Capitalisme, socialisme et démocratie
PREMIÈRE ET DEUXIÈME PARTIES



La doctrine marxiste; le capitalisme peut-il survivre ?
Le socialisme peut-il fonctionner ?
Socialisme et démocratie


PREMIÈRE ET DEUXIÈME PARTIES
chapitres 1 à 14.

(Traduction française, 1942)


Joseph Schumpeter (1942)


Table des matières


Avertissement liminaire
Préface de la première édition (1942)
Préface de la deuxième édition (1946)

Première partie : La doctrine marxiste

Prologue
Chapitre 1. Marx le prophète
Chapitre 2. Marx le sociologue
Chapitre 3. Marx l'économiste
Chapitre 4. Marx le professeur

Deuxième partie Le capitalisme peut-il survivre ?

Prologue
Chapitre 5. Le taux de croissance de la production totale
Chapitre 6. Plausibilité du capitalisme
Chapitre 7. Le processus de destruction créatrice
Chapitre 8. Pratiques monopolistiques
Chapitre 9. La chasse est fermée
Chapitre 10. La disparition des occasions d'investissement
Chapitre 11. La civilisation du capitalisme
Chapitre 12. Les murs s'effritent

I. Le crépuscule de la fonction d'entrepreneur
II. La destruction des couches protectrices
III. La destruction du cadre institutionnel de la société capitaliste

Chapitre 13. L'hostilité grandit

I. L'atmosphère sociale du capitalisme
II. La sociologie de l'intellectuel

Chapitre 14. Décomposition

AVERTISSEMENT LIMINAIRE

Certains lecteurs ayant accoutumé de sauter les introductions et les préfaces, peut-être n'est-il pas superflu de leur fournir quelques points de repère susceptibles de les orienter.

En rédigeant Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Joseph Schumpeter a, si l'on nous passe cette comparaison, composé une symphonie dont les différents thèmes, tout en étant reliés par une inspiration commune, n'en sont pas moins essentiellement distincts.

Au seuil de son livre, l'auteur a dressé une stèle majestueuse consacrée à la doctrine marxiste considérée sous ses aspects prophétique, sociologique, économique, puis synthétique. Cependant, comme l'observe Schumpeter lui-même dans sa préface de 1942, il s'agit là d'un sujet assez ardu pour le lecteur qui ne s'est jamais aventuré dans l'immense forêt marxiste et peut-être le néophyte aurait-il intérêt à n'aborder cette partie de l'ouvrage qu'après avoir complété la lecture des deuxième, troisième et quatrième parties.

La deuxième et la troisième parties : " Le capitalisme peut-il survivre? " et " Le socialisme peut-il fonctionner? " dans lesquelles Schumpeter expose sa thèse fondamentale, étayée par une imposante argumentation sociologique, économique et historique, constituent, de toute évidence, le cœur même de l'ouvrage. Ces quinze chapitres forment, en réalité, un tout complet dans lequel le grand libéral que fut Schumpeter a été conduit à prédire à contre-cœur la disparition du régime de l'initiative privée et à prévoir l'avènement d'un régime de centralisation socialiste qui, à n'en pas douter et comme le confirment d'ailleurs discrètement plusieurs passages de son livre, lui répugnait profondément et, pour ainsi dire, congénitalement. (Néanmoins Schumpeter n'avait pas renoncé à tout espoir d'une survivance du capitalisme, disons pendant un demi-siècle ou davantage, tout au moins aux États-Unis).

La quatrième partie, " Socialisme et Démocratie ", peut être caractérisée comme un essai de science politique réaliste dans lequel l'auteur, écartant irrespectueusement (à la manière d'un Vilfredo Pareto) les voiles idéologiques dont s'affublent les partis politiques, essaie de démontrer que les principes et les programmes ne sont rien d'autre que les marche-pieds dont se servent pour accéder aux postes de commandement les professionnels de la politique. Ayant caractérisé la démocratie comme le régime dans lequel la conquête du pouvoir est réalisée selon des formes " concurrentielles " (luttes électorales), Schumpeter se demande si une telle méthode de sélection des chefs restera applicable après le triomphe éventuel du socialisme et sa conclusion, pour ne pas être entièrement négative, n'en est pas moins imprégnée (et l'on pense de nouveau à Vilfredo Pareto) d'un profond scepticisme, atténué toutefois par certains espoirs fondés sur l'évolution " légaliste " du travaillisme anglais.

Encore un mot pro domo sua. La pensée complexe et le style très particulier de Schumpeter imposaient au traducteur une tâche exceptionnellement difficile. Ayant le choix entre une traduction rigoureusement littérale et une transposition plus souple (mais néanmoins, nous osons l'espérer, exacte), nous avons donné notre préférence à la deuxième solution, d'ailleurs au Prix d'un effort supplémentaire : ce faisant, nous croyons avoir été plus fidèle à la pensée du maître que si nous l'avions suivi mot à mot à travers tous les méandres de ses phrases et si nous avions renoncé à compléter certains de ses raccourcis par trop elliptiques .

Gaël FAIN.


Préface de l'auteur

Pour la première édition
(1942)

Ce volume est l'aboutissement d'un effort visant à fondre sous une forme accessible le gros de presque quarante ans de réflexions, d'observations et de recherches relatives au thème du socialisme. Le problème de la démocratie s'est frayé la voie jusqu'à la place qu'il occupe maintenant dans ce livre parce que, à J'expérience, il m'est apparu impossible d'exposer mes vues sur la relation existant entre l'ordre socialiste de la société et la méthode démocratique de gouvernement sans procéder à une analyse assez développée de cette dernière.

Ma tâche s'est révélée comme plus difficile que je ne l'avais cru au début. Une partie des matériaux hétérogènes qu'il m'a fallu mettre en œuvre reflétaient les opinions et les expériences d'un homme qui, à différentes phases de sa vie, a eu davantage d'occasions d'observer le socialisme en action que ce n'est généralement le cas pour les non-socialistes et qui a réagi sans préjugés à ses observations. Je n'ai pas désiré oblitérer les traces de ces réactions personnelles : si j'avais cherché à les effacer, ce livre aurait perdu beaucoup de l'intérêt qu'il est susceptible d'avoir.

De plus, ces matériaux reflétaient également les efforts analytiques d'un homme qui, tout en s'efforçant honnêtement de sonder au-dessous de la surface, n'a jamais fait pendant longtemps du socialisme l'objet principal de ses recherches professionnelles et qui, par conséquent, a beaucoup plus à dire sur certains sujets que sur certains autres. Afin d'éviter de créer l'impression que j'ai visé à écrire un traité bien équilibré, j'ai pensé que le mieux était de regrouper mes matériaux autour de cinq thèmes principaux. Bien entendu, des liaisons et des passerelles ont été ménagées entre eux et j'ai obtenu, je l'espère du moins, un résultat analogue à une unité systématiquement de présentation. Néanmoins, il s'agit essentiellement d'une série d'études analytiques presque autonomes, bien que non indépendantes.

Dans la première partie j'ai résumé, sous une forme non technique, ce que j'avais à dire - et ce que, effectivement, j'ai enseigné pendant quelques dizaines d'années - sur le sujet de la doctrine marxiste. De la part d'un marxiste, il serait naturel de préluder à la discussion des principaux problèmes du socialisme en exposant l'Évangile du Maître. Mais, dira-t-on, à quoi bon présenter une telle exposition dans le hall d'un édifice construit par un non-marxiste ? C'est que ce non-marxiste a tenu, ce faisant, à témoigner qu'il croit à l'importance unique du message de Marx, importance, au demeurant, complètement indépendante de l'acceptation ou du rejet de ce message. Cependant nous reconnaissons que la lecture de cette partie de notre livre est laborieuse. Aucun des outils forgés par Marx n'est d'ailleurs employé dans le reste de l'ouvrage. Par conséquent, bien que les conclusions auxquelles nous avons abouti soient constamment rapprochées des dogmes énoncés par le grand penseur socialiste, les lecteurs que le marxisme n'intéresse pas peuvent directement passer à la deuxième partie.

Dans cette seconde partie - Le Capitalisme peut-il Survivre? j'ai essayé de montrer qu'un type socialiste de société émergera inévitablement de la décomposition non moins inévitable de la société capitaliste. De nombreux lecteurs pourront s'étonner que j'aie tenté une analyse aussi laborieuse et complexe aux fins d'établir une thèse qui, de nos jours, tend rapidement à être universellement acceptée, même par les conservateurs. La raison de mon insistance est la suivante : bien que, pour la plupart, nous tombions d'accord sur le dénouement final, nous différons d'avis en ce qui concerne la nature de l'évolution qui est en train de tuer le capitalisme et le sens précis qu'il convient d'attacher au terme " inévitable ". Étant convaincu que la plupart des arguments mis en avant sont erronés, j'ai estimé qu'il était de mon devoir de prendre (et d'infliger au lecteur) beaucoup de peine pour aboutir finalement à une conclusion paradoxale : le capitalisme est en voie d'être tué par ses réussites mêmes.

Ayant constaté, comme nous le vérifierons, je le crois, que le socialisme est une proposition qui peut devenir immédiatement réalisable sous l'influence de la deuxième guerre mondiale, nous examinerons à vol d'oiseau dans la troisième partie - Le Socialisme petit-il Fonctionner? - toute une série de problèmes relatifs aux conditions dans lesquelles on peut escompter que le régime socialiste sera une réussite sur le plan économique. C'est dans cette partie que le traitement des différents thèmes, y compris les problèmes de " transition ", est le mieux équilibré. Les résultats des travaux sérieux qui, jusqu'à ce jour, ont été consacrés en petit nombre à cette question ont été tellement faussés par l'amour ou la haine que la simple réaffirmation d'opinions largement admises nous a paru se justifier en différents endroits.

La quatrième partie - Socialisme et Démocratie - constitue une contribution à une controverse qui s'est développée aux États-Unis depuis un certain temps. Mais il convient d'observer que seule une question de principe est traitée dans cette partie. Les faits et les commentaires afférents au sujet sont dispersés dans tout le corps de l'ouvrage.


Préface de l'auteur

Pour la deuxième édition
(1946)


Cette édition reproduit le livre de 1942 auquel n'a été apportée aucune modification, sinon qu'un nouveau chapitre a été ajouté. Je me suis même abstenu de procéder, pour un certain nombre de passages, à des remaniements rédactionnels qui paraissaient nettement s'imposer : en effet, quand on traite des matières de la nature de celles qui font l'objet du présent ouvrage, il est impossible de changer des phrases sans en altérer le sens ou, tout au moins, sans encourir le soupçon d'avoir agi de la sorte. J'attache d'ailleurs une certaine importance au fait que ni les événements des quatre dernières années, ni les objections soulevées par les critiques ne m'ont amené à modifier mes diagnostics et pronostics qui, bien au contraire, me semblent avoir été pleinement confirmés par les faits nouveaux qui se sont manifestés. Au cours de la présente préface, je me propose de signaler certaines de ces objections ou plutôt de ces catégories d'objections - qu'elles aient été imprimées ou non. Ce faisant, je suis d'ailleurs guidé exclusivement par l'espoir que les réponses formulées par moi pourront être de quelque utilité à mes lecteurs, car je n'ai aucunement lieu de me plaindre de l'accueil qu'a reçu mon livre : tout au contraire, je désire saisir cette occasion d'exprimer ma gratitude aux critiques pour leur courtoisie et leur bienveillance constantes, ainsi qu'aux traducteurs en sept langues différentes pour leurs efforts méritoires.

En premier lieu, que l'on me permette de faire état de deux critiques d'ordre professionnel. Un économiste éminent, de réputation internationale, s'est déclaré en désaccord avec le thèse soutenue par moi aux termes de laquelle l'évolution sociale décrite dans le présent ouvrage tend, à long terme, à faire disparaître les profits : l'activité commerciale, soutient mon contradicteur, se fera toujours payer. Cependant je ne crois pas que nos deux points de vue s'opposent réellement, sauf que nous employons le terme " profits " dans des sens différents. Celles des activités commerciales qui peuvent continuer à être nécessaires même dans une économie qui se sera installée dans une routine stable continueront, sans aucun doute, comme toute autre activité afférente à la gestion des entreprises à prélever une rémunération. Cependant je classe de tels revenus avec les rémunérations de gestion, aux fins d'isoler et de faire ressortir ce que je crois être la source fondamentale du bénéfice industriel, à savoir les profits que le régime capitaliste alloue à l'introduction, couronnée de succès, de nouveaux produits ou de nouvelles méthodes de production ou de nouveaux types d'organisation. Je ne vois pas comment l'on pourrait contester que l'histoire industrielle démontre d'une façon convaincante l'importance de cet élément des revenus capitalistes. Et je soutiens que, en raison de la mécanisation croissante du " progrès " industriel (travail d'équipe dans les services de recherches et ainsi de suite), cet élément est, à la longue, réduit en poussière, ce qui provoque, du même coup, l'effondrement du pilier le plus important qui soutenait la position économique de la classe capitaliste.

Cependant la critique la plus importante de l'argumentation purement économique de ce livre - elle s'est parfois accentuée jusqu'à la protestation - qui soit venue à ma connaissance a été dirigée contre ce que de nombreux lecteurs ont tenu pour un plaidoyer en faveur des pratiques monopolistiques. Effectivement, je crois que la plupart des thèses courantes relatives aux effets néfastes des monopoles sont inspirées par des vues idéologiques et n'ont aucun fondement positif. A mes heures de détente, il m'arrive de m'exprimer en termes moins académiques sur ce point et, notamment, sur les " mesures ", mises en œuvre ou proposées, qui sont fondées sur une telle idéologie. Mais, actuellement et par strict souci de conscience professionnelle, je désire simplement affirmer que tout ce que le lecteur trouvera dans le présent ouvrage concernant les monopoles se ramène, en dernière analyse, aux propositions suivantes qu'aucun économiste qualifié ne saurait, m'est avis, contester :

1. La théorie classique (Cournot-Marshall) de la fixation des prix de monopole n'est pas entièrement dépourvue de fondement, notamment quand elle est refondue aux fins de traiter, non seulement de la maximation instantanée du bénéfice de monopole, mais encore de sa maximation à travers le temps. Toutefois, cette théorie utilise des hypothèses tellement restrictives qu'elles rendent impossible son application directe à la réalité. En particulier, on ne saurait l'employer pour l'objet auquel l'applique l'enseignement courant, à savoir pour établir une comparaison entre la manière dont fonctionne une économie purement concurrentielle et la manière dont fonctionne une économie contenant des éléments de monopole substantiels. Le principal motif de cette impossibilité tient au fait que la théorie suppose des conditions données de demande et de coût qui seraient identiques dans le cas de la concurrence et dans celui du monopole, alors qu'il est de l'essence d'une grande entreprise moderne que, pour des volumes de production élevés, ses conditions de demande et de coût sont - nécessairement - beaucoup plus favorables que les conditions qui existeraient dans les mêmes branches si elles étaient placées sous un régime de concurrence parfaite.


2. La théorie courante est presque exclusivement consacrée à la gestion d'une organisation économique spécifique. Cependant, la façon dont le capitalisme engendre des structures économiques est beaucoup plus importante que la façon dont il les gère une fois qu'elles sont constituées (cf. chap. 7 et 8). Or, l'élément de monopole intervient nécessairement dans ce processus de création. Une telle circonstance place sous un jour tout différent le problème du monopole et les méthodes législatives et administratives qui lui sont applicables.

3. En troisième lieu, les économistes qui tempêtent contre les cartels et autres méthodes d'auto-gouvernement économique n'affirment souvent rien qui soit inexact. Mais ils négligent de qualifier leurs critiques : or, à ne pas faire état des nuances qui s'imposent, l'on renonce à dire toute la vérité.

Il y aurait encore bien d'autres remarques à présenter sur ce thème ; cependant j'y renonce afin de passer à une autre catégorie d'objections.

J'avais cru avoir pris toutes les précautions nécessaires pour montrer clairement que je n'ai pas écrit un livre politique et qu'il n'a pas été dans mon intention de plaider en faveur de telle ou telle thèse. Néanmoins, et à mon grand amusement, l'intention m'a été prêtée - à plus d'une reprise, mais non, tout au moins à ma connaissance, dans des publications imprimées - de " me faire l'avocat du collectivisme étranger ". Je mentionne cette critique, non pour son propre mérite, mais en vue de signaler une autre objection qui se dissimule derrière elle. Si je n'ai pas plaidé en faveur du collectivisme, national ou étranger, ou de toute autre doctrine, pourquoi donc avoir pris la plume? N'est-il pas entièrement futile d'élaborer des déductions en partant de faits observés, sans aboutir à des recommandations pratiques? Une telle objection m'a vivement intéressé, chaque fois que je l'ai rencontrée, en tant que symptôme parfait d'une attitude d'esprit qui joue un grand rôle dans la vie moderne. Nous faisons toujours beaucoup trop de plans et nous pensons beaucoup trop peu. Tout appel à la réflexion nous irrite et nous avons horreur des arguments non familiers qui ne cadrent pas avec ce que nous croyons ou avec ce que nous voudrions croire. Nous nous avançons vers le futur comme nous avancions vers la guerre, les yeux bandés. Or, c'est précisément à cet égard que j'ai voulu servir le lecteur. Je me suis proposé de le faire réfléchir. Cependant, pour atteindre ce but, il était essentiel de ne pas distraire son attention en discutant, à un point de vue quelconque, " ce qu'il y aurait lieu de faire à ce sujet " et en centrant, du même coup, son attention sur tel ou tel problème pratique. L'analyse poursuit une tâche distincte et c'est à cette tâche que j'ai entendu m'en tenir, tout en étant pleinement conscient du fait qu'une telle résolution me priverait d'une grande partie des résonances qui auraient été éveillées dans le public par quelques pages de conclusions pratiques.

Cette observation m'amène, finalement, à l'accusation de " défaitisme ". Je refuse absolument d'admettre que ce terme soit applicable à un effort d'analyse. Le défaitisme dénote une certaine attitude psychique, laquelle n'a de sens que par référence à l'action. Les faits en eux-mêmes et les déductions que l'on en tire ne peuvent jamais être défaitistes, ni le contraire, quel qu'il puisse être. Le compte-rendu signalant qu'un navire est en train de couler n'est pas défaitiste. Seul peut l'être l'esprit dans lequel il est pris connaissance de ce compte-rendu : l'équipage peut se croiser les bras et se noyer. Mais il peut également courir aux pompes. Si les hommes se bornent à contester le compte-rendu bien qu'il soit soigneusement motivé, alors on doit les qualifier d'illusionnistes . De plus, même s'ils avaient un caractère de prédiction beaucoup plus marqué que celui que j'ai entendu leur donner, mes exposés des tendances d'évolution n'impliqueraient pas davantage des suggestions défaitistes. Quel homme normal refuserait de défendre sa vie pour la simple raison qu'il est absolument certain d'être appelé, tôt ou tard, à mourir d'une manière quelconque? Or, une telle attitude d'esprit vaut pour les deux groupes qui m'ont accusé de défaitisme : les partisans de la société fondée sur l'initiative privée et les partisans du socialisme démocratique. Ces deux groupes ne peuvent que gagner à reconnaître plus clairement qu'ils ne le font habituellement les caractéristiques de la situation sociale dans laquelle il est de leur destin d'agir.

Un franc exposé des circonstances de mauvais augure n'a jamais été plus nécessaire que de nos jours, alors que, semble-t-il, nous avons développé l'illusionnisme jusqu'à en faire un système intellectuel. Tels ont été le motif pour lequel j'ai entrepris le présent ouvrage et mon excuse pour l'avoir écrit. Les faits exposés par moi et les déductions que j'en tire ne sont certainement pas plaisants, ni confortables. Mais ils ne sont pas défaitistes. Est défaitiste quiconque, tout en confessant du bout des lèvres le christianisme et toutes les autres valeurs de notre civilisation, refuse néanmoins de se dresser pour leur défense - qu'il considère leur disparition comme acquise d'avance ou qu'il se berce contre tout espoir d'espérances futiles. Car nous sommes en présence d'une de ces situations dans lesquelles l'optimisme n'est pas autre chose que l'une des formes de la défection.

Joseph A. SCHUMPETER.


première partie

LA DOCTRINE MARXISTE



Première partie : la doctrine marxiste

PROLOGUE


La plupart des créations de l'intelligence ou de l'imagination meurent sans laisser de trace après une période qui varie entre une heure d'après-dîner et une génération. Tel n'est cependant pas le sort de certaines d'entre elles, qui, certes, subissent des éclipses, mais qui surgissent de nouveau et ressuscitent alors, non pas comme des éléments indistincts de notre héritage culturel, mais sous leur apparence originale et avec leurs cicatrices propres, que chacun peut voir et toucher. Nous pouvons, en pareil cas, parler à bon droit de grandes créations - et c'est un mérite de cette conception que d'établir un lien entre la grandeur et la vitalité. Or, pris dans ce sens, le terme de grandeur doit incontestablement être appliqué au message de Marx. Mais il y a un avantage additionnel à définir la grandeur par les résurrections : c'est que, du même coup, elle devient indépendante de notre amour ou de notre haine. Nous n'avons plus besoin de croire qu'une grande réussite intellectuelle doive être impeccable, soit dans son dessein fondamental, soit dans ses détails. Tout au contraire, nous pouvons la tenir pour une puissance des ténèbres ; nous pouvons la juger comme essentiellement erronée ou nous trouver en désaccord avec elle sur une série de points particuliers. Dans le cas du système marxiste, un tel rejet, voire même la démonstration précise des erreurs de raisonnements qu'il contient ne font que confirmer la solidité de l'édifice par le fait même de leur impuissance à le renverser.

Au cours des vingt dernières années, nous avons assisté à une résurrection particulièrement remarquable du marxisme. Que le grand maître de la croyance socialiste ait conquis droit de cité en Russie soviétique, on ne saurait en être surpris. Et le fait que le véritable, sens du message de Marx et l'idéologie et la pratique bolchevistes soient séparés par un abîme au moins aussi grand que celui qui séparait la religion des humbles galiléens et l'idéologie et la pratique des princes de l'Église et des seigneurs du Moyen Age - un tel fait se manifeste coutumièrement au cours des procès de canonisation.

Cependant une autre résurrection, celle de la doctrine marxiste aux États-Unis, est moins facile à expliquer. Ce phénomène est particulièrement intéressant pour quiconque se souvient que, avant la décade 1921-1930, l'apport marxiste ne jouait un rôle significatif ni dans le mouvement ouvrier américain, ni dans la pensée des intellectuels américains. Aux États-Unis, l'élément marxiste était toujours resté superficiel, insignifiant et dépourvu d'autorité. En outre, le modèle bolcheviste de renaissance du marxisme n'a provoqué aucune poussée analogue dans les pays qui, auparavant, avaient été le plus profondément imprégnés de marxologie. En Allemagne, notamment, qui, de tous les pays, était celui où la tradition marxiste était la plus forte, une petite secte orthodoxe était, certes, restée agissante durant le boom socialiste d'après la première guerre mondiale, après avoir survécu à la crise antérieure du socialisme. Mais les guides de la pensée socialiste (non pas seulement ceux alliés au parti social-démocrate, mais aussi ceux qui allaient bien au delà du conservatisme prudent observé par le parti dans les questions pratiques) ne manifestaient guère de zèle à revenir aux vieux dogmes et, tout en adorant le dieu, prenaient grand soin de s'en maintenir à distance respectueuse et de raisonner en matière économique exactement comme les autres économistes. Abstraction faite de la Russie, par conséquent. le phénomène américain est unique. Nous n'avons pas à nous occuper de ses causes. Mais il n'est pas superflu d'examiner la forme et le sens du message que tant d'Américains ont accueilli .

Première partie : la doctrine marxiste

Chapitre I

MARX LE PROPHÈTE

Ce n'est aucunement par inadvertance que nous avons laissé un terme emprunté au monde de la religion se glisser dans le titre de ce chapitre. Il y a là plus qu'une analogie. Sous un certain aspect important, le marxisme est une religion. A ses fidèles il offre, en premier lieu, un système des fins dernières qui donnent un sens à la vie et qui constituent des étalons de référence absolus pour apprécier les événements et les actions ; de plus, en second lieu, le marxisme fournit pour atteindre ces fins un guide qui implique un plan de salut et la révélation du mal dont doit être délivrée l'humanité ou une section élue de l'humanité. Nous pouvons préciser davantage : le socialisme marxiste appartient au groupe des religions qui promettent le paradis sur la terre. Je pense qu'une formulation de ces caractéristiques par un hiérologue ouvrirait la voie à des classifications et commentaires qui, éventuellement, feraient pénétrer dans l'essence sociologique du marxisme beaucoup plus profondément qu'un simple économiste ne saurait le faire.

Le dernier point important à signaler à l'égard de ce caractère religieux, c'est qu'il explique le succès du marxisme . Une réussite purement scientifique, eût-elle même été beaucoup plus par. faite qu'elle ne l'a été dans le cas de Marx, n'aurait jamais conquis l'immortalité, au sens historique du terme, que son oeuvre a conquise. Et son arsenal de formules partisanes ne l'aurait pas davantage fait entrer dans l'Olympe. Certes, une partie, d'ailleurs très minime, du succès de Marx peut être attribuée au stock, qu'il met à la disposition de ses ouailles, de phrases incandescentes, d'accusations passionnées et d'attitudes vengeresses, prêtes à être utilisées sur n'importe quelle tribune, Il suffit de dire à cet égard que ces munitions ont rempli et continuent à remplir très bien leur objet, mais que leur fabrication a comporté un inconvénient : aux fins de forger de telles armes destinées à l'arène des conflits sociaux, Marx a dû, à l'occasion, soit déformer les conclusions qui devraient logiquement dériver de son système, soit s'en écarter. Néanmoins, si Marx n'avait pas été autre chose qu'un fournisseur de phraséologies, il serait d'ores et déjà mort. L'humanité n'est pas reconnaissante pour les services de ce genre et elle oublie rapidement les noms des auteurs qui écrivent les livrets de ses opéras politiques.

Mais Marx était un prophète et, aux fins de comprendre la nature de sa réussite, il nous faut le replacer dans le cadre de son époque. Marx a vécu en un temps où les réalisations bourgeoises étaient parvenues à leur zénith et la civilisation bourgeoise à son nadir, en un temps de matérialisme mécanique où le milieu culturel n'avait encore révélé par aucun symptôme l'enfantement d'un nouvel art et d'un nouveau mode d'existence et s'ébattait dans la banalité la plus répugnante. Toutes les classes de la société perdaient rapidement la foi, dans tous les sens réels du terme, et, en même temps qu'elle s'éteignait, le seul rayon de lumière (abstraction faite des consolations inhérentes aux initiatives de Rochdale et aux caisses d'épargne) qui éclairait le monde du travail, cependant que les intellectuels faisaient profession d'être hautement satisfaits de la Logique de Mill et de la toi sur les pauvres (Poor Law) anglaise.

Or, à des millions de cœurs humains le message marxiste du paradis terrestre du socialisme apportait un nouveau rayon de lumière en donnant un nouveau sens à la vie. L'on peut traiter, si l'on veut, la religion marxiste de contrefaçon ou de caricature de la foi - il y aurait beaucoup à dire en faveur de cette thèse -, mais l'on ne saurait contester la grandeur d'un tel achèvement, ni lui marchander son admiration. Il importe peu que presque aucun de ces millions d'êtres n'ait été en mesure de saisir et d'apprécier la signification réelle du message - car tel est le sort de tous les messages. Le point important, c'est que le message a été ordonné et exprimé sous une forme propre à le faire accepter par la mentalité positiviste de l'époque - essentiellement bourgeoise, à n'en pas douter, mais aussi bien n'est-il aucunement paradoxal d'affirmer que le marxisme est essentiellement un produit de J'esprit bourgeois. Ce résultat a été atteint par Marx, d'une part en traduisant, avec une vigueur insurpassée, ce sentiment d'être brimé et maltraité qui constitue le comportement auto-thérapeutique d'innombrables malchanceux et, d'autre part, en proclamant que la guérison de ces maux par le socialisme doit être tenue pour une certitude susceptible d'être rationnellement démontrée. Observons avec quel art suprême l'auteur réussit, en cette occurrence, à combiner toutes ces aspirations extra-rationnelles, que la religion en déclin laissait désormais errer çà et là comme des chiens sans maître, avec les tendances contemporaines au rationalisme et au matérialisme, inéluctables à une époque qui ne consentait à tolérer aucune croyance dépourvue d'attributs scientifiques ou pseudo-scientifiques. Un sermon pragmatique n'aurait pas fait impression ; l'analyse du processus social n'aurait retenu l'intérêt que de quelques centaines de spécialistes. Mais envelopper le sermon dans les formules de l'analyse et développer l'analyse en ne perdant jamais de vue les aspirations du cœur, telle a été la technique qui a conquis à Marx des allégeances passionnées et qui a mis entre les mains du marxiste un atout suprême : la conviction que l'homme que l'on est et la cause que l'on sert ne sauraient être vaincus, mais doivent finalement triompher. Bien entendu, cet art apologétique n'épuise pas les causes de la réussite de Marx. La vigueur personnelle et l'illumination, à défaut desquelles une vie nouvelle ou un sens nouveau donné à la vie ne sauraient être effectivement révélés, agissent indépendamment du contenu d'une croyance. Toutefois, cette considération ne nous concerne pas présentement.

Il conviendrait également de montrer avec quelle suite dans les idées et quelle rigueur logique Marx s'efforce de démontrer que l'objectif socialiste sera inéluctablement atteint. Nous nous bornerons à formuler une remarque relative à ce que nous avons appelé plus haut son interprétation des sentiments éprouvés par la foule des malchanceux. Il ne s'agissait pas, bien entendu, d'une expression authentique de sentiments effectifs, conscients ou subconscients. Nous préférons parler d'une tentative visant à substituer à des sentiments effectifs une révélation, vraie ou fausse, de la logique de l'évolution sociale. En procédant de la sorte et en attribuant - d'une manière tout à fait injustifiée - aux masses son propre mot d'ordre de la " conscience de classe ", Marx a, sans aucun doute, falsifié la véritable psychologie de l'ouvrier (centrée sur le désir de devenir un petit bourgeois et d'être aidé par la puissance politique à accéder à cette position), mais, dans la mesure où son enseignement a été suivi d'effet, il a élargi et ennobli cette mentalité. Marx ne versait pas de larmes sentimentales sur la beauté de l'idée socialiste, et c'est d'ailleurs l'un des titres qu'il fait valoir pour établir sa supériorité sur ceux qu'il appelait les socialistes utopistes. Il ne glorifiait pas davantage les ouvriers en les posant en héros du labeur quotidien, comme se plaisent à le faire les bourgeois quand ils tremblent pour leurs dividendes. Marx était parfaitement immunisé contre la tendance, si évidente chez certains de ses successeurs moins fermes, à lécher les bottes du travailleur. Il avait probablement une claire notion de ce que sont les masses et son regard d'aigle passait très au-dessus de leurs têtes pour viser des objectifs sociaux beaucoup plus élevés que ceux qu'elles croyaient ou souhaitaient atteindre. Marx n'a jamais non plus préconisé tels ou tels idéals comme étant conçus par lui. Une telle vanité lui était tout à fait étrangère. De même que tout vrai prophète se présente comme l'humble porte-parole de son Dieu, de même Marx n'avait pas d'autre prétention que d'énoncer la logique du processus dialectique de l'histoire. Dans toutes ces attitudes on observe une dignité qui rachète tant de petitesses et de vulgarités avec lesquelles cette dignité a été si singulièrement associée dans l'œuvre et dans la vie de Marx.

Nous ne devons pas, finalement, omettre de mentionner un autre point. Marx était personnellement beaucoup trop civilisé pour tomber dans le même travers que les professeurs vulgaires de socialisme qui ne savent pas reconnaître un temple quand il se dresse sous leurs yeux. Il était parfaitement capable de comprendre une civilisation ainsi que la valeur " relativement absolue " de ses valeurs, si éloigné d'elles qu'il ait pu se sentir. A cet égard, il n'existe pas de meilleur témoignage de sa largeur d'esprit que celui offert par le Manifeste Communiste, où figure un compte rendu des achèvements du capitalisme qui fait quasiment figure de panégyrique ; et même quand il prononce la condamnation à mort in futuro du capitalisme, Marx ne manque jamais de reconnaître sa nécessité


" Elle a accompli des miracles surpassant de loin des pyramides égyptiennes, les aqueducs romains et les cathédrales gothiques ... La bourgeoisie... entraîne toutes les nations... vers la civilisation ... Elle a créé des cités immenses... et a du même coup arraché une partie considérable de la population à l'idiotie (sic!) de la vie rurale... La bourgeoisie, au cours de son règne d'à peine cent ans, a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l'avaient fait toutes les générations antérieures réunies. " Observons que tous les achèvements cités sont attribués à la seule bourgeoisie et c'est là davantage que ce que revendiqueraient bien des économistes foncièrement bourgeois. Je n'ai pas voulu dire autre chose ci-dessus, en soulignant la différence profonde qui sépare cette conception et les opinions du marxisme vulgarisé contemporain ou encore les pauvretés à la Veblen de nos radicaux modernes non marxistes. Qu'on me permette de préciser ce point dès à présent : tout ce que je dirai dans la seconde partie relativement aux performances du capitalisme n'implique rien de plus que ce qu'a dit Marx.

historique. Cette attitude implique, bien entendu, toute une série de conséquences que Marx lui-même aurait refusé d'accepter. Mais il lui a été plus facile de la prendre et il a été incontestablement encouragé à y persévérer en raison de sa perception de la logique organique des faits à laquelle sa théorie de l'histoire donne un relief particulier. Les données sociales se présentaient en bon ordre à son esprit et, pour autant qu'il ait pu, à certaines époques de sa vie, faire figure de conspirateur de café, son véritable moi méprisait de tels épisodes. Le socialisme, pour Marx, n'était pas une obsession qui oblitère toutes les autres nuances de la vie et qui engendre une haine ou un mépris malsains et stupides envers les autres civilisations. Et le titre est justifié dans plus d'un sens que Marx revendiquait pour les catégories de pensée socialiste et de volonté socialiste soudées par le ciment de sa position fondamentale : le Socialisme Scientifique.


Première partie : la doctrine marxiste

Chapitre 2

MARX LE SOCIOLOGUE


Il nous faut maintenant commettre un sacrilège particulièrement répréhensible aux yeux des croyants, lesquels sont naturellement choqués toutes les fois que la froide analyse est appliquée à ce qui est pour eux la vraie fontaine de vérité. Effectivement, l'un des procédés qui leur déplaisent le plus consiste à découper en morceaux Marx et son oeuvre, puis à les disséquer un par un. Selon eux, une telle manière d'agir révèle l'incapacité congénitale du bourgeois à concevoir un ensemble resplendissant dont toutes les parties se complètent et s'expliquent l'une par l'autre et dont, par conséquent, le véritable sens se perd dès lors que telle partie ou tel aspect de l'œuvre est considéré isolément. Cependant nous n'avons pas le choix. En commettant le sacrilège et en me tournant de Marx le prophète vers Marx le sociologue, je n'entends aucunement dénier soit l'unité de sa vision sociale qui aboutit à donner à l'œuvre marxiste quelque unité analytique (et. davantage encore, une apparence d'unité), soit le fait que toute partie de cette œuvre, pour indépendante qu'elle soit intrinsèquement, a été reliée par l'auteur à chaque autre partie. Chacune des provinces de ce vaste royaume reste cependant suffisamment autonome pour qu'il soit possible au critique d'accepter les fruits de l'effort de Marx dans telle d'entre elles tout en les rejetant dans telle autre. Une telle méthode d'analyse éteint en grande partie l'auréole mystique qui enchante les croyants, mais elle se traduit par un gain dans la mesure où elle permet de sauver des vérités importantes et stimulantes, beaucoup plus précieuses en soi qu'elles ne le seraient si elles restaient attachées à des épaves irrémédiables.

Cette remarque vaut, en premier lieu, pour toute la philosophie de Marx que nous pouvons aussi bien déblayer une fois pour toutes de notre chemin. De par sa formation germanique et son penchant pour la spéculation, Marx avait acquis une culture philosophique approfondie et il s'intéressait passionnément à la métaphysique. La philosophie pure à la mode allemande constitua son point de départ et fut le grand amour de sa jeunesse. Marx était un néo-hégélien, ce qui signifie, sommairement, que, tout en acceptant les positions et méthodes fondamentales du maître, lui-même et son groupe éliminèrent les interprétations conservatrices données à la philosophie de Hegel par beaucoup de ses autres disciples et leur substituèrent des thèses à peu près opposées. Cet arrière-plan apparaît dans tous ses écrits, chaque fois qu'il en trouve l'occasion. Il n'est donc pas surprenant de voir ses lecteurs allemands et russes, portés à la même prédilection par la pente de leur esprit et par leur formation, s'emparer en premier lieu de cet élément philosophique et le tenir pour la clé principale du système.

Ce faisant, ils commettent, à mon avis, une erreur et ne font pas justice à la valeur scientifique de Marx. Certes, celui-ci se complaisait à certaines analogies formelles que l'on peut constater entre son argumentation et celle d'Hegel. Il aimait confesser son hégélianisme et user de la phraséologie hégélienne. Un point, c'est tout. Nulle part Marx ne trahit la science positive en faveur de la métaphysique. On en trouve d'ailleurs la confirmation sous sa plume dans sa préface à la seconde édition du premier tome du Capital et il n'a dit là que la pure vérité et ne s'est pas fait illusion à lui-même, comme on peut le démontrer en analysant son argumentation, fondée sans exception sur les données sociales, et en remontant aux véritables sources de ses propositions, dont aucune ne jaillit dans le domaine de la philosophie. Bien entendu, ceux des commentateurs et des critiques qui avaient abordé le marxisme par son côté philosophique étaient hors d'état de reconnaître ces faits, car ils n'étaient pas suffisamment au courant des sciences sociales venant en ligne de compte. De plus, leurs habitudes d'esprit, en tant que bâtisseurs de systèmes philosophiques, les détournaient d'accepter aucune interprétation du marxisme en dehors de celles dérivant de quelque principe métaphysique. Par suite, ils découvraient de la philosophie dans les exposés les plus terre à terre d'économie expérimentale et lançaient du même coup la discussion sur de fausses pistes, en égarant à la fois les amis et les adversaires du marxisme.

Marx le sociologue disposait pour l'aider dans sa tâche d'un équipement qui consistait avant tout dans une ample information relative aux données historiques et contemporaines. Certes, sa connaissance des faits contemporains resta toujours quelque peu périmée, car il était le plus livresque des hommes et, par suite, les matériaux de base, par opposition avec ceux que fournissent les journaux, ne lui parvenaient jamais qu'avec un certain retard. Cependant il n'est guère d'ouvrage historique contemporain, présentant, d'un point de vue général, quelque importance ou quelque ampleur, qui ait échappé à son attention, quoique l'on ne puisse en dire autant de nombreuses monographies. Bien que nous ne puissions vanter le caractère complet de son information dans ce domaine autant que nous pourrons célébrer son érudition en matière de théorie économique, Marx n'en était pas moins capable d'illustrer ses visions sociales, non seulement en brossant de grandes fresques historiques, mais encore en multipliant les détails dont l'authenticité, dans la plupart des cas, était plutôt supérieure à la moyenne dont se contentaient les sociologues ses contemporains. Il embrassait ces faits d'un coup d'œil qui, au delà des accidents superficiels, pénétrait jusqu'à la logique grandiose des événements historiques. Ce faisant, Marx n'était guidé exclusivement ni par la passion partisane, ni par l'entraînement analytique, mais par les deux à la fois. Et le résultat de sa tentative de formulation de cette logique, c'est-à-dire l' " Interprétation Économique de l'Histoire " , est, sans aucun doute, resté jusqu'à nos jours l'un des plus grands achèvements individuels en matière de sociologie. En présence d'un tel résultat, il est sans intérêt de se demander si cette théorie était entièrement originale et dans quelle mesure l'on doit en attribuer le mérite aux prédécesseurs, allemands et français, de Marx.

L'interprétation économique de l'histoire ne signifie pas que les hommes soient mus, consciemment ou inconsciemment, totalement ou primordialement, par des motifs économiques. Tout au contraire, l'exposé du rôle et du mécanisme des motifs non-économiques et l'analyse du processus par lequel la réalité sociale se reflète dans les consciences individuelles constituent un élément essentiel de la théorie et l'un de ses apports les plus significatifs. Marx ne soutenait pas que les religions, les métaphysiques, les écoles artistiques, les conceptions éthiques, les volitions politiques fussent ou bien réductibles à des motifs économiques, ou bien dépourvues d'importance. Il essayait seulement de mettre en lumière les conditions économiques qui modèlent ces données culturelles et par lesquelles s'expliquent leur croissance et leur déclin. L'ensemble des faits et arguments dégagés par Max Weber s'adapte parfaitement au système de Marx. Les groupes et classes sociaux et les justifications que ces groupes et classes se donnent à eux-mêmes de leur propre existence, de leur position et de leur conduite constituaient naturellement les données qui l'intéressaient le plus. Il déversait le flot de sa bile la plus amère sur les historiens qui prenaient ces attitudes et leurs expressions verbales (les idéologies ou, comme aurait dit Pareto, les dérivations) pour argent comptant et qui essayaient de s'appuyer sur elles pour interpréter la réalité sociale. Mais si, à ses yeux, les idées et les valeurs n'étaient pas les moteurs initiaux de l'évolution sociale, ils ne jouaient pas pour autant le rôle d'un simple écran de fumée, mais ils remplissaient dans la machine sociale, si je puis me servir de cette comparaison, la fonction de courroies de transmission. Nous ne pouvons nous étendre sur le développement d'après-guerre (ab 1919), extrêmement intéressant, de ces principes qui nous fournirait le meilleur exemple pour illustrer cette conception - à savoir sur la sociologie de la connaissance . Mais il était nécessaire d'y faire allusion, car Marx a été, à cet égard, la victime de malentendus persistants. Engels lui-même, parlant devant la tombe ouverte de son ami, a défini la théorie en question comme signifiant précisément que les individus et les groupes sont dominés avant tout par des motifs économiques, ce qui, à certains égards importants, est faux et, pour le surplus, lamentablement banal.

Pendant que nous sommes sur ce thème, nous pouvons aussi bien défendre Marx contre un autre malentendu : l'interprétation économique de l'histoire a fréquemment été baptisée interprétation matérialiste. Marx lui-même l'a qualifiée par ce terme. Cette formule a grandement accru sa popularité auprès de certains et son impopularité auprès d'autres esprits. Mais elle est entièrement vide de sens. La philosophie de Marx n'est pas davantage matérialiste que celle de Hegel et sa théorie de l'histoire n'est pas plus matérialiste que tout autre effort visant à rendre compte de l'évolution historique par des procédés empruntés à la science empirique. Or, il est évident qu'une telle technique est logiquement compatible avec n'importe quelle croyance métaphysique ou religieuse - tout comme l'est n'importe quel tableau physique du monde. La théologie médiévale elle-même fournit des méthodes au moyen desquelles il est possible d'établir cette compatibilité .

L'on peut examiner en deux propositions le sens exact de la théorie : Il Les modalités ou conditions de la production constituent le facteur déterminant, fondamental, des structures sociales qui, à leur tour, engendrent les attitudes, les actions et les civilisations. Marx illustre sa conception par l'affirmation célèbre selon laquelle la " fabrique manuelle " crée les sociétés féodales et la " fabrique à vapeur " les sociétés capitalistes. Un tel point de vue gonfle jusqu'à un point dangereux le rôle de l'élément technologique, mais nous pouvons néanmoins l'accepter, étant entendu que la simple technologie ne suffit pas à tout expliquer. Si nous vulgarisons quelque peu et si, ce faisant, nous reconnaissons que nous sacrifions beaucoup de la pensée de Marx, nous pouvons dire que notre esprit est formé par notre travail quotidien et que notre point de vue sur les choses - ou sur les aspects des choses que nous percevons - ainsi que la marge d'action sociale dont nous disposons sont déterminés par notre place dans le processus de production.

2° Les foi-mes de production elles-mêmes ont une logique qui leur est propre : en d'autres termes, elles varient en fonction des nécessités qui leur sont inhérentes de manière à créer, de par leur propre fonctionnement, celles qui leur succéderont. Reprenons, aux fins d'illustrations, le même exemple marxiste : le système caractérisé par la " fabrique à main " crée une situation économique et sociale au sein de laquelle l'adoption de la méthode de fabrication mécanique devient une nécessité pratique que les individus ou les groupes sont impuissants à modifier. L'avènement et le fonctionnement de la " fabrique à vapeur " créent, à leur tour, de nouvelles fonctions et localisations sociales, de nouveaux groupes et de nouveaux points de vue qui se développent et réagissent respectivement jusqu'à déborder leur propre cadre. Nous découvrons donc ici le moteur primordialement responsable de toutes les transformations économiques et, par voie de conséquence, sociales, moteur dont l'action n'implique en elle-même aucune impulsion extérieure.

Ces deux propositions contiennent incontestablement une large part de vérité et constituent, comme nous le constaterons à plusieurs tournants de notre exposé, des hypothèses de travail inestimables. La plupart des objections qui leur sont constamment opposées sont complètement irrecevables, qu'il s'agisse, par exemple, des réfutations fondées sur l'influence des facteurs moraux ou religieux, ou de celle soulevée déjà par Eduard Bernstein quand, avec une candeur charmante, il affirme que " les hommes ont des têtes " et peuvent, par conséquent, agir selon leur choix. Après ce que nous avons dit ci-dessus, il est à peine besoin de nous étendre sur la faiblesse de tels arguments : certes, les hommes " choisissent " celles de leurs lignes de conduite qui ne sont pas directement dictées par les données objectives et par le milieu - mais ils les choisissent selon des points de vue, des opinions ou des inclinations qui ne constituent pas un autre jeu de facteurs indépendants, mais qui sont elles-mêmes modelées par les facteurs objectifs.

La question se pose néanmoins de savoir si l'interprétation économique de l'histoire constitue davantage qu'une approximation commode dont on est en droit de présumer que ses explications sont moins satisfaisantes dans certains cas que dans d'autres. Or, une restriction évidente s'impose à première vue. Les structures, types et comportements sociaux peuvent être comparés à des médailles qui ne se refondent pas aisément. Une fois qu'ils sont constitués, ils se perpétuent, éventuellement pendant des siècles, et comme des structures et types différents manifestent à des degrés différents leur capacité de survivance, nous constatons presque toujours que les groupes réels et les comportements nationaux s'écartent plus ou moins des modèles auxquels nous aurions été en droit de nous attendre si nous avions tenté de les imaginer en par-tant des formes dominantes du processus de production. Une telle divergence ne comporte pas d'exceptions, mais on l'observe avec une netteté particulière dans tous les cas où une structure particulièrement solide est transférée en bloc d'un pays à l'autre. La situation sociale créée en Sicile par la conquête normande illustre bien le sens de notre restriction. Certes, Marx ne méconnaissait pas de pareils faits, mais il n'a guère réalisé tout ce qu'ils impliquent.

Un cas apparenté présente une signification d'une portée encore plus grande. Considérons l'apparition du type féodal des propriétaires fonciers dans le royaume des Francs, au cours des Vle et VIIe siècles. Ce fut là, à coup sûr, un événement extrêmement important qui a modelé la structure de la société pour de nombreuses générations et qui a également influencé les conditions de la production, besoins et technologie compris. Cependant on en trouve l'explication la plus simple dans la fonction de commandement militaire antérieurement remplie par les familles et individus qui (tout en conservant cette fonction) devinrent des seigneurs fonciers féodaux après la conquête définitive du nouveau territoire. Une telle explication ne cadre pas du tout aisément avec le schéma marxiste et pourrait aisément être élaborée de manière à orienter le sociologue dans une direction toute différente. Certes, des faits de cette nature peuvent, sans aucun doute, être également réintégrés dans le dit schéma au moyen d'hypothèses auxiliaires, mais la nécessité d'insérer de telles hypothèses constitue habituellement le commencement de la fin d'une théorie.

Beaucoup d'autres difficultés qui surgissent quand on tente d'interpréter l'histoire en utilisant le schéma marxiste pourraient être surmontées en admettant l'existence d'un certain degré de réaction réciproque entre la sphère de la production et les autres sphères de la vie sociale . Cependant, l'auréole de vérité fondamentale qui enveloppe ce schéma dépend précisément de la rigidité et de la simplicité inhérentes à la relation unilatérale qu'il formule. Si cet unilatéralisme est mis en question, l'interprétation économique de l'histoire doit être rangée parmi d'autres propositions de nature analogue - en devenant une vérité fragmentaire parmi beaucoup d'autres - ou encore doit s'effacer devant une autre thèse exprimant une vérité plus fondamentale. Néanmoins, aucune de ces conséquences n'enlève à la conception marxiste son degré élevé de réussite intellectuelle, ni sa commodité en tarit qu'hypothèse de travail.

Aux yeux des croyants, bien entendu, l'interprétation économique constitue, ni plus ni moins, la grille qui permet de déchiffrer tous les secrets de l'histoire humaine. Et si, parfois, nous sommes inclinés à sourire des applications plutôt naïves qui en ont été faites, nous devrions nous rappeler la médiocrité des arguments qu'elle a remplacées. La sœur contrefaite de l'interprétation économique de l'histoire, à savoir la théorie marxiste des classes sociales, apparaît elle-même sous un jour beaucoup plus favorable dès lors que nous procédons à ce rapprochement.

Dans ce cas encore, nous avons à enregistrer, en premier lieu, une importante contribution scientifique. Les économistes ont étrangement tardé à déceler le phénomène des classes sociales. Certes, ils ont de tout temps classé par catégories les agents dont les réactions réciproques donnent naissance aux processus analysés par eux. Cependant de telles classes consistaient simplement à leurs yeux en groupes d'individus présentant quelque caractère commun : par exemple, certaines personnes étaient qualifiées de propriétaires ou d'ouvriers parce qu'elles possédaient la terre ou vendaient les services de leur travail. Mais les classes sociales ne sont pas des abstractions créées par l'observateur analytique, mais bien des entités vivantes existant en tant que telles. Or, leur existence implique des conséquences entièrement ignorés par tout schéma assimilant la société à un assemblage amorphe d'individus ou de familles. Queue importance doit-on attribuer au phénomène des classes sociales dans les recherches portant sur la théorie de l'économie pure? Le débat reste largement ouvert, mais un tel phénomène joue certainement un très grand rôle dans de nombreuses applications pratiques et l'on ne saurait contester son intérêt essentiel pour quiconque considère les horizons plus larges de l'évolution sociale en général.

En gros, nous pouvons dire que l'entrée en ligne des classes sociales a coïncidé avec l'affirmation célèbre, contenue dans le Manifeste Communiste, aux termes de laquelle l'histoire de la société est l'histoire de la lutte des classes. Ce faisant, bien entendu, Marx a amplifié au maximum le rôle des conflits sociaux. Néanmoins, même si nous nous en tenons à la proposition édulcorée selon laquelle, d'une part, les événements historiques peuvent fréquemment être interprétés en termes d'intérêts de classes et de comportements de classes et, d'autre part, les structures de classes existantes constituent toujours un facteur pour l'interprétation historique, nous sommes encore fondés à considérer une telle conception comme presque aussi féconde que celle de l'interprétation économique de l'histoire.

Bien entendu, les résultats obtenus en avançant sur la voie ouverte par le principe de la lutte des classes dépendent de la validité de la théorie spécifique des classes adoptée par nous. Notre conception de l'histoire ainsi que toute nos interprétations des modèles culturels et du mécanisme des transformations sociales doivent différer selon que, nous ralliant, par exemple, à la théorie raciale des classes, nous ramenons, à l'instar de Gobineau, l'histoire humaine à l'histoire de la lutte des races ou selon que, faisant nôtre, à la manière de Schmoller ou de Durckheim, la théorie des classes fondées sur la division du travail, nous convertissons les antagonismes des classes en antagonismes entre les intérêts des groupes professionnels. Les divergences concevables dans l'analyse ne se limitent d'ailleurs pas seulement au problème de la nature des classes. Quelle que soit la conception adoptée par nous à cet égard, des définitions différentes des intérêts de classe et des opinions différentes concernant les manifestations par lesquelles s'exprime l'action des classes nous conduiront à des interprétations différentes du phénomène. Jusqu'à nos jours, cette matière est restée un bouillon de culture pour les préjugés et est à peine parvenue au stade de l'élaboration scientifique.

Chose curieuse, Marx, à notre connaissance, n'a jamais élaboré systématiquement une théorie qui, de toute évidence, a constitué l'un des pivots de ses méditations. Il est possible qu'il ait remis cet effort à plus tard, mais ait laissé passer l'heure propice, précisément parce que, utilisant de plus en plus dans son raisonnement les concepts de classe, il a jugé superflu d'en donner une formulation définitive. Il est également possible que certains éléments de cette doctrine soient restés incertains dans son esprit et que la route qui le menait à une théorie complètement évoluée des classes ait été barrée par certaines difficultés qu'il s'était créées à lui-même en insistant sur une conception purement économique et ultra-simplifiée du phénomène. Marx lui-même ainsi que ses disciples ont proposés des applications de cette théorie incomplètement élaborée à des modèles particuliers dont son Histoire des lattes sociales en France constitue le principal exemple . Aucun progrès réel n'a été accompli au delà de ce point. Le principal associé de Marx - Engels - exposa une théorie, essentiellement non-marxiste dans ses conséquences, du type division du travail. A part les textes précités, nous ne disposons que de digressions incidentes et d'aperçus - dont certains frappent par leur vigueur et leur brillant - parsemés à travers tous les écrits du maître, notamment dans le Capital et le Manifeste Communiste.

La tâche consistant à recoudre ces fragments est délicate et ne saurait être entreprise à cette place. Toutefois, l'idée fondamentale est suffisamment claire. Le facteur de stratification sociale consiste dans la propriété ou dans la non-propriété des moyens de production, tels que bâtiments d'usine, machines, matières premières et objets de consommation entrant dans le budget des travailleurs. Nous sommes ainsi cri présence, fondamentalement, de deux classes et pas une de plus, celle des propriétaires, les capitalistes, et celle des non-possédants forcés de vendre leur travail, c'est-à-dire la classe laborieuse ou prolétariat. Marx ne conteste pas, bien entendu, l'existence de classes intermédiaires, telles que celles constituées par les fermiers ou artisans qui emploient de la main-d'œuvre ton! en accomplissant des travaux manuels, par les employés ou par les membres des professions libérales - mais il les traite comme des anomalies qui tendent à disparaître au fur et à mesure qu'évolue le processus capitaliste. Les deux classes fondamentales, en raison de la logique de leur position et tout à fait indépendamment des volitions individuelles, sont essentiellement antagonistes. Des failles au sein de chaque classe et des collisions entre les sous-groupes adviennent et peuvent même jouer un rôle historique décisif. Mais, en dernière analyse, ces failles ou collisions ne sont que des incidents. Le seul antagonisme qui ne soit pas accessoire, mais bien inhérent à la structure même de la société capitaliste, est fondé sur le contrôle privé des moyens de production : la relation qui s'établit entre la classe capitaliste et le prolétariat est, nécessairement, une relation de lutte - de guerre des classes.

Comme nous allons le voir, Marx s'efforce de montrer comment, au cours de cette guerre des classes, les capitalistes se détruisent réciproquement et finiront par détruire également le système capitaliste. Il essaie également de montrer comment la propriété du capital conduit à une accumulation accrue. Cependant ce mode d'argumentation et aussi la définition même aux termes de laquelle la propriété des choses devient la caractéristique déterminante d'une classe sociale aboutissent seulement à accroître l'importance du problème de l' " accumulation initiale " - en d'autre termes, de la question de savoir comment les capitalistes sont, à l'origine, devenus capitalistes ou comment ils ont acquis le stock de marchandises qui, selon la doctrine marxiste, leur était nécessaire aux fins de les mettre en mesure de commencer à exploiter les travailleurs. Sur ce point, Marx est beaucoup moins explicite . Il rejette dédaigneusement le conte de ma Mère l'oie (Kinderfibel) d'après lequel certaines personnes, plutôt que d'autres, sont devenues et continuent chaque jour à devenir des capitalistes grâce à leur intelligence supérieure et à leur capacité de travail et d'épargne. Or, il fut certes bien avisé en se moquant de cette histoire des bons sujets. En effet, la meilleure méthode pour écarter une vérité gênante consiste - et tout politicien s'en sert à bon escient - à tourner celle-ci en dérision. Cependant, quiconque considère avec quelque impartialité les faits historiques et contemporains ne peut manquer d'observer que ce conte de bonne femme, tout en étant loin de dire toute la vérité, en dit néanmoins une bonne partie. L'intelligence et l'énergie dépassant la norme expliquent, dans neuf cas sur dix, le succès industriel et, notamment, la fondation des positions industrielles. De plus, et précisément au cours des stades initiaux du capitalisme et de toute carrière individuelle dans les affaires, l'épargne a été et continue à être un élément important du progrès, bien que selon un processus quelque peu différent de celui exposé par les économistes classiques. Il est certain qu'un homme n'atteint pas habituellement la position de capitaliste (employeur industriel) en économisant sur son traitement ou son salaire aux fins d'équiper une usine avec les fonds ainsi réunis. Le gros de l'accumulation provient des profits et, par conséquent, présuppose des profits - et c'est en fait pour cette véritable raison qu'il convient d'établir une distinction entre l'épargne et l'accumulation. Les ressources nécessaires pour mettre en route une entreprise sont normalement obtenues en empruntant les épargnes d'autrui, dont il est facile d'expliquer la formation en de nombreuses petites cellules de ruches, ou encore les dépôts que les banques Créent à l'intention des entrepreneurs présomptifs. Néanmoins, ceux-ci, en règle générale, épargnent également : le rôle de leur épargne consiste à les soustraire à la nécessité des routines quotidiennes imposées par le souci de gagner leur vie au jour le jour et à leur donner le loisir de faire un tour d'horizon, de forger leurs plans et de réunir des concours. Du point de vue de la théorie économique, par conséquent, Marx était réellement fondé - bien qu'il ait exagéré la valeur de sa thèse - à contester à l'épargne le rôle que lui attribuaient les auteurs classiques. Mais les conclusions qu'il a tirées de cette mise au point ne sauraient être retenues. Et ses sarcasmes ne sont guère plus justifiés qu'ils ne le seraient si la théorie classique était valable .

Néanmoins, ces sarcasmes ont accompli leur tâche et ont contribué à déblayer la route menant à la théorie alternative de Marx, celle de l'accumulation initiale. Cependant cette théorie alternative n'est pas aussi précise qu'on pourrait le souhaiter. Force - brigandage - asservissement des masses facilitant leur spoliations, les produits de ce pillage facilitant à leur tour l'asservissement - autant d'explications parfaites, bien entendu, et cadrant admirablement avec les idées couramment admises, de nos jours encore plus que du temps de Marx, par les intellectuels de tout poil. Mais, évidemment, elles ne résolvent par le problème qui consiste à expliquer comment certaines personnes ont acquis le pouvoir d'asservir et de dépouiller. La littérature populaire ne s'embarrasse guère de cette difficulté et je n'aurais pas même l'idée de soulever cette question à l'occasion des écrits de John Reed. Mais nous nous occupons ici de Marx.

Or, le caractère historique de toutes les grandes théories de Marx nous offre à tout le moins l'apparence d'une solution. Aux yeux de Marx, il est essentiel, du point de vue de la logique du capitalisme (et non pas seulement en tant que donnée de fait), que le dit capitalisme soit issu de l'état social de la féodalité. Bien entendu, les mêmes problèmes concernant les causes et le mécanisme de la stratification sociale se posent également dans ce cas, mais Marx se ralliait en gros à la conception bourgeoise selon laquelle la féodalité aurait été un régime de force sous lequel l'asservissement et l'exploitation des masses étaient déjà des faits accomplis. La théorie de classe, primordialement conçue pour expliquer les conditions de la société capitaliste, fut étendue à son prédécesseur féodal - tout comme une grande partie de l'appareil conceptuel de la théorie économique du capitalisme - et certains des problèmes les plus épineux furent remisés dans le grenier féodal pour réapparaître ultérieurement comme résolus, sous forme de données, dans l'analyse du modèle capitaliste. Dans les cas où les seigneurs féodaux se sont effectivement transformés en industriels, cette évolution à elle seule suffisait à résoudre ce qui restait du problème. Les données historiques prêtent d'ailleurs un certain appui à cette thèse : beaucoup de seigneurs féodaux, notamment en Allemagne, établirent effectivement et dirigèrent des fabriques, en tirant de leurs rentes féodales les ressources financières nécessaires et en faisant travailler la population agricole (constituée parfois, mais non pas nécessairement, par leurs serfs) . Mais, dans tous les autres cas, les matériaux nécessaires pour faire la soudure sont de qualité nettement inférieure. La seule manière d'exprimer franchement la situation consiste à dire que, du point de vue marxiste, il n'existe pas d'explication satisfaisante, nous voulons dire d'explication ne faisant pas appel à des éléments non-marxistes suggérant des conclusions non-marxistes .

Or, la théorie s'en trouve viciée du même coup, que l'on considère son fondement historique ou son fondement logique. Comme la plupart des méthodes d'accumulation initiale valent également pour l'accumulation ultérieure - l'accumulation primitive, en tant que telle, se poursuivant à travers toute l'ère capitaliste - il n'est pas possible de soutenir que la théorie marxiste des classes sociales soit satisfaisante, sinon pour expliquer les difficultés relatives aux processus d'un passé lointain. Mais il est peut-être superflu d'insister sur l'insuffisance d'une théorie qui, même dans les cas les plus favorables, ne s'approche jamais du centre du phénomène qu'elle entreprend d'expliquer et qui n'aurait jamais dû être prise au sérieux. De tels cas s'observent principalement à l'époque de l'évolution capitaliste caractérisée par la prédominance des firmes de taille moyenne dirigées par leur propriétaire. En dehors de cette zone les positions de classe, bien que reflétées, dans la plupart des cas, par des positions économiques plus ou moins correspondantes, sont plus souvent la cause que l'effet de ces dernières : la réussite dans les affaires ne constitue évidemment pas en tous lieux la seule voie d'accès à l'éminence sociale ; or, une telle condition serait nécessaire pour que la propriété des moyens de production détermine causalement la position d'un groupe dans la structure sociale. Cependant, même s'il en était ainsi, définir cette position par la propriété serait aussi peu rationnel que de définir un soldat comme un homme ayant, par chance, un fusil. La notion d'une cloison étanche entre les gens qui (avec leurs descendants) seraient une fois pour toutes des capitalistes et les autres qui (avec leurs descendants) seraient des prolétaires une fois pour toutes n'est pas seulement, comme on l'a souvent signalé, entièrement dépourvue de réalisme, mais encore elle ignore le phénomène le plus frappant relatif aux classes sociales - à savoir l'ascension et la décadence continues des familles individuelles, accédant aux couches supérieures ou en étant exclues. Les faits auxquels je fais allusion sont tous évidents et incontestables. La raison pour laquelle ils n'apparaissent pas dans la fresque marxiste ne peut tenir qu'à leurs implications non-marxistes.

Il n'est pas superflu, néanmoins, de considérer le rôle que cette théorie joue dans le système de Marx et de nous demander à quel objet analytique - abstraction faite de son emploi en tant qu'arme d'agitation - il entendait la faire servir.

D'une part, nous ne devons pas perdre de vue que, aux yeux de Marx, la théorie des classes sociales et celle de " l'interprétation économique de l'histoire " n'étaient pas ce qu'elles sont devenues pour nous, à savoir deux doctrines indépendantes. Chez Marx, la première conditionne la seconde dans un sens particulier et elle restreint du même coup - en le rendant plus précis - le modus operandi des conditions ou formes de la production. Celles-ci déterminent la structure sociale et, à travers cette dernière, toutes les manifestations de la civilisation et toute l'évolution de l'histoire politique et culturelle. Cependant la structure sociale est définie, pour toutes les époques non-historiques, en termes de classes - de deux classes - qui sont les véritables acteurs du drame et, en même temps, les seules créations directes de la logique du système capitaliste de production, lequel affecte tous les phénomènes secondaires par leur truchement. Ceci explique pourquoi Marx a été forcé de faire de ses classes des phénomènes purement économiques, voire même économiques dans un sens très restreint : certes, il s'est interdit du même coup d'approfondir sa conception des classes, mais, étant donné le point précis de son schéma d'analyse où il les a introduites, il n'avait pas d'autre choix.

D'autre part, Marx a entendu définir le capitalisme en utilisant la ligne même de démarcation qui lui sert à définir sa division des classes. Un instant de réflexion doit convaincre le lecteur qu'une telle façon de procéder n'était ni nécessaire, ni naturelle. En fait, c'est par une manœuvre hardie de stratégie analytique que Marx a associé le destin du phénomène des classes au destin du capitalisme, en sorte que le socialisme (qui, en réalité, n'a rien à voir avec l'existence ou l'absence de classes sociales) est devenu, par définition, le seul type possible de société sans classes, exception faite pour les groupes primitifs. Cette tautologie ingénieuse n'aurait pu être réalisée dans d'aussi bonnes conditions en adoptant n'importe quelles définitions des classes et du capitalisme différant de celles choisies par Marx - à savoir celles fondées sur la propriété privée des moyens de production. D'où la nécessité de s'en tenir exactement à deux classes : les possédants et les non-possédants et d'où, également, l'obligation de négliger tous les autres principes de division sociale (y compris ceux qui étaient beaucoup plus plausibles), ou de les minimiser ou encore de les ramener au seul principe marxiste.

Cette insistance excessive sur la rigidité et l'épaisseur de la ligne de démarcation séparant la classe capitaliste, ainsi définie, et le prolétariat a été encore aggravée par l'insistance excessive avec laquelle a été souligné l'antagonisme opposant ces deux classes. Pour tout esprit non obnubilé par l'habitude de réciter le chapelet marxiste, il est évident que, en temps normal, la relation existant entre elles consiste avant tout dans leur coopération et que toute théorie contraire ne peut guère être fondée que sur des cas pathologiques, En matière sociale, l'antagonisme et le synagogisme constituent, bien entendu, des phénomènes omniprésents et, en fait, inséparables, sinon dans des cas tout à fait exceptionnels. Néanmoins, je serais presque tenté de soutenir que la vieille théorie des harmonies sociales, pour absurde qu'elle fût, était pourtant moins complètement déraisonnable que la conception marxiste d'un abîme infranchissable séparant les possesseurs et les utilisateurs des instruments de production. Cependant, à cet égard encore, Marx n'avait pas le choix, et ceci non point parce qu'il désirait aboutir à des conclusions révolutionnaires - car il aurait pu tout aussi bien y parvenir en partant de douzaines d'autres schémas - mais en raison même des exigences de sa propre analyse. Si la guerre des classes constitue la matière première de l'histoire et aussi le moyen de préparer l'avènement du socialisme et si deux classes seulement doivent coexister à cet effet, leurs relations doivent donc, a priori, être antagonistes, à défaut de quoi la force imprimant son élan au système marxiste de dynamique sociale s'évanouirait.

Or, bien que Marx définisse le capitalisme sociologiquement, c'est-à-dire à partir de l'institution d'un contrôle privé sur les moyens de production, le mécanisme de la société capitaliste ressortit à sa théorie économique. Cette théorie a pour objet de montrer comment les données sociologiques incorporée dans des conceptions telles que classe, intérêts de classe, comportements de classe, échanges entre les classes se réalisent par le medium des valeurs économiques (profits, salaires, investissements) et comment elles donnent naissance précisément à l'évolution économique qui fera éclater finalement son propre cadre institutionnel et, simultanément, créera les conditions qui feront surgir un autre monde social. Cette théorie spécifique des classes sociales est donc l'instrument analytique qui, en reliant l'interprétation économique de l'histoire aux concepts de l'économie de profit, regroupe toutes les données sociales et fait converger tous les phénomènes. Il ne s'agit donc pas seulement d'une théorie servant exclusivement à expliquer un phénomène indépendant, mais bien d'une théorie remplissant une fonction organique, effectivement beaucoup plus importante, dans le cadre du système marxiste, que la solution plus ou moins heureuse apportée par elle à son problème direct. Il importe de reconnaître cette fonction si l'on veut comprendre comment un analyste de la valeur de Marx a jamais pu se résigner aux insuffisances d'une telle théorie.

Il y a eu et il y a toujours quelques enthousiastes pour admirer la théorie marxiste des classes en tant que telle. Toutefois, il est infiniment plus facile de comprendre le point de vue de ceux qui admirent la force et la grandeur de la synthèse marxiste, dans son ensemble, jusqu'à être disposés à fermer les yeux sur presque toutes les faiblesses de ses éléments constitutifs. Nous essaierons de l'apprécier à notre tour (chap. 4). Cependant, il nous faut examiner préalablement comment le système économique de Marx s'acquitte de la tâche qui lui est dévolue dans le plan général de l'auteur.

Première partie : la doctrine marxiste

Chapitre 3

MARX L'ÉCONOMISTE

En tant que théoricien économique. Marx était avant tout un homme très savant. Il peut paraître étrange que je juge nécessaire de donner un tel relief à cette constatation dans le cas d'un auteur que j'ai qualifié de génie et de prophète. Il n'en importe pas moins de souligner ce point. Les génies et les prophètes ne se distinguent pas habituellement par leur érudition professionnelle et leur originalité, s'ils en ont une, tient précisément souvent à leur carence scientifique. Au contraire, rien dans l'œuvre économique de Marx ne peut s'expliquer par l'insuffisance d'érudition, ni par un entraînement incomplet à la technique de l'analyse théorique. Marx était un lecteur vorace et un travailleur infatigable. Très peu de publications de quelque intérêt échappaient à son attention. Or, il digérait tout ce qu'il lisait, s'attaquant à chaque donnée ou à chaque argument avec une passion pour le détail tout à fait insolite de la part d'un homme dont le regard embrassait habituellement des civilisations entières et des évolutions séculaires. Qu'il critiquât et rejetât ou qu'il acceptât et coordonnât, il allait toujours au fond de chaque question. Le témoignage le plus marquant de sa conscience professionnelle, est fourni par son livre Théories de la Plus-Value, qui est un monument de zèle théorique. Cet effort incessant pour se cultiver et pour maîtriser tout ce qui pouvait être maîtrisé n'a pas laissé que de libérer Marx, dans quelque mesure, des idées préconçues et des objectifs extra-scientifiques, en dépit du fait qu'il a certainement œuvré aux fins de vérifier une conception initiale bien arrêtée. L'intérêt que ce puissant cerveau portait à chaque problème en tant que problème prenait involontairement le dessus sur toute autre considération ; et, quelle que soit la mesure dans laquelle il ait pu solliciter ses conclusions finales, il se préoccupait avant tout, tant qu'il était à son établi, d'affûter les outils analytiques que lui offrait la science de son temps, en aplanissant les difficultés logiques et en édifiant sur les fondations ainsi jetées une théorie réellement scientifique par sa nature et sa motivation, quelles qu'aient pu être ses lacunes.

Il est d'ailleurs facile de reconnaître la raison pour laquelle les partisans aussi bien que les adversaires de Marx ont dû nécessairement méconnaître la nature de son accomplissement sur le terrain purement scientifique. Aux yeux de ses amis, Marx était tellement davantage qu'un simple théoricien professionnel que, à trop insister sur cet aspect de son oeuvre, ils auraient cru commettre un sacrilège. Les adversaires, heurtés par son comportement et par la présentation de ses arguments théoriques, se refusaient presque instinctivement à admettre que, dans certaines parties de son oeuvre. Marx accomplissait précisément le genre de performance qu'ils estimaient à un si haut degré chez d'autres auteurs. En outre, le métal froid de la théorie économique est, au long des pages sorties de la plume de Marx, plongé dans un tel flot de phrases brûlantes qu'il acquiert une chaleur dépassant largement sa température spécifique. Tout lecteur qui hausse les épaules quand Marx prétend être traité comme un analyste, au sens scientifique du terme, évoque naturellement ces phrases, et non pas la pensée qu'elles habillent, et se laisse influencer par l'éloquence passionnée de l'écrivain, par son réquisitoire ardent contre " l'exploitation " et " la paupérisation " (Verelendung). Certes, toutes ces sorties et bien d'autres encore (par exemple ses insinuations injurieuses ou ses allusions vulgaires à Lady Orkney) , ont constitué des éléments importants de la mise en scène marxiste - importants aux yeux de Marx lui-même et qui le sont restés tant aux yeux de ses fidèles qu'à ceux des incrédules. C'est en partie pour cette raison que tant de gens insistent pour découvrir dans les théorèmes de Marx, par comparaison avec ceux qui figurent dans les propositions analogues de son maître, des éléments complémentaires, voire même fondamentalement différents. Mais ces éléments n'affectent pas la nature de son analyse.

Marx avait donc un maître? Certes. Pour comprendre réellement son système économique, l'on doit commencer par reconnaître que, en tant que théoricien, il fut un disciple de Ricardo. Or, il fut son disciple, non seulement en ce sens que les thèses de Ricardo servent de point de départ à l'argumentation de Marx, mais encore, et ceci est beaucoup plus significatif, en ce sens que Ricardo lui a enseigné l'art d'édifier une théorie. Marx a constamment utilisé les instruments de Ricardo et il a abordé chaque problème à partir des difficultés auxquelles il s'était heurté au cours de son étude approfondie de l'œuvre de Ricardo et des recherches nouvelles qu'elle lui avait suggérées. Marx lui-même admettait en grande partie ce fait, bien que, évidemment, il n'aurait pas admis que son attitude à l'égard de Ricardo fût typiquement celle d'un élève qui, ayant assisté au cours de son professeur et l'ayant entendu parler coup sur coup, presque sans transition, de l'excédent de population et de la population excédentaire, puis du machinisme qui crée un excédent de la population, rentre chez lui et essaye de débrouiller le problème. Il est, au demeurant, peut-être compréhensible que les marxistes aussi bien que les anti-marxistes aient répugné à admettre cette évidence.

L'influence de Ricardo n'est d'ailleurs pas la seule qui ait réagi sur les idées économiques de Marx, mais, dans la simple esquisse que nous ébauchons, il n'est pas nécessaire d'en citer d'autres, sinon celle de Quesnay, dont Marx a tiré sa conception fondamentale du processus économique dans son ensemble. Le groupe des auteurs anglais qui, de 1800 à 1840, s'efforcèrent d'élaborer la théorie de la valeur fondée sur le travail a dû, certes, fournir à Marx maintes suggestions et maints détails complémentaires ; cependant, étant donné l'objet que nous poursuivons, nous avons suffisamment fait état de ces influences en nous référant au courant de la pensée ricardienne. Nous sommes obligés de négliger différents auteurs à l'égard de certains desquels (Sismondi, Rodbertus, John Stuart Mill) Marx fit preuve de malveillance en raison inverse de la distance qui les séparait de lui et dont l'œuvre, à bien des égards, évoluait parallèlement à la sienne, tout comme nous sommes obligé d'éliminer tout ce qui ne se rattache pas à l'argumentation essentielle de notre auteur - par exemple la performance nettement médiocre de Marx en matière monétaire, branche dans laquelle il ne parvint pas à se hisser au niveau de Ricardo.

Et maintenant, nous allons présenter de l'argumentation de Marx une esquisse déplorablement sommaire, qui, inévitablement, ne rendra pas, à de nombreux points de vue, justice à l'armature de Das Kapital, forteresse qui, en partie inachevée, en partie démantelée par des attaques couronnées de succès, n'en continue pas moins à dresser sa puissance silhouette devant nos yeux!

1. Marx a suivi le courant habituel de la pensée des théoriciens de son temps (et aussi d'une époque ultérieure) en faisant d'une théorie de la valeur la pierre angulaire de sa construction théorique. Sa théorie de la valeur est celle de Ricardo. Certes, il semble qu'un auteur faisant autorité, le professeur Taussig, n'admettait pas cette identité et s'attachait constamment à souligner les divergences des deux doctrines. Or, si l'on décèle, à coup sûr, de multiples différences dans les formulations, dans les méthodes de déduction et dans les implications sociologiques, on n'en constate aucune dans le théorème proprement dit, lequel compte seul du point de vue du théoricien contemporain . Ricardo comme Marx énonçait que la valeur de chaque marchandise (dans l'hypothèse de la concurrence parfaite et de l'équilibre parfait) est proportionnelle à la quantité de travail incorporée dans cette marchandise, pourvu que ce travail ait été effectué conformément aux normes existantes de l'efficacité productive (" quantité de travail socialement nécessaire "). Ces deux auteurs mesurent cette quantité en heures de travail et appliquent la même méthode aux fins de ramener les différentes qualités de travail à un type unique. Tous deux traitent d'une manière similaire les difficultés initiales inhérentes à une telle approche (nous voulons dire que Marx les traite comme Ricardo lui avait appris à le faire). Aucun d'eux n'a d'observation utile à formuler en ce qui concerne les monopoles ou le phénomène que nous désignons de nos jours par le terme concurrence imparfaite, Tous les deux répondent aux critiques en usant des mêmes arguments. Les arguments de Marx se distinguent seulement en ce qu'ils sont moins polis, davantage prolixes et plus " philosophiques " au sens le plus défavorable de ce terme.

Nul n'ignore que cette théorie de la valeur n'est pas satisfaisante. Certes, au long des abondantes discussions qui se sont poursuivies à son sujet, le bon droit n'a aucunement été l'apanage d'un seul parti et nombre d'arguments irrecevables ont été utilisés par ses adversaires. Le point essentiel n'est pas de savoir si le travail est la véritable " source " ou " cause " de la valeur économique. Une telle question peut présenter un intérêt primordial pour les philosophes sociaux qui désirent en inférer les droits éthiques à faire valoir sur le produit et Marx lui-même n'était, bien entendu, pas indifférent à cet aspect du problème. Toutefois, du point de vue de l'économie politique, en tant que science positive visant à décrire ou à expliquer des phénomènes concrets, il est beaucoup plus important de se demander comment la théorie de la valeur-travail joue son rôle d'instrument analytique : or, la véritable objection que l'on peut lui opposer, c'est qu'elle le joue très mal.

En premier lieu, la dite théorie n'est aucunement applicable, sinon dans le cas de la concurrence parfaite. En second lieu, même dans l'hypothèse de la concurrence parfaite, elle ne cadre jamais facilement avec les faits, à moins que le travail ne constitue le seul facteur de production et, en outre, qu'il soit absolument homogène . Si l'une de ces deux conditions n'est pas remplie, il est nécessaire d'introduire des hypothèses supplémentaires et les difficultés analytiques augmentent dans une mesure telle qu'il devient impossible de les surmonter. Raisonner dans le cadre de la théorie de la valeur-travail revient donc à raisonner dans un cas très spécial et sans importance pratique, bien que l'on soit en droit de lui reconnaître un certain intérêt quand on l'interprète dans le sens d'une approximation grossière appliquée aux tendances historiques des valeurs relatives. La théorie qui a remplacé la théorie ricardienne (à savoir la théorie de l'utilité marginale, sous sa forme primitive désormais démodée) peut être tenue pour supérieure à de nombreux égards, mais l'argument le plus essentiel que l'on puisse invoquer en sa faveur, c'est qu'elle est beaucoup plus générale et s'applique également bien, d'une part, aux cas du monopole et de la concurrence imparfaite et, d'autre part, à l'intervention des autres facteurs de production ainsi qu'à celle des mains-d'œuvre extrêmement variées aux points de vue nature et qualités. En outre, si nous introduisons dans cette théorie les hypothèses restrictives précipitées, nous pouvons en déduire l'existence d'une proportionnalité entre la valeur et la dose de travail appliquée air produit . Il est donc évident que, non seulement il était parfaitement absurde, de la part des marxistes, de contester, comme ils ont tenté de le faire de prime abord (quand elle vint à leur connaissance), la validité de la théorie de la valeur fondée sur l'utilité marginale, mais encore qu'il est insuffisant de qualifier d'erronée la théorie de la valeur-travail. En tout état de cause, celle-ci est morte et enterrée.


2. Bien que ni Ricardo, ni Marx ne paraissent avoir pleinement pris conscience de toutes les faiblesses de la position dans laquelle ils s'étaient placés en choisissant leur point de départ, ils n'en avaient pas moins reconnu nettement certaines d'entre elles. Tous deux, notamment, furent aux prises avec le problème consistant à éliminer l'élément " services des agents naturels ", lesquels, bien entendu, sont privés de leur place légitime dans le processus de production et de répartition par une théorie de la valeur fondée sur la seule quantité de travail. La théorie ricardienne bien connue de la rente du sol constitue essentiellement une tentative pour procéder à cette élimination et il en va de même de la théorie marxiste. Or, dès que nous disposons d'un appareil analytique permettant de traiter la rente aussi aisément qu'il traite des salaires, toute difficulté s'évanouit. Par conséquent, il est superflu de nous étendre davantage sur les mérites ou défectuosités de la doctrine marxiste de la rente absolue, en tant que distincte de la rente différentielle, ou des relations de cette doctrine avec celle de Ricardo.

Cependant, même si nous passons à l'ordre du jour sur ce point, il nous reste encore à surmonter la difficulté inhérente à l'existence du capital, considéré comme un stock de moyens de production eux-mêmes produits. Aux yeux de Ricardo, le problème se posait dans des termes très simples : dans la célèbre section IV du chapitre 1er de ses Principes, il introduit comme une donnée de fait, acceptée par lui sans chercher à la discuter, la notion d'après laquelle, dans tous les cas où des Liens instrumentaux (tels qu'usines, machines, matières premières) sont appliqués à la production d'une marchandise, cette marchandise doit se vendre à un prix procurant un revenu net au propriétaire de ces biens instrumentaux. Ricardo se rendait compte que cette donnée n'est pas sans quelque rapport avec la période de temps qui s'écoule entre l'investissement et l'apparition des produits vendables et qu'elle provoque des divergences entre les valeurs effectives de ces produits et les valeurs calculées d'après la proportion des heures ouvrées qui leur sont incorporées - y compris les heures ouvrées ayant servi à produire les biens instrumentaux eux-mêmes - chaque fois que ces périodes ne sont pas identiques dans toutes les branches. Mais il se borne à signaler ces divergences sans sourciller, comme si elles confirmaient, au lieu de le contredire, son théorème fondamental de la valeur, et il ne va pas réellement plus loin, s'en tenant à discuter quelques problèmes secondaires connexes et évidemment convaincu que sa théorie continue à rendre compte de la base fondamentale de la valeur.

Marx, à son tour, a introduit, accepté et discuté la même donnée, sans jamais la mettre en question en tant que donnée. Il a également reconnu qu'elle semble infliger un démenti à la théorie de la valeur-travail. Mais il a eu conscience de l'insuffisance du traitement appliqué au problème par Ricardo et, tout en acceptant le problème en soi sous la forme dans laquelle Ricardo l'avait présenté, il s'est mis en campagne pour le maîtriser complètement, en lui consacrant autant de centaines de pages que Ricardo lui avait consacré de phrases.


3. Ce faisant, Marx n'a pas seulement manifesté un sens beaucoup plus aigu de la nature du problème posé, mais il a également perfectionné l'appareil analytique dont il avait hérité. Par exemple, il a remplacé à bon escient la distinction de Ricardo entre le capital fixe et le capital circulant par une distinction entre le capital constant et le capital variable (salaires) et, aux notions rudimentaires de Ricardo concernant la durée du processus de production, il a substitué le concept beaucoup plus rigoureux de la " structure organique du capital ", laquelle repose sur la distinction existant entre capital constant et capital variable. Marx a également apporté beaucoup d'autres contributions à la théorie du capital. Nous nous en tiendrons cependant à son explication du revenu net du capital, c'est-à-dire à sa Théorie de l'Exposition.

Les masses n'ont pas toujours eu le sentiment d'être frustrées et exploitées. Mais les intellectuels qui se sont institués leurs interprètes leur ont toujours affirmé qu'elles l'étaient, sans nécessairement donner à cette formule une signification précise. Marx n'aurait pu arriver à rien à défaut d'un tel slogan, eût-il même désiré s'en passer. Son mérite et sa trouvaille ont consisté en ce qu'il a reconnu la faiblesse des divers arguments au moyen desquels les tuteurs de la conscience des masses avaient, avant lui, essayé de montrer comment se réalisait l'exploitation, arguments qui, de nos jours encore, constituent le fonds de roulement de l'agitateur moyen. Aucun des slogans habituels dénonçant la supériorité de marchandage et la fraude patronales ne lui donnait satisfaction. Ce qu'il entendait démontrer, c'est que l'exploitation ne résultait pas, occasionnellement et accidentellement, de telle ou telle situation spécifique, mais qu'elle dérivait, inévitablement et tout à fait indépendamment de toute volonté individuelle, de la logique profonde du système capitaliste.

A cet effet, Marx a raisonné comme suit. Le cerveau, les muscles et les nerfs d'un travailleur constituent, en eux-mêmes, un fonds ou stock de travail potentiel (Arbeitskraft, habituellement traduit en anglais par le terme assez peu satisfaisant de labor power - puissance de travail). Marx considère ce fonds ou stock comme une sorte de substance qui existe en quantité définie et qui, dans une société capitaliste, constitue une marchandise comme les autres. Nous pouvons, pour notre compte, clarifier cette notion en évoquant le cas de l'esclavage : le point de vue de Marx, c'est qu'il n'existe pas de différence essentielle (bien qu'il existe nombre de différences secondaires) entre le contrat de travail et l'achat d'un esclave - l'employeur de main-d'œuvre " libre " achetant, non pas, certes, les ouvriers eux-mêmes, comme dans le cas de l'esclavage, mais une fraction définie du montant total de leur travail potentiel.

Or, comme le travail pris dans ce sens (et non pas le service travail, ni l'heure ouvrée) constitue une marchandise, la loi de la valeur doit lui être applicable. En d'autres termes, à l'équilibre et en concurrence parfaite, le travail doit obtenir un salaire proportionnel au nombre d'heures ouvrées qui entrent dans sa " production ". Mais quel est le nombre des heures ouvrées entrant dans la " production " du stock de travail potentiel emmagasiné sous la peau d'un travailleur? Réponse : le nombre des heures ouvrées qui ont été et qui sont requises pour élever, nourrir, vêtir et loger l'ouvrier . Ce nombre constitue la valeur du stock de travail potentiel et, si l'ouvrier vend une fraction du dit stock (exprimée en jours, en semaines ou en années), il recevra des salaires correspondant à la valeur-travail de ces fractions, tout comme un négrier vendant un esclave recevrait, à l'équilibre, un prix proportionnel au nombre total des heures ouvrées consacrées à l'élevage et l'entretien du sujet. Il convient d'observer une fois de plus que Marx s'est soigneusement gardé de donner dans tous les slogans populaires qui, sous une forme ou sous une autre, prétendent que, sur le marché capitaliste de la main-d'œuvre, le travailleur est dépouillé ou fraudé ou que, dans sa lamentable faiblesse, il est purement et simplement contraint d'accepter toutes les conditions qui lui sont imposées. Les choses ne se passent pas aussi simplement : l'ouvrier obtient la pleine valeur de son potentiel de travail.

Mais, une fois que les capitalistes ont acquis ce stock de services potentiels, ils sont en mesure de faire travailler l'ouvrier davantage d'heures - de lui faire rendre davantage de services effectifs -qu'il ne serait nécessaire pour produire un tel stock de services potentiels. Ils peuvent donc prélever, dans ce sens, davantage d'heures effectives de travail qu'il n'en ont payées. Comme les produits ainsi obtenus sont également vendus à un prix proportionnel aux heures ouvrées consacrées à leur production, il existe une différence entre les deux valeurs - tout au moins dans le cadre de fonctionnement inhérent à la loi marxiste des valeurs - et cette différence est inévitablement attribuée au capitaliste, de par le jeu du mécanisme des marchés capitalistes. Ainsi se dégage la " plus-value " (Mehrwert) . Du fait qu'il se l'approprie, le capitaliste " exploite " la main-d'œuvre, bien qu'il verse aux ouvriers la pleine valeur de leur potentiel de travail et ne reçoive des consommateurs pas davantage que la pleine valeur des produits vendus par lui. Observons à nouveau que Marx ne tire aucun argument de phénomènes tels que prix usuraires, restrictions de production, manœuvres frauduleuses sur les marchés des produits. Marx, bien entendu, n'entendait pas contester l'existence de telles pratiques. Mais il les replaçait dans leur véritable perspective et, par suite, n'a jamais fondé sur elles aucune conclusion fondamentale.


Admirons, en passant, la valeur apologétique d'un tel raisonnement : pour spécial et éloigné de sa signification habituelle que soit le sens désormais attribué au terme " exploitation ", pour faibles que soient ses supports fournis par la loi naturelle et par les conceptions des philosophes du XVIIIe siècle, il n'en a pas moins été introduit dans la sphère de J'argumentation scientifique et il remplit par là même son objet qui est d'armer le disciple de Marx marchant au combat.

En ce qui concerne les mérites scientifiques de cette argumentation, il convient de distinguer soigneusement deux de ses aspects, dont l'un a été négligé constamment par les critiques. Sur le plan habituel de la théorie d'un système économique statique, il est facile de montrer, en adoptant les propres hypothèses de Marx, que la doctrine de la plus-value est insoutenable. La théorie de la valeur fondée sur le travail, même à supposer qu'elle soit valable pour toute autre marchandise, ne peut jamais être appliquée à la " marchandise " travail, car ceci impliquerait que les ouvriers puissent, comme les machines, être produits sur la base de calculs rationnels de prix de revient. Tel n'étant pas le cas, il n'est aucunement démontré que la valeur de l'énergie laborieuse doive être proportionnelle au nombre d'heures ouvrées appliquées à sa " production ". Marx aurait amélioré, en logique, sa position s'il avait accepté la loi d'airain des salaires de Lassalle ou, plus simplement, s'il avait suivi, comme le fit Ricardo, les lignes de l'argumentation malthusienne. Mais comme, à très bon escient, il s'est bien gardé de le faire, sa théorie de l'exploitation a été privée, dès le départ, de l'un de ses rouages essentiels .

De plus, il est possible de démontrer qu'un équilibre de concurrence parfaite ne saurait exister dans une situation telle que tous les employeurs-capitalistes réalisent des profits d'exploitation. En effet, ces employeurs, en pareil cas, s'efforceraient individuellement de développer leur production et ces efforts, dans leur ensemble, tendraient inévitablement à faire monter les salaires et à ramener à zéro les profits de cette nature. Certes, il serait, sans aucun doute, possible d'améliorer quelque peu l'argumentation en recourant à la théorie de la concurrence imparfaite, en faisant intervenir les frictions et les inhibitions institutionnelles qui entravent le jeu de la concurrence, en insistant sur toutes les possibilités d'à-coups monétaires, et ainsi de suite. Cependant, même en procédant de la sorte, l'on ne pourrait mettre en ligne qu'une défense assez faible et que Marx lui-même aurait cordialement méprisée.

Cependant il existe un autre aspect de la question. Il suffit de considérer l'objectif analytique de Marx pour reconnaître qu'il n'était aucunement obligé d'accepter le combat sur un terrain où il est si facile de le battre. Cette facilité n'existe, en effet, qu'aussi longtemps que la théorie de la plus-value ne représente pour nous qu'une thèse relative au fonctionnement d'une économie statique en état d'équilibre parfait. Étant donné que Marx visait à analyser, non pas un état d'équilibre que, selon lui, la société capitaliste ne saurait jamais atteindre, mais, tout au contraire, un processus de transformations incessantes dans la structure économique, les critiques qui lui sont opposées en suivant les lignes précédentes de raisonnement ne sauraient être tenues pour absolument décisives. Même si elles ne peuvent se manifester en équilibre parfait, les plus-values peuvent néanmoins être constamment présentes parce que le régime ne permet jamais à l'équilibre de s'établir. Même si elles tendent continuellement à disparaître, ces plus-values peuvent néanmoins toujours exister parce qu'elles sont incessamment recréées. Une telle défense ne saurait, certes, sauver la théorie de la valeur-travail, notamment dans le cas où elle est appliquée à la marchandise travail elle-même, ni l'argumentation relative à J'exploitation telle qu'elle est formulée par Marx. Mais elle nous permet d'interpréter plus favorablement sa conclusion, en dépit du fait qu'une théorie satisfaisante des plus-values devrait dépouiller ces dernières de leur caractère spécifiquement marxiste. Or, cet aspect du problème présente une importance considérable, car il jette une lumière nouvelle sur d'autres parties de l'appareil d'analyse économique forgé par Marx et il explique en grande partie pourquoi ce système n'a pas été plus gravement ruiné par les critiques pertinentes dirigées contre ses éléments fondamentaux.


4. Si, cependant, nous poursuivons notre analyse en nous maintenant au niveau habituel des discussions portant sur les doctrines marxistes, nous nous enfonçons toujours davantage dans des difficultés inextricables ou, plus exactement, nous percevons les obstacles auxquels se heurtent les croyants quand il tentent de suivre le maître dans la voie tracée par lui. En premier lieu, la doctrine de la plus-value ne facilite à aucun degré la solution des problèmes, auxquels nous avons fait allusion ci-dessus, engendrés par l'écart qui sépare la théorie de la valeur-travail et les faits patents de la réalité économique. Tout au contraire, elle accentue cette divergence, car, selon elle, le capital constant - c'est-à-dire le capital non affecté aux salaires - ne transmet pas au produit une valeur supérieure à celle que le capital perd lui-même en cours de production ; seul le capital salaires réalise un tel résultat et les profits gagnés devraient, en conséquence, varier d'une entreprise à l'autre, en conformité avec la composition organique de leurs capitaux.


Marx se repose sur la concurrence entre capitalistes pour provoquer une redistribution de la " masse " totale de la plus-value, en sorte que chaque entreprise réaliserait des profits proportionnels à son capital total ou que les taux individuels de profits seraient égalisés. On reconnaît aisément que cette difficulté rentre dans la catégorie des faux problèmes qu'engendrent invariablement les efforts tentés pour développer une théorie erronée et que la solution appartient à la catégorie des expédients de désespoir. Cependant Marx croyait, non seulement que cette solution permettrait d'établir l'uniformisation nécessaire des taux de profit et d'expliquer comment, de ce chef, les prix relatifs des marchandises peuvent dévier de leurs valeurs exprimées en termes de travail - mais encore que sa théorie apportait l'explication d'une autre " loi ", laquelle tenait une grande place dans la doctrine classique, à savoir la thèse selon laquelle le taux de profit tendrait naturellement à fléchir. Effectivement, une tell