-BIOGRAPHIE:
Philosophe et épistémologue, Karl Raimund Popper est né
à Vienne en 1902. Une fréquentation longue et désintéressée
de l'université de cette ville lui permit d'acquérir une formation
scientifique, philosophique et musicale, tandis qu'il travaillait comme ébéniste,
puis comme " social worker " auprès d'enfants défavorisés,
enfin comme enseignant. Il obtient le doctorat de philosophie en 1928 et enseigne
en Nouvelle-Zélande de 1937 à 1945, puis à Londres, où
il sera professeur de logique et de méthodologie des sciences à
la London School of Economics and Political Science (1945-1969) et à
l'université elle-même (1949-1969), tout en donnant de nombreuses
séries de cours dans les grandes universités américaines.
Dans son " Autobiography ", il se présente comme ayant une
vie humainement riche et équilibrée et un grand bonheur privé,
mais aussi une vive sensibilité aux menaces politiques. Son style offre
souvent une verdeur et une vivacité très stimulantes pour le lecteur;
(...) Sa formation s'est effectuée à partir de Frege et de Tarski,
puis dans un dialogue avec Quine et avec Carnap. Popper ne veut être ni
un philosophe du langage ni un philosophe de la croyance: plus que les significations
lui importent les vérités. Dans le domaine des sciences exactes
comme dans celui des sciences humaines, cet épistémologue, qui
est l'un des grands de notre temps, n'a cessé de nous avertir "que
le roi est nu» Encyclopedia Universalis
URL d'origine : http://perso.wanadoo.fr/claude.rochet/philo/kp.html
Karl Popper:
Un univers de propension (note de lecture)
La
page de Denis Collin: "C'est la critique de l'induction qui constitue
le centre de l'épistémologie de Popper. C'est elle qui constitue
d'ailleurs la justification centrale du fameux " test de Popper "
permettant de délimiter les théories scientifiques et les conceptions
métaphysiques. Ce problème de l'induction que Popper pense avoir
résolu, c'est encore ce qu'il appelle le problème de Hume."
Le rapport à la vérité: comment se construit un système
de représentation? le
diagramme d'affinité
Les
principales oeuvres commentées
The Karl Popper Web (Referenced by the B.B.C., the British Science Museum and
The Encyclopaedia Britannica)
http://www.eeng.dcu.ie/~tkpw/
Thèmes de l'oeuvre de Popper:
Karl Popper est un partisan du réalisme, c'est à dire que la réalité
existe indépendamment de notre volonté. Le but de l'activité
scientifique est de chercher, par l'exercice de la raison, des théories
qui vont approcher la vérité, sachant qu'on ne l'atteint jamais.
Membre du Cercle de Vienne, Il s'inscrit en cela dans la continuité de
l'oeuvre de Charles S. Peirce
La théorie des trois mondes
Pourfendeur des idéologies déterministes et totalitaires du XX°
siècle, Karl Popper a contribué à développer une
nouvelle approche de la connaissance objective au travers de sa théorie
des trois mondes.
® Le monde 1 est celui des réalités physiques que lon
identifie par celui auquel on peut donner des coups de pied et qui
existe indépendamment de lexpérience que nous en avons.
La matière (donc la physique et la chimie) et le stock de nos connaissances
en font partie en tant quobjets inanimés.
® Le monde 2 est celui de nos expériences conscientes et de la connaissance
qui reste subjective dans la mesure ou elle nexiste pas en dehors de la
relation que nous avons avec elle. Cest celui de la psychologie, de la
perception et des sentiments, y compris des expériences subconscientes
et inconscientes.
® Le monde 3 est celui de la connaissance objective, représenté
par lensemble des théories, des livres, des données, des
mémoires dordinateurs, bref de lénorme stock dinformations
à notre disposition et qui existent indépendamment de la relation
que nous avons avec elles. Le passage de la connaissance subjective à
la connaissance objective se fait par lénoncé écrit
de cette connaissance sous forme de théorie qui devient alors une donnée
qui peut être soumise à la critique et à lexpérimentation.
Cette objectivité de la connaissance est la base même du progrès
scientifique et philosophique. Einstein passait son temps à objectiver
le produit de ses expérience subjectives pour les soumettre au feu de
la critique et parvenir à formuler des théories dune pertinence
supérieure.
Le processus de la connaissance sétablit donc ainsi: nous entrons
en contact avec le monde 1 par nos expériences et qui sont vécues
dans le monde 2, le monde mental, et ces expériences sont influencées
par lensemble des connaissances, des théories , des représentations
que nous avons dans le monde 3.
Par exemple: je lis un livre. Le livre, comme réalité matérielle
appartient au monde 1. Lexpérience que je vis en le lisant, les
sentiments quil éveille en moi appartiennent au monde 2. Le livre
et réel et ces sentiments sont tout aussi réels puisque je les
vis. Mais ce ne sont pas des sentiments purs et intemporel: ils sont conditionnés
par mes grilles de connaissance et létat de mes savoirs du monde
3. Si je suis capable de pensée critique, je vais pouvoir identifier
quelles sont les théories utilisées, leur écart avec les
phénomènes observés et donc critiquer mes présupposés
et les théories pour les rendre plus vraies, cest à
dire plus adéquates avec les phénomènes observés.
Lintérêt de lapproche de Popper est quadruple :
® Il existe une autonomie du monde 3 : les théories et données
que crée lhomme ont une richesse propre, supérieure à
celle quil suppose lorsquil constitue cette théorie. Lexemple
le plus classique est celui des mathématiques : les découvertes
que lont fait dans ce domaine sont contenus dans les principes mathématiques
qui sont une création humaine. Ainsi lorsquon découvre les
propriétés des nombres premiers, il ne sagit pas dune
découverte au sens strict, mais dune propriété contenue
dans les axiomes logiques posés par Euclide. Dans un sens lhomme
ne fait que découvrir ce quil a déjà inventé
et à sen émerveiller. Il est à première vue
illogique de faire de la recherche en mathématique, puisquelles
nexistent pas (à la différence de la physique) mais ne sont
initialement quun langage de description des phénomènes
physique de pure invention humaine. Ce phénomène tend à
saccroître avec le développement des systèmes dinformation
qui crée beaucoup plus dunités informationnelles et de capacité
dinterconnexion entre ces unités que lesprit humain peut
en traiter. Il y a donc une complexité autonome du monde trois, où
les catégories, les théories créées par lhomme
entrent en interaction les unes avec les autres et créent de la connaissance
qui va devoir faire lobjet dune recherche de notre part.
® Notre connaissance subjective (le monde 2) est influencée par le
monde 3, précisément parce quil a une existence autonome.
Toute connaissance nouvelle consiste en la modification de connaissances qui
étaient déjà là, dans le monde 3. Nous sommes imprégnés
de théories, véhiculées par nos filtres culturels et notre
langage. Toute connaissance, y compris nos observations, est imprégnée
de théorie. Il nexiste donc pas dexpérience pure et
il existe toujours un arrière plan théorique - ce que nous appelons
le bagage culturel minimal - qui influence ce que nous pensons être une
observation naïve de la réalité. On pourrait conclure de
ces prédicats, soit quil faut sen remettre en tout point
à un dogmatisme scientiste qui naccorderait une parcelle de vérité
quà ce qui adopte les formes les plus exigeantes de la formulation
scientifique (Nest vrai que ce qui est scientifique, et tout ce
qui est scientifique est vrai), soit sombrer dans le relativisme sceptique
qui assimile la science à une idéologie à laquelle on est
libre dadhérer ou non. Il nen est rien. La capacité
à créer une connaissance objective est une spécificité
de lêtre humain, et le plein accomplissement de lêtre
humain est la maîtrise de cette connaissance dont il est lauteur.
Ce qui compte dès lors cest de mettre noir sur blanc - et donc
de faire passer dans le monde objectif - le référentiel de pensée
qui est en action dans notre pratique et notre subjectivité.
® Lindéterminisme nest pas suffisant: Etablir lindétermination
du monde 1 est nécessaire, mais si lon en restait là, on
aurait un monde 1 aléatoire sur lequel nous naurions aucun pouvoir.
Il faut donc rechercher comment le monde 1 est ouvert sur le monde 2, et comment
celui-ci est influencé par le monde 3. Popper établit que chacun
de ces mondes est ouvert sur lautre, mais également ouvert sur
un ailleurs indéterminé, à lopposé des postmodernes
qui nient lexistence du réel et affirment quil nest
que le produit du langage :Si lhomme est libre, au moins en partie,
la nature lest aussi; et le monde 1, physique, est ouvert. (
) Le
point de vue opposé, celui de Laplace, mène à la prédestination.
Il conduit à lidée que, il y a des billions et des billions
dannées, les particules élémentaires du monde 1 contenaient
la poesie dHomère, la philosophie de Platon et les symphonies de
Beethoven, comme une graine contient la plante; il mène à lidée
que lhistoire est prédestinée et avec elle, toutes les manifestations
de la créativité humaine. Or, ni le monde 1, ni le monde
3 ne sont déterminés. Ils sont ouverts, le monde 1 aux mécanismes
aléatoires du monde physique, et le monde 3 -cest le plus important-
est ouvert sur lunivers. Cest une conséquence du théorème
de Gödel qui démontre que tout univers axiomatique nest pas
achevable: il est toujours possible de démontrer quun axiome procède
dun axiome de niveau supérieur. Le monde est donc ouvert, cest
nous qui lui donnons du sens .
® Toute théorie nest vraie que tant quon na pas
montré quelle était fausse: Dès lors que lunivers
est irrésolu et non fini, il nest pas possible de vérifier
une théorie au regard dun état définitif de la connaissance
ou par processus expérimental. Aussi, au principe de vérification
Popper substitue le principe de falsification: le but du progrès de la
science et de lesprit humain est de montrer que les théories considérées
comme vraies sont fausse pour en bâtir de meilleures. Cest un processus
continu de résolution de problème qui sinitie: un problème
va susciter des théories (monde 3) qui vont susciter des expériences
(monde 2) sur un réel observé (monde 1). Par essais et erreurs,
on va éliminer les erreurs jusquà ce que lon parvienne
à une théorie satisfaisante. Mais cette théorie nest
quun nouveau problème, et le cycle est sans fin.
Le popperisme contient donc en lui-même lextinction
du poppérisme! On comprend que cette démarche dhumilité
et dexigence épistémologique nait que faiblement recueillie
lattention de nos élites. Popper est incomplètement traduit
en français , nest défendu que par un seul philosophe -Jacques
Bouveresse, qui en est lui-même réduit à se déclarer
unfrench du fait de la quarantaine dans laquelle le tient lintelligentsia-
et lorsquil mourrut, en 1994, la presse officielle de la pensée
unique le présenta comme lidéologue de la politique de Margareth
Thatcher!
Si un décideur public suivait une démarche aussi rigoureuse du point de vue épistémologique que celle que propose Popper, pour chaque projet il formulerait des hypothèses, monterait un prototype, évaluerait la pertinence de ses hypothèses de départ en cherchant à montrer quelles sont fausses pour les remplacer par des hypothèses plus vraies, et ne généraliseraient quensuite son dispositif. Pis encore, cela lamenerait à travailler en groupe de résolution de problèmes, à y associer des usagers -quon a souvent tendance à réduire à létat dusagés- des services publics. Ce serait vraiment tuer le métier: il est beaucoup plus payant de formuler des grands projets qui coutent des milliards et -au mieux- accouchent de souris, et -au pire- créent des situations inextricables.
Extrait de "Gouverner par le bien commun", de Claude Rochet
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POPPER a notamment clarifié le problème de l'induction
Une critique radicale du marxisme: Outre ses derniers essais ("Toute vie
est résolution de problème"), lire l'article de Lucio Colletti
"Lénine et Popper": l'auteur fait un lien pertinent entre ce
qui est sans doute le seul ouvrage de Lénine qui garde une actualité
philosophique "Matérialisme et empiriocriticisme", et l'apport
de Popper. Lénine critiquait dans cet ouvrage l'idéalisme radical
représenté par Berkeley et Mach selon lequel le monde n'existe
pas en dehors de nos perceptions. L'épistémologie contemporaine
-dont Popper est le représentant le plus brillant- a validé cet
rejet de l'interprétation idéaliste, mais sans pour autant valider
l'interprétation hégéliano-marxiste, donc déterministe,
selon laquelle le monde est un construit préexistant qui conditionne
de manière absolue nos choix notre vie. Le monde existe, mais il n'existe
qu'au travers de nos systèmes de représentation (comment se construit
un système de réprésentation?: (voir "le diagramme
d'affinité") et ce sont ces représentations, selon qu'elles
sont vraies ou fausses -notions que l'on va retrouver au centre de l'oeuvre
de Popper- qui vont déterminer notre avenir. Comme c'est nous qui construisons
nos représentations, "l'avenir est ouvert" et nous sommes donc
bien libres
Un combat radical et permanent contre le relativisme: Popper lie ce combat à
celui contre l'historicisme. La synthèse parfaite de ces deux pilers
du totalitarisme (le troisième étant le déterminisme) se
trouve chez Hegel et que Popper a dénoncé dans "La société
ouverte et ses ennemis" : le relativisme postule qu'il est possible d'avoir
une multitude de cadres de référence ("framework") non
arbitrables, et donc que toutes les opinions se valent in fine, et qu'il est
impossible de sortir de la caverne. Il mène le même combat que
Leo Strauss en ce sens, bien que les deux auteurs ne fassent jamais référence
l'un à l'autre ( si quelqu'un à des connaissances sur les relations
entre Popper et Leo Strauss, je suis preneur).
"Hegel was both a relativist and a absolutist: (...) according to Hegel,
truth itself was both relative and absolute. It was relative to each historical
and cultural framework: there could thus be no critical discussion between such
frameworks since each of them had different standard of truth. But Hegel held
his own doctrine that truth was relative to the various frameworks to be absolutely
true, since it was part of his own relativisttic philosophy. (...)
"What make these ideas attractive is that people confuse relativism with the true and important insight that all men are faillible... This doctrine of faillability has played a significant role in the history of philosophy... and I think it is of the utmost importance. But I do not think that the true and important doctrine of human faillability can be used to support relativisme with respect to truth."
------------------------------------------------------------------------ "The myth of the framework"
"Le relativisme est un des nombreux crimes commis par les intellectuels. C'est une trahison de la raison et de l'humanité" . K.P "In search of a better world" p.5
"In the course of a life of ninety years Sir Karl can look back on positive
changes in the world - the vast reductions in mass poverty, the liberalization
of penal systems, the defeat of dictatorships. The search for a better world
is never complete, but in spite of two world wars and a long and dangerous cold
war, it was not in vain. The essays and lectures collected in this book chart
many familiar as well as some less known aspects of Sir Karl's thinking - from
his interest in the birth of scientific speculation in classical Greece to the
destructive effects on the intellect of totalitarianism in twentieth-century
states. His discussions range over problems of politics, the history of philosophy
and great figures of the Enlightenment such as Voltaire and Kant, and the relation
of science and art (in an address given at the 1979 Salzburg festival). The
book offers important new insights into the thought of one of the greatest of
living philosophers, and into the role of science in our civilization"
(In search of a better world)
SUR L'HISTORICISME:
" Il est né de la peur; car nous prenons peur en découvrant
que nous sommes responsables des régles éthiques que nous reconnaissons.
Mais ce genre de tentative, née de la peur me semble revenir exactement
à ce qu'on appelle communément une superstition. Car l'historicisme
part de l'idée que nous pouvons récolter ce que nous n'avons pas
semé: il essaie de nous persuader que tout finira bien et devra bien
finir si nous marchons avec l'histoire; que nous n'avons pas à prendre
de décisions importantes; et il tente de faire endosser notre responsabilité
à l'histoire, c'est à dire un jeu de puissances démoniaques
qui sé déroulent au delà de nous.... C'est un espoir dégénéré
et une croyance dégénérée, une tentative visant
à remplacer l'espoir et la croyance -laquelle est fondée sur notre
enthousiasme moral et sur le mépris de la réussite- par une certitude
qui correspond à une pseudo science (...)" (Misère de l'historicisme)
Peu d'auteurs français sur l'oeuvre de Popper:
Renée Bouveresse "Karl Popper et le rationalisme critique"
"Le développement de l'irrationalisme, qui a correspondu de façon
paradoxale à l'essor contemporain de la science, n'est, en fait, à
y bien regarder que l'effet d'une foi déçue dans un rationalisme
dogmatique postulant que notre savoir peut être fondé et atteindre
la certitude. Plaider pour la raison, ce que Popper a fait en ce siècle
avec une force inégalée, c'est donc en proposer par contraste
une image critique la volonté de mettre sans cesse à l'épreuve
nos idées sans jamais les considérer comme établies est
le seul caractère fondamental de la pensée rationnelle, puisque
l'erreur est le seul absolu, et que l'on ne peut progresser du coup qu'en acceptant
le risque au lieu de le fuir.
Dès lors, il devient d'abord possible à Popper de restituer à la science naturelle son projet fondamental, en réhabilitant sa prétention à être théorique - contre l'empirisme -, à décrire vraiment la réalité - contre l'idéalisme -, à être objective - contre le psychologisme et le sociologisme.
Mais il devient aussi possible de définir au niveau de l'action le véritable progressisme politique, en démystifiant la tentation totalitaire, en défendant un réformisme sans illusion, soucieux de tester toute initiative, et de soumettre tout pouvoir à un contrôle.
Au-delà pourtant de la méthodologie, c'est une véritable métaphysique qu'on voit se dessiner en dernier lieu dans l'oeuvre de Popper métaphysique d'un monde indéterministe, ouvert, tel qu'en lui aient pu émerger la vie, l'homme, et ce "monde des idées» autonome, produit par l'homme et permettant à ce dernier de connaître l'univers qui le contient, et de se transformer sans cesse sous l'effet d'une rétroaction au contact de sa propre oeuvre. "