Par Jules Verne
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I dans lequel Phileas Fogg et Passepartout
s' acceptent réciproquement, l' un comme maître,
l' autre comme domestique.
en l' année 1872, la maison portant le numéro 7 de
Saville-Row, Burlington Gardens, -maison dans
laquelle Shéridan mourut en 1814, -était habitée
par Phileas Fogg, esq., l' un des membres les plus
singuliers et les plus remarqués du reform-club
de Londres, bien qu' il semblât prendre à tâche de ne
rien faire qui pût attirer l' attention.
à l' un des plus grands orateurs qui honorent
l' Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg,
personnage énigmatique, dont on ne savait rien, sinon
que
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c' était un fort galant homme et l' un des plus beaux
gentlemen de la haute société anglaise.
On disait qu' il ressemblait à Byron, -par la tête,
car il était irréprochable quant aux pieds, -mais
un Byron à moustaches et à favoris, un Byron
impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.
Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n' était peut-être
pas londonner. On ne l' avait jamais vu ni à la
bourse, ni à la banque, ni dans aucun des comptoirs de
la cité. Ni les bassins ni les docks de Londres
n' avaient jamais reçu un navire ayant pour armateur
Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun
comité d' administration. Son nom n' avait jamais
retenti dans un collège d' avocats, ni au temple, ni
à Lincoln' s-Inn, ni à Gray' s-Inn. Jamais il ne
plaida ni à la cour du chancelier, ni au banc de la
reine, ni à l' échiquier, ni en cour ecclésiastique.
Il n' était ni industriel, ni négociant, ni marchand,
ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de
l' institution royale de la Grande-Bretagne,
ni de l' institution de Londres, ni de
l' institution des artisans, ni de
l' institution Russell, ni de l' institution
littéraire de l' ouest, ni de l' institution du
droit, ni de cette institution des arts et des
sciences réunis, qui est placée sous le patronage
direct de sa gracieuse majesté. Il n' appartenait
enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent
dans la capitale de l' Angleterre, depuis la
société de l' armonica jusqu' à la société
entomologique, fondée principalement dans le but
de détruire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre du reform-club, et voilà
tout.
à qui s' étonnerait de ce qu' un gentleman aussi
mystérieux comptât parmi les membres de cette
honorable association, on répondra qu' il passa sur
la recommandation de Mm Baring frères, chez lesquels
il avait un crédit ouvert. De là une certaine
" surface " , due à ce que ses chèques étaient
régulièrement payés à vue par le débit de
son compte
courant invariablement créditeur.
Ce Phileas Fogg était-il riche ? Incontestablement.
Mais comment il avait fait fortune, c' est ce que les
mieux informés ne pouvaient dire, et Mr Fogg était
le dernier auquel il convînt de s' adresser pour
l' apprendre. En tout cas, il n' était prodigue de
rien, mais non avare, car partout où il manquait un
appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il
l' apportait silencieusement et même anonymement.
En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman.
Il parlait aussi peu que possible, et semblait
d' autant plus mystérieux qu' il était silencieux.
Cependant sa vie était à jour, mais ce qu' il faisait
était si mathématiquement toujours la même chose,
que l' imagination, mécontente, cherchait au delà.
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Avait-il voyagé ? C' était probable, car personne ne
possédait mieux que lui la carte du monde. Il n' était
endroit si reculé dont il ne parût avoir une
connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de
mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos
qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs
perdus ou égarés ; il indiquait les vraies
probabilités, et ses paroles s' étaient trouvées
souvent comme inspirées par une seconde vue, tant
l' événement finissait toujours par les justifier.
C' était un homme qui avait dû voyager partout, -en
esprit, tout au moins.
Ce qui était certain toutefois, c' est que, depuis
de longues années, Phileas Fogg n' avait pas quitté
Londres. Ceux qui avaient l' honneur de le connaître
un peu plus que les autres attestaient que, -si ce
n' est sur ce chemin direct qu' il parcourait chaque
jour pour venir de sa maison au club, -personne ne
pouvait prétendre l' avoir jamais vu ailleurs. Son
seul passe-temps était de lire les journaux et de
jouer au whist. à ce jeu du silence, si bien approprié
à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains
n' entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour
une somme importante à son budget de charité.
D' ailleurs, il faut le remarquer, Mr Fogg jouait
évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu
était pour lui un combat, une lutte contre une
difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans
déplacement, sans fatigue, et cela allait à son
caractère.
On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni
enfants, -ce qui peut arriver aux gens les plus
honnêtes, -ni parents ni amis, -ce qui est plus
rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa
maison de Saville-Row, où personne ne pénétrait.
De son intérieur, jamais il n' était question. Un
seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement
déterminées, dans la même salle, à la même
table,
ne traitant point ses collègues, n' invitant aucun
étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher,
à minuit précis, sans jamais user de ces chambres
confortables que le reform-club tient à la disposition
des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il
en passait dix à son domicile, soit qu' il dormît,
soit qu' il s' occupât de sa toilette. S' il se promenait,
c' était invariablement, d' un pas égal, dans la salle
d' entrée parquetée en marqueterie, ou sur la galerie
circulaire, au-dessus de laquelle s' arrondit un dôme
à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes
ioniques en porphyre rouge. S' il dînait ou déjeunait,
c' étaient les cuisines, le garde-manger, l' office, la
poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient
à sa table leurs succulentes réserves ; c' étaient les
domestiques du club, graves personnages en habit noir,
chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le
servaient dans une porcelaine spéciale et sur un
admirable linge en toile de Saxe ; c' étaient les
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cristaux à moule perdu du club qui contenaient son
sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle,
de capillaire et de cinnamome ; c' était enfin la
glace du club-glace venue à grands frais des lacs
d' Amérique-qui entretenait ses boissons dans un
satisfaisant état de fraîcheur.
Si vivre dans ces conditions, c' est être un excentrique,
il faut convenir que l' excentricité a du bon !
La maison de Saville-Row, sans être somptueuse, se
recommandait par un extrême confort. D' ailleurs, avec
les habitudes invariables du locataire, le service
s' y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualité,
une régularité extraordinaires. Ce jour-là même,
2 octobre, Phileas Fogg avait donné son congé à
James Forster, -ce garçon s' étant rendu coupable
de lui avoir apporté pour sa barbe de l' eau à
quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de
quatre-vingt-six, -et il attendait son successeur,
qui devait se présenter entre onze heures et onze
heures et demie.
Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil,
les deux pieds rapprochés comme ceux d' un soldat à
la parade, les mains appuyées sur les genoux, le
corps droit, la tête haute, regardait marcher
l' aiguille de la pendule, -appareil compliqué qui
indiquait les heures, les minutes, les secondes, les
jours, les quantièmes et l' année. à onze heures et
demie sonnant, Mr Fogg devait, suivant sa
quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre
au reform-club.
En ce moment, on frappa à la porte du petit salon
dans lequel se tenait Phileas Fogg.
James Forster, le congédié, apparut.
" le nouveau domestique, " dit-il.
Un garçon âgé d' une trentaine d' années se montra
et
salua.
" vous êtes français et vous vous nommez John ? Lui
demanda Phileas Fogg.
-Jean, n' en déplaise à monsieur, répondit le
nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom qui
m' est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle
à me tirer d' affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j' ai fait plusieurs
métiers. J' ai été chanteur ambulant, écuyer dans
un
cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et
dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis
devenu professeur de gymnastique, afin de rendre
mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j' étais
sergent de pompiers, à Paris. J' ai même dans mon
dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq
ans que j' ai quitté la France et que, voulant goûter
de la vie de famille, je suis valet de chambre en
Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant
appris que Monsieur Phileas Fogg était l' homme
le plus exact et le plus sédentaire du royaume-uni,
je me
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suis présenté chez monsieur avec l' espérance d' y
vivre tranquille et d' oublier jusqu' à ce nom de
Passepartout...
-Passepartout me convient, répondit le gentleman.
Vous m' êtes recommandé. J' ai de bons renseignements
sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?
-oui, monsieur.
-bien. Quelle heure avez-vous ?
-onze heures vingt-deux, répondit Passepartout,
en tirant des profondeurs de son gousset une énorme
montre d' argent.
-vous retardez, dit Mr Fogg.
-que monsieur me pardonne, mais c' est impossible.
-vous retardez de quatre minutes. N' importe. Il
suffit de constater l' écart. Donc, à partir de ce
moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce
mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service. "
cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau
de la main gauche, le plaça sur sa tête avec un
mouvement d' automate et disparut sans ajouter une
parole.
Passepartout entendit la porte de la rue se fermer
une première fois : c' était son nouveau maître qui
sortait ; puis une seconde fois : c' était son
prédécesseur, James Forster, qui s' en allait à son
tour
Passepartout demeura seul dans la maison de
Saville-Row.
ii où Passepartout est convaincu qu' il a enfin
trouvé son idéal.
" sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout
d' abord, j' ai connu chez Mme Tussaud des
bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître ! "
il convient de dire ici que les " bonshommes " de
Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées
à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment
que la parole.
Pendant les quelques instants qu' il venait d' entrevoir
Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement,
mais soigneusement examiné son futur maître. C' était
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un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure
noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas
un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris,
front uni sans apparences de rides aux tempes, figure
plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il
paraissait posséder au plus haut degré ce que les
physionomistes appellent " le repos dans l' action " ,
faculté commune à tous ceux qui font plus de besogne
que de bruit. Calme, flegmatique, l' oeil pur, la
paupière immobile, c' était le type achevé de ces
anglais à sang-froid qui se rencontrent assez
fréquemment dans le royaume-uni, et dont
Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous
son pinceau l' attitude un peu académique. Vu dans les
divers actes de son existence, ce gentleman donnait
l' idée d' un être bien équilibré dans toutes ses
parties, justement pondéré, aussi parfait qu' un
chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C' est qu' en
effet, Phileas Fogg était l' exactitude personnifiée,
ce qui se voyait clairement à " l' expression de ses
pieds et de ses mains " , car chez l' homme, aussi bien
que chez les animaux, les membres eux-mêmes sont des
organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement
exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont
économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il
ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours
par le plus court. Il ne perdait pas un regard au
plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu.
On ne l' avait jamais vu ému ni troublé. C' était
l' homme le moins hâté du monde, mais il arrivait
toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu' il
vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute
relation sociale. Il savait que dans la vie il faut
faire la part des frottements, et comme les
frottements retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai parisien
de Paris, depuis cinq ans qu' il habitait
l' Angleterre et y faisait à Londres le métier de
valet de chambre, il avait cherché vainement un
maître auquel il pût s' attacher.
Passepartout n' était point un de ces frontins ou
mascarilles qui, les épaules hautes, le nez au vent,
le regard assuré, l' oeil sec, ne sont que d' impudents
drôles. Non. Passepartout était un brave garçon,
de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes,
toujours prêtes à goûter ou à caresser, un être
doux
et serviable, avec une de ces bonnes têtes rondes que
l' on aime à voir sur les épaules d' un ami. Il avait
les yeux bleus, le teint animé, la figure assez
grasse pour qu' il pût lui-même voir les pommettes de
ses joues, la poitrine large, la taille forte, une
musculature vigoureuse, et il possédait une force
herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient
admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient
un peu rageurs. Si les sculpteurs de l' antiquité
connaissaient
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dix-huit façons d' arranger la chevelure de Minerve,
Passepartout n' en connaissait qu' une pour disposer
la sienne : trois coups de démêloir, et il était
coiffé.
De dire si le caractère expansif de ce garçon
s' accorderait avec celui de Phileas Fogg, c' est ce
que la prudence la plus élémentaire ne permet pas.
Passepartout serait-il ce domestique foncièrement
exact qu' il fallait à son maître ? On ne le verrait
qu' à l' user. Après avoir eu, on le sait, une
jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant
entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur
proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune
en Angleterre. Mais, jusqu' alors, le sort l' avait
mal servi. Il n' avait pu prendre racine nulle part.
Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était
fantasque, inégal, coureur d' aventures ou coureur
de pays, -ce qui ne pouvait plus convenir à
Passepartout. Son dernier maître, le jeune
lord Longsferry, membre du parlement, après avoir
passé ses nuits dans les " oysters-rooms "
d' Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur
les épaules des policemen. Passepartout, voulant
avant tout pouvoir respecter son maître, risqua
quelques respectueuses observations qui furent mal
reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites,
que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique.
Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un
personnage dont l' existence était si régulière, qui
ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne
s' absentait jamais, pas même un jour, ne pouvait
que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans les
circonstances que l' on sait.
Passepartout-onze heures et demie étant sonnées-
se trouvait donc seul dans la maison de Saville-Row.
Aussitôt il en commença l' inspection. Il la
parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre,
rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le
service, lui plut. Elle lui fit l' effet d' une belle
coquille de colimaçon, mais d' une coquille éclairée
et chauffée au gaz ! Car l' hydrogène carburé y
suffisait à tous les besoins de lumière et de
chaleur. Passepartout trouva sans peine, au
second étage, la chambre qui lui était destinée.
Elle lui convint. Des timbres électriques et des
tuyaux acoustiques la mettaient en communication
avec les appartements de l' entresol et du premier
étage. Sur la cheminée, une pendule électrique
correspondait avec la pendule de la chambre à
coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils
battaient au même instant la même seconde.
" cela me va, cela me va ! " se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice
affichée au-dessus de la pendule. C' était le
programme du service quotidien. Il comprenait-
depuis huit
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heures du matin, heure réglementaire à laquelle se
levait Phileas Fogg, jusqu' à onze heures et demie,
heure à laquelle il quittait sa maison pour aller
déjeuner au reform-club-tous les détails du service,
le thé et les rôties de huit heures vingt-trois,
l' eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la
coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de
onze heures et demie du matin à minuit, -heure à
laquelle se couchait le méthodique gentleman, -tout
était noté, prévu, régularisé. Passepartout
se fit
une joie de méditer ce programme et d' en graver les
divers articles dans son esprit.
Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort
bien montée et merveilleusement comprise. Chaque
pantalon, habit ou gilet portait un numéro
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d' ordre reproduit sur un registre d' entrée et de
sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la
saison, ces vêtements devaient être tour à tour
portés. Même réglementation pour les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row, -qui
devait être le temple du désordre à l' époque de
l' illustre mais dissipé Shéridan, -ameublement
confortable, annonçant une belle aisance. Pas de
bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans
utilité pour Mr Fogg, puisque le reform-club
mettait à sa disposition deux bibliothèques, l' une
consacrée aux lettres, l' autre au droit et à la
politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort
de moyenne grandeur, que sa construction défendait
aussi bien de l' incendie que du vol. Point
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d' armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou
de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus
pacifiques.
Après avoir examiné cette demeure en détail,
Passepartout se frotta les mains, sa large figure
s' épanouit, et il répéta joyeusement :
" cela me va ! Voilà mon affaire ! Nous nous entendrons
parfaitement, Mr Fogg et moi ! Un homme casanier
et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je
ne suis pas fâché de servir une mécanique ! "
iii où s' engage une conversation qui pourra
coûter cher à Phileas Fogg.
Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-Row
à onze heures et demie, et, après avoir placé cinq
cent soixante-quinze fois son pied droit devant son
pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied
gauche devant son pied droit, il arriva au
reform-club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall,
qui n' a pas coûté moins de trois millions à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger,
dont les neuf fenêtres s' ouvraient sur un beau
jardin aux arbres déjà dorés par l' automne. Là,
il
prit place à la table habituelle où son couvert
l' attendait. Son déjeuner se composait d' un
hors-d' oeuvre, d' un poisson bouilli relevé d' une
" reading sauce " de premier choix, d' un roastbeef
écarlate agrémenté de condiments " mushroom "
, d' un
gâteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles
vertes, d' un morceau de chester, -le tout arrosé de
quelques tasses de cet excellent thé, spécialement
recueilli pour l' office du reform-club.
à midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se
dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée
de peintures richement encadrées. Là, un domestique
lui remit le times non coupé, dont Phileas Fogg
opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main
qui dénotait une grande habitude de cette difficile
opération. La lecture de ce journal occupa
Phileas Fogg jusqu' à trois heures quarante-cinq,
et celle du standard -qui lui succéda-dura
jusqu' au dîner. Ce repas s' accomplit dans les mêmes
conditions que le déjeuner, avec adjonction de
" royal british sauce " .
à six heures moins vingt, le gentleman reparut dans
le grand salon et s' absorba dans la lecture du
morning-chronicle.
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une demi-heure plus tard, divers membres du
reform-club faisaient leur entrée et s' approchaient
de la cheminée, où brûlait un feu de houille.
C' étaient les partenaires habituels de
Mr Phileas Fogg, comme lui enragés joueurs de
whist : l' ingénieur Andrew Stuart, les banquiers
John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur
Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des
administrateurs de la banque d' Angleterre,
-personnages riches et considérés, même dans ce club
qui compte parmi ses membres les sommités de
l' industrie et de la finance.
" eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en
est cette affaire de vol ?
-eh bien, répondit Andrew Stuart, la banque en
sera pour son argent.
-j' espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que
nous mettrons la main sur l' auteur du vol. Des
inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été
envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les
principaux ports d' embarquement et de débarquement,
et il sera difficile à ce monsieur de leur échapper.
-mais on a donc le signalement du voleur ? Demanda
Andrew Stuart.
-d' abord, ce n' est pas un voleur, répondit
sérieusement Gauthier Ralph.
-comment, ce n' est pas un voleur, cet individu qui
a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes
(1 million 375000 francs) ?
-non, répondit Gauthier Ralph.
-c' est donc un industriel ? Dit John Sullivan.
-le morning-chronicle assure que c' est un
gentleman. "
celui qui fit cette réponse n' était autre que
Phileas Fogg, dont la tête émergeait alors du flot
de papier amassé autour de lui. En même temps,
Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent
son salut.
Le fait dont il était question, que les divers
journaux du royaume-uni discutaient avec ardeur,
s' était accompli trois jours auparavant, le 29
septembre. Une liasse de bank-notes, formant
l' énorme somme de cinquante-cinq mille livres,
avait été prise sur la tablette du caissier
principal de la banque d' Angleterre.
à qui s' étonnait qu' un tel vol eût pu s' accomplir
aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph
se bornait à répondre qu' à ce moment même, le
caissier s' occupait d' enregistrer une recette de
trois shillings six pence, et qu' on ne saurait avoir
l' oeil à tout.
Mais il convient de faire observer ici-ce qui
rend le fait plus explicable-que cet admirable
établissement de " bank of england " paraît se
soucier extrêmement de la dignité du public.
Point de gardes, point d' invalides, point de
grillages ! L' or, l' argent, les billets sont exposés
librement et pour ainsi dire à la merci du premier
venu. On ne saurait mettre en suspicion l' honorabilité
d' un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs
des usages anglais
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raconte même ceci : dans une des salles de la banque
où il se trouvait un jour, il eut la curiosité de
voir de plus près un lingot d' or pesant sept à huit
livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du
caissier ; il prit ce lingot, l' examina, le passa à
son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le
lingot, de main en main, s' en alla jusqu' au fond d' un
corridor obscur, et ne revint qu' une demi-heure après
reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement
levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas
tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint
pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus
du " drawing-office " , sonna à cinq heures la fermeture
des bureaux, la banque d' Angleterre n' avait plus
qu' à passer cinquante-cinq mille livres par le compte
de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des
" détectives " , choisis parmi les plus habiles, furent
envoyés dans les principaux ports, à Liverpool,
à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à
New-York, etc., avec promesse, en cas de succès,
d' une prime de deux mille livres (50000 fr.) et
cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée.
En attendant les renseignements que devait fournir
l' enquête immédiatement commencée, ces inspecteurs
avaient pour mission d' observer scrupuleusement tous
les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi que le disait le
morning-chronicle, on avait lieu de supposer
que l' auteur du vol ne faisait partie d' aucune des
sociétés de voleurs d' Angleterre. Pendant cette
journée du 29 septembre, un gentleman bien mis,
de bonnes manières, l' air distingué, avait été
remarqué, qui allait et venait dans la salle des
payements, théâtre du vol. L' enquête avait permis
de refaire assez exactement le signalement de ce
gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à
tous les détectives du royaume-uni et du continent.
Quelques bons esprits-et Gauthier Ralph était
du nombre-se croyaient donc fondés à espérer que
le voleur n' échapperait pas.
Comme on le pense, ce fait était à l' ordre du jour à
Londres et dans toute l' Angleterre. On discutait,
on se passionnait pour ou contre les probabilités du
succès de la police métropolitaine. On ne s' étonnera
donc pas d' entendre les membres du reform-club traiter
la même question, d' autant plus que l' un des
sous-gouverneurs de la banque se trouvait parmi eux.
L' honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter
du résultat des recherches, estimant que la prime
offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et
l' intelligence des agents. Mais son collègue,
Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance.
La discussion continua donc entre les gentlemen, qui
s' étaient assis à une table de whist, Stuart devant
Flanagan, Fallentin devant Phileas
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Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas,
mais entre les robbres, la conversation interrompue
reprenait de plus belle.
" je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances
sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d' être
un habile homme !
-allons donc ! Répondit Ralph, il n' y a plus un
seul pays dans lequel il puisse se réfugier.
-par exemple !
-où voulez-vous qu' il aille ?
-je n' en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais,
après tout, la terre est assez vaste.
-elle l' était autrefois... " dit à mi-voix
Phileas Fogg. Puis : " à vous de couper, monsieur, "
ajouta-t-il en présentant les cartes à
Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant le robbre. Mais
bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant :
" comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué,
par hasard ?
-sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de
l' avis de Mr Fogg. La terre a diminué, puisqu' on
la parcourt maintenant dix fois plus vite qu' il y
a cent ans. Et c' est ce qui, dans le cas dont nous
nous occupons, rendra les recherches plus rapides.
-et rendra plus facile aussi la fuite du voleur !
-à vous de jouer, Monsieur Stuart ! " dit
Phileas Fogg.
Mais l' incrédule Stuart n' était pas convaincu, et,
la partie achevée :
" il faut avouer, Monsieur Ralph, reprit-il, que vous
avez trouvé là une manière plaisante de dire que la
terre a diminué ! Ainsi parce qu' on en fait maintenant
le tour en trois mois...
-en quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
-en effet, messieurs, ajouta John Sullivan,
quatre-vingts jours, depuis que la section entre
Rothal et Allahabad a été ouverte sur le
" great-indian peninsular railway " , et voici le calcul
établi par le morning-chronicle :
de Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi,
railways et paquebots : 7 jours.
De Suez à Bombay, paquebot : 13 jours.
De Bombay à Calcutta, railway : 3 jours.
De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot : 13 jours
de Hong-Kong à Yokohama (Japon),
paquebot : 6 jours.
De Yokohama à San-Francisco, paquebot : 22 jours.
De San-Francisco à New-York, railroad : 7 jours.
De New-York à Londres, paquebot et
railway : 9 jours.
Total : 80 jours.
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-oui, quatre-vingts jours ! S' écria Andrew Stuart,
qui, par inattention, coupa une carte maîtresse, mais
non compris le mauvais temps, les vents contraires,
les naufrages, les déraillements, etc.
-tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant
de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait
plus le whist.
-même si les indous ou les indiens enlèvent les
rails ! S' écria Andrew Stuart, s' ils arrêtent les
trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs !
-tout compris, " répondit Phileas Fogg, qui,
abattant son jeu, ajouta : " deux atouts maîtres. "
Andrew Stuart, à qui c' était le tour de " faire " ,
ramassa les cartes en disant :
" théoriquement, vous avez raison, Monsieur Fogg,
mais dans la pratique...
-dans la pratique aussi, Monsieur Stuart.
-je voudrais bien vous y voir.
-il ne tient qu' à vous. Partons ensemble.
-le ciel m' en préserve ! S' écria Stuart, mais je
parierais bien quatre mille livres (100000 fr.) qu' un
tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
-très-possible, au contraire, répondit Mr Fogg.
-et bien, faites-le donc !
-le tour du monde en quatre-vingts jours ?
-oui.
-je le veux bien.
-quand ?
-tout de suite.
-c' est de la folie ! S' écria Andrew Stuart, qui
commençait à se vexer de l' insistance de son
partenaire. Tenez ! Jouons plutôt.
-refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a
" mal donne. "
Andrew Stuart reprit les cartes d' une main fébrile ;
puis, tout à coup, les posant sur la table :
" eh bien, oui, Monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie
quatre mille livres ! ...
-mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce
n' est pas sérieux.
-quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart,
c' est toujours sérieux.
-soit ! " dit Mr Fogg. Puis, se tournant vers ses
collègues :
" j' ai vingt mille livres (500000 fr.) déposées chez
Baring frères. Je les risquerai volontiers...
-vingt mille livres ! S' écria John Sullivan.
Vingt mille livres qu' un retard imprévu peut vous
faire perdre !
-l' imprévu n' existe pas, répondit simplement
Phileas Fogg.
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-mais, Monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts
jours n' est calculé que comme un minimum de temps !
-un minimum bien employé suffit à tout.
-mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter
mathématiquement des railways dans les paquebots, et
des paquebots dans les chemins de fer !
-je sauterai mathématiquement.
-c' est une plaisanterie !
-un bon anglais ne plaisante jamais, quand il s' agit
d' une chose aussi sérieuse qu' un pari, répondit
Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui
voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts
jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou
cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
-nous acceptons, répondirent Mm Stuart, Fallentin,
Sullivan, Flanagan et Ralph, après s' être entendus.
-bien, dit Mr Fogg. Le train de Douvres part à
huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
-ce soir même ? Demanda Stuart.
-ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc,
ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche,
puisque c' est aujourd' hui mercredi 2 octobre, je
devrai être de retour à Londres, dans ce salon
même du reform-club, le samedi 21 décembre, à huit
heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les
vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit
chez Baring frères vous appartiendront de fait et
de droit, messieurs. -voici un chèque de pareille
somme. "
un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ
par les six co-intéressés. Phileas Fogg était
demeuré froid. Il n' avait certainement pas parié pour
gagner, et n' avait engagé ces vingt mille livres-la
moitié de sa fortune-que parce qu' il prévoyait qu' il
pourrait avoir à dépenser l' autre pour mener à bien
ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet.
Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus,
non pas à cause de la valeur de l' enjeu, mais parce
qu' ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter
dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On offrit à M Fogg de
suspendre le whist afin qu' il pût faire ses
préparatifs de départ.
" je suis toujours prêt ! " répondit cet impassible
gentleman, et donnant les cartes :
" je retourne carreau, dit-il. à vous de jouer,
Monsieur Stuart. "
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iv dans lequel Phileas Fogg stupéfie Passepartout,
son domestique.
à sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir
gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé
de ses honorables collègues, et quitta le reform-club.
à sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa
maison et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié
son programme, fut assez surpris en voyant Mr Fogg,
coupable d' inexactitude, apparaître à cette heure
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insolite. Suivant la notice, le locataire de
Saville-Row ne devait rentrer qu' à minuit précis.
Phileas Fogg était tout d' abord monté à sa chambre,
puis il appela :
" Passepartout. "
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait
s' adresser à lui. Ce n' était pas l' heure.
" Passepartout, " reprit Mr Fogg sans élever la
voix davantage.
Passepartout se montra.
" c' est la deuxième fois que je vous appelle, dit
Mr Fogg.
-mais il n' est pas minuit, répondit Passepartout,
sa montre à la main.
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-je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous
fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes
pour Douvres et Calais. "
une sorte de grimace s' ébaucha sur la ronde face du
français. Il était évident qu' il avait mal entendu.
" monsieur se déplace ? Demanda-t-il.
-oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le
tour du monde. "
Passepartout, l' oeil démesurément ouvert, la
paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus,
le corps affaissé, présentait alors tous les
symptômes de l' étonnement poussé jusqu' à la stupeur.
" le tour du monde ! Murmura-t-il.
-en quatre-vingts jours, répondit Mr Fogg. Ainsi,
nous n' avons pas un instant à perdre.
-mais les malles ? ... dit Passepartout, qui
balançait inconsciemment sa tête de droite et de
gauche.
-pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans,
deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant
pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez
mon makintosch et ma couverture de voyage. Ayez de
bonnes chaussures. D' ailleurs, nous marcherons peu
ou pas. Allez. "
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il
quitta la chambre de Mr Fogg, monta dans la sienne,
tomba sur une chaise, et employant une phrase assez
vulgaire de son pays :
" ah bien, se dit-il, elle est forte, celle-là ! Moi
qui voulais rester tranquille ! ... "
et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ.
Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il
affaire à un fou ? Non... c' était une plaisanterie ?
On allait à Douvres, bien. à Calais, soit. Après
tout, cela ne pouvait notablement contrarier le
brave garçon, qui, depuis cinq ans, n' avait pas foulé
le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu' à
Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la
grande capitale. Mais, certainement, un gentleman
aussi ménager de ses pas s' arrêterait là... oui,
sans doute, mais il n' en était pas moins vrai qu' il
partait, qu' il se déplaçait, ce gentleman, si casanier
jusqu' alors !
à huit heures, Passepartout avait préparé le modeste
sac qui contenait sa garde-robe et celle de son
maître ; puis, l' esprit encore troublé, il quitta sa
chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il
rejoignit Mr Fogg.
Mr Fogg était prêt. Il portait sous son bras le
bradshaw' s continental railway steam transit and
general guide, qui devait lui fournir toutes les
indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac
des mains de Passepartout, l' ouvrit et y
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p19
glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui
ont cours dans tous les pays.
" vous n' avez rien oublié ? Demanda-t-il.
-rien, monsieur.
-mon makintosch et ma couverture ?
-les voici.
-bien, prenez ce sac. "
Mr Fogg remit le sac à Passepartout.
" et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille
livres dedans (500000 francs). "
le sac faillit s' échapper des mains de Passepartout,
comme si les vingt mille livres eussent été en or et
pesé considérablement.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la
porte de la rue fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l' extrémité de
Saville-Row. Phileas Fogg et son domestique
montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers
la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des
embranchements du south-eastern-railway.
à huit heures vingt, le cab s' arrêta devant la grille
de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître
le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant
à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d' un
chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable,
un châle en loques sur ses haillons, s' approcha de
Mr Fogg et lui demanda l' aumône.
Mr Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu' il
venait de gagner au whist, et, les présentant à la
mendiante :
" tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous
avoir rencontrée ! "
puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d' humidité
autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas
dans son coeur.
Mr Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande
salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à
Passepartout l' ordre de prendre deux billets de
première classe pour Paris. Puis, se retournant,
il aperçut ses cinq collègues du reform-club.
" messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas
apposés sur un passe-port que j' emporte à cet effet
vous permettront, au retour, de contrôler mon
itinéraire.
-oh ! Monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier
Ralph, c' est inutile. Nous nous en rapporterons à
votre honneur de gentleman !
-cela vaut mieux ainsi, dit Mr Fogg.
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-vous n' oubliez pas que vous devez être revenu ? ...
fit observer Andrew Stuart.
-dans quatre-vingts jours, répondit Mr Fogg, le
samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq
minutes du soir. Au revoir, messieurs. "
à huit heures quarante, Phileas Fogg et son
domestique prirent place dans le même compartiment.
à huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet
retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine.
Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas.
Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement
contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n' avait pas dépassé Sydenham, que
Passepartout poussait un véritable cri de désespoir !
" qu' avez-vous ? Demanda Mr Fogg.
-il y a... que... dans ma précipitation... mon
trouble... j' ai oublié...
-quoi ?
-d' éteindre le bec de gaz de ma chambre !
-eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr Fogg,
il brûle à votre compte ! "
v dans lequel une nouvelle valeur apparaît sur
la place de Londres.
Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait
guère, sans doute, du grand retentissement qu' allait
provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit
d' abord dans le reform-club, et produisit une
véritable émotion parmi les membres de l' honorable
cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux
journaux par la voie des reporters, et des journaux
au public de Londres et de tout le royaume-uni.
Cette " question du tour du monde " fut commentée,
discutée, disséquée, avec autant de passion et
d' ardeur que s' il se fût agi d' une nouvelle affaire
de l' Alabama. les uns prirent parti pour
Phileas Fogg, les autres-et ils formèrent
bientôt une majorité considérable-se prononcèrent
contre lui. Ce tour
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p21
du monde à accomplir, autrement qu' en théorie et
sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les
moyens de communication actuellement en usage, ce
n' était pas seulement impossible, c' était insensé !
Le times, le standard, l' evening-star,
le morning-chronicle, et vingt autres journaux
de grande publicité, se déclarèrent contre
Mr Fogg. Seul, le daily-telegraph le soutint
dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut
généralement traité de maniaque, de fou, et ses
collègues du reform-club furent blâmés d' avoir tenu
ce pari, qui accusait un affaiblissement dans les
facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés, mais logiques,
parurent sur la question. On sait l' intérêt que l' on
porte en Angleterre à tout ce qui touche à la
géographie. Aussi n' était-il pas un lecteur, à
quelque classe qu' il appartînt, qui ne dévorât les
colonnes consacrées au cas de Phileas Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques esprits
audacieux-les femmes principalement-furent pour
lui, surtout quand l' illustrated-London-news
eut publié son portrait d' après sa photographie
déposée aux archives du reform-club. Certains
gentlemen osaient dire : " hé ! Hé ! Pourquoi pas,
après tout ? On a vu des choses plus extraordinaires ! "
c' étaient surtout les lecteurs du daily-telegraph.
mais on sentit bientôt que ce journal lui-même
commençait à faiblir.
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le
bulletin de la société royale de géographie. Il traita
la question à tous les points de vue, et démontra
clairement la folie de l' entreprise. D' après cet
article, tout était contre le voyageur, obstacles
de l' homme, obstacles de la nature. Pour réussir dans
ce projet, il fallait admettre une concordance
miraculeuse des heures de départ et d' arrivée,
concordance qui n' existait pas, qui ne pouvait pas
exister. à la rigueur, et en Europe, où il s' agit
de parcours d' une longueur relativement médiocre,
on peut compter sur l' arrivée des trains à heure fixe ;
mais quand ils emploient trois jours à traverser
l' Inde, sept jours à traverser les états-Unis,
pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments
d' un tel problème ? Et les accidents de machine, les
déraillements, les rencontres, la mauvaise saison,
l' accumulation des neiges, est-ce que tout n' était
pas contre Phileas Fogg ? Sur les paquebots, ne
se trouverait-il pas, pendant l' hiver, à la merci
des coups de vent ou des brouillards ? Est-il donc
si rare que les meilleurs marcheurs des lignes
transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou
trois jours ? Or, il suffisait d' un retard, un seul,
pour que la chaîne des communications fût
irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait,
ne fût-ce que de quelques heures, le
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départ d' un paquebot, il serait forcé d' attendre le
paquebot suivant, et par cela même son voyage était
compromis irrévocablement.
L' article fit grand bruit. Presque tous les journaux
le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg
baissèrent singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ
du gentleman, d' importantes affaires s' étaient
engagées sur " l' alea " de son entreprise. On sait ce
qu' est le monde des parieurs en Angleterre, monde
plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs.
Parier est dans le tempérament anglais. Aussi,
non-seulement les divers membres du reform-club
établirent-ils des paris considérables pour ou contre
Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le
mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval
de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi
une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée
sur la place de Londres. On demandait, on offrait
du " Phileas Fogg " ferme ou à prime, et il se fit
des affaires énormes. Mais cinq jours après son
départ, après l' article du bulletin de la société
de
géographie, les offres commencèrent à affluer. Le
Phileas Fogg baissa. On l' offrit par paquets. Pris
d' abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu' à
vingt, à cinquante, à cent !
Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux
paralytique, lord Albermale. L' honorable gentleman,
cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour
pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans !
Et il paria cinq mille livres (100000 francs) en
faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps
que la sottise du projet, on lui en démontrait
l' inutilité, il se contentait de répondre : " si la
chose est faisable, il est bon que ce soit un anglais
qui le premier l' ait faite ! "
or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg
se raréfiaient de plus en plus ; tout le monde, et
non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le
prenait plus qu' à cent cinquante, à deux cents contre
un, quand, sept jours après son départ, un incident,
complétement inattendu, fit qu' on ne le prit plus
du tout.
En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir,
le directeur de la police métropolitaine avait reçu
une dépêche télégraphique ainsi conçue :
" Suez à Londres.
" Rowan, directeur police, administration centrale,
scotland place.
" je file voleur de banque, Phileas Fogg. Envoyez
sans retard mandat d' arrestation à Bombay (Inde
anglaise).
" Fix, détective. "
l' effet de cette dépêche fut immédiat. L' honorable
gentleman disparut pour faire place au voleur de
bank-notes. Sa photographie, déposée au reform-club
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avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle
reproduisait trait pour trait l' homme dont le
signalement avait été fourni par l' enquête. On rappela
ce que l' existence de Phileas Fogg avait de
mystérieux, son isolement, son départ subit, et il
parut évident que ce personnage, prétextant un voyage
autour du monde et l' appuyant sur un pari insensé,
n' avait eu d' autre but que de dépister les agents
de la police anglaise.
vi dans lequel l' agent Fix montre une impatience
bien légitime.
voici dans quelles circonstances avait été lancée
cette dépêche concernant le sieur Phileas Fogg.
Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures
du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la
compagnie péninsulaire et orientale, steamer en fer
à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents
tonnes et possédant une force nominale de cinq cents
chevaux. Le Mongolia faisait régulièrement les
voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez.
C' était un des plus rapides marcheurs de la
compagnie, et les vitesses réglementaires, soit
dix milles à l' heure entre Brindisi et Suez, et
neuf milles cinquante-trois centièmes entre Suez et
Bombay, il les avait toujours dépassées.
En attendant l' arrivée du Mongolia, deux hommes
se promenaient sur le quai au milieu de la foule
d' indigènes et d' étrangers qui affluent dans cette
ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande
oeuvre de M De Lesseps assure un avenir considérable.
De ces deux hommes, l' un était l' agent consulaire du
royaume-uni, établi à Suez, qui-en dépit des
fâcheux pronostics du gouvernement britannique et des
sinistres prédictions de l' ingénieur Stephenson-
voyait chaque jour des navires anglais traverser ce
canal, abrégeant ainsi de moitié l' ancienne route de
l' Angleterre aux Indes par le cap de
Bonne-Espérance.
L' autre était un petit homme maigre, de figure assez
intelligente, nerveux, qui contractait avec une
persistance remarquable ses muscles sourciliers. à
travers ses longs cils brillait un oeil très-vif, mais
dont il savait à volonté éteindre l' ardeur. En ce
moment, il donnait certaines marques d' impatience,
allant, venant, ne pouvant tenir en place.
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Cet homme se nommait Fix, et c' était un de ces
" détectives " ou agents de police anglais, qui avaient
été envoyés dans les divers ports, après le vol
commis à la banque d' Angleterre. Ce Fix devait
surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs
prenant la route de Suez, et si l' un d' eux lui
semblait suspect, le " filer " en attendant un mandat
d' arrestation.
Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du
directeur de la police métropolitaine le signalement
de l' auteur présumé du vol. C' était celui de ce
personnage distingué et bien mis que l' on avait
observé dans la salle des payements de la banque.
Le détective, très-alléché évidemment par
la forte
prime promise en cas
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de succès, attendait donc avec une impatience facile
à comprendre l' arrivée du Mongolia.
" et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour
la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder ?
-non, Monsieur Fix, répondit le consul. Il a été
signalé hier au large de Port-Saïd, et les cent
soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un
tel marcheur. Je vous répète que le Mongolia a
toujours gagné la prime de vingt-cinq livres que le
gouvernement accorde pour chaque avance de
vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.
-ce paquebot vient directement de Brindisi ?
Demanda Fix.
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-de Brindisi même, où il a pris la malle des Indes,
de Brindisi qu' il a quitté samedi à cinq heures du
soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à arriver.
Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le
signalement que vous avez reçu, vous pourrez
reconnaître votre homme, s' il est à bord du
Mongolia.
-monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là,
on les sent plutôt qu' on ne les reconnaît. C' est du
flair qu' il faut avoir, et le flair est comme un sens
spécial auquel concourent l' ouïe, la vue et l' odorat.
J' ai arrêté dans ma vie plus d' un de ces gentlemen,
et pourvu que mon voleur soit à bord, je vous réponds
qu' il ne me glissera pas entre les mains.
-je le souhaite, Monsieur Fix, car il s' agit d' un
vol important.
-un vol magnifique, répondit l' agent enthousiasmé.
Cinquante-cinq mille livres ! Nous n' avons pas souvent
de pareilles aubaines ! Les voleurs deviennent
mesquins ! La race des Sheppard s' étiole ! On se fait
pendre maintenant pour quelques shillings !
-Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez
d' une telle façon que je vous souhaite vivement de
réussir ; mais, je vous le répète, dans les conditions
où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile.
Savez-vous bien que, d' après le signalement que vous
avez reçu, ce voleur ressemble absolument à un
honnête homme.
-monsieur le consul, répondit dogmatiquement
l' inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent
toujours à d' honnêtes gens. Vous comprenez bien que
ceux qui ont des figures de coquins n' ont qu' un parti
à prendre, c' est de rester probes, sans cela ils se
feraient arrêter. Les physionomies honnêtes, ce sont
celles-là qu' il faut dévisager surtout. Travail
difficile, j' en conviens, et qui n' est plus du métier,
mais de l' art. "
on voit que ledit Fix ne manquait pas d' une certaine
dose d' amour-propre.
Cependant le quai s' animait peu à peu. Marins de
diverses nationalités, commerçants, courtiers,
portefaix, fellahs, y affluaient. L' arrivée du
paquebot était évidemment prochaine.
Le temps était assez beau, mais l' air froid, par ce
vent d' est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus
de la ville sous les pâles rayons du soleil.
Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres
s' allongeait comme un bras sur la rade de Suez.
à la surface de la mer rouge roulaient plusieurs
bateaux de pêche ou de cabotage, dont quelques-uns
ont conservé dans leurs façons l' élégant gabarit
de la galère antique.
Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix,
par une habitude de sa profession, dévisageait
les passants d' un rapide coup d' oeil.
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Il était alors dix heures et demie.
" mais il n' arrivera pas ce paquebot ! S' écria-t-il
en entendant sonner l' horloge du port.
-il ne peut être éloigné, répondit le consul.
-combien de temps stationnera-t-il à Suez ?
Demanda Fix.
-quatre heures. Le temps d' embarquer son charbon.
De Suez à Aden, à l' extrémité de la mer rouge,
on compte treize cent dix milles, et il faut faire
provision de combustible.
-et de Suez, ce bateau va directement à Bombay ?
Demanda Fix.
-directement, sans rompre charge.
-eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route
et ce bateau, il doit entrer dans son plan de
débarquer à Suez, afin de gagner par une autre voie
les possessions hollandaises ou françaises de
l' Asie. Il doit bien savoir qu' il ne serait pas en
sûreté dans l' Inde, qui est une terre anglaise.
-à moins que ce ne soit un homme très-fort, répondit
le consul. Vous le savez, un criminel anglais est
toujours mieux caché à Londres qu' il ne le serait
à l' étranger. "
sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir
à
l' agent, le consul regagna ses bureaux, situés à peu
de distance. L' inspecteur de police demeura seul,
pris d' une impatience nerveuse, avec ce pressentiment
assez bizarre que son voleur devait se trouver à
bord du Mongolia, -et en vérité, si ce coquin
avait quitté l' Angleterre avec l' intention de
gagner le nouveau-monde, la route des Indes, moins
surveillée ou plus difficile à surveiller que celle
de l' atlantique, devait avoir obtenu sa préférence.
Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De
vifs coups de sifflet annoncèrent l' arrivée du
paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs
se précipita vers le quai dans un tumulte un peu
inquiétant pour les membres et les vêtements des
passagers. Une dizaine de canots se détachèrent de la
rive et allèrent au-devant du Mongolia.
bientôt on aperçut la gigantesque coque du
Mongolia, passant entre les rives du canal, et
onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller
en rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit
par les tuyaux d' échappement.
Les passagers étaient assez nombreux à bord.
Quelques-uns restèrent sur le spardeck à contempler
le panorama pittoresque de la ville ; mais la
plupart débarquèrent dans les canots qui étaient
venus accoster le Mongolia.
Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui
mettaient pied à terre.
En ce moment, l' un d' eux s' approcha de lui, après
avoir vigoureusement
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repoussé les fellahs qui l' assaillaient de leurs offres
de service, et il lui demanda fort poliment s' il
pouvait lui indiquer les bureaux de l' agent consulaire
anglais. Et en même temps ce passager présentait un
passe-port sur lequel il désirait sans doute faire
apposer le visa britannique.
Fix, instinctivement, prit le passe-port, et, d' un
rapide coup d' oeil, il en lut le signalement.
Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La
feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé
sur le passe-port était identique à celui qu' il avait
reçu du directeur de la police métropolitaine.
" ce passe-port n' est pas le vôtre ? Dit-il au
passager.
-non, répondit celui-ci, c' est le passe-port de mon
maître.
-et votre maître ?
-il est resté à bord.
-mais, reprit l' agent, il faut qu' il se présente
en personne aux bureaux du consulat afin d' établir
son identité.
-quoi, cela est nécessaire ?
-indispensable.
-et où sont ces bureaux ?
-là, au coin de la place, répondit l' inspecteur
en indiquant une maison éloignée de deux cents pas.
-alors, je vais aller chercher mon maître, à qui
pourtant cela ne plaira guère de se déranger ! "
là-dessus, le passager salua Fix et retourna à
bord du steamer.
vii qui témoigne une fois de plus de l' inutilité
des passe-ports en matière de police.
l' inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea
rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt,
et sur sa demande pressante, il fut introduit près
de ce fonctionnaire.
" monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule,
j' ai de fortes présomptions de croire que notre
homme a pris passage à bord du Mongolia. "
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et Fix raconta ce qui s' était passé entre ce
domestique et lui à propos du passe-port.
" bien, Monsieur Fix, répondit le consul, je ne
serais pas fâché de voir la figure de ce coquin.
Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à mon
bureau, s' il est ce que vous supposez. Un voleur
n' aime pas à laisser derrière lui des traces de
son passage, et d' ailleurs la formalité des
passe-ports n' est plus obligatoire.
-monsieur le consul, répondit l' agent, si c' est un
homme fort comme on doit le penser, il viendra !
-faire viser son passe-port ?
-oui. Les passe-ports ne servent jamais qu' à gêner
les honnêtes gens et à favoriser la fuite des
coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en
règle, mais j' espère bien que vous ne le viserez
pas...
-et pourquoi pas ? Si ce passe-port est régulier,
répondit le consul, je n' ai pas le droit de refuser
mon visa.
-cependant, monsieur le consul, il faut bien que je
retienne ici cet homme jusqu' à ce que j' aie reçu
de Londres un mandat d' arrestation.
-ah ! Cela, Monsieur Fix, c' est votre affaire,
répondit le consul, mais moi, je ne puis... "
le consul n' acheva pas sa phrase. En ce moment, on
frappait à la porte de son cabinet, et le garçon de
bureau introduisit deux étrangers, dont l' un était
précisément ce domestique qui s' était entretenu
avec le détective.
C' étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le
maître présenta son passe-port, en priant
laconiquement le consul de vouloir bien y apposer
son visa.
Celui-ci prit le passe-port et le lut attentivement,
tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait
ou plutôt dévorait l' étranger des yeux.
Quand le consul eut achevé sa lecture :
" vous êtes Phileas Fogg, esquire ? Demanda-t-il.
-oui, monsieur, répondit le gentleman.
-et cet homme est votre domestique ?
-oui. Un français nommé Passepartout.
-vous venez de Londres ?
-oui.
-et vous allez ?
-à Bombay.
-bien, monsieur. Vous savez que cette formalité
du visa est inutile, et que nous n' exigeons plus
la présentation du passe-port ?
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-je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg,
mais je désire constater par votre visa mon passage
à Suez.
-soit, monsieur. "
et le consul, ayant signé et daté le passe-port,
y apposa son cachet. Mr Fogg acquitta les droits
de visa, et, après avoir froidement salué, il
sortit, suivi de son domestique.
" eh bien ? Demanda l' inspecteur.
-eh bien, répondit le consul, il a l' air d' un parfait
honnête homme !
-possible, répondit Fix, mais ce n' est point ce
dont il s' agit. Trouvez-vous, monsieur le consul,
que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour
trait au voleur dont j' ai reçu le signalement ?
-j' en conviens, mais vous le savez, tous les
signalements...
-j' en aurai le coeur net, répondit Fix. Le
domestique me paraît être moins indéchiffrable
que le maître. De plus, c' est un français, qui ne
pourra se retenir de parler. à bientôt, monsieur le
consul. "
cela dit, l' agent sortit et se mit à la recherche
de Passepartout.
Cependant Mr Fogg, en quittant la maison consulaire,
s' était dirigé vers le quai. Là, il donna quelques
ordres à son domestique ; puis il s' embarqua dans un
canot, revint à bord du Mongolia et rentra dans
sa cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les
notes suivantes :
" quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.
" arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
" quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.
" arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi
" 4 octobre, 6 heures 35 matin.
" quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.
" arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.
" embarqué sur le Mongolia, samedi, 5 heures soir.
" arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
" total des heures dépensées : 158 et demie, soit en
" jours : 6 jours et demi. "
Mr Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire
disposé par colonnes, qui indiquait-depuis le
2 octobre jusqu' au 21 décembre-le mois, le quantième,
le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées
effectives en chaque point principal, Paris,
Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore,
Hong-Kong, Yokohama, San-Francisco, New-York,
Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer
le gain obtenu ou la perte éprouvée à chaque endroit
du parcours.
Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout,
et Mr Fogg savait toujours s' il était en avance ou
en retard.
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Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre,
son arrivée à Suez, qui, concordant avec l' arrivée
réglementaire, ne le constituait ni en gain ni en
perte.
Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine.
Quant à voir la ville, il n' y pensait même pas,
étant de cette race d' anglais qui font visiter par
leur domestique les pays qu' ils traversent.
viii dans lequel Passepartout parle un peu plus
peut-être qu' il ne conviendrait.
Fix avait en peu d' instants rejoint sur le quai
Passepartout, qui flânait et regardait, ne se
croyant pas, lui, obligé à ne point voir.
" eh bien, mon ami, lui dit Fix en l' abordant,
votre passe-port est-il visé ?
-ah ! C' est vous, monsieur, répondit le français.
Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle.
-et vous regardez le pays ?
-oui, mais nous allons si vite qu' il me semble que
je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes à
Suez ?
-à Suez.
-en égypte ?
-en égypte, parfaitement.
-et en Afrique ?
-en Afrique.
-en Afrique ! Répéta Passepartout. Je ne peux y
croire. Figurez-vous, monsieur, que je m' imaginais
ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse
capitale, je l' ai revue tout juste de sept heures
vingt du matin à huit heures quarante, entre la
gare du nord et la gare de Lyon, à travers les vitres
d' un fiacre et par une pluie battante ! Je le
regrette ! J' aurais aimé à revoir le père-Lachaise
et le cirque des champs-élysées !
-vous êtes donc bien pressé ? Demanda l' inspecteur
de police.
-moi, non, mais c' est mon maître. à propos, il faut
que j' achète des chaussettes et des chemises ! Nous
sommes partis sans malles, avec un sac de nuit
seulement.
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-je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez
tout ce qu' il faut.
-monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment
d' une complaisance ! ... "
et tous deux se mirent en route. Passepartout
causait toujours.
" surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas
manquer le bateau !
-vous avez le temps, répondit Fix, il n' est encore
que midi ! "
Passepartout tira sa grosse montre.
" midi, dit-il. Allons donc ! Il est neuf heures
cinquante-deux minutes !
-votre montre retarde, répondit Fix.
-ma montre ! Une montre de famille, qui vient de
mon arrière-grand-père !
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Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C' est un
vrai chronomètre !
-je vois ce que c' est, répondit Fix. Vous avez
gardé l' heure de Londres, qui retarde de deux heures
environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre
montre au midi de chaque pays.
-moi ! Toucher à ma montre ! S' écria Passepartout,
jamais !
-eh bien, elle ne sera plus d' accord avec le soleil.
-tant pis pour le soleil, monsieur ! C' est lui qui
aura tort ! "
et le brave garçon remit sa montre dans son gousset
avec un geste superbe.
Quelques instants après, Fix lui disait :
" vous avez donc quitté Londres précipitamment ?
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-je le crois bien ! Mercredi dernier, à huit heures
du soir, contre toutes ses habitudes, Mr Fogg
revint de son cercle, et trois quarts d' heure après
nous étions partis.
-mais où va-t-il donc, votre maître ?
-toujours devant lui ! Il fait le tour du monde !
-le tour du monde ? S' écria Fix.
-oui, en quatre-vingts jours ! Un pari, dit-il, mais,
entre nous, je n' en crois rien. Cela n' aurait pas le
sens commun. Il y a autre chose.
-ah ! C' est un original, ce Mr Fogg ?
-je le crois.
-il est donc riche ?
-évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui,
en bank-notes toutes neuves ! Et il n' épargne pas
l' argent en route ! Tenez ! Il a promis une prime
magnifique au mécanicien du Mongolia, si nous
arrivions à Bombay avec une belle avance !
-et vous le connaissez depuis longtemps, votre
maître ?
-moi ! Répondit Passepartout, je suis entré à son
service le jour même de notre départ. "
on s' imagine aisément l' effet que ces réponses
devaient produire sur l' esprit déjà surexcité de
l' inspecteur de police.
Ce départ précipité de Londres, peu de temps après
le vol, cette grosse somme emportée, cette hâte
d' arriver en des pays lointains, ce prétexte d' un
pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer
Fix dans ses idées. Il fit encore parler le
français et acquit la certitude que ce garçon ne
connaissait aucunement son maître, que celui-ci
vivait isolé à Londres, qu' on le disait riche sans
savoir l' origine de sa fortune, que c' était un homme
impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put
tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait
point à Suez, et qu' il allait réellement à Bombay.
" est-ce loin Bombay ? Demanda Passepartout.
-assez loin, répondit l' agent. Il vous faut encore
une dizaine de jours de mer.
-et où prenez-vous Bombay ?
-dans l' Inde.
-en Asie ?
-naturellement.
-diable ! C' est que je vais vous dire... il y a
une chose qui me tracasse... c' est mon bec !
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-quel bec ?
-mon bec de gaz que j' ai oublié d' éteindre et qui
brûle à mon compte. Or, j' ai calculé que j' en avais
pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste
six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez
que pour peu que le voyage se prolonge... "
Fix comprit-il l' affaire du gaz ? C' est peu probable.
Il n' écoutait plus et prenait un parti. Le français
et lui étaient arrivés au bazar. Fix laissa son
compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda
de ne pas manquer le départ du Mongolia, et il
revint en toute hâte aux bureaux de l' agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait
repris tout son sang-froid.
" monsieur, dit-il au consul, je n' ai plus aucun
doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un
excentrique qui veut faire le tour du monde en
quatre-vingts jours.
-alors c' est un malin, répondit le consul, et il
compte revenir à Londres, après avoir dépisté toutes
les polices des deux continents !
-nous verrons bien, répondit Fix.
-mais ne vous trompez-vous pas ? Demanda encore une
fois le consul.
-je ne me trompe pas.
-alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire
constater par un visa son passage à Suez ?
-pourquoi ? ... je n' en sais rien, monsieur le consul,
répondit le détective, mais écoutez-moi. "
et, en quelques mots, il rapporta les points saillants
de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.
" en effet, dit le consul, toutes les présomptions
sont contre cet homme. Et qu' allez-vous faire ?
-lancer une dépêche à Londres avec demande instante
de m' adresser un mandat d' arrestation à Bombay,
m' embarquer sur le Mongolia, filer mon voleur
jusqu' aux Indes, et là, sur cette terre anglaise,
l' accoster poliment, mon mandat à la main et la
main sur l' épaule. "
ces paroles prononcées froidement, l' agent prit
congé du consul et se rendit au bureau télégraphique.
De là, il lança au directeur de la police métropolitaine
cette dépêche que l' on connaît.
Un quart d' heure plus tard, Fix, son léger bagage
à la main, bien muni d' argent, d' ailleurs,
s' embarquait à bord du Mongolia, et bientôt le
rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de
la mer Rouge.
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ix où la mer Rouge et la mer des Indes se
montrent propices aux desseins de Phileas Fogg.
la distance entre Suez et Aden est exactement de
treize cent dix milles, et le cahier des charges de la
compagnie alloue à ses paquebots un laps de temps
de cent trente-huit heures pour la franchir. Le
Mongolia, dont les feux étaient activement
poussés, marchait de manière à devancer l' arrivée
réglementaire.
La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient
presque tous l' Inde pour destination. Les uns se
rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais
viâ Bombay, car depuis qu' un chemin de fer traverse
dans toute sa largeur la péninsule indienne, il n' est
plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du Mongolia, on comptait
divers fonctionnaires civils et des officiers de tout
grade. De ceux-ci, les uns appartenaient à l' armée
britannique proprement dite, les autres commandaient
les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement
appointés, même à présent que le gouvernement s'
est
substitué aux droits et aux charges de l' ancienne
compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7000 francs,
brigadiers à 60000, généraux à 100000.
On vivait donc bien à bord du Mongolia, dans
cette société de fonctionnaires, auxquels se mêlaient
quelques jeunes anglais, qui, le million en poche,
allaient fonder au loin des comptoirs de commerce.
Le " purser " , l' homme de confiance de la compagnie,
l' égal du capitaine à bord, faisait somptueusement les
choses. Au déjeuner du matin, au lunch de deux heures,
au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit
heures, les tables pliaient sous les plats de viande
fraîche et les entremets fournis par la boucherie
et les offices du paquebot. Les passagères-il y en
avait quelques-unes-changeaient de toilette deux
fois par jour. On faisait de la musique, on dansait
même, quand la mer le permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop
souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et
longs. Quand le vent soufflait soit de la côte
d' Asie, soit de
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la côte d' Afrique, le Mongolia, long fuseau
à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement.
Les dames disparaissaient alors ; les pianos se
taisaient ; chants et danses cessaient à la fois. Et
pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le
paquebot, poussé par sa puissante machine, courait
sans retard vers le détroit de Bab-El-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps ? On
pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il
se préoccupait des changements de vent nuisibles à la
marche du navire, des mouvements désordonnés de la
houle qui risquaient d' occasionner un accident à la
machine, enfin de toutes les avaries possibles qui,
en obligeant le Mongolia à relâcher dans quelque
port, auraient compromis son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait
à ces éventualités, il n' en laissait rien paraître.
C' était toujours l' homme impassible, le membre
imperturbable du reform-club, qu' aucun incident ou
accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas
plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait
rarement sur le pont. Il s' inquiétait peu d' observer
cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce
théâtre des premières scènes historiques de
l' humanité. Il ne venait pas reconnaître les
curieuses villes semées sur ses bords, et dont la
pittoresque silhouette se découpait quelquefois à
l' horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce
golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon,
Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé
avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se
hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré leur
voyage par des sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné dans le
Mongolia ? d' abord il faisait ses quatre repas
par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage
pussent détraquer une machine si merveilleusement
organisée. Puis il jouait au whist.
Oui ! Il avait rencontré des partenaires, aussi
enragés que lui : un collecteur de taxes qui se
rendait à son poste à Goa, un ministre, le
révérend Décimus Smith, retournant à Bombay,
et un brigadier général de l' armée anglaise, qui
rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois passagers
avaient pour le whist la même passion que Mr Fogg,
et ils jouaient pendant des heures entières, non
moins silencieusement que lui.
Quant à Passepartout, le mal de mer n' avait aucune
prise sur lui. Il occupait une cabine à l' avant et
mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut
dire que, décidément, ce voyage, fait dans ces
conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait
son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du
pays, et d' ailleurs il s' affirmait à lui-même que
toute cette fantaisie finirait à Bombay.
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Le lendemain du départ de Suez, le 29 octobre, ce
ne fut pas sans un certain plaisir qu' il rencontra
sur le pont l' obligeant personnage auquel il s' était
adressé en débarquant en égypte.
" je ne me trompe pas, dit-il en l' abordant avec son
plus aimable sourire, c' est bien vous, monsieur, qui
m' avez si complaisamment servi de guide à Suez ?
-en effet, répondit le détective, je vous reconnais !
Vous êtes le domestique de cet anglais original...
-précisément, monsieur... ?
-Fix.
-Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté
de vous retrouver à bord. Et où allez-vous donc ?
-mais, ainsi que vous, à Bombay.
-c' est au mieux ! Est-ce que vous avez déjà fait
ce voyage ?
-plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent
de la compagnie péninsulaire.
-alors vous connaissez l' Inde ?
-mais... oui..., répondit Fix, qui ne voulait pas
trop s' avancer.
-et c' est curieux, cette Inde-là ?
-très-curieux ! Des mosquées, des minarets, des
temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des
serpents, des bayadères ! Mais il faut espérer que
vous aurez le temps de visiter le pays ?
-je l' espère, Monsieur Fix. Vous comprenez bien
qu' il n' est pas permis à un homme sain d' esprit de
passer sa vie à sauter d' un paquebot dans un chemin
de fer et d' un chemin de fer dans un paquebot, sous
prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts
jours ! Non. Toute cette gymnastique cessera à
Bombay, n' en doutez pas.
-et il se porte bien, Mr Fogg ? Demanda Fix
du ton le plus naturel.
-très-bien, monsieur Fix. Moi aussi, d' ailleurs.
Je mange comme un ogre qui serait à jeun. C' est
l' air de la mer.
-et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.
-jamais. Il n' est pas curieux.
-savez-vous, Monsieur Passepartout, que ce
prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien
cacher quelque mission secrète... une mission
diplomatique, par exemple !
-ma foi, Monsieur Fix, je n' en sais rien, je
vous l' avoue, et, au fond, je ne donnerais pas
une demi-couronne pour le savoir. "
depuis cette rencontre, Passepartout et Fix
causèrent souvent ensemble. L' inspecteur de police
tenait à se lier avec le domestique du sieur Fogg.
Cela pouvait
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le servir à l' occasion. Il lui offrait donc souvent,
au bar-room du Mongolia, quelques verres de
whisky ou de pale-ale, que le brave garçon acceptait
sans cérémonie et rendait même pour ne pas être en
reste, -trouvant, d' ailleurs, ce Fix un gentleman
bien honnête.
Cependant le paquebot s' avançait rapidement. Le 13,
on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa
ceinture de murailles ruinées, au-dessus desquelles
se détachaient quelques dattiers verdoyants. Au
loin, dans les montagnes, se développaient de vastes
champs de caféiers. Passepartout fut ravi de
contempler cette ville célèbre, et il trouva même
qu' avec ses murs circulaires et un fort démantelé
qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait
à une énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le Mongolia franchit
le détroit de Bab-El-Mandeb, dont le nom arabe
signifie la porte des larmes, et le lendemain,
14, il faisait escale à steamer-point, au nord-ouest
de la rade d' Aden. C' est là qu' il devait se
réapprovisionner de combustible.
Grave et importante affaire que cette alimentation
du foyer des paquebots à de telles distances des
centres de production. Rien que pour la compagnie
péninsulaire, c' est une dépense annuelle qui se
chiffre par huit cent mille livres (20 millions de
francs). Il a fallu, en effet, établir des dépôts
en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le
charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le Mongolia avait encore seize cent cinquante
milles à faire avant d' atteindre Bombay, et il
devait rester quatre heures à Steamer-Point, afin
de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au
programme de Phileas Fogg. Il était prévu.
D' ailleurs le Mongolia, au lieu d' arriver à
Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait
le 14 au soir. C' était un gain de quinze heures.
Mr Fogg et son domestique descendirent à terre.
Le gentleman voulait faire viser son passe-port.
Fix le suivit sans être remarqué. La formalité
du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord
reprendre sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume,
au milieu de cette population de somanlis, de
banians, de parsis, de juifs, d' arabes, d' européens,
composant les vingt-cinq mille habitants d' Aden.
Il admira les fortifications qui font de cette ville
le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques
citernes auxquelles travaillaient encore les
ingénieurs anglais, deux mille ans après les
ingénieurs du roi Salomon.
" très-curieux, très-curieux ! Se disait Passepartout
en revenant à bord. Je m' aperçois qu' il n' est pas
inutile de voyager, si l' on veut voir du nouveau. "
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à six heures du soir, le Mongolia battait des
branches de son hélice les eaux de la rade d' Aden
et courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui
était accordé cent soixante-huit heures pour
accomplir la traversée entre Aden et Bombay.
Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le
vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent
en aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères,
en fraîches toilettes, reparurent sur le pont. Les
chants et les danses recommencèrent.
Le voyage s' accomplit donc dans les meilleures
conditions. Passepartout était enchanté de l' aimable
compagnon que le hasard lui avait procuré en la
personne de Fix.
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Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut
connaissance de la côte indienne. Deux heures plus
tard, le pilote montait à bord du Mongolia.
à l' horizon, un arrière-plan de collines se profilait
harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les
rangs de palmiers qui couvrent la ville se
détachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans cette
rade formée par les îles Salcette, Colaba,
éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie
il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième
robbre de la journée, et son partenaire et lui,
grâce à une manoeuvre audacieuse, ayant fait les
treize levées, terminèrent cette belle traversée
par un chelem admirable.
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Le Mongolia ne devait arriver que le 22 octobre
à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C' était donc,
depuis son départ de Londres, un gain de deux jours,
que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son
itinéraire à la colonne des bénéfices.
x où Passepartout est trop heureux d' en être
quitte en perdant sa chaussure.
personne n' ignore que l' Inde-ce grand triangle
renversé dont la base est au nord et la pointe au
sud-comprend une superficie de quatorze cent
mille milles carrés, sur laquelle est inégalement
répandue une population de cent quatre-vingts
millions d' habitants. Le gouvernement britannique
exerce une domination réelle sur une certaine partie
de cet immense pays. Il entretient un gouverneur
général à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à
Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
à Agra.
Mais l' Inde anglaise proprement dite ne compte qu' une
superficie de sept cent mille milles carrés et une
population de cent à cent dix millions d' habitants.
C' est assez dire qu' une notable partie du territoire
échappe encore à l' autorité de la reine ; et, en
effet, chez certains rajahs de l' intérieur, farouches
et terribles, l' indépendance indoue est encore
absolue.
Depuis 1756-époque à laquelle fut fondé le premier
établissement anglais sur l' emplacement aujourd' hui
occupé par la ville de Madras-jusqu' à cette année
dans laquelle éclata la grande insurrection des
cipayes, la célèbre compagnie des Indes fut
toute-puissante. Elle s' annexait peu à peu les
diverses provinces, achetées aux rajahs aux prix de
rentes qu' elle payait peu ou point ; elle nommait
son gouverneur général et tous ses employés civils
ou militaires ; mais maintenant elle n' existe plus,
et les possessions anglaises de l' Inde relèvent
directement de la couronne.
Aussi l' aspect, les moeurs, les divisions
ethnographiques de la péninsule tendent à se
modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait
par tous les antiques moyens de transport, à pied,
à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin,
à dos d' homme, en coach, etc. Maintenant, des
steamboats parcourent
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à grande vitesse l' Indus, le Gange, et un
chemin de fer, qui traverse l' Inde dans toute
sa largeur en se ramifiant sur son parcours,
met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.
Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne
droite à travers l' Inde. La distance à vol
d' oiseau n' est que de mille à onze cents milles, et
des trains, animés d' une vitesse moyenne seulement,
n' emploieraient pas trois jours à la franchir ; mais
cette distance est accrue d' un tiers, au moins, par
la corde que décrit le railway en s' élevant jusqu' à
Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé à grands points du
" great indian peninsular railway " . En quittant
l' île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur
le continent en face de Tannah, franchit la
chaîne des Ghâtes-occidentales, court au nord-est
jusqu' à Burhampour, sillonne le territoire à peu
près indépendant du Bundelkund, s' élève jusqu'
à
Allahabad, s' infléchit vers l' est, rencontre le
Gange à Bénarès, s' en écarte légèrement,
et,
redescendant au sud-est par Burdivan et la ville
française de Chandernagor, il fait tête de ligne
à Calcutta.
C' était à quatre heures et demie du soir que les
passagers du Mongolia avaient débarqué à
Bombay, et le train de Calcutta partait à huit
heures précises.
M Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta
le paquebot, donna à son domestique le détail de
quelques emplettes à faire, lui recommanda
expressément de se trouver avant huit heures à la
gare, et, de son pas régulier qui battait la seconde
comme le pendule d' une horloge astronomique, il se
dirigea vers le bureau des passe-ports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait
à rien voir, ni l' hôtel de ville, ni la magnifique
bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le
marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni
les synagogues, ni les églises arméniennes, ni la
splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux
tours polygones. Il ne contemplerait ni les
chefs-d' oeuvre d' éléphanta, ni ses mystérieuses
hypogées, cachées au sud-est de la rade, ni les
grottes Kanhérie de l' île Salcette, ces admirables
restes de l' architecture bouddhiste !
Non ! Rien. En sortant du bureau des passe-ports,
Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare,
et là il se fit servir à dîner. Entre autres mets,
le maître d' hôtel crut devoir lui recommander une
certaine gibelotte de " lapin du pays " , dont il lui
dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta
consciencieusement ; mais, en dépit de sa sauce
épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d' hôtel.
" monsieur, lui dit-il en le regardant fixement,
c' est du lapin, cela ?
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-oui, mylord, répondit effrontément le drôle,
du lapin des jungles.
-et ce lapin-là n' a pas miaulé quand on l' a tué ?
-miaulé ! Oh ! Mylord ! Un lapin ! Je vous jure...
-monsieur le maître d' hôtel, reprit froidement
Mr Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci :
autrefois, dans l' Inde, les chats étaient considérés
comme des animaux sacrés. C' était le bon temps.
-pour les chats, mylord ?
-et peut-être aussi pour les voyageurs ! "
cette observation faite, Mr Fogg continua
tranquillement à dîner.
Quelques instants après Mr Fogg, l' agent Fix avait,
lui aussi, débarqué du Mongolia et couru chez
le directeur de la police de Bombay. Il fit
reconnaître sa qualité de détective, la mission dont
il était chargé, sa situation vis-à-vis de l' auteur
présumé du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat
d' arrêt ? ... on n' avait rien reçu. Et, en effet, le
mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore
arrivé.
Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du
directeur un ordre d' arrestation contre le sieur Fogg.
Le directeur refusa. L' affaire regardait
l' administration métropolitaine, et celle-ci seule
pouvait légalement délivrer un mandat. Cette sévérité
de principes, cette observance rigoureuse de la
légalité est parfaitement explicable avec les moeurs
anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,
n' admettent aucun arbitraire.
Fix n' insista pas et comprit qu' il devait se résigner
à attendre son mandat. Mais il résolut de ne point
perdre de vue son impénétrable coquin, pendant tout
le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne
doutait pas que Philéas Fogg n' y séjournât, -et,
on le sait, c' était aussi la conviction de
Passepartout, -ce qui laisserait au mandat d' arrêt
le temps d' arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés
son maître en quittant le Mongolia,
Passepartout avait bien compris qu' il en serait
de Bombay comme de Suez et de Paris, que le
voyage ne finirait pas ici, qu' il se poursuivrait
au moins jusqu' à Calcutta, et peut-être plus loin.
Et il commença à se demander si ce pari de Mr Fogg
n' était pas absolument sérieux, et si la fatalité
ne l' entraînait pas, lui qui voulait vivre en repos,
à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours !
En attendant, et après avoir fait acquisition de
quelques chemises et chaussettes, il se promenait
dans les rues de Bombay. Il y avait grand concours
de populaire, et, au milieu d' européens de toutes
nationalités, des persans à bonnets pointus, des
bunhyas à turbans ronds, des sindes à bonnets carrés,
des
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arméniens en longues robes, des parsis à mitre noire.
C' était précisément une fête célébrée
par ces
parsis ou guèbres, descendants directs des sectateurs
de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les
plus civilisés, les plus intelligents, les plus
austères des indous, -race à laquelle appartiennent
actuellement les riches négociants indigènes de
Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de
carnaval religieux, avec processions et divertissements,
dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de
gazes roses brochées d' or et d' argent, qui, au son
des violes et au bruit des tam-tams, dansaient
merveilleusement, et avec une décence parfaite,
d' ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies,
si ses yeux et ses oreilles s' ouvraient
démesurément pour voir et entendre, si son air, sa
physionomie était bien celle du " booby " le plus
neuf qu' on pût imaginer, il est superflu d' y insister
ici.
Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il
risqua de compromettre le voyage, sa curiosité
l' entraîna plus loin qu' il ne convenait.
En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi,
Passepartout se dirigeait vers la gare, quand,
passant devant l' admirable pagode de Malebar-Hill,
il eut la malencontreuse idée d' en visiter l' intérieur.
Il ignorait deux choses : d' abord que l' entrée de
certaines pagodes indoues est formellement interdite
aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes
ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leur
chaussure à la porte. Il faut remarquer ici que,
par raison de saine politique, le gouvernement
anglais, respectant et faisant respecter jusque dans
ses plus insignifiants détails la religion du pays,
punit sévèrement quiconque en viol les pratiques.
Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme
un simple touriste, admirait, à l' intérieur de
Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de
l' ornementation brahmanique, quand soudain il fut
renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres,
le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui,
arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et
commencèrent à le rouer de coups, en proférant des
cris sauvages.
Le français, vigoureux et agile, se releva vivement.
D' un coup de poing et d' un coup de pied, il renversa
deux de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs
longues robes, et, s' élançant hors de la pagode de
toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt
distancé le troisième indou, qui s' était jeté sur
ses traces, en ameutant la foule.
à huit heures moins cinq, quelques minutes seulement
avant le départ du train, sans chapeau, pieds nus,
ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant
ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du
chemin de fer.
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Fix était là, sur le quai d' embarquement. Ayant
suivi le sieur Fogg à la gare, il avait compris
que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti
fut aussitôt pris de l' accompagner jusqu' à Calcutta
et plus loin s' il le fallait. Passepartout ne
vit pas Fix, qui se tenait dans l' ombre, mais Fix
entendit le récit de ses aventures, que Passepartout
narra en peu de mots à son maître.
" j' espère que cela ne vous arrivera plus, " répondit
simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un
des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit
son maître sans mot dire.
Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une
pensée le retint et modifia subitement son projet
de départ.
" non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le
territoire indien... je tiens mon homme. "
en ce moment, la locomotive lança un vigoureux
sifflet, et le train disparut dans la nuit.
xi où Phileas Fogg achète une monture à un
prix fabuleux.
le train était parti à l' heure réglementaire. Il
emportait un certain nombre de voyageurs, quelques
officiers, des fonctionnaires civils et des
négociants en opium et en indigo, que leur commerce
appelait dans la partie orientale de la péninsule.
Passepartout occupait le même compartiment que son
maître. Un troisième voyageur se trouvait placé
dans le coin opposé.
C' était le brigadier général, sir Francis Cromarty,
l' un des partenaires de Mr Fogg pendant la
traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses
troupes cantonnées auprès de Bénarès.
Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante
ans environ, qui s' était fort distingué pendant
la dernière révolte des cipayes, eût véritablement
mérité la qualification d' indigène. Depuis son jeune
âge, il habitait l' Inde et n' avait fait que de
rares apparitions dans son pays natal. C' était un
homme instruit, qui aurait volontiers donné des
renseignements sur les coutumes, l' histoire,
l' organisation
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du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à
les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien.
Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
C' était un corps grave, parcourant une orbite autour
du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique
rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son
esprit le calcul des heures dépensées depuis son
départ de Londres, et il se fût frotté les mains,
s' il eût été dans sa nature de faire un mouvement
inutile.
Sir Francis Cromarty n' était pas sans avoir
reconnu l' originalité de son compagnon de route,
bien qu' il ne l' eut étudié que les cartes à la main
et entre deux robbres. Il était donc fondé à se
demander si un coeur humain battait sous cette froide
enveloppe, si Phileas Fogg avait une âme sensible
aux beautés de la nature, aux aspirations morales.
Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux
que le brigadier général avait rencontrés, aucun
n' était comparable à ce produit des sciences exactes.
Phileas Fogg n' avait point caché à sir Francis
Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni
dans quelles conditions il l' opérait. Le brigadier
général ne vit dans ce pari qu' une excentricité sans
but utile et à laquelle manquerait nécessairement
le transire benefaciendo qui doit guider tout
homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre
gentleman, il passerait évidemment sans " rien faire " ,
ni pour lui, ni pour les autres.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train,
franchissant les viaducs, avait traversé l' île
Salcette et courait sur le continent. à la station
de Callyan, il laissa sur la droite l' embranchement
qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le
sud-est de l' Inde, et il gagna la station de
Pauwell. à ce point, il s' engagea dans les montagnes
très-ramifiées des Ghâtes-occidentales, chaînes
à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts
sommets sont couverts de bois épais.
De temps à autre, sir Francis Cromarty et
Phileas Fogg échangeaient quelques paroles, et,
à ce moment, le brigadier général, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit :
" il y a quelques années, Monsieur Fogg, vous auriez
éprouvé en cet endroit un retard qui eût probablement
compromis votre itinéraire.
-pourquoi cela, sir Francis ?
-parce que le chemin de fer s' arrêtait à la base de
ces montagnes, qu' il fallait traverser en palanquin
ou à dos de poney jusqu' à la station de Kandallah,
située sur le versant opposé.
-ce retard n' eût aucunement dérangé l' économie
de mon programme, répondit Mr Fogg. Je ne suis pas
sans avoir prévu l' éventualité de certains obstacles.
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-cependant, Monsieur Fogg, reprit le brigadier
général, vous risquiez d' avoir une fort mauvaise
affaire sur les bras avec l' aventure de ce garçon. "
Passepartout, les pieds entortillés dans sa
couverture de voyage, dormait profondément et ne
rêvait guère que l' on parlât de lui.
" le gouvernement anglais est extrêmement sévère et
avec raison pour ce genre de délit, reprit
sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à
ce que l' on respecte les coutumes religieuses des
indous, et si votre domestique eût été pris...
-eh bien, s' il eût été pris, sir Francis, répondit
Mr Fogg, il aurait été condamné, il aurait subi
sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en
Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût
pu retarder son maître ! "
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et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la
nuit, le train franchit les Ghâtes, passa à
Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s' élançait
à travers un pays relativement plat, formé par le
territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée,
était semée de bourgades, au-dessus desquelles le
minaret de la pagode remplaçait le clocher de
l' église européenne. De nombreux petits cours d' eau,
la plupart affluents ou sous-affluents du Godavery,
irriguaient cette contrée fertile.
Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait
croire qu' il traversait le pays des indous dans un
train du " great peninsular railway " . Cela lui
paraissait invraisemblable. Et cependant rien de
plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras
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d' un mécanicien anglais et chauffée de houille
anglaise, lançait sa fumée sur les plantations
de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de
girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se
contournait en spirales autour des groupes de
palmiers, entre lesquels apparaissaient de
pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes
de monastères abandonnés, et des temples
merveilleux qu' enrichissait l' inépuisable
ornementation de l' architecture indienne. Puis,
d' immenses étendues de terrain se dessinaient à
perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les
serpents ni les tigres qu' épouvantaient les
hennissements du train, et enfin des forêts,
fendues par le tracé de la voie, encore hantées
d' éléphants, qui, d' un oeil pensif, regardaient
passer le convoi échevelé.
Pendant cette matinée, au delà de la station de
Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire
funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les
sectateurs de la déesse kâli. Non loin s' élevaient
Ellora et ses pagodes admirables, non loin la
célèbre Aurungabad, la capitale du farouche
Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l' une
des provinces détachées du royaume du Nizam.
C' était sur cette contrée que Feringhea, le chef
des Thugs, le roi des étrangleurs, exerçait sa
domination. Ces assassins, unis dans une association
insaisissable, étranglaient, en l' honneur de la
déesse de la mort, des victimes de tout âge, sans
jamais verser de sang, et il fut un temps où l' on
ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol
sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais
a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable
proportion, mais l' épouvantable association existe
toujours et fonctionne encore.
à midi et demi, le train s' arrêta à la station de
Burhampour, et Passepartout put s' y procurer à
prix d' or une paire de babouches, agrémentées de
perles fausses, qu' il chaussa avec un sentiment
d' évidente vanité.
Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent
pour la station d' Assurghur, après avoir un instant
côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se
jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.
Il est opportun de faire connaître quelles pensées
occupaient alors l' esprit de Passepartout. Jusqu' à
son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que
les choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis
qu' il filait à toute vapeur à travers l' Inde, un
revirement s' était fait dans son esprit. Son naturel
lui revenait au galop. Il retrouvait les idées
fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux
les projets de son maître, il croyait à la réalité
du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce
maximum de temps, qu' il ne fallait pas dépasser.
Déjà même, il s' inquiétait des retards possibles,
des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se
sentait comme intéressé dans cette gageure, et
tremblait à la
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pensée qu' il avait pu la compromettre la veille par
son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins
flegmatique que Mr Fogg, il était beaucoup plus
inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés,
maudissait les haltes du train, l' accusait de lenteur
et blâmait in petto Mr Fogg de n' avoir pas
promis une prime au m&eacu