Capitalisme, socialisme et démocratie
TROISIÈME ET QUATRIÈME PARTIES

Joseph SCHUMPETER (1942)

Capitalisme, socialisme et démocratie
La doctrine marxiste; le capitalisme peut-il survivre ?
Le socialisme peut-il fonctionner ?
Socialisme et démocratie

TROISIÈME ET QUATRIÈME PARTIES
chapitres 15 à 23.

(Traduction française, 1942)

 

Table des matières


Troisième partie Le socialisme peut-il fonctionner ?

Chapitre 15. Pour déblayer le terrain
Chapitre 16. L'organigramme socialiste
Chapitre 17. Organigrammes comparés

I. Une observation préalable
II. Analyse de rendements comparés
III. Motifs de supériorité de l'organigramme socialiste

Chapitre 18. L'élément humain avertissement

I. Relativité historique de l'argument
II. Sur les demi-dieux et les archanges
III. Le problème de la gestion bureaucratique
IV. Épargne et discipline
V. Discipline autoritaire en régime socialiste : la leçon russe

Chapitre 19. Transition

I. Deux problèmes distincts
II. Socialisation dans une situation de maturité
III. Socialisation dans une situation d'immaturité
IV. Politique socialiste avant la lettre : l'exemple anglais


Quatrième partie Socialisme et démocratie

Chapitre 20. La position du problème

I. La dictature du prolétariat
II. Le dossier des partis socialistes
III. Une expérience mentale
IV. A la recherche d'une définition

Chapitre 21. La doctrine classique de la démocratie

I. Le bien commun et la volonté du peuple
II. Volonté du peuple et volition individuelle
III. La nature humaine en politique
IV. Raisons de la survivance de la doctrine classique

Chapitre 22. Une théorie alternative de la démocratie

I. Compétition pour la direction politique
II. Application du principe

Chapitre 23. En conclusion

I. Quelques implications de l'analyse précédente
II. Conditions de succès de la méthode démocratique
III. La démocratie en régime socialiste

Annexe. - Ultima verba. La marche au socialisme. Les perspectives du capitalisme américain (1949)

troisième partie

LE SOCIALISME
PEUT-IL FONCTIONNER ?


Troisième partie : le socialisme peut-il fonctionner ?

Chapitre 15

Pour déblayer le terrain

Le socialisme peut-il fonctionner? A coup sûr, il le peut. On ne saurait en douter si l'on admet, premièrement, que le stade idoine d'évolution industrielle a été atteint et, deuxièmement, que les problèmes de transition peuvent être résolus avec succès. Il n'est pas défendu, cela va de soi, d'éprouver de sérieuses perplexités en ce qui concerne soit ces hypothèses en elles-mêmes, soit la question de savoir si une société de structure socialiste aura un caractère démocratique, soit si, démocratique ou non, une telle société a des chances de fonctionner plus ou moins bien. Nous reviendrons ultérieurement sur tous ces points. Cependant, si nous acceptons ces hypothèses et écartons ces doutes, la réponse à la question résiduelle doit certainement être : Oui.

Avant d'essayer d'en donner la preuve, je voudrais déblayer certains obstacles qui encombrent notre route. Jusqu'à ce point, je me suis contenté de certaines définitions assez lâches et il me faut maintenant réparer cette négligence. Nous considérerons seulement deux types de sociétés et ne mentionnerons les autres qu'incidemment. Nous désignerons ces deux types par les termes : mercantile et socialiste.

La société mercantile est définie par un système institutionnel dont il suffit de mentionner deux éléments : la propriété privée des moyens de production et la régulation du processus productif par le contrat (ou la gestion ou l'initiative) privés. Toutefois, un tel type de société n'est pas, en règle générale, purement bourgeois. En effet, nous avons reconnu dans la deuxième partie qu'une bourgeoisie industrielle et commerciale est généralement incapable d'exister, sinon en symbiose avec une couche non-bourgeoise. Une société mercantile n'est pas davantage synonyme de société capitaliste. Celle-ci, cas particulier de la société mercantile, est caractérisée par le phénomène additionnel de la création du crédit - de la pratique, à laquelle se rattachent tant de traits distinctifs de la vie économique moderne, consistant à financer les initiatives au moyen du crédit bancaire, c'est-à-dire avec de la monnaie (billets ou dépôts) fabriquée ad hoc. Comme, cependant, la société mercantile, en tant qu'alternative au socialisme, se manifeste toujours en pratique sous la forme spécifique du capitalisme, le lecteur peut, s'il le préfère, s'en tenir au contraste traditionnel entre capitalisme et socialisme, sans que cela fasse une grande différence.

Par société socialiste nous désignerons un système institutionnel dans lequel une autorité centrale contrôle les moyens de production et la production elle-même, ou encore, pouvons-nous dire, dans lequel les affaires économiques de la société ressortissent, en principe, au secteur public, et non pas au secteur privé. Le socialisme a été qualifié de Protée intellectuel. On peut en donner de nombreuses définitions, je veux dire de nombreuses définitions valables, sans parler des naïvetés telles que : " socialisme signifie du pain pour tous ", et la nôtre n'est pas nécessairement la meilleure. Quoi qu'il en soit, il me paraît utile d'en préciser le sens et la portée, au risque de me faire taxer de pédantisme.

Ma définition exclut le socialisme des guildes, le syndicalisme, etc. En effet, le type que l'on peut qualifier de " socialisme centralisé " me paraît l'emporter si nettement que l'on perdrait son temps à analyser d'autres formules. Cependant, si nous choisissons cette expression pour désigner la seule sorte de socialisme que nous nous proposions de prendre en considération, nous devons veiller à éviter un malentendu. Le terme " socialisme centralisé " indique seulement que ce régime ne comporte pas une pluralité d'unités de contrôle dont chacune représenterait en principe un intérêt distinct - ni, notamment, une pluralité de secteurs territoriaux autonomes dont la coexistence risquerait de faire revivre une grande partie des antagonismes inhérents à la société capitaliste. On peut tenir pour irréaliste cette exclusion des intérêts sectionnels : elle n'en est pas moins essentielle.

Néanmoins, en adoptant le terme " socialisme centralisé " nous n'avons aucunement entendu suggérer l'idée de centralisation : en d'autres termes, nous n'avons pas voulu dire ou bien que l'autorité centrale (Conseil Central ou Ministère de la Production) doit nécessairement être revêtue d'un pouvoir absolu, ou bien qu'elle se réserve toutes les initiatives d'exécution. En ce qui concerne le premier point, le conseil ou le ministère socialiste peut être tenu de soumettre son plan à l'approbation d'un congrès ou d'un parlement. On peut également concevoir qu'ils existe une autorité de supervision et de contrôle - une sorte de cour des comptes, laquelle pourrait même être éventuellement habilitée à opposer son veto à certaines décisions. En ce qui concerne le second point, une certaine liberté d'action devrait être laissée et une liberté d'action presque illimitée pour-rait être laissée aux " hommes sur le tas ", c'est-à-dire aux directeurs des différentes branches ou usines. Pour l'instant, j'admettrai, non sans hardiesse, que la marge adéquate de liberté aura été expérimentalement fixée et effectivement allouée aux " managers ", en sorte que le rendement ne soit compromis ni par les ambitions effrénées (les subordonnés, ni par l'accumulation sur le bureau ministériel de rapports et de questions en suspens - ni par des directives ministérielles évoquant les méthodes de gouvernement du roi Ubu.

Je n'ai pas défini séparément le collectivisme et le communisme. Je ne ferai aucun usage du premier de ces deux ternies et je n'emploierai le second qu'à l'occasion, en nie référant aux groupes qui se qualifient de la sorte. Si, toutefois, j'étais obligé de me servir de ces deux mots, j'en ferais des synonymes de " socialisme ". Certes, la plupart des auteurs, en analysant leur usage à travers le temps, ont essayé de leur prêter des significations distinctes et il est exact que le terme " communiste " a servi assez régulièrement à désigner des idées particulièrement radicales et absolues. Il n'en reste pas moins que l'un des documents classiques du socialisme s'intitule le Manifeste " Communiste ". D'ailleurs, les différences de principes qui séparent ces sectes n'ont jamais été fondamentales et, dans la mesure où elles existent, elles sont aussi accentuées à j'intérieur du groupe socialiste qu'entre celui-ci et le groupe communiste. Les bolcheviks se qualifient à la fois de communistes et de " seuls et sincères socialistes ". Qu'ils aient ou non droit à ces épithètes, il sont certainement socialistes.

J'ai évité les termes propriété étatisée ou appropriation étatiste des ressources naturelles, des usines et des outillages : l'exclusion de ces termes n'est pas dépourvue d'importance au point de vue de la méthodologie des sciences sociales. Il existe, à coup sûr, des concepts, tels que ceux de besoin ou de choix ou de bien économique, qui ne se rattachent pas à une époque ou à une société données. D'autres concepts (par exemple ceux de prix de revient ou de prix de vente) prennent, dans leur utilisation quotidienne, une acception localisée dans le temps et dans l'espace - mais les économistes, en en extrayant la quintessence, ont fini par les détacher quasiment de tout support concret. Enfin, il existe encore d'autres concepts qui, de par leur nature même, ne supportent pas d'être transplantés et conservent toujours l'empreinte du cadre institutionnel qui leur a donné naissance. L'emploi de ces concepts en dehors du monde ou de la civilisation sociale où ils se sont formés est extrêmement risqué et, en fait, aboutit à fausser gravement les descriptions historiques. Or, les termes propriété, appropriation (et aussi, à mon sens, taxation) appartiennent au monde de la société mercantile, exactement comme les termes chevalier ou fief appartenaient au monde féodal.

Mais il en va de même du terme État. Nous pouvons, bien entendu, le définir en utilisant le critère de souveraineté, puis parler d'un État socialiste. Cependant, sous peine de transformer l'État, organisme substantiel, en un simple fantôme légal ou philosophique flottant dans le vide, nous ne devons jamais l'introduire dans des discussions relatives aux sociétés féodales ou socialistes, étant donné qu'aucune d'entre elles n'a établi, ni consenti à établir entre le secteur public et le secteur privé la ligne de démarcation qui donne à l'entité " État " sa signification essentielle. Pour lui conserver ce sens avec tous les attributs (fonctions, méthodes, prises de position) qu'il comporte, la meilleure formule consiste à dire que l'État, issu des heurts et compromis entre les seigneurs féodaux et la bourgeoisie, constitue une partie des cendres dont naîtra le phénix socialiste : c'est pourquoi je n'ai pas fait usage de ce terme dans ma définition du socialisme. Certes, le socialisme peut être institué par un acte de l'État. Mais rien n'empêche, à mon sens, de dire que l'État meurt en accomplissant cet acte - comme l'avait indiqué Marx et comme Lénine l'a répété.

Enfin, ma définition concorde, à un certain égard, avec toutes celles que j'ai rencontrées, en ce sens qu'elle pivote exclusivement sur un support économique. Tout socialiste souhaite réformer la société sur le plan économique et tous les avantages escomptés par lui doivent provenir de la transformation des institutions économiques. Bien entendu, une telle conception implique une théorie de la causation sociale - théorie aux termes de laquelle le système économique constitue, dans l'ensemble des phénomènes que nous appelons " société ", l'élément réellement agissant. Cependant deux observations s'imposent d'elles-mêmes.

En premier lieu, nous avons signalé dans la précédente partie à propos du capitalisme et il nous faut signaler présentement à propos du socialisme que l'aspect économique n'est pas le seul, ni même le plus important à nos yeux d'observateurs ou à ceux des personnes auxquelles on demande de placer leur confiance dans le socialisme. En élaborant ma définition, je n'ai aucunement entendu contester ce fait. Et je dois, en toute loyauté, rendre à tous les socialistes civilisés qu'il m'a été donné de rencontrer ou dont j'ai lu les ouvrages le témoignage qu'il en va de même pour eux : s'ils insistent sur le facteur économique en raison de l'importance du rôle que leur doctrine lui attribue, ils n'entendent aucunement suggérer que les biftecks et les postes de radio soient les seuls objets pour la conquête desquels il vaille la peine de lutter. Certes, il existe d'odieux matérialistes qui sont précisément de cet avis. Et beaucoup de socialistes qui ne rampent pas au ras du sol n'en exagèrent pas moins, quand ils se mettent en quête de votes, les promesse d'ordre économique en raison de leur attrait immédiat pour les masses. Ce faisant, ils faussent et dégradent leur doctrine. Nous ne les imiterons pas, mais, au contraire, nous ne perdrons jamais de vue que le socialisme vise des objectifs plus élevés que celui consistant à remplir les panses, exactement comme le christianisme ne se limite pas aux valeurs quelque peu hédonistiques du ciel et de l'enfer. Primordialement et par-dessus tout, le socialisme signifie l'avènement d'un nouveau monde culturel en considération duquel un homme pourrait fort bien être un socialiste fervent, même s'il croyait que, du point de vue économique, le système socialiste donnerait probablement de moins bons résultats que le système capitaliste . Par conséquent, aucun argument purement économique pour ou contre le socialisme ne saurait, quelle qu'en soit la valeur, être tenu pour sans réplique.

Mais, en second lieu, quel monde culturel? Nous pourrions essayer de répondre à cette question en passant en revue les déclarations des socialistes accrédités afin de reconnaître s'il s'en dégage un tableau de la civilisation socialiste. A première vue, les matériaux de cette nature paraissent abondants. Certains socialistes sont toujours prêts à entonner, les mains jointes et un sourire béat sur leurs lèvres, le cantique de la justice, de l'égalité, de la liberté, en général, et de la liberté économique (suppression de " l'exploitation de l'homme par l'homme ") en particulier, de la paix et de l'amour, des chaînes brisées et des énergies culturelles libérées, des horizons élargis, des dignités nouvelles révélées : en somme, du Rousseau mélangé d'un grain de Bentham. D'autres socialistes se bornent à exprimer les appétits et les intérêts de l'aile gauche du syndicalisme. D'autres encore font toutefois preuve d'une remarquable réticence. Parce qu'ils méprisent les slogans bon marché, mais sont incapables de rien imaginer d'autre? Parce que, même s'ils en sont capables, ils doutent que des formules idéalistes puissent entraîner l'adhésion populaire? Parce qu'ils n'ignorent pas qu'un abîme les sépare de leurs camarades?

Ne pouvant avancer plus loin sur cette piste, il nous faut donc envisager ce que j'appellerai l' " indétermination culturelle du socialisme ". En fait, conformément à notre définition ainsi qu'à la plupart des autres, une société peut être pleinement et valablement socialiste tout en étant soit dirigée par un monarque absolu, soit organisée sous la forme la plus démocratique qui soit concevable ; elle peut être aristocratique ou prolétarienne ; elle peut être théocratique et hiérarchisée ou athéïste et indifférente à la religion ; elle peut être beaucoup plus strictement disciplinée qu'une armée moderne ou parfaitement indisciplinée ; elle peut être imprégnée d'ascétisme ou d'eudémonisme, énergique ou molle, préoccupée seulement de l'avenir ou seulement du présent, belliqueuse et nationaliste ou pacifique et internationaliste ; égalitaire ou anti-égalitaire ; elle peut adopter la morale des maîtres ou celle des esclaves ; son art peut être objectif ou subjectif ; ses modalités d'existence peuvent être individualistes ou standardisées ; enfin - et cela suffirait à provoquer l'allégeance ou le mépris de tels d'entre nous - elle peut se reproduire à partir de ses meilleures ou de ses pires souches et engendrer, selon les cas, des surhommes ou des déchets humains.

Pourquoi en est-il ainsi? Nous laissons au lecteur le soin d'en décider. Il peut conclure, ou bien que Marx s'est trompé et que le système économique ne détermine pas une civilisation, ou bien, alternativement, qu'un système économique complet la détermine, mais que l'élément économique entrant dans notre définition du socialisme (à savoir le contrôle centralisé des moyens de production et de la production) n'est pas déterminant, à moins d'être renforcé par des données et hypothèses économiques supplémentaires. Nous n'aurions d'ailleurs pas, soit dit en passant, obtenu de meilleurs résultats avec le capitalisme si nous avions essayé de reconstruire son ensemble culturel à partir, exclusivement, des données incorporées dans notre définition de ce régime économique. Certes, nous avons dans ce cas l'impression d'une détermination et nous constatons qu'il est possible de raisonner sur les tendances inhérentes à la civilisation capitaliste. Mais cette possibilité tient seulement à ce que nous sommes en présence d'une réalité historique qui nous fournit toutes les données auxiliaires dont nous avons besoin et qui, de par son existence même, exclut un nombre infini d'autres solutions.

Cependant nous avons employé le terme " détermination " dans un sens assez strict et technique et, en outre, par référence à un ensemble culturel complet. Or, l'indétermination, prise dans ce sens, n'oppose pas une barrière insurmontable aux efforts visant à découvrir certains traits ou tendances que le système socialiste, en tant que tel, a davantage de chances de produire que d'autres - et, notamment, des traits ou tendances relatifs à certains points spécifiques de l'organisme culturel. Il n'est pas davantage impossible d'introduire des hypothèses supplémentaires raisonnables : il suffit, pour s'en convaincre, de se référer à la liste précédente de " possibilités ". Si, par exemple, nous admettons, comme beaucoup de socialistes l'admettent - à tort, selon moi -, que les guerres ne sont que l'une des formes prises par les conflits entre intérêts capitalistes, il s'ensuit nécessairement que le socialisme ne serait pas belliqueux, mais pacifiste. Ou encore, si nous admettons que le socialisme évolue parallèlement à un certain type de rationalisme dont il est inséparable, nous conclurons qu'un tel régime serait probablement irréligieux, sinon antireligieux. Nous nous essaierons nous-même à ce jeu dans certains cas, bien que, en règle générale, mieux vaille, en pareille matière, s'effacer devant le seul champion incontestable de l'utopie : Platon. Cependant, tout bien pesé, il reste acquis que le socialisme est, à n'en pas douter, un Protée culturel et que l'on ne peut préciser davantage ses possibilités culturelles que si l'on se résigne à envisager des espèces particulières à l'intérieur du " genre " socialiste - chacune de ces espèces étant, certes, la seule valable aux yeux de ses partisans, mais toutes ces espèces venant en ligne de compte pour l'analyste désintéressé.


Troisième partie : le socialisme peut-il fonctionner ?

Chapitre 16

L'organigramme socialiste

En premier lieu, il convient de rechercher si la logique pure d'une économie socialiste est ou non fêlée par une paille. Certes, aucune démonstration de la cohérence de cette logique ne convertira jamais personne au socialisme, ni même ne permettra d'affirmer avec un degré de certitude élevé que le socialisme est viable en pratique ; cependant la preuve de l'incohérence logique du socialisme ou même l'échec d'une tentative visant à prouver sa cohérence logique suffiraient en eux-mêmes à nous convaincre de l'absurdité inhérente à ce système.

Plus précisément, notre question peut être formulée comme il suit : étant donné un système socialiste du type envisagé, est-il possible de faire dériver de ses données, tout en respectant les principes du comportement rationnel, des décisions rigoureusement déterminées en ce qui concerne les biens à produire et leurs modalités de production ou, pour énoncer la même question en termes d'économie mathématique, ces données et ces principes fournissent-ils, dans les conditions d'une économie socialiste, au comité central ou au ministère de la production des équations qui soient indépendantes, compatibles - C'est-à-dire libres de toute contradiction - et suffisamment nombreuses pour déterminer univoquement les inconnues du problème?

1. L'on doit répondre par l'affirmative. Il n'existe aucune fêlure dans la logique pure du socialisme. La cohérence du socialisme est d'ailleurs si évidente qu'il ne me serait pas venu à l'idée d'y insister si elle n'avait pas été contestée et si, circonstance encore plus surprenante, les socialistes orthodoxes, aussi longtemps qu'ils n'ont pas été mis sur la voie par des économistes d'opinions et de sympathies foncièrement bourgeoises, n'ont pas réussi à formuler une réponse affirmative répondant aux exigences scientifiques.

La seule autorité ayant pris une position négative qu'il soit nécessaire de mentionner est celle du professeur L. von Mises . Partant de la proposition d'après laquelle le comportement économique rationnel présuppose des calculs rationnels de prix de revient - donc des prix appliqués aux facteurs de production entrant dans les prix de revient - donc des marchés sur lesquels se forment ces prix des facteurs, cet auteur a conclu que, en l'absence de tels marchés dans une société socialiste, les faisceaux lumineux orientant la production rationnelle feraient défaut, en sorte que le système fonctionnerait en plein chaos, en admettant même qu'il le puisse. A cette critique et à des critiques similaires (voire à certains doutes qui s'étaient élevés dans leur esprit) les porte-parole accrédités de l'orthodoxie socialiste n'ont, tout d'abord, pas trouvé grand-chose à opposer, sinon en présentant un argument d'après lequel les gérants socialistes pourraient partir du système de valeurs élaboré par leurs prédécesseurs capitalistes - argument, certes, valable dans une discussion portant sur les difficultés pratiques, mais non dès lors qu'on en vient à la question de principe - ou encore en entonnant le paean en l'honneur des vertus miraculeuses de leur paradis, dans lequel il deviendrait facile de se passer complètement des artifices capitalistes, tels que celui de la rationalité des coûts, et dans lequel les camarades résolveraient tous les problèmes en puisant dans les flots de lait et de miel que déverseraient inépuisablement les cornes d'abondance des magasins sociaux. Or, de tels arguments reviennent à accepter les critiques à la von Mises et il semble que certains socialistes continuent aujourd'hui encore à se résigner à un tel aveu d'impuissance théorique.

C'est à l'économiste Enrico Barone que l'on doit d'avoir résolu le problème avec une lucidité telle qu'il a laissé peu de choses à faire à ses émules, sinon d'élaborer sa solution et de clarifier certains points d'importance secondaire, et je renvoie à son argumentation ceux de mes lecteurs qui désireraient une démonstration rigoureuse. Cependant une brève esquisse de sa thèse nous suffira .

Considérée du point de vue de l'économiste, la production - y compris les transports et toutes les opérations relatives à la commercialisation - n'est pas autre chose que la combinaison rationnelle des " facteurs " existants, compte tenu des contraintes imposées par les conditions technologiques. Dans une société mercantile, la tâche consistant à combiner ces facteurs implique leur achat ou leur location et les revenus individuels qui caractérisent une telle société sont précisément engendrés par le processus d'achat ou de location. En d'autres termes, la production et la " répartition " du produit social ne sont que deux aspects différents d'un seul et même processus qui affecte simultanément ces deux phénomènes. Or, la différence logique - ou purement théorique - entre une économie mercantile et une économie socialiste consiste en ce que, dans cette dernière, la solidarité de la production et de la répartition cesse d'exister. Comme, à première vue, les moyens de production n'y sont pas évalues par un marché et comme, point encore plus important, les principes d'une société socialiste ne lui permettraient pas, même si de telles valeurs existaient, d'en faire le critère de la répartition, il s'ensuit que l'automatisme répartiteur d'une société mercantile fait défaut à une société socialiste. Ce vide doit donc être comblé par un acte politique, disons par la Constitution de la communauté collectiviste. La répartition devient ainsi une opération distincte et, tout au moins en bonne logique, complètement coupée de la production. Cet acte (ou décision) politique devrait résulter (tout en les déterminant, à son tour, dans une large mesure) du caractère économique et culturel de la société, de son comportement, de ses buts et de ses achèvements ; cependant, du point de vue économique, il aurait un caractère complètement arbitraire. Comme nous l'avons signalé ci-dessus, la communauté peut adopter une règle égalitaire (conforme, précisons-le, à l'un des sens multiples que l'on peut donner à l'idéal égalitaire) - ou admettre des inégalités aussi accentuées qu'elle le désire. Elle pourrait même, cas particulièrement intéressant, organiser la répartition aux fins de réaliser une performance maximum dans telle ou telle direction souhaitée. Elle pourrait prendre en considération les désirs individuels des camarades ou décider de leur attribuer ce que telle ou telle autorité jugerait le meilleur pour eux : le slogan " à chacun selon ses besoins " pourrait revêtir l'un ou l'autre de ces deux sens. Toutefois, une règle quelconque devrait être instituée. Il nous suffira, pour notre dessein, d'analyser un cas très spécial.


2. Supposons donc que les convictions éthiques de notre communauté socialiste, tout en étant foncièrement égalitaires, prescrivent, simultanément que les camarades soient libres de choisir à leur convenance entre tous les biens de consommation que le ministère est en mesure de produire et consent à produire (la communauté pouvant, bien entendu, refuser de produire certaines marchandises, par exemple des boissons alcooliques). Admettons, en outre, qu'il soit donné satisfaction à l'idéal égalitaire du type adopté en délivrant à chaque personne - les enfants et peut-être d'autres individus comptant pour des fractions de consommateurs dans la mesure où l'autorité compétente en déciderait ainsi - un ticket représentant son droit à une quantité de biens de consommation égale au quotient du produit social disponible pendant la période comptable courante par le nombre des ayants-droit, tous les billets étant annulés au terme de cette période. On peut se représenter ces tickets comme des bons donnant droit à la Xe partie de tous les aliments, vêtements, articles ménagers, maisons, autos, séances de cinéma et ainsi de suite ayant été ou étant produits pour la consommation (c'est-à-dire aux fins d'être délivrés aux consommateurs) durant la période considérée. Ces bons pourraient être libellés en telles ou telles marchandises ; cependant., en vue d'éviter la masse complexe et superflue des trocs qui devraient alternativement prendre place entre les camarades, il serait plus commode de les libeller simplement en unités ou lunes ou soleils... ou même dollars - et de prescrire que les unités de chaque marchandises seraient délivrées cintre remise d'un certain nombre d'unités conventionnelles. Ces " prix " débités par les magasins sociaux devraient, étant donné nos hypothèses, constamment répondre à la condition consistant en ce que, chacun de ces prix étant multiplié par la quantité existante de la marchandise correspondante, le total des produits de ces multiplications devrait équivaloir au total (arbitraire à tous autres égards) des bons remis aux camarades. Cependant il ne serait pas nécessaire que le ministre responsable fixe des " prix " spécifiques, sinon par voie de suggestions initiales. Étant donné les goûts des consommateurs et leurs " revenus dollars " égaux, les camarades révéleraient par leurs réactions à ces suggestions initiales à quels prix ils seraient disposés à acquérir la totalité du produit social, à l'exception des articles dont personne ne se soucierait de s'embarrasser, et le ministère devrait alors ratifier ces prix s'il désirait liquider ses stocks. Il en serait ainsi fait et le principe de l'égalité des parts aurait, du même coup, été réalisé selon une technique très plausible et d'après un barème uniquement déterminé.

Toutefois cette méthode présuppose, cela va de soi, la production préalable d'une quantité définie de chaque bien. Le véritable problème, dont on a -contesté qu'il comporte une solution, consiste précisément à découvrir comment cette production anticipée pourrait être accomplie rationnellement, c'est-à-dire en sorte qu'elle se traduise par le maximum de satisfactions pour les consommateurs, dans les limites imposées par les ressources disponibles, les possibilités technologiques et les autres conditions du milieu économique. Or, il est évident que, si les décisions en matière de production étaient prises à la suite, disons, d'un vote majoritaire des camarades, une telle procédure manquerait complètement l'objectif de maximation visé , étant donné qu'en pareil cas certains consommateurs, à coup sûr, et, éventuellement, tous les consommateurs n'obtiendraient pas ce qu'ils désirent et ce qu'il serait possible de leur fournir sans amoindrir les satisfactions de leurs concitoyens. Cependant il est non moins évident que la rationalité économique, au sens précis du terme, pourrait être respectée d'une autre façon. Aux yeux du théoricien, cette possibilité résulte de la proposition élémentaire aux termes de laquelle les consommateurs, en évaluant (" demandant ") des biens de consommation, évaluent également, ipso facto, par le jeu de l'imputation les facteurs qui entrent dans la production de ces biens. On peut démontrer comme il suit. à l'intention de l'homme de la rue, la possibilité de réaliser un plan rationnel de production dans la société socialiste envisagée.


3. Pour faciliter notre tâche, nous supposerons que les moyens de production existent en quantités données et, jusqu'à nouvel ordre, invariables. Ceci posé, admettons que le comité central se fragmente en comités spécialisés par branches de production ou, mieux encore, admettons qu'il soit institué pour chaque branche une autorité chargée de la gérer et de conférer avec le comité central, lequel contrôle et coordonne tous les gérants ou conseils de gestion. Le comité central, pour accomplir cette fonction, alloue les ressources productives - toutes placées sous son contrôle -aux autorités spécialisées, conformément à certaines règles. Supposons que le comité prescrive que les gérants des branches peuvent obtenir sous les trois conditions suivantes, en quantités quelconques, les biens et services instrumentaux réclamés par eux. En premier lieu, ces gérants doivent produire aussi économiquement que possible. En second lieu, ils sont tenus de virer au comité central, en échange de chaque unité de chaque bien ou service instrumental commandé par eux, un montant fixé à l'avance des " dollars de consommateurs " que leur ont procurés leurs livraisons antérieures de biens de consommation - nous pourrions tout aussi bien dire que le comité central se déclare prêt à " vendre " à n'importe quelle gestion des quantités illimitées de marchandises et services instrumentaux sur la base de " prix " spécifiés. En troisième lieu, les gérants sont tenus de commander et d'utiliser toutes les quantités (et non pas des quantités inférieures) que, en produisant de la façon la plus économique, ils sont en mesure d'employer sans être forcés de " vendre " une fraction quelconque de leurs produits pour un nombre de " dollars " inférieur à celui qu'ils doivent virer au comité central en règlement des quantités correspondantes de moyens de production. En termes plus techniques, cette condition signifie que la production doit atteindre, dans toutes les branches, un volume tel que les " prix " deviennent égaux (et non pas seulement proportionnels) aux coûts marginaux .

La tâche de chaque comité de gestion est désormais uniquement déterminée. De même que, de nos jours, toute firme appartenant à une branche parfaitement concurrentielle sait, aussitôt que lui sont connus les possibilités techniques, les réactions des consommateurs (leurs goûts et leurs revenus) et les prix moyens de production, ce qu'elle doit produire, en quelle quantité et comment, de même les gérants économiques de notre communauté socialiste sauraient ce qu'ils doivent produire, les procédés à appliquer et les quantités de facteurs à " acheter " au conseil central, aussitôt que les barèmes de " prix " de ce dernier auraient été publiés et que les consommateurs auraient manifesté leurs " demandes ".

En un certain sens, les " prix " de facteurs instrumentaux, à la différence des " prix " des biens de consommation, seraient unilatéralement fixés par le conseil central. Nous pouvons cependant dire alternativement que les gérants des industries expriment, en ce qui concerne les biens instrumentaux, une demande uniquement déterminée qui ressemble fort à celle que les consommateurs formulent en ce qui concerne les biens consommables. Nous avons seulement besoin, pour compléter notre démonstration, de découvrir une règle, conforme au principe de maximation, visant à régir la fixation des prix par le conseil central. Or, cette règle est évidente. Il suffit que le conseil fixe un seul prix pour chaque bien instrumental d'une qualité donnée (si le conseil faisait acquitter à différents gérants des prix différents pour des articles de même qualité, de telles discriminations devraient, en règle générale , être justifiées par des motifs extra-économiques) et s'assure qu'un tel prix " déblaie le marché ", en ce sens qu'aucune quantité inutilisée de biens Instrumentaux ne lui resterait sur les bras et qu'aucune quantité supplémentaire ne serait commandée à ces " prix ".

Une telle règle suffirait normalement à garantir le calcul rationnel des prix de revient - partant l'allocation économiquement rationnelle des ressources productives (car la comptabilité analytique d'exploitation n'est pas autre chose qu'une méthode servant à mettre en oeuvre et contrôler l'affectation rationnelle de ces ressources) -, donc la rationalité du plan de production dans les sociétés socialistes. On s'en convaincra en observant que, aussi longtemps qu'une telle règle est respectée, aucun élément des ressources productives ne peut être détourné vers aucune branche de production sans provoquer une destruction de valeurs de consommation (exprimées en termes de dollars de consommateur) égales (ou supérieures) à celles que cet élément créerait par sa nouvelle affectation. Ceci revient à dire que la production est poussée, dans toutes les directions qui lui sont ouvertes étant donné les conditions générales de J'environnement social, aussi loin (mais non plus loin) qu'elle peut l'être rationnellement. Ainsi se trouve complétée notre démonstration relative à la rationalité de la planisation socialiste dans un régime d'activité économique stationnaire où tout événement est correctement prévu et se reproduit périodiquement et où rien n'advient pour bouleverser le plan.

4. Cependant nous ne rencontrons pas de grandes difficultés lorsque, dépassant les limites de la théorie du régime stationnaire, nous faisons entrer en ligne de compte les phénomènes inhérents à l'évolution industrielle. Pour autant qu'il s'agisse de logique économique, on ne saurait soutenir que le socialisme du type envisagé, tout en étant théoriquement capable de se tirer des tâches récurrentes dictées par la gestion d'une économie stationnaire, serait irrémédiablement impuissant à résoudre les problèmes posés par le " progrès ". Nous exposerons ci-après les raisons pour lesquelles il est néanmoins important, du point de vue des chances de succès d'une société socialiste, que celle-ci commence sa carrière, non seulement aussi richement dotée que possible par son prédécesseur capitaliste en expérience et procédés techniques ainsi qu'en ressources matérielles, mais encore après que le régime capitaliste a jeté sa gourme, accompli le gros de sa besogne et s'est rapproché d'une situation stationnaire. Néanmoins, il ne s'ensuit aucunement que nous soyons incapables de concevoir une méthode rationnelle et uniquement déterminée dont la mise en œuvre mettrait la société socialiste en mesure de saisir chacune des chances de perfectionnement technico-économique qui s'offrirait à elle.

Supposons qu'une machine nouvelle et plus efficace ait été dessinée en vue d'améliorer le processus productif de l'industrie X. Aux fins d'éliminer les problèmes afférents au financement de l'investissement présentement considéré et d'isoler un groupe distinct de phénomènes, nous admettrons que la nouvelle machine peut être produite par les mêmes usines qui, précédemment, fabriquaient la machine moins efficace et moyennant un coût identique (exprimé en termes de ressources productives). Les gérants de l'industrie X, obéissant à la première clause de leurs instructions - c'est-à-dire à la règle leur enjoignant de produire aussi économiquement que possible -, vont adopter la nouvelle machine et, par suite, vont produire la même quantité de marchandises en utilisant à cet effet une plus faible quantité de moyens de production. En conséquence, ils seront désormais en mesure de virer au conseil central ou au ministère de la production un nombre de " dollars de consommateurs " inférieur à celui des dollars versés par les consommateurs. Le lecteur peut d'ailleurs qualifier cette différence à sa guise, en la désignant par D - ou par coup de râteau -ou par " profits ", etc. Les gérants violeraient, il est vrai, la condition définie par la troisième clause de leurs instructions s'ils encaissaient ce " profit " ; si, alternativement, ils respectaient cette clause et produisaient sans délai la quantité additionnelle impliquée par cette condition, les dits profits ne se concrétiseraient jamais. Néanmoins, l'existence virtuelle de ces profits, dont il serait fait état dans les calculs des gérants, suffirait parfaitement à leur faire remplir la seule fonction à eux réservée dans notre hypothèse, à savoir la fonction consistant à indiquer, sous une forme uniquement déterminée, l'orientation et l'extension à donner à la redistribution des ressources productives qu'il serait désormais rationnel d'effectuer.

Si, à un moment où les ressources productives de la société seraient complètement absorbées par la tâche consistant à maintenir un niveau donné de consommation, une amélioration - telle qu'un nouveau pont ou une nouvelle voie ferrée - exigeant l'utilisation de facteurs additionnels (ou, pourrions-nous dire également, un investissement additionnel) paraissait désirable, les camarades, pour réaliser cette amélioration, devraient ou bien travailler au delà du nombre d'heures fixé, comme nous l'avons admis implicitement jusqu'à ce point, par la loi - ou restreindre leur consommation - ou combiner ces deux procédés. En pareil cas, nos hypothèses, choisies aux fins de résoudre le problème fondamental de la manière la plus simple qui puisse se concevoir, excluent une solution " automatique ", c'est-à-dire une décision à laquelle le conseil central et les gérants industriels aboutiraient simplement en se laissant passivement guider par des indications objectives, tout en respectant leurs trois règles. Toutefois, cette imperfection est, bien entendu, inhérente à notre schéma spécial, et non pas à l'économie socialiste. Si nous désirons obtenir une solution automatique, il nous suffit d'abroger la disposition aux termes de laquelle tous les bons donnant droit à des biens de consommation sont annulés s'ils n'ont pas été utilisés au cours de la période pour laquelle ils ont été émis ; de renoncer au principe de l'égalité absolue des revenus ; enfin, d'habiliter le conseil central à offrir des primes pour les heures supplémentaires et - comment dirons-nous? eh bien! disons pour les épargnes. Si les améliorations ou investissements possibles sont entrepris dans une mesure telle que le moins tentant d'entre eux procure un " profit " égal aux primes à offrir aux fins de Provoquer les heures supplémentaires ou les épargnes (ou les deux) nécessaires pour effectuer cet investissement marginal, la réalisation d'une telle condition détermine uniquement toutes les nouvelles variables introduites par notre problème, pourvu que, dans l'intervalle de temps venant en ligne de compte, les heures supplémentaires et l'épargne soient des fonctions monodromes de leurs primes respectives . Il est commode d'admettre que les " dollars " décaissés en règlement de ces primes viendraient s'ajouter aux dollars-revenus émis antérieurement. Il n'y a d'ailleurs pas lieu de nous attarder sur les réajustements que cette circonstance imposerait à différents points de vue.

Cependant, de ce développement relatif à l'investissement il ressort toujours plus clairement que le schéma considéré par nous comme le mieux adapté aux besoins de notre analyse ne constitue ni le seul organigramme possible d'une économie socialiste, ni celui qui se recommanderait nécessairement à une société socialiste. Certes, le socialisme n'est pas forcément égalitaire ; néanmoins, l'on ne saurait raisonnablement s'attendre à ce qu'une société socialiste puisse tolérer un degré d'inégalité dos revenus suffisamment accentué pour réaliser le taux d'investissement que la société capitaliste réalise sur la moyenne des phases cycliques. Les inégalités capitalistes elles-mêmes n'y suffisent pas et leur effet doit être renforcé par ceux de l'accumulation des réserves par les sociétés et de la " création " de crédit bancaire, c'est-à-dire par des méthodes qui n'ont rien de spécifiquement automatique, ni d'uniquement déterminé. Si donc une société socialiste désire réaliser un taux similaire, sinon plus élevé, d'investissement réel - rien ne l'y oblige, évidemment -, elle devra recourir à d'autres méthodes qu'à celle de l'épargne. La formation de réserves prélevées sur des " profits " que l'on pourrait laisser se matérialiser au lieu de les maintenir à l'état virtuel ou encore, comme suggéré ci-dessus, une technique analogue à celle de la création de crédit seraient parfaitement praticables. Toutefois, il serait beaucoup plus expédient de S'en remettre au conseil central ou au parlement qui pourraient régler la question d'un commun accord dans le cadre du budget social : alors que le vote portant sur la partie " automatique " des opérations économiques de la société aurait un caractère purement formel ou servirait peut-être à des fins de contrôle, le vote portant sur le chapitre investissement - ou, tout au moins, sur son montant -impliquerait une décision réelle et prendrait rang à côté du vote des dépenses militaires et des autres dépenses d'intérêt collectif . La coordination d'une telle décision raisonnée avec les décisions " automatiques " concernant les quantités et les qualités des biens de consommation individuelle ne soulèverait pas de difficultés insurmontables. Toutefois, en acceptant une telle solution nous aurions enfreint sur un point très important le principe fondamental de notre schéma.

D'autres éléments de notre organigramme peuvent être modifiés sans même sortir de son cadre général. Par exemple, en dehors d'une exception éventuelle en ce qui concerne les heures supplémentaires, je n'ai pas laissé aux camarades, pris individuellement, la faculté de fixer la quantité de travail à accomplir par eux, étant d'ailleurs entendu que, en leur qualité d'électeurs et par d'autres procédés, ils peuvent exercer sur cette décision autant d'influence qu'ils en exercent sur la répartition des revenus, etc. Je ne leur ai pas non plus concédé. pour ce qui est du choix de leur emploi, davantage de liberté que le conseil central ne peut et ne veut leur en accorder, compte tenu des exigences de son plan général. On peut se représenter une telle organisation en se référant au service militaire obligatoire. Un tel plan se rapprocherait beaucoup de la formule : " à chacun selon ses besoins, chacun doit contribuer selon ses aptitudes " - ou, tout au moins, on pourrait, moyennant quelques modifications secondaires, l'adapter à cette formule. Cependant, alternativement, nous pourrions également laisser à chaque camarade le soin te décider combien de travail et quel genre de travail il se propose d'accomplir. En pareil cas, l'autorité devrait essayer de réaliser l'affectation rationnelle de la main-d'œuvre au moyen d'un système d'incitations - des primes étant à nouveau offertes, non seulement pour les heures supplémentaires, mais encore pour tous les travaux, aux fins d'obtenir en tous lieux une " offre " de main-d'œuvre de tout genre et de toute qualification qui soit adéquate à la structure de la demande des consommateurs et au programme d'investissement. Une relation évidente s'établirait entre les primes et le caractère attrayant ou fastidieux de chaque emploi ainsi que l'habileté à acquérir pour le remplir : elles présenteraient donc une certaine similitude avec le barème de salaires d'une société capitaliste. Bien qu'il ne faille pas pousser trop loin l'analogie existant entre un tel barème et le système socialiste des primes, il n'est pas défendu de parler, dans le dernier cas, d'un " marché du travail ". L'insertion d'un tel rouage modifierait, bien entendu, considérablement notre organigramme. Néanmoins, elle n'affecterait pas le déterminisme du système socialiste, dont la rationalité formelle s'accentuerait, en fait, d'autant plus vigoureusement.

5. Il en irait de même de l'air de famille entre l'économie mercantile et l'économie socialiste qui ne peut pas ne pas avoir frappé le lecteur tout au long de notre analyse. Étant donné que cette ressemblance paraît avoir réjoui les non-socialistes et quelques socialistes et mécontenté d'autres socialistes, il n'est pas inutile de répéter explicitement en quoi elle consiste et à quoi elle tient : le lecteur reconnaîtra alors combien sont peu justifiés la satisfaction des uns et le déplaisir des autres. En essayant de construire un schéma rationnel d'une économie socialiste, nous avons utilisé des mécanismes et des concepts traditionnellement désignés par des termes que nos discussions portant sur les processus et les problèmes de l'économie capitaliste nous ont rendus familiers. Nous avons décrit un mécanisme dont les rouages se profilent immédiatement aussitôt que nous prononçons les mots " marché ", " achat et vente ", " concurrence ", et ainsi de suite. Nous paraissons avoir usé (ou évité de justesse) des termes à saveur capitaliste, tels que prix de vente, prix de revient, revenus et même profits, cependant que rente, intérêt, salaires et tutti quanti (y compris la monnaie) nous ont, pour ainsi dire, épiés derrière chaque tournant de notre chemin.

Considérons l'un des phénomènes que la plupart des socialistes doivent, à coup sûr, compter parmi les plus fâcheux, celui de la rente, en entendant par là les revenus tirés de l'emploi productif des agents naturels, par exemple du sol. Notre schéma ne saurait évidemment impliquer que la rente du sol soit payée à des propriétaires fonciers. Qu'implique-t-il donc? Simplement que toute catégorie de sol insuffisamment abondante pour satisfaire à toutes les demandes prévisibles dans un avenir se prêtant aux calculs d'anticipation doit être utilisée économiquement au allouée rationnellement, exactement comme la main-d'œuvre ou n'importe quel autre type de ressources productives, et que, à cet effet, on doit établir un étalon (ou index) de rendement économique dont il y a lieu de rapprocher tout emploi nouveau du sol qui vient à se présenter à l'esprit et par le truchement duquel la terre est intégrée dans le système de comptabilité sociale. Si de telles comparaisons n'étaient pas effectuées, la communauté se comporterait irrationnellement. Cependant elles n'impliquent aucune concession au capitalisme, ni au génie du capitalisme. Rien ne subsiste de tous les attributs mercantiles ou capitalistes associés, des points de vue économique et sociologique, à la rente du sol, ni de toutes celles de ses modalités (redevances, loyers, fermages, etc.) auxquelles se complaisent les avocats de la propriété privée.

Les " revenus " que nous avons initialement assignés aux camarades ne sont pas des salaires. En fait, ils sont composés, comme le révélerait l'analyse, d'éléments économiques disparates dont l'un seulement pourrait être relié à la productivité marginale de la main-d'œuvre. Les primes que nous avons introduites ultérieurement présentent davantage d'analogie avec les salaires de la société capitaliste. Néanmoins, l'équivalent de ces derniers n'existe en réalité nulle part, sinon dans les livres du conseil central, où il consiste à nouveau dans un simple barème (ou index) de référence associé, pour des fins d'allocation rationnelle, à chaque type et qualification de travail -index dont se sont évaporés tout un groupe d'attributs qui n'ont de sens que dans un monde capitaliste. Nous pouvons observer, en passant, que, étant donné que rien ne nous empêche de désigner à notre convenance les unités au moyen desquelles sont libellés les bons représentant les droits de chaque camarade à une certaine quantité de biens de consommation, nous pouvons aussi bien les baptiser " heures de travail ". Et comme le nombre total de ces unités n'est rien moins qu'arbitraire (dans les limites fixées par des considérations d'ordre pratique), nous pouvons l'égaler au nombre des heures effectivement ouvrées, en ajustant, à la mode de Ricardo-Marx, tous les types et intensités de travail à quelque qualité-étalon. Enfin, notre communauté peut, tout comme un autre régime peut le faire, adopter le principe d'après lequel les " revenus " doivent être proportionnels au nombre des heures de travail-étalon effectuées par chaque camarade. Dans ces conditions, nous aurions établi un système de billets (monnaie) travail. Or, le point intéressant à souligner à cet égard, c'est que, en laissant de côté certaines difficultés techniques qui ne nous concernent pas présentement, un tel système pourrait parfaitement fonctionner. Mais il est facile de voir que, même dans ce cas, ces " revenus " ne seraient pas des " salaires ". Il est non moins évident que la possibilité de faire fonctionner une telle organisation ne prouve rien en faveur de la théorie de la valeur-travail.

Il n'est guère nécessaire de faire subir la même opération aux notions de profit, d'intérêt, de prix de revient et de prix de vente. En effet, l'explication de l'air de famille signalé ci-dessus apparaît désormais clairement sans qu'il soit besoin de pousser plus loin l'analyse : notre socialisme n'emprunte rien au capitalisme, mais le capitalisme emprunte beaucoup à la logique du choix, de portée parfaitement générale. Certaines similitudes formelles doivent évidemment se manifester entre tout comportement rationnel et tout autre comportement rationnel : or, il advient que, en matière de comportement économique (tout au moins sur le plan de la théorie pure), l'influence normative de la rationalité pénètre très loin. Les concepts qui expriment le système de comportement rationnel s'imprègnent donc de toutes les significations particulières que leur prête une époque historique et ils tendent à conserver, dans l'esprit des non-économistes, les nuances ainsi acquises. Si nous nous étions historiquement familiarisés avec les phénomènes économiques au sein d'un milieu socialiste, nous donnerions présentement l'impression, en analysant un processus capitaliste, d'emprunter ses concepts au socialisme.

Jusqu'à ce point, il n'y a aucunement lieu pour les économistes favorables au capitalisme de se féliciter pour avoir reconnu que le socialisme ne pourrait, somme toute, recourir qu'à des catégories et mécanismes capitalistes. Les socialistes seraient d'ailleurs aussi peu fondés à s'inquiéter d'une telle constatation. En effet, seul l'esprit le plus naïf pourrait se sentir désappointé par le fait que le miracle socialiste ne crée pas une logique qui lui soit propre et seules les variantes les plus grossières et les plus stupides de la doctrine socialiste risquent d'être compromises par une telle démonstration - nous voulons parler des variantes selon lesquelles le régime capitaliste ne serait qu'un chaos sauvage complètement dépourvu de tout ordre ou de toute logique. Les fidèles sensés des deux communions peuvent donc tomber d'accord sur les analogies qui se manifestent entre elles, sans pour autant se rapprocher d'un seul pas. Néanmoins, une objection d'ordre terminologique pourrait encore subsister : on pourrait soutenir qu'il n'est pas expédient d'employer des termes chargés de sens qui, pour être occasionnels, n'en sont pas moins très importants et qui peuvent induire en erreur les usagers non avertis. En outre, nous ne devons pas perdre de vue que, tout en acceptant nos conclusions relatives à l'unité fondamentale de la logique économique en régimes de production socialiste ou mercantile, on peut toutefois contester le schéma ou modèle particulier dont nous nous sommes servi pour arriver à ces conclusions (cf. ci-après).

Mais ce n'est pas tout. Certains économistes, tant socialistes que non socialistes, ont reconnu, non seulement avec bonne grâce, mais encore avec empressement, un air de famille particulièrement frappant entre une économie socialiste du type envisagé par nous et une économie mercantile du type parfaitement concurrentiel. Nous pourrions presque parler d'une école de pensée socialiste qui tend à glorifier la concurrence parfaite et à préconiser le socialisme pour le motif qu'il constituerait la seule méthode au moyen de laquelle les résultats de la concurrence parfaite puissent être atteints dans le monde moderne. Les avantages tactiques que l'on peut s'assurer en adoptant un tel point de vue sont, effectivement, assez évidents pour expliquer une attitude qui, à première vue, parait témoigner d'une largeur d'esprit surprenante. Un socialiste économiquement qualifié, distinguant aussi nettement que ses confrères non socialistes les points faibles du marxisme et des thèses populaires, peut, du même coup, consentir toutes les concessions qui lui paraissent inévitables, sans pour autant rien sacrifier de ses convictions, car ces concessions se réfèrent à une époque historique qui (à supposer même qu'elle ait jamais existé) est désormais, à coup sûr, morte et enterrée. Notre socialiste est donc mis en mesure, s'il limite judicieusement son verdict défavorable au cas des entreprises non concurrentielles, d'apporter son témoignage calculé à certaines accusations (par exemple : en régime capitaliste moderne la production est au service du profiteur et non pas du consommateur) qui, dans un autre contexte, seraient absurdes ; et il peut intriguer et embrouiller les braves bourgeois en leur racontant que le socialisme accomplira le programme dont ils ont au fond toujours souhaité la réalisation et que leurs propres ulémas économiques leur ont constamment recommandé. Cependant il y a beaucoup moins d'intérêt pour l'analyste que pour le propagandiste à insister sur cet air de famille.

Comme nous l'avons déjà reconnu, la notion exsangue de concurrence parfaite, élaborée pour les fins propres de la théorie économique, pivote sur la question de savoir si les firmes, prises individuellement, peuvent, par leur action isolée, influencer les prix de leurs produits et de leurs éléments de coûts. Si elles en sont incapables - c'est-à-dire si chaque firme, simple goutte d'eau dans l'océan, est obligée d'accepter les prix qui gouvernent son marché - le théoricien parle de concurrence parfaite. Or, l'on peut montrer que, en pareil cas, l'effet cumulé des réactions passives de toutes les firmes industrielles se traduira par des prix de marché et des volumes de production comportant certaines caractéristiques analogues à celles des indices économiquement significatifs et des volumes de production entrant dans notre organigramme d'une économiste socialiste. Cependant, en tout ce qui importe réellement (principes gouvernant la formation des revenus, la sélection des chefs industriels, la répartition de l'initiative et des responsabilités, la définition du succès et de l'échec), en tout ce qui constitue la physionomie du capitalisme concurrentiel, l'organigramme socialiste est exactement à l'opposé de celui de la concurrence parfaite et s'en écarte beaucoup plus que du capitalisme des trusts géants.

Mais si, par conséquent, je ne crois pas que l'on puisse contester mon organigramme socialiste pour avoir fait des emprunts au mercantilisme ou pour avoir gaspillé du saint chrème socialiste en oignant ce système impur, je n'en sympathise pas moins grandement avec ceux des socialistes qui critiquent ce modèle pour d'autres raisons. J'ai, certes, affirmé que la méthode consistant à construire un " marché " de biens de consommation et à orienter la production conformément aux indications fournies par ce marché doit, mieux qu'aucune autre (mieux, par exemple, que la méthode consistant à faire dépendre les décisions économiques d'un vote majoritaire, réussir à procurer à chaque camarade ce dont il croit avoir besoin (il n'existe pas d'institution plus démocratique qu'un marché) et qu'elle doit aboutir, dans ce sens, à un " maximum de satisfactions ". Toutefois, ce maximum ne vaut seulement qu'à court terme et, en outre, il se rapporte aux désirs actuels des camarades, tels qu'ils les éprouvent au moment considéré. Seul le " socialisme du bifteck ", sans plus, peut se contenter d'un tel objectif. Je ne saurais blâmer le socialisme qui, méprisant un tel matérialisme, rêve de remodeler les formes culturelles de J'argile humaine, voire même de renouveler cette argile : la véritable promesse du socialisme (s'il en est une) doit être cherchée dans cette voie.

Les socialistes ralliés à cette conception peuvent. eux aussi, ne pas voir d'inconvénients à ce que leur communauté soit guidée par les goûts effectifs des camarades, en ce qui concerne toutes les questions d'ordre exclusivement hédonistique. Mais ils préconisent un " Gosplan " pour réaliser, non seulement, comme nous l'avons suggéré ci-dessus conditionnellement, leurs objectifs d'investissement, mais encore tous les objectifs comportant des aspects non hédonistiques. Nos socialistes peuvent continuer à laisser les camarades choisir à leur convenance entre les pois et les haricots. Toutefois, ils peuvent hésiter à bon droit entre le lait et le pastis et entre les drogues et l'amélioration de l'habitat. Enfin, ils ne permettront pas aux camarades de choisir entre la paresse et les temples - si l'on nous autorise à désigner par ce terme ce que les Allemands appellent, inélégamment mais commodément : (manifestations de) culture objective.

6. Il est donc nécessaire de nous demander si, en jetant pardessus bord nos " marchés ", nous ne sacrifions pas du même coup la rationalité et le déterminisme économiques. Or, la réponse s'impose d'elle-même. En l'absence de marchés, une autorité devrait être chargée de procéder aux évaluations, c'est-à-dire d'établir un barème d'indices significatifs pour tous les biens de consommation. Son système de valeurs étant donné, une telle autorité pourrait accomplir sa tâche d'une façon parfaitement déterminée, exactement à l'instar d'un Robinson Crusoé . Après quoi, le reste du processus de planisation pourrait suivre son cours, dans des conditions très analogues à celles de notre organigramme initial. Les bons, prix et unités abstraits continueraient à servir à des fins de contrôle et de calcul des prix de revient, mais cesseraient d'être reliés aux revenus disponibles et aux unités de revenu. Tous les concepts dérivés de la logique générale de l'action économique reprendraient leurs droits.

Un socialisme centralisé d'un type quelconque est donc capable de subir avec succès sa première éprouve (portant sur le caractère déterminé et la cohérence logique de la planisation socialiste) et nous pouvons aussi bien en venir immédiatement à la seconde. Celle-ci porte sur " l'impossibilité pratique " que la plupart des économistes anti-socialistes, après avoir accepté la défaite sur le terrain de la logique pure, paraissent présentement inclinés à choisir comme ligne de repli. Ces économistes affirment que notre conseil central serait confronté avec une tâche d'une complication dépassant l'entendement humain et certains d'entre eux ajoutent que, pour être en mesure de fonctionner, l'organisation socialiste présupposerait une réforme radicale des âmes (ou, si l'on préfère, des comportements) sur laquelle, l'expérience historique aussi bien que le sens commun nous J'enseignent, il serait téméraire de tabler. Remettant à plus tard l'examen de cette dernière objection, nous pouvons aisément écarter la première.

Tout d'abord, il doit suffire au lecteur de jeter un coup d'œil sur notre solution du problème théorique pour se convaincre qu'elle est éminemment opérationnelle : en d'autres termes, elle n'établit pas seulement une possibilité logique mais, ce faisant, elle définit également les mesures au moyen desquelles cette possibilité peut être pratiquement réalisée. Cette efficacité de notre solution subsiste même si, aux fins de prendre le taureau par les cornes sans faire aucune concession à la facilité, nous posons comme condition que le plan de production doit être élaboré ab ovo, c'est-à-dire sans aucune expérience préalable des quantités et des valeurs et sans autre base de départ qu'un recensement des ressources technologiques disponibles et la connaissance générale de la mentalité des camarades. En outre, l'on ne doit pas perdre de vue que, dans les circonstances contemporaines, une économie socialiste suppose l'existence d'une énorme bureaucratie ou, à tout le moins, de conditions favorables à son développement et à son fonctionnement. Cette nécessité constitue l'une des raisons pour lesquelles l'on ne doit jamais discuter les problèmes économiques du socialisme sans se référer aux paramètres d'un milieu social donné ou à des situations historiques. Un tel appareil administratif peut mériter ou non les commentaires désobligeants que certains d'entre nous ont accoutumé de faire au sujet de la bureaucratie (nous allons dire nous-mêmes notre sentiment à cet égard); cependant, au point précis où nous en sommes., nous n'avons pas à nous demander si et dans quelle mesure on peut s'attendre à ce que la bureaucratie accomplisse bien ou mal sa tâche - mais il suffit de reconnaître que, si de tels cadres existent, il n'y a aucune raison de penser qu'ils se rompront sous leur fardeau.

En présence d'une situation normale, la bureaucratie socialiste disposerait de renseignements suffisants pour être mise à même, premièrement, d'évaluer avec un degré d'approximation raisonnable les quantités de production correctes en ce qui concerne les principales branches et, pour le surplus, il ne lui resterait qu'à procéder à des ajustements par voie de tâtonnements méthodiques. Jusqu'à ce point, on ne constate aucune différence réellement fondamentale entre les régimes mercantile et socialiste, qu'il s'agisse, soit des problèmes traités par le théoricien quand il montre comment un système économique progresse vers un état de choses susceptible d'être qualifié de " rationnel " ou d' " optimal ", en ce sens qu'il satisfait à certaine conditions de maximation, soit des problèmes que les gérants (managers) doivent résoudre dans leur pratique quotidienne. Toutefois, la tâche du socialisme serait, cela va de soi, grandement simplifiée, si nous admettons, comme le font la plupart des socialistes et comme, en particulier, Karl Kautsky l'a toujours fait, que le socialisme s'appuierait sur l'expérience antérieure et, notamment, sur celle des entreprises géantes, du type qualifié de trusts.

Cependant., et en second lieu, à examiner de nouveau notre organigramme nous faisons une autre constatations, à savoir que lit solution des problèmes confrontant la gestion socialiste ne serait pas seulement tout aussi réalisable que l'est la solution pratique des problèmes confrontant les gestions mercantiles, mais qu'elle serait même plus facile. Nous pouvons nous convaincre aisément de cette supériorité si nous observons que l'une des difficultés les plus sérieuses inhérentes à la conduite d'une entreprise - celle qui absorbe la majeure partie de l'énergie du chef d'entreprise qui réussit - consiste dans le halo d'incertitudes qui entoure chaque décision. Deux groupes très importants de telles incertitudes consistent dans les doutes relatifs, d'une part, aux réactions des concurrents effectifs et virtuels, d'autre part à l'évolution prochaine de la conjoncture générale. Or, bien que d'autres types d'incertitudes subsisteraient, à n'en pas douter, dans une communauté socialiste, on est en droit d'escompter que les deux groupes précités disparaîtraient presque complètement. Les gérants des branches et entreprises socialisées pourraient être mis exactement au courant des intentions de leurs collègues et rien ne les empêcherait de se réunir pour mettre au point un programme d'action concertée . Le conseil central pourrait (et, jusqu'à un certain point, devrait) faire fonction de diffuseur de renseignements et de coordinateur de décisions - tout au moins au même degré qu'un bureau de cartel disposant de pleins pouvoirs. L'existence d'un tel cerveau central réduirait immensément la quantité de travail à accomplir par les cerveaux-relais des gérants et l'intelligence requise pour faire fonctionner un tel système serait beaucoup moins grande que celle qui est nécessaire pour piloter une entreprise de quelque importance à travers les courants et les brisants de la mer capitaliste. Du même coup, notre proposition (relative à la gestion plus aisée d'un système socialiste) se trouve suffisamment justifiée.


Troisième partie : le socialisme peut-il fonctionner ?

Chapitre 17

Organigrammes comparés


I. Une observation préalable.


Le lecteur qui m'a suivi jusqu'à ce point doit naturellement s'attendre à me voir me livrer à une appréciation comparée du plan socialiste et du système mercantile. Peut-être serait-il sage de désappointer cette attente. En effet, à moins d'être complètement dépourvu du sens de la responsabilité scientifique, on ne saurait manquer de reconnaître que toute comparaison entre un système que nous avons vécu et un système qui, jusqu'à présent, est resté à l'état de projection mentale (aucun socialiste digne de ce nom ne saurait tenir l'expérience russe pour une réalisation pleine et entière) est forcément hasardeuse. Néanmoins, nous acceptons de prendre ce risque, sans perdre un seul instant de vue que, au delà du royaume des faits et des syllogismes parmi lesquels nous allons évoluer, s'étend le royaume, dont l'entrée nous est interdite, des préférences, convictions, évaluations personnelles. Nous augmenterons d'ailleurs nos chances de succès en limitant strictement notre objectif et en reconnaissant franchement les difficultés et les traquenards que nous rencontrerons chemin faisant.

En particulier, nous ne comparons ras sur le plan culturel les sociétés mercantile et capitaliste. Le phénomène que j'ai désigné par l'expression " indétermination culturelle du socialisme " suffirait à lui seul à rendre vaine une telle tentative. Cependant il existe encore une autre raison d'y renoncer. Même ci la civilisation socialiste ne comportait qu'un seul modèle bien défini, un jugement comparé porté sur elle n'en resterait pas moins sujet à caution. Il est des idéalistes et des monomanes qui n'aperçoivent pas les difficultés inhérentes à de tels jugements de valeur et qui adoptent sans sourciller, à titre d'étalon de comparaison, telle ou telle caractéristique, prisée par eux à l'exclusion de toute autre, qu'ils comptent voir se manifester dans " leur " socialisme. Cependant, si nous sommes résolus à ne pas nous en tenir à un dogmatisme étroit, mais à examiner toutes les facettes d'une civilisation sous la lumière même qui, née avec elle, doit s'éteindre avec elle, nous sommes immédiatement amenés à reconnaître que toute civilisation constitue un monde en soi, incommensurable avec n'importe quelle autre civilisation.

On peut toutefois citer une conception qui, tout en étant fondée sur la comparaison d'achèvements culturels, réels et virtuels, n'en reste pas moins dans le cadre de notre présente analyse. On a souvent affirmé que la planisation socialiste, en déchargeant les individus de tout souci économique, libérerait en quantités incalculables des énergies culturelles qui sont présentement gaspillées dans la lutte pour le pain quotidien. Cette thèse est exacte dans une certaine mesure - toute société " planisée " peut accomplir une telle libération, tout comme, pour d'autres raisons et à d'autres égards, elle peut étouffer certaines possibilités culturelles. On pourrait, il est vrai, objecter que les autorités publiques, telles que nous les connaissons, ne sont guère préparées à assumer la responsabilité de découvrir les talents et de les nourrir jusqu'au point où ils s'épanouissent et qu'il n'existe aucune raison sérieuse de supposer qu'elles auraient reconnu un van Gogh plus tôt que ne l'a fait la société capitaliste. Cependant cette objection passe à côté du but. En effet, il ne serait aucunement nécessaire que les pouvoirs publics aillent aussi loin, mais il suffirait qu'un van Gogh perçoive son " revenu " comme n'importe quel autre citoyen et qu'il ne soit pas contraint à un travail trop dur : un tel mécénat modeste suffirait dans chaque cas normal (mais, toutes réflexions faites, je ne suis pas très sur qu'il aurait suffi dans le cas de van Gogh) à ménager aux créateurs les coudées franches dont ils ont besoin pour faire leurs preuves.

Toutefois un autre objection a davantage de poids. En cette matière comme en bien d'autres l'avocat du socialisme perd facilement de vue (il s'entête d'ailleurs passionnément à fermer les yeux à l'évidence) le degré de satisfaction élevée que certains de ses idéals reçoivent déjà dans le monde moderne. Le capitalisme procure au talent, dans une mesure beaucoup plus grande qu'on ne le croit communément, les points d'appui dont il a besoin pour s'élever. Il existe une part de vérité dans le slogan brutal du bourgeois bourgeoisant, dont s'irritent si fort beaucoup d'hommes de bonne volonté, à savoir : " l'individu incapable de gravir les échelons du succès ne mérite pas que l'on se soucie de lui ". Il se peut que ces échelons ne soient pas d'un modèle aussi commode que nous pourrions le souhaiter, mais on ne saurait dire qu'ils n'existent pas. Non seulement le capitalisme moderne met systématiquement à la disposition de presque tous les talents de toute nature les moyens dont ils ont besoin pour subsister et grandir pendant les premiers stades de leur croissance - et nous en sommes arrivés (aux États-Unis) au point que, dans certaines branches, la difficulté ne consiste pas tant à trouver des fonds pour subventionner les talents qu'à découvrir, pour utiliser ces fonds, des sujets donnant des promesses quelconques de talent -, mais encore, de par la loi même de sa structure, il tend à promouvoir l'individu bien doué et, plus efficacement encore, la famille bien douée. Ainsi, bien que des déperditions sociales puissent se produire, notamment dans le cas des génies semi-pathologiques, il n'est guère probable qu'elles soient très graves .

II. Analyse de rendements comparés.

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Tenons-nous en cependant à la sphère économique (mais j'espère avoir montré clairement que je ne lui attribue pas davantage qu'une importance secondaire).


1. Les limites de notre champ de comparaison sont particulièrement nettes tant que nous continuons à nous occuper exclusivement d'organigrammes (blueprints) et, par conséquent, les écueils sont moins dangereux tant que nous en restons à ce premier stade. Remettant de nouveau à plus tard la discussion des difficultés de transition, qui sera traitée à part, et admettant provisoirement qu'elles ont été surmontées avec succès, il nous suffit de jeter un coup d'œil sur les conséquences impliquées par la preuve que nous avons donnée de la possibilité de réalisation (lu système socialiste et de son caractère pratique pour reconnaître qu'il y a de fortes raisons de croire à la supériorité de son rendement économique.

Il suffit d'ailleurs de démontrer cette supériorité par comparaison avec le capitalisme dit " monopolistique " des grandes entreprises (big business), étant donné que sa supériorité par rapport au capitalisme " concurrentiel " s'ensuit alors automatiquement, comme il résulte avec évidence de notre analyse précédente (chap. 8). Beaucoup d'économistes, se fondant sur le fait que, en partant de conditions parfaitement irréalistes, il est possible de formuler toutes sortes de propositions flatteuses pour le capitalisme concurrentiel, ont pris l'habitude de monter ce régime en épingle aux dépens du capitalisme " monopolistique ". Je crois donc devoir répéter que, même si ces panégyriques étaient entièrement justifiés - ce qu'ils ne sont pas - et si la concurrence parfaite du théoricien avait jamais été réalisée dans les domaines de l'industrie et des transports - ce qui n'a jamais été le cas - et si, enfin, toutes les accusations qui ont pu être portées contre les " trusts " étaient entièrement fondées - ce qui est loin d'être le cas -, il n'en resterait pas moins acquis que le rendement effectif du mécanisme de production capitaliste pendant l'ère des unités de très grande taille a été beaucoup plus élevé qu'il ne l'a été pendant l'ère précédente des unités de taille moyenne ou petite. Il suffit, pour s'en convaincre, de se référer à la documentation statistique. Si, cependant, nous en revenons à l'explication théorique de ce phénomène, nous sommes amenés à reconnaître que la taille croissante des unités de contrôle et toute la stratégie des affaires qui a accompagné cette croissance n'ont pas seulement constitué des incidents inévitablement inhérents à cette évolution, mais encore, dans une mesure considérable, la condition des achèvements enregistrés par la statistique; en d'autres termes, que les possibilités ouvertes, sur les plans de l'organisation et de la technologie, aux firmes du type compatible avec la concurrence approximativement parfaite n'auraient jamais produit des résultats similaires. Par conséquent, se demander comment le capitalisme moderne fonctionnerait sous le régime de la concurrence parfaite, c'est se poser une question dépourvue de sens. Donc, en faisant même complètement abstraction du fait que le socialisme héritera d'un capitalisme " monopolistique " et non pas concurrentiel, nous n'avons aucunement lieu de nous casser la tête, sinon incidemment, sur le cas de la concurrence.

Nous ramènerons le rendement (efficiency) économique d'un système à son rendement productif. Même cette dernière notion n'est aucunement facile à définir. Les deux alternatives à comparer doivent, cela va de soi , être rapportées au même point du temps - passé, présent ou futur. Mais ce n'est pas tout. En effet, la question qui importe n'est pas celle de savoir, en prenant en considération un point donné du temps, ce que la gestion socialiste pourrait tirer de l'appareil capitaliste existant au même moment - ceci ne serait guère plus intéressant pour nous que d'être renseigné sur l'attribution par la gestion socialiste d'un stock initial donné de biens de consommation -, mais bien celle de savoir quel appareil productif existerait ou aurait été créé si une gestion socialiste avait présidé a sa construction, au lieu et place d'une gestion capitaliste. C'est pourquoi, pour précieuse qu'elle puisse être à maint autre égard, la masse de renseignements, relatifs à nos ressources productives (effectives et virtuelles), qui a été accumulée depuis un quart de siècle ne saurait nous être que d'un faible secours quand nous nous débattons avec cette difficulté. Nous ne pouvons donc faire davantage que de noter, pour autant que nous les reconnaissions, les différences existant entre les mécanismes économiques d'une société mercantile et ceux d'une société socialiste, puis d'en apprécier de notre mieux l'importance.

Nous postulerons que le nombre, la distribution par âges, la qualité et les goûts de la population, pour la période de comparaison choisie, sont les mêmes dans les deux cas. Ceci posé, nous qualifierons de relativement plus efficient le système dont nous avons des raisons d'escompter qu'il produirait à long terme un flux plus considérable de biens de consommation pendant une même unité de temps .

Cette définition appelle un commentaire. Le lecteur aura constaté qu'elle n'identifie pas l'efficience économique avec le bien-être économique, ni avec des degrés donnés de satisfaction des besoins. Même s'il était certain que toute économie socialiste concevable doive être moins efficiente, au sens prêté par nous à ce terme, que toute économie mercantile concevable, la majorité du public - en pratique tous les individus du sort de-quels le socialiste normal se préoccupe - pourrait néanmoins être ou se sentir " plus à son aise " ou " plus satisfaite " en régime socialiste qu'en régime capitaliste. Ma première et principale réponse, c'est que l'efficience relative conserve, même en pareil cas, une signification indépendante et qu'elle constitue, dans tous les cas, un facteur dont il doit être tenu grand compte. Mais, en second lieu, je ne crois pas que nous perdions beaucoup à adopter un critérium qui néglige ces aspects subjectifs du problème. Toutefois, il s'agit là d'une opinion très discutable et il n'est donc pas superflu d'éclairer un peu davantage notre lanterne.

Pour commencer par le commencement. les socialistes convaincus tireront satisfaction du simple fait de vivre dans une société socialiste . Le pain socialiste peut fort bien avoir une saveur plus agréable que le pain capitaliste pour la seule raison qu'il est un produit... socialiste et il n'en irait peut-être pas autrement même si les zélateurs du régime y trouvaient des cancrelats. S'il advenait en outre que le système socialiste adopté concordât avec les convictions morales de certaines personnes (comme, par exemple, le socialisme égalitaire concorderait avec les convictions morales de nombreux socialistes), ce fait et la satisfaction corrélative donnée au sens de la justice tel que le conçoivent ces personnes figureraient évidemment parmi les titres du régime à la prééminence. Du point de vue du bon fonctionnement du système, une telle allégeance morale ne serait aucunement indifférente et nous aurons l'occasion de signaler ultérieurement son importance même en ce qui concerne le rendement, au sens que nous donnons à ce terme. Mais, pour le surplus, mieux vaut que nous admettions franchement, tous tint que nous sommes. que nos grandes phrases sur la justice, l'égalité, etc., reviennent en gros à dire tel type de société nous plaît (ou nous déplaît) ".

On peut néanmoins invoquer, semble-t-il, un argument purement économique en faveur du socialisme égalitaire ou de tout socialisme dont la structure comporte une plus grande égalité des revenus. Ceux des économistes, tout au moins ceux qui n'hésitent pas à traiter les satisfactions des besoins comme des quantités mesurables et à additionner les satisfactions de personnes différentes, ont le droit de soutenir qu'un stock ou flux donné de biens de consommation produira, en général, le maximum de satisfactions s'il est égalitairement réparti. Par conséquent, un système égalitaire, s'il est aussi efficient que son homologue mercantile, se traduira par un niveau de bien-être plus élevé et il pourrait en aller ainsi même si le système égalitaire était un peu moins efficient que son rival. Toutefois, la plupart des théoriciens modernes écarteraient cet argument en faisant valoir que les satisfactions ne sont pas mesurables ou que des comparaisons ou additions portant sur les satisfactions de personnes différentes sont dépourvues de sens. Mais nous n'avons pas besoin d'aller aussi loin. Il nous suffira de souligner que l'argument égalitaire prête particulièrement le flanc à l'objection soulevée dans notre analyse des pratiques monopolistiques : le problème ne consiste pas à répartir une quantité donnée, abstraction faite des principes de répartition des revenus, car ceux-ci réagissent précisément sur la quantité à répartir. Les revenus salariaux peuvent parfaitement être plus élevés dans une société mercantile ne comportant aucune restriction des inégalités que ne le seraient des revenus uniformes en socialisme égalitaire. Le mécanisme socialiste de production serait-il au moins à peu près aussi efficient que l'a été ou l'est ou pourrait vraisemblablement le devenir, pendant une période de référence, le mécanisme mercantile? Tant qu'une réponse affirmative ne pourra pas être formulée avec un degré raisonnable de certitude, l'argument fondé sur la répartition restera inconcluant (et constituera, en fait, une simple pétition de principe), même si nous nous décidons à nous y rallier . Or, dès que la question du rendement productif aura été tranchée, l'argument " distributif " sera, dans la plupart des cas, devenu superflu, car, à moins qu'il ne soit exclusivement fondé sur des considérations d'idéal moral, il ne fera pencher la balance que dans des cas limites.

3. Il existe encore une autre raison pour laquelle des niveaux similaires d'efficacité productive pourraient être associés à des niveaux différents de bien-être. La plupart des socialistes soutiennent qu'à revenu national égal une société socialiste serait plus à son aise qu'une société capitaliste parce qu'elle en ferait un usage plus rationnel. Des économies de ce genre s'expliquent par le fait que certains types de sociétés peuvent, en raison de leur structure, être indifférents ou hostiles à certaines catégories de dépenses auxquelles d'autres types de sociétés, également en raison de leur structure, allouent des fractions considérables de leurs ressources. Par exemple, en retranchant sur les armements ou sur l'entretien des églises, une société socialiste ou une société athée pourraient alternativement entretenir un plus grand nombre d'hôpitaux. De tels virements sont, bien entendu, toujours possibles, mais, étant donné qu'ils impliquent des jugements de valeur dont on ne saurait affirmer avec confiance qu'ils sont inhérents au socialisme en général - fussent-ils conformes aux opinions de nombreux socialistes individuels -, nous n'avons pas lieu de nous en préoccuper à cette place.

Presque toutes les sociétés socialistes - mais non cependant celles du groupe platonicien -édifieraient à coup sûr un type d'économie nouveau, à savoir une économie dont serait éliminée la classe des oisifs, des " riches paresseux " (idle rich). Étant donné que, du point de vue socialiste, il est tout à fait normal de ne pas faire état des satisfactions dont jouissent les individus appartenant à ce groupe et de compter pour zéro leurs fonctions culturelles (toutefois, les socialistes civilisés sauvent toujours la face en ajoutant : ... dans le monde contemporain), l'institution du régime socialiste se traduirait évidemment par un gain net. Reste à savoir quelle erreur nous commettons en employant notre étalon, d'efficience qui ne tient pas compte d'un tel gain.

Bien entendu, ce problème est rapidement ramené, de nos jours, en raison des impôts modernes qui frappent les revenus et les successions (et même si l'on fait abstraction des méthodes fiscales appliquées au financement des guerres contemporaines), à des proportions quantitativement négligeables. Cependant cette taxation elle-même exprime une attitude anti-capitaliste et elle anticipe, éventuellement, sur l'élimination complète des tranches de revenus typiquement capitalistes. Il nous faut donc nous référer de préférence à une société capitaliste dont les racines économiques n'ont pas été encore attaquées. En ce qui concerne les États-Unis , il paraît raisonnable de se rapporter aux données de 1929.


Nous définissons les personnes riches comme celles dont les revenus atteignent ou dépassent 50.000 $. En 1929, elles recevaient environ 13 milliards de dollars sur un revenu national global d'environ 93 milliards . De ces 13 milliards nous devons déduire les impôts, les épargnes et les dons aux institutions publiques, étant donné qu'un régime socialiste ne pourrait pas réaliser d'économies en éliminant ces postes : seules pourraient être " économisées " par lui, au sens propre du terme, les dépenses de consommation personnelle effectuées par les gens riches . Nous ne saurions évaluer ces dépenses avec précision, mais nous pouvons tout au plus nous représenter les ordres de grandeur venant en ligne de compte. Étant donné que la plupart des économistes assez audacieux pour prendre ce risque statistique ont supputé que ces dépenses de consommation étaient inférieures au tiers des 13 milliards, nous sommes en droit de présumer, avec un degré de certitude raisonnable, qu'elles n'ont pas dépassé 4 1/3 milliards, soit environ 4,6 % du revenu national. Enfin, dans la mesure où la promotion sociale des familles reste un levain actif d'initiatives et d'efforts on ne saurait même pas considérer la totalité de cette dépense comme étrangère aux performances individuelles qui ont contribué au rendement du système économique capitaliste.

Certains lecteurs tiendront, à n'en pas douter, la limite de 50.000 pour indûment élevée. Il est évidemment hors de doute qu'il serait possible d'économiser davantage si l'on éliminait ou comprimait à un niveau de subsistance les revenus de toutes les personnes, riches ou pauvres, qui sont, économiquement parlant, oisives .


Il serait d'ailleurs possible, pourrait-on soutenir, d'économiser encore davantage si l'on rationalisait la répartition de tous les revenus les plus élevés de manière à les mettre davantage en harmonie avec les performances accomplies. Cependant les arguments présentés dans la prochaine section inclinent à faire penser que les espoirs ambitieux nourris dans cet ordre d'idées seraient probablement déçus.

Je ne désire pas néanmoins insister davantage sur ce point. En effet, si le lecteur attache à de telles économies une importance plus grande qu'elles ne le méritent à mon avis, les conclusions auxquelles nous allons en venir n'en seraient que davantage renforcées.


III. Motifs de supériorité de l'organigramme socialiste.

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Ainsi, notre critérium de supériorité ou d'infériorité est, tout compte fait, plus extensif qu'on aurait pu le croire à première vue. Si, cependant, nous nous y tenons, en quoi consistent donc les arguments topiques, auxquels j'ai fait allusion précédemment, qui peuvent être invoqués en faveur de la supériorité de l'organigramme socialiste?

Le lecteur qui a parcouru l'analyse du chapitre 8 peut être à bon droit perplexe. La plupart des arguments habituellement avancés contre le régime capitaliste et pour le régime socialiste s'effondrent, comme nous J'avons vu, dès que l'on tient correctement compte des conditions dans lesquelles un taux de progrès rapide place les entreprises. Certains de ces arguments, à y regarder de près, se retournent même contre leurs utilisateurs. On découvre que beaucoup de phénomènes considérés comme pathologiques sont, en réalité, physiologiques - en ce sens qu'ils remplissent des fonctions importantes au cours du processus de destruction créatrice. Beaucoup de gaspillages sont rédimés par des compensations qui infirment, en totalité ou en partie, les conclusions qu'en tirent les critiques. L'allocation sociale irrationnelle des ressources n'est pas, de très loin, aussi fréquente, ni aussi importante qu'on veut bien le dire. En outre, dans certains cas, elle n'a guère moins de chances de se produire en régime socialiste. On peut fréquemment justifier la capacité excédentaire (partiellement inévitable, elle aussi, dans une économie socialiste) par des raisons imperméables à toute critique. Enfin, les tares inexcusables elles-mêmes ne constituent, somme toute, que des incidents liés à une réussite dont la grandeur suffit à racheter une foule de péchés.

La réponse à notre question est, en réalité, contenue dans le dernier paragraphe du chapitre précédent. Sa pertinence pourrait être tenue pour contestable aussi longtemps que se prolonge le plein élan de l'évolution capitaliste, mais elle devient décisive dès que cet élan se ralentit en permanence, que cet effet d'amortissement tienne à des causes inhérentes ou non au mécanisme économique du système capitaliste.

Il existe des cas dans lesquels les industries capitalistes opèrent dans des conditions telles que leur production et leurs prix deviennent théoriquement indéterminés. Ces cas peuvent advenir (mais n'adviennent pas toujours) chaque fois qu'il y a oligopole. Dans une société socialiste, tous les phénomènes fonctionnels (exception faite pour les seuls cas limites sans importances pratique) sont uniquement déterminés. Cependant, même quand on se trouve en présence d'une situation théoriquement déterminée, il est beaucoup plus difficile et coûteux de l'atteindre en économie capitaliste que ce ne serait le cas en économie socialiste. En régime capitaliste, des marches et contremarches incessantes sont nécessaires et les décisions doivent être prises dans une atmosphère d'incertitude qui émousse le fil de l'action, tandis qu'une telle stratégie et une telle incertitude brilleraient par leur absence en régime socialiste. Ces inconvénients sont d'ailleurs inhérents, non seulement au capitalisme " monopolistique ", mais aussi et davantage encore (bien que pour d'autres raisons) au type concurrentiel, comme le démontrent le cas du " cycle des pores " , ou le comportement des branches plus ou moins parfaitement concurrentielles quand elles doivent faire face soit à des crises générales, soit à des vicissitudes qui leur sont propres.

Or, cette observation va plus loin qu'il ne pourrait le sembler à première vue. Les solutions déterminées des problèmes de production sont, en effet, rationnelles ou optimales an regard des données qui les conditionnent et toute disposition susceptible d'abréger, d'aplanir ou de protéger la route qui y conduit doit forcément se traduire par une économie d'énergie humaine et de ressources matérielles et comprimer le coût moyennant lequel un résultat donné est atteint. A moins que les ressources ainsi épargnées ne soient complètement gaspillées, le rendement (efficiency), au sens où nous entendons ce terme, doit nécessairement augmenter.

Si l'on se place sous cet angle, certaines des accusations générales portées contre le régime capitaliste et dont nous avons donné ci-dessus un aperçu apparaissent comme relativement justifiées. Considérons, par exemple, la capacité excédentaire. Il n'est pas exact de dire qu'elle se résorberait entièrement en régime socialiste : de la part d'un conseil central, il serait absurde d'exiger que soit pleinement utilisée une voie ferrée traversant un territoire encore à peine peuplé. Il n'est pas davantage exact d'affirmer que toute capacité excédentaire doive se traduire invariablement par des pertes. Cependant il existe des types de capacité excédentaire qui sont générateurs de pertes et qui pourraient être éliminés par une gestion socialiste, le cas principal, dans cet ordre d'idées, étant celui de la capacité excédentaire créée aux fins de mener une guerre économique contre des concurrents. Quelle que soit l'importance de ce cas particulier - je ne crois pas qu'elle soit très considérable -, il met en lumière un point auquel j'ai déjà fait allusion : il existe des phénomènes qui, dans les conditions inhérentes à J'évolution capitaliste, ne constituent pas nécessairement, ni à aucun degré, des tares, de tels phénomènes ne doivent pas davantage être considérés comme des faiblesses du capitalisme " monopolistique " par comparaison avec le capitalisme concurrentiel, s'ils sont associés, en tant que conditions, à des achèvements du premier qui sont hors de la portée du second; toutefois, même s'il en est ainsi, ces phénomènes peuvent néanmoins constituer des points faibles du système capitaliste par comparaison avec le système socialiste.

Cette observation vaut tout particulièrement pour tous les phénomènes qui constituent les rouages des cycles économiques. L'initiative capitaliste ne manque pas de régulateurs, dont certains pourraient d'ailleurs fort bien être à nouveau utilisés par un ministère socialiste de la production. Cependant, la planisation du progrès (en particulier la coordination systématique et la réputation ordonnée à travers le temps des créations d'entreprises dans toutes les branches) serait incomparablement plus efficace, aux fins d'inhiber, à certaines époques, les poussées d'activité anormales et, à d'autres époques, les réactions dépressives, que ne sauraient l'être n'importe quelles modifications, automatiques ou manipulées, du taux de l'intérêt ou du contingent de crédit. En fait, de telles mesures socialistes élimineraient les causes des essors et des effondrements cycliques, alors qu'en régime capitaliste il est seulement possible de les atténuer. Quant au processus consistant à éliminer les moyens de production désuets, qui, en régime de capitalisme - et, particulièrement, de capitalisme concurrentiel -, se traduit par une paralysie temporaire et par des pertes en partie gratuites, il pourrait, en régime de socialisme, être limité aux réformes strictement indispensables que l'expression " élimination des moyens de production désuets " évoque à l'esprit d'un non-économiste, ceci dans le cadre d'un plan compréhensif prévoyant à l'avance l'affectation à d'autres emplois des éléments ou accessoires encore utilisables des usines ou outillages périmés. En terme concrets : une crise centrée sur l'industrie cotonnière peut, en régime capitaliste, entraîner l'arrêt de la construction des logements en régime socialiste; il peut, bien entendu, également advenir (une telle éventualité ayant pourtant moins de chances de se produire) que la production des tissus de coton doive être brutalement comprimée dans un très bref délai - mais un tel ralentissement de l'activité textile, loin d'arrêter la construction des maisons, constituerait un motif pour l'intensifier.

Quels que soient les objectifs économiques souhaités par quiconque est en mesure de traduire ses désirs en actes, la gestion socialiste pourrait les atteindre moyennant moins de troubles et moins de déperditions, sans nécessairement s'exposer aux inconvénients qui accompagnent les essais de planisation du progrès quand ils sont effectués dans le cadre des institutions capitalistes. On pourrait exprimer, tout au moins partiellement, cette différence en disant que la gestion socialiste serait en mesure de mener sa barque en serrant de près la tendance à long terme de la production et en mettant en oeuvre ainsi une politique qui, comme nous l'avons vu, n'est pas étrangère aux très grandes entreprises capitalistes. Nous pouvons d'ailleurs résumer brièvement notre thèse en disant que la socialisation consiste à dépasser à grandes enjambées ces très grandes entreprises sur la voie qu'elles ont jalonnée ou, ce qui revient au même, que la gestion socialiste peut éventuellement (c'est tout au moins concevable) faire preuve, par rapport au capitalisme des trusts (big business), d'une supériorité comparable à celle que les trusts ont manifestée par rapport au type de capitalisme concurrentiel dont l'industrie anglaise d'il y a cent ans a été le prototype. Il est parfaitement possible que les générations futures considèrent nos arguments relatifs à l'infériorité du plan socialiste du même œil dont nous considérons les arguments d'Adam Smith à l'encontre des sociétés anonymes (arguments qui, d'ailleurs, n'étaient pas complètement faux).

Bien entendu, tout ce que j'ai dit jusqu'à ce point se réfère exclusivement à la logique des organigrammes, par conséquent à des possibilités " objectives " que le socialisme, mis au pied du mur, pourrait être tout à fait incapable de réaliser. Cependant, du point de vue purement logique, il est incontestable que l'organigramme socialiste correspond à un degré supérieur de rationalité. Telle est à mon sens, la façon correcte de poser la question. Il ne s'agit pas d'opposer le rationnel à l'irrationnel. Le fermier dont la réaction aux prix des cochons et du maïs engendre le " cycle du porc " agit en toute rationalité, de son point de vue individuel et compte tenu des conditions immédiates. Il en va de même pour l'entreprise qui se développe en période d'essor et se contracte en période de récession. Ce sont le genre de la rationalité et la profondeur de son champ de vision qui font toute la différence d'un régime à l'autre.

Nous n'avons certainement pas produit tous les arguments qui peuvent être invoqués en faveur du plan socialiste. Cependant, pour autant qu'il y va de la logique pure d'une économie socialiste, la plupart des arguments valables sont, en fait, impliqués dans celui que nous venons de formuler.

Un exemple d'une importance primordiale est fourni par le chômage. Nous avons reconnu, au cours de la deuxième partie, que, dès qu'elle a atteint un stade suffisamment avancé pour se prêter à une socialisation couronnée de succès, la société capitaliste est capable, en ce qui concerne les intérêts des chômeurs, de ne pas leur laisser grandement à désirer et que, on est en droit de le présumer, elle aura à cœur de ne pas les décevoir. Toutefois, en ce qui concerne la perte subie par la collectivité, l'argument qui précède implique que le chômage serait moindre dans une société socialiste, surtout en raison de l'élimination des crises, et que, dans le cas où il adviendrait, principalement en raison des progrès technologiques, le ministère de la production serait en mesure (quelle que soit d'ailleurs sa ligne de conduite effective) de réaffecter les chômeurs à de nouveaux emplois : d'ailleurs, à supposer que la planisation tienne ses promesses, de telles occasions d'embauche pourraient être préparées d'avance à l'intention des sans-travail.

Un avantage mineur, également inhérent à la rationalité supérieure du plan socialiste, résulte du fait que, en régime capitaliste, les innovations heureuses sont, en règle générale, le fait de firmes isolées, leur généralisation prenant du temps et se heurtant à des résistances. Si le rythme du progrès est rapide, il se trouve fréquemment un grand nombre de maisons pour se cramponner aux vieilles méthodes ou dont l'efficience, à d'autres égards, reste infranormale. En régime socialiste, au contraire, tout perfectionnement pourrait, théoriquement, être diffusé par décret et les pratiques routinières pourraient être rapidement éliminées. Je qualifie néanmoins cet avantage de mineur parce que le capitalisme, en règle générale, fait lui aussi prompte et bonne justice des inefficients. Cependant, y a-t-il des chances pour que cet avantage spécifique (petit ou grand) soit exploité par une bureaucratie? C'est là, bien entendu, une tout autre question. Certes, on peut toujours compter sur une administration correcte pour imposer sa norme à tous ses agents, mais ceci ne nous apprend rien sur ce que sera cette norme elle-même. On ne doit jamais perdre un seul instant de vue que les supériorités concevables du socialisme pourraient se convertir à l'expérience en infériorités effectives.

Autre point : les gérants ou propriétaires-gérants des entreprises de taille petite ou moyenne sont, en règle générale, primordialement des ingénieurs ou des vendeurs ou des organisateurs et, même s'ils sont des hommes de valeur, il est rare qu'ils exercent également bien toutes ces activités diverses. Nous constatons fréquemment que même les entreprises prospères sont médiocrement gérées à tel ou tel point de vue - les rapports des organisateurs-conseils sont édifiants à cet égard - et que, par conséquent, leurs chefs sont en partie mal utilisés. Or, une économie socialiste pourrait, à l'instar des entreprises géantes contemporaines, tirer de leurs dons un meilleur parti en les affectant exclusivement aux emplois pour lesquels ils sont réellement qualifiés. Toutefois, des considérations évidentes, sur lesquelles il est superflu de s'appesantir, ne nous permettent pas de nourrir de grands espoirs dans cet ordre d'idées.

Il est, en outre, un avantage d'importance primordiale qui n'apparaît pas sur notre organigramme tel que nous l'avons dessiné. Le trait caractéristique de la société mercantile consiste dans la séparation du secteur privé et du secteur public ou, si l'on préfère, dans le fait que, dans une société mercantile, il existe un secteur privé englobant bien davantage d'éléments qu'il ne lui en est alloué par une société féodale ou socialiste. Ce secteur privé est séparé du secteur public, non seulement en droit, mais encore en fait. En effet, ces deux secteurs sont, dans une large mesure, manœuvrés par des équipages différents - l'histoire des administrations municipales constituant l'exception la plus remarquable à cette règle - et ils sont organisés aussi bien que gérés selon des principes différents et fréquemment opposés, générateurs de normes différentes et souvent incompatibles.

Une telle cœxistence, dont le caractère paradoxal