Thomas-Robert
MALTHUS (1798)
ESSAI SUR LE
PRINCIPE DE POPULATION.
Préface:
Pourquoi « Malthus » ?
Préface
de Thomas-Robert Malthus à la seconde édition
1. Exposition du sujet. Rapports entre
l'accroissement de la population et celui de la nourriture
2. Obstacles généraux à l'accroissement de la
population. Leur mode d'action
4. Obstacles à l'accroissement de la population
chez les Indiens d'Amérique
5. Obstacles qui s'opposaient à l'accroissement de
la population chez les Grecs
6. Obstacles qui s'opposent à l'accroissement de
la population en France
8. Effets des épidémies sur les registres des
naissances, des décès et des mariages
9. Déductions découlant du tableau que nous venons de
dresser de la société
11. L'émigration.
13. Comment l'accroissement de la richesse
nationale influe sur le sort des pauvres
14. Observations générales sur la population
et sur l'abondance
15. La contrainte morale: l'obligation qui nous
est imposée de pratiquer cette vertu
16. Quels effets la contrainte morale aurait-elle sur
la société ?
17. Nous possédons un seul moyen
d'améliorer l'état des pauvres
18. Conséquences d'un système opposé au nôtre
19. La connaissance de la principale cause
de la pauvreté a-t-elle un retentissement sur la liberté ?
20. Projet de plan pour abolir graduellement les
Lois en faveur des Pauvres
21. Comment corriger les opinions régnantes sur le
problème de la population
22. Comment diriger notre charité
23. Divers plans pour améliorer le sort des pauvres
méritants
24. Nécessité de poser des principes généraux
25. Est-il raisonnable d'espérer une
amélioration de l'état social ?
|
« Le premier but de la philosophie est
d'expliquer les choses telles qu'elles existent. Et tant que nos théories n'y
sont pas parvenues, elles ne doivent servir de base à aucune conclusion
pratique. » MALTHUS -
Principles of Political Economy |
L'essai sur le Principe de Population que j'ai publié en 1798 me fut suggéré par
un Essai que M. Godwin a publié dans son « Inquirer ». J'ai alors suivi
l'impulsion du moment et travaillé avec les éléments que j'avais sous la main
dans ma résidence campagnarde. Hume, Wallace, Adam Smith et le Dr Price ont été
les auteurs dont je me suis inspiré pour dégager le Principe sur lequel est
basé mon Essai. J'avais alors pour but d'appliquer ce principe pour vérifier
l'exactitude des théories selon lesquelles l'homme et la société sont
perfectibles: on sait qu'à cette époque ces théories retenaient largement
l'attention du public.
Au cours de la discussion, j'ai été tout naturellement
amené à étudier les incidences du Principe de Population sur l'état actuel de
la société. C'est ainsi que ce principe m'a paru avoir une influence
considérable sur la pauvreté et la misère des classes inférieures du peuple,
dans tous les pays; il m'a également para capable d'expliquer l'échec constant
des efforts effectués par les classes plus élevées pour secourir les classes
pauvres. Plus j'examinais le sujet sous cet angle, et plus il me paraissait
grandir en importance. Ce sentiment, s'ajoutant à la faveur que le public
réservait à mon Essai, m'a engagé à consacrer mes loisirs à étudier le Principe
de Population sur le plan historique, c'est-à-dire à rechercher ses effets sur
l'état des sociétés humaines, autrefois et aujourd'hui. En généralisant mon
étude et en cherchant à dégager les conséquences du Principe sur l'état
actuel de la société, telles que l'expérience paraissait les garantir,
j'espérais donner à mon sujet un intérêt à la fois nouveau, plus proche de la
réalité et plus durable.
En poussant mon étude, je m'aperçus que l'on avait
déjà fait dans ce sens beaucoup plus que je ne croyais au moment où j'avais
publié mon Essai. Il y a bien longtemps, dès l'époque de Platon et d'Aristote,
on avait déjà conscience de la pauvreté et de la misère que provoque une
montée trop rapide de la population, et l'on avait proposé contre ce danger des
remèdes extrêmement énergiques. Dans l'époque moderne, ce sujet a été traité
par quelques économistes français; il a été abordé par Montesquieu; parmi nos
propres écrivains, le Dr Franklin, sir James Stewart, M. Arthur Young et M.
Townsend en ont parlé en termes tels qu'on peut s'étonner de voir que
l'attention du public n'a pas été davantage attirée par le sujet.
Mais il restait beaucoup à faire. Non seulement l'on
n'avait pas comparé avec assez de force et de netteté les accroissements
relatifs de la population et des moyens de subsistance, mais certains aspects
du sujet - parmi les plus curieux et les plus intéressants - avaient été
complètement omis, ou du moins traités trop légèrement. On avait certes établi
sans conteste que la population doit toujours être maintenue à un niveau correspondant
aux possibilités de nourriture: mais on s'était bien peu préoccupé des moyens
grâce auxquels ce niveau est constamment maintenu. Ni les conséquences, ni
les résultats pratiques du Principe n'avaient été dégagés au fond: en d'autres
termes, on n'avait pas encore cherché sérieusement quels sont ses effets sur la
société.
Tels sont les points sur lesquels je me suis étendu
dans l'Essai qui va suivre. Sa présentation autorise à le considérer comme un
nouvel ouvrage, et je l'aurais sans doute publié comme tel - en enlevant les
quelques passages de la première édition qui s'y trouvent répétés - si je
n'avais eu le désir de présenter une oeuvre complète, en évitant au lecteur
d'avoir continuellement à se reporter au premier Essai. C'est la raison pour
laquelle je ne pense pas avoir d'excuses à présenter aux acheteurs de la
première édition.
Ceux qui connaissaient déjà le sujet, ou qui ont lu
avec attention l'édition précédente, trouveront - je le crains - que j'ai
traité certains de ses aspects avec trop de détails et que je me suis rendu
coupable de répétitions inutiles. Ces fautes, je les ai commises en partie par
maladresse, mais en partie intentionnellement. Lorsqu'en examinant la
structure sociale des différents pays j'étais amené à dégager des conclusions
identiques, il m'était difficile d'éviter certaines répétitions. D'autre part,
lorsque mon enquête aboutissait à des conclusions différant notablement des
opinions courantes, il m'a paru nécessaire de répéter mes idées chaque fois que
l'occasion s'en présentait, ceci afin d'accroître ma force de conviction! J'ai
donc volontairement abandonné toute prétention à un quelconque mérite
littéraire et j'ai plutôt cherché à impressionner le plus grand nombre possible
de lecteurs.
Mon principe général est si incontestable que si je
m'en étais tenu seulement à des vues générales, je me serais retranché dans une
forteresse inexpugnable: sous cette forme, mon travail aurait eu davantage
l'apparence d'une oeuvre maîtresse. Mais les vues générales - si elles sont
utiles au progrès des vérités abstraites - ont rarement beaucoup d'influence
pratique! J'ai donc estimé que si je voulais me tenir à la hauteur du sujet en
le soumettant à une discussion loyale, je ne pouvais pas refuser d'étudier
toutes les conséquences qui paraissaient découler de mon principe, quelles
qu'elles soient. Un tel programme, je le sais, ouvre la porte aux objections et
permet à la critique de s'exercer avec bien plus de sévérité. Mais je m'en
console en pensant que mes erreurs même fourniront un moyen de relancer la
discussion, donneront un nouvel attrait à l'étude du sujet, et serviront de
cette façon à faire mieux connaître un problème si étroitement lié au bonheur
de la société/
Dans le présent travail, je me suis un peu éloigné de
mon Principe tel qu'il est exposé dans la première édition, puis que j'ai
admis l'action d'un obstacle à l'accroissement de la population qui ne relève
ni du vice, ni de la misère. A la fin, j'ai également adouci certaines
conclusions, parmi les plus dures, de mon premier Essai. En agissant ainsi, je
ne pense pas avoir trahi les principes d'un raisonnement juste, ni exprimé
aucune opinion sur le progrès futur de la société qui soit démentie par
l'expérience du passé. Quant à ceux qui s'obstinent à penser que tout obstacle
à l'accroissement de la population est un mal pire que les malheurs auxquels il
prétend remédier, je les renvoie aux conclusions de mon premier Essai, qui
conservent toute leur force. En effet, celui qui adopterait une pareille opinion
se verrait forcé d'admettre que la pauvreté et la misère des basses classes de
la société sont absolument sans remèdes 1
J'ai mis tout le soin que j'ai pu à éviter dans mon
travail des erreurs de faits positifs ou de calculs. S'il s'en était néanmoins glissé
quelqu’une, le lecteur constatera qu'elle ne peut affecter de façon sensible le
sens général de mon raisonnement.
Je ne me flatte pas d'avoir toujours choisi les
meilleurs matériaux, parmi la foule de ceux qui s'offraient à moi pour
illustrer la première partie de mon exposé; je ne me flatte pas non plus de les
avoir disposés dans l'ordre le plus clair. Mais j'espère que tous ceux qui
s'intéressent aux questions morales et politiques me pardonneront, et qu'à
leurs yeux la nouveauté et l'importance du sujet compenseront les imperfections
de mon ouvrage.
Londres, 8 juin 1803.
Exposition du sujet.
Rapports entre l'accroissement
de la population et celui de la nourriture
Celui qui chercherait à prévoir les progrès futurs de
la société verrait deux questions se poser immédiatement à son esprit :
1. - Quelles sont les causes qui ont gêné jusqu'à
présent le progrès de l'humanité vers le bonheur ?
2. - Est-il possible d'écarter ces causes, en totalité
ou en partie, dans l'avenir?
L'étude de ces causes étant beaucoup trop complexe
pour qu'un seul homme puisse s'y livrer avec succès, cet Essai a pour objet
d'étudier uniquement les effets d'une seule d'entre elles. Cette cause,
intimement liée à la nature humaine, a exercé une influence constante et
puissante dès l'origine des sociétés : et cependant, elle a médiocrement
retenu l'attention de ceux qui se sont préoccupés du sujet. A la vérité, on a
souvent reconnu les faits qui démontrent l'action de cette cause; mais on n'a
pas saisi la liaison naturelle qui existe entre elle et quelques-uns de ses
effets les plus remarquables. Effets au nombre desquels il faut compter bien
des vices et des malheurs -sans oublier la distribution trop inégale des
bienfaits de la nature - que des hommes éclairés et bienveillants se sont de
tous temps efforcés de corriger.
La cause à laquelle je viens de faire allusion est la
tendance constante de tous les êtres vivants à accroître leur espèce au-delà
des ressources de nourriture dont ils peuvent disposer.
Le Dr Franklin a déjà fait observer -qu'il n'y a
aucune limite à la faculté de reproduction des plantes et des animaux, si ce
n'est qu'en augmentant leur nombre ils se volent mutuellement leur subsistance.
Si la surface de la Terre, dit-il, était dépouillée de toutes ses plantes, une
seule espèce (par exemple le fenouil) suffirait pour la couvrir de végétation.
De même, s'il n'y avait pas d'autres habitants, une seule nation (par exemple
la nation anglaise) peuplerait naturellement la Terre en peu de siècles.
Voilà une affirmation incontestable! La nature a
répandu d'une main libérale les germes de vie dans les deux règnes: mais elle a
été avare de place et d'aliments. S'ils pouvaient se développer librement, les
embryons d'existences contenus dans le sol pourraient couvrir des millions de
Terres dans l'espace de quelques millions d'années. Mais une nécessité
impérieuse réprime cette population luxuriante: et l'homme est soumis à sa loi,
comme tous les autres êtres vivants.
Les plantes et les animaux suivent leur instinct sans
s'occuper de prévoir les besoins futurs de leur progéniture. Le manque de place
et de nourriture détruit, dans les deux règnes, ce qui naît au-delà des limites
assignées à chaque espèce: en outre, les animaux se mangent les uns les autres.
Chez l'homme, ces obstacles sont encore plus
complexes. L'homme est sollicité par le même instinct que les autres êtres
vivants; mais il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la
crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il devra subvenir. Ainsi, de
deux choses l'une: ou il cède à cette juste crainte, et c'est souvent aux
dépens de la vertu; ou au contraire l'instinct l'emporte et la population
s'accroît au-delà des moyens de subsistance... Mais dès qu'elle a atteint un
tel niveau, il faut bien qu'elle diminue! Ainsi, la difficulté de se nourrir
est un obstacle constant à l'accroissement de la population humaine: cet obstacle
se fait sentir partout où les hommes sont rassemblés, et s'y présente sans
cesse sous la forme de la misère et du juste effroi qu'elle inspire.
Pour se convaincre que la population tend constamment
à s'accroître au-delà des moyens de subsistance et qu'elle est arrêtée par cet
obstacle, il suffit de considérer - en ayant ce phénomène présent à l'esprit -
les différentes périodes de l'existence sociale. Mais avant d'entreprendre ce
travail, essayons de déterminer clairement, d'une part quel serait l'accroissement
naturel de la population si elle était abandonnée à, elle-même sans aucune
gêne, et d'autre part quelle pourrait être l'augmentation des produits de la
terre dans les circonstances les plus favorables à la production.
On admettra sans peine qu'il n'existe aucun pays où
les moyens de subsistance soient si abondants et les mœurs si simples et si
pures, que la nécessité de nourrir une famille n'y ait jamais fait obstacle aux
mariages, ou que les vices des grandes villes, les métiers insalubres et
l'excès du travail n'y aient jamais porté atteinte à la vie.
On peut dire également qu'en outre des lois régissant
le mariage, la nature et la vertu s'accordent à inciter l'homme à s'attacher de
bonne heure à une seule femme. Et que, si rien ne mettait obstacle à l'union
permanente qui est la suite naturelle d'un tel attachement, ou si des causes de
dépeuplement n'intervenaient pas par la suite, on devrait s'attendre à voir la
population s'élever bien au-dessus des limites qu'elle atteint en réalité.
Dans les États du nord de l'Amérique [1], où les moyens de subsistance ne manquent
pas, où les mœurs sont pures et où les mariages précoces sont plus fréquents
qu'en Europe, pendant plus d'un siècle et demi la population a doublé en moins
de vingt-cinq ans. Mais comme à la même époque le nombre des morts a excédé
celui des naissances dans plusieurs villes, il a fallu que le reste du pays
fournisse constamment à ces États de quoi remplacer leur population: aussi, en
beaucoup d'endroits, l'accroissement a été encore plus rapide que ne le
voulait la moyenne générale.
Dans les territoires de l'intérieur, où l'agriculture
était l'unique occupation des colons et où l'on ne connaissait ni les vices, ni
les travaux malsains des villes, la population a doublé tous les quinze ans. Et
cet accroissement particulièrement rapide l'aurait sans doute été plus encore
si la population ne s'était heurtée à aucun obstacle. Pour défricher un pays
neuf, l'homme doit produire un travail excessif, dans des conditions souvent
insalubres; il faut ajouter que les indigènes troublaient parfois les pionniers
par des incursions quelquefois sanglantes.
Selon la table d'Euler, si l'on se base sur une
mortalité de 1 sur 36 et si naissances et morts sont dans le rapport de 3 à 1,
le chiffre de la population doublera en 12 années et 4/5. Ce n'est point là une
simple supposition: c'est une réalité qui s'est produite plusieurs fois, et à
de courts intervalles. Cependant, pour ne pas être taxé d'exagération, nous
nous baserons sur l'accroissement le moins rapide, qui est garanti par la
concordance de tous les témoignages. Nous pouvons être certains que lorsque la
population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle double tous les vingt-cinq
ans, et croît ainsi de période en période selon une progression géométrique.
Il est moins facile de mesurer l'accroissement des
produits de la terre. Cependant, nous sommes sûrs que leur accroissement se
fait à un rythme tout à fait différent de celui qui gouverne l'accroissement de
la population. Ainsi, mille millions d'hommes doubleront en vingt ans en vertu
du seul principe de population, tout comme mille hommes. Mais on n'obtiendra
pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour faire face au
doublement de mille millions d'hommes! Une place limitée est accordée à l'être humain.
Lorsque tous les arpents ont été ajoutés les uns aux autres jusqu'à ce que
toute la terre fertile soit utilisée, l'accroissement de nourriture ne dépendra
plus que de l'amélioration des terres déjà mises en valeur. Or cette
amélioration ne peut faire des progrès toujours croissants, bien au contraire.
A l'opposé, partout où elle trouve de quoi subsister, la population ne connaît
pas de limites, et ses accroissements sont eux-mêmes les causes de nouveaux
accroissements !
Ce qu'on nous dit de la Chine et du Japon permet de
penser que tous les efforts de l'industrie humaine ne réussiront jamais à y
doubler le produit du sol, quel que soit le temps qu'on accorde. Il est vrai
que notre globe offre encore des terres non cultivées et presque sans habitants.
Mais pour les occuper, il faudrait d'abord exterminer ces races éparses, ou les
contraindre à s'entasser dans quelques parties retirées de leurs terres,
insuffisantes pour leurs besoins. Avons-nous le droit moral de faire cela? Même
si l'on entreprend de les civiliser et de diriger leur travail, il faudra y
consacrer beaucoup de temps. Et comme, en attendant, l'accroissement de la
population se réglera sur celui de la nourriture, on arrivera rarement à ce
résultat qu'une grande étendue de terrains abandonnés et fertiles soit cultivée
par des nations éclairées et industrieuses. Mais même si cela arrivait (par
exemple lors de l'établissement de nouvelles colonies), cette population qui
s'accroît rapidement selon une progression géométrique s'imposera bientôt des
bornes à elle-même. Si la population d’Amérique continue à s'accroître, même si
cela se fait moins vite que dans la première période de la colonisation, les
indigènes seront repoussés sans cesse davantage vers l'intérieur, jusqu'à ce
que leur race s'éteigne.
Dans l'ensemble, ces observations sont applicables à
toutes les parties de la terre où le sol est imparfaitement cultivé. Or il
n'est pas pensable de détruire ou d'exterminer la plus grande partie des
habitants de l’Asie ou de l'Afrique. Quant à civiliser les tribus Tartares ou
Nègres et diriger leur industrie, ce serait là une entreprise longue, difficile
et d'un résultat hasardeux.
L'Europe n'est pas aussi peuplée qu'elle pourrait
l'être. C'est d'autre part en Europe que l'on peut espérer mieux diriger la
production. Ainsi, en Angleterre et en Écosse l'on s'est beaucoup livré à la
pratique de l'agriculture: et cependant, dans ces pays même, il y a beaucoup de
terres incultes.
Examinons dans quelle mesure la production de notre
île (l'Angleterre) pourrait être accrue, dans des circonstances idéales.
Supposons que grâce à une excellente administration, sachant donner de
puissants encouragements aux cultivateurs, la production des terres double dans
les vingt-cinq premières années (il est d'ailleurs probable que cette
supposition excède la vraisemblance!) Dans les vingt-cinq années suivantes, il
est impossible d'espérer que la production puisse continuer à s'accroître au
même rythme, et qu'au bout de cette seconde période la production de départ aura
quadruplé: ce serait heurter toutes les notions acquises sur la fécondité du
sol. L'amélioration des terres stériles ne peut résulter que du travail et du
temps; à mesure que la culture s'étend, les accroissements annuels diminuent
régulièrement.
Comparons maintenant l'accroissement de la population
à celui de la nourriture. Supposons d'abord (ce qui est inexact) que le
coefficient d'accroissement annuel ne diminue pas, mais reste constant. Que se
passe-t-il ? Chaque période de vingt-cinq ans ajoute à la production annuelle
de la Grande-Bretagne une quantité égale à sa production actuelle. Appliquons
cette supposition à toute la terre: ainsi, à la fin de chaque période de
vingt-cinq ans, une quantité de nourriture égale à celle que fournit
actuellement à l'homme la surface du globe viendra s'ajouter à celle qu'elle
fournissait au commencement de la même période.
Nous sommes donc en état d'affirmer, en partant de
l'état actuel de la terre habitable, que les moyens de subsistance, dans les
circonstances les plus favorables à la production, ne peuvent jamais augmenter
à un rythme plus rapide que celui qui résulte d'une progression arithmétique.
Comparons ces deux lois d'accroissement: le résultat
est frappant. Comptons pour onze millions la population de la Grande-Bretagne,
et supposons que le produit actuel de son soi suffit pour la maintenir. Au bout
de vingt-cinq ans, la population sera de vingt-deux millions; et la nourriture
ayant également doublé, elle suffira encore à l'entretenir. Après une seconde période
de vingt-cinq ans, la population sera portée à quarante-quatre millions: mais
les moyens de subsistance ne pourront plus nourrir que trente-trois millions
d'habitants. Dans la période suivante, la population -arrivée à
quatre-vingt-huit millions - ne trouvera des moyens de subsistance que pour la
moitié de ce nombre. A la fin du premier siècle, la population sera de cent
soixante-seize millions, tandis que les moyens de subsistance ne pourront
suffire qu'à cinquante-cinq millions seulement.
Cent vingt et un millions d'hommes seront ainsi
condamnés à mourir de faim!
Considérons maintenant la surface de la terre, en
posant comme condition qu'il ne sera plus possible d'avoir recours à
l'émigration pour éviter la famine. Comptons pour mille millions le nombre des
habitants actuels de la Terre. La race humaine croîtra selon la progression 1,
2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256... tandis que les moyens de subsistance
croîtront selon la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux
siècles, population et moyens de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9
; au bout de trois siècles, 4 096 à 13 ; après deux mille ans, la différence
sera immense et incalculable.
Le rythme d'accroissement de la population, de période
en période, l'emporte donc tellement sur celui de l'augmentation des
subsistances, que pour maintenir le niveau et pour que la population existante
trouve toujours des aliments en quantité suffisante, il faut qu'à chaque
instant une loi supérieure fasse obstacle à son extension. Il faut que la dure
nécessité la soumette à son empire, et que celui de ces deux principes opposés
dont l'action est tellement prépondérante soit contenu dans d'étroites limites.
Obstacles généraux à l'accroissement
de la population.
Leur mode d'action
On peut conclure de ce qui précède, que l'obstacle
primordial à l'augmentation de la population est le manque de nourriture, qui
provient lui-même de la différence entre les rythmes d'accroissement respectifs
de la population et de la production. Mais cet obstacle n'agit de manière
immédiate que dans les cas où la famine exerce ses ravages.
Des obstacles immédiats sont constitués par les
coutumes et les maladies que fait naître la rareté des moyens de
subsistance, ainsi que par toutes les autres causes physiques et morales qui
tendent à ravir prématurément la vie.
Ces obstacles agissent avec plus ou moins de force
dans toutes les sociétés humaines pour y maintenir constamment le nombre des
individus au niveau des moyens de subsistance. Ils peuvent être rangés sous
deux chefs: les uns agissent en prévenant L'accroissement de la population; les
autres, en la détruisant à mesure qu'elle se forme. La somme des premiers
forme ce qu'on peut appeler l'obstacle préventif ; celle des seconds,
l'obstacle destructif.
Dans la mesure où il est volontaire, l'obstacle
préventif est propre à l'espèce humaine et découle d'une faculté qui la
distingue des animaux: celle de prévoir et d'apprécier des conséquences
éloignées. Les obstacles qui s'opposent à l'accroissement indéfini des plantes
et des animaux sont tous de nature destructive; ou s'ils sont préventifs, ils
n'ont rien de volontaire. Mais il suffit que l'homme regarde autour de lui pour
qu'il soit frappé par le spectacle offert par les familles nombreuses: en
comparant ses moyens personnels de subsistance (qui n'excèdent guère la mesure
de ses besoins) avec le nombre des individus entre lesquels il devra en faire
le partage (et ce nombre peut fort bien s'élever jusqu'à sept ou huit sans que
ses moyens soient fort accrus), il éprouve la crainte de ne pouvoir nourrir les
enfants qu'il aura fait naître. Tel serait du moins l'objet de son inquiétude
dans une société fondée sur un système d'égalité, si toutefois il peut en
exister une. Mais dans la situation actuelle, d'autres considérations
interviennent. Ne court-il pas le risque de perdre son rang et d'être forcé de
renoncer à des habitudes qui lui sont chères? Quelle occupation, quel
emploi sera à sa portée? Ne devra-t-il pas s'imposer des travaux plus pénibles
ou se jeter dans des entreprises plus difficiles? Pourra-t-il procurer à ses
enfants les avantages d'éducation dont il a joui lui-même? Si leur nombre
grandit encore, est-il assuré que ses efforts suffiront à les mettre à l'abri
de la misère et du mépris qui l'accompagne? Enfin, ne devra-t-il pas renoncer à
l'indépendance dont il est fier, pour avoir recours à une charité toujours
insuffisante?
Dans toute société civilisée, des réflexions de ce
genre sont bien faites pour prévenir, et préviennent en effet, un grand nombre
de mariages précoces, et s'opposent à cet égard à la tendance naturelle.
Une contrainte imposée à nos penchants, et surtout à
l'un de ceux qui ont sur nous le plus d'empire, produit un sentiment pénible.
Mais s'il n'en résulte pas de vices, c'est encore là le moindre des maux
produits par le Principe de Population
Mais que cette contrainte vienne à engendrer le vice
et le cortège de maux qui l'accompagnent frappe tous les regards. Le
dérèglement des mœurs (lorsqu'il est porté au point d'empêcher la naissance des
enfants) avilit la nature humaine et lui ravit sa dignité. Voilà son effet sur
les hommes: mais combien il est encore plus dégradant pour les femmes! De
toutes les personnes touchées par le malheur, il n'y en a pas qui soient
plongées dans une misère plus affreuse que les déplorables victimes de la
prostitution, si communes dans les grandes villes.
Lorsque la corruption devient générale et s'étend à
toutes les classes de la société, elle a pour effet inévitable d'empoisonner la
source du bonheur domestique et d'affaiblir les liens d'affection qui unissent
les époux, ou qui attachent les parents aux enfants : elle nuit enfin à
l'éducation. Telles sont les causes actives qui diminuent le bonheur de la
société et portent à la vertu une fâcheuse atteinte. En particulier, ces maux
sont le résultat des artifices qu'exige la conduite d'une intrigue, et des
moyens employés pour en cacher les suites.
Les obstacles destructifs qui s'opposent à
l'accroissement de la population sont très variés. Ils englobent tous les
phénomènes qui tendent à abréger, par le vice ou le malheur, la durée naturelle
de la vie humaine. On peut ainsi ranger sous ce chef les métiers malsains; les
travaux rudes, pénibles ou exposant à l'inclémence des saisons; l'extrême
pauvreté; la mauvaise nourriture des enfants; l'insalubrité des grandes villes
; les excès de tous genres; enfin les maladies et épidémies, la guerre, la
peste et la famine.
Si on examine maintenant tous les obstacles à
l'accroissement de la population que j'ai classés sous deux chefs généraux
(c'est-à-dire les obstacles préventifs et destructifs), on voit qu'ils peuvent
être réduits à trois éléments : la contrainte morale, le vice, et les
souffrances.
Parmi les obstacles préventifs, le fait de s'abstenir
du mariage et la chasteté forment ce que j'appelle la contrainte morale [2]. Le libertinage, les passions contraires à
la nature, la profanation du lit nuptial et tous les artifices employés pour
cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles
préventifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices.
Parmi les obstacles destructifs, je désigne par le mot
de malheur ceux qui se présentent comme une suite inévitable des lois de la
nature. Au contraire, ceux que nous faisons naître nous-mêmes (comme les
guerres, les excès et plusieurs autres sortes de maux évitables) sont d'une
nature mixte. c'est le vice qui les suscite, et ils amènent à leur suite le
malheur.
La somme de tous les obstacles préventifs et
destructifs forme ce que j'appelle l'obstacle immédiat à l'accroissement de
la population. Dans un pays où celle-ci ne peut pas croître indéfiniment,
les obstacles préventifs et destructifs doivent être en raison inverse l'un de
l'autre. C'est-à-dire que, dans les pays malsains ou sujets à une grande
mortalité (quelle qu'en soit la cause) l'obstacle préventif aura peu
d'influence, dans ceux qui jouissent au contraire d'une grande salubrité, et où
l'obstacle préventif agit avec force, l'obstacle destructif agira faiblement et
la mortalité sera très faible.
En tout pays, certains des obstacles que j'ai énumérés
agissent avec plus ou moins de force, mais d'une manière constante. Or, malgré
cette influence permanente, rares sont les pays où la population ne montre pas
une tendance constante à s'accroître au-delà des possibilités de subsistance.
Cette tendance constante plonge dans la détresse les classes inférieures de la
société et s'oppose à toute amélioration de leur sort.
Le mode d'action de ces obstacles, dans l'état actuel
de la société, mérite de retenir l'attention. Supposons un pays dans lequel les
moyens de subsistance sont suffisants pour nourrir la population. La tendance
de celle-ci à s'accroître (même dans les sociétés les plus vicieuses, cette
tendance ne cesse jamais d'exercer une certaine pression) fait que le nombre
des humains s'accroît plus vite que les possibilités de subsistance. Par suite,
le pauvre vit plus difficilement: certains même se voient réduits aux plus
dures extrémités. Le nombre des ouvriers s'accroissant d'autre part plus vite
que la quantité d'ouvrage à faire, le prix du travail tombe, et comme le prix
de la nourriture augmente en même temps, il arrivera fatalement que, pour vivre
comme auparavant, l'ouvrier soit obligé de travailler davantage. Pendant cette
période de misère, les mariages sont tellement découragés et les embarras de
famille si fortement accrus que la population s'arrête et devient stationnaire.
A ce moment, le prix du travail très bas, l'abondance des ouvriers et la
nécessité pour eux d'augmenter leur travail, encouragent les cultivateurs à
mieux travailler la terre, à défricher les terres incultes et à fumer ou
améliorer celles qui sont en culture, ceci jusqu'à ce que les moyens de
subsistance soient remontés au point où ils étaient au départ. Alors la
situation de l'ouvrier redevient moins pénible et l'obstacle à l'accroissement
de la population cesse. Après une courte période d'équilibre, les mêmes
mécanismes de régression, puis de progression se répéteront de nouveau.
L'une des principales raisons pour lesquelles on n'a
guère remarqué ces oscillations, est que les historiens ne s'occupent
généralement que des classes les plus élevées de la société. Il n'existe pas
beaucoup d'ouvrages consacrés aux usages et à la manière de vivre des classes
inférieures. Or c'est justement dans ces classes-là que les fluctuations dont
j'ai parlé se font sentir le plus.
Une autre cause a souvent masqué ces oscillations:
c'est la différence entre le prix réel du travail et son prix nominal. Le prix
du travail baisse rarement partout à la fois; souvent aussi il reste le même,
tandis que le prix des subsistances hausse graduellement, ce qui correspond à
une baisse réelle du prix du travail; et tant que dure cette hausse graduelle
des subsistances, le sort des classes inférieures empire. Au contraire, grâce
au bas prix du travail, les fermiers et les capitalistes s'enrichissent,
accroissent leurs capitaux et peuvent employer un plus grand nombre d'ouvriers.
Il est évident que pendant ce temps la difficulté qu'on éprouve à entretenir
une famille s'est accrue. la population diminue donc. Au bout d'un certain
temps, la demande de travail est devenue plus grande que l'offre: par
conséquent, le prix réel du travail augmente (si rien n'empêche que ce prix se
mette à son niveau). Tel est le mécanisme par lequel les salaires, et à travers
eux la condition des classes inférieures, éprouve des baisses et des hausses,
c'est-à-dire des mouvements de régression et de progrès, bien que le prix
nominal du travail ne baisse pas.
Les primitifs, chez qui le travail n'a pas de prix
défini, n'en sont pas moins exposés à des oscillations identiques. Lorsque leur
population a atteint le niveau qu'elle ne peut dépasser, tous les obstacles qui
empêchent son accroissement et ceux qui la détruisent se manifestent
intensément. Les habitudes vicieuses se multiplient, l'abandon des enfants se
généralise, les guerres et les épidémies deviennent plus fréquentes et plus
meurtrières. Ces causes continuent à se manifester jusqu'à ce que la population
soit réduite au niveau compatible avec les moyens de subsistance. Alors, le
retour à une relative abondance provoque un nouvel accroissement de population,
qui sera à son tour freiné quelque temps après par les mêmes causes que je viens
d'énumérer.
Je n'entreprendrai pas de suivre dans les différents
pays ces mouvements alternativement rétrogrades et progressifs... et je me
bornerai à énoncer les propositions suivantes -
1. - Le niveau de la population est nécessairement
limité par les moyens de subsistance.
2. - La population s’accroît partout où croissent les
moyens de subsistance, à moins que des obstacles puissants ne l'arrêtent.
3. - Ces obstacles particuliers, et tous ceux qui
freinent l'accroissement de la population et la forcent à se réduire
constamment au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à
trois chefs: la contrainte morale, le vice et le malheur.
La première de ces propositions n'a certainement pas
besoin d'être appuyée de preuves. Quant aux deux autres, elles seront prouvées
par l'examen auquel nous allons nous livrer de la situation des peuples anciens
et modernes, que nous étudierons sous cet aspect spécial. C'est l'objet des
chapitres suivants.
Les obstacles à l'accroissement
de la population chez les peuples
les moins élevés dans l'organisation sociale
Tous les voyageurs décrivent les habitants de la Terre
de Feu comme placés au plus bas degré de l'existence sociale [3]. Mais nous connaissons peu leurs mœurs et
leurs habitudes domestiques. La stérilité de leur pays et leur état misérable
ont empêché que se nouent avec eux des relations commerciales qui auraient pu
nous apporter des renseignements sur leur manière de vivre. Il n'est pourtant
pas difficile de concevoir quel genre d'obstacle arrête la population d'une
race primitive dont la misère est évidente: ils meurent de froid et de faim,
couverts d'ordure et de vermine, sous un climat très rude dont ils n'ont pas
trouvé le moyen d'adoucir les effets [4].
Us naturels de la Terre de Van Diemen (Tasmanie) sont
aussi misérables. Ceux des îles Andaman, plus à l'Est, paraissent encore moins
bien lotis. Quelques récits de voyageurs nous les montrent occupés sans répit à
chercher leur maigre nourriture. Comme les forêts ne leur offrent à peu près
aucune proie animale et peu de végétaux comestibles, ils sont réduits à grimper
sur les rochers ou à errer sur le rivage pour y chercher les poissons jetés à
la côte, ressource toujours précaire dont ils sont d'ailleurs privés pendant
les tempêtes. Leur taille ne dépasse pas cinq pieds; ils ont le ventre
proéminent, les épaules rejetées en arrière, une grosse tête, des membres
grêles et fluets. Leur aspect dénonce le dernier degré de la misère et un
affreux mélange de férocité et de besoin.
Les habitants de la Nouvelle-Hollande semblent leur
être un peu supérieurs... Le rédacteur du Premier voyage de Cook, après avoir
fait remarquer qu'il avait aperçu très peu de naturels sur la côte orientale de
la Nouvelle-Hollande et avoir attribué ce défaut de population à la stérilité
de la terre, ajoute: « Il n'est pas facile de dire si le nombre des habitants
est réduit à ce que le pays peut nourrir. De nouveaux voyages apprendront
peut-être s'ils se détruisent mutuellement, comme ceux de la Nouvelle-Zélande,
en combattant pour leur nourriture, ou s'ils sont enlevés par la famine, ou si
d'autres causes s'opposent chez eux à la multiplication de l'espèce. »
Ce que Mr. Collins nous dit de ces sauvages fournit
une réponse à ces questions [5]. Ils ne sont ni grands ni bien faits, nous
dit-il. Ils ont les bras et les parties inférieures du corps très grêles, ce
qu'on attribue au manque de nourriture. Ceux qui habitent les côtes vivent de
poisson, et occasionnellement d'un gros ver qu'ils trouvent dans le gommier
nain. Les bois sont si dépourvus d'animaux, et il faut tant de peine pour les
atteindre, que ceux qui vivent dans l'intérieur des terres n'ont pas plus
d'aisance. Ils passent leur temps à grimper sur les arbres pour y trouver du
miel ou de petits quadrupèdes, comme l'écureuil volant ou l'opossum. Lorsque le
tronc des arbres est très haut et dépouillé de branches, ce qui est fréquent,
cette chasse est très fatigante: ils sont obligés de tailler avec leur hache de
pierre, pour chaque pied alternativement, une entaille qu'ils gravissent en se
cramponnant à l'arbre du bras gauche; on a vu des arbres ainsi entaillés
jusqu'à quatre-vingts pieds de haut.
Lorsque la nourriture animale ou végétale est rare, et
que le travail nécessaire pour l'obtenir est pénible, il est évident que la
population doit être faible et éparse... Mais si nous considérons les coutumes
barbares de ces peuples, les cruels traitements qu'ils font éprouver aux femmes
et la difficulté qu'il y a à élever des enfants dans la situation où ils se trouvent,
nous sommes portés à croire que les moyens de subsistance qu'offre ce pays, si
faibles soient-ils, excèdent encore les besoins de la petite quantité
d'habitants qui ont réussi à échapper à tant de causes de destruction.
Chez ces peuples, l'amour est l'occasion d'actes de
violence et de férocité. C'est parmi les femmes d'une tribu ennemie que le
jeune sauvage doit faire son choix. Il épie le moment où celle qu'il recherche
est seule et éloignée de ses protecteurs naturels ; il s'approche sans être
aperçu, l'étourdit d'un coup de massue ou d'une épée de bois dur et la frappe
sur la tête, le dos et les épaules, si rudement que chaque coup fait couler des
flots de sang. Il l'enlève et la traîne à travers la forêt, sans se mettre en
peine des pierres ou des éclats de bois dont la route est semée, impatient
d'amener sa proie jusqu'au repaire de sa propre tribu. Là, après d'autres actes
de barbarie, la femme est reconnue comme étant sa propriété et il est rate
qu'elle quitte son nouveau maître. Cependant, cet outrage n'est pas vengé
directement par les parents de la femme enlevée, si ce n'est qu'il leur fournit
un prétexte pour enlever à leur tour les femmes de leurs ennemis.
La conduite des maris envers leurs femmes est conforme
aux préludes de leur tendresse: toutes portent à la tête des signes évidents de
leur infériorité au combat. Et comme les mariages sont précoces, on peut dire
que leurs maris les battent aussitôt qu'ils en ont la force. On a vu
quelques-unes de ces malheureuses dont la tête tondue était marquée de
cicatrices impossibles à dénombrer.
Une conduite aussi brutale doit amener souvent des
couches malheureuses. L'union précoce (et même prématurée) des sexes nuit
probablement à la fécondité. Chez ces primitifs, il est également plus rare de
n'avoir qu'une femme que d'en avoir plusieurs. Mais, ce qui est singulier,
c'est que Mr. Collins ne se souvient pas avoir vu un homme ayant des enfants de
plusieurs de ses femmes : il a entendu dire à quelques naturels que la première
femme réclamait l'amour de son mari comme un droit exclusif, la seconde n'étant
qu'une sorte d'esclave chargée de servir la première et son époux. Il est
difficile de croire qu'un pareil droit soit exclusif : mais peut-être n'est-il
pas permis à la seconde femme d'élever ses enfants. Quoi qu'il en soit, ce fait
prouve qu'il y a un grand nombre de femmes sans enfants, phénomène qui ne peut
s'expliquer que par les mauvais traitements auxquels elles sont exposées ou par
certaines coutumes particulières ayant échappé à l'observation de Mr. Collins.
A ces causes, qui empêchent la génération de naître,
il faut ajouter celles qui détruisent la population à mesure qu'elle se forme -
les guerres fréquentes, l'esprit de vengeance qui porte sans cesse les hommes à
verser le sang, la saleté de leurs habitations, leur mauvaise nourriture et les
maladies qui en découlent, en particulier les maladies de peau et une sorte de
petite vérole qui fait chez eux de grands ravages.
Devant l'influence de tant de causes de dépopulation,
en serait naturellement porté à croire que les produits du sol (animaux et
végétaux) ajoutés au poisson pris sur la côte, sont suffisants pour entretenir
cette rare humanité éparse sur une aussi vaste étendue de terrain! Il paraît
qu'au contraire la population atteint si exactement le niveau des moyens de
subsistance que le plus petit déficit (qu'il résulte d'une saison défavorable
ou de toute autre cause) plonge ces peuples dans la plus cruelle détresse.
Obstacles à l'accroissement
de la population
chez les Indiens d'Amérique
Tournons maintenant nos regards vers les contrées
d'Amérique. Au moment de sa découverte, la plus grande partie de ce vaste
continent était habitée par de petites tribus de sauvages, indépendantes, qui
vivaient à peu près comme celles de la Nouvelle-Hollande et se nourrissaient
des productions naturelles du sol. La culture, faiblement pratiquée par ces
tribus surtout chasseresses, ajoutait peu de chose à leurs moyens de
subsistance. Les habitants de cette partie du monde vivaient donc surtout des
produits de la chasse et de la pêche. Il est facile de comprendre combien ces
ressources étaient précaires. La pêche ne pouvait nourrir que les tribus
établies près des lacs, des rivières ou de la mer. L'ignorance, l'indolence et
l'imprévoyance des sauvages les privaient de l'avantage de conserver pour
l'avenir les provisions excédant le besoin du moment. Depuis longtemps, on a
remarqué qu'un peuple chasseur doit étendre très loin les limites de son
territoire pour trouver de quoi subsister. Et si l'on compare le nombre des
têtes sauvages existant sur un territoire au nombre de celles qu'on peut
capturer en employant tous les moyens connus, on voit qu'il est impossible que
les hommes s'y multiplient beaucoup. Les peuples chasseurs, comme les bêtes de
proie (auxquelles ils ressemblent), ne peuvent vivre trop près les uns des
autres: leurs tribus doivent être dispersées à la surface de la terre; il faut
qu'elles s'évitent ou se combattent. Aussi les voit-on engagées dans des
guerres continuelles.
La faible population disséminée sur le vaste
territoire de l'Amérique est un exemple de cette vérité évidente, que les hommes
peuvent se multiplier seulement en proportion de leurs moyens de subsistance.
Mais la partie la plus intéressante de notre travail est de rechercher les
moyens par lesquels la population se maintient au niveau des faibles ressources
dont elle dispose. On voit aisément que l'insuffisance des moyens de
subsistance, chez un peuple, ne se manifeste pas uniquement par la famine.
Elle revêt d'autres formes plus permanentes du malheur ou des fléaux
destructifs, et est la cause de pratiques qui agissent quelquefois avec plus de
force pour arrêter la population à naître que pour détruire celle qui est
arrivée à maturité.
On a remarqué que les femmes américaines sont assez
peu fécondes et on a attribué leur relative stérilité à la froideur des hommes
à leur égard. C'est un trait remarquable du caractère des sauvages américains,
mais il n'appartient pas exclusivement à cette race: tous les peuples sauvages
manifestent plus ou moins cette sorte d'indifférence, surtout ceux qui ont des
moyens de subsistance insuffisants et qui oscillent sans cesse entre la crainte
de l'ennemi et celle de la faim. Les dangers captent alors leur attention et ne
leur permettent pas de la fixer sur des passions tendres. C'est sans doute la
vraie raison de la froideur des Américains, et l'on aurait tort de l'imputer à
un vice de leur constitution: d'ailleurs, si les peines et les dangers
diminuent, l'amour reprend chez eux son empire. On a fort bien observé ce fait
dans les contrées favorisées, dont les habitants sont moins exposés aux risques
de la vie sauvage. Quelques tribus cantonnées au bord de rivières
poissonneuses, dans des lieux giboyeux ou sur des terres mises en valeur, ne
partagent point l'insensibilité générale: et comme leurs passions n'ont plus de
frein, leurs mœurs sont dissolues.
Ainsi, l'apathie des Américains n'est pas un défaut
naturel, mais l'effet d'un genre de vie qui rend chez eux les mouvements
passionnés plus rares. Nous ne serons donc pas tentés d'attribuer à un défaut
naturel l'infécondité des mariages: nous l'imputerons plutôt au genre de vie
des femmes et aux coutumes qu'elles observent.
Chez quelques tribus d'Amérique, le sort de ce
malheureux sexe est si affreux que le mot servitude exprime imparfaitement sa
misère. Là, une femme n'est à proprement parler qu'une bête de somme. Tandis
que la vie d'un homme se partage entre la paresse et le plaisir, sa femme est
condamnée sans relâche aux travaux les plus rudes. On lui assigne sa tâche,
sans pitié pour sa faiblesse. On reçoit ses services, sans reconnaissance ni
faveur. Dans quelques régions, où la dégradation est extrême, on a vu des mères
tellement pénétrées de l'horreur de leur situation qu'elles faisaient périr
leurs filles à leur naissance pour leur éviter de pareilles infortunes.
Cet état d'infériorité, l'assujettissement à un
travail forcé, la dureté de la vie sauvage, ne peuvent manquer d'être très
défavorables à la grossesse des femmes mariées. De même, le libertinage auquel
elles se sont livrées auparavant et les moyens qu'elles emploient pour se faire
avorter nuisent nécessairement à leur fécondité.
M. Charlevoix attribue la stérilité des Américaines au
temps très long pendant lequel elles allaitent et se séparent de leur mari
(ordinairement, plusieurs années), aux travaux excessifs et incessants auxquels
elles se livrent, enfin à la coutume de plusieurs tribus de permettre la
prostitution avant le mariage. Il faut ajouter à cela, selon lui, l'extrême
misère à laquelle ces peuples sont réduits, et qui éteint chez eux le désir d'avoir
des enfants. Dans les hordes les moins civilisées, une maxime recommande de ne
pas élever plus de deux enfants. S'il naît deux jumeaux, on en abandonne
généralement un parce que la mère ne peut
les nourrir tous les deux. Si une mère meurt pendant la période
d'allaitement, on n'a aucun espoir de sauver son nourrisson, et - comme dans la
Nouvelle-Hollande - on l'ensevelit sur le sein qui l'a nourri.
On abandonne généralement les enfants difformes;
quelques peuplades du Sud font même subir un sort identique aux enfants dont la
mère a mal supporté la grossesse ou l'accouchement, par crainte qu'ils
n'héritent une certaine faiblesse: c'est pourquoi il n'existe pas d'être
difformes chez les sauvages d'Amérique. D'ailleurs, si une mère veut élever
tous ses enfants sans distinction, la mort en enlève un si grand nombre (tant
ils sont durement traités) qu'il est à peu près impossible à ceux qui sont
dotés d'une constitution délicate d'atteindre l'âge d'homme. Dans les colonies
espagnoles, par contre, où la vie des indigènes est moins pénible et où on les
empêche de faire périr leurs enfants, on voit beaucoup d'hommes difformes,
petits, mutilés, aveugles ou sourds.
La polygamie paraît avoir été de tous temps pratiquée
chez les sauvages américains, mais seuls les chefs et les caciques usaient
pratiquement de cette liberté. On en voyait cependant quelques rares exemples
chez de simples particuliers, dans les riches provinces du Sud où la nourriture
est plus abondante. La difficulté de la vie forçait en général les hommes du
peuple à se contenter d'une seule femme. Et cette difficulté était si réelle
que les pères, avant de donner leur fille en mariage, exigeaient généralement
que le fiancé donne des preuves tangibles de son habileté à la chasse et par là
même de sa capacité à nourrir une famille.
Lorsque le jeune sauvage a échappé aux nombreux
dangers de l'enfance, d'autres menacent son âge mûr. A cet âge, les maladies
sont plus rares, mais plus destructives. Comme l'imprévoyance de ces sauvages
est extrême et que leurs moyens de subsistance sont précaires, ils passent
subitement - selon les hasards de la chasse ou de la saison - des horreurs de
la disette aux excès provoqués par l'abondance. Leur voracité compense alors la
rigueur du jeûne: mais l'une et l'autre sont également nuisibles. Les maladies
qui en sont la conséquence moissonnent la jeunesse dans sa fleur: ils sont
sujets à la consomption, à la pleurésie, à l'asthme, à la paralysie, toutes
maladies provoquées par les fatigues de la chasse et de la guerre ou l'inclémence
des saisons.
Dans les vastes plaines du Sud, après la saison des
pluies le soleil brûlant darde ses rayons sur les terres inondées et engendre
de funestes épidémies. Les missionnaires mentionnent des maladies contagieuses
qui causent dans les villages une effrayante mortalité. La petite vérole, en
particulier, fait de grands ravages, tant à cause du manque de soins qu'en
raison de l'exiguïté des maisons où l'on entasse les malades. Malgré les
efforts des Jésuites, les indigènes du Paraguay étaient à l'époque fort exposés
à cette maladie: la petite vérole et les fièvres malignes (qu'on appelle peste
en raison des ravages qu'elles provoquent) désolaient leurs missions les plus
florissantes.
Les peuples du Nord ne sont pas épargnés par ces épidémies.
Elles y sont au contraire fréquentes, et la relation du capitaine Vancouver
nous en montre un exemple frappant. Depuis New-Dungeness, au Nord-Ouest de
l'Amérique, sur cent cinquante milles de côtes, ce voyageur ne rencontra pas
cent cinquante habitants. Il visita plusieurs villages déserts, dont chacun
aurait à lui seul aisément contenu tous les individus dispersés qu'il avait
rencontrés. En poussant à l'intérieur des terres, surtout à Port Discovery, il
trouva des ossements et des crânes humains épars. Ce n'était point là l'effet
de la guerre car le corps des indigènes vivants ne présentait aucune cicatrice
et eux-mêmes ne témoignaient ni crainte ni défiance. Notre voyageur ne put donc
s'arrêter à d'autre conjecture qu'à celle d'une maladie pestilentielle; la
petite vérole avait d'ailleurs laissé des traces sur le visage des indigènes,
dont plusieurs avaient perdu un oeil.
Les sauvages, ignorants et malpropres, perdent
l'avantage que peut donner la dispersion pour prévenir la contagion. Dans
quelques cantons d'Amérique, on construit des maisons destinées à recevoir
plusieurs familles : on y voit quatre-vingts ou cent personnes sous le même
toit! Là où les familles vivent séparées, leurs huttes sont petites, fermées,
misérables, sans fenêtres, avec des portes si basses qu'on n'y peut entrer
qu'en rampant. On peut aisément se figurer les ravages que doit faire une
épidémie lorsqu'elle apparaît dans ces habitations!
Échappé à la mortalité infantile et aux ravages des
maladies, le sauvage est encore exposé aux dangers de la guerre, et malgré
l'extrême prudence avec laquelle les Indiens d'Amérique dirigent leurs
entreprises militaires, comme ils ne connaissent presque jamais de période de
paix, leurs pertes sont énormes. Ces peuplades, même les plus sauvages,
connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu'elles
occupent: et comme il est très important pour elles de ne pas permettre à
d'autres de s'emparer de leur gibier, elles le gardent jalousement. De là
d'innombrables sujets de querelle entre nations voisines. Le simple
accroissement d'une tribu est envisagé par les autres comme une véritable
agression, puisqu'il exige une augmentation de territoire. Une guerre née de
pareilles causes finira uniquement lorsque l'équilibre de la population se
trouvera rétabli par les pertes, ou lorsque le parti le plus faible aura été
exterminé. Ajoutons qu'une invasion hostile, dévastant les cultures et forçant
les habitants à abandonner leurs terres à gibier, réduit ces sauvages à la
dernière extrémité, car il est rare qu'ils aient des provisions. Souvent il
arrive que tous les habitants du pays envahi cherchent refuge dans les bois et
les montagnes, où la plupart meurent de faim. Dans ces occasions, chacun ne
songe guère qu'à sa sûreté personnelle: les enfants sont séparés des parents,
qui ne s'en préoccupent guère; un père vend son fils pour un couteau ou une
hache. Puis la famine ou les maux de tout genre enlèvent ceux que la guerre a
épargnés et il n'est par rare de voir s'éteindre ainsi des tribus entières.
Cet état de choses contribue à maintenir la férocité
qu'on remarque chez les sauvages, surtout en Amérique. Ils ne combattent pas
pour conquérir, niais pour détruire. C'est par la mort de son ennemi que le
vainqueur assure sa propre vie. Us Iroquois expriment leur intention d'entrer
en guerre par ces mots: « Allons manger ce peuple » ! Lorsqu'ils sollicitent le
secours d'un allié, ils l'invitent à boire un consommé préparé avec la chair
de leurs ennemis. Une fois cette coutume établie, la crainte de devenir la
proie d'un ennemi vorace suffit à animer le sauvage d'un ressentiment tel qu'il
en vient à dévorer les prisonniers tombés entre ses mains, sans qu'il soit
nécessaire de faire intervenir la faim pour expliquer cette conduite.
Dans le cœur du sauvage, l'amour de la vie ne fait
qu'un avec celui de la communauté dont il est membre - la puissance de sa
tribu représente le seul garant de sa propre existence; réciproquement, il
envisage son propre salut comme lié à celui de tous. Ce sentiment le domine
tellement qu'il exclut certaines idées d'honneur et de bravoure, familières aux
peuples civilisés. Fuir devant l'ennemi lorsque celui-ci est prêt à repousser
l'attaque, ou éviter un combat mettant sa propre vie en péril, fait partie du
code de l'honneur auquel obéit le sauvage américain. Pour qu'il se résolve à
attaquer un ennemi sur la défensive, il faut qu'il ait presque la certitude de
vaincre: et même dans ce ras, il craint de faire le premier pas. Le but
essentiel d'un guerrier est d'affaiblir ou de détruire les tribus ennemies en
causant à la sienne le moins de pertes possible: aussi emploie-t-il volontiers
la ruse ou la surprise. Attaquer un ennemi à force égale est réputé folie. Loin
d'être considéré comme glorieux, périr dans le combat est une tache qui ternit
la réputation d'un guerrier. Au contraire, attendre patiemment sa proie, saisir
le moment où elle se croit en sécurité ou est incapable de résister, fondre sur
elle dans la nuit, incendier les huttes ennemies et massacrer leurs habitants
nus et désarmés: autant d'exploits fort honorables dont la mémoire se perpétue
et dont la tribu conserve un souvenir reconnaissant.
Les causes que nous venons d'énumérer, et qui
affectent la population de l'Amérique, sont liées à l'abondance ou à la rareté
des subsistances. Ainsi, les tribus les plus nombreuses sont toujours celles
qui habitent le voisinage des lacs ou des rivières, la fertilité du sol et
l'amélioration de la culture procurant une nourriture plus abondante. Dans
l'intérieur, par exemple sur les bords de l'Orénoque, on peut faire plusieurs
centaines de milles sans rencontrer une hutte et sans apercevoir la trace d'une
créature humaine. Dans certaines parties de l'Amérique septentrionale, où le
climat est plus rigoureux et le sol moins fertile, les déserts s'étendent
encore plus loin: on y traverse parfois plusieurs centaines de lieues de
plaines ou de forêts absolument inhabitées. Les missionnaires parlent de
voyages de douze jours effectués sans rencontrer âme qui vive, et d'immenses
étendues de pays où l'on rencontre à peine trois ou quatre villages épars.
Certaines régions d'Amérique nous sont représentées
comme bien peuplées en comparaison des précédentes: par exemple les bords des
grands lacs du Nord, les rives du Mississippi, la Louisiane et certaines
provinces d'Amérique méridionale. Là, se trouvent des villages dont le nombre
et l'importance sont en rapport avec l'abondance du gibier ou du poisson et les
progrès des habitants dans l'art de cultiver le soi. Les indigènes du Mexique et
du Pérou, empires vastes et populeux, provenaient de la même souche originelle
que les peuples sauvages voisins et avaient à l'origine vécu comme eux. Mais
dès qu'il firent des progrès en agriculture, leur population se mit à croître
rapidement, malgré la froideur des hommes et les coutumes destructrices
observées par les femmes. Sans doute ces coutumes furent-elles modifiées par la
suite: une vie plus douce et sédentaire augmenta la fécondité et permit à ces
peuples d'élever une descendance plus nombreuse.
Il ressort des récits des historiens que le continent
américain montre partout le tableau d'une population répartie
proportionnellement à la quantité de nourriture que les habitants peuvent se
procurer dans l'état actuel de leur industrie. Presque partout, cette
population paraît atteindre la limite qui ne peut être dépassée. Ce que
prouvent d'ailleurs les famines et les disettes fréquentes dans cette partie du
globe.
Selon le Dr. Robertson, les exemples de pareilles
calamités sont fréquentes chez les nations sauvages. Cet historien cite le
témoignage d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca [6], aventurier espagnol qui vécut près de
neuf ans chez les sauvages de Floride. Ils ignorent l'agriculture et mangent la
racine de certaines plantes qu'ils ont beaucoup de peine à se procurer. Ils
prennent quelquefois du poisson ou tuent du gibier, mais en si petite quantité
qu'ils sont constamment affamés, au point qu'ils sont obligés de manger des
araignées, des oeufs de fourmis, des vers, des lézards, des serpents, parfois
même une sorte de terre onctueuse. Et ce voyageur ajoute: «... Je suis persuadé
que si leur sol contenait des pierres, ils les avaleraient! » Ils mangent même
les os des poissons et des serpents après les avoir broyés. La seule époque où
ils ne souffrent pas la faim est celle pendant laquelle mûrit un fruit
semblable à l'opuntia, ou poire épineuse. Mais pour trouver ce fruit, ils sont
obligés de s'éloigner beaucoup de leur habitat, et cet auteur observe qu'ils
doivent souvent se priver de nourriture plusieurs jours de suite.
Ellis, dans sort voyage à la baie d'Hudson, décrit de
façon émouvante les souffrances auxquelles la disette expose les indigènes.
Après avoir parlé de la rigueur du climat, il conte l'histoire d'un malheureux
indigène et de sa femme qui, lorsque le gibier vint à manquer, mangèrent
d'abord toutes les peaux qui leur servaient de vêtements, puis se virent
réduits à une si cruelle extrémité qu'elle leur suggéra l'horrible dessein de
manger leurs propres enfants: et passant du projet à l'exécution, ils en
dévorèrent deux!
Les peuples d'Amérique, même ceux qui ont fait des
progrès en agriculture, ont l'habitude de se disperser dans les bois à
certaines saisons et de vivre pendant plusieurs mois des produits de la chasse,
qui leur fournit ainsi une partie importante de leurs moyens de subsistance. En
restant au village, ils s'exposeraient inévitablement à la faim ; mais dans
les bois, ils ont quelques chances d'échapper au fléau. Parfois, cependant, les
plus habiles chasseurs ne réussissent pas à prendre du gibier: privé de cette
ressource, le chasseur ou le voyageur demeure exposé aux angoisses de la faim. A
la saison des chasses, les indigènes sont parfois réduits à passer trois ou
quatre jours sans prendre de nourriture.
Un missionnaire parle d'un groupe d'Iroquois qui,
après s'être soutenus quelque temps en mangeant les peaux qu'ils portaient sur
eux, leurs souliers et l'écorce des arbres, furent tellement réduits au
désespoir qu'ils en vinrent à sacrifier quelques-uns d'entre eux pour sauver
les autres. De onze qu'ils étaient, cinq seulement survécurent.
Les indigènes de certaines parties de l'Amérique du
Sud vivent si misérables qu'ils sont périodiquement détruits par la famine. Il
suffisait d'un petit nombre d'Espagnols arrivant dans une région pour y
provoquer aussitôt l'enchérissement des denrées. Même l'empire florissant du
Mexique n'était guère mieux pourvu, et Cortez rencontra souvent bien des
difficultés pour nourrir sa petite troupe. Les missions du Paraguay, bien
qu'administrées par les prudents Jésuites, eurent à subir elles aussi
l'influence des épidémies qui diminuèrent souvent leur population, et ne furent
pas toujours à l'abri du besoin.
Les récents voyages sur la côte du Nord-Ouest de l'Amérique confirment à cet égard les récits des anciens voyageurs, et montrent combien la pêche (qui devrait