
Biographie
Le seizième Gyalwa Karmapa, Rangjoung Rigpé Dordjé, naquit dans le royaume de Degué au Tibet oriental en 1923. Sa mère, ayant reçu la prédiction qu'elle donnerait naissance à un bodhisattva, se rendit dans un lieu saint, une grotte où avait médité Gourou Rinpoché, en attendant la naissance. On raconte que tout à la fin de la grossesse, le futur Karmapa disparut complètement du ventre de sa mère pendant une journée entière. Tout au long de sa vie, il accomplit de tels miracles qui devaient confondre les esprits matérialistes et notamment les médecins de l'hôpital de Chicago où il est décédé. Le jour de sa naissance, le ventre de sa mère reprit une forme normale de fin de grossesse et elle mit l'enfant au monde. Ceux qui étaient présent l'entendirent dire à sa mère qu'il allait partir. L'eau dans les bols d'offrandes se transformèrent en lait. Comprenant qu'elle avait donné naissance à un grand bodhisattva, elle fit croire, pour protéger l'enfant, qu'il s'agissait d'une fille.
Le onzième Tai Sitoupa, l'un des plus éminents lamas de la tradition Kagyu, reconnut rapidement l'enfant comme étant le nouveau Gyalwa Karmapa et en demanda confirmation au Dalai Lama. Les détails de la naissance correspondaient exactement aux indications mentionnées dans la lettre de prédiction confiée par le quinzième Karmapa à son assistant. Entre temps, l'enfant reçut sa première ordination et prit les voeux de bodhisattva auprès de Tai Sitoupa et de Kongtroul Rinpoché de Palpoung, les deux principaux disciples de son prédécesseur. Peu après, le Dalai Lama fit parvenir sa confirmation. L'enfant avait huit ans et résidait toujours au royaume de Degué lorsqu'il reçut la Coiffe Vajra et les robes de cérémonies du Karmapa, qui lui furent apportées de Tsourphou. Il visita le monastère de Palpoung, s'arrêtant en chemin pour bénir la fameuse imprimerie du monastère de Dégué. C'est là qu'il fut intronisé comme Seizième Karmapa, Rangjoung Rigpé Dordjé, par l'abbé du monastère de Palpoung, Tai Sitoupa, qui l'accompagna ensuite pour le long voyage qui devait le conduire à Tsourphou, siège des Karmapa au Tibet central. La nouvelle incarnation y fut accueillie par Gyaltsab Rinpoché, Kongtroul de Palpoung, et Pawo Rinpoché.
Tsourphou étant proche de Lhasa, le Karmapa fut reçut peu de temps après par les treizième Dalai Lama, qui accomplit la cérémonie de tonsure. Au cours de celle-ci, le Dalai Lama eut le vision de la coiffe céleste des bodhisattvas qui ornait la tête du Karmapa. Une seconde cérémonie d'intronisation eut lieu à Tsourphou, conduite par Tai Sitoupa et le chef de l'école Droukpa Kagyu. Karmapa étudia ensuite auprès de Gongkar Rinpoché, un érudit de très haut niveau qui avait maîtrisé l'ensemble du Tripitaka et qui prit note de différentes histoires que lui raconta le jeune Karmapa au sujet de ses vies antérieures. Hélas, Gongkar Rinpoché resta au Tibet qu'il ne parvint pas à fuire et ces récits ont été perdus avec lui. Karmapa poursuivit son étude de la tradition Kagyu à Palpoung, où il reçut deux séries complètes d'initiations et d'enseignements de Tai Sitoupa : le " Trésor des Enseignements Vajrayâna (de l'école) Kagyu ", et le " Trésor des Instructions Sacrées ". On raconte que c'est aux alentours de cette époque que non seulement Gyalwa Karmapa et Tai Sitoupa, mais même le cheval et le chien de Karmapa, laissèrent les empreintes de leurs pas dans la roche lorsqu'ils visitèrent le monastère de Pangpook. Peu de temps après et toujours à Palpoung, Karmapa reçut la transmission complète des enseignements de la tradition Sakya.
A l'âge de 18 ans, Karmapa revint à Tsourphou. De 1941 à 1944, il passa beaucoup de temps en retraite. Le monastère de Tsourphou prit de l'extension durant cette période. Le Karmapa fit ensuite un pèlerinage à Samyé, à Lodrak, dans le sud du Tibet, là où Marpa a introduit les premiers enseignements Kagyu, et de là au Bhoutan. En 1945, Tai Sitoupa lui conféra la complète ordination de moine (bhikkhu) ainsi que d'autres enseignements complets de la tradition Kagyu au sujet des initiations. Il reçut également du grand maître Nyingma Ourgyen Rinpoché la transmission complète des enseignement Nyingma du Tertön (découvreur de trésors) ChoDjour Lingpa qui avait fait d'importantes prédictions au sujet des Karmapas, jusqu'à leur vingt et unième incarnation.
En 1947, il voyagea en Inde, au Népal et au Sikkim, un royaume qui était encore indépendant à l'époque mais qui fait désormais partie de l'Inde. Son pèlerinage passa par les hauts lieux de la vie du Bouddha : Lumbini, à la frontière népalaise où il naquit, Bénares (Varanasi) où il donna ses premiers enseignements, et Bodhgaya où il réalisa l'éveil. De retour à Tsourphou en 1948, il reçut la transmission définitive des enseignements Kagyu du second Kongtroul de Palpoung et du 11ème Tai Sitoupa qui était déjà fort âgé. Il avait dès lors parfait sa formation non seulement en ce qui concerne la tradition Kagyu, mais également les traditions Sakya et Nyingma. C'est ainsi qu'il transmit en 1953 les enseignements de Cho Djour Lingpa à Mindroling Rinpoché l'un des " quatre grands lamas " du Tibet, qui était à la tête de la tradition Nyingma.
En 1950, les troubles qui allaient déboucher sur l'annexion du Tibet par la Chine étaient déjà bien perceptibles. En 1954, le jeune Dalai Lama, le Karmapa et d'autres hauts représentants du bouddhisme tibétain se rendirent à Pékin, à l'invitation du gouvernement chinois. Au cours de cette visite, Karmapa eut une vision de la réincarnation de son maître, le Tai Sitoupa, qui était décédé en 1952, et il envoya des instructions au monastère de Palpoung. L'enfant fut trouvé exactement comme l'indiquaient ces instructions et il procéda à l'intronisation à Palpoung, sur le chemin de retour qui le ramenait de Pékin à Tsourphou. Au cours de la halte qu'il fit au Tibet oriental, plusieurs centaines de lamas Kagyu réincarnés se rassemblèrent autour de lui et Karmapa, très conscient de la tourmente prête à s'abattre sur eux, leur transmit de nombreux enseignements et initiations et procéda à des ordinations en masse. C'est à cette époque qu'il transmit les initiations des protecteurs les plus secrets et les plus puissants. Ces initiations ne sont données qu'une seule fois dans une vie, et seulement à 13 lamas. Parmi les centaines de tulkous qui étaient présents, il en fit appeler secrètement 13, dont certains relativement peu connus, comme Akong Tulkou de Dolma Lhakang. Il est intéressant de noter que tous devaient plus tard jouer un rôle clé dans l'implantation et l'expansion du Dharma dans le monde.
Le Karmapa revint au Kham en 1955, pour assumer le rôle de conciliateur entre les Tibétains locaux et les militaires chinois. Il négocia un accord de paix de cinq ans. Il se rendit ensuite au Sikkim et de là se rendit en pèlerinage. Les bouddhistes du monde entier s'étaient mis d'accord pour fixer le 2.500ème anniversaire du bouddhisme en 1956, se basant sur l'inscription gravée sur la colonne historique d'Asoka mentionnant (l'équivalent de notre année) 544 avant JC comme l'année où le Bouddha quitta ce monde. Cette date marquait non seulement la célébration d'un " chiffre rond ", mais aussi le début de la " sixième période " selon les prédictions de Bouddha concernant l'évolution de la transmission de ses enseignements devant avoir lieu par périodes successives de 500 années. Sa Sainteté le Dalai Lama, Sa Sainteté le Karmapa et Sa Sainteté le Panchen Lama se rendirent en Inde pour participer aux cérémonies d'anniversaire sur l'invitation de la Mahabodhi Society indienne. Le Karmapa visita à nouveau les lieux saints de l'Inde. De passage au Sikkim, il renforça ses liens avec ses disciples, Tashi Namgyal, le Maharaja du Sikkim, et Azhi Wangmo, la princesse bouthanaise. Le Maharaja l'invita à visiter Rumtek, un petit monastère au Sikkim qui avait été fondé à la fin du 16ème siècle par le 9ème Gyalwa Karmapa. Il déclina l'invitation à ce moment mais promit qu'il s'y rendrait dans le futur, lorsque ce serait nécessaire.
Les quelques années qui suivirent furent décisives. S.S. reconnut plusieurs réincarnations importantes, dont Gyaltsab Rinpoché, Jamgon Kongtroul de Palpoung et Dsongsar Chentse. Tsourphou devint le refuge des tulkous Kagyu qui fuyaient les violences qui avaient éclaté dans le Kham, avec parmi eux le grand yogi de Palpoung, Kalou Rinpoché, le jeune Tai Sitoupa, les tulkous Tralek et Sangyé Nyenpa. Ces jeunes réincarnations devaient devenir par la suite le coeur de la lignée Kagyu, et S.S. le Karmapa s'en occupa avec un soin tout particulier. Il mit assez tôt certains en sécurité, comme Tai Sitoupa, Sangyé Nyenpa et Kalou Rinpoché qu'il envoya au Bhoutan. Prévoyant les horreurs inévitables qui allaient frapper le bouddhisme au Tibet, il prévint le Dalai Lama au printemps 1959 de son intention de quitter sa patrie afin de sauvegarder les grandes richesses de sa lignée : les jeunes esprits immaculés de ces jeunes lamas réincarnés, les trésors spirituels et les reliques qui pouvaient être transportés. Un voyage relativement sans encombres de trois semaines conduisirent le Karmapa, à la tête d'un groupe de 150 tulkous, moines et laïques, jusqu'au Bhoutan. Ce fut un voyage à la fois émouvant et impressionnant. Ils traversèrent d'abord la région méridionale de Lodrak, où Marpa et Milarépa avaient fondé les bases de leur tradition, et où ils purent voir, toujours debout après plus de 900 ans, la tour de neuf étages construite des propres mains de Milarépa au prix de grandes souffrances en témoignage de sa foi inébranlable en son maître. Lorsqu'ils approchèrent de la passe qui, à 6.000 mètres, constitue la frontière entre le Tibet et le Bhoutan, la plupart d'entre eux voulurent faire halte pour se reposer, mais Sa Sainteté les pressa de continuer, leur affirmant qu'il était vital qu'ils passent le col le jour même. La nuit qui suivit, d'importantes chutes de neige bloquèrent la route des chinois qui les poursuivaient et s'apprêtaient à les rejoindre. La perspicacité du Karmapa les sauva d'une capture certaine alors qu'à part lui, personne n'était conscients qu'ils étaient poursuivis. A leur arrivée au Bhoutan, ils furent chaleureusement accueilli par la princesse, qui entre temps était devenue nonne, et Tai Sitoupa et Kalou Rinpoché vinrent rejoindre le Karmapa.
Karmapa poursuivit sa route jusqu'au Sikkim où il fut à nouveau reçu avec faste par la famille royale qui l'invita formellement à établir son nouveau siège au Sikkim. Il choisit Rumtek parmi tous les sites proposés, annonçant prophétiquement que, bien qu'il souhaite retourner un jour au Tibet, Rumtek pourrait être son nouveau siège hors du Tibet. L'ancien monastère était presque en ruine, mais grâce à la générosité de la famille royale du Sikkim et plus tard du gouvernement indien, suite à la rencontre entre le Karmapa et Pandit Nehrou, le nouveau monastère put être construit. Le gouvernement indien fit un don de 1,4 millions de roupies.
Sauvetage de la Lignée
Après les épreuves de la fuite hors du Tibet, une nouvelle réalité se fit jour pour les tibétains qui vivaient désormais dans des camps de réfugiés en Inde et dans les royaumes himalayens avoisinant. Les premiers contacts s'établirent avec des occidentaux qui sympathisèrent avec la situation des tibétains en exil, comme Freda Bedi, et les tibétains acquirent progressivement une compréhension du reste du monde dans lequel ils avaient été propulsés. Le Karmapa était à présent confronté à une tâche majeure : assurer la continuité de la lignée par l'éducation des jeunes tulkous, leur transmettre les nombreux enseignements et techniques de la tradition Kagyu et fonder les temples et les centres de retraite indispensables pour que puisse se perpétuer la lignée. Vu sous un autre angle, il ne fit que continuer de faire ce qu'avaient fait tous ses prédécesseurs auparavant. Le 16ème Karmapa choqua parfois ses disciples, qui voyaient en lui un Bouddha vivant et l'une des personnes les plus éminentes d'Asie, en déclarant en toute sincérité " Je suis simplement un moine ". Sans attachement pour un pays particulier, ou pour certaines personnes, il était un ami et un exemple pour tous et considérait que son devoir de moine était d'enseigner et de contribuer au Dharma où qu'il se trouve. C'est ce qui explique pourquoi il supervisa les travaux de construction à Tsourphou jusqu'au dernier moment de l'arrivée imminente des Chinois. Il savait sans aucun doute ce qui allait se passer et on pourrait se demander pourquoi il prenait encore la peine de se soucier de telles choses. Il soulignait toutefois ainsi l'importance du devoir sacré de faire tout ce qu'on peut, chaque jour, de manière positive. Il avait permis à tous d'accumuler aussi longtemps que possible le bon karma de construire un temple et dans la perspective bouddhiste, ce bon karma serait leur meilleur atout pour le futur et leurs vies ultérieures.
En 1964, S.S. le Gyalwa Karmapa intronisa le 11ème Shamarpa, suite à une pétition acceptée par S.S. le Dalai Lama pour reconnaître l'incarnation officieuse qui était née également dans la famille A-toop. Le jeune garçon avait fuit le Tibet avec le Karmapa, mais sa reconnaissance officielle aurait été impossible au Tibet. En effet, la reconnaissance des incarnations des Shamarpa avait été interdite par édit du gouvernement central du Tibet depuis le 18ème siècle, suite aux menaces de troubles et d'insurrection qu'avait représenté une incarnation précédente.
Le nouveau Siège
La construction du monastère de Rumtek s'acheva en 1966 et les reliques amenées de Tsourphou y furent placées. C'est le jour du nouvel an tibétain (losar) que S.S. le 16ème Karmapa inaugura officiellement son nouveau siège, qu'il appela " Le Centre Dharmachakra, lieu d'érudition et d'accomplissement spirituel, siège du glorieux Karmapa ". Rumtek devint dès lors le pivot à partir duquel le dharma Kagyu se répandit dans le monde entier et, petit à petit, les activités se remirent à suivre le calendrier monastique traditionnel, avec les prières, les danses de lamas, les retraites d'été à la saison des pluies, instaurant ainsi la dynamique spirituelle juste pour les années qui suivirent. Rumtek, un mandala avec le Karmapa en son centre, devint un lieu très particulier, décrit par beaucoup comme " le monastère enchâssé dans des milliers de rayons de lumière d'arc-en-ciel ".
Les bases mêmes du Dharma Kagyu s'établirent au Sikkim. Les textes traditionnels furent étudiés, les moines ordonnés, les tulkous découverts et intronisés, des centres de retraite construits et les textes gravés sur blocs de bois pour l'impression xylographique. Cette tradition fut aussi accueillie au Bhoutan grâce à la bonté de la famille royale qui fit le don d'un palais et d'un vaste domaine pour que puisse s'y établir un monastère important. Des contacts furent graduellement établis en Inde et au Népal. Sa Sainteté eut à un certain moment la vision que la construction de temples et de monastères à proximité du grand stoupa de Bodhnath au Népal (à l'époque, il n'y avait que le stoupa, un temple et quelques boutiques), contribuerait largement à la diffusion du pur bouddhadharma dans le monde. C'est en grande partie inspirés par la vision du Karmapa que de nombreux enseignants ont fondé des monastères et des temples à cet endroit qui est devenu depuis un centre important du bouddhisme tibétain.
L'expansion dans le monde
C'est en 1967 que Troungpa Tulkou et Akong Tulkou fondèrent en Ecosse le premier centre bouddhiste tibétain en Occident sous les auspices du Karmapa. Il fut appelé " Samyé Ling " d'après le nom du premier grand monastère fondé au Tibet, " Samyé ". Dans le courant du début des années 70, d'autres centres apparurent en Occident, et en 1974, le Karmapa fit son premier tour du monde. J'eut le plaisir de le rencontrer à cette occasion et de préparer sa venue en Ecosse et en France. Par sa visite en Europe, Sa Sainteté authentifia le processus qui venait de se mettre en place et n'était encore qu'à ses débuts. En présence de tulkous, de toute une suite de moines, de Freda Bedi qui était devenue la nonne Kechog Palmo (" maman " pour les tibétains), il accomplit la cérémonie de la Coiffe Noire pour la première fois en Occident, il donna des initiations et des conseils pour la pratique du Dharma. En rétrospective, cette première visite marqua le véritable ancrage de la tradition Kagyu dans le monde.
Une grande vaque d'inspiration suivit son passage et Sa Sainteté revint plus longuement en 1977, avec cette fois de nombreux nouveaux centre à visiter sur les quatre continents. Il rencontra des chefs d'états, des chefs religieux, des représentants de nombreuses traditions et du monde artistique. Il accomplit la cérémonie de la Coiffe Noire, donna des initiations, le refuge, les voeux de bodhisattva et l'ordination, parfois dans des centres du dharma, parfois dans de vastes espaces publiques, devant des foules de milliers de personnes. Il bénit des gens de toutes confessions. Lorsqu'on regarde les centaines de photos prises lors de ces événements, ce qui frappe avant tout, c'est le bonheur, la joie contagieuse qui rayonnait de Sa Sainteté où qu'il aille. Un des rares mots d'anglais qu'il connaissait était : " Heureux ? ", une question qu'il posait, rayonnant, après avoir donné le refuge ou les voeux de bodhisattva. Par sa présence joyeuse mais aussi puissante et pleine d'autorité, il donna ainsi à bien des gens qui entraient en contact avec le Vajrayâna la chance merveilleuse de rencontrer un gourou parfait, témoignant librement de la merveilleuse félicité de la libération et de l'éveil.
Nous avons eu l'honneur, ma femme et moi, de pouvoir l'accompagner pendant six mois au cours de son voyage en Europe organisé par Akong Tulkou Rinpoché, et durant tout ce temps, je fus le témoin de la façon dont il éveillait la bonté fondamentale et le potentiel spirituel de tous ceux qu'il rencontrait. Etre à ses côtés fut comme côtoyer le soleil matinal qui réchauffe le sol, nourrit la vie et fait s'ouvrir des millions de fleurs partout sur son passage. Aucun d'entre nous n'avait jamais rencontré quelqu'un qui rayonnait à ce point de joie et de bonté parfaite, qui s'exprimait avec une telle autorité naturelle et une absence totale de peur, et donc chaque geste était un témoignage vivant de lucidité, d'une vigilance attentive de tous les instant et d'un souci constant du bien d'autrui. Tous pâlissaient en présence de sa brillante intelligence naturelle qui semblait imprégner tous les endroits par lesquels il passait.
Nous avons eu un bonheur particulier à l'accompagner et à l'aider lorsqu'il allait acheter les oiseaux qu'il aimait tant. Les éleveurs étaient toujours sidérés de voir comment leurs oiseaux, habituellement si peureux et qu'ils avaient tant de mal à attraper, venaient calmement et en toute confiance vers le Karmapa. Nous furent témoins de la façon dont ces oiseaux restaient parfois plusieurs jours après leur mort debout sur leur perchoir dans une sorte de paix méditative, au lieu de tomber tout de suite au fond de leur cage comme cela se passe normalement. Certains affirmaient que ces oiseaux étaient des réincarnations d'anciens disciples, nés dans une forme de vie inférieure en raison de leur mauvais karma passé, mais qui grâce à leur dévotion avaient pu vivre en sa présence.
L'activité éveillée
Sous la supervision générale du Karmapa, les tulkous et les rinpochés de la tradition Kagyu s'attachèrent à répondre, dans les centres qu'ils avaient été chargés de mettre sur pied, à l'intérêt croissant manifesté par les américaines, les européens et les gens de l'Asie du Sud Est. Sa Sainteté se consacra aux tâches qui permettraient de remplir cette tâche dans le futur, l'éducation et la formation des jeunes lamas réincarnés qu'il avait reconnus, le développement de la Sangha et la sponsorisation de travaux d'impression, de publication et de traduction des textes principaux et des prières. Au cours de sa vie, il donna l'ordination à des milliers de moines et reconnut des centaines de tulkous. Il sponsorisa la réimpression complète de tous les enseignements du Bouddha (Tripitaka) et de leurs commentaires classiques principaux (plus de 300 volumes en tout) pour les distribuer à de nombreux centres.
Lorsqu'il était encore jeune, au Tibet, Sa Sainteté avait écrit un poème qui prédisait son départ du Tibet, en utilisant l'analogie du coucou, le roi des oiseaux selon la mythologie tibétaine, dont le chant annonce l'arrivée du printemps. C'est un oiseau qui grandit dans le nid d'un autre oiseau, et en prenant cette image pour parler de lui-même, le Karmapa prévoyait visiblement son départ pour l'Inde. Plus tard, les gens furent toujours impressionnés par la justesse de ses prédictions. Il apparaît maintenant que ce poème avait un double sens, puisque le nouveau Karmapa grandit dans un autre nid encore et qu'un coucou vint se poser et chanter sur la tente où le 17ème Karmapa au moment de sa naissance.
Les miracles
Un grand maître est un miroir qui reflète non seulement les besoins de ses disciples, mais aussi l'état général des choses dans le monde. Lorsqu'il tombe malade, on peut y voir la façon dont il purifie le monde et ses disciples de leurs souffrances. Il nous donne aussi l'exemple de la manière juste de se comporter face à la maladie. Il n'y a toutefois jamais qu'une seule interprétation possible de ce genre de phénomène, car il est l'émanation de la pureté cosmique au sein de notre vie, manifestant tout ce qui peut nous aider à ouvrir les yeux et comprendre. De telles interprétations pourraient sembler du domaine de l'affabulation, ne serait ce pour les pouvoirs physiques miraculeux manifestés par les Karmapas.
Le 16ème Karmapa laissa ses empreintes de pied dans le roc à de nombreuses occasions et dans différents pays. Un jour, aux sources chaudes de Taris, des serpents venimeux sortirent en grouillant de sous une roche et lui recouvrirent le corps. Karmapa se mit à danser joyeusement et aucun serpent ne le mordit. Un jour, il fit des noeuds dans la lame d'une lourde épée. En sa présence, des animaux autrement ennemis se côtoyaient en parfaite harmonie. Photographié un jour au cours d'une initiation à Rumtek avec une caméra à une plaque, la photo le montrait presque transparent. L'analyse du négatif et un agrandissement géant permirent de vérifier qu'il ne s'agissait absolument pas d'une surexposition ou de toute autre explication technique normale. Un jour, Karmapa fit venir la pluie pour les indiens Hopi. Il mit fin à la sécheresse en se baignant à un endroit qu'il désigna et où surgit une source. Les miracles accomplis par le Karmapa dont les bouddhistes furent témoins sont certes nombreux, mais les événements les plus étonnants eurent lieu à l'hôpital où il mourut, dans l'Illinois, et ce furent des médecins non bouddhistes qui en furent les témoins.
Le décès
C'est au cours des années '70 que le Karmapa présenta les premiers signes d'atteinte par un cancer. Lorsque la maladie mit sa vie en danger, il fut opéré. Après une période de rémission, la maladie reprit graduellement mais le traitement en fut compliqué par le fait que les symptômes allaient et venaient, disparaissant parfois complètement, ou prenaient des formes tout à fait différentes, d'une façon qui déjouait les analyses classiques et rendait les médecins perplexes. Il était manifestement malade, mais c'était un peu comme si son corps se moquait des machines. Sa maladie devait déboucher sur sa mort à la clinique américaine internationale de Zion, près de Chicago, dans l'Illinois.
Bien des choses inexplicables se passèrent lors de son hospitalisation près de Chicago. Un médecin militaire indien, le Docteur Kotwal, qui a suivi médicalement Sa Sainteté pendant des années, en a tenu un rapport médical détaillé. Lorsque l'esprit immortel du 16ème Karmapa quitta son enveloppe physique, son corps resta en méditation pendant trois jours, au cours desquels les médecins de l'hôpital purent constater que, malgré la présence de tous les autres symptômes de mort clinique, la région du coeur resta très chaude et sa peau resta souple. Très surprises, de nombreuses personnes faisant partie de l'équipe médicale vinrent dans le lieu saint de sa chambre constater l'impossible. Ce n'est qu'après ces trois jours que les signes habituels de la mort apparurent. Le corps de Sa Sainteté fut rapatrié par avion en Inde et une cérémonie de crémation grandiose eut lieu à Rumtek au cours de laquelle chacun des quatre principaux Rinpochés fit une offrande de mandala. Quand vint le tour du Tai Sitoupa, il s'approcha de la porte nord de l'urne de crémation pour offrir le mandala en farine de tsampaka et vit quelque chose, projeté du corps incandescent tomber au pied de bûcher funéraire tout près de la porte. Ne sachant que faire pour le mieux, Tai Sitoupa envoya un moine demander conseil au très vénérable Kalou Rinpoché, certainement la personne la plus expérimentée dans ce domaine. Quelques minutes plus tard, le moine revint porteur du message de Kalou Rinpoché : il s'agissait de quelque chose de très sacré qui devait être récupéré et conservé comme relique. Il s'agissait du coeur partiellement calciné de Sa Sainteté. Il fut placé dans un stoupa d'or à Rumtek et fait désormais partie des reliques de la lignée Kagyu, un objet de profonde vénération. Parmi les cendres, on trouva des os qui présentaient naturellement des images de bouddhas qui s'étaient formées naturellement à leur surface. On trouva également de nombreuses petites reliques de cristal. De telles reliques, que l'on appelle rin sel apparurent également à la mort du premier Karmapa, Dusum Chenpa. Quelques jours après la crémation, Jamgön Kongtroul Rinpoché remarqua une empreinte de pied de bébé dans la partie nord d'un des mandalas préparés pour la crémation. Qui sait si le 16ème Karmapa ne donnait pas déjà ainsi des indications quant à la direction dans laquelle il faudrait chercher son émanation suivante.
Un des devoirs des grands maîtres spirituels est de décourager leurs disciples de se reposer sur la certitude de leur présence constante. Le parinirvana du Seigneur Bouddha fut un extraordinaire enseignement qui rappela à ses disciples leurs propres responsabilités vis à vis d'eux-mêmes et des autres, la nécessité de pratiquer et de ne pas se laisser porter dans le sillage de la spiritualité d'un d'autre. Les dernières paroles du Bouddha furent : " Toutes les choses composées sont impermanentes, pratiquez avec diligence et authenticité ". Confronté à la mort du Karmapa ou d'un grand maître, chaque disciple devrait comprendre l'impermanence et prier sincèrement et de tout son coeur pour que son maître se réincarne. Ces prières profondes l'extirpent de la léthargie mentale qui est l'ennemi de tout méditant, de l'attente de recevoir tout servi sur un plateau et du sentiment que quelqu'un d'autre va se charger de tout le nécessaire pour lui. Il est important que chaque personne participe personnellement à la supplique pour que cet esprit pur vienne à nouveau apporter la grâce en ce monde. La mort a toujours été et sera toujours le plus grand maître du Bouddhisme, et la mort du Karmapa et celle d'autres maîtres bien aimés, fut une leçon douloureuse pour bien des gens, y compris les occidentaux.