Thomas-Robert MALTHUS (1798)

 

ESSAI SUR LE PRINCIPE DE POPULATION.

 

Table des matières

 

 

Préface: Pourquoi « Malthus » ?

Préface de Thomas-Robert Malthus à la seconde édition

 

1.         Exposition du sujet. Rapports entre l'accroissement de la population et celui de la nourriture

2.         Obstacles généraux à l'accroissement de la population. Leur mode d'action

3.         Les obstacles à l'accroissement de la population chez les peuples les moins élevés dans l'organisation sociale

4.         Obstacles à l'accroissement de la population chez les Indiens d'Amérique

5.         Obstacles qui s'opposaient à l'accroissement de la population chez les Grecs

6.         Obstacles qui s'opposent à l'accroissement de la population en France

7.         La fécondité des mariages

8.         Effets des épidémies sur les registres des naissances, des décès et des mariages

9.    Déductions découlant du tableau que nous venons de dresser de la société

10.       Us systèmes d'égalité

11.    L'émigration.

12.       Les Lois sur les Pauvres.

13.       Comment l'accroissement de la richesse nationale influe sur le sort des pauvres

14.    Observations générales sur la population et sur l'abondance

15.       La contrainte morale: l'obligation qui nous est imposée de pratiquer cette vertu

16.       Quels effets la contrainte morale aurait-elle sur la société ?

17.       Nous possédons un seul moyen d'améliorer l'état des pauvres

18.    Conséquences d'un système opposé au nôtre

19.       La connaissance de la principale cause de la pauvreté a-t-elle un retentissement sur la liberté ?

20.       Projet de plan pour abolir graduellement les Lois en faveur des Pauvres

21.       Comment corriger les opinions régnantes sur le problème de la population

22.       Comment diriger notre charité

23.       Divers plans pour améliorer le sort des pauvres méritants

24.       Nécessité de poser des principes généraux

25.       Est-il raisonnable d'espérer une amélioration de l'état social ?

 

 

Note de l'éditeur

Biographie

 

 

 

 

 

 

« Le premier but de la philosophie est d'expliquer les choses telles qu'elles existent. Et tant que nos théories n'y sont pas parvenues, elles ne doivent servir de base à aucune conclusion pratique. »

 

MALTHUS - Principles of Political Economy

 

 

 

 

 

Préface de Thomas-Robert Malthus
à la seconde édition du Principe de population

 

 

 

L'essai sur le Principe de Population que j'ai publié en 1798 me fut suggéré par un Essai que M. Godwin a publié dans son « Inquirer ». J'ai alors suivi l'impulsion du moment et travaillé avec les éléments que j'avais sous la main dans ma résidence campagnarde. Hume, Wallace, Adam Smith et le Dr Price ont été les auteurs dont je me suis inspiré pour dégager le Principe sur lequel est basé mon Essai. J'avais alors pour but d'appliquer ce principe pour vérifier l'exactitude des théories selon lesquelles l'homme et la société sont perfectibles: on sait qu'à cette époque ces théories rete­naient largement l'attention du public.

 

Au cours de la discussion, j'ai été tout naturellement amené à étudier les inci­den­ces du Principe de Population sur l'état actuel de la société. C'est ainsi que ce principe m'a paru avoir une influence considérable sur la pauvreté et la misère des classes inférieures du peuple, dans tous les pays; il m'a également para capable d'expliquer l'échec constant des efforts effectués par les classes plus élevées pour secourir les classes pauvres. Plus j'examinais le sujet sous cet angle, et plus il me paraissait gran­dir en importance. Ce sentiment, s'ajoutant à la faveur que le public réservait à mon Essai, m'a engagé à consacrer mes loisirs à étudier le Principe de Population sur le plan historique, c'est-à-dire à rechercher ses effets sur l'état des sociétés humaines, autrefois et aujourd'hui. En généralisant mon étude et en cherchant à dégager les con­sé­quences du Principe sur l'état actuel de la société, telles que l'expérience paraissait les garantir, j'espérais donner à mon sujet un intérêt à la fois nouveau, plus proche de la réalité et plus durable.

 

En poussant mon étude, je m'aperçus que l'on avait déjà fait dans ce sens beaucoup plus que je ne croyais au moment où j'avais publié mon Essai. Il y a bien longtemps, dès l'époque de Platon et d'Aristote, on avait déjà conscience de la pauvre­té et de la misère que provoque une montée trop rapide de la population, et l'on avait proposé contre ce danger des remèdes extrêmement énergiques. Dans l'époque mo­der­ne, ce sujet a été traité par quelques économistes français; il a été abordé par Mon­tes­quieu; parmi nos propres écrivains, le Dr Franklin, sir James Stewart, M. Arthur Young et M. Townsend en ont parlé en termes tels qu'on peut s'étonner de voir que l'attention du public n'a pas été davantage attirée par le sujet.

 

Mais il restait beaucoup à faire. Non seulement l'on n'avait pas comparé avec assez de force et de netteté les accroissements relatifs de la population et des moyens de subsistance, mais certains aspects du sujet - parmi les plus curieux et les plus inté­res­sants - avaient été complètement omis, ou du moins traités trop légèrement. On avait certes établi sans conteste que la population doit toujours être maintenue à un niveau correspondant aux possibilités de nourriture: mais on s'était bien peu préoc­cu­pé des moyens grâce auxquels ce niveau est constamment maintenu. Ni les consé­quen­ces, ni les résultats pratiques du Principe n'avaient été dégagés au fond: en d'autres termes, on n'avait pas encore cherché sérieusement quels sont ses effets sur la société.

 

Tels sont les points sur lesquels je me suis étendu dans l'Essai qui va suivre. Sa présentation autorise à le considérer comme un nouvel ouvrage, et je l'aurais sans doute publié comme tel - en enlevant les quelques passages de la première édition qui s'y trouvent répétés - si je n'avais eu le désir de présenter une oeuvre complète, en évitant au lecteur d'avoir continuellement à se reporter au premier Essai. C'est la raison pour laquelle je ne pense pas avoir d'excuses à présenter aux acheteurs de la première édition.

 

Ceux qui connaissaient déjà le sujet, ou qui ont lu avec attention l'édition précé­dente, trouveront - je le crains - que j'ai traité certains de ses aspects avec trop de détails et que je me suis rendu coupable de répétitions inutiles. Ces fautes, je les ai commises en partie par maladresse, mais en partie intentionnellement. Lorsqu'en exa­minant la structure sociale des différents pays j'étais amené à dégager des conclusions identiques, il m'était difficile d'éviter certaines répétitions. D'autre part, lorsque mon enquête aboutissait à des conclusions différant notablement des opinions courantes, il m'a paru nécessaire de répéter mes idées chaque fois que l'occasion s'en présentait, ceci afin d'accroître ma force de conviction! J'ai donc volontairement abandonné toute prétention à un quelconque mérite littéraire et j'ai plutôt cherché à impressionner le plus grand nombre possible de lecteurs.

 

Mon principe général est si incontestable que si je m'en étais tenu seulement à des vues générales, je me serais retranché dans une forteresse inexpugnable: sous cette forme, mon travail aurait eu davantage l'apparence d'une oeuvre maîtresse. Mais les vues générales - si elles sont utiles au progrès des vérités abstraites - ont rarement beaucoup d'influence pratique! J'ai donc estimé que si je voulais me tenir à la hauteur du sujet en le soumettant à une discussion loyale, je ne pouvais pas refuser d'étudier toutes les conséquences qui paraissaient découler de mon principe, quelles qu'elles soient. Un tel programme, je le sais, ouvre la porte aux objections et permet à la critique de s'exercer avec bien plus de sévérité. Mais je m'en console en pensant que mes erreurs même fourniront un moyen de relancer la discussion, donneront un nouvel attrait à l'étude du sujet, et serviront de cette façon à faire mieux connaître un problème si étroitement lié au bonheur de la société/

 

Dans le présent travail, je me suis un peu éloigné de mon Principe tel qu'il est expo­sé dans la première édition, puis que j'ai admis l'action d'un obstacle à l'accrois­sement de la population qui ne relève ni du vice, ni de la misère. A la fin, j'ai également adouci certaines conclusions, parmi les plus dures, de mon premier Essai. En agissant ainsi, je ne pense pas avoir trahi les principes d'un raisonnement juste, ni exprimé aucune opinion sur le progrès futur de la société qui soit démentie par l'expérience du passé. Quant à ceux qui s'obstinent à penser que tout obstacle à l'accroissement de la population est un mal pire que les malheurs auxquels il prétend remédier, je les renvoie aux conclusions de mon premier Essai, qui conservent toute leur force. En effet, celui qui adopterait une pareille opinion se verrait forcé d'admet­tre que la pauvreté et la misère des basses classes de la société sont absolument sans remèdes 1

 

J'ai mis tout le soin que j'ai pu à éviter dans mon travail des erreurs de faits positifs ou de calculs. S'il s'en était néanmoins glissé quelqu’une, le lecteur constatera qu'elle ne peut affecter de façon sensible le sens général de mon raisonnement.

 

Je ne me flatte pas d'avoir toujours choisi les meilleurs matériaux, parmi la foule de ceux qui s'offraient à moi pour illustrer la première partie de mon exposé; je ne me flatte pas non plus de les avoir disposés dans l'ordre le plus clair. Mais j'espère que tous ceux qui s'intéressent aux questions morales et politiques me pardonneront, et qu'à leurs yeux la nouveauté et l'importance du sujet compenseront les imperfections de mon ouvrage.

 

Londres, 8 juin 1803.

 


 

 

 

 

 

1

 

Exposition du sujet.

Rapports entre l'accroissement
de la population et celui de la nourriture

 

 

Celui qui chercherait à prévoir les progrès futurs de la société verrait deux questions se poser immédiatement à son esprit :

 

1. - Quelles sont les causes qui ont gêné jusqu'à présent le progrès de l'humanité vers le bonheur ?

 

2. - Est-il possible d'écarter ces causes, en totalité ou en partie, dans l'avenir?

 

L'étude de ces causes étant beaucoup trop complexe pour qu'un seul homme puis­se s'y livrer avec succès, cet Essai a pour objet d'étudier uniquement les effets d'une seule d'entre elles. Cette cause, intimement liée à la nature humaine, a exercé une in­fluen­ce constante et puissante dès l'origine des sociétés : et cependant, elle a médio­cre­ment retenu l'attention de ceux qui se sont préoccupés du sujet. A la vérité, on a souvent reconnu les faits qui démontrent l'action de cette cause; mais on n'a pas saisi la liaison naturelle qui existe entre elle et quelques-uns de ses effets les plus remar­quables. Effets au nombre desquels il faut compter bien des vices et des malheurs -sans oublier la distribution trop inégale des bienfaits de la nature - que des hommes éclairés et bienveillants se sont de tous temps efforcés de corriger.

 

La cause à laquelle je viens de faire allusion est la tendance constante de tous les êtres vivants à accroître leur espèce au-delà des ressources de nourriture dont ils peuvent disposer.

 

Le Dr Franklin a déjà fait observer -qu'il n'y a aucune limite à la faculté de reproduction des plantes et des animaux, si ce n'est qu'en augmentant leur nombre ils se volent mutuellement leur subsistance. Si la surface de la Terre, dit-il, était dépouil­lée de toutes ses plantes, une seule espèce (par exemple le fenouil) suffirait pour la couvrir de végétation. De même, s'il n'y avait pas d'autres habitants, une seule nation (par exemple la nation anglaise) peuplerait naturellement la Terre en peu de siècles.

 

Voilà une affirmation incontestable! La nature a répandu d'une main libérale les germes de vie dans les deux règnes: mais elle a été avare de place et d'aliments. S'ils pouvaient se développer librement, les embryons d'existences contenus dans le sol pourraient couvrir des millions de Terres dans l'espace de quelques millions d'années. Mais une nécessité impérieuse réprime cette population luxuriante: et l'homme est soumis à sa loi, comme tous les autres êtres vivants.

 

Les plantes et les animaux suivent leur instinct sans s'occuper de prévoir les besoins futurs de leur progéniture. Le manque de place et de nourriture détruit, dans les deux règnes, ce qui naît au-delà des limites assignées à chaque espèce: en outre, les animaux se mangent les uns les autres.

 

Chez l'homme, ces obstacles sont encore plus complexes. L'homme est sollicité par le même instinct que les autres êtres vivants; mais il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il devra subvenir. Ainsi, de deux choses l'une: ou il cède à cette juste crainte, et c'est souvent aux dépens de la vertu; ou au contraire l'instinct l'emporte et la population s'accroît au-delà des moyens de subsistance... Mais dès qu'elle a atteint un tel niveau, il faut bien qu'elle diminue! Ainsi, la difficulté de se nourrir est un obstacle constant à l'accroissement de la population humaine: cet obstacle se fait sentir partout où les hom­mes sont rassemblés, et s'y présente sans cesse sous la forme de la misère et du juste effroi qu'elle inspire.

 

Pour se convaincre que la population tend constamment à s'accroître au-delà des moyens de subsistance et qu'elle est arrêtée par cet obstacle, il suffit de considérer - en ayant ce phénomène présent à l'esprit - les différentes périodes de l'existence sociale. Mais avant d'entreprendre ce travail, essayons de déterminer clairement, d'une part quel serait l'accroissement naturel de la population si elle était abandonnée à, elle-même sans aucune gêne, et d'autre part quelle pourrait être l'augmentation des produits de la terre dans les circonstances les plus favorables à la production.

 

On admettra sans peine qu'il n'existe aucun pays où les moyens de subsistance soient si abondants et les mœurs si simples et si pures, que la nécessité de nourrir une famille n'y ait jamais fait obstacle aux mariages, ou que les vices des grandes villes, les métiers insalubres et l'excès du travail n'y aient jamais porté atteinte à la vie.

 

On peut dire également qu'en outre des lois régissant le mariage, la nature et la vertu s'accordent à inciter l'homme à s'attacher de bonne heure à une seule femme. Et que, si rien ne mettait obstacle à l'union permanente qui est la suite naturelle d'un tel attachement, ou si des causes de dépeuplement n'intervenaient pas par la suite, on devrait s'attendre à voir la population s'élever bien au-dessus des limites qu'elle atteint en réalité.

 

Dans les États du nord de l'Amérique [1], où les moyens de subsistance ne manquent pas, où les mœurs sont pures et où les mariages précoces sont plus fré­quents qu'en Europe, pendant plus d'un siècle et demi la population a doublé en moins de vingt-cinq ans. Mais comme à la même époque le nombre des morts a excédé celui des naissances dans plusieurs villes, il a fallu que le reste du pays fournisse constam­ment à ces États de quoi remplacer leur population: aussi, en beaucoup d'en­droits, l'accroissement a été encore plus rapide que ne le voulait la moyenne générale.

 

Dans les territoires de l'intérieur, où l'agriculture était l'unique occupation des colons et où l'on ne connaissait ni les vices, ni les travaux malsains des villes, la population a doublé tous les quinze ans. Et cet accroissement particulièrement rapide l'aurait sans doute été plus encore si la population ne s'était heurtée à aucun obstacle. Pour défricher un pays neuf, l'homme doit produire un travail excessif, dans des conditions souvent insalubres; il faut ajouter que les indigènes troublaient parfois les pionniers par des incursions quelquefois sanglantes.

 

Selon la table d'Euler, si l'on se base sur une mortalité de 1 sur 36 et si naissances et morts sont dans le rapport de 3 à 1, le chiffre de la population doublera en 12 années et 4/5. Ce n'est point là une simple supposition: c'est une réalité qui s'est pro­duite plusieurs fois, et à de courts intervalles. Cependant, pour ne pas être taxé d'exa­g­ération, nous nous baserons sur l'accroissement le moins rapide, qui est garanti par la concordance de tous les témoignages. Nous pouvons être certains que lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle double tous les vingt-cinq ans, et croît ainsi de période en période selon une progression géométrique.

 

Il est moins facile de mesurer l'accroissement des produits de la terre. Cependant, nous sommes sûrs que leur accroissement se fait à un rythme tout à fait différent de celui qui gouverne l'accroissement de la population. Ainsi, mille millions d'hommes doubleront en vingt ans en vertu du seul principe de population, tout comme mille hommes. Mais on n'obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour faire face au doublement de mille millions d'hommes! Une place limitée est accordée à l'être humain. Lorsque tous les arpents ont été ajoutés les uns aux autres jusqu'à ce que toute la terre fertile soit utilisée, l'accroissement de nourriture ne dépendra plus que de l'amélioration des terres déjà mises en valeur. Or cette amélioration ne peut faire des progrès toujours croissants, bien au contraire. A l'opposé, partout où elle trouve de quoi subsister, la population ne connaît pas de limites, et ses accroissements sont eux-mêmes les causes de nouveaux accroissements !

 

Ce qu'on nous dit de la Chine et du Japon permet de penser que tous les efforts de l'industrie humaine ne réussiront jamais à y doubler le produit du sol, quel que soit le temps qu'on accorde. Il est vrai que notre globe offre encore des terres non cultivées et presque sans habitants. Mais pour les occuper, il faudrait d'abord exterminer ces races éparses, ou les contraindre à s'entasser dans quelques parties retirées de leurs terres, insuffisantes pour leurs besoins. Avons-nous le droit moral de faire cela? Même si l'on entreprend de les civiliser et de diriger leur travail, il faudra y consacrer beaucoup de temps. Et comme, en attendant, l'accroissement de la population se réglera sur celui de la nourriture, on arrivera rarement à ce résultat qu'une grande étendue de terrains abandonnés et fertiles soit cultivée par des nations éclairées et industrieuses. Mais même si cela arrivait (par exemple lors de l'établissement de nouvelles colonies), cette population qui s'accroît rapidement selon une progression géométrique s'imposera bientôt des bornes à elle-même. Si la population d’Amérique continue à s'accroître, même si cela se fait moins vite que dans la première période de la colonisation, les indigènes seront repoussés sans cesse davantage vers l'intérieur, jusqu'à ce que leur race s'éteigne.

 

Dans l'ensemble, ces observations sont applicables à toutes les parties de la terre où le sol est imparfaitement cultivé. Or il n'est pas pensable de détruire ou d'exter­miner la plus grande partie des habitants de l’Asie ou de l'Afrique. Quant à civiliser les tribus Tartares ou Nègres et diriger leur industrie, ce serait là une entreprise longue, difficile et d'un résultat hasardeux.

 

L'Europe n'est pas aussi peuplée qu'elle pourrait l'être. C'est d'autre part en Europe que l'on peut espérer mieux diriger la production. Ainsi, en Angleterre et en Écosse l'on s'est beaucoup livré à la pratique de l'agriculture: et cependant, dans ces pays même, il y a beaucoup de terres incultes.

 

Examinons dans quelle mesure la production de notre île (l'Angleterre) pourrait être accrue, dans des circonstances idéales. Supposons que grâce à une excellente admi­nistration, sachant donner de puissants encouragements aux cultivateurs, la production des terres double dans les vingt-cinq premières années (il est d'ailleurs probable que cette supposition excède la vraisemblance!) Dans les vingt-cinq années suivantes, il est impossible d'espérer que la production puisse continuer à s'accroître au même rythme, et qu'au bout de cette seconde période la production de départ aura quadruplé: ce serait heurter toutes les notions acquises sur la fécondité du sol. L'amélioration des terres stériles ne peut résulter que du travail et du temps; à mesure que la culture s'étend, les accroissements annuels diminuent régulièrement.

 

Comparons maintenant l'accroissement de la population à celui de la nourriture. Supposons d'abord (ce qui est inexact) que le coefficient d'accroissement annuel ne diminue pas, mais reste constant. Que se passe-t-il ? Chaque période de vingt-cinq ans ajoute à la production annuelle de la Grande-Bretagne une quantité égale à sa production actuelle. Appliquons cette supposition à toute la terre: ainsi, à la fin de chaque période de vingt-cinq ans, une quantité de nourriture égale à celle que fournit actuellement à l'homme la surface du globe viendra s'ajouter à celle qu'elle fournissait au commencement de la même période.

 

Nous sommes donc en état d'affirmer, en partant de l'état actuel de la terre habi­table, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à la production, ne peuvent jamais augmenter à un rythme plus rapide que celui qui résulte d'une progression arithmétique.

 

Comparons ces deux lois d'accroissement: le résultat est frappant. Comptons pour onze millions la population de la Grande-Bretagne, et supposons que le produit actuel de son soi suffit pour la maintenir. Au bout de vingt-cinq ans, la population sera de vingt-deux millions; et la nourriture ayant également doublé, elle suffira encore à l'entretenir. Après une seconde période de vingt-cinq ans, la population sera portée à quarante-quatre millions: mais les moyens de subsistance ne pourront plus nourrir que trente-trois millions d'habitants. Dans la période suivante, la population -arrivée à quatre-vingt-huit millions - ne trouvera des moyens de subsistance que pour la moitié de ce nombre. A la fin du premier siècle, la population sera de cent soixante-seize millions, tandis que les moyens de subsistance ne pourront suffire qu'à cinquante-cinq millions seulement.

 

 

Cent vingt et un millions d'hommes seront ainsi condamnés à mourir de faim!

 

Considérons maintenant la surface de la terre, en posant comme condition qu'il ne sera plus possible d'avoir recours à l'émigration pour éviter la famine. Comptons pour mille millions le nombre des habitants actuels de la Terre. La race humaine croîtra selon la progression 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256... tandis que les moyens de subsis­tance croîtront selon la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, population et moyens de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9 ; au bout de trois siècles, 4 096 à 13 ; après deux mille ans, la différence sera immense et incalculable.

 

Le rythme d'accroissement de la population, de période en période, l'emporte donc tellement sur celui de l'augmentation des subsistances, que pour maintenir le niveau et pour que la population existante trouve toujours des aliments en quantité suffisante, il faut qu'à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à son extension. Il faut que la dure nécessité la soumette à son empire, et que celui de ces deux principes opposés dont l'action est tellement prépondérante soit contenu dans d'étroites limites.

 

 

2

 

Obstacles généraux à l'accroissement
de la population.

Leur mode d'action

 

 

On peut conclure de ce qui précède, que l'obstacle primordial à l'augmentation de la population est le manque de nourriture, qui provient lui-même de la différence entre les rythmes d'accroissement respectifs de la population et de la production. Mais cet obstacle n'agit de manière immédiate que dans les cas où la famine exerce ses ravages.

 

Des obstacles immédiats sont constitués par les coutumes et les maladies que fait naître la rareté des moyens de subsistance, ainsi que par toutes les autres causes physiques et morales qui tendent à ravir prématurément la vie.

 

Ces obstacles agissent avec plus ou moins de force dans toutes les sociétés humaines pour y maintenir constamment le nombre des individus au niveau des moyens de subsistance. Ils peuvent être rangés sous deux chefs: les uns agissent en prévenant L'accroissement de la population; les autres, en la détruisant à mesure qu'elle se forme. La somme des premiers forme ce qu'on peut appeler l'obstacle pré­ventif ; celle des seconds, l'obstacle destructif.

 

Dans la mesure où il est volontaire, l'obstacle préventif est propre à l'espèce humaine et découle d'une faculté qui la distingue des animaux: celle de prévoir et d'apprécier des conséquences éloignées. Les obstacles qui s'opposent à l'accroisse­ment indéfini des plantes et des animaux sont tous de nature destructive; ou s'ils sont préventifs, ils n'ont rien de volontaire. Mais il suffit que l'homme regarde autour de lui pour qu'il soit frappé par le spectacle offert par les familles nombreuses: en comparant ses moyens personnels de subsistance (qui n'excèdent guère la mesure de ses besoins) avec le nombre des individus entre lesquels il devra en faire le partage (et ce nombre peut fort bien s'élever jusqu'à sept ou huit sans que ses moyens soient fort accrus), il éprouve la crainte de ne pouvoir nourrir les enfants qu'il aura fait naître. Tel serait du moins l'objet de son inquiétude dans une société fondée sur un système d'égalité, si toutefois il peut en exister une. Mais dans la situation actuelle, d'autres considérations interviennent. Ne court-il pas le risque de perdre son rang et d'être forcé de renoncer à des habitudes qui lui sont chères? Quelle occupation, quel emploi sera à sa portée? Ne devra-t-il pas s'imposer des travaux plus pénibles ou se jeter dans des entreprises plus difficiles? Pourra-t-il procurer à ses enfants les avantages d'éducation dont il a joui lui-même? Si leur nombre grandit encore, est-il assuré que ses efforts suffiront à les mettre à l'abri de la misère et du mépris qui l'accompagne? Enfin, ne devra-t-il pas renoncer à l'indépendance dont il est fier, pour avoir recours à une charité toujours insuffisante?

 

Dans toute société civilisée, des réflexions de ce genre sont bien faites pour prévenir, et préviennent en effet, un grand nombre de mariages précoces, et s'oppo­sent à cet égard à la tendance naturelle.

 

Une contrainte imposée à nos penchants, et surtout à l'un de ceux qui ont sur nous le plus d'empire, produit un sentiment pénible. Mais s'il n'en résulte pas de vices, c'est encore là le moindre des maux produits par le Principe de Population

 

Mais que cette contrainte vienne à engendrer le vice et le cortège de maux qui l'accompagnent frappe tous les regards. Le dérèglement des mœurs (lorsqu'il est porté au point d'empêcher la naissance des enfants) avilit la nature humaine et lui ravit sa dignité. Voilà son effet sur les hommes: mais combien il est encore plus dégradant pour les femmes! De toutes les personnes touchées par le malheur, il n'y en a pas qui soient plongées dans une misère plus affreuse que les déplorables victimes de la prostitution, si communes dans les grandes villes.

 

Lorsque la corruption devient générale et s'étend à toutes les classes de la société, elle a pour effet inévitable d'empoisonner la source du bonheur domestique et d'affaiblir les liens d'affection qui unissent les époux, ou qui attachent les parents aux enfants : elle nuit enfin à l'éducation. Telles sont les causes actives qui diminuent le bonheur de la société et portent à la vertu une fâcheuse atteinte. En particulier, ces maux sont le résultat des artifices qu'exige la conduite d'une intrigue, et des moyens employés pour en cacher les suites.

 

Les obstacles destructifs qui s'opposent à l'accroissement de la population sont très variés. Ils englobent tous les phénomènes qui tendent à abréger, par le vice ou le malheur, la durée naturelle de la vie humaine. On peut ainsi ranger sous ce chef les métiers malsains; les travaux rudes, pénibles ou exposant à l'inclémence des saisons; l'extrême pauvreté; la mauvaise nourriture des enfants; l'insalubrité des grandes villes ; les excès de tous genres; enfin les maladies et épidémies, la guerre, la peste et la famine.

 

Si on examine maintenant tous les obstacles à l'accroissement de la population que j'ai classés sous deux chefs généraux (c'est-à-dire les obstacles préventifs et destructifs), on voit qu'ils peuvent être réduits à trois éléments : la contrainte morale, le vice, et les souffrances.

 

Parmi les obstacles préventifs, le fait de s'abstenir du mariage et la chasteté forment ce que j'appelle la contrainte morale [2]. Le libertinage, les passions contraires à la nature, la profanation du lit nuptial et tous les artifices employés pour cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles préventifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices.

 

Parmi les obstacles destructifs, je désigne par le mot de malheur ceux qui se présentent comme une suite inévitable des lois de la nature. Au contraire, ceux que nous faisons naître nous-mêmes (comme les guerres, les excès et plusieurs autres sortes de maux évitables) sont d'une nature mixte. c'est le vice qui les suscite, et ils amènent à leur suite le malheur.

 

La somme de tous les obstacles préventifs et destructifs forme ce que j'appelle l'obstacle immédiat à l'accroissement de la population. Dans un pays où celle-ci ne peut pas croître indéfiniment, les obstacles préventifs et destructifs doivent être en raison inverse l'un de l'autre. C'est-à-dire que, dans les pays malsains ou sujets à une grande mortalité (quelle qu'en soit la cause) l'obstacle préventif aura peu d'influence, dans ceux qui jouissent au contraire d'une grande salubrité, et où l'obstacle préventif agit avec force, l'obstacle destructif agira faiblement et la mortalité sera très faible.

 

En tout pays, certains des obstacles que j'ai énumérés agissent avec plus ou moins de force, mais d'une manière constante. Or, malgré cette influence permanente, rares sont les pays où la population ne montre pas une tendance constante à s'accroître au-delà des possibilités de subsistance. Cette tendance constante plonge dans la détresse les classes inférieures de la société et s'oppose à toute amélioration de leur sort.

 

Le mode d'action de ces obstacles, dans l'état actuel de la société, mérite de retenir l'attention. Supposons un pays dans lequel les moyens de subsistance sont suffisants pour nourrir la population. La tendance de celle-ci à s'accroître (même dans les sociétés les plus vicieuses, cette tendance ne cesse jamais d'exercer une certaine pression) fait que le nombre des humains s'accroît plus vite que les possibilités de subsistance. Par suite, le pauvre vit plus difficilement: certains même se voient réduits aux plus dures extrémités. Le nombre des ouvriers s'accroissant d'autre part plus vite que la quantité d'ouvrage à faire, le prix du travail tombe, et comme le prix de la nourriture augmente en même temps, il arrivera fatalement que, pour vivre comme auparavant, l'ouvrier soit obligé de travailler davantage. Pendant cette période de misère, les mariages sont tellement découragés et les embarras de famille si fortement accrus que la population s'arrête et devient stationnaire. A ce moment, le prix du tra­vail très bas, l'abondance des ouvriers et la nécessité pour eux d'augmenter leur travail, encouragent les cultivateurs à mieux travailler la terre, à défricher les terres incultes et à fumer ou améliorer celles qui sont en culture, ceci jusqu'à ce que les moyens de subsistance soient remontés au point où ils étaient au départ. Alors la situation de l'ouvrier redevient moins pénible et l'obstacle à l'accroissement de la population cesse. Après une courte période d'équilibre, les mêmes mécanismes de régression, puis de progression se répéteront de nouveau.

 

L'une des principales raisons pour lesquelles on n'a guère remarqué ces oscilla­tions, est que les historiens ne s'occupent généralement que des classes les plus élevées de la société. Il n'existe pas beaucoup d'ouvrages consacrés aux usages et à la manière de vivre des classes inférieures. Or c'est justement dans ces classes-là que les fluctuations dont j'ai parlé se font sentir le plus.

 

Une autre cause a souvent masqué ces oscillations: c'est la différence entre le prix réel du travail et son prix nominal. Le prix du travail baisse rarement partout à la fois; souvent aussi il reste le même, tandis que le prix des subsistances hausse graduelle­ment, ce qui correspond à une baisse réelle du prix du travail; et tant que dure cette hausse graduelle des subsistances, le sort des classes inférieures empire. Au contraire, grâce au bas prix du travail, les fermiers et les capitalistes s'enrichissent, accroissent leurs capitaux et peuvent employer un plus grand nombre d'ouvriers. Il est évident que pendant ce temps la difficulté qu'on éprouve à entretenir une famille s'est accrue. la population diminue donc. Au bout d'un certain temps, la demande de travail est devenue plus grande que l'offre: par conséquent, le prix réel du travail augmente (si rien n'empêche que ce prix se mette à son niveau). Tel est le mécanisme par lequel les salaires, et à travers eux la condition des classes inférieures, éprouve des baisses et des hausses, c'est-à-dire des mouvements de régression et de progrès, bien que le prix nominal du travail ne baisse pas.

 

Les primitifs, chez qui le travail n'a pas de prix défini, n'en sont pas moins exposés à des oscillations identiques. Lorsque leur population a atteint le niveau qu'elle ne peut dépasser, tous les obstacles qui empêchent son accroissement et ceux qui la détruisent se manifestent intensément. Les habitudes vicieuses se multiplient, l'abandon des enfants se généralise, les guerres et les épidémies deviennent plus fréquentes et plus meurtrières. Ces causes continuent à se manifester jusqu'à ce que la population soit réduite au niveau compatible avec les moyens de subsistance. Alors, le retour à une relative abondance provoque un nouvel accroissement de population, qui sera à son tour freiné quelque temps après par les mêmes causes que je viens d'énumérer.

 

Je n'entreprendrai pas de suivre dans les différents pays ces mouvements alterna­tivement rétrogrades et progressifs... et je me bornerai à énoncer les propo­sitions suivantes -

 

1. - Le niveau de la population est nécessairement limité par les moyens de subsistance.

 

2. - La population s’accroît partout où croissent les moyens de subsistance, à moins que des obstacles puissants ne l'arrêtent.

 

3. - Ces obstacles particuliers, et tous ceux qui freinent l'accroissement de la population et la forcent à se réduire constamment au niveau des moyens de subsis­tance, peuvent tous se rapporter à trois chefs: la contrainte morale, le vice et le malheur.

 

La première de ces propositions n'a certainement pas besoin d'être appuyée de preuves. Quant aux deux autres, elles seront prouvées par l'examen auquel nous allons nous livrer de la situation des peuples anciens et modernes, que nous étudie­rons sous cet aspect spécial. C'est l'objet des chapitres suivants.


 

 

 

 

 

 

3

 

Les obstacles à l'accroissement
de la population chez les peuples
les moins élevés dans l'organisation sociale

 

 

 

Tous les voyageurs décrivent les habitants de la Terre de Feu comme placés au plus bas degré de l'existence sociale [3]. Mais nous connaissons peu leurs mœurs et leurs habitudes domestiques. La stérilité de leur pays et leur état misérable ont empêché que se nouent avec eux des relations commerciales qui auraient pu nous apporter des renseignements sur leur manière de vivre. Il n'est pourtant pas difficile de concevoir quel genre d'obstacle arrête la population d'une race primitive dont la misère est évidente: ils meurent de froid et de faim, couverts d'ordure et de vermine, sous un climat très rude dont ils n'ont pas trouvé le moyen d'adoucir les effets [4].

 

Us naturels de la Terre de Van Diemen (Tasmanie) sont aussi misérables. Ceux des îles Andaman, plus à l'Est, paraissent encore moins bien lotis. Quelques récits de voyageurs nous les montrent occupés sans répit à chercher leur maigre nourriture. Comme les forêts ne leur offrent à peu près aucune proie animale et peu de végétaux comestibles, ils sont réduits à grimper sur les rochers ou à errer sur le rivage pour y chercher les poissons jetés à la côte, ressource toujours précaire dont ils sont d'ailleurs privés pendant les tempêtes. Leur taille ne dépasse pas cinq pieds; ils ont le ventre proéminent, les épaules rejetées en arrière, une grosse tête, des membres grêles et fluets. Leur aspect dénonce le dernier degré de la misère et un affreux mélange de férocité et de besoin.

 

Les habitants de la Nouvelle-Hollande semblent leur être un peu supérieurs... Le rédacteur du Premier voyage de Cook, après avoir fait remarquer qu'il avait aperçu très peu de naturels sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande et avoir attribué ce défaut de population à la stérilité de la terre, ajoute: « Il n'est pas facile de dire si le nombre des habitants est réduit à ce que le pays peut nourrir. De nouveaux voyages apprendront peut-être s'ils se détruisent mutuellement, comme ceux de la Nouvelle-Zélande, en combattant pour leur nourriture, ou s'ils sont enlevés par la famine, ou si d'autres causes s'opposent chez eux à la multiplication de l'espèce. »

 

Ce que Mr. Collins nous dit de ces sauvages fournit une réponse à ces questions [5]. Ils ne sont ni grands ni bien faits, nous dit-il. Ils ont les bras et les parties inférieures du corps très grêles, ce qu'on attribue au manque de nourriture. Ceux qui habitent les côtes vivent de poisson, et occasionnellement d'un gros ver qu'ils trouvent dans le gommier nain. Les bois sont si dépourvus d'animaux, et il faut tant de peine pour les atteindre, que ceux qui vivent dans l'intérieur des terres n'ont pas plus d'aisance. Ils passent leur temps à grimper sur les arbres pour y trouver du miel ou de petits quadrupèdes, comme l'écureuil volant ou l'opossum. Lorsque le tronc des arbres est très haut et dépouillé de branches, ce qui est fréquent, cette chasse est très fatigante: ils sont obligés de tailler avec leur hache de pierre, pour chaque pied alternativement, une entaille qu'ils gravissent en se cramponnant à l'arbre du bras gauche; on a vu des arbres ainsi entaillés jusqu'à quatre-vingts pieds de haut.

 

Lorsque la nourriture animale ou végétale est rare, et que le travail nécessaire pour l'obtenir est pénible, il est évident que la population doit être faible et éparse... Mais si nous considérons les coutumes barbares de ces peuples, les cruels traitements qu'ils font éprouver aux femmes et la difficulté qu'il y a à élever des enfants dans la situation où ils se trouvent, nous sommes portés à croire que les moyens de subsistance qu'offre ce pays, si faibles soient-ils, excèdent encore les besoins de la petite quantité d'habitants qui ont réussi à échapper à tant de causes de destruction.

 

Chez ces peuples, l'amour est l'occasion d'actes de violence et de férocité. C'est parmi les femmes d'une tribu ennemie que le jeune sauvage doit faire son choix. Il épie le moment où celle qu'il recherche est seule et éloignée de ses protecteurs naturels ; il s'approche sans être aperçu, l'étourdit d'un coup de massue ou d'une épée de bois dur et la frappe sur la tête, le dos et les épaules, si rudement que chaque coup fait couler des flots de sang. Il l'enlève et la traîne à travers la forêt, sans se mettre en peine des pierres ou des éclats de bois dont la route est semée, impatient d'amener sa proie jusqu'au repaire de sa propre tribu. Là, après d'autres actes de barbarie, la femme est reconnue comme étant sa propriété et il est rate qu'elle quitte son nouveau maître. Cependant, cet outrage n'est pas vengé directement par les parents de la femme enlevée, si ce n'est qu'il leur fournit un prétexte pour enlever à leur tour les femmes de leurs ennemis.

 

La conduite des maris envers leurs femmes est conforme aux préludes de leur tendresse: toutes portent à la tête des signes évidents de leur infériorité au combat. Et comme les mariages sont précoces, on peut dire que leurs maris les battent aussitôt qu'ils en ont la force. On a vu quelques-unes de ces malheureuses dont la tête tondue était marquée de cicatrices impossibles à dénombrer.

 

Une conduite aussi brutale doit amener souvent des couches malheureuses. L'union précoce (et même prématurée) des sexes nuit probablement à la fécondité. Chez ces primitifs, il est également plus rare de n'avoir qu'une femme que d'en avoir plusieurs. Mais, ce qui est singulier, c'est que Mr. Collins ne se souvient pas avoir vu un homme ayant des enfants de plusieurs de ses femmes : il a entendu dire à quelques naturels que la première femme réclamait l'amour de son mari comme un droit exclusif, la seconde n'étant qu'une sorte d'esclave chargée de servir la première et son époux. Il est difficile de croire qu'un pareil droit soit exclusif : mais peut-être n'est-il pas permis à la seconde femme d'élever ses enfants. Quoi qu'il en soit, ce fait prouve qu'il y a un grand nombre de femmes sans enfants, phénomène qui ne peut s'expliquer que par les mauvais traitements auxquels elles sont exposées ou par certaines coutumes particulières ayant échappé à l'observation de Mr. Collins.

 

A ces causes, qui empêchent la génération de naître, il faut ajouter celles qui détruisent la population à mesure qu'elle se forme - les guerres fréquentes, l'esprit de vengeance qui porte sans cesse les hommes à verser le sang, la saleté de leurs habitations, leur mauvaise nourriture et les maladies qui en découlent, en particulier les maladies de peau et une sorte de petite vérole qui fait chez eux de grands ravages.

 

Devant l'influence de tant de causes de dépopulation, en serait naturellement porté à croire que les produits du sol (animaux et végétaux) ajoutés au poisson pris sur la côte, sont suffisants pour entretenir cette rare humanité éparse sur une aussi vaste étendue de terrain! Il paraît qu'au contraire la population atteint si exactement le niveau des moyens de subsistance que le plus petit déficit (qu'il résulte d'une saison défavorable ou de toute autre cause) plonge ces peuples dans la plus cruelle détresse.


 

 

 

 

 

 

4

 

Obstacles à l'accroissement
de la population
chez les Indiens d'Amérique

 

 

 

Tournons maintenant nos regards vers les contrées d'Amérique. Au moment de sa découverte, la plus grande partie de ce vaste continent était habitée par de petites tribus de sauvages, indépendantes, qui vivaient à peu près comme celles de la Nouvelle-Hollande et se nourrissaient des productions naturelles du sol. La culture, faiblement pratiquée par ces tribus surtout chasseresses, ajoutait peu de chose à leurs moyens de subsistance. Les habitants de cette partie du monde vivaient donc surtout des produits de la chasse et de la pêche. Il est facile de comprendre combien ces ressources étaient précaires. La pêche ne pouvait nourrir que les tribus établies près des lacs, des rivières ou de la mer. L'ignorance, l'indolence et l'imprévoyance des sauvages les privaient de l'avantage de conserver pour l'avenir les provisions excédant le besoin du moment. Depuis longtemps, on a remarqué qu'un peuple chasseur doit étendre très loin les limites de son territoire pour trouver de quoi subsister. Et si l'on compare le nombre des têtes sauvages existant sur un territoire au nombre de celles qu'on peut capturer en employant tous les moyens connus, on voit qu'il est impossible que les hommes s'y multiplient beaucoup. Les peuples chasseurs, comme les bêtes de proie (auxquelles ils ressemblent), ne peuvent vivre trop près les uns des autres: leurs tribus doivent être dispersées à la surface de la terre; il faut qu'elles s'évitent ou se combattent. Aussi les voit-on engagées dans des guerres continuelles.

 

La faible population disséminée sur le vaste territoire de l'Amérique est un exemple de cette vérité évidente, que les hommes peuvent se multiplier seulement en proportion de leurs moyens de subsistance. Mais la partie la plus intéressante de notre travail est de rechercher les moyens par lesquels la population se maintient au niveau des faibles ressources dont elle dispose. On voit aisément que l'insuffisance des moyens de subsistance, chez un peuple, ne se manifeste pas uniquement par la fami­ne. Elle revêt d'autres formes plus permanentes du malheur ou des fléaux destructifs, et est la cause de pratiques qui agissent quelquefois avec plus de force pour arrêter la population à naître que pour détruire celle qui est arrivée à maturité.

 

On a remarqué que les femmes américaines sont assez peu fécondes et on a attribué leur relative stérilité à la froideur des hommes à leur égard. C'est un trait remar­quable du caractère des sauvages américains, mais il n'appartient pas exclu­sivement à cette race: tous les peuples sauvages manifestent plus ou moins cette sorte d'indifférence, surtout ceux qui ont des moyens de subsistance insuffisants et qui oscillent sans cesse entre la crainte de l'ennemi et celle de la faim. Les dangers captent alors leur attention et ne leur permettent pas de la fixer sur des passions tendres. C'est sans doute la vraie raison de la froideur des Américains, et l'on aurait tort de l'imputer à un vice de leur constitution: d'ailleurs, si les peines et les dangers diminuent, l'amour reprend chez eux son empire. On a fort bien observé ce fait dans les contrées favorisées, dont les habitants sont moins exposés aux risques de la vie sauvage. Quelques tribus cantonnées au bord de rivières poissonneuses, dans des lieux giboyeux ou sur des terres mises en valeur, ne partagent point l'insensibilité générale: et comme leurs passions n'ont plus de frein, leurs mœurs sont dissolues.

 

Ainsi, l'apathie des Américains n'est pas un défaut naturel, mais l'effet d'un genre de vie qui rend chez eux les mouvements passionnés plus rares. Nous ne serons donc pas tentés d'attribuer à un défaut naturel l'infécondité des mariages: nous l'imputerons plutôt au genre de vie des femmes et aux coutumes qu'elles observent.

 

Chez quelques tribus d'Amérique, le sort de ce malheureux sexe est si affreux que le mot servitude exprime imparfaitement sa misère. Là, une femme n'est à proprement parler qu'une bête de somme. Tandis que la vie d'un homme se partage entre la paresse et le plaisir, sa femme est condamnée sans relâche aux travaux les plus rudes. On lui assigne sa tâche, sans pitié pour sa faiblesse. On reçoit ses services, sans reconnaissance ni faveur. Dans quelques régions, où la dégradation est extrême, on a vu des mères tellement pénétrées de l'horreur de leur situation qu'elles faisaient périr leurs filles à leur naissance pour leur éviter de pareilles infortunes.

 

Cet état d'infériorité, l'assujettissement à un travail forcé, la dureté de la vie sauvage, ne peuvent manquer d'être très défavorables à la grossesse des femmes mariées. De même, le libertinage auquel elles se sont livrées auparavant et les moyens qu'elles emploient pour se faire avorter nuisent nécessairement à leur fécondité.

 

M. Charlevoix attribue la stérilité des Américaines au temps très long pendant lequel elles allaitent et se séparent de leur mari (ordinairement, plusieurs années), aux travaux excessifs et incessants auxquels elles se livrent, enfin à la coutume de plusieurs tribus de permettre la prostitution avant le mariage. Il faut ajouter à cela, selon lui, l'extrême misère à laquelle ces peuples sont réduits, et qui éteint chez eux le désir d'avoir des enfants. Dans les hordes les moins civilisées, une maxime recom­mande de ne pas élever plus de deux enfants. S'il naît deux jumeaux, on en abandonne généralement un parce que la mère ne peut  les nourrir tous les deux. Si une mère meurt pendant la période d'allaitement, on n'a aucun espoir de sauver son nourrisson, et - comme dans la Nouvelle-Hollande - on l'ensevelit sur le sein qui l'a nourri.

 

On abandonne généralement les enfants difformes; quelques peuplades du Sud font même subir un sort identique aux enfants dont la mère a mal supporté la grossesse ou l'accouchement, par crainte qu'ils n'héritent une certaine faiblesse: c'est pourquoi il n'existe pas d'être difformes chez les sauvages d'Amérique. D'ailleurs, si une mère veut élever tous ses enfants sans distinction, la mort en enlève un si grand nombre (tant ils sont durement traités) qu'il est à peu près impossible à ceux qui sont dotés d'une constitution délicate d'atteindre l'âge d'homme. Dans les colonies espagnoles, par contre, où la vie des indigènes est moins pénible et où on les empêche de faire périr leurs enfants, on voit beaucoup d'hommes difformes, petits, mutilés, aveugles ou sourds.

 

La polygamie paraît avoir été de tous temps pratiquée chez les sauvages amé­ricains, mais seuls les chefs et les caciques usaient pratiquement de cette liberté. On en voyait cependant quelques rares exemples chez de simples particuliers, dans les riches provinces du Sud où la nourriture est plus abondante. La difficulté de la vie forçait en général les hommes du peuple à se contenter d'une seule femme. Et cette difficulté était si réelle que les pères, avant de donner leur fille en mariage, exigeaient généralement que le fiancé donne des preuves tangibles de son habileté à la chasse et par là même de sa capacité à nourrir une famille.

 

Lorsque le jeune sauvage a échappé aux nombreux dangers de l'enfance, d'autres menacent son âge mûr. A cet âge, les maladies sont plus rares, mais plus destructives. Comme l'imprévoyance de ces sauvages est extrême et que leurs moyens de subsis­tance sont précaires, ils passent subitement - selon les hasards de la chasse ou de la saison - des horreurs de la disette aux excès provoqués par l'abondance. Leur voracité compense alors la rigueur du jeûne: mais l'une et l'autre sont également nuisibles. Les maladies qui en sont la conséquence moissonnent la jeunesse dans sa fleur: ils sont sujets à la consomption, à la pleurésie, à l'asthme, à la paralysie, toutes maladies provoquées par les fatigues de la chasse et de la guerre ou l'inclémence des saisons.

 

Dans les vastes plaines du Sud, après la saison des pluies le soleil brûlant darde ses rayons sur les terres inondées et engendre de funestes épidémies. Les mission­naires mentionnent des maladies contagieuses qui causent dans les villages une effrayante mortalité. La petite vérole, en particulier, fait de grands ravages, tant à cause du manque de soins qu'en raison de l'exiguïté des maisons où l'on entasse les malades. Malgré les efforts des Jésuites, les indigènes du Paraguay étaient à l'époque fort exposés à cette maladie: la petite vérole et les fièvres malignes (qu'on appelle peste en raison des ravages qu'elles provoquent) désolaient leurs missions les plus florissantes.

 

Les peuples du Nord ne sont pas épargnés par ces épidémies. Elles y sont au contraire fréquentes, et la relation du capitaine Vancouver nous en montre un exem­ple frappant. Depuis New-Dungeness, au Nord-Ouest de l'Amérique, sur cent cin­quan­te milles de côtes, ce voyageur ne rencontra pas cent cinquante habitants. Il visita plusieurs villages déserts, dont chacun aurait à lui seul aisément contenu tous les individus dispersés qu'il avait rencontrés. En poussant à l'intérieur des terres, surtout à Port Discovery, il trouva des ossements et des crânes humains épars. Ce n'était point là l'effet de la guerre car le corps des indigènes vivants ne présentait aucune cicatrice et eux-mêmes ne témoignaient ni crainte ni défiance. Notre voyageur ne put donc s'arrêter à d'autre conjecture qu'à celle d'une maladie pestilentielle; la petite vérole avait d'ailleurs laissé des traces sur le visage des indigènes, dont plusieurs avaient perdu un oeil.

 

Les sauvages, ignorants et malpropres, perdent l'avantage que peut donner la disper­sion pour prévenir la contagion. Dans quelques cantons d'Amérique, on construit des maisons destinées à recevoir plusieurs familles : on y voit quatre-vingts ou cent personnes sous le même toit! Là où les familles vivent séparées, leurs huttes sont petites, fermées, misérables, sans fenêtres, avec des portes si basses qu'on n'y peut entrer qu'en rampant. On peut aisément se figurer les ravages que doit faire une épidémie lorsqu'elle apparaît dans ces habitations!

 

Échappé à la mortalité infantile et aux ravages des maladies, le sauvage est encore exposé aux dangers de la guerre, et malgré l'extrême prudence avec laquelle les Indiens d'Amérique dirigent leurs entreprises militaires, comme ils ne connaissent presque jamais de période de paix, leurs pertes sont énormes. Ces peuplades, même les plus sauvages, connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu'elles occupent: et comme il est très important pour elles de ne pas permettre à d'autres de s'emparer de leur gibier, elles le gardent jalousement. De là d'innombrables sujets de querelle entre nations voisines. Le simple accroissement d'une tribu est envisagé par les autres comme une véritable agression, puisqu'il exige une augmentation de territoire. Une guerre née de pareilles causes finira uniquement lorsque l'équilibre de la population se trouvera rétabli par les pertes, ou lorsque le parti le plus faible aura été exterminé. Ajoutons qu'une invasion hostile, dévastant les cultures et forçant les habitants à abandonner leurs terres à gibier, réduit ces sauvages à la dernière extrémité, car il est rare qu'ils aient des provisions. Souvent il arrive que tous les habitants du pays envahi cherchent refuge dans les bois et les montagnes, où la plupart meurent de faim. Dans ces occasions, chacun ne songe guère qu'à sa sûreté personnelle: les enfants sont séparés des parents, qui ne s'en préoccupent guère; un père vend son fils pour un couteau ou une hache. Puis la famine ou les maux de tout genre enlèvent ceux que la guerre a épargnés et il n'est par rare de voir s'éteindre ainsi des tribus entières.

 

Cet état de choses contribue à maintenir la férocité qu'on remarque chez les sauvages, surtout en Amérique. Ils ne combattent pas pour conquérir, niais pour détruire. C'est par la mort de son ennemi que le vainqueur assure sa propre vie. Us Iroquois expriment leur intention d'entrer en guerre par ces mots: « Allons manger ce peuple » ! Lorsqu'ils sollicitent le secours d'un allié, ils l'invitent à boire un consom­mé préparé avec la chair de leurs ennemis. Une fois cette coutume établie, la crainte de devenir la proie d'un ennemi vorace suffit à animer le sauvage d'un ressentiment tel qu'il en vient à dévorer les prisonniers tombés entre ses mains, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir la faim pour expliquer cette conduite.

 

Dans le cœur du sauvage, l'amour de la vie ne fait qu'un avec celui de la commu­nauté dont il est membre - la puissance de sa tribu représente le seul garant de sa propre existence; réciproquement, il envisage son propre salut comme lié à celui de tous. Ce sentiment le domine tellement qu'il exclut certaines idées d'honneur et de bravoure, familières aux peuples civilisés. Fuir devant l'ennemi lorsque celui-ci est prêt à repousser l'attaque, ou éviter un combat mettant sa propre vie en péril, fait partie du code de l'honneur auquel obéit le sauvage américain. Pour qu'il se résolve à attaquer un ennemi sur la défensive, il faut qu'il ait presque la certitude de vaincre: et même dans ce ras, il craint de faire le premier pas. Le but essentiel d'un guerrier est d'affaiblir ou de détruire les tribus ennemies en causant à la sienne le moins de pertes possible: aussi emploie-t-il volontiers la ruse ou la surprise. Attaquer un ennemi à force égale est réputé folie. Loin d'être considéré comme glorieux, périr dans le combat est une tache qui ternit la réputation d'un guerrier. Au contraire, attendre patiemment sa proie, saisir le moment où elle se croit en sécurité ou est incapable de résister, fondre sur elle dans la nuit, incendier les huttes ennemies et massacrer leurs habitants nus et désarmés: autant d'exploits fort honorables dont la mémoire se perpétue et dont la tribu conserve un souvenir reconnaissant.

 

Les causes que nous venons d'énumérer, et qui affectent la population de l'Amérique, sont liées à l'abondance ou à la rareté des subsistances. Ainsi, les tribus les plus nombreuses sont toujours celles qui habitent le voisinage des lacs ou des rivières, la fertilité du sol et l'amélioration de la culture procurant une nourriture plus abondante. Dans l'intérieur, par exemple sur les bords de l'Orénoque, on peut faire plusieurs centaines de milles sans rencontrer une hutte et sans apercevoir la trace d'une créature humaine. Dans certaines parties de l'Amérique septentrionale, où le climat est plus rigoureux et le sol moins fertile, les déserts s'étendent encore plus loin: on y traverse parfois plusieurs centaines de lieues de plaines ou de forêts absolument inhabitées. Les missionnaires parlent de voyages de douze jours effectués sans rencontrer âme qui vive, et d'immenses étendues de pays où l'on rencontre à peine trois ou quatre villages épars.

 

Certaines régions d'Amérique nous sont représentées comme bien peuplées en comparaison des précédentes: par exemple les bords des grands lacs du Nord, les rives du Mississippi, la Louisiane et certaines provinces d'Amérique méridionale. Là, se trouvent des villages dont le nombre et l'importance sont en rapport avec l'abondance du gibier ou du poisson et les progrès des habitants dans l'art de cultiver le soi. Les indigènes du Mexique et du Pérou, empires vastes et populeux, prove­naient de la même souche originelle que les peuples sauvages voisins et avaient à l'origine vécu comme eux. Mais dès qu'il firent des progrès en agriculture, leur population se mit à croître rapidement, malgré la froideur des hommes et les coutu­mes destructrices observées par les femmes. Sans doute ces coutumes furent-elles modifiées par la suite: une vie plus douce et sédentaire augmenta la fécondité et permit à ces peuples d'élever une descendance plus nombreuse.

 

Il ressort des récits des historiens que le continent américain montre partout le tableau d'une population répartie proportionnellement à la quantité de nourriture que les habitants peuvent se procurer dans l'état actuel de leur industrie. Presque partout, cette population paraît atteindre la limite qui ne peut être dépassée. Ce que prouvent d'ailleurs les famines et les disettes fréquentes dans cette partie du globe.

 

Selon le Dr. Robertson, les exemples de pareilles calamités sont fréquentes chez les nations sauvages. Cet historien cite le témoignage d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca [6], aventurier espagnol qui vécut près de neuf ans chez les sauvages de Floride. Ils ignorent l'agriculture et mangent la racine de certaines plantes qu'ils ont beaucoup de peine à se procurer. Ils prennent quelquefois du poisson ou tuent du gibier, mais en si petite quantité qu'ils sont constamment affamés, au point qu'ils sont obligés de manger des araignées, des oeufs de fourmis, des vers, des lézards, des serpents, par­fois même une sorte de terre onctueuse. Et ce voyageur ajoute: «... Je suis persuadé que si leur sol contenait des pierres, ils les avaleraient! » Ils mangent même les os des poissons et des serpents après les avoir broyés. La seule époque où ils ne souffrent pas la faim est celle pendant laquelle mûrit un fruit semblable à l'opuntia, ou poire épineuse. Mais pour trouver ce fruit, ils sont obligés de s'éloigner beaucoup de leur habitat, et cet auteur observe qu'ils doivent souvent se priver de nourriture plusieurs jours de suite.

 

Ellis, dans sort voyage à la baie d'Hudson, décrit de façon émouvante les souf­frances auxquelles la disette expose les indigènes. Après avoir parlé de la rigueur du climat, il conte l'histoire d'un malheureux indigène et de sa femme qui, lorsque le gibier vint à manquer, mangèrent d'abord toutes les peaux qui leur servaient de vêtements, puis se virent réduits à une si cruelle extrémité qu'elle leur suggéra l'horrible dessein de manger leurs propres enfants: et passant du projet à l'exécution, ils en dévorèrent deux!

 

Les peuples d'Amérique, même ceux qui ont fait des progrès en agriculture, ont l'habitude de se disperser dans les bois à certaines saisons et de vivre pendant plusieurs mois des produits de la chasse, qui leur fournit ainsi une partie importante de leurs moyens de subsistance. En restant au village, ils s'exposeraient inévitable­ment à la faim ; mais dans les bois, ils ont quelques chances d'échapper au fléau. Parfois, cependant, les plus habiles chasseurs ne réussissent pas à prendre du gibier: privé de cette ressource, le chasseur ou le voyageur demeure exposé aux angoisses de la faim. A la saison des chasses, les indigènes sont parfois réduits à passer trois ou quatre jours sans prendre de nourriture.

 

Un missionnaire parle d'un groupe d'Iroquois qui, après s'être soutenus quelque temps en mangeant les peaux qu'ils portaient sur eux, leurs souliers et l'écorce des arbres, furent tellement réduits au désespoir qu'ils en vinrent à sacrifier quelques-uns d'entre eux pour sauver les autres. De onze qu'ils étaient, cinq seulement survécurent.

 

Les indigènes de certaines parties de l'Amérique du Sud vivent si misérables qu'ils sont périodiquement détruits par la famine. Il suffisait d'un petit nombre d'Espagnols arrivant dans une région pour y provoquer aussitôt l'enchérissement des denrées. Même l'empire florissant du Mexique n'était guère mieux pourvu, et Cortez rencontra souvent bien des difficultés pour nourrir sa petite troupe. Les missions du Paraguay, bien qu'administrées par les prudents Jésuites, eurent à subir elles aussi l'influence des épidémies qui diminuèrent souvent leur population, et ne furent pas toujours à l'abri du besoin.

 

Les récents voyages sur la côte du Nord-Ouest de l'Amérique confirment à cet égard les récits des anciens voyageurs, et montrent combien la pêche (qui devrait offrir d'inépuisables ressources) donne souvent des résultats précaires. Sur la côte de Nootka Sound, la mer n'est presque jamais fermée par les glaces; mais si l'on en juge par le soin que les populations côtières mettent à faire des provisions pour l'hiver, il faut croire que la mer n'est pas poissonneuse en cette saison; il paraît d'ailleurs qu'on y éprouve de cruelles disettes.

 

Le capitaine Vancouver mentionne quelques peuplades, au nord de Nootka Sound, qui vivent misérablement de coquillages et d'une espèce de pâte faite avec l'intérieur de l'écorce du sapin. Des hommes de son équipage, ayant un jour rencontré une troupe d'indigènes qui rapportaient quelques flétans, ne purent à aucun prix les décider à les vendre. Notre voyageur fait observer que cette résistance farouche, presque sans exemple chez ces sauvages, indique combien leur approvisionnement est rare et difficile.

 

La Pérouse raconte que les indigènes des environs de Port-Français vivent dans l'abondance pendant l'été grâce à la pêche; l'hiver, par contre, ils sont exposés à mourir de faim.

 

Chez certains peuples d’Amérique, l'inégalité sociale est inconnue, de sorte que les rigueurs de la vie sauvage y sont également réparties entre tous : c'est le cas de la famine. Mais chez quelques tribus méridionales, dans le Bogota, chez les Natchez et surtout au Mexique ou au Pérou, des classes sociales s'étaient constituées. Par suite, il est probable que lorsque les subsistances venaient à manquer, les basses classes, réduites à l'état de servitude, étaient à peu près les seules à souffrir: c'était donc sur elles que frappait surtout le fléau destructeur.

 

L'énorme dépopulation qui s'est manifestée chez les indigènes d'Amérique depuis la découverte de ce continent, pourrait peut-être apparaître comme une objection à ce que nous avons dit plus haut à propos de l'intensité avec laquelle s'exerce le principe de population. Mais on réfléchira que ce phénomène dépend en réalité des trois grandes causes que nous avons énumérées. Les obstacles qui s'opposent à la population (soit en la détruisant, soit en prévenant son accroissement) peuvent agir avec tant de force qu'ils lui imposent une marche rétrograde.

 

La passion de ces peuples pour les liqueurs spiritueuses, que Charlevoix appelle une rage indicible, doit être considérée comme un vice capable de produire à lui seul la dé, population observée. Car ce vice n'agit pas seulement comme un poison qui énerve et tue les individus; mais il attaque directement les sources de la génération en produisant des rixes ou des combats qui se terminent presque toujours d'une manière dramatique. Il faut ajouter à cela que, presque partout, les relations entre Européens et indigènes ont émoussé le courage de ces derniers, ont donné à leur industrie une fausse direction et ont par suite diminué leurs moyens de subsistance. A Saint-Domingue, les indigènes négligeaient de propos délibéré la culture afin d'affamer leurs cruels oppresseurs. Au Pérou et au Chili, on força les naturels à creuser les entrailles de la terre au lieu de cultiver sa surface par un travail fécond. Et la passion des peuples du Nord pour l'eau de vie a orienté toute leur activité vers la recherche des peaux qu'on leur achète: outre que cette pratique les a amenés à détruire trop vite leur gibier, elle les empêche de développer leurs moyens de subsistance. Il est probable que, dans toutes les parties de l'Amérique où les Européens ont pénétré, les bêtes sauvages ont subi une dépopulation au moins égale à celle de l'espèce humaine [7]. Partout le goût de l'agriculture s'est affaibli, alors qu'on aurait pu espérer un effet contraire des contacts entre ces sauvages et les peuples cultivateurs. Or nulle part en Amérique, ni au Nord ni au Sud, on n'entend dire que la diminution du nombre des habitants ait rendu la vie plus facile et les ressources plus abondantes! On peut en conclure avec certitude que, malgré toutes les causes de destruction qui agissent sur ce vaste continent, la population se maintient généralement au niveau des moyens de subsistance; et que, dans l'état actuel de leur industrie, ces peuplades sont en état de subvenir à leurs besoins.

 

 

 

5

 

Obstacles qui s'opposaient
à l'accroissement de la population
chez les Grecs

 

 

A la première période de leur existence, les Grecs et les Romains ont été placés dans des circonstances très favorables à l'accroissement de leur population. La propriété était divisée avec une relative égalité et le travail dirigé surtout vers l'agri­culture. Celle-ci n'est pas seulement, comme le dit Hume, le travail le plus nécessaire pour nourrir un peuple nombreux: c'est le seul travail qui puisse permettre à un peuple nombreux d'exister! L'artisanat et les manufactures, qui dans les temps modernes semblent faire vivre tant de gens, n'ont pas la moindre influence sur l'accroissement de la population, sinon en ce qu'ils contribuent à augmenter la quantité des produits de l'agriculture et à faciliter leur distribution. Dans les pays où (pour des raisons diverses) la propriété du sol est divisée en très grandes portions, l'artisanat et les manufactures sont absolument nécessaires pour obtenir une popula­tion nombreuse: sans ces activités, l'Europe serait dépeuplée. Mais là où la propriété est divisée en petites portions, ils ne sont pas aussi nécessaires. Il suffit de diviser pour distribuer. Si dans ce cas la demande d'hommes est toujours identique pour la guerre et la défense de l'État, ce motif - joint à l'amour de sa famille - doit suffire pour inciter chaque propriétaire à cultiver le mieux possible la portion de terre qu'il possède afin de pouvoir nourrir une postérité nombreuse.

 

La division des peuples en plusieurs petits États, au début de l'existence des Grecs et des Romains, donnait à ce motif une nouvelle force. Dans un état où le nombre des citoyens libres n'excédait pas dix ou vingt mille, chacun devait ressentir l'importance qu'avait son travail pour la communauté. Voyant l'état dont il était membre entouré de voisins jaloux, et sachant qu'il ne pouvait compter pour sa défense que sur la force intérieure de la communauté, il aurait cru manquer à son devoir de citoyen s'il avait négligé de mettre ses terres en valeur. Ces causes firent que l'on donna beaucoup d'importance à l'agriculture, sans que l'on ait eu besoin de recourir à des moyens artificiels pour l'encourager, comme on fait chez nous. L'accroissement de la popula­tion suivit celui des productions de la terre et fit même des progrès plus rapides. Lorsque la guerre ne vint pas freiner l'excès de cette population, celle-ci se répandit au dehors et fonda de nombreuses colonies. La nécessité où l'on était de recourir à cet expédient et la petitesse des États, qui rendait la chose évidente aux yeux de tout homme capable de réfléchir, fit bientôt comprendre aux législateurs et aux philoso­phes la tendance naturelle de la population à croître au-delà des moyens de subsis­tance. Ils ne perdirent pas de vue un sujet si étroitement lié à la paix et au bonheur social, comme font trop souvent les politiciens modernes. L'expédient qu'ils propo­sèrent pour y remédier nous semble atroce: mais il faut reconnaître qu'en le proposant ils avaient fort bien décelé que la puissance de l'instinct de procréation, si on ne le contient pas, suffit à renverser les meilleurs plans qu'on puisse faire pour maintenir l'égalité républicaine et le bonheur du peuple.

 

La possibilité de fonder des colonies est nécessairement limitée. Après un certain temps, il devient difficile (ou même impossible, à moins de circonstances particu­lières) de trouver un sol vacant. Il fallut donc chercher un autre remède.

 

La pratique de l'infanticide a dû prévaloir en Grèce dès les premiers temps. Dans les contrées d'Amérique où on a retrouvé cette coutume, elle paraît provenir des difficultés qu'il y a à élever plusieurs enfants dans un mode de vie sauvage et vaga­bond, où l'on est exposé à des famines et à des guerres perpétuelles. On peut croire qu'elle a eu la même origine chez les ancêtres des Grecs, et qu'en permettant l'expo­sition des enfants, Solon ne fit que sanctionner une coutume.

 

En réalité, le législateur avait deux objets en vue. Le premier, le plus évident, était de prévenir un excès de population qui aurait amené la pauvreté et le mécontentement universel. Le -second était de maintenir la population au niveau des subsistances que le pays pouvait produire, en écartant le principal obstacle au mariage: la crainte d'avoir une nombreuse famille. Le résultat de cette pratique en Chine montre qu'elle remplit le second plus sûrement que le premier. Mais si le législateur grec n'a pas senti cette vérité (ou si une habitude bien enracinée a fait que les parents préféraient le meurtre de leurs enfants à la pauvreté), une telle pratique convenait parfaitement pour remplir le double objet que l'on avait en vue et pour maintenir de façon exacte et constante un juste équilibre entre les vivres et les consommateurs.

 

L'importance de cet équilibre et les conséquences qu'entraîne le défaut où l'excès de population, la faiblesse ou la pauvreté, ont été fortement ressenties par les hommes politiques Grecs, qui ont imaginé divers plans pour maintenir à ce point de vue un juste équilibre.

 

Platon, dans son livre des Lois, veut que dans sa République le nombre des citoyens libres et des habitations ne dépasse pas cinq mille quarante. Pour maintenir ce nombre constant, le chef de famille choisira parmi ses fils un successeur auquel il transmettra la terre qu'il possède; il mariera ses filles conformément aux lois; quant aux autres fils, il les fera adopter par les citoyens qui n'ont pas d'enfants. Si le nombre des enfants est trop grand ou trop petit, le magistrat y pourvoira en veillant à ce que l'effectif des familles ne s'éloigne jamais du nombre fixé. Il aura pour cela plusieurs moyens. On peut freiner ou encourager la procréation, selon les besoins, en en faisant un honneur ou une ignominie, et par des exhortations adaptées aux circonstances. Ces détails montrent que Platon connaissait parfaitement la tendance de la population à s'accroître au-delà des moyens de subsistance.

 

Aristote paraît avoir perçu encore plus clairement cette nécessité. Il fixe l'âge du mariage à trente-sept ans pour les hommes et dix-huit pour les femmes: c'était condamner au célibat un grand nombre de femmes. Quoiqu'il ait tant retardé pour les hommes le moment du mariage, il craint encore qu'il y ait trop d'enfants et propose d'en régler le nombre dans chaque famille. Dans ce but, si une femme devient encein­te après avoir atteint le nombre fixé, il faudra que l'enfant soit détruit avant d'avoir vu le jour. En fixant le nombre maximum des enfants, ajoute-t-il, il faudra tenir compte des décès et des causes de stérilité. Si on laisse chacun libre d'avoir autant d'enfants qu'il veut, comme c'est l'usage général, la pauvreté ne peut manquer de régner: et ce fléau engendre le vice et la sédition. Ces raisons engagèrent un des plus anciens écrivains politiques, Pheidon de Corinthe, à proposer une loi directement contraire à celle de Platon: il limita la population sans égaliser les richesses.

 

Aristote a donc compris que la puissante tendance de la race humaine à s'accroître doit, si l'on n'y met obstacle, renverser tout système social fondé sur l'égalité de la propriété. Et on ne peut opposer à de pareils systèmes, de meilleurs arguments que la nécessité qu'ils provoquent d'utiliser les moyens proposés par Aristote.

 

Une autre remarque, concernant Sparte, montre encore plus clairement qu'il avait très bien compris le principe de population. Dans cet état, l'imprévoyance qui avait présidé aux lois de succession avait provoqué la concentration des terres entre les mains d'un petit nombre de citoyens: et un grand affaiblissement de population en était résulté. Pour parer à cet inconvénient et remplacer les hommes que la guerre enlevait journellement, les rois prédécesseurs de Lycurgue naturalisaient des étran­gers. Il aurait été préférable, selon Aristote, d'augmenter le nombre des citoyens, en répartissant les terres avec plus d'égalité: mais la loi sur les enfants s'opposait à cette amélioration. Voulant avoir beaucoup de citoyens, le législateur avait encouragé la procréation par tous les moyens possibles; un père de trois fils était exempt de garde de nuit, et un père de quatre était libéré de tout service publie. Mais il est évident, observe Aristote, que la naissance d'un grand nombre d'enfants tant que la division des terres ne changeait pas, aboutissait fatalement à accroître la pauvreté.

 

Tout comme Solon, Pheidon, Platon et Aristote, le législateur de Crète vit lui aussi la nécessité de freiner la population afin d'empêcher la pauvreté générale.

 

On est fondé à croire que l'opinion de ces hommes et les lois qu'ils promulguèrent eurent beaucoup d'influence. On s'aperçoit aussi que l'obstacle préventif consistant dans le fait de retarder les mariages et bien d'autres causes, a agi efficacement dans les états libres de Grèce pour diminuer la population.

 

Quant à l'obstacle destructif, il suffit de parcourir l'histoire guerrière de la Grèce pour s'en faire une idée. En outre, la peste se joignit à ce fléau, du moins une fois à Athènes. Et Platon, dans sa République, avance l'idée que les maladies font diminuer la population. Chez les Grecs, en tout cas, les guerres étaient continuelles et san­glantes. Dans leurs petites armées, qui combattaient corps à corps, il y avait propor­tionnellement bien plus de morts que dans les grandes armées modernes, dont souvent la majeure partie demeure saine et sauve. De plus, comme tous les citoyens de ces petites républiques libres étaient soldats et servaient dans toutes les guerres, on devait sentir vivement ces pertes, qui étaient sûrement difficiles à réparer.


 

 

6

 

Obstacles qui s'opposent
à l'accroissement de la population
en France

 

 

En France, avant la Révolution, les registres paroissiaux ne fournissent aucun renseignement bien remarquable et je n'aurais pas consacré un chapitre à ce sujet sans une circonstance, tenant à la Révolution, qui m'a causé une grande surprise: je veux parler du niveau actuel de la population, qui après une lutte longue et destructrice semble n'avoir présenté aucune diminution.

 

On travaille à Paris à une statistique nationale basée sur les rapports des préfets. Ce travail n'est pas terminé, mais je tiens d'un homme compétent que, d'après les renseignements déjà recueillis, on peut affirmer que sur le sol de l'ancienne France la population a plutôt augmenté pendant la Révolution.

 

Un pareil résultat, si on l'accepte, confirme les principes exposés dans cet ouvrage; c'est pourquoi il est utile de rechercher comment il a pu être obtenu

 

Il y a toujours beaucoup de célibataires dans tous les pays, par suite de l'accu­mulation annuelle de l'excédent de ceux qui arrivent à l'âge de puberté par rapport à ceux qui se marient. Cet excédent atteint sa limite lorsque la mortalité enlève chaque année à cette catégorie autant d'individus qu'elle en reçoit. Dans le Pays de Vaud, nous savons que cette catégorie (en y comprenant les veufs et les veuves) est égale au nombre total des personnes mariées. Mais dans un pays comme la France, où la mortalité et la tendance au mariage sont beaucoup plus grandes qu'en Suisse, le corps des célibataires doit être moins important par rapport à toute la population.

 

M. Peuchet, dans son Essai d'une statistique générale publié à Paris en 1800, estime qu'en France le nombre des hommes célibataires de dix-huit à cinquante ans s'élève à 1.451.063, alors que le nombre de tous les hommes du même âge mariés ou non, est de 5.000.000. On ignore à quelle époque précise cette estimation a été faite, mais comme l'auteur présente ces résultats comme ayant un caractère général, il est probable qu'il s'agit d'une époque antérieure à la Révolution. Admettons donc ce nombre de 1.451.063 comme représentant la totalité des hommes célibataires en âge de porter les armes, au commencement de la Révolution.

 

Avant la guerre, la population de la France a été estimée par l'Assemblée Cons­tituante à 26.363.074 âmes, chiffre qu'il n'y a pas lieu de croire exagéré. Necker, qui n'en compte que 24.800.000, était persuadé qu'à l'époque où il écrivait les naissances annuelles s'élevaient à plus d'un million; et que par conséquent, en employant son multiplicateur 25 3/4, la population totale était proche de vingt-six millions. Or, il faisait ce calcul dix ans avant celui de l'Assemblée Constituante.

 

Supposons donc que les naissances annuelles s'élèvent à un peu plus d'un million, et que les 2/5 de tous ceux qui naissent meurent avant l'âge de 18 ans, comme l'indique M. Peuchet, il s'ensuit que chaque année 600.000 personnes atteignent cet âge.

 

Le nombre des mariages annuels, selon Necker, est en France de 213.774. Mais comme ce nombre représente la moyenne de dix années pendant lesquelles la population a augmenté, il est probablement trop petit. Si nous le portons à 220.000, il en résultera que, sur 600.000 personnes atteignant l'âge du mariage, 440.000 seule­ment se marient; par conséquent, l'excédent de ceux qui atteignent l'âge de dix-huit ans, sur le nombre nécessaire pour assurer les mariages annuels, sera de 160.000, soit 80.000 mâles. Il est donc évident que les 1.415.063 hommes célibataires en âge de porter les armes, ainsi qu'un supplément annuel de 80.000 jeunes gens de dix-huit ans, pouvaient être mobilisés pour le service de l'État sans affecter le moins du monde le nombre annuel des mariages. Mais on ne peut supposer que les 1.451.065 célibataires aient pu être appelés tous à la fois; de plus, il y a bien des soldats mariés et qui ne sont pas entièrement inutiles à l'accroissement de la population. Supposons donc que, sur ces célibataires, on en prenne en une seule fois 600.000 pour le service et qu'on recrute cette armée par levée annuelle de 150.000 hommes fournis tant sur les 80.000 de dix-huit ans (inutiles au maintien du taux des mariages annuels) que sur les 851.063 célibataires restants: il est évident que ces deux sources ont pu fournir chaque année (pendant dix ans) 150.000 hommes, ce qui laisserait encore de quoi augmenter de plus de 10.000 le nombre annuel des mariages.

 

Il est vrai qu'au cours des dix années en question un certain nombre de ces célibataires auront passé l'âge militaire. Mais cette perte aura été compensée (et même beaucoup au-delà) par le profit que la population aura retiré du mariage de certains d'entre eux. Car un homme de cinquante ans peut aisément devenir père. Il y a donc lieu de croire que la plus grande partie des 150.000 recrues annuelles auront été prises parmi les 300.000 mâles atteignant chaque année l'âge de dix-huit ans, et que les mariages annuels auront été remplacés en grande partie par le reste des célibataires. Des veufs et des célibataires de quarante à cinquante ans, qui auparavant auraient eu du mal à s'établir, ont certainement trouvé plus de facilité dans un temps où les jeunes gens partaient à l'armée, et l'absence de 600.000 personnes a permis bien des nou­veaux établissements. Ainsi, tout doit nous porter à croire qu'il y a eu un accroisse­ment notable des mariages annuels; non seulement une partie des célibataires restants se sont mariés, alors qu'en d'autres circonstances ils n'y auraient pas songé, mais encore certains jeunes gens au-dessous de dix-huit ans ont contracté des mariages prématurés pour se soustraire à la conscription. Il est si vrai que cette pratique a été suivie et qu'elle a diminué sensiblement le nombre des célibataires, que dès le com­men­cement de 1798 il fallut abroger la loi exemptant de la conscription les hommes mariés; c'est pourquoi ceux qui se sont mariés depuis cette époque ont été enrôlés comme les célibataires. Dès lors, les levées ont porté en partie sur des hommes utiles à l'accroissement de la population. Mais il est probable que les mariages que ces levées n'ont pas gênés ont dépassé le nombre ordinaire des mariages avant la Révo­lution. D'ailleurs, ceux que le départ des maris pour l'armée a interrompus n'ont probablement pas été entièrement stériles.

 

M. Francis d'Ivernois estime les pertes totales des troupes françaises de terre et de mer, jusqu'en 1799, à un million et demi. Les chiffres ronds que j'ai retenus dépassent ce nombre de six cent mille. Il est vrai que cet auteur chiffre en outre à un million les pertes dues à la Révolution. Mais comme cette dernière cause de destruction a frappé indistinctement tous les âges et les deux sexes, elle n'a pas dû affecter aussi effi­cacement la population que la précédente, et ces pertes sont plus que compensées par un surplus de 600.000 hommes dans la force de l'âge. Il faut remarquer en outre que, vers la fin de la Révolution, la conscription fut probablement appliquée avec plus de rigueur dans les territoires nouvellement acquis, dont la population est estimée à cinq ou six millions d'âmes et qui ont dû par conséquent fournir une partie importante des morts à la guerre (un million et demi à ce que l'on dit).

 

La loi qui facilitait le divorce, bien que très mauvaise moralement et politi­quement, a dû néanmoins agir (dans un temps où l'on manquait d'hommes) à peu près comme la polygamie, et augmenter le nombre des enfants en comparaison du nombre des maris. Ajoutons que le nombre des enfants illégitimes, qui avant la Révolution n'était que le 1/47e des naissances, s'est élevé depuis à 1 /11e. Quoique ce fait atteste une dépravation très déplorable des mœurs, il a dû néanmoins en résulter une aug­men­tation du nombre des naissances: et comme les femmes de la campagne ont gagné davantage que de coutume pendant la Révolution, à cause du manque de bras, il est probable qu'une partie assez considérable de ces enfants a survécu.

 

Au total, il est impossible que la population de la France n'ait éprouvé aucune diminution, malgré tant de causes actives de destruction, à condition toutefois que l'agriculture ait conservé une vitalité suffisante pour que les moyens de subsistance n'aient pas diminué. Or, si les manufactures françaises ont beaucoup souffert, il semble justement que l'agriculture ait plutôt prospéré. Il est impensable que, pendant la guerre, le nombre des hommes enrégimentés ait été supérieur à celui des hommes employés dans les manufactures avant la Révolution. Lorsque celles-ci périclitaient, les ouvriers privés de travail qui n'entraient pas dans l'armée revenaient nécessai­rement à l'agriculture. D'ailleurs, en France, les femmes ont toujours travaillé aux champs et cette coutume s'est généralisé pendant la Révolution. Pendant ce temps, l'absence des meilleurs ouvriers agricoles a élevé le prix du travail: mais comme on mettait de nouvelles terres en valeur et qu'un grand nombre de consommateurs avaient quitté la France, le prix des subsistances n'a pas augmenté en proportion. Il s'en est suivi un encouragement au mariage: les paysans ont vécu avec plus d'aisance et élevé plus d'enfants.

 

La France a toujours été un pays de petites fermes et de petits propriétaires. Cet état de choses n'est pas très favorable à l'accroissement du produit net et à la richesse nationale disponible: mais quelquefois il augmente le produit brut; en tout cas, il a toujours tendance à encourager la population. La vente et le morcellement des biens de la noblesse et du clergé ont multiplié les propriétaires terriens: comme d'ailleurs une partie des domaines ainsi partagés consistait en parcs et en capitaineries de chasse, la culture a fait de nouvelles acquisitions. Il est vrai que la contribution fon­cière exigée du cultivateur a été trop forte et établie d'une manière peu judicieuse. Cependant, il est probable que ce mal a été compensé par la suppression de certaines lois oppressives, et la vente de ces domaines a eu pour effet final de donner une impulsion à l'agriculture, ou du moins d'augmenter le produit brut, sur lequel se règle le niveau de la population.

 

En définitive, les moyens de subsistance n'ont ni diminué, ni augmenté pendant la Révolution: c'est ce que tend à confirmer l'aspect général de la culture en France.

 

Je réfute donc l'opinion de M. Francis d'Ivernois lorsqu'il prétend que, pendant la Révolution, les naissances annuelles ont diminué d'un septième. Il est bien plus probable qu'elles ont au contraire augmenté dans cette même proportion. Selon Necker, avant la Révolution le taux des naissances par rapport à la population totale était en France de 1 pour 25 3/4. Or, les comptes rendus de quelques préfets montrent qu'en plusieurs endroits ce taux est de 1 pour 21, 22, 22 1/2 ou 23 ; et quoique l'ab­sen­ce d'une partie des hommes partis pour l'armée ait certainement eu une certaine influence sur le mode de calcul. Je crois que c'est surtout à l'augmentation des naissances qu'il faut attribuer ce résultat. Si la conclusion générale de tous les comptes rendus des préfets indique que le nombre des naissances n'a pas augmenté en proportion de la population, mais que la population, n'a pas diminué, il faudra en conclure ou que le multiplicateur employé par Necker pour les naissances était trop faible (ce qui est très probable, puisque son calcul de population basé sur cette donnée était trop petit), ou que la mortalité de ceux qui n'ont pas été exposés à une mort violente a été moindre qu'à l'ordinaire: ce qui n'est pas invraisemblable, vu le haut prix du travail et la désertion des villes en faveur des campagnes.

 

Selon Necker et Moheau, avant la Révolution la mortalité en France était de 1 pour 30 ou 31 1/8  [8]. Si on tient compte du fait que la population des campagnes, comparée à celle des villes, est dans un rapport de 3 1/2 à 1, cette mortalité est très élevée et causée probablement par la misère qu'entraîne un excès de population. Les remarques d'Arthur Young sur l'état des paysans en France, appuyées par l'autorité de Necker, montrent qu'effectivement cette cause a eu beaucoup d'influence. Supposons qu'en soustrayant une partie de la population en excès, la mortalité ait tellement diminué qu'au lieu d'être de 1 pour 30 elle ne soit plus que de 1 pour 35: un change­ment aussi favorable a dû contribuer beaucoup à réparer les brèches creusées par la guerre.

 

D'ailleurs.. les deux causes que je viens de mentionner ont dû agir à la fois. Les naissances ont augmenté et les morts ont diminué parmi les gens restés au pays. Ainsi, on peut présumer que par l'action de cette double cause, les morts (y compris celles des armées et toutes les autres morts violentes) n'ont pas excédé le-, naissances pendant la Révolution

 

Les comptes rendus des préfets pour l'an IX de la république doivent être comparés aux résultats de l'année 1789; mais si le taux des naissances par rapport à la population totale n'est donné que pour ce seul an IX, on ne pourra pas en déduire sûrement le taux moyen pendant toute la durée de la Révolution Il est peu probable qu'en raison du trouble des événements les registres aient été régulièrement tenus S'il faut se baser sur la théorie, je crois pour ma part que pendant toute la durée de la guerre le taux des naissances par rapport à l'ensemble de la population a été plus élevé qu'en 1800 et 1801.

 

Si les comptes rendus des préfets montrent que le taux des mariages annuels n'a pas augmenté pendant la Révolution, on en trouvera l'explication dans le nombre extraordinaire des naissances illégitimes, déjà mentionné ci-dessus, et qui s'élève au 1/1 le du total des naissances. au lieu du 1/47e que Necker signalait avant la Révolution.

 

Un statisticien a cru devoir faire entrer en ligne de compte les enfants et tous les descendants de ceux qui sont morts sous la Révolution, en considérant qu'il s'agissait là d'une perte additionnelle de population. Certainement la France a les plus justes motifs de déplorer la perte de deux millions et demi d'habitants, mais elle ne peut présumer de celle de leur éventuelle postérité: car si ces individus avaient été conservés à leur patrie, un nombre proportionnel d'enfants issus d'autres parents, et qui vivent actuellement en France, n'auraient pas vu le jour. Si dans les pays les mieux gouvernés on devait pleurer les enfants dont pour diverses raisons la naissance a été empêchée, on ne quitterait jamais le deuil !

 

Il est évident que la tendance constante des naissances à combler en tous pays les pertes causées par la mort, ne peut du point de vue de la morale fournir même l'ombre d'une excuse au sacrifice téméraire des vivants. Le mal positif que l'on commet en les immolant, la douleur, la misère, le malheur et la désolation que répandent de tels crimes, ne peuvent absolument pas être compensés par cette considération que la brèche faite dans la population (envisagée numériquement) sera bientôt réparée. Nous n'ayons aucun droit, moral ou politique - si ce n'est celui qui naît de la plus urgente nécessité - à échanger la vie de ceux qui en jouissent et sont dans la vigueur de l'âge, contre le même nombre de faibles enfants.

 

Il faut encore remarquer que si la population française a éprouvé des pertes aussi considérables qu'on le suppose, sa force militaire s'en est ressentie. Il doit aujourd'hui y avoir beaucoup plus de femmes et d'enfants qu'avant; et le nombre des hommes célibataires en âge de porter les armes a certainement diminué.

 

Le moment où les levées militaires doivent commencer à affecter gravement la population d'un pays est celui où la masse des célibataires s'épuise, et où la demande est plus grande que l'excédent de ceux qui parviennent annuellement à la puberté par rapport au nombre nécessaire pour faire face au taux normal des mariages.

 

En France, le nombre des hommes d'âge militaire a toujours été petit en propor­tion de la population, à cause de la fréquence des mariages et du grand nombre d'enfants qui en résultent. Necker a nettement souligné cette particularité. Il observe que la misère des paysans provoque une grande mortalité chez les enfants de trois ou quatre ans, et qu'en conséquence la proportion des très jeunes enfants est toujours élevée par rapport au nombre des adultes. Et il conclut qu'un million de ces individus valent moins, en force militaire et en capacité de travail, qu'un million d'individus plus heureux.

 

Si les faits et calculs exposés dans ce chapitre ne sont pas tous rigoureusement exacts, il n'en résultera pas d'erreur capitale. Le lecteur a pu voir que les raisonne­ments y sont généraux, et qu'ils peuvent être vrais même si les exemples destinés à les appuyer n'offrent pas toujours des applications rigoureuses.

 

 

 

 

 

7

 

La fécondité des mariages

 

 

 

 

Connaissant la loi d'accroissement de la population pour un pays donné, sa popu­lation actuelle et ses registres de naissances, de décès et de mariages, on devrait pouvoir en déduire avec certitude le taux de fécondité des mariages et la proportion d'individus qui parviennent à se marier. Peut-être n'y a-t-il pas de solution exacte à ce problème? Mais du moins, à l'aide de certaines données, on peut faire une approxi­mation et supprimer certaines difficultés présentées par les registres de population.

 

Avant tout, il faut remarquer que, dans les registres de la plupart des pays, il y a plus d'omissions dans l'inscription des naissances et des décès que dans celle des mariages. C'est pourquoi le taux des mariages est presque toujours plus élevé que la réalité. Dans le dernier recensement de Grande-Bretagne, les registres de mariages sont à peu près exacts; au contraire, on est sûr qu'il y a beaucoup d'omissions dans ceux des naissances et des décès. Des omissions semblables doivent se produire dans les registres des autres pays, peut-être en moindre nombre.

 

Pour évaluer la fécondité des mariages, tels qu'ils se présentent, y compris les secondes et troisièmes noces, prenons dans les registres d'un pays donné une période déterminée (par exemple 30 ans) et demandons-nous quel est le nombre des nais­sances produites par tous les mariages conclus pendant cette période. Il est évident qu'au début on se trouvera surtout en présence de naissances résultant des mariages antérieurs à cette période. A l'inverse, à la fin de la période on trouvera un certain nombre de naissances résultant de mariages conclus dans l'intervalle de temps envisa­gé, mais correspondant à des individus qui ne se marieront que dans l'avenir, après la fin de la période considérée. Maintenant, soustrayons le premier de ces nombres et ajoutons le dernier: nous obtenons exactement le nombre total des naissances issues de tous les mariages célébrés pendant cette période : par conséquent, nous pouvons calculer avec précision la fécondité de ces mariages.

 

Si la population est stationnaire, le nombre des naissances à ajouter sera égal à celui des naissances à soustraire; et le nombre des naissances par rapport aux maria­ges, tel qu'il résulte de l'examen des registres, représentera exactement la fécondité réelle des mariages.

 

Mais si la population augmente ou diminue, les nombres à ajouter et à soustraire seront différents et le rapport des naissances aux mariages, toujours suivant les regis­tres, ne représentera pas exactement la fécondité des mariages. Si la population augmente, le nombre à ajouter sera plus grand que le nombre à soustraire; par consé­quent, le rapport des naissances aux mariages enregistrés donnera constamment une fécondité trop petite. L'effet contraire se produira si la population diminue. Il s'agit donc de déterminer ce qu'il faut ajouter ou ce qu'il faut soustraire lorsque les naissances et les décès ne sont pas en nombre égal.

 

En Europe, le taux moyen des naissances par rapport aux mariages est à peu près de 4 à 1. Supposons que chaque mariage donne quatre enfants, soit un tous les deux ans. En ce cas, quel que soit le point de départ de la période choisie dans les registres pour effectuer l'enquête, les mariages des huit années précédentes n'auront produit que la moitié des naissances prévues; l'autre moitié naîtra pendant la période corres­pondant à l'enquête et sera imputée à tort aux mariages célébrés pendant cette période: elle doit donc en être déduite. De même, les mariages des huit dernières années de la période considérée n'auront produit que la moitié de leurs naissances: l'autre moitié devra donc leur être ajoutée. Or, la moitié des naissances de huit années quelconques peut être considérée comme à peu près égale à toutes les naissances des 3 3/4 années suivantes. Dans le cas où l'accroissement de population est très rapide, cette moitié restante dépassera de peu les naissances des 3 1/2 années suivantes; et dans le cas où l'accroissement est lent, cette moitié restante sera voisine du nombre des naissances des 4 années suivantes ; la moyenne peut donc être raisonnablement fixée à 3 3/4 ans. Par conséquent, si nous retranchons les naissances des 3 3/4 premières années de la période, et si nous ajoutons les naissances des 3 3/4 années qui la suivent immédiatement, nous obtiendrons un nombre de naissances à peu près égal à celui des naissances issues des mariages conclus pendant cette période, et on pourra calculer le taux de fécondité de ces mariages. Mais supposons que la population d'un pays augmente d'une manière régulière et que les naissances, les morts et les mariages conservent toujours le même taux (soit entre eux, soit par rapport à la population totale): en prenant deux périodes de même durée, on pourra affirmer que toutes les naissances de l'une sont, par rapport à toutes les naissances de l'autre, dans la même proportion que les naissances annuelles respectivement, si l'on prend soin de comparer deux années vraiment correspondantes (c'est-à-dire, prises l'une dans la première période et l'autre dans la seconde, et séparées l'une de l'autre par le même laps de temps que les périodes elles-mêmes). Ce raisonnement sera également valable pour les mariages. Par conséquent, dans l'hypothèse d'un accroissement régulier (que nous avons posée), il suffira, pour estimer la fécondité des mariages, de comparer les mariages de l'année actuelle (ou d'une année quelconque) avec les naissances de l'année postérieure distante de 3 3/4 ans.

 

Dans le présent cas, nous avons supposé que chaque mariage donne quatre naissances. Effectivement, on observe bien qu'en Europe le chiffre moyen des nais­sances par rapport aux mariages est de 4 pour 1 ; mais puisque la population europé­enne progresse, cela signifie que la fécondité des mariages doit s'élever au-dessus de 4 enfants. Pour cette raison, substituons un laps de temps de 4 années à celui de 3 3/4, supposition légitime (certes, il peut y avoir de légères différences de pays à pays, mais moins qu'on pourrait le croire). En effet, lorsque les mariages sont très féconds, les naissances doivent se succéder à des intervalles plus courts; réciproquement, là où ils sont moins féconds, les naissances doivent être plus espacées. On peut en conclure qu'avec des degrés de fécondité assez différents, le laps de temps envisagé reste le même.

 

D'après ces remarques, plus l'accroissement de la population sera rapide, et plus la fécondité des mariages dépassera le taux des naissances par rapport aux mariages, tel qu'il est fourni par les registres.

 

La règle ci-dessus doit être considérée comme une tentative en vue d'estimer la fécondité des mariages, pris tels que les offrent les registres. Cette fécondité doit être soigneusement distinguée de celle des mariages en premières noces, de celle des femmes mariées, et plus encore de celle des femmes en général (prises à l'âge le plus favorable). Il est probable que la fécondité naturelle des femmes est à peu près la même dans presque toutes les parties du monde. Mais la fécondité des mariages peut être affectée par des circonstances propres à chaque pays, et notamment par le nombre des mariages tardifs. Dans tous les pays, les mariages en secondes et troisiè­mes noces méritent d'être pris en considération et influent sur le rapport moyen de tous les mariages... S'il s'agissait de calculer la fécondité des femmes mariées, le nombre des naissances illégitimes compenserait (bien que faiblement) le surplus de mariages produits par les secondes et troisièmes noces.

 

Pour déterminer la proportion d'enfants qui parviennent à l'état de mariage, il faut d'abord soustraire des mariages un sixième, puis comparer le nombre des mariages ainsi corrigé avec les décès indiqués par les registres, en prenant pour référence une année distante de celle qui a donné les mariages de toute la différence entre l'âge moyen du mariage et l'âge moyen de la mort.

 

Supposons par exemple que la proportion des mariages par rapport aux décès soit de 1 pour 3: en soustrayant le sixième des mariages, ce rapport deviendrait 5 pour 18 ; par conséquent, le nombre des personnes qui se marient annuellement en premières noces, par rapport au nombre des décès, serait de 10 pour 18. Supposons maintenant que l'âge moyen de la mort se situe à dix ans de distance de l'âge moyen du mariage, et que pendant ces dix ans les décès augmentent de 1/9. le nombre des personnes qui se marient annuellement en premières noces, comparé au nombre des décès annuels (à une distance équivalente à la différence entre l'âge du mariage et l'âge de la mort) sera de 10 pour 20. D'où il résulte que la moitié des enfants qui naissent parviennent à l'état de mariage.

 

Les observations suivantes feront comprendre le fondement de cette règle.

 

Dans un pays où la population est stationnaire, les décès sont égaux aux naissances, lorsqu'on les compare sur les registres pendant une même période ; d'autre part, le nombre des mariages (ou plus exactement le nombre des personnes mariées) comparé à celui des naissances ou des morts, représente bien (en déduisant les secondes et troisièmes noces) la proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. Mais si la population augmente ou diminue, les mariages croissent ou décroissent en même proportion - les décès comparés aux naissances, et les mariages comparés aux naissances et aux morts, cesseront alors d'avoir la même signification.

 

Mais d'abord, on ne peut pas supposer raisonnablement que la mort soit contem­poraine de la naissance: elle doit en être séparée par un intervalle de temps égal à la vie moyenne, ou en d'autres termes à l'âge moyen du décès. Ainsi, bien que les décès de tous ceux qui sont nés soient couchés sur les registres (en faisant abstraction de toute émigration), les naissances et les décès enregistrés à la même époque ne donnent pas ce résultat. C'est seulement en relevant sur les registres les décès à une distance des naissances égale à la vie moyenne, qu'on peut trouver ces deux nom bres égaux- Moyennant cette précaution, l'égalité des naissances et des décès se main­tiendra constante.

 

En second lieu, les mariages d'une année quelconque ne peuvent jamais être contemporains des naissances dont ils proviennent: ils doivent toujours en être séparés par un intervalle de temps égal à l'âge moyen des mariés. Si la population croît, les mariages de l'année actuelle proviennent du nombre de naissances moindre que celui des naissances de la présente année; par conséquent, si on compare les mariages aux naissances contemporaines, on trouvera toujours un chiffre trop petit pour représenter la proportion des enfants qui parviennent à l'état de mariage. Ce sera le contraire si la population décroît. Pour déterminer la bonne proportion, il faut donc comparer les mariages d'une année avec les naissances d'une année précédente placée à une distance correspondant à l'âge moyen du mariage.

 

En troisième lieu, l'âge moyen du mariage sera presque toujours beaucoup plus proche de l'âge moyen de la mort que de la naissance [9]. Par suite, le nombre annuel des mariages, comparé à celui des morts contemporaines, a plus de chances de repré­senter la véritable proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage, que ne pourrait le faire la simple comparaison des mariages avec les naissances. La comparaison du nombre des mariages avec celui des naissances (après déduction des secondes et troisièmes noces) ne peut pas représenter la véritable proportion de ceux qui parviennent au mariage, à moins que la population ne soit stationnaire. Au con­traire, quel que soit le taux de croissance ou de décroissance de la population, l'âge moyen du mariage peut être égal à l'âge moyen de la mort. Dans ce cas, les mariages enregistrés comparés aux décès contemporains (sous déduction des secondes et troisièmes noces) représentent la vraie proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. En général, cependant, lorsque la population s'accroît, l'âge moyen du mariage se situe au-dessous de l'âge moyen de la mort; dans ce cas, le taux des mariages par rapport aux morts contemporaines est trop fort pour représenter la vraie proportion de ceux qui parviennent au mariage. Pour trouver cette proportion, il faut comparer les mariages d'une année quelconque avec les morts d'une année postérieure, prise dans les registres à une distance égale à la différence entre l'âge moyen du mariage et l'âge moyen de la mort.

 

Il n'y a pas nécessairement de liaison entre l'âge moyen du mariage et l'âge moyen de la mort. Dans un pays offrant beaucoup de ressources et dont la population augmente très vite, la durée moyen-ne de la vie (ou, ce qui est la même chose, l'âge moyen de la mort) peut être élevée tandis que les mariages y sont précoces. En ce cas, la comparaison des mariages avec les morts contemporaines dans les registres (même après correction pour les secondes et troisièmes noces) donnera un rapport beaucoup trop grand pour exprimer la proportion de ceux qui parviennent à l'état de mariage. Dans un tel pays, on peut très bien supposer une durée moyenne de vie de 40 ans alors que l'âge moyen du mariage sera 20 ans seulement. En pareil cas (à vrai dire très rare) la distance qui sépare le mariage de la mort serait la même que celle qui sépare la naissance du mariage.

 

Si nous appliquons ces observations aux registres en général, elles nous donneront rarement la proportion exacte de ceux qui parviennent au mariage, parce que nous ne connaissons pas l'âge moyen du mariage. Cependant, elles nous fourniront des renseignements utiles et feront disparaître bien des difficultés. En général, dans les pays où le nombre des mariages par rapport aux décès est très grand, l'âge moyen du mariage est beaucoup plus bas que l'âge moyen de la mort.

 

Dans les mémoires de la Société de Philadelphie, dans un rapport intitulé Observations sur la probabilité de vie aux États-Unis, M. Barton donne comme proportion des mariages par rapport aux naissances le taux de 1 pour 4 1/2 (l'auteur dit 6 1/2, mais les nombres dont il tire cette conclusion ne donnent que 4 1/2). Cependant, comme il s'agit principalement des villes, il est probable que le nombre des naissances est trop petit et je pense qu'on ne risque pas de l'évaluer trop haut en retenant le taux de 1 pour 5, pour la moyenne des villes et de la campagne. Le même auteur fixe la mortalité à 1 pour 45; donc, si la population double tous les 25 ans, le taux des naissances sera de 1 pour 20. En ce cas, le taux des mariages par rapport aux décès serait de 1 pour 2 2/9 ; et ce taux, corrigé par la soustraction des secondes et troisièmes noces, deviendrait celui de 1 pour 2,7 environ. Il est probablement impos­sible de supposer que sur 27 naissances 20 de ces individus vivent assez pour parvenir au mariage. Mais si l'âge du mariage est antérieur de dix ans à l'âge moyen de la mort (supposition fort probable) il faudra comparer les mariages de l'année en cours avec les décès qui auront lieu dix ans plus tard, si on veut obtenir la proportion exacte de ceux qui parviendront à l'état de mariage. En admettant l'accroissement de population que je viens d'indiquer, l'accroissement des décès en dix ans serait d'un peu plus de 0,3 et nous en tirerions, comme dernier résultat, que sur 351 enfants 200 parviennent au mariage. Cela fait 20 sur 35 au lieu de 20 sur 27. Si on compare les mariages aux naissances qui ont eu lieu quatre ans plus tard, conformément à la règle que nous avons établie, on obtiendra ainsi 5,58, chiffre qui exprime la fécondité des mariages. Les calculs de M. Barton, relatifs à l'âge auquel parviennent la moitié des enfants qui naissent, ne peuvent s'appliquer à l'Amérique en général ; les registres sur lesquels ils se fondent sont en effet ceux de Philadelphie et d'une ou deux petites bourgades ou villages, endroits moins sains que les villes moyennes d'Europe; ils ne peuvent par conséquent pas être utilisés pour connaître l'état général du pays.

 

En Angleterre le taux moyen des mariages par rapport aux naissances paraît avoir été ces dernières années de 100 pour 350. J'ai estimé à 1/6 les omissions dans le compte des naissances et des morts ; mais je ne les imputerai ici que pour 1/7, afin de tenir compte des naissances qui ne résultent pas de mariages, c'est-à-dire des nais­sances illégitimes. Ainsi, le rapport des mariages aux naissances sera de 1 pour 4, et le rapport des mariages aux décès de 1 pour 3. En tenant compte des secondes et troi­sièmes noces, le rapport des mariages aux décès deviendra 1 pour 3,6. Supposons l'âge du mariage en Angleterre inférieur de 7 ans à l'âge moyen de la mort: l'accrois­sement du nombre des décès pendant ces 7 ans (d'après le progrès actuel de la population, qui est 1/120 par an) correspondra à 0,06. Ainsi, la proportion des enfants qui parviennent au mariage pourra être estimée à 200 pour 381, soit un peu plus de la moitié. En comparant les mariages aux naissances qui ont eu lieu quatre ans plus tard, on trouve 4,136 comme taux de fécondité des mariages.

 

Trois causes agissent efficacement pour produire un excédent des naissances par rapport aux décès: lº la fécondité des mariages; 2º la proportion des nouveau-nés qui parviennent à l'état du mariage; 3º la précocité des mariages par comparaison avec la durée moyenne de la vie, en d'autres termes, la brièveté de la durée qui sépare la naissance du mariage, comparée à la durée moyenne de la vie.

 

Un changement favorable dans l'une quelconque de ces trois causes influe sur le niveau de la population et augmente l'excédent des naissances par rapport aux décès enregistrés. Les deux premières causes agissent dans le même sens sur le taux des naissances par rapport aux décès: si l'une ou l'autre croît, elle fait aussi augmenter ce rapport; mais elles agissent en sens opposé sur le taux des mariages par rapport aux naissances. Plus les mariages sont féconds, plus grand est le taux des naissances par rapport aux mariages; mais plus le nombre de ceux qui parviennent au mariage est grand, plus est faible le taux des naissances par rapport aux mariages. Par conséquent, si la fécondité des mariages et le nombre de ceux qui parviennent au mariage aug­men­tent à la fois... il se peut que le taux des naissances par rapport aux mariages (tel que les fournissent les registres) demeure le même. C'est pour cette raison que les registres de différents pays donnent souvent des résultats identiques en ce qui concerne les naissances et les mariages, bien que la population s'y accroisse de façon très différente.

 

A dire vrai, le taux des naissances par rapport aux mariages ne permet pas de calculer le taux d'accroissement de la population. La population d'un pays peut être stationnaire ou décroissante avec un rapport de 5 pour 1 ; et elle peut au contraire aug­menter rapidement avec un rapport de 4 pour 1. Lorsque le taux d'accroissement est calculé d'après une autre source, on ne peut pas espérer trouver dans les registres un taux élevé des naissances par rapport aux mariages, mais plutôt un taux faible; car plus il est faible, et plus est grande la proportion de ceux qui parviennent au mariage, ce qui témoigne d'un pays plus salubre et propice à la conservation de la vie.

 

Lorsque dans un pays la plus grande partie des nouveau-nés parviennent au mariage, il ne faut pas en conclure que les mariages y sont précoces ou que l'obstacle n'a pas beaucoup d'influence. Dans des pays comme la Suisse et la Norvège, où la moitié de ceux qui naissent atteignent l'âge de 40 ans, même si plus de la moitié de ceux qui naissent parvenaient au mariage, une fraction considérable des individus entre 20 et 40 ans seraient célibataires et l'obstacle préventif jouerait avec beaucoup de force. Il est probable qu'en Angleterre la moitié de ceux qui naissent dépassent l'âge de 35 ans; et bien qu'un peu plus de la moitié des nouveau-nés parviennent au mariage, l'obstacle préventif a en effet beaucoup d'influence (moins cependant qu'en Norvège et en Suisse).

 

L'influence de l'obstacle préventif est plutôt marquée par le petit nombre des naissances par rapport à la population totale. Le taux des mariages annuels par rapport à la population n'est un indice sûr que pour des pays placés dans des circonstances identiques; il est inexact dès qu'il y a une différence dans la fécondité des mariages ou dans la proportion de la fraction de population qui n'a pas atteint l'âge de la puberté, et dans le taux d'accroissement de la population. Si dans un pays tous les mariages (qu'ils soient nombreux ou peu nombreux) sont contractés par des personnes jeunes, et par là même sont féconds, il est facile de comprendre que pour obtenir un même taux de naissances il faudra moins de mariages, ou bien qu'avec le même taux de mariages on obtiendra un taux de naissances plus élevé. Ce dernier cas semble être celui de la France, où les naissances et les décès sont plus nombreux qu'en Suède, bien que le taux des mariages y soit identique ou un peu plus petit. Lorsqu'on compare deux pays, donc, si on constate que l'un d'eux comporte beaucoup plus de sujets impubères que l'autre par rapport à la population, il est facile de voir qu'un même taux de mariages annuels par rapport à la population ne traduit absolument pas (dans ces deux pays) une égale influence de l'obstacle préventif, en ce qui concerne les individus ayant atteint l'âge du mariage.

 

C'est en partie à la faible proportion des impubères, et en partie à l'affluence des étrangers, qu'est dû le fait que le taux des mariages est plus élevé dans les villes que dans les campagnes, ceci bien que l'obstacle préventif agisse justement avec plus de force dans les villes. La proposition inverse n'est pas moins vraie. C'est pourquoi dans un pays (comme l'Amérique) où la moitié de la population a moins de seize ans, le taux des mariages annuels ne traduit pas exactement le peu d'influence de l'obstacle préventif.

 

Mais si on suppose que les femmes de tous les pays ont à peu près la même fécondité naturelle, un faible taux de naissances traduira assez exactement l'influence de l'obstacle préventif, qui agit soit en retardant les mariages et en les rendant moins féconds, soit en augmentant le nombre des individus morts célibataires après avoir passé l'âge de la puberté.

 

Pour permettre au lecteur de juger d'un coup d'œil le taux d'accroissement et la période de doublement qui résultent d'un taux quelconque des naissances par rapport aux décès, ou de ces deux valeurs par rapport à la population totale, je donne ici deux tables de Sussmilch (calculées par Euler) que je crois très exactes. La première est relative au cas où la mortalité est de 1 pour 36; elle s'applique donc seulement aux pays où l'on sait que la mortalité obéit à ce taux. L'autre est générale, et ne dépend que de l'excédent des naissances sur les décès par rapport à la population totale: elle peut en conséquence être appliquée à tous les pays, quel que soit leur taux de mortalité.

 

 

TABLE I

 

Soit un pays comprenant 100 000 habitants
avec un taux de mortalité de 1 pour 36

 

 

Si le taux des décès par rapport aux naissances est de:

En ce cas, l'excès des naissances
sera de:

L'excès des naissances sur les décès, par rapport à l'ensemble de la population, sera de :

Et par conséquent
la période de doublement
sera de:

10 pour

11

277

1/360e

250

ans

12

555

1/180e

125

ans

13

833

1/120e

83 1/2

ans

14

1 110

1/90e

623/4

ans

15

1 388

1/72e

501/4

ans

16

1 666

1/60e

42

ans

17

1 943

1/51e

35 3/4

ans

18

2 221

1/45e

31 2/3

ans

19

2 499

1/40e

28

ans

20

2 777

1/36e

25 3/10

ans

22

3 332

1/30e

21 1/8

ans

25

4 165

1/24e

17

ans

30

5 554

1/18e

12 4/5

ans


 

 

TABLE II

 

 

Taux de l'excès
des naissances sur les morts par rapport à la totalité des vivants

Période de doublement, en année et dix millièmes d'année

Taux de l'excès des naissances sur les morts par rapport à la totalité des vivants

Période de doublement,
en année et dix millièmes d'année

 

 

 

 

 

 

1 :

10

7, 2722

1 :

21

14,9000

11

7, 9659

22

15,5932

12

8, 6595

23

16,2864

13

9, 3530

24

16,9797

14

10, 0465

25

17,6729

15

10, 7400

26

18,3662

16

11, 4333

27

19,0594

17

12, 1266

28

19,7527

18

12, 8200

29

20,4458

19

13, 5133

30

21,1591

 

 

 

 

 

 

1 :

32

22,5255

1 :

55

38,4687

34

23,9119

60

41,9345

36

25,2983

65

45,4003

38

26,6847

70

48,8661

40

28,0711

75

52,3318

42

29,4574

80

55,7977

44

30,8438

75

59,2634

46

32,2302

90

62,7292

48

33,6165

95

66,1950

50

35,0029

100

69,6607

 

 

 

 

 

 

1 :

110

76,5923

1 :

210

145,9072

120

83,5238

220

152,8387

130

90,4554

230

159,7702

140

97,3868

240

166,7017

150

104,3183

250

173,6332

160

111,2598

260

180,5647

170

118,1813

270

187,4961

180

125,1128

280

194,4275

190

132,0443

290

201,3590

200

138,9757

300

208,2925

 

 

 

 

 

 

1:

310

215,2220

1 :

410

284,5370

320

222,1535

420

291,4685

330

229,0850

430

298,4000

340

236,0164

440

305,3314

350

242,9479

450

312,2629

360

249,8794

460

319,1943

370

256,8109

470

326,1258

380

263,7425

480

333,0573

390

270,6740

490

339,9888

400

277,6055

500

346,9202

 

 

 

1 :

1000

693,4900


 

TABLE III

 

Pourcentage d'accroissement
de la population pendant une période de dix années successives

Au bout
de combien d'années la population
aura-t-elle
doublé ?

Pourcentage d'accroissement
de la population pendant une période de dix années successives

Au bout
de combien d'années la population
aura-t-elle
doublé ?

 

 

 

 

1

696,60

6,5

110,06

1,5

465,55

7

102,44

2

350,02

7,5

95,84

2,5

280,70

8

90,06

3

234,49

8,5

84,96

3,5

201,48

9

80,43

4

176,73

9,5

76,37

4,5

157,47

10

72,72

5

142,06

10,5

69,42

5,5

129,46

11

66,41

6

118,95

11,5

63,67

12

61,12

29

27,22

12,5

58,06

29,5

26,81

13

56,71

30

26,41

13,5

54,73

30,5

26,03

14

52,90

31

25,67

14,5

51,19

31,5

25,31

15

49,59

32

24,96

15,5

48,10

32,5

24,63

16

46,70

33

24,30

16,5

45,38

33,5

23,99

17

44,14

34

23,68

17,5

42,98

34,5

23,38

18

41,87

35

23,09

18,5

40,83

35,5

22,81

19

39,84

36

22,54

19,5

38,91

36,5

22,27

20

38,01

37

22,01

20,5

37,17

37,5

21,76

21

36,36

38

21,52

21,5

35,59

38,5

21,28

22

34,85

39

21,04

22,5

34,15

39,5

20,82

23

33,48

40

20,61

23,5

32,83

41

20,17

24

32,22

42

19,76

24,5

31,63

43

19,37

25

31,06

44

19,00

25,5

30,51

45

18,65

26

29,99

46

18,31

26,5

29,48

47

17,99

27

28,99

48

17,68

27,5

28,53

49

17,38

28

28.07

50

17,06

28,5

27,65

 

 

 

 

On peut observer que, lorsque le taux des naissances par rapport aux décès est indiqué, plus la mortalité est grande, plus est courte la période de doublement de la population. Dans ce cas, en effet, les naissances augmentent en même temps que les décès. Comparés à la population totale, les unes et les autres ont un taux plus élevé que si la mortalité était plus réduite et s'il y avait davantage de personnes plus âgées.

 

La mortalité de la Russie est (suivant M. Tooke) de 1 pour 58, et le taux des naissances de 1 pour 26. Compte tenu des omissions dans les registres de décès, si nous prenons pour la mortalité le taux de 1 pour 52, par rapport aux décès les naissances seront dans le rapport de 2 pour 1, et le taux de l'excédent des naissances sur les morts par rapport à la population totale de 1 pour 52. D'après la table II, la période de doublement sera en ce cas d'environ 36 ans. Mais si, avec le même taux de naissances par rapport aux morts de 2 pour 1, nous supposons que le taux de la mortalité atteint 1 pour 36 (comme dans la table 1), l'excédent des naissances sur les décès sera par rapport à la population totale de 1 pour 36: et la période de doublement ne sera que de 25 ans.


 

 

 

 

 

8

 

Effets des épidémies

sur les registres des naissances,

des décès et des mariages

 

 

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On voit clairement, dans les tables de mortalité qu'a recueillies Sussmilch que tous les pays d'Europe sont sujets à des retours périodiques d'années malsaines, qui font obstacle à l'accroissement de leur population. Très peu sont exempts de ces grandes épidémies destructrices qui viennent, une ou deux fois par siècle, moissonner un quart ou un tiers de leurs habitants. L'intensité avec laquelle les années de morta­lité affectent les taux de naissances, de morts et de mariages, se déduit clairement dans les tables pour la Prusse et la Lithuanie, depuis l'année 1692 jusqu'à 1757.

 

Si ces données sont exactes, elles montrent l'effet soudain et vraiment prodigieux d'une grande mortalité sur le nombre des mariages. Sussmilch calcule que la peste de 1710 enleva (en Prusse et en Lithuanie) plus du tiers de la population. Malgré cette diminution, la table montre que le nombre des mariages en 1711 fut presque double de la moyenne des six années qui avaient précédé la peste. Pour qu'un tel effet ait pu se produire, il faut supposer que presque tous ceux qui avaient atteint l'âge de puberté, voyant la rareté des travailleurs et trouvant partout des emplois vacants, se sont mariés sans délai. Mais ce nombre extraordinaire de mariages n'a pu produire la même année un nombre proportionnel de naissances. La plupart des naissances proviennent des mariages précédents que la peste avait épargnés. Il ne faut donc pas s'étonner que cette année-là le taux des naissances par rapport aux mariages n'ait été que de 2,7 pour 1, ou de 27 pour 10. Malgré cela vu le nombre extraordinaire des mariages, celui des naissances a certainement été très grand tout de même. Or, comme le nombre des décès correspondants a naturellement été petit, le taux des naissances par rapport aux morts s'est trouvé démesurément grand: 320 pour 100.

 

L'année suivante, en 1712, le nombre des mariages a forcément diminué beau­coup, presque tous les individus à l'âge de puberté s'étant mariés l'année précédente, le taux des naissances par rapport aux mariages, bien que supérieur à l'année précédente en raison du moindre nombre de mariages, n'est pas grand en comparaison de celui d'autres pays: 3,6 pour 1, ou 36 pour 10. Mais le taux des naissances par rapport aux décès, bien que moindre que l'année précédente (où les mariages s'étaient multipliés) paraît très élevé si on le compare à celui d'autres pays: 220 pour 100. Un tel excès de naissances, conjugué avec une mortalité de 1 pour 36, doublerait la population d'un pays (d'après la table 1) en 21 1/8 ans.

 

Depuis cette époque, le nombre des mariages annuels commence à se mettre en accord avec une population diminuée. Par conséquent, il tombe très au-dessous du nombre moyen des mariages constatés avant la peste, puisqu'il dépend surtout du nombre des individus qui parviennent chaque année à un état où le mariage leur devient accessible. C'est en 1720, neuf ou dix ans après la peste, que le nombre des mariages annuels est devenu le plus faible. A la même époque, le taux des mariages par rapport aux naissances s'élève très haut: de 1717 à 1721, on voit par les tables qu'il est de 49 pour 10; en 1719 et 1720, en particulier, il est de 50 pour 10 et de 55 pour 10.

 

Si on divise la population de la Prusse après la peste par le nombre des morts, on trouve en 1711 une mortalité à peu près de 1 pour 31. La population s'est donc accrue au lieu de diminuer: cela vient du nombre prodigieux d'enfants qui sont nés cette année-là. Mais la mortalité élevée s'est certainement arrêtée quand les enfants (parmi lesquels elle faisait des ravages) ont atteint un âge où la vie est moins chancelante. En général, cependant, on observe que l'influence d'une forte mortalité sur les années qui la suivent immédiatement s'exerce davantage sur les naissances que sur les décès. En consultant la table, on voit que le nombre des décès annuels croît régulièrement lors­que la population croît, et suit d'assez près ses variations. Mais le nombre des nais­sances annuelles est assez semblable à différentes époques de la période considérée, bien que la population ait plus que doublé dans le même temps. Il faut par conséquent que le taux des naissances par rapport à la population se soit profondément modifié entre le commencement de cette période et sa fin.

 

On voit par là combien on doit commettre d'erreurs lorsqu'on se sert d'un taux des naissances pour estimer la population d'un pays à une époque passée. Dans le cas présent, cette méthode aurait conduit à penser que la peste n'avait presque pas dimi­nué la population: alors qu'en considérant le nombre des décès, nous aurions jugé qu'elle avait diminué d'un tiers!

 

Parmi tous ces taux, le moins variable est celui des naissances par rapport aux mariages. La raison en est que ce taux dépend surtout de la fécondité des mariages, qui n'éprouve guère de grands changements. Il est même difficile de croire que la fécondité des mariages puisse avoir des variations aussi marquées que le taux des naissances par rapport aux mariages, tel qu'on peut le déduire des tables. Mais une autre cause doit contribuer à produire ce dernier effet. Les naissances contemporaines des mariages (pour une année particulière quelconque) appartiennent surtout au mariages contractés quelques années auparavant; par conséquent, si pendant cinq ou six ans le taux des mariages est élevé et qu'il survienne ensuite pendant un ou deux ans une diminution notable de ce taux, les registres indiqueront un taux élevé des naissances par rapport aux mariages. Réciproquement, si pendant quatre ou cinq ans il y avait moins de mariages que d'ordinaire, et qu'ensuite ceux-ci soient au contraire abondants pendant un ou deux ans, on trouverait dans les registres un très faible taux des naissances par rapport aux mariages. On voit que les taux extrêmes des naissances par rapport aux mariages sont en général plus affectés par le nombre des mariages que par celui des naissances. D'où l'on peut conclure que ces taux extrêmes dépendent moins de changements survenus dans la fécondité des mariages, que du désir que les gens éprouvent de se marier et des encouragements qui les y poussent.

 

Les épidémies courantes dont on trouve la trace dans les tables, n'ont certainement pas la même influence sur les mariages et les naissances que la grande peste dans les tables de Prusse: mais leur action est proportionnellement du même ordre.

 

En voyant les épidémies et les années malsaines succéder dans ces tables aux périodes de rapide accroissement de la population, il est impossible de ne pas penser que, dans les périodes saines, le nombre des habitants a sûrement excédé les moyens de subsistance et les conditions nécessaires pour conserver la santé. La masse du peuple a certainement dû vivre avec moins d'aisance dans des habitations surpeuplées. Ces causes ont naturellement contribué à accroître les maladies. Même si dans un pays la population est clairsemée, si elle vient à croître avant que la nourriture ait augmenté et avant qu'on ait construit suffisamment de logements, les habitants sont inévitablement appelés à souffrir du manque de locaux et de subsistances. Si dans les Highlands, pendant les dix ou douze années prochaines, les mariages étaient plus nombreux ou plus féconds qu'auparavant et si l'émigration était freinée, au lieu d'être cinq dans une cabane les habitants s'y entasseraient bientôt au nombre de sept; ce surpeuplement, s'ajoutant à des conditions plus dures, aurait sans conteste le plus mauvais effet sur la santé du petit peuple.


 

 

 

 

 

9

 

Déductions découlant du tableau

que nous venons de dresser
de la société

 

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Pour vérifier que les obstacles ci-dessous sont bien les causes immédiates qui ralentissent l'accroissement de la population, et d'autre part que ces obstacles résident surtout dans l'insuffisance des moyens de subsistance, il suffit de voir la rapidité de cet accroissement dès qu'une augmentation soudaine des moyens de subsistance vient écarter ces obstacles.

 

C'est une remarque courante que, dans toutes les colonies nouvelles fondées dans des pays salubres, où ne manquent ni la place ni la nourriture, la population s'est toujours rapidement accrue. Certaines colonies de l'ancienne Grèce ont égalé ou même surpassé leur mère patrie en deux ou trois siècles; Syracuse et Agrigente en Sicile, Tarente et Locres en Italie; Éphèse et Milet en Asie Mineure, furent sous tous les rapports au moins les égales des villes les plus florissantes de Grèce; or toutes ces colonies se sont établies dans des pays habités par des peuples sauvages et barbares, qui ont aisément fait place aux nouveaux occupants et leur ont abandonné de vastes étendues de bonnes terres. On a calculé que les Israélites, dont la population n'avait augmenté que très lentement pendant qu'ils erraient dans le pays de Canaan, se sont tellement multipliés sur le sol fertile d'Égypte que pendant leur séjour dans ce pays leur nombre a doublé tous les quinze ans. Mais sans nous arrêter aux exemples de l'antiquité, les établissements des Européens en Amérique attestent de manière frappante la vérité de cette observation. Des terres riches et abondantes, qui coûtent très peu ou même rien du tout, représentent une cause de peuplement si puissante qu'elle surmonte tous les obstacles.

 

Les nouveaux établissements humains peuvent difficilement être plus mal administrés que ceux que les Espagnols ont créés au Mexique, au Pérou et à Quito. La tyrannie, la superstition et tous les vices de la mère patrie y ont suivi les colons. La Couronne leur imposait des taxes énormes, le commerce était gêné par des règlements arbitraires, les gouvernants exerçaient autant d'extorsions pour eux-mêmes que pour les souverains: pourtant, malgré tant d'obstacles, la population de ces colonies connut une progression rapide. La ville de Quito n'était qu'un hameau lorsque les indigènes étaient seuls à l'occuper. or, il y a cinquante ans, elle comptait près de soixante mille âmes, aux dires d'Ulloa. Lima, fondée après la conquête du pays, était d'après ce même voyageur autant ou plus peuplée avant le fatal tremblement de terre de 1746. Mexico compte cent mille habitants, et malgré les exagérations des écrivains espa­gnols, c'est probablement cinq fois plus qu'elle n'en avait au temps de Montézuma.

 

Dans les colonies portugaises du Brésil, où le gouvernement est également tyran­nique, on estimait il y a trente ans que le nombre des habitants d'origine européenne dépassait six cent mille.

 

Us colonies hollandaises et françaises sont gouvernées par des compagnies commerciales jouissant de privilèges exclusifs: malgré ce régime désavantageux, elles se sont accrues et ont prospéré.

 

Mais les colonies anglaises d'Amérique du Nord, devenues depuis le puissant peuple des États-Unis d'Amérique, l'ont emporté sur toutes les autres par l'accrois­sement rapide de leur population. Outre les abondantes et riches terres que ces colonies possédaient en commun avec les colonies espagnoles et portugaises, elles jouissaient à un plus haut degré des avantages de la liberté et de l'égalité. Bien qu'elles soient un peu gênées dans leur commerce extérieur, elles pouvaient admi­nistrer librement leurs affaires intérieures. Les institutions politiques y étaient favorables à la cession et à la division des propriétés foncières. Les terres que le propriétaire négligeait de cultiver pendant un certain temps étaient déclarées vacantes et susceptibles d'être cédées à d'autres colons. En Pennsylvanie, le droit d'aînesse n'existait pas; en Nouvelle-Angleterre, le fils aîné avait seulement droit à une double part. Les dîmes n'existaient pas dans ces États et les taxes y étaient inconnues. Les terres étaient partout si bon marché que le meilleur emploi des capitaux consistait à les verser à l'agriculture. Des circonstances si favorables ont fait croître la population avec une rapidité presque sans exemple. Dans les provinces du nord, elle a doublé tous les 25 ans ; le nombre des colons qui s'établirent en Nouvelle-Angleterre en 1645 fut de 21000: en 1760 elle comptait un million d'habitants! Cela signifie que pendant ce laps de temps la population a régulièrement doublé tous les 25 ans. Dans le New-Jersey, la période de doublement a été de 22 ans, et dans Rhode-Island elle a été encore plus courte. Dans les établissements de l'intérieur, où les habitants (tous agriculteurs) ne connaissent pas le luxe, on pense que la population double en quinze ans. Le long des côtes, qui furent naturellement habitées les premières, la période de doublement est d'environ 35 ans, et dans quelques villes maritimes la population est stationnaire. D'après les derniers recensements, la période moyenne de doublement pour tous les États-Unis est encore de vingt-cinq ans. L'effectif de la population de ce pays est maintenant tel que l'émigration d'Europe ne peut l'affecter sensiblement. Puisque dans quelques villes et districts côtiers l'accroissement de la population a été plus lent que la moyenne, il est obligatoire qu'à l'intérieur des terres la période de doublement (résultant de la procréation seule) ait été très au-dessous de 25 ans.

 

Le dernier recensement donne pour les États-Unis une population de 5 172 312 habitants [10]. Or il ne semble pas que l'émigration des fondateurs de ces États ait pro­duit une diminution sensible dans la population de la Grande-Bretagne. Au contraire, une émigration modérée favorise le peuplement de la mère patrie: ainsi, on a remarqué que les provinces d'Espagne qui ont le plus fourni de colons à l'Amérique sont celles dont la population s'est accrue.

 

Considérons maintenant le nombre primitif de ces émigrants venus de Grande-Bretagne, qui ont produit en Amérique du Nord une population aussi prolifique, et demandons-nous pourquoi ils n'en ont point autant produit dans leur pays d'origine. La raison de cette différence n'est autre que le manque d'aliments. Les grands fléaux, comme la guerre et les épidémies, causent des pertes d'hommes très vite réparées ; ils laissent le pays qu'ils ravagent dans une situation assez semblable à celle des colonies nouvelles. Si le travail des habitants s'est maintenu, leurs moyens de subsistance croissent au-delà de leurs, besoins et la population se met bientôt au niveau de ces moyens.

 

La Flandre, dont le sol est si fertile, a été le théâtre de guerres longues et dévas­tatrices; quelques années de paix lui ont pourtant suffi pour retrouver sa population. On a vu que la plus sanglante des guerres n'a pas épuisé la population de la France. Les tables de Sussmilch attestent d'autre part le rapide accroissement qui suit les épo­ques de grande mortalité: en particulier, la table relative à la Prusse et à la Lithuanie en est un exemple. Les effets de la peste de Londres, en 1666, ne se faisaient déjà plus sentir 15 ou 20 ans après. Il est peu probable que ce fléau, qui ravage périodiquement la Turquie et l'Égypte, diminue beaucoup la population de ces pays; et si ceux-ci sont peu peuplés, la responsabilité en revient bien davantage au gouvernement tyrannique qui opprime ces peuples et décourage les agriculteurs. Us traces des pires famines, en Chine, en Inde, en Égypte et ailleurs, sont d'après les témoins très vite effacées. Enfin, les grandes convulsions de la nature, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, n'opèrent dans la population qu'une diminution insensible, sauf dans le cas où ils dispersent les habitants et empêchent leur industrie par leur fréquence.

 

Les registres de différents pays montrent que la progression de leur population est arrêtée par des retours périodiques (bien qu'irréguliers) de pestes et d'années mal­saines. Le Docteur Short, dans ses intéressantes recherches sur les tables de morta­lité, utilise souvent l'expression de « terribles correctifs de la pléthore du genre humain », et donne une table de toutes les épidémies de peste, de maladies pestilentielles et de famines qu'il a pu recueillir: il fait remarquer que ces fléaux agissent avec régularité et d'une manière générale.

 

Les années d'épidémies consignées dans cette table sont au nombre de 431: ce sont là seulement celles durant lesquelles a régné la peste ou une autre grande épidé­mie, les années simplement malsaines n'y étant pas comprises. Dans ce nombre, on en compte 32 ayant précédé l'ère chrétienne. Si donc on divise les années de notre ère par 399, on voit que les retours périodiques de ces épidémies se produisent, dans certains pays, selon un intervalle moyen d'environ 4 1/2 ans.

 

Sur les 254 grandes famines ou disettes énumérées dans la table, 15 ont précédé l'ère chrétienne, en commençant par celle qu'éprouva la Palestine au temps d'Abraham. Si on retranche ces 15 famines et si on divise par le reste les années de notre ère, on trouve que la moyenne des intervalles écoulés entre les visites du fléau ne dépasse pas 7 1/2 ans.

 

Il serait sans doute difficile de fixer avec précision jusqu'à quel point l'accroisse­ment trop rapide de la population a été la cause de ces calamités. Les causes de la plupart des maladies sont si cachées à nos yeux, et probablement si diverses, qu'on ne peut prétendre les rattacher toutes à une même origine. Mais on peut tout de même mettre au nombre de ces causes l'entassement des hommes dans leurs maisons et une nourriture mauvaise ou insuffisante. Or ces deux causes sont la conséquence directe d'un accroissement de population plus rapide que celui des logements et des subsistances.

 

L'histoire de presque toutes les épidémies confirme bien cette opinion. En effet, c'est en général parmi les classes inférieures du peuple qu'elles exercent leurs ravages. On sait aussi que beaucoup d'années d'épidémies ont suivi ou accompagné les époques de disette et de mauvaise nourriture.

 

Comme l'accroissement de la population est graduel et que l'homme ne peut pas vivre sans manger, le principe de population ne peut pas produire directement la famine: mais il la prépare en forçant les classes pauvres à se contenter du strict nécessaire. Dès lors, il suffit d'une mauvaise récolte pour qu'elles soient réduites à toute extrémité. Le Docteur Short place parmi les causes favorisantes de la disette une ou plusieurs années d'abondance: en effet, l'abondance favorise les mariages et amène une population excédentaire, à laquelle les ressources d'une année commune ne suffisent plus.

 

La petite vérole, épidémie la plus généralement répandue et la plus destructive parmi celles qui affligent de nos jours il Europe, est peut-être aussi une des plus inexplicables, bien qu'elle marque en certains lieux des retours périodiques réguliers. Aucun exemple ne prouve que cette maladie apparaisse indifféremment chez les personnes de tout état. Je ne veux pas dire que la petite vérole ne soit pas favorisée par la misère et l'entassement dans les maisons: mais dans les endroits où elle revient périodiquement et régulièrement et où elle exerce de grands ravages parmi les en­fants, surtout ceux du peuple, on peut être sûr que la misère et l'entassement précédent ou accompagnent son apparition. C'est-à-dire, que depuis la précédente épidémie, le nombre moyen des enfants a augmenté: par suite les habitants sont devenus plus pauvres et leurs habitations surpeuplées, jusqu'à ce qu'une nouvelle épidémie vienne enlever la population excédentaire.

 

Dans tous ces cas, si le principe de population ne peut produire immédiatement des maladies, il exerce sans conteste une influence pour disposer l'organisme à recevoir la contagion, pour répandre le mal et l'aggraver.

 

Le Docteur Short observe qu'une épidémie mortelle est généralement suivie d'une période de grande salubrité, ce qu'il attribue au fait que la maladie a emporté la plupart des individus de constitution délicate. Il faut sans doute ajouter à cela qu'après l'épidémie, il y a plus de place et davantage de nourriture pour ceux qui restent: c'est pourquoi la situation des classes inférieures s'améliore. Il dit encore qu'on voit parfois une année très féconde suivie d'une année très malsaine et d'une grande mortalité ; et réciproquement, une année de grande mortalité suivie d'une année très féconde, comme si la nature cherchait à prévenir ou à réparer ses pertes. En général, l'année qui suit celles qui ont été malsaines et affligées d'une forte mortalité est féconde, en proportion du nombre de personnes en état de fonder un foyer qui ont survécu à la mauvaise année.

 

Ceci ressort nettement de la table relative à la Prusse et à la Lithuanie. Ces tables montrent également que, lorsque par suite de l'accroissement de la production et d'une grande demande de travail qui en résulte, la condition des ouvriers s'améliore au point d'encourager le mariage, l'usage de se marier de bonne heure persiste généralement jusqu'à ce que la population ait dépassé le niveau que lui assigne la production accrue: et il s'ensuit naturellement une année malsaine et une plus grande mortalité. Les registres des divers pays du continent offrent plusieurs exemples d'un rapide accroissement de population interrompu par des épidémies. On peut en conclure que les pays où les subsistances augmentent assez pour encourager la population, mais pas assez pour satisfaire à toute sa demande, sont plus sujets aux épidémies périodiques que ceux où l'accroissement de la population reste proportionnel à la production moyenne.

 

L'inverse n'est pas moins vrai. Dans les pays sujets aux épidémies périodiques, l'accroissement de population, ou l'excédent des naissances sur les morts, est plus grand pendant les intervalles des épidémies que dans les pays moins exposés. Au siècle dernier, les populations moyennes de Turquie et d'Égypte ont été à peu près stationnaires; il faut donc que, dans les intervalles séparant les épidémies de peste, les naissances aient excédé les morts dans une proportion bien plus grande qu'en France et en Angleterre.

 

C'est pour cela que toutes les estimations qu'on peut faire d'une population future d'après l'accroissement actuel sont très incertaines. Sir William Petty a calculé qu'en 1800 la ville de Londres devait avoir 5 359 000 habitants: or elle n'en a pas le cinquième! Au contraire, M. Eton a prédit dernièrement l'extinction totale de la population de l'empire turc pour la fin du dix-neuvième siècle, ce que les événements ne vérifieront certainement pas. Si la population d'Amérique continuait à croître pendant cent-cinquante ans encore dans la même proportion que jusqu'à maintenant, sa population dépasserait celle de la Chine. Mais, quoique toute prophétie soit hasar­deuse, je me hasarderai à prédire qu'un tel accroissement n'aura pas lieu dans un si court espace de temps, mais plutôt dans cinq ou six cents ans.

 

Autrefois, l'Europe était plus sujette aux pestes et aux épidémies destructives que maintenant. Cette observation peut expliquer pourquoi le taux des naissances par rapport aux décès était autrefois plus grand qu'aujourd'hui.

 

Le taux moyen de naissances par rapport aux décès le plus élevé constaté en Angleterre est à peu près de 12 pour 10, ou 120 pour 100. En France, pour les dix années se terminant en 1780, ce taux a été de 115 pour 100. Ces taux ont varié plusieurs fois au cours du siècle dernier, mais ces variations ne paraissent pas avoir été très importantes. Il en résulte qu'en France et en Angleterre la population s'est maintenue plus qu'ailleurs aux alentours du niveau moyen des subsistances. L'influ­ence de l'obstacle préventif (les guerres, la destruction sourde mais sûre de vies humaines dans les grandes villes et les usines, le surpeuplement des maisons et la sous-alimentation des pauvres) empêchent que dans ces pays la population s'élève au-dessus du niveau des subsistances. Ces causes préviennent (si l'on ose dire) la nécessité des épidémies pour ramener la population dans ses justes limites. Si la peste enlevait à l'Angleterre deux millions d'habitants, et à la France six millions, quand la population commencerait à réparer ses pertes on verrait le taux des naissances par rapport aux décès s'élever dans ces deux pays bien au-dessus de la moyenne observée au dix-huitième siècle.

 

Dans le New-Jersey le taux des naissances par rapport aux décès, pour la moyenne des sept années se terminant en 1743, a été de 300 pour 100. En France et en Angleterre, le taux moyen le plus élevé ne dépasse pas 120 pour 100. Bien que cette différence soit très importante, il n'y a pas lieu de s'en montrer stupéfait ou de la considérer comme un miracle envoyé par le Ciel. Ses causes ne sont nullement lointaines, latentes et mystérieuses: bien au contraire, elles sont près de nous et ouvertes à nos recherches. L'esprit philosophique le plus indépendant doit reconnaître qu'il ne tombe pas une pierre, qu'il ne pousse pas une plante sans l'intervention de la puissance divine. Mais l'expérience nous enseigne aussi que les opérations de ce que nous appelons la Nature sont soumises à des lois constantes. Et depuis que le monde existe, les causes qui gouvernent le peuplement ont probablement agi de façon aussi constante que ces lois de la nature avec lesquelles nous sommes familiarisés.

 

L'attirance qui unit les sexes a toujours été la même; elle a même si peu changé qu'on peut l'envisager, pour me servir d'une expression algébrique, comme une quantité donnée. La grande loi de nécessité, qui empêche dans tout pays la population de s'accroître au-delà du niveau où la terre peut suffire à sa nourriture, est une loi si visible et évidente pour notre entendement que nous ne pouvons douter un seul instant de sa réalité. 11 est vrai que les différents moyens qu'emploie la nature pour maintenir cet équilibre ne nous apparaissent pas aussi sûrs et réguliers, mais bien que nous ne puissions pas toujours prévoir le moyen qu'elle emploie, nous pouvons prévoir l'effet avec certitude. Si en un lieu donné, le taux des naissances par rapport aux décès indique un accroissement de population qui dépasse beaucoup le niveau des moyens de subsistance, nous pouvons affirmer avec certitude qu'à moins d'émigration les décès excéderont bientôt les naissances, et que le taux que nous venons d'observer ne sera nullement constant. Si l'obstacle préventif (qui prévient l'accroissement excessif de la population) venait à disparaître ou seulement à ralentir sa pression, et si les causes destructrices étaient supprimées, tous les pays seraient périodiquement ravagés par des épidémies et des famines.

 

Le seul critère certain d'un accroissement réel et permanent de la population est donc l'augmentation des moyens de subsistance. Mais ce critère est lui-même sujet à de légères variations, d'ailleurs faciles à observer. Il y a des pays où la population semble avoir été « forcée ». Le peuple est habitué à se contenter du minimum de nourriture compatible avec la survie: cette habitude a été contractée peu à peu, dans des périodes où la population augmentait insensiblement sans que les subsistances fassent de progrès. La Chine, l'Inde, les territoires des Arabes Bédouins, répondent (comme on l'a vu) à cette situation. Le produit moyen de ces pays suffit tout juste aux besoins de leurs habitants; la moindre diminution provenant d'une mauvaise récolte y a donc les effets les plus funestes. Ces peuples ne peuvent échapper aux famines.

 

En Amérique, où le travail est si bien payé, les classes inférieures peuvent facilement diminuer leur consommation dans les années de pénurie, sans éprouver de souffrance; aussi une famine paraît-elle à peu près impossible. Mais il viendra un temps où les ouvriers se ressentiront de l'accroissement de la population et seront moins bien payés parce que les moyens de subsistance n'auront pas suivi le taux de multiplication des habitants.

 

En Europe, on observe des différences tenant aux habitudes des divers pays. Ainsi, dans le sud de l'Angleterre, les ouvriers ont l'habitude de manger du beau pain de froment et se laisseraient mourir de faim plutôt que de consentir à vivre comme des paysans écossais. Avec le temps, peut-être, la dure loi de nécessité arrivera-t-elle à les contraindre à vivre aussi misérablement que les plus pauvres Chinois. Avec la même quantité de subsistances, le pays nourrirait alors plus d'habitants. Mais cela n'irait pas sans difficultés, et tout ami de l'humanité espère qu'un tel accroissement ne se réalisera jamais.

 

On peut d'ailleurs dire que les différents pays sont peuplés en proportion de la quantité d'aliments qu'ils produisent ou qu'on peut s'y procurer; et que le bonheur existe en fonction de la facilité avec laquelle on y peut distribuer les aliments, ou en d'autres termes en raison de la quantité d'aliments que l'ouvrier peut acheter avec le salaire d'une journée de travail. Les pays à blé sont plus peuplés que les pays de pâturages; et les pays à riz sont plus peuplés que les pays à blé. Mais le bonheur de ces différents pays ne dépend ni du nombre de leurs habitants, ni de leur richesse, ni de leur ancienneté: il dépend de l'équilibre existant entre leur population et la quantité des aliments qu'on y trouve. Ce rapport est en général très favorable dans les colonies nouvelles: là, l'intelligence et le labeur d'un peuple ancien s'appliquent à d'immenses terres neuves et vacantes. Dans d'autres cas, il importe peu qu'un peuple soit ancien ou nouveau. Il est probable qu'en Grande-Bretagne, la nourriture est aujourd'hui repartie plus libéralement qu'il y a deux, trois ou quatre mille ans; et quant au nombre des habitants, nous avons déjà eu l'occasion de souligner que les cantons presque déserts des Highlands sont plus miséreux que les pays les plus populeux d'Europe.

 

Supposons un peuple qui n'a jamais été envahi par un autre peuple plus avancé dans les techniques et qui est abandonné au seul progrès naturel de la civilisation, et suivons-le depuis l'époque où le produit de son sol est représenté par l'unité jusqu'à celle où ce produit est devenu un million de fois plus grand; pendant plusieurs milliers d'années, on ne trouvera pas une seule période où la masse du peuple n'ait pas été limitée en ce qui concerne sa nourriture. Dans tous les États d'Europe, si loin que nous remontions dans leur histoire, nous voyons que cette cause a prévenu la naissance ou causé la mort de plusieurs millions de créatures humaines: ceci bien qu'il n'y ait peut-être jamais eu de véritable famine.

 

Ainsi, en examinant l'histoire du genre humain, à toutes les époques et dans toutes les situations où l'homme a vécu et vit encore, on peut admettre que:

 

- l'accroissement de la population est nécessairement limité par les moyens de subsistance;

 

- la population augmente en même temps que les moyens de subsistance, à moins que cet accroissement ne soit empêché par des obstacles puissants et faciles à déceler; - ces obstacles, et tous ceux qui ramènent la population au niveau des subsistances, sont la contrainte morale, le vice et la misère.

 

D'après tout ce qui précède, on voit assez clairement que, dans l'Europe moderne, les obstacles destructifs ont moins de force pour arrêter la population; au contraire, les obstacles préventifs ont plus de force qu'autrefois, ou qu'ils en ont chez les peuples moins civilisés.

 

La guerre, cause principale de dépopulation chez les peuples sauvages, est aujour­d'hui moins destructrice, même si l'on tient compte des dernières et malheureuses guerres révolutionnaires. Depuis que l'hygiène est devenue plus répandue, que les villes sont mieux bâties et les rues mieux percées, depuis qu'une économie politique mieux comprise permet une distribution plus équitable des produits de la terre, les épidémies, les maladies violentes, les famines sont certainement plus rares et moins terribles.

 

Quant aux obstacles préventifs, ce que nous appelons « contrainte morale » n'a pas beaucoup d'influence sur la fraction mâle de la société; mais je suis persuadé que son influence est encore plus grande dans les États civilisés que dans ceux qui sont restés à l'état sauvage. Quant aux femmes, le nombre de celles qui pratiquent cette vertu est bien supérieur de notre temps dans cette partie du monde à ce qu'il était autrefois, ou à ce qu'il est actuellement chez les peuples moins civilisés. Mais quoi­qu'il en soit, si, indépendamment des conséquences morales, on examine dans son ensemble la contrainte qu'on s'impose à l'égard du mariage, en y comprenant tous les actes où les mariages sont arrêtés par la crainte des charges de famille, on peut dire que cet obstacle est celui qui, dans l'Europe moderne, agit avec le plus de force pour maintenir la population au niveau des moyens de subsistance.


 

 

 

 

 

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Les systèmes d'égalité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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En observant, comme nous venons de le faire, la situation du genre humain dans le passé et dans le présent, on est surpris de voir que les auteurs qui ont traité des moyens de perfectionnement de l'homme ou de la société, et qui ont pris en consi­dé­ration le principe de population, ne lui ont accordé qu'une attention légère et ont minimisé les maux qu'il provoque, tout comme s'ils se situaient dans un temps très lointain.

 

Si cet état de choses était réel, et si une égalité parfaite pouvait être réalisée entre les hommes, je ne pense pas que la perspective de difficultés aussi éloignées doive refroidir notre zèle à réaliser un plan si utile; on pourrait dans ce cas laisser à la Providence le soin de trouver un remède à des malheurs si éloignés de nous. Mais si tout ce que nous venons de dire est réel, le danger est au contraire prochain, immi­nent. A toutes les époques, tant que la culture fait ou fera des progrès, à partir du moment présent jusqu'à l'heure où la terre sera changée en un vaste jardin, et en supposant même qu'une rigoureuse égalité soit établie, le manque de nourriture ne cessera pas de se manifester parmi les hommes. C'est en vain que chaque année les produits du sol iraient en augmentant: la population s'accroîtrait selon une progression plus rapide encore, et il faudrait bien que l'excès de population soit freiné par l'action constante ou périodique de la contrainte morale, du vice ou du malheur.

 

On dit que le livre de Condorcet intitulé Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain a été composé sous la pression du cruel emprisonnement dont l'auteur a été victime, et qui s'est terminé par sa mort. Si cet écrivain n'avait pas eu l'espoir de voir son ouvrage publié de son vivant et d'intéresser également la France à son malheureux sort, c'eût été un exemple remarquable de l'attachement qu'un homme peut éprouver pour des principes démentis par l'expérience de chaque jour, et dont il était lui-même la victime. De voir que, chez l'un des peuples les plus éclairés de la terre, l'esprit humain a pu être déréglé à ce point par les passions furieuses, la crainte, la cruauté, la ruse, le désir de vengeance, l'ambition, la rage, la démence, exactement comme il l'aurait été chez le peuple le plus sauvage et à l'épo­que de la pire barbarie, doit avoir ébranlé singulièrement le système que l'auteur avait conçu en ce qui concerne les progrès nécessaires et inévitables de l'esprit humain: seule une solide conviction du bien-fondé de ses principes a pu lui permettre de résister à l'impression que devaient faire sur lui des apparences aussi défavorables à son opinion.

 

Dans la dernière partie de son ouvrage, Condorcet traite des progrès futurs de l'homme vers la perfection. Il dit notamment qu'en comparant, chez les différents peuples civilisés d'Europe, la population à l'étendue du territoire qu'elle occupe, et en considérant l'état de la culture ou de l'industrie, la division du travail et les moyens de subsistance, on voit qu'il serait impossible de conserver ces mêmes moyens de subsis­tance (et par conséquent la même population) s'il n'existait pas un grand nombre d'individus n'ayant que leur travail pour vivre. Il reconnaît donc la nécessité de cette classe d'hommes.

 

En appliquant les calculs sur la probabilité de vie et sur l'intérêt du capital, il propose d'établir un fonds permettant d'assurer aux vieillards une assistance basée en partie sur leur propre épargne, et en partie sur celle des individus qui sont morts avant d'avoir pu recueillir le fruit de leur prévoyance. Le même fonds (ou un fonds analogue) serait prévu en faveur des veuves et des orphelins; il fournirait à ceux-ci un capital destiné à les aider à fonder une famille, à faire des études ou à débuter dans la carrière qu'ils auront choisie. Ces institutions seraient faites au nom et sous la protec­tion de la société. Condorcet va plus loin: il soutient qu'en appliquant des coefficients connus, on arriverait à maintenir une égalité complète entre les individus en faisant en sorte que le crédit ne soit pas le privilège exclusif des riches, sans lui faire perdre toutefois ses bases les plus solides, et en libérant l'expansion de l'industrie et du commerce de la dépendance où elles se trouvent à l'égard des grands capitalistes.

 

Des institutions et des calculs de ce genre sont très prometteurs sur le papier; mais dans la vie réelle ils paraissent aussi vains que puérils. Il est indispensable, admet Condorcet, que dans tout état existe une classe d'hommes vivant uniquement de leur travail. Quelle raison pouvait le conduire à un pareil aveu? Une seule: il sentait bien que, pour subvenir à l'entretien d'une population nombreuse, il faut une certaine quantité de travail, qui peut être fournie seulement sous l'aiguillon de la nécessité. Mais si des institutions comme celles qu'il propose viennent émousser la pointe de cet aiguillon, si les paresseux et les négligents sont placés - en ce qui concerne leur niveau d'existence et la sécurité de leur famille - sur le même pied que les hommes actifs et laborieux, croit-on que chaque individu déploiera (pour améliorer sa situa­tion) cette infatigable activité qui constitue le ressort essentiel de la prospérité des États ?Supposons que l'on institue un tribunal chargé d'examiner les droits de chacun, de décider si tel individu fait ou non tous ses efforts pour vivre de son travail, et d'accorder ou de refuser en conséquence l'assistance demandée, cela aboutirait à plagier (sous une forme nouvelle et plus étendue) le système des lois anglaises sur les pauvres et à fouler aux pieds les vrais principes de la liberté et de l'égalité.

 

Mais outre cette objection majeure contre les institutions proposées par M. Condorcet, et en supposant qu'elles ne nuiront pas à la production, la difficulté principale resterait encore à résoudre.

 

Si tout homme avait l'assurance de recevoir de quoi entretenir une famille, pres­que tous les hommes en auraient une. Et si la génération naissante était à l'abri de la misère et de son cortège de malheurs, la population augmenterait avec une rapidité sans exemple. M. Condorcet paraît d'ailleurs l'avoir bien senti. Il trace en effet un tableau plein de vérité des effets que produira l'accroissement de l'humanité, lors­qu'elle en sera arrivée à dépasser le niveau permis par les moyens de subsistance. L'oscillation dont il parle se produira certainement et sera une cause permanente de misère. Il n'y a qu'un seul point sur lequel je diffère de M. Condorcet: l'époque à laquelle cette situation se réalisera. L'auteur français pense que cette époque arrivera seulement dans des temps très lointains. Or, si le rapport entre la population et les subsistances est tel que je l'ai établi, on peut affirmer, au contraire, que l'époque en question est arrivée depuis longtemps, que l'oscillation inévitable qui doit produire des retours périodiques de misère a eu lieu depuis les premiers temps de l'histoire, et qu'elle continue à se faire sentir au moment même où nous parlons.

 

Condorcet dit également que si jamais l'époque lointaine dont il parle venait à être atteinte par la race humaine, les défenseurs du système, idéal ne devraient pas s'en alarmer. Il propose même une solution, mais elle est tellement compliquée qu'il m'a été impossible de la comprendre. Il fait d'abord remarquer qu'à l'époque dont il s'agit, les ridicules préjugés de la superstition auront cessé de vicier la morale par une dégradante austérité. Il cite ensuite le remède qu'il propose: ce remède semble être une sorte de concubinage dans lequel le mélange des sexes préviendrait la fécondité, ou je ne sais quel autre moyen tout aussi éloigné de la nature. Prétendre résoudre la difficulté par de tels moyens, n'est-ce pas justement renoncer à cette vertu et à cette pureté des mœurs que prônent les défenseurs de l'égalité et de la perfectabilité du genre humain?

 

M. Godwin, lui, préconise un système d'égalité qui paraît, au premier coup d’œil, le plus séduisant qu'on ait jamais envisagé [11]. Une amélioration de la société basée sur la raison promet d'être plus stable que tout ce qu'on pourrait obtenir par la force. L'appel sans limites à la Raison individuelle est une doctrine grandiose et excep­tionnelle, qui l'emporte de beaucoup sur celles qui mettent l'individu au service de la collectivité. Le principe qui consiste à faire appel à la bonne volonté comme moteur principal des institutions sociales, au lieu de l'égoïsme, semble au premier aspect un perfectionnement très désirable. En un mot, il est impossible de contempler l'ensem­ble de ce magnifique tableau sans être rempli d'admiration et de plaisir et sans désirer le voir se réaliser. Mais, hélas! il ne se réalisera pas, car toutes ces visions de bonheur ne peuvent être considérées que comme un rêve, un phantasme de l'imagination! Ce séjour de félicité et d'immortalité, ces temples de vérité et de vertu, se dissolvent comme des mirages quand nous ouvrons les yeux sur la vie réelle et que nous contemplons la vraie situation de l'homme sur la terre.

 

Car le principe que M. Godwin nous présente comme une force occulte et mystérieuse, sans en rechercher la nature, n'est autre que la dure loi « nécessité-misère », et la crainte de cette misère.

 

La grande erreur de M. Godwin, celle qui domine tout son ouvrage [12], est d'attribuer aux institutions humaines tous les vices et toutes les calamités qui pèsent sur la société. Les lois politiques et le statut de la propriété lui paraissent être les sources de tous les maux et de tous les crimes qui accablent l'humanité. S'il en était ainsi, chercher à bannir le malheur de notre monde n'apparaîtrait pas comme une entreprise désespérée: la Raison serait en effet l'instrument grâce auquel on pourrait espérer réaliser une aussi heureuse réforme. Mais les maux, dont certains ne sont que trop réels, causés par les institutions humaines peuvent être considérés comme légers et superficiels, en comparaison des malheurs beaucoup plus graves qui proviennent des lois de la nature et des passions des hommes.

 

L'homme ne peut pas vivre au sein de l'abondance, et il est impossible que tous partagent également les bienfaits de la nature. Si l'on n'avait pas établi des lois sur la propriété, chacun serait obligé de garder par la force son petit lopin. L'égoïsme dominerait et les sujets de dispute se renouvelleraient sans cesse. Les individus vi­vraient dans une constante anxiété quant à leur corps, et l'on n'en trouverait pas un seul pour ouvrir librement son esprit au domaine de la pensée.

 

J'ai déjà montré l'erreur de ceux qui prétendent qu'une population trop nombreuse ne peut causer ni misère ni détresse, tant que la terre donnera des produits toujours plus abondants. Mais supposons, avec M. Godwin, que son système d'égalité soit pleinement réalisé, et voyons si la difficulté qu'il prétend écarter ne se fera pas sentir dans une forme de société aussi parfaite que celle qu'il préconise. Supposons qu'on ait réussi à supprimer toutes les causes de vice et de misère en Grande-Bretagne. La guerre et les querelles intestines ont pris fin; plus d'usines ni de travaux malsains; les hommes ne s'entassent plus dans des villes pestilentielles pour se livrer à l'intrigue, au commerce et aux plaisirs illicites. Des amusements simples, sains et raisonnables ont remplacé le vin, le jeu et la débauche. Les villes sont suffisamment spacieuses pour n'avoir aucun effet préjudiciable sur la santé des habitants. Le plus grand nombre de ceux qui vivent dans ce paradis terrestre, habitent des villages et des fermes dispersés dans tout le pays. Tous les hommes sont égaux. Les travaux de luxe ont cessé, ceux de l'agriculture sont répartis entre tous de façon équitable. Nous supposerons aussi que le nombre des habitants et la quantité des produits sont les mêmes qu'à présent. L'esprit de bienveillance, guidé par plus de justice impartiale, fait que les moyens de subsistance sont répartis entre tous les membres de la société en fonction des besoins propres de chacun.

 

M. Godwin considère le mariage comme une fraude et un monopole: nous suppo­serons donc le commerce entre les sexes établi selon le principe de la plus entière liberté. M. Godwin ne croit pas que cette liberté conduise à la promiscuité, et à cet égard je pense entièrement comme lui. Le désir de changement est un goût vicieux, dépravé, contraire à la nature, qui ne saurait s'instaurer dans une société simple et vertueuse. Chaque homme choisirait sans doute une compagne, et ils resteraient ensem­ble aussi longtemps qu'ils se plairaient mutuellement. Il importerait peu, selon M. Godwin, de savoir combien d'enfants aurait une femme, et à qui ils appartien­draient. Substances et secours viendraient d'eux-mêmes du lieu où ils abondent vers le lieu où le besoin s'en fait sentir. Et tout homme serait prêt, selon ses capacités, à transmettre son savoir à la génération naissante.

 

Je ne puis imaginer une forme de société plus favorable à l'accroissement de la population. L'indissolubilité du mariage, telle qu'elle est actuellement établie, détour­ne sans aucun doute bien des personnes de s'engager dans ses liens. Un commerce sans contrainte entre les sexes n'inspirerait pas les mêmes craintes et engagerait aux liaisons précoces. Et comme nous avons supposé qu'on serait sans inquiétude en ce qui concerne l'entretien des enfants, je pense qu'il n'y aurait pas une femme sur cent qui à l'âge de vingt-trois ans ne fût devenue mère de famille.

 

De pareils encouragements donnés à la population, s'ajoutant à la suppression des grandes causes de dépopulation, feraient augmenter le nombre des habitants avec une rapidité sans exemple. Nous avons vu précédemment que la population d'Amérique double tous les quinze ans. Et comme nous avons supposé que toutes les maisons seraient aérées, saines, et que les encouragements à la population seraient très impor­tants, on ne voit pas de raison pour que le nombre des habitants ne double pas en moins de quinze années. Mais pour être sûrs de rester en-deçà de la limite réelle, nous fixerons cette période de doublement à vingt-cinq ans.

 

L'égalité dans la propriété et les encouragements donnés à l'agriculture augmen­teraient beaucoup la production du pays. Il ne faut pas croire néanmoins que la demi-heure de travail par jour fixée par les calculs de M. Godwin puisse suffire pour satisfaire aux besoins d'une population douée d'un accroissement si rapide. Il est probable que la moitié du temps de chaque individu devrait être employée au travail. Mais même avec un tel labeur (ou un labeur plus grand), toute personne compétente en matière de sols et connaissant le degré de fertilité des terres cultivées et de stérilité des terres incultes, aura peine à concevoir qu'on puisse en doubler la production en vingt-cinq ans. Le seul moyen serait de passer la charrue sur les terres actuellement utilisées en prés ou en pâturages, et de renoncer par suite presque totalement à la nourriture animale. Mais un tel plan se détruirait probablement lui-même. En effet, en Angleterre la terre a besoin d'engrais pour fournir un gros rendement, et les bestiaux sont nécessaires pour fournir l'engrais qui convient le mieux.

 

Aussi difficile qu'apparaisse le projet de doubler la production en vingt-cinq ans, supposons qu'on y soit parvenu. A la fin de cette période, la nourriture, bien que presque entièrement végétale, serait du moins suffisante pour maintenir en bonne santé une population doublée, et portée par suite de 11 à 22 millions d'individus.

 

Mais durant la période suivante, où trouvera-t-on la nourriture nécessaire pour satisfaire aux besoins d'un nombre d'habitants toujours croissant? Où ira-t-on cherc­her de nouvelles terres à défricher? Où prendra-t-on les engrais nécessaires pour améliorer celles qui sont en culture? On ne trouvera certainement pas un seul spécialiste qui estime possible d'augmenter la production, pendant cette seconde période, selon un taux identique à celui de la première période de vingt-cinq ans! Admettons cependant cette loi d'accroissement de la production, tout improbable qu'elle paraisse. La force extraordinaire de mes arguments me permet en effet de faire des concessions presque illimitées! Mais il resterait encore, à l'expiration de la seconde période de vingt-cinq ans, 11 millions d'individus dépourvus de toutes ressources, puisqu'une quantité de subsistances suffisante pour nourrir sobrement 33 millions d'individus devrait alors être répartie entre 44 millions.

 

Que devient, hélas! ce beau tableau qui nous présentait le spectacle des hommes vivant dans l'abondance, sans qu'aucun d'eux n'ait besoin de penser avec anxiété à assurer sa subsistance? Cette société débarrassée de l'égoïsme, où l'esprit - délivré de la perpétuelle anxiété du besoin corporel -peut se livrer tout entier aux libres exercices de la pensée ? Ce mirage s'évanouit au contact de la vérité. L'esprit de bienveillance entretenu par l'abondance disparaît sous le souffle du besoin. Les passions basses reparaissent. L'instinct de conservation étouffe les nobles et douces émotions de l'âme. Les tentations mauvaises sont trop fortes pour être vaincues par l'humaine nature. On cueille le blé avant qu'il soit mûr et on en amasse secrètement au-delà de sa part légitime ; bientôt naissent les vices engendrés par la fausseté. Les subsistances n'arrivent plus d'elles-mêmes chez les mères chargées d'une nombreuse famille. Les enfants souffrent la faim. Les vives couleurs de la santé font place à la pâleur livide et aux yeux creux de la misère. En vain la bienveillance jette encore quelques étincelles mourantes. Bientôt l'égoïsme reprend son empire et s'établit en triomphateur sur le monde!

 

Dans un tel mécanisme, on ne trouve nulle trace de l'action de ces institutions humaines auxquelles M. Godwin attribue les vices des hommes. Elles ne sont pas intervenues pour créer une opposition entre le bien public et l'intérêt des particuliers. Il n'a été créé aucun monopole réservant a un petit nombre des avantages que la raison prescrit de partager entre tous. Aucun homme n'a été poussé par des lois injustes à violer l'ordre public. La bonne volonté avait établi son règne sur tous les cœurs. Et voilà cependant qu'en cinquante ans seulement, la violence, l'oppression, la fausseté, la misère et les vices les plus odieux qui troublent et déshonorent la société actuelle semblent avoir été engendrés par des causes impérieuses, par des lois inhérentes à notre nature, sans qu'aucune loi humaine ait exercé son influence!

 

Si nous ne sommes pas encore convaincus par ce triste tableau, envisageons la troisième période de vingt-cinq ans: et nous verrons que, par suite de l'accroissement naturel de la population, 44 millions d'individus vont se trouver sans ressources. Le résultat final sera qu'à la fin du premier siècle la population s’élèvera à 176 millions d'individus, tandis qu'il n'y aura de la nourriture que pour 55 millions seulement, ce qui laissera 121 millions d'hommes sans aucun moyen de subsistance.

 

Quel abîme entre la triste réalité que nous présente l'application du principe de population, et le tableau idyllique que nous offre M. Goldwin quand il dit: « La population peut croître pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants! »

 

Je sais bien que les millions d'habitants en excès dont j'ai parlé n'existeront jamais. M. Godwin fait à juste titre observer que « dans toute société humaine, il existe un principe grâce auquel la population est toujours maintenue au niveau des moyens de subsistance ». La seule question qui reste à résoudre est celle-ci: Quel est ce principe? Est-ce une cause obscure et cachée? Est-ce une intervention mystérieuse du Ciel, qui à certaines époques viendrait frapper les hommes d'impuissance et les femmes de stérilité? Ou est-ce une cause à notre portée, que nous pouvons com­pren­dre, une cause agissant constamment sous nos yeux, à des degrés divers, dans toutes circonstances de la vie humaine? N'est-elle pas le malheur, ou la crainte du malheur, résultat implacable des lois de la nature agissant sur l'état actuel de l'existence de l'homme, que les institutions humaines - loin de les aggraver - ont tenté d'amoindrir sans être toutefois parvenues à les éviter?

 

Il est intéressant d'examiner comment, dans le cas précédent, quelques-unes des principales lois qui ont jusqu'ici gouverné la société ont pu être successivement dictées par la plus absolue nécessité. L'homme, selon M. Godwin, est la somme des impressions qu'il éprouve. L'aiguillon du besoin ne se ferait donc pas longtemps sentir sans qu'il en résulte certaines violations des biens appartenant à la communauté ou aux particuliers. Ces violations se multipliant en nombre et en importance, les esprits les plus actifs et les plus ouverts s'apercevraient vite qu'en raison de l'accroissement rapide de population la production annuelle du pays commence à devenir insuffisante. L'urgence du cas ferait sentir la nécessité de mesures de sécurité immédiates. On convoquerait une assemblée devant laquelle on exposerait les dangers de la situation. Tant que nous avons vécu dans l'abondance, y serait-il dit, il était sans importance que certains travaillent moins ou possèdent moins que les autres, puisque chacun était disposé à subvenir aux besoins de son prochain. Maintenant, il ne s'agit plus de savoir si chacun est prêt à donner son superflu, mais ce qui lui est nécessaire pour vivre. Les besoins, ajouterait-on, dépassent de beaucoup les moyens de les satisfaire; ils se font sentir d'une manière si pressante, par suite de l'insuffisance de la production, qu'il en est résulté de graves violations de l'équité, qui ont arrêté l'accroissement des moyens de subsistance; si on n'y porte remède, elles jetteront la communauté en pleine confusion. Une impérieuse nécessité nous force donc à accroître à tout prix notre production annuelle; pour cela, il faut faire une division plus complète des terres et protéger par des sanctions très sévères la propriété de chacun.

 

Les opposants objecteront que l'accroissement de fertilité du sol, ou d'autres circonstances, pourront à la longue rendre certaines parties plus que suffisantes à l'entretien du propriétaire; et que si on laisse s'instaurer le règne de l'égoïsme, les riches refuseront de céder leur superflu autrement que par voie d'échange. Mais un inconvénient de ce genre est bien préférable à ceux qu'entraîne l'insécurité de la propriété! La quantité de nourriture qu'un homme peut consommer est en effet néces­sairement limitée par la capacité de son estomac. Et comme, après avoir contenté sa faim, le possesseur de superflu ne le jettera pas, il l'échangera contre le travail des autres membres de la société, pour qui un tel marché est préférable à la perspective de mourir de faim.

 

Il est donc très probable qu'on en viendra à établir des lois sur la propriété semblables à celles qui ont été adoptées par tous les peuples civilisés, et qu'on les considérera comme un moyen - certes insuffisant - mais tout de même meilleur que tous les autres de porter remède aux maux de la société.

 

A la suite de cette discussion, il en viendra une autre qui lui est intimement liée: le commerce des sexes. Tous ceux qui ont cherché la vraie cause des difficultés sociales seront d'avis que si chaque père de famille avait la certitude de voir ses enfants entretenus par l'assistance, la terre serait incapable de produire de quoi nourrir cette population croissante. Même si l'attention et le travail de toute la collectivité étaient orientés vers ce seul but, alors même que la propriété serait mise au-dessus de toute atteinte et encouragée par tous les moyens imaginables, de façon à obtenir la plus grande production annuelle possible l'accroissement de la nourriture n'atteindrait toutefois pas le niveau nécessaire pour faire face à celui - beaucoup plus rapide - de la population. Il faut donc opposer à l'accroissement de la population un obstacle; le plus simple et le plus naturel de tous est d'obliger chaque père à nourrir ses enfants. Cette loi servira de règle et de frein à la population, car aucun homme ne voudra donner le jour à des êtres infortunés, qu'il est incapable de nourrir; et si certains commettent tout de même cette faute, il est juste que chacun d'eux supporte person­nellement les maux auxquels il s'est inconsidérément exposé en se plongeant, avec ses enfants innocents, dans le besoin et la misère.

 

L'institution du mariage, ou du moins l'obligation expresse ou tacite de nourrir ses enfants, semble donc être la conclusion naturelle de ce raisonnement, appliqué a une collectivité pressée par le besoin.

 

L'étude de ces mêmes difficultés nous fait comprendre pourquoi l'opinion publique sanctionne plus gravement chez la femme que chez l'homme toute brèche faite à la chasteté.

 

En général, une femme ne peut suffire seule à l'entretien de sa famille. Supposons qu'une femme consente à vivre avec un homme sans aucun engagement préalable en ce qui concerne l'entretien de leurs enfants, et que cet homme, inquiet sur son propre sort, l'abandonne: les enfants retomberont à la charge de la société, à moins qu'ils ne meurent. C'est pourquoi, afin de prévenir le fréquent renouvellement d'une faute qu'il paraîtrait trop rigoureux de punir par des peines afflictives, on la sanctionne par le mépris. Remarquons en outre que, chez la femme, ce genre de délit est plus évident et qu'on risque moins de se tromper: en effet, on ne connaît pas toujours le père d'un enfant, mais il est rare qu'on ait un doute sur sa mère. Par suite, l'habitude a été prise de décerner plus fortement le blâme à la personne dont la faute était à la fois mieux prouvée et plus nuisible à la société.

 

Qu'une femme, de nos jours, soit presque bannie de la société par une faute qui reste presque impunie chez l'homme, représente une injustice incontestable. Mais si l'origine de ce traitement inégal ne suffit pas à le justifier, elle en fournit du moins l'explication naturelle, puisque c'était le moyen le plus simple et le plus efficace pour prévenir le fréquent renouvellement d'une faute qui avait les conséquences les plus graves pour la société. Le souvenir de cette origine se perd de nos jours dans la suite des idées que la coutume a introduites. Un usage né d'une nécessité collective repose maintenant tout entier sur la délicatesse féminine, et il opère avec d'autant plus de force qu'on envisage la partie de la société qui est la moins exposée au besoin.

 

Une fois établies ces deux lois fondamentales de la société : le maintien de la propriété et l'institution du mariage, l'inégalité des conditions humaines devait forcé­ment s'ensuivre. Ceux qui sont venus au monde après l'époque durant laquelle les propriétés furent réparties, trouvèrent la terre occupée. Si leurs parents, déjà trop chargés de famille, ne pouvaient les entretenir, à qui pouvaient-ils avoir recours, dans un monde où toute chose était appropriée? Nous avons vu les effets déplorables qui résulteraient de l'égalité, si chacun avait le droit de réclamer sa part des produits de la terre. Les membres d'une famille devenue trop nombreuse pour le lopin qui lui avait été originellement attribué, ne pourraient plus réclamer comme une dette de justice une part de l'excédent produit par les autres. Ainsi les lois inévitables de la nature humaine condamneraient-elles certains individus à vivre dans le besoin [13]. Bientôt le nombre de ces individus se multiplierait tellement que l'excédent du produit n'y pourrait plus suffire. Il aurait été très délicat de répartir cet excédent propor­tion­nellement au mérite de chacun. Aussi, les propriétaires durent choisir selon un critère plus sûr et plus évident. Il parut juste et naturel, à l'exception de quelques cas très particuliers, de choisir ceux qui étaient capables et avaient le désir d'augmenter par leur travail la production, puisque ce surplus devait profiter à la communauté et permettre aux propriétaires d'aider un plus grand nombre de personnes. Voilà tous les hommes dans le besoin obligés d'offrir leur travail en échange de cette nourriture si nécessaire à l'existence. Le fonds commun destiné à rémunérer le travail correspond donc à la quantité de nourriture dont les propriétaires disposent, une fois leur propre consommation satisfaite. Que la demande faite à ce fonds devienne trop fréquente et trop élevée, et il faut le répartir en portions plus petites. Voilà donc le travail mal payé! Les hommes offrent leur travail contre le strict nécessaire et l'accroissement des familles est arrêté par les maladies et la misère. Si au contraire le fonds augmente rapidement et devient important en comparaison des demandes, les portions sont plus grandes; nul homme ne consent à travailler si on ne lui donne en échange une quantité suffisante de nourriture ; les ouvriers vivent à l'aise et se trouvent en état d'élever des enfants nombreux et bien portants.

 

C'est surtout de l'état de ce fonds que dépend de nos jours, dans tous les pays, le bonheur ou le malheur du peuple. Et c'est du bonheur et du malheur du peuple que dépend principalement l'état progressif, stationnaire ou rétrograde de la population.

 

Ainsi, une société basée sur un plan idéalement beau, animée par la bienveillance (et non par l'égoïsme) et dans laquelle toutes les tendances vicieuses seront corrigées par la raison (et non par la force), dégénérera très vite sous la pression des lois inévitables de la nature, non pas par suite d'une méchanceté originelle de l'homme, mais par l'effet des institutions humaines. Elle reviendra à une forme de société proche de celle qui existe actuellement, présentant comme elle une classe d'ouvriers et une classe de propriétaires. Et le ressort moteur de la grande machine sociale, pour l'une comme pour l'autre, sera l'égoïsme!

 

Dans les exemples qui précèdent, nous avons supposé que l'accroissement de la population était bien moindre, et celui de la production plus grand, que dans la réalité. Il y a lieu de croire que, dans ces conditions, la population augmenterait plus vite que dans aucun exemple connu. Si nous adoptons pour la période de doublement quinze ans au lieu de vingt-cinq, et si nous réfléchissons au travail qu'il faudrait pour doubler la production annuelle dans un laps de temps aussi court, nous n'hésiterons pas à déclarer que le plan de M. Godwin, si parfait soit-il, serait infailliblement renversé en moins de trente ans par le principe de population.

 

Dans tout ceci, je n'ai pas tenu compte de l'émigration pour la raison fort simple que si l'on établissait des sociétés ainsi gouvernées par le principe d'égalité dans toute l'Europe, les mêmes effets se feraient sentir partout ; et aucun de ces pays, tous surchargés de population, ne pourrait offrir asile à des nouveaux venus.

 

Mais si ce mirifique état social était réservé à notre île, il faudrait certainement qu'elle ait fort dégénéré (ou que le bonheur qui devrait en résulter soit bien inférieur à notre attente) pour que les heureux appelés à en jouir y renoncent pour aller se soumettre aux gouvernements imparfaits du reste du monde, ou s'exposer aux difficultés inhérentes à un nouvel établissement !


 

 

 

 

 

11

 

L'émigration

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sur le plan imaginaire où nous avons placé la fin de notre discussion, l'émigration était impossible. Il faut néanmoins étudier les ressources qu'elle peut offrir dans la réalité. Il est évident que l'industrie humaine n'est pas parfaitement dirigée dans toutes les parties du monde. Par suite, si dans les pays bien cultivés la population devient excédentaire, la nature offre un remède simple en ouvrant la voie de l'émigration aux peuples surchargés en les invitant à se transplanter dans les lieux encore incultes. Comme ces lieux sont immenses et très faiblement peuplés, cette ressource peut apparaître à première vue, comme un remède très suffisant pour repousser le danger jusqu'à un avenir très éloigné. Mais si nous faisons appel à l'expérience, si nous considérons l'état actuel des parties non civilisées du globe, nous voyons que ce prétendu remède n'est qu'un faible palliatif.

 

Les récits les plus véridiques que l'on a rapportés des colonies établies en de nouvelles contrées, nous présentent ces tentatives comme accompagnées de dangers et de difficultés bien plus graves que ceux que les émigrants auraient éprouvés dans leur ancienne patrie. Le désir d'échapper au malheur qui résulte en Europe de la difficulté d'entretenir une famille, aurait laissé l'Amérique longtemps déserte si des passions plus ardentes, comme la soif de l'or, le goût de l'aventure ou l'enthousiasme religieux n'y avaient attiré et soutenu les colons. Ce sont leurs passions qui ont rendu les premiers aventuriers capables de surmonter les obstacles; souvent même ces expéditions se firent dans des circonstances qui font frémir la simple humanité et qui sont opposées aux buts même de l'émigration. Quoiqu'on pense des habitants actuels du Mexique et du Pérou, on ne peut lire le récit de la conquête de ces deux pays sans être frappé par cette triste constatation que les races détruites étaient supérieures, aussi bien en vertus morales qu'en nombre, à la race des destructeurs.

 

Les parties de l'Amérique où les Anglais se sont établis étaient très peu peuplées et paraissaient donc bien convenir à l'établissement de nouvelles colonies. Pourtant, celles-ci éprouvèrent les plus grandes difficultés. En Virginie, où Sir Walter Raleigh commença la colonisation achevée par Lord Delaware, trois tentatives successives échouèrent. Près de la moitié de la première colonie fut exterminée par les sauvages : les survivants, harassés et affamés abandonnèrent le pays et revinrent dans leur ancienne patrie, sans ressources et sans espoir. La seconde colonie périt on ne sait comment: on pense que les indigènes égorgèrent tous les membres de l'expédition, dont on n'eut jamais de nouvelles. La troisième eut le même sort. Quant à la qua­trième, elle fut réduite par la faim et la maladie en six mois, de 500 à 600 individus; et elle retournait en Angleterre dans cet état déplorable lorsqu'elle rencon­tra, à l'ouver­ture de la baie de Chesapeak, l'expédition de Lord Delaware, qui était pourvue de provisions et de moyens de défense.

 

Les premiers colons puritains qui s'établirent dans la Nouvelle Angleterre étaient très peu nombreux. Ils abordèrent dans la mauvaise saison et vécurent entièrement des provisions qu'ils y avaient apportées; l'hiver fut prématuré et rigoureux; le pays était couvert de bois et fournissait bien peu de productions capables de refaire des hommes fatigués par une si longue traversée, et peu de moyens de subsistance pour un peuple naissant. Le scorbut, la faim, la rigueur du climat, en firent périr une bonne moitié. Ceux qui survécurent ne se découragèrent pas: soutenus par leur ardeur et heureux de se voir débarrassés de toute contrainte spirituelle, ils forcèrent peu à pou cette terre sauvage à leur donner une nourriture suffisante.

 

Même la colonie des Barbades, qui s'accrut ensuite avec tant de rapidité, rencontra les plus grands obstacles lors de son établissement. Perdus dans un pays désolé, privés de vivres, obligés d'abattre des forêts constituées par des arbres immenses et incroyablement durs, les colons firent d'abord de maigres récoltes et ne purent survivre que grâce aux secours précaires qu'ils reçurent d'Angleterre.

 

Les tentatives des Français, en 1663, pour fonder en Guyane une puissante colonie, eurent des suites fatales. Douze mille hommes y furent débarqués dans la saison des pluies et hébergés sous des tentes. Là, dans l'inaction et le besoin, livrés aux ravages de la contagion et aux désordres qu'entraîne la paresse, presque tous périrent dans le désespoir. La tentative se solda par un échec complet. Deux mille d'entre eux, qui avaient survécu grâce à leur forte constitution, furent rapatriés; et les 26 millions de livres qui avaient été consacrés à cette expédition furent totalement perdus.

 

Il faut encore plus d'opiniâtreté pour réussir de pareilles entreprises dans les pays mal peuplés d'Europe et d'Asie. Là, en effet, le caractère guerrier et la puissance des habitants nécessitent l'emploi d'une grande force militaire si l'on veut éviter la destruction rapide de la colonie. Les plus puissants empires ont peine à défendre leurs frontières et à protéger les cultivateurs des attaques des voisins turbulents. L'impé­ratrice Catherine Il de Russie fut contrainte de protéger, par des forteresses régulières, les colonies qu'elle avait établies près du Wolga. Les calamités auxquelles ses sujets furent exposés par suite des incursions des Tartares de Crimée lui fournirent un prétexte peut-être justifié pour s'emparer de cette presqu'île, en chasser les habitants les plus turbulents et contraindre les autres à une vie paisible.

 

Les difficultés d'un nouvel établissement, qui tiennent au sol, au climat et à l'absence des commodités habituelles de la vie, sont à peu près les mêmes dans ces contrées qu'en Amérique. M. Eton, dans sa description de l'Empire Ottoman, raconte que 75 000 Chrétiens furent obligés par le gouvernement russe de quitter la Crimée pour aller habiter le pays abandonné par les Tartares Nogaï. L'hiver étant arrivé avant l'achèvement des maisons qui leur étaient destinées, un grand nombre n'eurent d'autre abri contre le froid que des trous creusés dans la terre et recouverts avec ce qu'ils pouvaient trouver. La plupart périrent; quelques années après, il n'en restait plus que sept mille.

 

Il est inutile de multiplier les exemples: tous les récits de nouveaux établissements se ressemblent et offrent le tableau de difficultés identiques. Un correspondant du Dr Franklin remarque avec juste raison qu'une des causes qui ont fait échouer tant d'entreprises de colonisation, faites à grand frais. par les pouvoirs publics ou les particuliers de diverses nations puissantes d'Europe, est que les habitudes morales et mécaniques qui conviennent à la mère patrie ne conviennent en général pas du tout aux colonies et aux circonstances imprévues dans lesquelles les populations se trouvent placées. Et il ajoute que jamais aucune des colonies anglaises n'est parvenue à une certaine prospérité avant de s'être accoutumée au pays dans lequel elle avait été transportée.

 

Il faut ajouter à cela que le premier établissement d'une colonie nouvelle offre l'exemple d'un pays peuplé beaucoup plus que ne le permet sa production annuelle. La conséquence est que la colonie, à moins de recevoir d'abondants secours de la mère patrie, doit diminuer rapidement jusqu'au niveau permis par les faibles moyens de subsistance dont elle dispose. Elle ne peut commencer à croître d'une manière permanente qu'à l'époque où ceux qui restent ont cultivé suffisamment de sol pour produire plus de nourriture qu'il ne leur en faut à eux-même, de façon à disposer d'un excédent qu'ils pourront répartir entre leurs enfants. L'échec si fréquent des nouvelles colonies montre éloquemment combien il est nécessaire que les moyens de subsis­tance précèdent la population.

 

Après avoir constaté la difficulté qu'il y a à réussir une colonisation, il faut encore remarquer que la partie du peuple qui (dans les pays anciens) souffre le plus de l'excès de population, n'a pas les moyens de créer par elle-même de nouveaux établissements. Ces hommes, privés de toute ressource, ne peuvent s'expatrier qu'en se mettant sous la coupe de chefs d'une classe plus élevée qu'animent la cupidité, l'esprit d'entreprise ou des mécontentements politiques ou religieux ; a moins que ce soit le gouvernement qui leur accorde secours et protection. Quelle que soit la détresse à laquelle ils sont réduits dans leur ancienne patrie, ils sont incapables de prendre par eux-mêmes possession des terres incultes, pourtant si nombreuses encore à la surface du globe.

 

Une fois les colonies nouvelles établies dans des conditions de sécurité suffi­santes, la difficulté d'émigrer se trouve évidemment réduite. Cependant, il faut encore des fonds pour équiper des vaisseaux et subvenir aux besoins des émigrants en attendant qu'ils puissent se nourrir eux-mêmes et trouver du travail dans leur patrie adoptive. Jusqu'à quel point le gouvernement est-il tenu de suppléer aux ressources qui peuvent leur manquer? C'est une question qui n'est pas bien tranchée. Mais quel que soit son devoir, c'est peut-être trop qu'espérer de sa part de grands secours en faveur des émigrants, à moins qu'il n'ait en vue certains avantages particuliers inhérents à ces colonies.

 

Souvent, il est vrai, les moyens de transport et de subsistance sont fournis aux émigrants par des particuliers ou par des compagnies privées. Pendant de nombreuses années avant la guerre d'Amérique et quelques années après, il y a eu de grandes facilités pour émigrer dans ce nouveau monde qui offrait des perspectives consi­dérables. Mais, même pendant ces années d'émigration, le peuple d'Angleterre a-t-il cessé d'être en proie au besoin? Tout homme a-t-il pu s'y marier avec l'assurance de pouvoir élever une nombreuse famille sans recourir à l'assistance de la paroisse? J'ai la douleur de penser que la réponse ne sera pas affirmative!

 

On me répondra peut-être que la faute en est à ceux qui, ayant une occasion avantageuse d'émigrer, préfèrent vivre là où ils sont, dans la gêne et le célibat! Est-ce donc un tort pour un homme d'aimer le sol qui l'a vu naître, ses parents, ses amis et les compagnons de ses jeunes années? Une telle séparation entre quelquefois dans les vues lointaines de la Providence: mais elle n'en est pas moins douloureuse. Même si elle concourt au bien général, elle n'en est pas moins génératrice d'une douleur pour l'individu. D'ailleurs, l'exil à l'étranger se présente toujours (surtout pour les hommes des dernières classes) comme difficile et incertain. Ils se méfient de ce qu'on leur dit sur le haut prix du travail et le bas prix des terres; ils craignent de se trouver à la merci d'entrepreneurs intéressés. La traversée de la mer leur paraît opposer à leur retour une barrière insurmontable et ils craignent de ne pas trouver des gens disposés à leur avancer les fonds nécessaires. Lorsqu'un esprit aventureux ne vient pas s'ajouter aux angoisses de la misère, ne soyons pas surpris si la considération de ces inconvénients leur fait préférer les maux qu'ils endurent à d'autres dont Us ne savent rien.

 

Il en serait bien autrement si un sol riche et nouveau était ajouté au territoire de l'Angleterre et s'il était divisé en petits lopins ou en petites fermes. La condition du petit peuple s'améliorerait soudain, et on verrait les riches se plaindre de la hausse du prix du travail et de la difficulté qu'il y a à faire travailler. Il paraît qu'il en est ainsi en Amérique.

 

Mais même en supposant cela, le soulagement qu'on pourrait tirer de l'émigration serait de très courte durée. Si l'on excepte la Russie, à peine trouverait-on en Europe un pays dont les habitants ne cherchent pas à améliorer leur sort en émigrant. Ces pays, qui ont plutôt trop que trop peu d'habitants par rapport à leur production, ne s'offrent mutuellement aucune possibilité d'émigration. Supposons pour un moment que, dans cette contrée qui est la plus éclairée du globe, l'économie intérieure de chaque État soit si admirablement ordonnée que l'accroissement de la population n'y rencontre aucun obstacle et que les gouvernements accordent à l'émigration toutes les facilités. Admettons que la population de l'Europe (sans la Russie) s'élève à cent millions d'habitants et que l'accroissement de la production soit partout beaucoup plus considérable qu'il n'est en réalité. Donc, si nous admettons tout cela, l'excès de popu­lation de cette mère-patrie serait, au bout d'un siècle, de onze cent millions d'indi­vidus. Or ce nombre, ajouté à l'accroissement naturel de la population des colonies elles-mêmes pendant le même laps de temps, représente plus du double de la population actuelle de la terre entière!

 

Pouvons-nous croire que, dans les parties incultes de l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique, les efforts les mieux dirigés puissent suffire pour amender et préparer en aussi peu de temps les terres nécessaires à l'entretien d'une pareille population?

 

Il est évident que l'émigration est absolument incapable de libérer assez de place pour une population qui augmente sans cesse. Tout au plus peut-elle être considérée comme un expédient partiel et temporaire, propre à généraliser la culture de la terre et à répandre la civilisation, desseins pour lesquels elle est utile et convenable. Et si l'on ne peut démontrer que les gouvernements ont le devoir de l'encourager activement, du moins la freiner serait de leur part une criante injustice et une mesure très impolitique. Il n'y a donc pas lieu de craindre qu'elle entraîne une dépopulation: la force d'inertie qui enchaîne l'homme et les liens d'affection qui l'attachent à son foyer sont si forts et si puissants qu'on peut être certain qu'il ne songera pas à émigrer s'il n'y est contraint par des mécontentements politiques ou l'extrême pauvreté; et dans ce cas, il est utile à sa patrie elle-même qu'il s'en aille. Mais parmi toutes les plaintes qu'occasionne l'émigration, la plus déraisonnable et la plus inattendue à la fois est qu'elle risque d'élever le niveau des salaires. Si le prix du travail est tel, dans un pays, qu'il permette aux basses classes de vivre sans éprouver de souffrances, nous pouvons être sûrs que les individus ne songeront pas à émigrer. Mais si ce prix n'est pas suffisant, il est cruel et injuste de les empêcher de le faire.


 

 

 

 

 

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Les Lois sur les Pauvres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pour remédier à la fréquente détresse des pauvres, on a établi des lois instituant un système de secours, et l'Angleterre s'est particulièrement distinguée en cette matière. Mais il est à craindre que si on a diminué par ce procédé les misères individuelles, on a par contre beaucoup étendu la pauvreté générale.

 

On s'étonne dans le pays que malgré les sommes immenses collectées annuelle­ment pour soulager les pauvres, leur détresse soit encore si grande. Certains émettent le soupçon que les fonds destinés à cet usage sont détournés; d'autres accusent les marguilliers et les contrôleurs d'en engloutir la majeure part en festins. Tous s'accordent à penser que, d'une manière ou d'une autre, l'administration en est bien mauvaise. En bref, le fait que, même avant la cherté excessive de ces derniers temps, on levait annuellement trois millions de sterling pour les pauvres sans que pour autant la misère fut soulagée, est un sujet continuel d'étonnement. Mais un homme qui pousse l'observation plus loin que les apparences serait bien plus étonné si les choses étaient autrement. Et même si, au lieu d'un impôt de quatre shillings par livre, on l'élevait à dix-huit shillings, il n'en résulterait aucun changement essentiel.

 

Supposons que grâce à une souscription imposée aux riches, on arrive à donner à l'ouvrier cinq shillings par jour pour prix de son travail, au lieu de dix-huit pence ou deux shillings, comme actuellement, on pourrait peut-être s'imaginer que grâce à cette augmentation tous vivraient dans l'aisance et pourraient acheter tous les jours de la viande pour leur dîner. On se tromperait pourtant. En effet, le fait de donner trois shillings de plus à chaque ouvrier n'augmenterait nullement la quantité de viande qui existe dans le pays; or il n'y en a pas assez actuellement pour que chaque habitant en ait sur sa table. Qu'arriverait-il donc? La concurrence des acheteurs sur le marché ferait bientôt monter les prix; alors qu'à présent la livre de viande coûte un peu moins d'un demi-shilling, elle en coûterait deux ou trois. En définitive, toute la production du pays ne serait pas répartie entre un plus grand nombre de personnes qu'actuelle­ment. Quand une marchandise est rare et ne peut être distribuée à tous, elle va au plus offrant. Supposons maintenant que la concurrence pour la viande se maintienne entre les acheteurs assez longtemps pour inciter les paysans à augmenter leurs troupeaux et à intensifier l'élevage : ce ne pourrait être qu'au préjudice de la récolte de grain. Or cet échange serait très désavantageux. Il est évident que le pays ne pourrait plus nourrir la même population. Il s'ensuit que lorsque les subsistances sont rares par rapport au nombre des habitants, il importe peu que les gens des classes inférieures aient à dépenser deux shillings par jour ou cinq. Quelle que soit leur condition financière, ils n'en seront pas moins réduits à se contenter de la portion congrue.

 

On avancera peut-être que l'accroissement du nombre des acheteurs donnera un nouvel essor à l'industrie et accroîtra la production totale du pays? Mais cet essor sera plus que compensé par l'accroissement de population provoqué par ces richesses imaginaires. La production croissante devra alors être répartie entre un plus grand nombre de personnes, et leur accroissement sera sans doute plus rapide que celui de la production.

 

Un impôt sur les riches atteignant 18 shillings par livre, même s'il était redistribué de la façon la plus judicieuse, aurait le même effet. Aucun sacrifice de la part des riches, surtout s'il est consenti en argent, ne peut prévenir de façon durable le retour de la misère dans les classes inférieures. On peut imaginer de grands changements dans les fortunes: les riches peuvent devenir pauvres, et certains pauvres riches ; mais tant que le rapport des subsistances à la population restera le même, il arrivera nécessairement que certains habitants auront beaucoup de peine à se nourrir, eux et leurs familles, et cette difficulté touchera toujours les plus pauvres.

 

Il peut sembler étonnant qu'avec de l'argent on ne puisse pas améliorer la con­dition d'un pauvre sans abaisser d'autant celle des autres membres de la société. C'est pourtant vrai. Si je retranche à la nourriture de ma famille pour donner à un pauvre ce dont je me prive, en l'aidant je n'impose de privations qu'à moi et aux miens, qui sommes peut-être en état de les supporter aisément. Mais si je donne à ce pauvre de l'argent, et en supposant que la production du pays ne change pas, c'est comme si je lui donnais un titre pour obtenir une portion plus grande qu'auparavant. Or il est impossible qu'il reçoive cette augmentation sans diminuer la portion des autres. Certes, la diminution provoquée par ce dort est si petite qu'elle est absolument insensible; mais elle n'en existe pas moins.

 

Si dans un pays la quantité de nourriture reste la même pendant plusieurs années successives, elle sera distribuée à chacun selon la valeur du titre qu'il présentera, c'est-à-dire selon la somme d'argent qu'il offre pour obtenir cette marchandise. On ne peut donc augmenter en faveur des uns la valeur du titre, sans la diminuer aussitôt pour les autres. Si les riches, sans rien retirer de leur table, s'engageaient à donner cinq shillings par jour à cinq cent mille hommes, ceux-ci vivraient mieux et feraient une plus grande consommation de nourriture: il en resterait donc moins à distribuer aux autres. La valeur du titre de chacun diminuerait: en d'autre termes, pour une même somme d'argent on aurait moins d'aliments et le prix de la vie monterait.

 

Cette théorie a été confirmée par les faits pendant les dernières famines dont l'Angleterre a souffert [14]. La supposition que nous avons faite d'un impôt imaginaire de dix-huit shillings par livre en faveur des pauvres s'est presque réalisée, et l'effet a été celui qu'on pouvait attendre. Même en temps ordinaire, une telle générosité aurait fait beaucoup augmenter le prix des vivres; en temps de disette, son effet a été deux fois plus sensible. Aujourd'hui, si on ajoutait trois shillings par jour au salaire des ouvriers et si chacun les employait à acheter de la viande, le prix de cette denrée monterait rapidement. De même pour le blé en temps de disette.

 

On n'a pas suffisamment compris, semble-t-il, que le prix du blé en temps de disette dépend beaucoup moins de sa rareté que de l'obstination que chacun met à vouloir en consommer autant que d'habitude. Supposons un déficit égal à la moitié de la récolte: si chacun réduit sa consommation de moitié, ce déficit aura peu d'effet sur le prix du blé, ou même n'en aura pas! Si au contraire chacun continue à consommer autant pendant dix ou onze mois, un déficit d'un douzième suffira pour faire monter énormément les prix. Plus les paroisses distribuent de secours, et plus on encourage chacun à maintenir sa consommation habituelle. Par suite, pour que la consommation diminue, il faut que le prix du blé s'élève beaucoup plus que de raison.

 

Indépendamment de toute considération relative à une année de mauvaise récolte, l'accroissement de la population, sans augmentation correspondante des subsistances, diminue nécessairement la valeur du gain de chacun. Un tel accroissement provoque en effet une division dans la nourriture, et le travail d'une journée ne permet plus d'en acquérir la même quantité qu'auparavant: ce qui élève forcément le prix des vivres. Mais la hausse des prix ne dépend pas seulement de cette cause; elle peut provenir également d'un changement dans la répartition de l'argent entre les membres de la communauté. En effet, dans un pays peuplé depuis très longtemps, la quantité des vivres augmente d'une manière lente, régulière et presque insensible, et les demandes occasionnées par des changements brusques dans la répartition des fortunes ne peuvent être satisfaites. C'est là une des causes qui influent sur les variations inces­santes du prix de la vie.

 

Les lois anglaises en faveur des pauvres [15] conjuguent leur action pour empirer dans ces deux sens le sort du pauvre. D'abord, elles tendent manifestement à accroître la population, sans rien ajouter aux moyens de subsistance. Un pauvre peut se marier bien qu'il ait peu ou même pas du tout de possibilités de nourrir sa famille en dehors des secours paroissiaux: ainsi, ces lois créent les pauvres qu'elles assistent. Le résultat de ces institutions secourables est que les subsistances doivent être réparties en parts plus petites, ce qui fait que le travail de ceux qui ne sont pas assistés permet d'acheter une quantité de nourriture moindre qu'auparavant: et le nombre de ceux qui ont recours à l'assistance augmente sans cesse.

 

En second lieu, la quantité d'aliments consommés dans les asiles et distribués à une partie de la société que l'on peut considérer comme la moins intéressante, dimi­nue d'autant la part des membres les plus laborieux et les plus dignes de récompense. Par ce mécanisme, les lois forcent donc un plus grand nombre d'individus à retomber à la charge de la collectivité. Et si les pauvres occupés dans les asiles y étaient encore mieux nourris et entretenus, cette nouvelle distribution d'argent empirerait le sort de ceux qui travaillent au dehors en faisant monter encore plus sûrement le prix des subsistances.

 

Heureusement pour l'Angleterre, il y a encore chez les paysans un grand esprit d'indépendance. Mais les lois sur les pauvres sont calculées pour le déraciner. Elles n'y ont que trop réussi, et si elles avaient eu leur plein effet, il aurait été impossible de dissimuler leur influence pernicieuse.

 

Aussi dur que cela puisse paraître dans les cas particuliers, il faut que l'assistance s'accompagne toujours d'un peu de honte. Cet aiguillon est absolument nécessaire au bien général de la société. Tout effort tendant à affaiblir ce sentiment, même si l'inten­tion est bonne, produit un effet directement opposé à celui qu'on en attend. Quand on engage des hommes pauvres à se marier en leur offrant l'assistance de la paroisse, non seulement on les invite à se mettre, eux et leurs enfants, dans le malheur et la dépendance, mais on les entraîne (sans qu'ils s'en doutent eux-mêmes) à faire tort à tous ceux qui sont dans la même situation qu'eux.

 

Les lois sur les pauvres, telles qu'elles existent en Angleterre, ont contribué à faire monter le prix des subsistances et à abaisser le véritable prix du travail. Elles ont donc contribué à appauvrir la classe des travailleurs. Il est bien probable, d'ailleurs, qu'elles ont contribué à faire perdre aux pauvres les qualités d'ordre et de frugalité qui carac­térisent les petits commerçants et les petits cultivateurs. Pour employer une expres­sion vulgaire, les travailleurs pauvres semblent vivre éternellement au jour le jour: leurs besoins actuels polarisent toute leur attention et ils ne pensent guère à l'avenir; même lorsqu'ils ont l'occasion de s'élever, ils l'utilisent rarement: mais tout ce qu'ils gagnent et qui excède leurs besoins immédiats va, d'une façon générale, au cabaret [16]. En définitive, les lois sur les pauvres peuvent être considérées comme affaiblissant à la fois le goût et la faculté de s'élever chez les gens du commun ; elles affaiblissent ainsi un des plus puissants motifs de travail et de sobriété, et par suite de bonheur.

 

Les patrons de manufactures se plaignent généralement que les hauts salaires ruinent leurs ouvriers. Il est cependant difficile de penser que ceux-ci n'auraient pas envie d'économiser, pour leurs besoins futurs et ceux de leur famille (au lieu de dissiper une partie de leurs gains en boissons et en dépenses inconsidérées), s'ils n'étaient assurés d'obtenir en cas de besoin l'assistance de leur paroisse.

 

Les lois anglaises sur les pauvres ont été incontestablement établies dans un but de bienveillance: mais il est évident qu'elles n'ont pas atteint leur destination. Sans doute, dans certains cas, elles diminuent la misère. Mais, en général, le sort des pau­vres assistés par les paroisses est déplorable. D'ailleurs, pour que ce système fonction­ne, il a fallu assujettir le peuple entier à des règlements tyranniques, et bien qu'ils aient été amendés, ils n'en sont pas moins contraires à nos idées de liberté. Les paroisses persécutent de façon odieuse et révoltante ceux qu'elles craignent de voir tomber à leur charge, surtout les femmes sur le point d'accoucher. Et l'entrave que ces lois apportent au marché du travail accroît les embarras contre lesquels luttent ceux qui cherchent à se tirer d'affaire par eux-mêmes et qui veulent éviter l'assistance.

 

Ces inconvénients sont inséparables de l'institution même. Si on veut distribuer des secours à certains malheureux, il faut confier à quelqu'un le soin de choisir ceux qui doivent être secourus et d'administrer les fonds nécessaires. Il est impossible que les marguilliers et les contrôleurs ne se rendent pas impopulaires. Mais c'est moins leur faute (car avant d'exercer ces fonctions il n'étaient certainement pas plus mauvais que les autres gens) que celle de l'institution en elle-même.

 

Le vice radical de tous les systèmes de ce genre est d'empirer le sort de ceux qui ne sont pas assistés et de créer par suite un plus grand nombre de pauvres. En effet, si on examine quelques-uns des statuts anglais relatifs à cet objet et si on les compare aux conséquences inévitables du principe de population, on verra qu'ils prescrivent ce qui est absolument impossible à réaliser. De telle sorte que nous ne saurions nous étonner s'ils manquent constamment leur but.

 

Dans l'état actuel des pays d'Europe, la tendance à l'accroissement de la popu­lation semble toujours prête à s'exercer dans toute sa force. Mais rien n'est plus difficile, rien n'est moins soumis à la volonté des gouvernements, que l'art de diriger le travail pour obtenir de la terre le meilleur rendement. On ne pourrait y parvenir qu'en portant atteinte à la propriété, qui a été jusqu'ici le fondement de toutes les institutions utiles. Quant à la tendance au mariage, particulièrement chez les jeunes gens, elle est si puissante que si la difficulté de pourvoir aux besoins d'une famille disparaissait, on verrait bien peu de célibataires âgés de vingt-deux ans. Quant au problème des subsistances, quel homme d'État, quel gouvernement raisonnable oserait proposer d'interdire toute nourriture animale, supprimer l'usage des chevaux tant pour l'agrément que pour l'utilité, contraindre le peuple entier à vivre de pommes de terre et diriger tout le travail du pays vers la production exclusive de cette denrée, à l'exception du strict nécessaire pour se loger et se vêtir? En supposant qu'une semblable révolution soit possible, serait-il convenable de l'effectuer ?

 

Us secours insuffisants qu'on donne aux malheureux, la manière insultante et capricieuse avec laquelle ils sont parfois distribués par les contrôleurs et le juste sentiment de fierté qui subsiste chez les paysans d'Angleterre, ont suffi pour écarter du mariage les gens les plus avisés et les plus vertueux, lorsqu'ils ne pouvaient élever une famille sans recourir à l'assistance paroissiale. Le désir d'améliorer son sort et la crainte de l'empirer, de même que la vis medicatrix de la nature en médecine, joue en politique le rôle d'une vis medicatrix rei publicae et s'oppose continuellement aux mauvais effets des institutions humaines. En dépit des préjugés favorables à la population et des encouragements inconsidérés que l'on donne au mariage, cette force agit comme un obstacle qui prévient l'accroissement de la population . Heureusement pour l'Angleterre, elle exerce chez nous aussi son influence. Outre les motifs de prudence qui diminuent le nombre des mariages et malgré les encouragements donnés par les lois sur les pauvres, on peut dire que ces lois se combattent elles-mêmes et qu'elles retirent d'une main ce qu'elles donnent de l'autre. Comme chaque paroisse est obligée d'entretenir ses pauvres, elle craint d'en augmenter le nombre. Par suite, chaque cultivateur est peu disposé à bâtir des chaumières pour ses ouvriers, sauf si le besoin de main-d'œuvre est très grand. La rareté des chaumières est un obstacle au mariage des pauvres; il est probable que cet obstacle a beaucoup aidé l'Angleterre à supporter si longtemps son mauvais système de lois sur les pauvres.

 

Ceux que n'arrêtent point ces obstacles et qui se marient quand même n'ont que deux alternatives. Ou bien ils continuent à vivre chez eux dans une misère croissante; ou bien ils s'entassent dans des asiles étroits et malsains où règne une effrayante mortalité, surtout parmi les enfants. C'est ainsi que les lois, ou la façon dont elles sont appliquées, détruisent en grande partie la population que ces mêmes lois ont fait naître. Ceux qui échappent à cette mortalité obligent à diviser les fonds destinés à soutenir le travail en un nombre plus grand de participants que celui auquel ils pourraient normalement suffire. Une partie considérable des fonds qui auraient dû servir à soutenir les ouvriers laborieux et rangés, doit être utilisée à soutenir les négligents et les paresseux, empire la condition de ceux qui ne sont pas dans les asiles, remplit chaque année davantage ces établissements, et pour finir provoque l'immense misère que nous déplorons tous. Il n'en faut pas plus pour expliquer la proportion anormale de gens qui vivent de nos jours de la charité.

 

Si j'ai bien exposé la façon dont la loi a été appliquée et les résultats qui en résul­tent, il faut reconnaître que les pauvres ont été l'objet d'une impardonnable supercherie, car nous leur avions fait des promesses tout à fait impossibles à tenir.

 

Les essais que l'on a faits pour faire travailler les pauvres dans de grandes manufactures ont presque toujours échoué; les fonds et les matières premières ont été gaspillés. Si quelques paroisses ont pu, grâce à une meilleure administration, persé­vérer dans ce système, l'effet de ces nouvelles manufactures sur le marché a été de réduire au chômage les artisans indépendants qui travaillaient dans la même branche sans être à la charge de personne. C'est ce qu'a bien montré Daniel Defoe dans un mémoire adressé au Parlement intitulé Les aumônes ne sont pas la charité. A propos de l'utilisation des enfants des paroisses dans les manufactures, il dit: « Pour chaque écheveau de laine que filent les enfants pauvres, il y a un écheveau de moins filé par la famille pauvre qui le filait auparavant. Et pour chaque pièce de flanelle ainsi fabriquée à Londres, il s'en fabrique une de moins à Colchester ou ailleurs ». Et sir F. M. Eden observe, sur le même sujet: « Que les brosses et les balais soient fabriqués par les enfants des paroisses ou par des ouvriers indépendants, il ne s'en vendra jamais plus que le public en demande ».

 

On dira peut-être qu'on pourrait appliquer le même raisonnement à l'emploi d'un capital dans le commerce ou l'industrie, puisque la concurrence s'exerce toujours au détriment de ceux qui travaillent déjà dans la même branche. Mais il y a, entre ces deux phénomènes, une différence essentielle. Dans le dernier, la concurrence est loyale parce qu'en entrant dans les affaires chacun devait s'y attendre; et chacun est sûr de ne pas être supplanté, sauf si le compétiteur lui est supérieur par son habileté ou son travail. Dans l'autre cas, au contraire, la concurrence est soutenue par des primes considérables, grâce auxquelles les concurrents, très inférieurs à l'ouvrier indépendant aux points de vue travail et habileté, le forcent à baisser son prix et l'excluent injustement du marché. Bien plus, il est souvent obligé de contribuer lui-même, sur le fruit de son labeur, à encourager cette concurrence! De sorte que les fonds destinés à rémunérer le travail sont détournés d'une utilisation fructueuse et versés à une fabrique qui ne peut se soutenir qu'à l'aide de subventions. Le fermier paie la taxe sur les pauvres pour encourager une mauvaise manufacture qui ne fait pas fructifier des fonds qui, consacrés à l'agriculture, auraient été employés d'une manière bien plus avantageuse pour le pays. Dans le premier cas, les fonds destinés au travail diminuent; dans le second, ils s'accroissent tous les jours. Ainsi, les impôts prélevés en faveur des pauvres ont pour effet certain d'amoindrir les fonds réellement affectés au travail; ils montrent clairement combien est absurde l'opinion que le gouvernement peut à son gré trouver du travail pour tousses ressortissants, aussi rapide que soit leur accroissement.

 

Il est bien entendu que ces réflexions ne s'opposent pas à toutes les tentatives faites pour mettre les pauvres au travail, et ne condamnent nullement les initiatives qu'on peut prendre sur une petite échelle pour animer leur zèle, sans pour autant favoriser leur accroissement. Simplement, on ne doit jamais perdre de vue les principes généraux; mais je ne voudrais pas non plus pousser leur application au-delà des limites légitimes: il existe des cas où le bien particulier obtenu est si grand, et l'inconvénient général si petit, que le premier doit nettement l'emporter dans la balance.