Pour
un revenu inconditionnel suffisant
André Gorz
TRANSVERSALES/SCIENCES/CULTURES
n° 3 (3e trimestre 2002) a publié un article d’André Gorz, né en 1924,
considéré comme une autorité en matière d’économie, de politique, d’écologie (à quoi il faut ajouter un « essai expérimental
sur soi-même », Le Traître, qui
a compté dans les années 50, et en 1977 une œuvre de caractère philosophique,
les Fondements pour une morale).
Cet article montre comment le distributisme dépasse les contradictions du capitalisme/redistributisme et réalise les espérances exprimées chez de nombreux auteurs dont la générosité ne fait aucun doute mais qui en restent à l’énoncé de principes généraux dans le cadre d’une réforme du système.
A partir d’un
exemple précis, le revenu inconditionnel
d’existence, il fait comprendre
la différence entre le redis-tributisme (ou capitalisme ou économie
de marché) et le distri-butisme (ou économie de partage).
Cet article est pour nous l’occasion de préciser
certaines dispositions envisagées par PROSPER pour que les idées
énoncées par André Gorz tiennent leurs promesses en matière notamment de
maîtrise de leurs usages par les usagers,
d’écologie, d’autogestion
et d’abondance durable.
Le texte de l’article, version quasi intégrale, est accompagné de
commentaires entre crochets et en italique.
Les notes de bas de page sont de l’auteur, sauf celles en italique.
Pour un revenu
inconditionnel suffisant
André
Gorz
J’ai
longtemps refusé l’idée d’un revenu social qui permette de « vivre sans
travailler ». Et cela pour des
raisons inverses de celles des disciples de Rawls pour lesquels « le
travail » est « un bien » qui,
au nom de la justice, doit être
distribué équitablement. Non, le travail n’est pas « un
bien » : c’est une activité
nécessaire, exercée, à l’époque
moderne, selon les normes définies par
la société, à la demande de celle-ci et
qui vous donne le sentiment que vous êtes capable de faire ce dont la société a
besoin. Elle vous reconnaît, vous socialise et vous confère des droits
par sa demande. Le
« travail » vous tire ainsi de la solitude privée ; il est une dimension de la citoyenneté. Et il est plus fondamentalement (comme
travail qu’on fait), au-delà de sa détermination sociale particulière, une maîtrise de soi et du monde ambiant
nécessaire au développement des capacités humaines.
A mesure que le poids de sa
nécessité diminue, l’équité exige à la
fois qu’il diminue dans la vie de chacun et qu’il soit équitablement réparti
sur tous. C’est pourquoi dans de
précé-dents ouvrages, je voulais que la
garantie à chacun d’un plein revenu soit liée à l’accomplis-sement par chacun
de la quantité nécessaire à la production des richesses auxquelles son revenu
donne droit : par exemple 20000
heures que chacun pourrait répartir sur toute sa vie en autant de tranches
qu’il le souhaiterait, à condition que
l’intervalle entre deux périodes de travail ne dépasse pas une certaine
durée.
Cette
formule, que je préconisais à partir de
1983, était cohérente avec la perspective
de l’extinction du salariat et de la « loi de la valeur » : le revenu social garanti n’était plus un
salaire.[1] Elle était cohérente avec l’appropria-tion
et la maîtrise du temps. Mais elle n’était pas cohérente avec les perspectives
et les change-ments introduits par le post-fordisme.
Je
l’abandonne donc pour un ensemble de quatre raisons que voici.
¤ 1 ¤
Quand
l’intelligence et l’imagination (…) deviennent la principale force
productive, le temps cesse d’être la
mesure du travail ; de plus, il cesse d’être mesurable. La valeur d’usage produite peut n’avoir
aucun rapport avec le temps consommé pour produire. Elle peut varier très fortement selon les personnes et le
caractère matériel ou immatériel de leur travail. Enfin le travail-emploi continu et payé au temps est en
régression rapide. Il devient de plus
en plus difficile de définir une quantité de travail incompressible à accomplir
par chacun au cours d’une période déterminée.
¤ 2 ¤
L’inconditionnalité
du droit à un revenu de base suffisant soulève des objections
immé-diates : ne va-t-elle pas
produire une masse croissante d’oisifs vivant du travail des autres ? Ces autres ne vont-ils pas refuser de porter
le fardeau de la nécessité et exiger que l’oisiveté soit interdite, le travail rendu obligatoire, sous la forme du workfare ou du
service civil obligatoire « d’utilité sociale » ?
De nombreux partisans de
l’allocation uni-verselle, tant
libéraux que socialistes, soulèvent ces
objections. Mais ils rencontrent alors
la difficulté suivante : quel
contenu donner au travail obligatoire exigible en contrepartie de l’allocation
de base ? Comment le définir, le mesurer,
le répartir quand l’importance du travail dans l’économie devient de
plus en plus faible ? Comment éviter,
d’autre part, que le
travail obligatoire ne concurrence et ne détruise une proportion
croissante d’activités et d’em-plois publics normalement rémunéré ?
[Cette
« réponse aux objections » situe bien le niveau du débat : au ras du salariat patronal ou étatique, où le patronat ou l’Etat privatisent en
fonction de leurs besoins la vie d’autrui.
Notons au passage que « l’oisiveté » ne pose problème que
lorsqu’elle est forcée, c’est-à-dire
lorsqu’un individu à qui aucun « travail » (salarié)
n’est demandé n’a pas les moyens -
sociaux, intellectuels, financiers - d’inventer « quelque chose à faire ». Pour notre part nous tentons une
« sortie par le haut » :
considérer la quantité de temps libéré comme une incitation à apporter
sa force de travail là où il y a encore une demande et à créer sa propre
entreprise dans un esprit de recherche
(scientifique, technique, etc.).]
Si l’on veut que
l’allocation universelle d’un revenu de base soit liée à l’accomplissement
d’une contre-prestation qui la justifie,
il faut que cette contre-prestation soit un travail d’intérêt dans la
sphère publique et que ce travail puisse avoir sa rémunération (en
l’occurrence le droit à l’allocation de base) pour but sans que cela altère
son sens. S’il est impossible
de remplir cette
condition et si l’on veut que
l’allocation universelle serve au développement d’activités bénévoles, artistiques, culturelles,
d’entraide, etc., il faut alors que l’allocation universelle
soit garantie inconditionnellement à tous. Car seule son inconditionnalité pourra préserver
l’incon-ditionnalité des activités qui n’ont tout leur sens que si elles
sont accomplies pour elles-mêmes.
[Souligné
par A.G. L’idée revient plus loin.]
¤ 3 ¤
L’allocation universelle est le mieux adaptée à une
évolution qui fait « du niveau général des connaissances la force
productive principale »[2]
et réduit le temps de travail à très peu de chose en regard du temps que
demandent la produc-tion, la
reproduction et la reproduction élargie des capacités et compétences
constitutives de la force de travail dans l’économie dite imma-térielle. Pour chaque heure, ou semaine, ou année de
travail immédiat, combien faut-il de
semaines ou d’années, à l’échelle de la
société, pour la formation initiale, la formation continue, la formation des formateurs, etc. ? Et
encore la formation elle-même est peu de chose en regard des activités et des
conditions dont dépend le développement des capacités d’imagination, d’interprétation, d’analyse, de synthèse, de communication qui font partie
intégrante de
la force de travail postfordiste. Dans
l’économie de l’immatériel, « le
travailleur est à la fois la force de travail et celui qui la commande ». Elle ne peut plus être détachée de sa
personne.
[Gustave
Rodrigues, auteur du Droit à la Vie, ouvrage (re)fondateur du distributisme au début des années 30
n’a pas attendu le post-fordisme pour préconiser l’attribution
d’un revenu universel et
inconditionnel. Les raisons
invoquées par André Gorz n’en confirment pas moins que le distributisme est
aujourd’hui[3] le seul
système capable de considérer les hommes pour eux-mêmes et de prendre en compte
la façon dont ils peuvent se « réaliser » à travers les activités de
leur choix.]
¤ 4 ¤
Il y a plus.
L’allocation universelle d’un revenu inconditionnel correspond le mieux
à l’économie qui se dessine au-delà de l’impasse dans laquelle s’enfonce
l’évolution actuelle. Un volume
croissant de richesses est produit avec un volume décroissant de capital et de
travail ; la production distribue
par conséquent à un nombre décroissant d’actifs un volume décroissant de
rémunérations et de salaires [redistribue aurait été plus
pertinent, puisque les salaires
dépen-dent d’un circuit de redistribution des bénéfices
monétaires] ; le pouvoir
d’achat d’une propor-tion croissante de la population diminue, chô-mage,
pauvreté, misère absolue se
répandent. La productivité rapidement
croissante du travail et du capital entraîne un excédent de force de travail et
de capital.
Wassily Léontieff résumait la situation par cette
métaphore : « Quand la création de riches-ses ne dépendra plus du
travail des hommes, ceux-ci mourront de
faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du
revenu à la nouvelle situation technique ».[4]
Leontieff ne précisait pas à quelle nouvelle politique du
revenu il pensait, mais Jacques Duboin
avait déjà indiqué en 1931 la « porte de sortie », [plus
tard : en 34-35[5]]
et Marx en 1857, dans les Grundrisse que Duboin ne pouvait connaître[6] :
« La
distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses
socialement produites et non au volume du travail fourni. »
La
distribution des moyens de paiement ne sera plus un salaire, mais ce que Duboin déjà appelait un
« revenu social ». Celui-ci
ne corres-pond plus à la « valeur » du travail (c’est à dire aux
produits nécessaires à la reproduction de la force de travail dépensée) mais
aux besoins, désirs et aspirations que
la société se donne les moyens de satisfaire.
Elle suppose la création d’une autre monnaie non thésaurisable, que Duboin appelle « monnaie de
consommation ».[7]
Tel est de fait le sens de
l’évolution présente. Elle rend caduque
la « loi de la valeur ».
Pensée jusqu’au bout de ses implications, l’allocation universelle d’un revenu social suffisant équivaut à
une mise en commun des richesses socialement produites.
Allocation universelle
La
garantie inconditionnelle à toute personne d’un revenu à vie aura toutefois un
sens et une fonction foncièrement différent selon que ce revenu est suffisant
ou insuffisant pour protéger de la misère.
- a - Destinée, selon ses
partisans, à être substi-tuée à la
plupart des revenus de
redistribution[8] (allocations
familiales et de logement, indem-nités de chômage et de maladie, RMI, minimum vieillesse, etc.…), la garantie d’un revenu de base inférieur au
minimum vital a pour fonction de forcer les chômeurs à accepter des emplois au
rabais, pénibles, déconsidérés (…). Il faut donc subventionner ces emplois en permettant le cumul
d’un revenu social de base insuffisant pour vivre avec un revenu du travail
également insuffisant
On
créera de la sorte un « deuxième marché du travail » protégé contre
la concurrence des pays à bas salaires mais aussi, bien évidemment, contre
les dispositions du droit au travail,
vouées à disparaître. Plus le
revenu de base est faible, plus
« l’incitation » à accepter n’importe quel travail sera forte et plus
aussi se dévelop-pera un patronat de « négriers » spécialisé dans
l’emploi d’une main d’œuvre au rabais dans des entreprises hautement volatiles
de location et de sous-location de services.
Le workfaire
américain, légalisé fin juillet 1996
par le président Clinton, lie le droit
à une allocation de base (le welfare) très faible et l’obligation
d’assurer un travail « d’utilité sociale » non payé ou à peine payé à
la demande d’une municipalité ou d’une association homo-loguée. Le workfare a de nombreux partisans
en France ainsi qu’en Allemagne où des munici-palités ont commencé à menacer
les chômeurs de longue durée de leur supprimer l’aide sociale s’ils
n’accomplissaient pas des tâches « d’utilité publique » (travaux de
nettoiement, de terrasse-ment, de déblayage, etc.) pour lesquels une
indemnité de 2 DM leur est versée,
destinée à couvrir leurs frais de transport et de vêtement.
[Au risque de décevoir, rappelons que les distributistes historiques n’étaient guère plus tendres lorsqu’ils
évoquaient « ceux » qui, dans le futur régime, seraient tentés de rester au lit. Le contrôle social par le travail
(car il ne s’agit de rien d’autre) se résolvait chez eux par l’insti-tution
d’un « service social » ou d’un « contrat civique ». On
imagine la nomenklatura qui l’aurait
régenté…].
Toutes
les formes de workfare stigmatisent les chômeurs comme des incapables et des
fainéants que la société est fondée à contraindre au travail - pour leur propre bien. Elle se rassu-re de la sorte elle-même sur
la cause du chômage : cette cause, ce sont les chômeurs eux-mêmes : ils n’ont pas, dit-on, les
qualifica-tions, les compétences
sociales et la volonté nécessaires pour obtenir un emploi. (…)
En réalité, le taux de chômage élevé des per-sonnes sans qualification
ne s’explique pas par leur manque d’aptitudes professionnelles mais par le fait
que (…) le tiers des personnes qualifiées ou très qualifiées occupe, faute de mieux, des emplois sans qualification (…).
Au
lieu de subventionner les emplois non qualifiés par le biais d’un revenu de
base, c’est donc des emplois qualifiés
qu’il conviendrait de subventionner la redistribution en y abaissant fortement
le temps de travail[9].
Selon cette conception le
« revenu d’existen-ce » doit permettre un travail-emploi
intermittent et même y inciter.
Mais le permettre à qui ?
Là est toute la question. Un
« revenu d’existence » très bas est,
en fait, une subvention aux
employeurs. Elle leur permet de se
procurer du travail en le payant en-dessous du salaire de subsistance. Mais ce qu’elle permet aux employeurs, elle l’impose aux employés. Faute d’être assurés d’un revenu de base
suffisant, ils seront continuellement à
la recherche d’une vacation, d’une
« mission » d’intérim ;
donc incapables d’un projet de vie multiactive. Le « revenu d’existence » permet
dès lors de donner un formidable coup d’accélérateur à la
dérégle-mentation, à la
précarisation, à la
« flexibilisa-tion » du rapport salarial, à son remplacement par un rapport commercial. Le revenu continu pour un travail discontinu
révèle ainsi ses pièges. A moins,
bien entendu, que les intermittences du
travail, sa discontinuité relèvent non
pas du pouvoir discrétionnaire du capital mais du droit individuel et collectif
des prestataires de travail à l’autogestion de leur temps. - b - L’allocation à tout citoyen d’un revenu
social suffisant relève d’une logique inverse : elle ne vise plus à contraindre les allocataires à accepter
n’importe quel travail à n’importe quelle condition, mais à les affranchir des contraintes du marché du travail.
Le
revenu social de base doit leur permettre de refuser le travail et les
conditions de travail « indignes » ; et il doit se situer dans un envi-ronnement social qui
permette à chacun d’arbitrer en permanence entre la valeur d’usage de son temps
et sa
valeur d’échan-ge: c’est-à-dire entre les
« utilités » qu’il peut acheter en vendant du temps de travail et
celles qu’il peut produire par l’autovalorisation de ce temps. L’allocation universelle d’un revenu
suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépen-dance de
l’Etat-providence. Il faut la
compren-dre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle
une « politique générative » (generative policy)[10]
Elle doit donner aux individus des moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs
conditions de vie.
[Les
familiers du distributisme compren-dront facilement d’où provient le
« revenu suf-fisant » et d’où il tire sa
« suffisance ». [11]
Le
lecteur de Transversales/science-culture aura par cotre quelque
difficulté à en saisir l’origine. Le
texte de Jacques Duboin[12],
qui figure dans un encart et que nous reproduisons de même ci-contre (en
déployant distinctement ses trois points pour en faciliter la lecture), ne
contient en effet rien qui permette de s’en faire une idée concrète.
Qu’on
en juge :]
Réduisons l’ambition à tenter
de nous mettre d’accord sur quelques principes géné-raux, puis à examiner s’ils pourraient servir de
base à une économie rationnellement organisée.
Voici quel pourrait être le
premier :
*L’homme possède le droit à
la vie, car il le tient des lois de
la nature. Il a donc droit à sa part
dans les richesses du monde. Grâce
à son travail, il pourrait se procurer
cette part et ainsi gagner sa vie. Il
le pourra désormais de moins en moins,
car son travail
est progressivement éliminé par un gigantesque appareil de production qui
rend tous les jours
le labeur humain un peu moins
nécessaire. Cependant les progrès
techniques qui se suc-cèdent en libérant l’homme de ses occupa-tions matérielles
ne doivent pas le priver des biens créés sous prétexte que son travail
n’est plus nécessaire. En effet si
l’homme est dénué de moyens d’existence,
son droit à la vie devient un leurre.
Mais si l’homme a inventé pas juste qu’elle travaille pour lui ? (…) La
fortune des hommes de notre temps réside dans l’efficience des techniques
qui permet-tent de créer ces richesses.
Nous avons donc tous le droit
de profiter des découvertes de nos devanciers : d’où ce deuxième principe :
* L’homme est l’héritier d’un
immense patrimoine culturel qu’il trouve aujourd’hui en naissant, car l’équipement agricole et in-dustriel n’est
qu’une œuvre collective poursuivie pendant des siècles par une foule innombrable
de chercheurs et de travailleurs, tacitement
associés pour l’amélioration conti-nuelle de la condition humaine.
Cependant, si l’homme est l’héritier de ce prodigieux
patrimoine, il n’est que l’usufruitier
des richesses qu’il permet de créer. Sous
quelle forme pourrait-il en percevoir sa part ?
Ecartons la fameuse prise au
tas, qui se concilie mal avec l’ordre
qui doit régner dans une économie rationnelle (…). Dans le monde moderne la part d’usufruit ne se conçoit que sous
la forme de pouvoir d’achat, donc
de monnaie, puisqu’elle ne constitue
plus qu’un titre de créance. Il faut
que tout le monde possède de l’argent pour vivre,
comme tout le monde a de l’air pour respirer.
D’où ce troisième principe
:
*Les
droits politiques ne suffisent plus à assurer la liberté des hommes, car,
pour vivre, il faut avoir de quoi
vivre. Les droits du citoyen doivent
se compléter des droits économiques du consommateur, concrétisés par un « revenu social » auquel il aura droit du berceau
au tombeau.
L’énoncé de ces trois principes ne va pas plus loin que ce
qu’exprime Marx dans le texte cité plus haut.
Cinquante ou cent cin-quante ans après,
on piétine.
A la question « sous quelle forme l’usu-fruitier
peut-il recevoir sa part ? » Duboin répond : « sous une forme monétaire ». Il
n’expliquera lui-même que dans un tout dernier opuscule d’où cette forme peut, dans l’économie distributive telle qu’il la
conçoit (et telle qu’elle serait encore possi-ble si on ne tenait pas compte de
l’aspect positif des nouvelles données économiques, sociales, écologiques,
etc.), tenir sa consis-tance.
Or elle la tient d’un procédé qui n’a rien d’original,
puisqu’il reprend celui de la création
monétaire ex-nihilo telle que la pratiquent déjà tous les banquiers en
inscrivant d’un trait de plume une ligne de crédit au compte d’un entrepreneur
et en anticipant ainsi sur les « rentrées » que doit produire son
activité.
Cette
monnaie « scripturaire », est en fait déjà en partie une
« monnaie de consommation »,
au sens étroit où vos ren-trées annulent votre crédit. L’argent dont les particuliers comme les
entreprises seront demain crédités s’annulera au moment de leurs achats. Mais il ne produira plus d’intérêt. Il n’aura plus d’autre fonction que pour
renseigner sur ce qui a été acheté et doit être renouvelé.
Cet argent émis sans intérêt n’est pas la grande ni la
seule nouveauté du distribu-tisme. [Un système relativement proche, le créditisme, vise également à instaurer cet « argent sans
dette », et s’arrête d’ailleurs là
(le « revenu social » devant être complété dans les mêmes conditions
et avec les mêmes risques qu’André Gorz dénonce).] Sa vraie nouveauté tient
avant tout au fait que le système de la création scripturaire se trouve en
réalité détourné de son usage (pour le plus grand bénéfice des banquier).
C’est exactement avec le même système que les
distributistes d’aujourd’hui propo-sent, dans un premier temps (le second étant
la gratuité totale) de sortir l’activité écono-mique d’une triple
dépendance : à l’égard des profits monétaires, de la croissance
qui seule permet de rembourser les intérêts,
et de celle qu’instaure la concurrence dans un Marché
mondialisé.
Ces quelques indications suffiront à faire comprendre que
le ralliement d’André Gorz à l’économie distributive va bien au-delà du « revenu suffisant ». La
façon dont son texte est présenté dans TRANSVERSALES consti-tue donc selon nous
une véritable trahison. D’où…
QUELQUES QUESTIONS…
Le numéro 3 de TRANSVERSALES troisième trimestre 2002 où paraît l’article d’André Gorz porte sur la couverture :
« DOSSIER : un projet de société alternatif à l’économisme »
Ce titre est reproduit en haut de chaque article (et rappelé de loin en loin dans la marge de l’article). Suit la mention une économie plurielle, qui, si elle traduit une tentative de sortie de l’économie unique, accepte de coexister avec elle.
Il faut donc, pour faire passer un modèle aussi nouveau que « l’économie distributive », ne surtout pas annoncer qu’il ne peut coexister avec aucun autre, sous peine de le voir immédiatement censuré. Il faut, en d’autres termes, le présenter comme pouvant éventuellement « pluraliser » l’économie actuelle, et donc entretenir avec elle une complicité objective.
Le courage dont témoigne TRANSVERSALES en publiant des thèses qui ne sont pas « dans la ligne » est donc en tous points comparable à celui qu’il a fallu pendant des années à certains évêques pour énoncer de nouvelles positions au sein de l’Eglise catholique. Il est loin d’être nul, mais consiste essentiellement à faire le moins de vagues possibles…
L’article de Gorz risquant malgré tout d’en faire, et même d’assez hautes, son sur-titre, L’économie distributive, est précédé d’un préambule :
« Dès son origine, Transversales a jugé nécessaire de déconnecter travail et revenu. Dans le n°8, René Passet expliquait déjà : « S’agissant de la répartition, les formes actuelles du progrès technique, interdisant d’en isoler la productivité propre à chaque facteur, ne permettent plus d’en faire la contrepartie de sa rémunération. La part du revenu social s’accroît ; celui-ci débouche sur la question du revenu garanti. »
De plus, quand l’intelligence devient la principale
force productive, le temps de travail
cesse d’être mesurable. Ce
qui justifie aussi l’allocation universelle d’un revenu inconditionnel de toute
activité.
Plusieurs
auteurs, tels Yoland Bresson, Alain Caillé ou Philippe Van Parijs, se sont exprimés dans nos colonnes à ce
sujet. André Gorz insis-tant sur la
nécessité d’un revenu garanti suffisant (afin de ne pas inciter les chômeurs à
accepter des emplois « au rabais »),
c’est sous cette forme que nous avons choisi de traiter ici du revenu
d’existence. »
Qui, « nous » ? Faut-il comprendre que si l’article d’André Gorz avait dévié de cette « forme » la rédaction l’aurait jugé irrecevable ? Ou que c’est Gorz qui a choisi ?
Gorz nous explique pourquoi il prend fait et cause pour « un revenu suffisant » : depuis que la « suffisance » de ce revenu lui est apparue « faisable » dans le cadre de l’économie distributive. Il explique, et avec éloquence, que la logique, l’avenir, vont vers l’économie distributive (qu’il semble ne connaître que sous la forme « historique », celle de Duboin, qui n’est déjà plus tout à fait la nôtre !). Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que dans le nouveau système, le revenu des usagers n’est pas seulement « suffisant » mais pourrait être le seul, qui « suffirait » d’autant mieux qu’on le calcule et le partage également entre tous sur la base des richesses que nous sommes capables de produire aujourd’hui en abondance.
Pourquoi ne l’a-t-il pas dit ?
Première
explication. Gorz pense que le
revenu distributiste sera un revenu « de base » à compléter par des
travaux donnant lieu à des compléments.
Il se rallierait donc à une forme parfaitement faisable du distributisme
qui ne risque pas de choquer, compte
tenu des usages actuels et de la peur des bourgeois de voir les gens
« rester à ne rien faire » et de voir leur niveau de confort
baisser. On ne risque pas de voir la
machine s’arrêter. Les classes laborieuses/classes
dangereuses, le
« populaire », cherchera à s’employer dans les entreprises existantes
dans les mêmes conditions que le font actuellement tous les salariés. Pas besoin même d’avoir recours à un
« contrat civique » ou « service social ».
Il suffit de
bloquer le revenu « suffisant » à une hauteur suffisamment
insuffisante pour qu’« ils » sortent de sous leur couette.
Cette
« explication » peut difficilement être retenue.
Elle
serait en effet en totale contradiction avec les arguments que produit Gorz au
sujet du revenu « insuffisant ».
Elle reviendrait à instituer indirectement le workfare.
Deuxième
explication. Gorz n’est pas encore
bien au fait avec la façon dont, en
économie distributive, on atteindrait
aussitôt un revenu « suffisant » (et largement) pour tous, et pas seulement dans les pays
occidentalisés. Il lui suffirait, pour s’en convaincre, de prendre seulement en considération le
fait que nous avons « assez » avec un volant de 8 à 12 % de chômeurs, et que plus de la moitié des
« travailleurs » sont occupés à des travaux dont l’utilité n’a de
sens que pour conserver et étendre le système actuel (et notamment pour éviter
des ruptures de charge ou de trop gros scandales).
Reste
à établir le montant de ce revenu. Nous
ne doutons pas que si Gorz applique son esprit fertile au problème il trouvera
une solution. Indiquons, à toutes fins utiles, celle que nous avons tout d’abord
adoptée, dans le cadre de
« l’économie distributive » classique et en continuant donc à
recourir à l’usage de la monnaie.
Elle consiste à chiffrer les biens et services à leur prix actuel, de faire le total et de répartir la somme
entre les usagers. A charge pour eux de
renouveler ce dont ils ont l’usage ou d’inventer des usages qui libèrent les
hommes des peines matérielles,
répandent la joie, fassent
fructifier les espèces et épargnent les ressources naturelles. Or le problème de cette
« répartition » est d’une gravité extrême.
Ou
bien, en effet, on accepte comme allant de soi une inégalité
des revenus qui distingue signale les utiles et des inutiles, les plus et moins méritants, les responsables et ceux qui le sont
moins. Rien de changé dans l’ordre de
l’exploi-tation de l’homme par l’homme et de la nature par l’homme. Les activités sont commandées par les
« signes » de distinction que les mieux rémunérés peuvent les
premiers s’offrir. La planète et ses
usagers n’ont changé de train que pour aller autrement (et peut-être encore
plus rapidement) « dans le mur ».
Ou bien on accepte que tous les revenus soient égaux, ce qui libère les initiatives et cette « inconditionnalité des activités » qui n’ont, pour reprendre les termes d’André Gorz, « tout leur sens » que si elles sont « accomplies pour elles-mêmes », sans l’ombre de bâtons ou carottes (monétaires)… C’est l’hypothèse actuellement retenue par PROSPER, dans le cadre, que nous ne pouvons qu’évoquer ici, Gorz ne l’ayant pas retenu dans sa démonstration, d’une remise en question de l’Etat et dans une perspective « anti-utilitariste » (synthétisant la gratuité du don et l’abondance durable).
[1] Cf André Gorz, Les Chemins du Paradis. Mon argumentation est reprise et brillamment
redéveloppée, souvent dans les mêmes
termes, dans Alain Bihr, Du Grand Soir à l’Alternative, Ed. Ouvrières 1991.
[2] Karl Marx, Grundrisse, p. 594 de l’édition
originale.
[3. « Aujourd’hui », disons-nous, car le distributisme « histo-rique » ne va pas encore jusque
là, en dépit de l’avancée considérable
que consistait, en 1939, les déclarations de Jacques Duboin en faveur
de l’« égalité économique » ou égalité des revenus.]
4. Wassily
Leontieff, La distribution du
travail et du revenu, Pour la Science n°61, Avril 1942 (note d’A.G.)
[5. Gustave
Rodrigues a franchi le seuil de la porte un peu avant Duboin. Nous ne pouvons reprocher à André Gorz de ne
pas en être informé, car il faut s’être
armé de patience historique pour en savoir plus que La Grande Relève
n’en disait sur le sujet (mais rien ne prouve que l’ignorance de la fille de
Jacques Duboin ait été feinte).
Rappelons que Rodrigues,
professeur de philo à Jeanson de Sailly, a tenu la tribune de Nouvel Age revue rivale de La
Grande Relève, de 1935 à 1940, en double avec Georges Valois. Etant juif,
il s’est suicidé au rocher de Biarritz en 1940. Valois meurt en
déportation en 1945.]
[6] Les Grundrisse n’ont été
publiés sous le titre Rohenwurf (ébauche à l’état brut) qu’en 1939 par l’Institut Marx-Engels-Lénine
à Moscou. La première édition
accessible au public a été publiée par Dietz en 1953 à Berlin. (note d’A.G.)
[7]
[note d’A. Gorz]
Jacques Duboin
prévoyait déjà que cette monnaie de consommation devait être annulée par l’acte
d’achat qu’elle permettait. C’est
qu’elle ne provient pas d’un prélèvement.
Elle ne peut en provenir, dans
une éco-nomie qui ne distribue [redistribue est ici le terme
appro-prié] plus guère de salaires.
La monnaie qui solvabilise la demande n’y peut être qu’une monnaie
sociale dont l’émission et la masse relèvent de décisions politiques.
[Cette note nous montre
l’état actuel de la pensée d’André Gorz sur l’économie distributive. Pour un distributiste, il ne saurait en effet y avoir de salaires
mais des revenus, sauf évidemment
si ces revenus sont hiérarchisés en fonc-tion de l’importance des
tâches ou des compétences. En écrivant « plus
guère » A.G. admet cette
éventualité comme allant de soi.
Souhaitons que sa pensée sur le sujet évolue ou qu’il la précise. Toute hiérarchisation des
« revenus » ferait en effet revenir les objections que selon lui le « revenu
d’existence » soulève. Nous y
revenons dans un dernier commentaire, p. 8]
[8] [par l’emploi de ce mot André Gorz montre qu’ il a parfai-tement compris que les « partisans » du revenu d’existence ne sortaient pas du cadre redistributif.]
[9] Voir à ce sujet l’article de P. Frémeaux, « Rééquilibrer le
marché du travail », dans l’excellent dossier de G. Duval, Alternatives économiques
n°135, mars 1996.
[10] Anthony Giddens, Beyond Left
and Right. The Future of Radical
Politics, Cambridge, Polity Press, 1994.
[11] [Ils ont retenu qu’en économie distributive le prix des biens et services disponibles ne dépend plus de leur cours sur le marché. Le jour D, on chiffre l’ensemble de la production provisoirement au prix du Marché et on divise la somme entre tous les usagers. Ils peuvent donc acheter tout ce qui est produit. Or nous croulons sous les produits. Nous (et les peuples auxquels nous les imposons) craindrons d’autant moins d’en manquer que leur production ne sera pas raréfiée (cf OGM) pour faire monter les prix.
[12] Les yeux ouverts,
1955.