part de grands secours en faveur des
émigrants, à moins qu'il n'ait en vue certains avantages particuliers inhérents
à ces colonies.
Souvent, il est vrai, les moyens de transport et de
subsistance sont fournis aux émigrants par des particuliers ou par des
compagnies privées. Pendant de nombreuses années avant la guerre d'Amérique et
quelques années après, il y a eu de grandes facilités pour émigrer dans ce
nouveau monde qui offrait des perspectives considérables. Mais, même pendant
ces années d'émigration, le peuple d'Angleterre a-t-il cessé d'être en proie au
besoin? Tout homme a-t-il pu s'y marier avec l'assurance de pouvoir élever une
nombreuse famille sans recourir à l'assistance de la paroisse? J'ai la douleur
de penser que la réponse ne sera pas affirmative!
On me répondra peut-être que la faute en est à ceux
qui, ayant une occasion avantageuse d'émigrer, préfèrent vivre là où ils sont,
dans la gêne et le célibat! Est-ce donc un tort pour un homme d'aimer le sol
qui l'a vu naître, ses parents, ses amis et les compagnons de ses jeunes
années? Une telle séparation entre quelquefois dans les vues lointaines de la
Providence: mais elle n'en est pas moins douloureuse. Même si elle concourt au
bien général, elle n'en est pas moins génératrice d'une douleur pour
l'individu. D'ailleurs, l'exil à l'étranger se présente toujours (surtout pour
les hommes des dernières classes) comme difficile et incertain. Ils se méfient
de ce qu'on leur dit sur le haut prix du travail et le bas prix des terres; ils
craignent de se trouver à la merci d'entrepreneurs intéressés. La traversée de
la mer leur paraît opposer à leur retour une barrière insurmontable et ils
craignent de ne pas trouver des gens disposés à leur avancer les fonds
nécessaires. Lorsqu'un esprit aventureux ne vient pas s'ajouter aux angoisses
de la misère, ne soyons pas surpris si la considération de ces inconvénients
leur fait préférer les maux qu'ils endurent à d'autres dont Us ne savent rien.
Il en serait bien autrement si un sol riche et nouveau
était ajouté au territoire de l'Angleterre et s'il était divisé en petits
lopins ou en petites fermes. La condition du petit peuple s'améliorerait
soudain, et on verrait les riches se plaindre de la hausse du prix du travail
et de la difficulté qu'il y a à faire travailler. Il paraît qu'il en est ainsi
en Amérique.
Mais même en supposant cela, le soulagement qu'on
pourrait tirer de l'émigration serait de très courte durée. Si l'on excepte la
Russie, à peine trouverait-on en Europe un pays dont les habitants ne cherchent
pas à améliorer leur sort en émigrant. Ces pays, qui ont plutôt trop que trop
peu d'habitants par rapport à leur production, ne s'offrent mutuellement aucune
possibilité d'émigration. Supposons pour un moment que, dans cette contrée qui
est la plus éclairée du globe, l'économie intérieure de chaque État soit si
admirablement ordonnée que l'accroissement de la population n'y rencontre aucun
obstacle et que les gouvernements accordent à l'émigration toutes les
facilités. Admettons que la population de l'Europe (sans la Russie) s'élève à
cent millions d'habitants et que l'accroissement de la production soit partout
beaucoup plus considérable qu'il n'est en réalité. Donc, si nous admettons tout
cela, l'excès de population de cette mère-patrie serait, au bout d'un siècle,
de onze cent millions d'individus. Or ce nombre, ajouté à l'accroissement
naturel de la population des colonies elles-mêmes pendant le même laps de
temps, représente plus du double de la population actuelle de la terre entière!
Pouvons-nous croire que, dans les parties incultes de
l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique, les efforts les mieux dirigés puissent
suffire pour amender et préparer en aussi peu de temps les terres nécessaires à
l'entretien d'une pareille population?
Il est évident que l'émigration est absolument
incapable de libérer assez de place pour une population qui augmente sans
cesse. Tout au plus peut-elle être considérée comme un expédient partiel et
temporaire, propre à généraliser la culture de la terre et à répandre la
civilisation, desseins pour lesquels elle est utile et convenable. Et si l'on
ne peut démontrer que les gouvernements ont le devoir de l'encourager
activement, du moins la freiner serait de leur part une criante injustice et
une mesure très impolitique. Il n'y a donc pas lieu de craindre qu'elle
entraîne une dépopulation: la force d'inertie qui enchaîne l'homme et les liens
d'affection qui l'attachent à son foyer sont si forts et si puissants qu'on
peut être certain qu'il ne songera pas à émigrer s'il n'y est contraint par des
mécontentements politiques ou l'extrême pauvreté; et dans ce cas, il est utile
à sa patrie elle-même qu'il s'en aille. Mais parmi toutes les plaintes
qu'occasionne l'émigration, la plus déraisonnable et la plus inattendue à la
fois est qu'elle risque d'élever le niveau des salaires. Si le prix du travail
est tel, dans un pays, qu'il permette aux basses classes de vivre sans éprouver
de souffrances, nous pouvons être sûrs que les individus ne songeront pas à
émigrer. Mais si ce prix n'est pas suffisant, il est cruel et injuste de les
empêcher de le faire.
Les Lois sur les Pauvres
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des matières
Pour remédier à la fréquente détresse des pauvres, on
a établi des lois instituant un système de secours, et l'Angleterre s'est
particulièrement distinguée en cette matière. Mais il est à craindre que si on
a diminué par ce procédé les misères individuelles, on a par contre beaucoup
étendu la pauvreté générale.
On s'étonne dans le pays que malgré les sommes
immenses collectées annuellement pour soulager les pauvres, leur détresse soit
encore si grande. Certains émettent le soupçon que les fonds destinés à cet
usage sont détournés; d'autres accusent les marguilliers et les contrôleurs
d'en engloutir la majeure part en festins. Tous s'accordent à penser que, d'une
manière ou d'une autre, l'administration en est bien mauvaise. En bref, le fait
que, même avant la cherté excessive de ces derniers temps, on levait
annuellement trois millions de sterling pour les pauvres sans que pour autant
la misère fut soulagée, est un sujet continuel d'étonnement. Mais un homme qui
pousse l'observation plus loin que les apparences serait bien plus étonné si
les choses étaient autrement. Et même si, au lieu d'un impôt de quatre
shillings par livre, on l'élevait à dix-huit shillings, il n'en résulterait
aucun changement essentiel.
Supposons que grâce à une souscription imposée aux
riches, on arrive à donner à l'ouvrier cinq shillings par jour pour prix de son
travail, au lieu de dix-huit pence ou deux shillings, comme actuellement, on
pourrait peut-être s'imaginer que grâce à cette augmentation tous vivraient
dans l'aisance et pourraient acheter tous les jours de la viande pour leur
dîner. On se tromperait pourtant. En effet, le fait de donner trois shillings de
plus à chaque ouvrier n'augmenterait nullement la quantité de viande qui existe
dans le pays; or il n'y en a pas assez actuellement pour que chaque habitant en
ait sur sa table. Qu'arriverait-il donc? La concurrence des acheteurs sur le
marché ferait bientôt monter les prix; alors qu'à présent la livre de viande
coûte un peu moins d'un demi-shilling, elle en coûterait deux ou trois. En
définitive, toute la production du pays ne serait pas répartie entre un plus
grand nombre de personnes qu'actuellement. Quand une marchandise est rare et
ne peut être distribuée à tous, elle va au plus offrant. Supposons maintenant
que la concurrence pour la viande se maintienne entre les acheteurs assez
longtemps pour inciter les paysans à augmenter leurs troupeaux et à intensifier
l'élevage : ce ne pourrait être qu'au préjudice de la récolte de grain. Or cet
échange serait très désavantageux. Il est évident que le pays ne pourrait plus
nourrir la même population. Il s'ensuit que lorsque les subsistances sont rares
par rapport au nombre des habitants, il importe peu que les gens des classes
inférieures aient à dépenser deux shillings par jour ou cinq. Quelle que soit
leur condition financière, ils n'en seront pas moins réduits à se contenter de
la portion congrue.
On avancera peut-être que l'accroissement du nombre
des acheteurs donnera un nouvel essor à l'industrie et accroîtra la production
totale du pays? Mais cet essor sera plus que compensé par l'accroissement de
population provoqué par ces richesses imaginaires. La production croissante
devra alors être répartie entre un plus grand nombre de personnes, et leur
accroissement sera sans doute plus rapide que celui de la production.
Un impôt sur les riches atteignant 18 shillings par
livre, même s'il était redistribué de la façon la plus judicieuse, aurait le
même effet. Aucun sacrifice de la part des riches, surtout s'il est consenti en
argent, ne peut prévenir de façon durable le retour de la misère dans les
classes inférieures. On peut imaginer de grands changements dans les fortunes:
les riches peuvent devenir pauvres, et certains pauvres riches ; mais tant que
le rapport des subsistances à la population restera le même, il arrivera
nécessairement que certains habitants auront beaucoup de peine à se nourrir,
eux et leurs familles, et cette difficulté touchera toujours les plus pauvres.
Il peut sembler étonnant qu'avec de l'argent on ne
puisse pas améliorer la condition d'un pauvre sans abaisser d'autant celle des
autres membres de la société. C'est pourtant vrai. Si je retranche à la
nourriture de ma famille pour donner à un pauvre ce dont je me prive, en
l'aidant je n'impose de privations qu'à moi et aux miens, qui sommes peut-être
en état de les supporter aisément. Mais si je donne à ce pauvre de l'argent, et
en supposant que la production du pays ne change pas, c'est comme si je lui
donnais un titre pour obtenir une portion plus grande qu'auparavant. Or il est
impossible qu'il reçoive cette augmentation sans diminuer la portion des autres.
Certes, la diminution provoquée par ce dort est si petite qu'elle est
absolument insensible; mais elle n'en existe pas moins.
Si dans un pays la quantité de nourriture reste la
même pendant plusieurs années successives, elle sera distribuée à chacun selon
la valeur du titre qu'il présentera, c'est-à-dire selon la somme d'argent qu'il
offre pour obtenir cette marchandise. On ne peut donc augmenter en faveur des
uns la valeur du titre, sans la diminuer aussitôt pour les autres. Si les
riches, sans rien retirer de leur table, s'engageaient à donner cinq shillings
par jour à cinq cent mille hommes, ceux-ci vivraient mieux et feraient une plus
grande consommation de nourriture: il en resterait donc moins à distribuer aux
autres. La valeur du titre de chacun diminuerait: en d'autre termes, pour une
même somme d'argent on aurait moins d'aliments et le prix de la vie monterait.
Cette théorie a été confirmée par les faits pendant
les dernières famines dont l'Angleterre a souffert [14]. La supposition que nous avons faite d'un
impôt imaginaire de dix-huit shillings par livre en faveur des pauvres s'est
presque réalisée, et l'effet a été celui qu'on pouvait attendre. Même en temps
ordinaire, une telle générosité aurait fait beaucoup augmenter le prix des
vivres; en temps de disette, son effet a été deux fois plus sensible.
Aujourd'hui, si on ajoutait trois shillings par jour au salaire des ouvriers et
si chacun les employait à acheter de la viande, le prix de cette denrée monterait
rapidement. De même pour le blé en temps de disette.
On n'a pas suffisamment compris, semble-t-il, que le
prix du blé en temps de disette dépend beaucoup moins de sa rareté que de
l'obstination que chacun met à vouloir en consommer autant que d'habitude.
Supposons un déficit égal à la moitié de la récolte: si chacun réduit sa
consommation de moitié, ce déficit aura peu d'effet sur le prix du blé, ou même
n'en aura pas! Si au contraire chacun continue à consommer autant pendant dix
ou onze mois, un déficit d'un douzième suffira pour faire monter énormément les
prix. Plus les paroisses distribuent de secours, et plus on encourage chacun à
maintenir sa consommation habituelle. Par suite, pour que la consommation
diminue, il faut que le prix du blé s'élève beaucoup plus que de raison.
Indépendamment de toute considération relative à une
année de mauvaise récolte, l'accroissement de la population, sans augmentation
correspondante des subsistances, diminue nécessairement la valeur du gain de
chacun. Un tel accroissement provoque en effet une division dans la nourriture,
et le travail d'une journée ne permet plus d'en acquérir la même quantité
qu'auparavant: ce qui élève forcément le prix des vivres. Mais la hausse des
prix ne dépend pas seulement de cette cause; elle peut provenir également d'un
changement dans la répartition de l'argent entre les membres de la communauté.
En effet, dans un pays peuplé depuis très longtemps, la quantité des vivres
augmente d'une manière lente, régulière et presque insensible, et les demandes
occasionnées par des changements brusques dans la répartition des fortunes ne
peuvent être satisfaites. C'est là une des causes qui influent sur les
variations incessantes du prix de la vie.
Les lois anglaises en faveur des pauvres [15] conjuguent leur action pour empirer dans
ces deux sens le sort du pauvre. D'abord, elles tendent manifestement à
accroître la population, sans rien ajouter aux moyens de subsistance. Un pauvre
peut se marier bien qu'il ait peu ou même pas du tout de possibilités de
nourrir sa famille en dehors des secours paroissiaux: ainsi, ces lois créent les
pauvres qu'elles assistent. Le résultat de ces institutions secourables est que
les subsistances doivent être réparties en parts plus petites, ce qui fait que
le travail de ceux qui ne sont pas assistés permet d'acheter une quantité de
nourriture moindre qu'auparavant: et le nombre de ceux qui ont recours à
l'assistance augmente sans cesse.
En second lieu, la quantité d'aliments consommés dans
les asiles et distribués à une partie de la société que l'on peut considérer
comme la moins intéressante, diminue d'autant la part des membres les plus
laborieux et les plus dignes de récompense. Par ce mécanisme, les lois forcent
donc un plus grand nombre d'individus à retomber à la charge de la
collectivité. Et si les pauvres occupés dans les asiles y étaient encore mieux
nourris et entretenus, cette nouvelle distribution d'argent empirerait le sort
de ceux qui travaillent au dehors en faisant monter encore plus sûrement le
prix des subsistances.
Heureusement pour l'Angleterre, il y a encore chez les
paysans un grand esprit d'indépendance. Mais les lois sur les pauvres sont
calculées pour le déraciner. Elles n'y ont que trop réussi, et si elles avaient
eu leur plein effet, il aurait été impossible de dissimuler leur influence
pernicieuse.
Aussi dur que cela puisse paraître dans les cas
particuliers, il faut que l'assistance s'accompagne toujours d'un peu de honte.
Cet aiguillon est absolument nécessaire au bien général de la société. Tout
effort tendant à affaiblir ce sentiment, même si l'intention est bonne, produit
un effet directement opposé à celui qu'on en attend. Quand on engage des hommes
pauvres à se marier en leur offrant l'assistance de la paroisse, non seulement
on les invite à se mettre, eux et leurs enfants, dans le malheur et la
dépendance, mais on les entraîne (sans qu'ils s'en doutent eux-mêmes) à faire
tort à tous ceux qui sont dans la même situation qu'eux.
Les lois sur les pauvres, telles qu'elles existent en
Angleterre, ont contribué à faire monter le prix des subsistances et à abaisser
le véritable prix du travail. Elles ont donc contribué à appauvrir la classe
des travailleurs. Il est bien probable, d'ailleurs, qu'elles ont contribué à
faire perdre aux pauvres les qualités d'ordre et de frugalité qui caractérisent
les petits commerçants et les petits cultivateurs. Pour employer une expression
vulgaire, les travailleurs pauvres semblent vivre éternellement au jour le
jour: leurs besoins actuels polarisent toute leur attention et ils ne pensent
guère à l'avenir; même lorsqu'ils ont l'occasion de s'élever, ils l'utilisent
rarement: mais tout ce qu'ils gagnent et qui excède leurs besoins immédiats va,
d'une façon générale, au cabaret [16]. En définitive, les lois sur les pauvres
peuvent être considérées comme affaiblissant à la fois le goût et la faculté de
s'élever chez les gens du commun ; elles affaiblissent ainsi un des plus
puissants motifs de travail et de sobriété, et par suite de bonheur.
Les patrons de manufactures se plaignent généralement
que les hauts salaires ruinent leurs ouvriers. Il est cependant difficile de
penser que ceux-ci n'auraient pas envie d'économiser, pour leurs besoins futurs
et ceux de leur famille (au lieu de dissiper une partie de leurs gains en
boissons et en dépenses inconsidérées), s'ils n'étaient assurés d'obtenir en
cas de besoin l'assistance de leur paroisse.
Les lois anglaises sur les pauvres ont été
incontestablement établies dans un but de bienveillance: mais il est évident
qu'elles n'ont pas atteint leur destination. Sans doute, dans certains cas,
elles diminuent la misère. Mais, en général, le sort des pauvres assistés par
les paroisses est déplorable. D'ailleurs, pour que ce système fonctionne, il a
fallu assujettir le peuple entier à des règlements tyranniques, et bien qu'ils
aient été amendés, ils n'en sont pas moins contraires à nos idées de liberté.
Les paroisses persécutent de façon odieuse et révoltante ceux qu'elles craignent
de voir tomber à leur charge, surtout les femmes sur le point d'accoucher. Et
l'entrave que ces lois apportent au marché du travail accroît les embarras
contre lesquels luttent ceux qui cherchent à se tirer d'affaire par eux-mêmes
et qui veulent éviter l'assistance.
Ces inconvénients sont inséparables de l'institution
même. Si on veut distribuer des secours à certains malheureux, il faut confier
à quelqu'un le soin de choisir ceux qui doivent être secourus et d'administrer
les fonds nécessaires. Il est impossible que les marguilliers et les
contrôleurs ne se rendent pas impopulaires. Mais c'est moins leur faute (car
avant d'exercer ces fonctions il n'étaient certainement pas plus mauvais que
les autres gens) que celle de l'institution en elle-même.
Le vice radical de tous les systèmes de ce genre est
d'empirer le sort de ceux qui ne sont pas assistés et de créer par suite un
plus grand nombre de pauvres. En effet, si on examine quelques-uns des statuts
anglais relatifs à cet objet et si on les compare aux conséquences inévitables
du principe de population, on verra qu'ils prescrivent ce qui est absolument
impossible à réaliser. De telle sorte que nous ne saurions nous étonner s'ils
manquent constamment leur but.
Dans l'état actuel des pays d'Europe, la tendance à
l'accroissement de la population semble toujours prête à s'exercer dans toute
sa force. Mais rien n'est plus difficile, rien n'est moins soumis à la volonté
des gouvernements, que l'art de diriger le travail pour obtenir de la terre le
meilleur rendement. On ne pourrait y parvenir qu'en portant atteinte à la
propriété, qui a été jusqu'ici le fondement de toutes les institutions utiles.
Quant à la tendance au mariage, particulièrement chez les jeunes gens, elle est
si puissante que si la difficulté de pourvoir aux besoins d'une famille
disparaissait, on verrait bien peu de célibataires âgés de vingt-deux ans.
Quant au problème des subsistances, quel homme d'État, quel gouvernement
raisonnable oserait proposer d'interdire toute nourriture animale, supprimer
l'usage des chevaux tant pour l'agrément que pour l'utilité, contraindre le
peuple entier à vivre de pommes de terre et diriger tout le travail du pays
vers la production exclusive de cette denrée, à l'exception du strict nécessaire
pour se loger et se vêtir? En supposant qu'une semblable révolution soit
possible, serait-il convenable de l'effectuer ?
Us secours insuffisants qu'on donne aux malheureux, la
manière insultante et capricieuse avec laquelle ils sont parfois distribués par
les contrôleurs et le juste sentiment de fierté qui subsiste chez les paysans
d'Angleterre, ont suffi pour écarter du mariage les gens les plus avisés et les
plus vertueux, lorsqu'ils ne pouvaient élever une famille sans recourir à
l'assistance paroissiale. Le désir d'améliorer son sort et la crainte de
l'empirer, de même que la vis medicatrix de la nature en médecine, joue
en politique le rôle d'une vis medicatrix rei publicae et s'oppose
continuellement aux mauvais effets des institutions humaines. En dépit des
préjugés favorables à la population et des encouragements inconsidérés que l'on
donne au mariage, cette force agit comme un obstacle qui prévient
l'accroissement de la population . Heureusement pour l'Angleterre, elle exerce
chez nous aussi son influence. Outre les motifs de prudence qui diminuent le
nombre des mariages et malgré les encouragements donnés par les lois sur les
pauvres, on peut dire que ces lois se combattent elles-mêmes et qu'elles
retirent d'une main ce qu'elles donnent de l'autre. Comme chaque paroisse est
obligée d'entretenir ses pauvres, elle craint d'en augmenter le nombre. Par
suite, chaque cultivateur est peu disposé à bâtir des chaumières pour ses
ouvriers, sauf si le besoin de main-d'œuvre est très grand. La rareté des chaumières
est un obstacle au mariage des pauvres; il est probable que cet obstacle a
beaucoup aidé l'Angleterre à supporter si longtemps son mauvais système de lois
sur les pauvres.
Ceux que n'arrêtent point ces obstacles et qui se
marient quand même n'ont que deux alternatives. Ou bien ils continuent à vivre
chez eux dans une misère croissante; ou bien ils s'entassent dans des asiles
étroits et malsains où règne une effrayante mortalité, surtout parmi les
enfants. C'est ainsi que les lois, ou la façon dont elles sont appliquées,
détruisent en grande partie la population que ces mêmes lois ont fait naître.
Ceux qui échappent à cette mortalité obligent à diviser les fonds destinés à
soutenir le travail en un nombre plus grand de participants que celui auquel ils
pourraient normalement suffire. Une partie considérable des fonds qui auraient
dû servir à soutenir les ouvriers laborieux et rangés, doit être utilisée à
soutenir les négligents et les paresseux, empire la condition de ceux qui ne
sont pas dans les asiles, remplit chaque année davantage ces établissements, et
pour finir provoque l'immense misère que nous déplorons tous. Il n'en faut pas
plus pour expliquer la proportion anormale de gens qui vivent de nos jours de
la charité.
Si j'ai bien exposé la façon dont la loi a été
appliquée et les résultats qui en résultent, il faut reconnaître que les
pauvres ont été l'objet d'une impardonnable supercherie, car nous leur avions
fait des promesses tout à fait impossibles à tenir.
Les essais que l'on a faits pour faire travailler les
pauvres dans de grandes manufactures ont presque toujours échoué; les fonds et
les matières premières ont été gaspillés. Si quelques paroisses ont pu, grâce à
une meilleure administration, persévérer dans ce système, l'effet de ces
nouvelles manufactures sur le marché a été de réduire au chômage les artisans
indépendants qui travaillaient dans la même branche sans être à la charge de
personne. C'est ce qu'a bien montré Daniel Defoe dans un mémoire adressé au
Parlement intitulé Les aumônes ne sont pas la charité. A propos de
l'utilisation des enfants des paroisses dans les manufactures, il dit: « Pour
chaque écheveau de laine que filent les enfants pauvres, il y a un écheveau de
moins filé par la famille pauvre qui le filait auparavant. Et pour chaque pièce
de flanelle ainsi fabriquée à Londres, il s'en fabrique une de moins à
Colchester ou ailleurs ». Et sir F. M. Eden observe, sur le même sujet: « Que
les brosses et les balais soient fabriqués par les enfants des paroisses ou par
des ouvriers indépendants, il ne s'en vendra jamais plus que le public en
demande ».
On dira peut-être qu'on pourrait appliquer le même
raisonnement à l'emploi d'un capital dans le commerce ou l'industrie, puisque
la concurrence s'exerce toujours au détriment de ceux qui travaillent déjà dans
la même branche. Mais il y a, entre ces deux phénomènes, une différence
essentielle. Dans le dernier, la concurrence est loyale parce qu'en entrant
dans les affaires chacun devait s'y attendre; et chacun est sûr de ne pas être
supplanté, sauf si le compétiteur lui est supérieur par son habileté ou son
travail. Dans l'autre cas, au contraire, la concurrence est soutenue par des
primes considérables, grâce auxquelles les concurrents, très inférieurs à
l'ouvrier indépendant aux points de vue travail et habileté, le forcent à
baisser son prix et l'excluent injustement du marché. Bien plus, il est souvent
obligé de contribuer lui-même, sur le fruit de son labeur, à encourager cette
concurrence! De sorte que les fonds destinés à rémunérer le travail sont
détournés d'une utilisation fructueuse et versés à une fabrique qui ne peut se
soutenir qu'à l'aide de subventions. Le fermier paie la taxe sur les pauvres
pour encourager une mauvaise manufacture qui ne fait pas fructifier des fonds
qui, consacrés à l'agriculture, auraient été employés d'une manière bien plus
avantageuse pour le pays. Dans le premier cas, les fonds destinés au travail
diminuent; dans le second, ils s'accroissent tous les jours. Ainsi, les impôts
prélevés en faveur des pauvres ont pour effet certain d'amoindrir les fonds
réellement affectés au travail; ils montrent clairement combien est absurde
l'opinion que le gouvernement peut à son gré trouver du travail pour tousses
ressortissants, aussi rapide que soit leur accroissement.
Il est bien entendu que ces réflexions ne s'opposent
pas à toutes les tentatives faites pour mettre les pauvres au travail, et ne
condamnent nullement les initiatives qu'on peut prendre sur une petite échelle
pour animer leur zèle, sans pour autant favoriser leur accroissement.
Simplement, on ne doit jamais perdre de vue les principes généraux; mais je ne
voudrais pas non plus pousser leur application au-delà des limites légitimes:
il existe des cas où le bien particulier obtenu est si grand, et l'inconvénient
général si petit, que le premier doit nettement l'emporter dans la balance.