Livre
VI : Notes succinctes suggérées parla théorie générale
Chapitre XXII : Notes
sur le cycle économique
Puisque nous prétendons avoir déterminé dans les chapitres précédents les facteurs qui gouvernent à tout moment le volume de l'emploi, notre théorie, si elle est exacte, doit pouvoir expliquer le phénomène du cycle économique.
Lorsqu'on examine en détail un épisode concret de ce cycle, on y découvre une grande complexité, et on constate que son explication complète fait intervenir toutes les parties de notre analyse. Il apparaît en particulier que les fluctuations de la propension à consommer, celles de l'état de la préférence pour la liquidité et celles de l'efficacité marginale du capital ont toutes un rôle à jouer. Néanmoins, c'est aux modes de variation de l'efficacité marginale du capital qu'il faut surtout attribuer, à notre avis, les caractéristiques essentielles du cycle économique; notamment la constance de sa durée et la succession régulière de ses phases, qui justifient l'appellation de cycle. La meilleure façon d'analyser le cycle économique nous paraît être de considérer qu'il a pour cause une variation cyclique de l'efficacité marginale du capital, encore qu'il soit compliqué et souvent aggravé par les variations corrélatives des principales autres variables agissant dans la courte période sur le système économique. L'exposé de cette thèse exigerait un volume plutôt qu'un chapitre et nécessiterait une analyse minutieuse des faits. Toutefois les quelques notes qui vont suivre suffiront à indiquer le caractère général de l'étude qui pourrait être faite d'après ce principe.
I
Quand nous parlons d'un mouvement cyclique, nous voulons dire que, lorsque le système évolue par exemple dans une direction ascendante, les forces qui le stimulent acquièrent tout d'abord de l'intensité et s'augmentent les unes les autres, mais qu'elles s'épuisent peu à peu jusqu'au moment où elles sont remplacées par des forces dirigées dans l'autre sens; ces forces à leur tour acquièrent de l'intensité pendant un certain temps et s'accroissent les unes les autres jusqu'à ce que, ayant atteint leur maximum, elles déclinent et cèdent la place aux forces opposées. Pour nous l'expression mouvement cyclique ne signifie donc pas seulement que les mouvements économiques une fois déclenchés, au lien de rester orientés toujours dans le même sens, finissent par s'inverser, mais encore qu'il existe un degré visible de régularité dans l'ordre et la durée des phases ascendantes et descendantes.
Notre explication, si elle est correcte, doit encore nous rendre compte d'une autre caractéristique de ce qu'on appelle le cycle économique. Nous voulons parler du phénomène de la « crise », c'est-à-dire du fait que le passage d'une phase ascendante à une phase descendante est souvent violent et soudain, alors que la transition d'un mouvement de baisse à un mouvement de hausse n'est généralement pas aussi marquée.
Toute fluctuation de l'investissement, non compensée par une variation correspondante de la propension à consommer, se traduit nécessairement par une fluctuation de l'emploi. Or, le flux d'investissement étant soumis à des influences très complexes, il y a lieu de croire que les diverses catégories de fluctuations, soit de l'investissement lui-même, soit de l'efficacité marginale du capital, ne sont pas toutes d'une nature cyclique. Un cas particulier de variations non cycliques, celui des fluctuations associées aux mouvements de la production agricole, fera l'objet d'un examen spécial dans la dernière section du chapitre. Toutefois, dans le cas des cycles économiques du type industriel normal au XIXe siècle, nous pensons qu'il existe des raisons définies qui expliquent que les fluctuations de l'efficacité marginale du capital aient eu une allure cyclique. Ces raisons sont bien connues en elles-mêmes et on n'ignore pas leur rôle dans le cycle économique. Nous voulons seulement ici les rattacher à nôtre théorie générale.
II
Pour la clarté de l'exposé il vaudra mieux commencer par les derniers stades de l'essor et par le début de la « crise ».
Nous avons vu précédemment que l'efficacité marginale du capital [1] ne dépend pas seulement de l'abondance ou de la rareté actuelles du capital et du coût actuel de sa production, mais encore des prévisions courantes relatives à son rendement futur. Par suite, lorsque l'investissement porte sur des richesses durables, il est naturel et raisonnable que les prévisions jouent un rôle essentiel dans la détermination de l'échelle qu'il paraît convenable de lui assigner. Mais la base de ces prévisions est, nous l'avons vu, des plus précaires. Fondées sur des indices mouvants et incertains, elles sont sujettes à des variations soudaines et violentes.
Or, dans nos explications du phénomène de la « crise », nous avons été habitués à insister sur le fait que le taux de l'intérêt tend à monter sous l'effet d'une demande de monnaie accrue simultanément par les besoins commerciaux et spéculatifs. Ce facteur est certes capable de l'aggraver et peut-être dans certains cas de la déclencher. Toutefois, à notre avis, ce n'est pas la hausse du taux de l'intérêt mais la chute soudaine de l'efficacité marginale du capital qui fournit l'explication la plus normale et souvent l'explication essentielle de la crise.
Dans les derniers stades de l'essor les prévisions relatives au rendement futur des biens de capital sont assez optimistes pour compenser l'abondance croissante de ces biens, la hausse de leurs coûts de production, et en général aussi la hausse du taux de l'intérêt. Puisque les marchés financiers organisés sont soumis à l'influence d'acheteurs qui ignorent pour la plupart ce qu'ils achètent et de spéculateurs qui s'intéressent plus à la prévision du prochain changement de l'opinion boursière qu'à l'estimation rationnelle du rendement futur des capitaux, il est normal, lorsqu'une déception frappe un marché surévalué et trop optimiste, que les cours baissent d'un mouvement soudain et même catastrophique [2]. De plus l'incertitude au sujet de l'avenir et le découragement qui accompagnent la chute de l'efficacité marginale du capital suscitent une forte augmentation de la préférence pour la liquidité et par suite une hausse du taux de l'intérêt. Le fait que la chute de l'efficacité marginale du capital s'accompagne souvent d'une hausse du taux de l'intérêt peut aggraver sérieusement le déclin de l'investissement. Mais il n'en reste pas moins que c'est la chute de l'efficacité marginale du capital qui caractérise la situation, et surtout la chute de l'efficacité marginale des catégories de capital qui, au cours de la phase antérieure, ont le plus participé à l'essor de l'investissement nouveau. La préférence pour la liquidité, abstraction faite de ses éléments qui sont fonction de l'activité commerciale et spéculative, ne commence à augmenter que lorsque l'efficacité marginale du capital s'est effondrée.
C'est pourquoi il est si difficile d'enrayer la baisse. Après un certain temps, le déclin du taux de l'intérêt contribue grandement au redressement de l'activité et constitue sans doute une condition nécessaire de la reprise. Mais pour le présent la baisse de l'efficacité marginale du capital peut être si profonde qu'aucune réduction possible du taux de l'intérêt ne suffirait à la contrebalancer. Si la baisse du taux de l'intérêt constituait par elle-même un remède effectif, la reprise pourrait être obtenue en un court laps de temps et avec l'aide de moyens qui dépendent plus ou moins directement de l'autorité monétaire. Mais en fait tel n'est pas le cas habituel ; il n'est pas facile de ranimer l'efficacité marginale du capital, telle que la détermine l'état d'esprit capricieux et déréglé des milieux d'affaires. C'est le retour de la confiance, pour user du langage courant, qu'il est difficile de provoquer dans une économie fondée sur le capitalisme individuel. Les banquiers et les hommes d'affaires insistent avec raison sur cet aspect de la dépression, et les économistes qui ont cru à l'efficacité d'un remède « purement monétaire » ne lui ont pas accordé l'importance qu'il mérite.
Nous voici au cœur du sujet. L'élément de temps dans le cycle économique, i. e. le fait qu'un laps de temps d'un ordre de grandeur déterminé doit en général s'écouler avant le commencement de la reprise, s'explique par les influences qui gouvernent la restauration de l'efficacité marginale du capital. Il y a certaines raisons, d'abord la longévité des capitaux durables combinée avec le rythme normal de leur accumulation, ensuite les coûts de conservation des excédants de stocks, qui expliquent que la période descendante ne soit pas d'un ordre de grandeur fortuit, qu'elle n'oseille pas, par exemple, entre un an et dix ans, mais qu'elle témoigne d'une certaine régularité et reste comprise en des limites rapprochées, disons trois et cinq ans.
Revenons aux événements qui marquent le début de la crise. Tant que l'essor se poursuit, le rendement courant de l'investissement nouveau se montre plutôt satisfaisant. La déception vient du fait que la confiance dans le rendement escompté se trouve tout à coup ébranlée. Parfois ce phénomène se produit parce que le rendement courant donne des signes de fléchissement lorsque le stock de capitaux durables nouvellement créés s'accroît fortement. Et, si l'on prévoit une baisse des coûts de production, une telle circonstance est pour l'efficacité marginale du capital une nouvelle cause de faiblesse. Le doute, aussitôt apparu, se propage avec rapidité. Aussi bien, au début de la crise, une bonne partie du capital a-t-elle normalement une efficacité marginale infime ou même négative. Mais l'intervalle de temps qui doit s'écouler avant que l'usure, le dépérissement et la désuétude déterminent une insuffisance du stock de capital assez sensible pour que son efficacité marginale croisse peut former une fonction relativement stable de la longévité moyenne de l'équipement à une époque donnée. L'intervalle normal peut d'ailleurs varier lorsque les caractéristiques de l'époque changent. Si, par exemple, on passe d'une période d'accroissement à une période de déclin de la population, la phase caractéristique du cycle deviendra plus longue. Toutefois les considérations précédentes nous fournissent une bonne raison de croire qu'il existe une relation définie entre d'une part la longueur de la phase descendante et de l'autre la longévité des capitaux durables combinée avec le rythme normal de leur accumulation à une époque donnée.
Le second facteur d'égalité des périodes descendantes réside dans les coûts de conservation des excédants de stocks, qui rendent obligatoire leur résorption dans un certain délai, qui n'est ni très long ni très court. La brusque cessation de l'investissement nouveau au moment de la crise entraîne normalement une accumulation surabondante de produits non achevés. Le coût de conservation de ces produits est rarement inférieur à 10 %. Leurs prix doivent donc baisser suffisamment pour amener une restriction de la production qui assure la résorption des stocks surabondants dans un délai de trois à cinq ans environ. Or la résorption des stocks représente un investissement négatif, qui contribue encore à affaiblir l'emploi ; et, lorsqu'elle est terminée, une amélioration manifeste se fait sentir.
D'autre part la réduction du capital circulant qui accompagne nécessairement le déclin de la production est un nouveau facteur, important parfois, de désinvestissement ; lorsque le recul a commencé, ce facteur exerce dans le sens de la baisse une puissante action cumulative. Dans les premiers moments d'une phase descendante normale il se produit du fait de l'augmentation des stocks un investissement qui compense plus ou moins le désinvestissement dans le capital circulant ; il peut y avoir ensuite une courte période de désinvestissement et dans les stocks et dans le capital circulant ; après le point le plus bas de la dépression il apparaît, en général, un désinvestissement supplémentaire dans les stocks qui compense en partie la renaissance de l'investissement dans le capital circulant, et finalement, lorsque la reprise est bien amorcée, les deux facteurs se montrent à la fois favorables à l'investissement. C'est dans un tel cadre qu'il convient d'examiner les effets additionnels dus aux fluctuations de l'investissement dans les capitaux durables. Lorsqu'un déclin de cet investissement déclenche une fluctuation cyclique, il y a peu de chance qu'il se rétablisse avant qu'une partie du cycle ait été parcourue [3].
Malheureusement une chute profonde de l'efficacité marginale du capital est de nature à affaiblir aussi la propension à consommer. Elle entraîne en effet une forte baisse de la valeur boursière des actions; et cette baisse exerce une influence des plus déprimantes sur les personnes qui suivent de près leurs placements en Bourse, surtout lorsqu'elles emploient de l'argent emprunté. Il arrive que leur penchant à la dépense soit plus sensible à la hausse et à la baisse de leurs valeurs qu'à l'état de leurs revenus. Aussi, lorsque le public s'intéresse à la Bourse, comme aux États-Unis, la hausse des cours apparaît-elle comme une condition quasi essentielle de l'existence d'une propension suffisante à consommer ; cette circonstance, qu'on avait coutume de négliger jusqu'à une date récente, aggrave encore l'effet déprimant d'une baisse de l'efficacité marginale du capital.
La reprise une fois commencée, la manière dont elle s'entretient et se développe est évidente. Mais pendant la phase descendante, alors qu'il y a pour un certain temps des excédants de capital fixe et de marchandises et qu'on procède à une contraction du capital circulant, la courbe de l'efficacité marginale du capital peut s'effondrer au point qu'il soit presque impossible, par une réduction pratiquement réalisable du taux de l'intérêt, de remédier à sa chute et de maintenir un flux satisfaisant d'investissement. Dans l'état actuel de l'organisation des marchés financiers et des influences qui s'exercent sur eux, l'estimation boursière de l'efficacité marginale du capital est exposée à subir des fluctuations trop considérables pour qu'elles puissent être efficacement compensées par une modification du taux de l'intérêt. Et les fluctuations boursières associées à ces mouvements affaiblissent, nous l'avons vu, la propension à consommer au moment le moins opportun. Dans un régime de laissez-faire la suppression des larges fluctuations de l'emploi exigerait un profond changement des conditions psychologiques des marchés financiers ; et il n'y a aucune raison de prévoir un tel changement. Nous concluons qu'on ne peut sans inconvénient abandonner à l'initiative privée le soin de. régler le flux courant d'investissement.
III
L'analyse précédente peut sembler conforme à la manière de voir de ceux qui prétendent qu'un surinvestissement est la caractéristique d'une période d'essor, que la lutte contre le surinvestissement est le seul moyen d'empêcher la crise subséquente, et que, si pour les raisons précédentes la baisse du taux de l'intérêt est incapable de pallier la dépression, en revanche la hausse de ce taux peut contrecarrer l'essor. L'argument qu'un taux d'intérêt élevé est plus efficace contre l'essor qu'un taux d'intérêt réduit contre le déclin n'est certes pas sans valeur.
Cependant, ce serait mal interpréter notre analyse et commettre à notre sens une grave erreur que de tirer ces conclusions des observations qui précèdent. Le terme de surinvestissement est équivoque. Il peut tout d'abord s'appliquer à des investissements qui sont destinés à décevoir les espérances qui les ont fait naître, ou qui en période de chômage intense perdraient leur utilité. Mais il peut aussi s'appliquer à une situation caractérisée par une telle abondance de capital qu'il n'y ait plus aucun investissement nouveau qui paraisse capable même dans l'hypothèse du plein emploi* de rapporter pendant son existence entière plus que son coût de remplacement. C'est seulement dans cette dernière situation qu'il y a à strictement parler surinvestissement, en ce sens que tout investissement supplémentaire serait un pur gaspillage de ressources [4]. Au surplus, même si le surinvestissement ainsi entendu était une caractéristique normale de la période d'essor, le remède ne consisterait pas à asséner une forte hausse du taux de l'intérêt, qui entraînerait probablement l'abandon de certains investissements utiles et affaiblirait encore la propension à consommer, mais à prendre des mesures énergiques, comme un changement de répartition du revenu, qui stimuleraient la propension à consommer.
Or, d'après notre analyse, seul le surinvestissement de la première espèce peut être considéré comme caractéristique de la période d'essor. La situation qui nous paraît typique n'est pas celle où le capital est si abondant que la communauté dans son ensemble ne puisse raisonnablement en employer davantage, mais celle où l'investissement, du fait qu'il est suscité par des espoirs destinés à être déçus, s'effectue en des conditions instables et éphémères.
Il est certes possible et même probable que sous l'effet des illusions de la phase ascendante la production de certains types de capital se développe au point de constituer en partie un gaspillage de ressources, quel que soit le critère appliqué ; - ajoutons que cela se produit parfois en l'absence de tout essor. En d'autres termes, les illusions se traduisent par une mauvaise orientation de l'investissement. Mais, en dehors de ce phénomène, une caractéristique essentielle de la période d'essor, c'est que les investissements qui en situation de plein emploi rapporteraient effectivement 2 %, par exemple, sont réalisés dans l'espoir d'un rendement de 6 %, par exemple, et sont évalués sur cette base. Lorsque la déception survient, cet espoir est remplacé par une prévision exagérément pessimiste. Les investissements qui en situation de plein emploi rapporteraient effectivement 2 % paraissent devoir rapporter moins que rien. Le déclin de l'investissement nouveau qui en résulte amène un état de chômage où les investissements qui en situation de plein emploi eussent rapporté 2 % rapportent en fait moins que rien. On aboutit à une situation où il y a une insuffisance de maisons, mais où personne n'a cependant les moyens de vivre dans celles qui existent.
Le remède à l'essor n'est donc pas la hausse mais la baisse du taux de l'intérêt [5]. Car il se peut que cette dernière permette à l'état qu'on nomme « essor » de durer. Le vrai remède au cycle économique ne consiste pas à supprimer les phases d'essor et à maintenir en permanence une semi-dépression, mais à supprimer les dépressions et à maintenir en permanence une situation voisine de l'essor.
L'essor destiné à être suivi d'une crise résulte donc de l'association d'un taux d'intérêt qui dans un état correct de la prévision eût été trop élevé pour permettre le plein emploi et d'un état fallacieux de la prévision qui, aussi longtemps qu'il persiste, empêche le taux de l'intérêt de jouer son rôle modérateur. L'essor est une situation où le « super-optimisme » l'emporte sur un taux d'intérêt qui, envisagé de sang-froid, eût été jugé trop élevé.
Sauf pendant la guerre, nous doutons qu'il y ait eu des exemples récents d'un essor assez vigoureux pour avoir amené le plein emploi. Aux États-Unis, en 1928 et en 1929, la situation de l'emploi était très satisfaisante eu égard à son volume normal ; mais nous n'avons constaté aucun signe évident d'une insuffisance de main-d’œuvre, si ce n'est dans quelques catégories très spécialisées. Certains « étranglements » furent atteints, mais la production dans son ensemble était encore capable de s'accroître. Il n'y avait pas non plus surinvestissement, en ce sens que la qualité et la quantité des habitations n'étaient pas telles que les besoins de logement en situation de plein emploi fussent tous satisfaits à un prix au plus égal pour la durée des immeubles à leur coût de remplacement abstraction faite de tout intérêt ; d'autre part, les transports, les services publics et les exploitations agricoles n'avaient pas atteint un stade où il fût déraisonnable d'attendre que des améliorations nouvelles rapportassent plus que leur coût de remplacement, bien au contraire. Il serait absurde de prétendre qu'il ait existé en 1929 aux États-Unis un surinvestissement au sens strict du mot. La situation véritable était tout autre. A vrai dire, l'investissement nouveau dans son ensemble avait été si considérable au cours des cinq années précédentes que, pour un observateur impartial, le rendement futur des investissements supplémentaires fléchissait avec rapidité. Une prévision correcte eût fait ressortir une efficacité marginale du capital d'une faiblesse sans précédent ; l'essor n'aurait donc pu continuer sur une base saine que si on avait réduit le taux de l'intérêt à un chiffre infime et si on avait empêché l'investissement de dévier vers les branches d'industrie qui risquaient d'être exploitées sur une échelle trop vaste. Pratiquement lé taux d'intérêt est resté assez élevé pour faire échec à l'investissement nouveau, sauf dans les industries qui subissaient une poussée spéculative et où par conséquent le danger d'une exploitation excessive était particulièrement à craindre. Un taux d'intérêt suffisant pour triompher du mouvement spéculatif eût interdit du même coup tout investissement nouveau si raisonnable qu'il fût. La hausse du taux de l'intérêt, comme antidote à la situation créée par la persistance d'un flux anormal d'investissement, appartient à cette catégorie de remèdes qui suppriment la maladie en tuant le malade.
A vrai dire, dans un pays aussi riche que la Grande-Bretagne ou les États-Unis, le flux d'investissement qui dans l'état actuel de la propension à consommer correspond à peu près au plein emploi, pourrait très bien, s'il devait persister pendant un certain nombre d'années, faire apparaître une situation de plein investissement, i. e. une situation dans laquelle un calcul raisonnable ne permettrait plus d'attendre d'aucune catégorie de biens durables un rendement brut total supérieur à leur coût de remplacement. Au surplus, un tel état pourrait apparaître dans un avenir relativement prochain, disons vingt-cinq ans, ou moins. Qu'on n'aille pas croire que nous contestons la possibilité du plein investissement au sens strict du mot, parce que nous soutenons qu'un tel état n'a encore jamais existé, fût-ce provisoirement.
D'ailleurs, même si les essors contemporains pouvaient amener temporairement une situation de plein investissement ou de surinvestissement véritable, il serait encore absurde de considérer la hausse du taux de l'intérêt comme le remède pertinent. Car les postulats de ceux qui attribuent le mal à la sous-consommation se trouveraient alors pleinement vérifiés. Le remède consisterait donc à modifier la répartition des revenus ou à prendre toute autre mesure propre à accroître la propension à consommer, de manière qu'un volume donné d'emploi pût être maintenu à l'aide d'un flux d'investissement moindre.
IV
Peut-être conviendra-t-il de dire un mot à cet endroit des écoles économiques marquantes qui professent sous des formes diverses que la tendance chronique des sociétés contemporaines au chômage est imputable à la sous-consommation, c'est-à-dire à des habitudes sociales et à une répartition de la richesse qui se traduisent par une trop faible propension à consommer.
Dans les conditions actuelles - ou du moins dans les conditions qui ont prévalu jusqu'à une époque récente - le flux d'investissement n'étant ni gouverné ni dirigé, mais se trouvant au contraire abandonné aux fantaisies d'une efficacité marginale qui dépend des opinions personnelles d'individus ignorants ou spéculateurs, et à l'influence d'un taux d'intérêt à long terme qui ne baisse jamais ou presque jamais au-dessous d'un niveau conventionnel, ces écoles en tant que guides d'une politique concrète ont certainement raison. La méthode qu'elles préconisent est la seule qui puisse amener le volume moyen de l'emploi à un chiffre plus favorable. S'il est matériellement impossible d'augmenter l'investissement, l'accroissement de la consommation est évidemment le seul moyen d'améliorer l'emploi.
Pratiquement la seule différence entre ces doctrines et la nôtre, c'est qu'à une époque où il y a encore beaucoup d'avantages sociaux à attendre d'une augmentation de l'investissement, elles semblent accorder une importance quelque peu excessive au développement de la consommation. Sur le plan théorique on peut d'ailleurs leur reprocher de négliger le fait qu'il y a deux moyens d'accroître la production. Même si on estime préférable de ralentir l'accumulation du capital et de consacrer tout l'effort à l'accroissement de la consommation, on doit prendre cette décision en pleine connaissance de cause, après avoir envisagé les deux termes de l'alternative. Personnellement, nous sommes frappé par les avantages sociaux d'une accumulation du capital qui suffirait à mettre fin à sa rareté. Mais ce n'est là qu'un jugement pratique et non un précepte théorique.
Nous sommes d'ailleurs tout disposé à reconnaître que la sagesse serait de progresser dans les deux directions à la fois. Tout en souhaitant que le flux d'investissement soit, dans un esprit social, gouverné de manière que l'efficacité marginale du capital décline progressivement, nous admettrions qu'on applique en même temps toutes sortes de mesures propres à accroître la propension à consommer. Les deux politiques ne s'excluent nullement; rien n'empêche d'accroître l'investissement et, dans le même temps, de porter la consommation non seulement au niveau qui dans l'état actuel de la propension à consommer correspond au flux accru de l'investissement, mais à un niveau plus élevé encore.
Supposons par exemple qu'en chiffres ronds le niveau moyen de la production d'aujourd'hui soit inférieur de 15 % au niveau qu'elle atteindrait s'il y avait continuellement plein emploi, que d'autre part l'investissement net représente 10 % de cette production et la consommation 90 % et qu'enfin, pour faire apparaître le plein emploi dans l'état existant de la propension à consommer, une augmentation de 50 % de l'investissement net soit nécessaire; de telle sorte que l'instauration du plein emploi ferait passer la production de 110 à 115, la consommation de 90 à 100, et l'investissement net de 10 à 15 ; dans ces conditions on pourrait se proposer de modifier la propension à consommer de manière que l'instauration du plein emploi fasse passer la consommation de 90 à 103 et l'investissement net de 10 à 12.
V
D'après une autre école, le remède au cycle économique ne consiste pas à accroître la consommation ou l'investissement mais à réduire l'offre de main-d'œuvre en quête d'emploi, c'est-à-dire à modifier la répartition du volume actuel de l'emploi sans accroître ce volume ni celui de la production.
Une telle politique serait à notre avis prématurée - et notre sentiment est beaucoup plus net à ce sujet qu'à l'égard d'une politique d'accroissement de la consommation. Il existe un point où tous les individus mettent en balance les avantages respectifs d'un accroissement de loisir et ceux d'un accroissement de revenu. Mais, à l'heure actuelle, il nous paraît d'une évidence manifeste que la grande majorité des individus préfèrent l'augmentation de leurs revenus à l'augmentation de leurs loisirs ; et nous ne voyons pas de raison valable d'obliger ceux qui préfèrent un supplément de revenus à jouir d'un supplément de loisirs.
VI
Si étrange que cela paraisse, il existe une école pour laquelle le remède au cycle économique consiste à briser l'essor dès son origine en élevant le taux de l'intérêt. Le seul genre d'argument qui puisse légitimer une telle politique est celui que met en avant M. D. H. Robertson lorsqu'il prétend que le plein emploi est un idéal pratiquement irréalisable et qu'on peut tout au plus espérer un volume de l'emploi beaucoup plus stable et peut être eu moyenne un peu plus élevé qu'à l'heure actuelle.
Si on exclut la possibilité d'une réforme profonde de la politique en ce qui concerne soit le régime de l'investissement soit la propension à consommer et si on suppose qu'en gros la situation actuelle des affaires est appelée à durer, il ne nous parait pas absurde de soutenir qu'on obtiendrait en moyenne un état plus favorable de la prévision par une politique bancaire consistant à étouffer dans l’œuf tout germe d'essor au moyen d'une hausse du taux de l'intérêt assez forte pour décourager l'optimisme le plus déréglé. Les différences que la crise fait naître entre les prévisions et la réalité sont capables d'entraîner tant de pertes et de gaspillages qu'on augmenterait peut-être le montant moyen de l'investissement utile par des mesures propres à empêcher l'essor. Il est difficile de savoir si cette doctrine s'accorde ou non avec ses hypothèses. C'est une question d'appréciation pratique où les éléments de certitude font défaut. Il se peut qu'elle méconnaisse les avantages sociaux du supplément de consommation dont l'investissement s'accompagne alors même que sa direction est complètement fausse; car un investissement mal orienté peut être plus avantageux que l'absence totale d'investissement. D'ailleurs l'autorité monétaire la plus éclairée peut se trouver en difficulté devant un essor comme celui que l'Amérique a connu en 1925, si elle n'a pas d'autre arme que celles dont le Federal Reserve System disposait à cette époque ; et il se peut que les diverses politiques possibles soient toutes incapables de changer grand chose au résultat. Quoi qu'il en soit, une telle manière d'envisager l'avenir nous paraît dangereusement et inutilement pessimiste. Elle recommande ou tout au moins suppose l'acceptation définitive d'un degré d'imperfection supérieur à celui que comporte en réalité notre organisation économique actuelle.
Cependant, à l'appui de la doctrine austère qui conseille, lorsque l'emploi tend à s'élever sensiblement au-dessus du volume moyen d'une certaine période antérieure, disons des dix années précédentes, de combattre cette tendance par la hausse du taux de l'intérêt, on invoque plus souvent des arguments qui n'ont aucune base, si ce n'est le désordre des idées. On soutient parfois qu'au cours de l'essor l'investissement a tendance à croître plus vite que l'épargne et qu'une hausse de l'intérêt rétablit l'équilibre tant en contrariant l'investissement qu'en stimulant l'épargne. Cette thèse suppose que l'épargne puisse différer de l'investissement ; elle n'a donc pas de sens à moins que ces termes aient été définis d'une façon particulière. Ou encore on suggère que l'accroissement de l'épargne qui accompagne l'accroissement de l'investissement n'est ni souhaitable ni juste parce qu'il se trouve aussi associé à une hausse des prix. Mais, s'il en est ainsi, toute hausse du niveau de la production et de l'emploi devrait être considérée comme regrettable. Car la cause essentielle de la hausse des prix n'est pas l'accroissement de l'investissement - c'est la hausse du prix d'offre qui, lorsque la production croît, se produit normalement dans la courte période, soit en raison du fait physique de la diminution du rendement, soit parce que l'unité de coût tend à croître en valeur nominale lorsque la production augmente. Si les conditions étaient telles que le prix d'offre fût constant, il ne se produirait évidemment aucune hausse des prix ; cependant l'accroissement de l'épargne s'accompagnerait d'un accroissement de l'investissement tout comme dans les autres cas. C'est l'extension de la production qui engendre l'accroissement de l'épargne ; la hausse des prix n'est qu'un sous-produit de cette extension, qui apparaît tout aussi bien lorsque c'est la propension à consommer, et non l'épargne, qui augmente. Aucun intérêt légitime constitué n'exige que les achats puissent être faits à des prix dont la modicité est uniquement due à la faiblesse de la production.
On attribue parfois le mal au fait que l'extension de l'investissement a eu pour origine une baisse de l'intérêt provoquée par une augmentation de la quantité de monnaie. Or le taux préexistant de l'intérêt ne possède aucune vertu particulière. La monnaie nouvelle n'est imposée à personne - elle est créée pour satisfaire la préférence supplémentaire pour la liquidité due à l'accroissement du volume des transactions ou à la baisse du taux de l'intérêt - et elle est conservée par les personnes qui aiment mieux garder de l'argent liquide que le prêter au taux réduit de l'intérêt. Citons encore la thèse d'après laquelle l'essor est caractérisé par « une consommation de capital », ce qui signifie sans doute que l'investissement net est négatif ou que la propension à consommer est excessive. Mais, à moins de confondre le phénomène du cycle économique avec les phénomènes de fuite devant la monnaie qui se sont produits en Europe au cours des effondrements monétaires qui ont suivi la guerre, on est obligé de reconnaître que cette explication est directement contraire aux faits. Au surplus, même si les choses se passaient ainsi, le remède le plus plausible à une situation de sous-investissement n'en serait pas moins la baisse et non la hausse du taux de l'intérêt. Ces différentes doctrines nous paraissent incompréhensibles, sauf peut-être si elles se fondent sur l'hypothèse tacite que la production globale ne saurait varier. Mais une théorie qui suppose une production constante n'est évidemment d'aucun secours pour expliquer le cycle économique.
VII
Dans les études anciennes et notamment dans celles de Jevons, le cycle économique a été attribué aux fluctuations de la production agricole plutôt qu'à un phénomène d'ordre industriel. A la lumière de la théorie précédente, cette explication du problème apparaît très plausible. Même à l'époque actuelle les fluctuations des stocks agricoles d'une année à l'autre sont encore une des causes principales des variations de l'investissement courant. Il est très possible que, à l'époque où Jevons écrivait et plus encore durant la période que ses statistiques concernent, ce facteur l'ait emporté sur tous les autres.
La Théorie de Jevons que le cycle économique est surtout dû à l'abondance inégale des récoltes peut être reprise sous la forme suivante. Lorsque la récolte est d'une abondance exceptionnelle, le stock reporté aux années postérieures augmente en général fortement. L'augmentation du stock fournit un « produit » qui s'ajoute aux revenus courants des fermiers et qui est traité par eux comme un revenu; or elle n'entraîne aucun prélèvement sur la dépense de consommation du reste de la communauté mais se trouve financée par les épargnes. Ceci revient à dire que le stock supplémentaire est une addition à l'investissement courant. Et cette conclusion garde toute sa valeur dans le cas où les prix baissent fortement. De même, lorsque la récolte est mauvaise, la consommation courante est en partie prélevée sur le stock; et la portion correspondante de la dépense de consommation ne crée aucun revenu courant au profit des fermiers. Ceci revient à dire que le prélèvement opéré sur le stock implique une diminution correspondante de l'investissement courant. Si l'investissement dans les autres-branches de la production reste constant, il peut exister un écart sensible entre l'investissement global d'une année où le stock a beaucoup grossi et l'investissement global d'une année où le stock a beaucoup diminué ; et dans une communauté où l'agriculture est l'industrie principale ce facteur est incomparablement plus important que les autres causes de variation de l'investissement. Il est donc naturel que le point de départ des phases ascendantes soit marqué par les bonnes récoltes et celui des phases descendantes par les mauvaises récoltes. Quant à la théorie complémentaire selon laquelle il existerait des raisons physiques motivant un cycle régulier de bonnes et de mauvaises récoltes, elle est évidemment d'une tout autre nature et n'entre pas dans notre sujet actuel.
D'après une théorie plus récente, ce seraient les mauvaises récoltes et non les bonnes qui stimuleraient l'activité économique, soit parce qu'elles incitent la population à travailler en échange d'un salaire réel moindre, soit parce qu'elles s'accompagnent d'un changement de répartition du pouvoir d'achat qui est censé favoriser la consommation., Il est inutile de dire que dans la description précédente des phénomènes agricoles qui expliquent le cycle économique, ce ne sont pas ces théories que nous avions en vue.
Dans le monde contemporain les causes agricoles des fluctuations économiques jouent un rôle beaucoup plus secondaire et ce pour deux raisons. En premier lieu la proportion de la production agricole dans la production totale est sensiblement moindre qu'autrefois. En second lieu la plupart des produits agricoles se traitent aujourd'hui sur un marché mondial qui s'étend sur les deux hémisphères et où les effets des campagnes bonnes et mauvaises tendent à se compenser, car le pourcentage de variation de la récolte mondiale est sensiblement moindre que le pourcentage de variation des récoltes nationales. Mais, dans les époques passées où les pays devaient surtout compter sur leur propre récolte, il est difficile de découvrir une cause de fluctuation de l'investissement autre que la guerre, qui ait pu avoir une importance comparable aux variations des stocks agricoles.
Même à l'heure actuelle il importe de prêter la plus grande attention au rôle joué par les variations des stocks de matières premières agricoles et minérales dans la détermination du flux d'investissement courant. La lenteur de la reprise lorsque le mouvement descendant s'est renversé nous paraît imputable à l'effet de déflation qui résulte de la réduction des stocks à leur volume normal. L'accumulation des stocks qui marque la fin de l'essor ralentit au début le rythme de la baisse ; mais cet adoucissement se paye plus tard par la stagnation du mouvement ascendant. Il arrive même que la reprise ne se fasse sentir d'une façon appréciable que lorsque la résorption des stocks est virtuellement terminée. Car un flux d'investissement dans le reste du capital qui suffirait à provoquer un mouvement ascendant s'il n'était pas compensé par un désinvestissement dans les stocks peut être très insuffisant pour produire cet effet aussi longtemps qu'un tel désinvestissement persiste.
Les premières phases du « New Deal » américain nous semblent fournir un exemple remarquable de ce phénomène. Lorsque le Président Roosevelt engagea d'importantes dépenses sur fonds d'emprunt, le volume des stocks de toute nature et particulièrement des stocks agricoles était encore considérable. Le New Deal consistait en partie dans un effort énergique pour résorber ces stocks, soit par des restrictions de la production, soit par tout autre moyen. La réduction des stocks à leur volume normal était une opération nécessaire, une phase qu'il fallait endurer. Mais pendant tout le temps qu'elle dura, c'est-à-dire perdant deux années environ, elle opposa une forte action compensatrice aux dépenses sur fonds d'emprunt qui étaient engagés en d'autres secteurs. C'est seulement après la fin de cette opération que la voie se trouva libre pour une reprise véritable.
Les événements qui se sont déroulés en Amérique au cours des dernières années fournissent aussi de bons exemples du rôle que les variations des stocks de produits finis et non finis, des « marchandises sous inventaire » comme on dit maintenant, jouent dans la naissance des oscillations mineures qui se superposent au mouvement principal du cycle économique. Les industriels, lorsqu'ils adaptent l'échelle de production au volume de consommation dont ils prévoient l'existence quelques mois plus tard, sont sujets à faire dans leurs calculs des erreurs de second ordre qui consistent en général à aller un peu plus vite que les événements. Lorsqu'ils s'aperçoivent de leur erreur, ils sont obligés pour un temps de ramener la production au-dessous de la consommation, afin de permettre la résorption des excédants de marchandises sous inventaire. La différence de rythme de la production suivant qu'elle devance un peu la consommation ou qu'elle retombe à un niveau inférieur influe suffisamment sur le flux d'investissement courant pour se détacher avec une grande netteté sur le fond de tableau des statistiques si complètes qu'on trouve maintenant aux États-Unis.
Chapitre XXIII : Notes sur le mercantilisme, les lois contre l'usure, la monnaie estampillée, et les théories de la sous-consommation.
I
Pendant quelque deux cents ans ni les théoriciens de l'économie ni les hommes d'affaires n'ont jamais douté qu'une balance commerciale favorable fût un sérieux avantage pour un pays et une balance défavorable un grave danger surtout lorsqu'elle entraîne des sorties de métaux précieux. Mais durant les cent dernières années il a existé à cet égard une remarquable divergence d'opinion. Dans la plupart des pays la majorité des hommes d'État et des hommes d'affaires, et même en Grande-Bretagne, berceau de la conception opposée, près de la moitié d'entre eux sont restés fidèles à l'ancienne doctrine ; à l'inverse, la presque totalité des théoriciens de l'économie soutenaient que, si l'on voit plus loin que l'avenir immédiat, les préoccupations de cet ordre sont dénuées de tout fondement, car le mécanisme du commerce extérieur se règle de lui-même, et que les obstacles qu'on cherche à lui opposer ne sont pas seulement vains mais encore qu'ils appauvrissent grandement les pays en les privant des avantages de la division internationale du travail. Il sera commode de donner selon la tradition le nom de Mercantilisme à l'opinion ancienne et le nom de Libre Échange à l'opinion nouvelle, encore que ces termes, qui ont chacun un sens large et un sens étroit, doivent être interprétés en se référant au contexte.
D'une manière générale, les économistes modernes n'ont pas seulement soutenu que la division internationale du travail impliquait un bénéfice net supérieur à tous les avantages que l'école mercantiliste pouvait légitimement revendiquer, mais encore que le raisonnement 'de cette école reposait de bout en bout sur une erreur.
Marshall [6], par exemple, encore que ses allusions aux Mercantilistes ne témoignent pas à leur égard d'une entière hostilité, s'abstient d'examiner leur théorie fondamentale en tant que telle et ne mentionne pas même les éléments de vérité qui, nous le montrerons par la suite, peuvent y être trouvés [7]. De même les concessions théoriques faites par l'école du Libre Échange dans les discussions contemporaines, en ce qui concerne par exemple l'encouragement aux industries naissantes ou l'amélioration du taux du troc extérieur, n'intéressent pas la substance même de la théorie mercantiliste. Au cours des discussions fiscales des vingt-cinq premières années du siècle, il ne nous souvient pas qu'aucune concession ait jamais été faite à la thèse d'après laquelle la protection douanière peut accroître l'emploi à l'intérieur d'un pays. Nous ne pouvons mieux faire que citer, à titre d'exemple, des phrases que nous avons nous-mêmes écrites. En 1923 encore, disciple fidèle de l'école classique, ne mettant pas en doute les principes qu'on nous avait inculqués et que nous acceptions sans réserve, nous écrivions : « S'il est une chose que la protection ne peut faire, c'est supprimer le chômage... Il existe en faveur de la protection des arguments fondés sur ses avantages possibles encore qu'improbables, auxquels il n'est pas simple de répondre. Mais prétendre qu'elle puisse remédier au chômage, c'est commettre l'erreur protectionniste sous sa forme la plus lourde et la plus grossière » [8]. Quant à la théorie mercantiliste primitive, on n'en pouvait trouver d'exposé intelligible et nous avions été élevés dans l'idée qu'elle n'avait à peu près aucun sens. Telle était la domination souveraine et absolue qu'exerçait l'école classique.
II
Exprimons tout d'abord dans notre langage habituel ce qui aujourd'hui nous paraît constituer l'élément de vérité scientifique contenu dans la doctrine mercantiliste. Nous comparerons ensuite cet exposé avec les arguments effectivement soutenus par ses disciples. Il doit être entendu que les avantages invoqués sont de l'aveu général des avantages nationaux et qu'ils ont peu de chance de profiter au monde entier.
Lorsque la richesse d'un pays croit avec quelque rapidité, il arrive qu'en régime de laissez-faire l'évolution favorable de la situation soit arrêtée par l'insuffisance des forces qui incitent à réaliser des investissements nouveaux. Les circonstances sociales et politiques ainsi que les caractéristiques nationales qui déterminent la propension à consommer étant données, la prospérité d'une économie qui progresse exige, pour les raisons déjà exposées, que cette incitation à investir soit suffisante. Les motifs à investir peuvent être trouvés soit dans le domaine des investissements intérieurs soit dans le domaine des investissements extérieurs (qui comprennent l'accumulation de métaux précieux), ces deux catégories d'investissement composant l'investissement global. Lorsque le montant de l'investissement global n'obéit à aucun autre motif que le profit, c'est le taux d'intérêt national qui gouverne à la longue le volume des investissements intérieurs réalisables et c'est nécessairement le solde créditeur de la balance commerciale qui régit le volume de l'investissement extérieur. Dans une société où les Pouvoirs Publics ne sauraient prendre l'initiative d'investissements directs, les deux problèmes économiques qui doivent légitimement les préoccuper sont donc le taux de l'intérêt intérieur et le balance du commerce extérieur.
Or, si l'unité de salaire est quelque peu stable et n'est pas sujette à des variations spontanées de grande amplitude (condition qui est presque toujours réalisée), si le degré moyen de la préférence pour la liquidité au cours de ses fluctuations de courte période offre une certaine stabilité et si enfin les pratiques bancaires sont elles-mêmes assez stables, le taux de l'intérêt dépend du montant, mesuré en unités de salaire, des métaux précieux dont la communauté dispose pour satisfaire ses besoins d'argent liquide. D'autre part, aux époques où il est presque impossible de faire des prêts substantiels à l'étranger et de jouir en pleine propriété de biens sis au dehors, l'augmentation ou la diminution des stocks de métaux précieux dépend pour une large part du caractère favorable ou défavorable de la balance du commerce.
En s'efforçant de maintenir une balance commerciale favorable, les autorités se sont donc trouvées servir à la fois ces deux fins; et, qui plus est, elles n'avaient aucun autre moyen de les servir. En un temps où elles ne pouvaient agir directement sur le taux de l'intérêt intérieur ni sur les autres motifs qui gouvernent le montant de l'investissement national, les mesures propres à améliorer la balance commerciale étaient leurs seuls moyens directs d'augmenter l'investissement extérieur ; et les entrées de métaux précieux résultant d'une balance commerciale favorable étaient en même temps leurs seuls moyens indirects de réduire le taux de l'intérêt intérieur, c'est-à-dire d'accroître l'incitation à réaliser des investissements internes.
Le succès d'une telle politique comporte toutefois une double limite qu'on ne doit pas méconnaître. Si la baisse du taux de l'intérêt intérieur stimule assez l'investissement pour porter l'emploi au-delà des points critiques où l'unité de salaire croit, la hausse du niveau intérieur des coûts tend à exercer une action défavorable sur la balance du commerce extérieur, de telle sorte que l'effort pour améliorer cette balance se détruit et s'annule lui-même. D'autre part, si la différence entre les taux d'intérêt étrangers et le taux d'intérêt intérieur est assez grande pour provoquer des prêts extérieurs disproportionnés au solde créditeur de la balance commerciale, il peut en résulter un exode de métaux précieux suffisant pour annihiler les avantages précédemment obtenus. Lorsque l'extraction courante de métaux précieux est relativement restreinte, ces limites, dans le cas d'un pays vaste et présentant une importance internationale, ont d'autant plus de chances d'être atteintes qu'un apport de métaux précieux dans un pays correspond à un exode de ces métaux hors d'un autre pays ; les effets défavorables qui résultent de la hausse des coûts et de la baisse de l'intérêt à l'intérieur d'un pays peuvent donc être accentués (lorsque la politique mercantiliste est poussée trop loin) par la baisse des coûts et la hausse de l'intérêt à l'étranger.
L'histoire économique de l'Espagne pendant la fin du XVe siècle et pendant le XVIe siècle nous fournit l'exemple d'un pays dont le commerce extérieur a été ruiné par la hausse de l'unité de salaire résultant d'une abondance excessive de métaux précieux. La Grande-Bretagne au cours des années du XXe siècle qui ont précédé la guerre nous offre l'exemple d'un pays où les facilités excessives accordées aux prêts extérieurs et à l'achat de biens étrangers ont souvent fait obstacle à la baisse du taux d'intérêt qui eût été nécessaire à l'intérieur pour assurer le plein emploi. L'histoire de l'Inde à toutes les époque, fournit l'exemple d'un pays appauvri par une préférence pour la liquidité allant jusqu'à la passion, et si forte que malgré un afflux énorme et permanent de métaux précieux le taux de l'intérêt n'a pu baisser jusqu'au niveau compatible avec le développement de la richesse réelle.
Néanmoins, si l'on considère une société où l'unité de salaire est assez stable, où il existe des caractéristiques nationales suffisant à déterminer la propension à consommer et la préférence pour la liquidité, et où le système monétaire établit un lien rigide entre la quantité de monnaie et les stocks de métaux précieux, le maintien de la prospérité exige que les autorités surveillent de très près l'état de la balance commerciale. Car une balance du commerce favorable, pourvu qu'elle ne le soit pas à l'excès, peut être un stimulant extrêmement énergique, tandis qu'une balance défavorable peut amener rapidement un état de dépression durable.
Il ne s'ensuit pas que ce soit par une restriction maximum des importations que l'on obtienne un excédent maximum de la balance commerciale. Les premiers mercantilistes ont vivement insisté sur ce point, et on les a souvent vus combattre des restrictions commerciales parce qu'à la longue ces restrictions auraient été un obstacle à une balance commerciale favorable. On peut certainement soutenir que dans les circonstances particulières où se trouvait la Grande-Bretagne au milieu du XIXe siècle une liberté commerciale presque absolue était la politique la plus propre à améliorer la balance du commerce. Les expériences contemporaines de restrictions commerciales dans l’Europe d'après guerre offrent des exemples nombreux d'attentes à la liberté mal conçues qui étant destinées à améliorer la balance du commerce, ont abouti en fait au résultat inverse.
Pour cette raison et pour d'autres encore le lecteur ne doit pas tirer une conclusion prématurée relativement à la politique pratique qui découle de notre thèse. Il existe de fortes présomptions d'un caractère général contre les restrictions commerciales que des raisons particulières ne justifient pas. Les avantages de la division internationale du travail sont réels et importants, quoique l'école classique les ait fortement exagérés. Le fait que l'avantage procuré à un pays par une balance commerciale favorable se trouve compensé par un préjudice égal causé à un autre pays (fait dont les mercantilistes avaient pleinement conscience) ne signifie pas seulement qu'une grande modération est nécessaire afin qu'aucun pays ne retienne un stock de métaux précieux supérieur à sa part légitime et raisonnable, mais encore qu'une insuffisante modération dans la poursuite d'une balance favorable peut déclencher une absurde compétition internationale, également préjudiciable à tous [9]. Enfin une politique de restrictions commerciales, même si on l'utilise pour son but apparent, est une arme à deux tranchants, car les intérêts privés, l'incompétence des fonctionnaires et la difficulté intrinsèque de la tâche peuvent la fausser au point de lui faire produire des effets directement opposés à ceux. qu'on en attend.
Ainsi l'objet principal de notre critique, c'est l'insuffisance des bases théoriques de la doctrine de laissez-faire qui nous a été apprise et que nous avons enseignée de nombreuses années durant, c'est l'idée que le taux de l'intérêt et le montant de l'investissement se fixent d'eux-mêmes aux chiffres optima, de telle sorte qu'il faut avoir du temps à perdre pour se préoccuper de la balance commerciale. Car on peut légitimement nous reprocher, à nous autres professeurs d'économie politique, d'avoir fait preuve d'une présomption coupable en considérant comme une obsession puérile ce qui avait été pendant des siècles le but principal de la politique pratique.
Sous l'influence de cette théorie erronée la Cité de Londres inventa peu à peu pour assurer l'équilibre économique la technique la plus dangereuse qui se puisse imaginer, consistant à faire varier le taux de l'escompte tout en maintenant le change à une parité fixe. Le sens de cette politique était qu'on renonçait complètement à faire régner à l'intérieur du pays le taux d'intérêt compatible avec le plein emploi. Comme il n'était pas possible en fait de négliger la balance des paiements, on forgea pour maintenir l'équilibre un moyen qui au lieu de préserver le taux d'intérêt intérieur, l'abandonnait au jeu de forces aveugles. Les banquiers de la Cité ont beaucoup appris au cours des années dernières, et il semble permis d'espérer que, sous prétexte de défendre la balance commerciale, on n'emploiera plus jamais la technique du taux de l'escompte d'une manière qui, à l'intérieur du pays, puisse créer du chômage.
Envisagée Comme théorie de l'industrie individuelle et de la répartition des produits résultant de l'emploi d'un volume donné de ressources, la théorie classique a fourni à la pensée économique une contribution incontestable. On ne saurait avoir des idées claires sur ce sujet sans se l'être assimilée. Nous ne songeons pas à le nier lorsque nous appelons l'attention sur l'omission qu'elle a commise en méconnaissant la part de vérité contenue dans les théories antérieures. Mais si l'on envisage la contribution apportée par la doctrine à la politique gouvernementale, laquelle doit considérer le système économique comme un tout et chercher à employer au maximum la totalité de ses ressources, il se peut que les méthodes des pionniers de la pensée économique des XVIe et XVIIe siècles aient abouti à certains fragments de sagesse pratique que les abstractions si peu réalistes de Ricardo ont fait négliger d'abord et oublier ensuite. Il y avait de la sagesse dans leur extrême préoccupation de maintenir un faible taux d'intérêt par les lois contre l'usure (sur lesquelles nous reviendrons dans la suite du chapitre), par la défense du stock monétaire intérieur et par la lutte contre la hausse de l'unité de salaire ; et aussi dans leur promptitude à recourir en dernier ressort à la dévaluation pour reconstituer le stock monétaire lorsqu'un drainage irrésistible de monnaie vers l'étranger, une hausse de l'unité de salaire [10] ou toute autre cause l'avaient rendu par trop insuffisant.
III
Il est possible que les premiers pionniers de la pensée économique aient adopté leurs maximes de sagesse pratique sans avoir bien discerné les bases théoriques sur lesquelles elles reposaient. Nous allons examiner rapidement les motifs qu'ils donnaient et les pratiques qu'ils préconisaient. Le travail nous est grandement facilité par l'important ouvrage consacré par le Professeur Heckscher au Mercantilisme, ouvrage qui, pour la première fois, met à la portée du grand public économique les traits essentiels qui ont caractérisé la pensée économique pendant deux siècles. Les citations suivantes sont pour la plupart empruntées à ce livre [11].
1˚ Les mercantilistes n'ont jamais cru que le taux de l'intérêt tendît à se fixer automatiquement au niveau adéquat. Ils affirmaient au contraire avec insistance qu'une élévation excessive de l'intérêt constituait le principal obstacle au développement de la richesse ; et ils avaient même compris que le taux de l'intérêt dépendait de la préférence pour la liquidité et de la quantité de monnaie. Ils cherchaient à la fois à diminuer la préférence pour la liquidité et à augmenter la quantité de monnaie ; plusieurs d'entre eux ont indiqué clairement que leur souci d'accroître la quantité de monnaie était dû à leur désir de faire baisser le taux de l'intérêt. Le Professeur Heckscher résume cet aspect de leur théorie dans les lignes suivantes :
A cet égard comme à beaucoup d'autres la position des mercantilistes les plus perspicaces était dans certaines limites d'une clarté parfaite. La monnaie était à leurs yeux - pour user du langage actuel - un facteur de production au même titre que la terre ; encore qu'elle fût parfois considérée comme une richesse « artificielle » par opposition à la richesse «naturelle»; l'intérêt du capital était un paiement pour l'usage de la monnaie et s'apparentait à la rente du sol. Dans la mesure où les mercantilistes se sont efforcés de trouver des raisons objectives à l'élévation du taux de l'intérêt -ce qu'ils firent de plus en plus au cours de cette période - ils ont fait résider ces raisons dans le volume global de la monnaie. Parmi les nombreux matériaux dont on dispose, on ne choisira que les exemples les plus typiques pour démontrer en tout premier lieu combien cette idée fut durable, profonde, et indépendante de toute considération pratique.
Les deux protagonistes de la polémique qui, au début de 1620, s'instaura en Angleterre au sujet de la politique monétaire et du commerce des Indes Orientales étaient pleinement d'accord sur ce point. Gérard Malynes affirmait, en s'appuyant sur une argumentation minutieuse, que « l'abondance de la monnaie s'oppose au caractère usuraire des prix et des taux » (Lex Mercatoria et Maintenance of Free Trade, 1622). Son truculent et peu scrupuleux adversaire, Edouard Misselden, répondait que « Le remède à l'usure pouvait résider dans l'abondance de monnaie » (Free Trade or the Meanes to make Trade Florish, 1622). Parmi les écrivains marquants un demi siècle plus tard, Child, le directeur tout puissant et le plus habile avocat de la Compagnie des Indes Orientales, se demandait (1668) dans quelle mesure la limitation légale du taux de l'intérêt, qu'il réclamait avec insistance, contribuerait à chasser d'Angleterre l'argent des Hollandais. Pour remédier à cet inconvénient redoutable il eut l'idée d'augmenter les facilités de transfert des lettres de change lorsqu'elles étaient employées en guise de monnaie. Par ce moyen, disait-il, « on pourrait certainement remplacer une bonne moitié du numéraire disponible, utilisé dans le pays ». Un autre écrivain notoire, Petty, qui était entièrement étranger aux intérêts en présence, se trouvait d'accord avec le reste des auteurs pour expliquer par l'augmentation du stock monétaire la baisse « naturelle » de l'intérêt de 10 à 6 % (Political Arithnetik, 1676) et pour préconiser le prêt à intérêt comme remède adéquat à une abondance excessive de numéraire dans un pays (Quantulumcunque concerning Money, 1682).
Naturellement cette façon de penser n'était pas spéciale à l'Angleterre. Quelques années plus tard (1701 à 1706) les négociants et les hommes d'État français déploraient la disette existante des espèces, qui était cause de l'élévation du taux de l'intérêt; et ils s'efforçaient de faire baisser ce taux en accroissant la circulation monétaire [12].
Le grand Locke, dans sa controverse avec Petty [13], fut peut-être le premier qui ait exprimé en termes abstraits le rapport existant entre le taux de l'intérêt et la quantité de monnaie. A l'encontre de la proposition de Petty, qui voulait fixer un maximum au taux de l'intérêt, il soutenait qu'une telle limitation était aussi impossible que celle de la rente du sol, car « la valeur naturelle de la monnaie, c'est-à-dire son aptitude à fournir un revenu sous forme d'intérêt, dépend du rapport entre la quantité globale des espèces circulant dans le Royaume et le commerce total dudit Royaume (i. e. les ventes totales de toutes les marchandises) » [14]. Locke explique que la monnaie a deux valeurs : elle possède une valeur d'usage mesurée par le taux de l'intérêt « et en cela elle a la même nature que la terre, le revenu de l'une étant appelé Rente et celui de l'autre Intérêt ». Elle possède ensuite une valeur d'échange « et en cela elle a la nature d'une marchandise », car sa valeur d'échange « est uniquement fonction du rapport entre l'abondance ou la rareté de la monnaie et celles des produits ; et « le ne dépend nullement du niveau de l'Intérêt ». Locke est donc l'auteur d'une double théorie quantitative. Il affirme d'abord que le taux de l'intérêt dépend de la proportion entre le volume de la monnaie (compte tenu de sa vitesse de circulation) et le chiffre total du commerce. Il soutient ensuite que la valeur d'échange de la monnaie dépend de la proportion entre la quantité de monnaie et le volume total des biens existant sur le marché. Mais, ayant un pied dans le monde mercantiliste et l'autre dans le monde classique [15], il ne parvient pas à élucider la relation existant entre ces deux proportions et néglige complètement le fait que la préférence pour la liquidité peut varier. Cependant, il explique volontiers que la baisse du taux de l'intérêt n'a pas d'effet direct sur le niveau des prix et qu'elle agit sur lui uniquement « dans la mesure où les variations de l'intérêt commercial entraînent des entrées ou des sorties de monnaie et de marchandises, modifiant ainsi à la longue la proportion existant en Angleterre entre leurs volumes respectifs », ce qui revient à dire que la baisse du taux de l'intérêt agit sur les prix uniquement dans la mesure où elle provoque une sortie de numéraire ou un accroissement de la production. Mais il ne semble jamais avoir procédé à une véritable synthèse de ces différentes idées [16].
L'aisance avec laquelle la doctrine mercantiliste distinguait le taux de l'intérêt de l'efficacité marginale du capital ressort d'Une Lettre à Un Ami au sujet de l'Usure, dont le passage suivant (publié en 1621) a été cité par Locke : « L'élévation de l'intérêt ruine le commerce. L'avantage tiré de l'intérêt étant supérieur au profit laissé par le commerce, les commerçants les plus riches se retirent et les plus pauvres font faillite ». Fortrey (England's Interest and Improvement, 1663) nous offre un autre exemple de cette insistance à affirmer que la faiblesse du taux de l'intérêt est un facteur d'augmentation de la richesse.
Les mercantilistes n'ignoraient pas que, lorsqu'une préférence excessive pour la liquidité détourne vers la thésaurisation les métaux précieux importés, le taux de l'intérêt n'en tire aucun avantage. Le désir. de renforcer le pouvoir du Gouvernement a néanmoins amené certains d'entre eux (Mun, par exemple) à préconiser la constitution d'un trésor d'État. Mais il en est d'autres qui ont combattu ouvertement cette politique :
Schrötter, par exemple, emploie les arguments habituels des mercantilistes, lorsqu'il brosse un sombre tableau du prélèvement qu'au delà d'une certaine limite l'augmentation du Trésor d'État opère sur les espèces en circulation... et il établit aussi un parallèle parfaitement logique entre l'accumulation de trésors par les monastères et les sorties de métaux précieux, qui étaient certainement à ses yeux la pire chose qui se pût imaginer. Pour Davenant l'extrême pauvreté de maintes nations orientales, qui passaient pour avoir plus d'or et d'argent que tout autre pays du monde, s'expliquait par le fait qu' « elles supportaient que ces trésors restassent stagnants dans les coffres des princes »... La thésaurisation d'État étant considérée tout au plus comme d'une utilité douteuse et présentée souvent comme un grave danger, il va sans dire que la thésaurisation privée était redoutée comme la peste. C'est une des tendances contre lesquelles d'innombrables écrivains mercantilistes ont lancé leurs foudres, et nous ne croyons pas qu'on puisse trouver une seule note discordante » [17].
2˚ Les mercantilistes n'ignoraient pas l'erreur qu'implique la baisse des prix et savaient que le développement exagéré de la concurrence dans un pays risque d'amener une évolution défavorable à ce pays du taux du troc extérieur. C'est ainsi que Malynes écrivait dans sa Lex Mercatoria (1622) : « Ne vous efforcez pas au détriment de la communauté de vendre meilleur marché que les autres sous couleur de développer le commerce ; le commerce ne se développe pas lorsque les marchandises sont très bon marché, car la faiblesse des prix résulte de la modicité de la demande et de la rareté de la monnaie qui font le bon marché des choses; c'est au contraire lorsqu'il y a abondance de monnaie, et que les marchandises étant demandées deviennent plus chères, que le commerce se développe » [18]. Le Professeur Heckscher résume ainsi ce chapitre de la doctrine mercantiliste :
Pendant un siècle et demi on a exprimé maintes et maintes fois cette opinion, en disant qu'un pays relativement moins riche en numéraire que les autres est obligé « de vendre bon marché et d'acheter cher »...
Cette tendance apparaissait déjà dans l'édition originale du Discours de la Richesse Publique, c'est-à-dire au milieu du XVIe siècle. Hales disait en effet: « Et même si les étrangers ne prenaient que nos marchandises en échange des leurs, qu'est-ce qui les empêcherait de faire monter les prix des autres choses (ce qui signifiait les prix entre autres des choses que nous leur achetons), bien que nos marchandises soient pour eux très bon marché. Nous serons encore lésés et les étrangers garderont l'avantage sur nous, tant qu'ils nous vendront cher et nous achèteront bon marché, de manière à s'enrichir en nous appauvrissant. Aussi nous semble-t-il préférable d'accroître, comme on le fait maintenant, les prix de nos marchandises à mesure qu'ils accroissent le prix des leurs; sans doute certains y perdent-ils, mais ils sont moins nombreux qu'avec l'autre méthode ». Sur ce point il recueillit plusieurs décades plus tard (1581) l'adhésion pleine et entière de son éditeur. Au XVIIe siècle la même opinion reparut avec une importance sensiblement égale. Malynes estimait par exemple que les difficultés de l'époque résultaient de ce qu'il redoutait par-dessus tout : la sous-estimation du change anglais à l'étranger... La même conception se retrouvait sans cesse à cette époque. Dans Verbum Sapienti (écrit en 1665, publié en 1691) Petty soutenait que les efforts violents pour accroître la quantité de monnaie ne pourraient cesser que lorsque, en proportion arithmétique comme en proportion géométrique, l’Angleterre aurait un stock monétaire supérieur (si peu que ce soit) à celui de toute autre nation voisine. Pendant la période qui s'écoule entre la rédaction et la publication de ce livre, Coke déclare : « Pourvu que notre trésor soit supérieur à celui des nations voisines, peu m'importe qu'il tombe au cinquième de son montant actuel » (1675) [19].
3˚ Les mercantilistes ont été les auteurs de la thèse qui fait résider les causes du chômage dans la « fuite devant les biens réels » et dans la rareté de la monnaie, thèse que deux siècles plus tard les classiques ont déclarée absurde.
Un des premiers cas où le chômage ait servi d'argument pour prohiber les importations se rencontre à Florence en 1426 ... l'a législation anglaise sur ce point remonte au moins à 1455 ... Un décret presque contemporain, qui date de 1466 et qui a été la base de l'industrie lyonnaise de la soie destinée à devenir si fameuse par la suite, est moins intéressant, car il n'est pas réellement dirigé contre l'introduction des marchandises étrangères. Mais il mentionne lui aussi la possibilité de donner du travail à des dizaines de milliers de chômeurs des deux sexes. On voit combien à l'époque cette idée était dans l'air...
Cette question comme la plupart des problèmes économiques et sociaux fut pour la première fois sérieusement discutée en Angleterre sous les règnes d'Henri VIII et d'Edouard VI, vers le milieu du XVIe ou plutôt un peu avant. A cet égard nous ne pouvons pas ne pas mentionner une série d'écrits qui semblent avoir été composés au plus tard vers 1530 et qui sont attribués au moins en ce qui concerne deux d'entre eux à Clément Armstrong... Il s'exprime par exemple de la façon suivante : « L'abondance des marchandises et des denrées introduites annuellement en Angleterre n'a pas seulement raréfié la monnaie, elle a encore ruiné tous les métiers grâce auxquels la grande masse du peuple devrait trouver du travail et en tirer l'argent nécessaire à payer le boire et le manger, au lieu d'être réduite comme aujourd'hui à vivre dans l'oisiveté, à mendier et à voler » [20].
Le plus bel exemple, à notre connaissance, d'une discussion typiquement mercantiliste sur une situation de cette nature est le débat relatif à la rareté de la monnaie qui eut lieu à la Chambre des Communes en 1621, à une époque où il existait une crise grave, particulièrement dans les industries exportatrices de textiles. La situation fut exposée très clairement par un des membres les plus influents du Parlement, sir Edwyn Sandys. Il déclara que les fermiers et les artisans souffraient un peu partout, que les métiers étaient arrêtés par l'insuffisance de la monnaie circulant dans le pays, et que les paysans se trouvaient dans l'impossibilité d'exécuter leurs contrats, « non (grâce à Dieu) à cause de l'insuffisance des produits du sol, mais en raison du manque de monnaie ». Cette situation motiva des enquêtes minutieuses destinées à déterminer où avait pu aller la monnaie dont l'absence se faisait si sévèrement sentir. De nombreuses attaques furent dirigées contre toutes les personnes que l'on soupçonnait d'avoir contribué soit à une exportation (non compensée par une importation) de métaux précieux, soit à la disparition de ces métaux par suite d'opérations du même ordre réalisées à l'intérieur [21].
Les mercantilistes n'ignoraient pas que, suivant l'expression du Professeur Heckscher, leur politique « faisait d'une pierre deux coups ». « Le pays était d'abord débarrassé d'un excédant indésirable de marchandises, qui était censé produire du chômage, et ensuite le stock total de monnaie existant dans le pays se trouvait accru » [22], ce qui avait l'avantage de faire baisser le taux de l'intérêt.
Il est impossible d'étudier les idées auxquelles les mercantilistes ont été conduits par leurs expériences concrètes, sans constater qu'au cours de toute l'histoire de l'humanité la propension à épargner a constamment tendu à être plus forte que l'incitation à investir. La faiblesse de l'incitation à investir a été de tout temps la clef du problème économique. Il est possible qu'aujourd'hui la raison de cette faiblesse réside dans l'importance des capitaux accumulés, alors qu'autrefois les risques et les dangers de toute sorte ont pu jouer un rôle plus important. Mais le résultat est le même. Le désir de l'individu d'augmenter sa fortune personnelle en s'abstenant de consommer est en général plus puissant que le motif de l'entrepreneur à accroître la richesse nationale en employant de la main-d'œuvre à la création de richesses durables.
4˚ Les mercantilistes ne se faisaient pas d'illusions sur le caractère nationaliste de leur politique et sa tendance à favoriser la guerre. C'étaient de leur propre aveu des avantages nationaux et une puissance relative qu'ils recherchaient [23].
Nous pouvons leur reprocher l'indifférence apparente avec laquelle ils acceptaient cette conséquence inévitable d'un système monétaire international. Mais sur le plan intellectuel leur réalisme est bien préférable aux idées confuses des contemporains qui préconisent un étalon-or international fixe et le laissez-faire en matière d'emprunts internationaux, estimant que cette double politique est la plus favorable au maintien de la paix.
Car, dans une économie soumise à des contrats libellés en monnaie et à des habitudes plus ou moins stables, où le stock de monnaie et le taux d'intérêt intérieurs dépendent surtout de la balance des paiements, comme c'était le cas en Grande-Bretagne avant la guerre, les autorités n'ont à leur disposition qu'un seul moyen orthodoxe de lutter contre le chômage, c'est de créer un excédant d'exportations et d'importer le métal monétaire au détriment des nations voisines. On n'a jamais inventé au cours de l'histoire de système plus efficace que celui de l'étalon-or ou autrefois de l'étalon-argent - international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres. Dans ce système en effet la prospérité intérieure de chaque pays dépend directement du résultat d'une lutte pour la possession des marchés et pour la satisfaction des besoins de métaux précieux. La compétition a pu être un peu moins âpre à certaines époques lorsque par un heureux hasard la production d'or et d'argent était relativement abondante. Mais le développement de la richesse et l'affaiblissement de la propension à consommer ont tendu à la rendre de plus en plus meurtrière. Le rôle joué par les économistes orthodoxes, dont le bon sens n'a pas suffi à triompher de la mauvaise logique, a été désastreux jusqu'au bout. Lorsque certains pays, dans leur effort aveugle pour se tirer d'affaire, brisèrent les chaînes qui s'opposaient à l'existence d'un taux d'intérêt autonome, ces économistes déclarèrent que le rétablissement de ces chaînes était la première étape obligatoire d'une reprise générale.
C'est le contraire qui est vrai. Une politique de taux d'intérêt autonome, exempte de toute préoccupation internationale, et d'investissements nationaux réalisés suivant un programme propre à rendre maximum le volume de l'emploi intérieur est doublement salutaire, en ce sens qu'elle profite tout à la fois au pays qui l'applique et aux pays voisins. Et c'est la mise en oeuvre simultanée de ces deux politiques dans tous les pays qui peut sur le plan international rétablir la santé et la force économiques, qu'on les mesure au montant de l'emploi intérieur ou au volume du commerce international [24].
IV
Les mercantilistes avaient bien senti la présence d'une difficulté; mais, faute d'avoir poussé assez loin l'analyse, ils n'avaient pu la résoudre. Les économistes classiques, au contraire, ont ignoré le problème : ils avaient introduit dans leurs prémisses des conditions incompatibles avec son existence ; de là vient le divorce entre les conclusions de la théorie économique et celles du bon sens. La théorie classique a remporté un succès extraordinaire en triomphant, bien qu'elle fut fausse, des croyances de l'homme moyen. Comme le dit le Professeur Heckscher :
« Si les idées essentielles relatives à la monnaie et à sa substance n'ont pas varié depuis les Croisades jusqu'au XVIIIe siècle, c'est qu'on se trouve en présence de notions fortement enracinées. Peut-être même ces notions ont-elles persisté après cette période de cinq cents ans, mais avec beaucoup moins de force que la notion de « fuite devant les biens réels ». Aucune époque autre que celle du laissez-faire n'a échappé à l'empire de ces idées. Seule l'extraordinaire ténacité de l'idée de laissez-faire a pu triompher pour un temps des croyances de l'homme moyen en cette matière [25].
« Il n'a fallu rien moins que la foi absolue des doctrinaires du laissez-faire pour effacer l'idée de “ fuite devant les richesses ” ... (qui) dans une économie monétaire est l'attitude la plus naturelle à l'homme moyen. Le libre échange niait l'existence de facteurs qui paraissaient évidents ; il était voué à tomber en discrédit dans l'opinion de l'homme de la rue le jour où l'école du laissez-faire ne tiendrait plus les esprits enchaînés à son idéologie » [26].
Il nous souvient du complexe d'irritation et de perplexité que ressentait Bonar Law devant les économistes, négateurs d'évidence ; en vain cherchait-il à les comprendre. L'empire de l'école classique vous fait songer naturellement à celui de certaines religions. Il faut plus de pouvoir pour vaincre l'évidence que pour introduire les idées de mystère et de surnaturel dans les notions habituelles de l'esprit humain.
V
Reste un domaine connexe mais distinct où, pendant des siècles, voire même pendant des millénaires, l'opinion éclairée a tenu pour certaine et évidente une doctrine que l'école classique a éliminée comme puérile. Cette doctrine, qui mérite d'être réhabilitée et considérée avec égards, est que le taux de l'intérêt ne se fixe pas de lui-même au niveau le plus conforme à l'utilité sociale, mais qu'il tend constamment vers un niveau trop élevé, de telle sorte que la sagesse commande aux Gouvernements de le modérer par la législation et la coutume, voire même en invoquant les sanctions de la loi morale.
Les lois contre l'usure figurent parmi les mesures économiques les plus anciennes que l'histoire nous ait rapportées. L'Antiquité et le Moyen-Age considéraient la disparition de l'incitation à investir sous l'effet d'une préférence excessive pour la liquidité comme le mal essentiel, l'obstacle principal au développement de la richesse. Et c'était bien naturel ; certains des risques et des hasards de la vie économique diminuent en effet l'efficacité marginale du capital tandis que les autres renforcent la préférence pour la liquidité. Dans un monde que personne ne jugeait sûr, il était presque inévitable que le taux de l'intérêt, à moins d'être réduit par tous les moyens dont la société disposait, fût trop élevé pour rendre possible une incitation suffisante à investir.
Nous avons été instruit dans la croyance que l'attitude de l’Église du Moyen-Age envers le taux de l'intérêt était essentiellement absurde et que les argumentations subtiles destinées à établir une distinction entre le revenu des prêts et le revenu des investissements actifs n'étaient que moyens jésuitiques pour échapper à une théorie déraisonnable. Aujourd'hui ces argumentations nous apparaissent au contraire comme un effort intellectuel loyal en vue de maintenir une séparation entre deux facteurs que la théorie classique a confondus d'une manière inextricable : le taux de l'intérêt et l'efficacité marginale du capital. Il semble évident à l'heure actuelle que les travaux des scolastiques étaient destinés à trouver une formule permettant tout à la fois d'accroître l'efficacité marginale du capital et de faire appel à la législation, à la coutume et à la loi morale pour maintenir un taux d'intérêt faible.
Adam Smith lui-même s'est montré extrêmement 'modéré dans son appréciation des lois contre l'usure. Il savait bien que l'épargne individuelle peut être absorbée soit par les investissements soit par les prêts et qu'on n'est jamais sûr qu'elle trouvera un débouché dans les investissements. Il a même préconisé la baisse du taux de l'intérêt parce que, plus le taux de l'intérêt est faible, plus il y a de chances que l'épargne trouve un débouché dans les investissements nouveaux, et moins il y a de chance qu'elle s'oriente vers les prêts; c'est pourquoi, dans un passage qui lui a valu d'être sévèrement pris à partie par Bentham [27], il recommande une application modérée des lois contre l'usure [28]. D'ailleurs les critiques de Bentham portent principalement sur la rigueur excessive qu'Adam Smith, écossais prudent, témoigne aux « pionniers » et sur le fait qu'un taux d'intérêt maximum ne laisse pas une marge suffisante pour la rémunération des risques légitimes et socialement utiles. Par pionniers Bentham entend « toute personne qui, dans la poursuite de la richesse ou de tout autre but, s'efforce, avec l'aide du capital, de frayer des voies nouvelles à l'invention... et surtout les personnes qui, dans l'ordre de leurs occupations quelles qu'elles soient, cherchent à réaliser ce qu'on peut appeler une amélioration... Il s'agit en bref de toute application des forces humaines dans lesquelles l'ingéniosité ne saurait se passer de l'aide de la richesse ». A coup sûr, Bentham a raison de protester contre les lois qui empêchent de prendre des risques légitimes. « Dans ces conditions », continue Bentham, « un homme ne cherchera pas à distinguer les bons et les mauvais projets, il se tiendra à l'écart de toute entreprise » [29].
On peut se demander si ce qui précède correspond bien à l'idée d'Adam Smith. Ou bien les paroles de Bentham ne sont-elles pas plutôt la voix de l'Angleterre du XIXe siècle s'adressant à celle du XVIIIe (bien qu'il les ait écrites au mois de mars 1787 de « Crichoff en Russie Blanche ») ? Il a fallu toute l'exubérance économique qui a marqué l'âge d'or de l'incitation à investir pour faire oublier la possibilité théorique de son insuffisance.
VI
Il convient de mentionner à cette place l'étrange prophète Silvio Gesell (1862-1930), qui a été injustement méconnu. Son oeuvre contient des éclairs de perspicacité pénétrante et il s'en fallut de peu qu'il n'atteignit le fond du problème. Pendant les années d'après-guerre ses disciples nous bombardèrent d'exemplaires de ses ouvrages ; mais, en raison de certains défauts manifestes de l'argumentation, nous fûmes très loin d'en découvrir le mérite. Comme cela arrive souvent dans le cas d'idées imparfaitement analysées, leur importance ne nous apparut clairement que lorsque nous fûmes arrives par nos propres moyens à des conclusions personnelles. Dans l'intervalle nous estimions, comme les autres économistes universitaires, que ses efforts profondément originaux ne méritaient guère plus d'attention que l’œuvre d'un déséquilibré. La plupart des lecteurs du présent ouvrage n'auront sans doute pas eu l'occasion d'apprécier l'importance des travaux de Gesell. Aussi leur accorderons-nous une place qui sans cela serait disproportionnée.
Gesell était un commerçant allemand prospère [30], installé à Buenos Ayres. Il fut amené à l'étude des problèmes monétaires par la crise des dernières années de la décade 1880-1890, qui, en Argentine, fut particulièrement violente. Il publia à Buenos Ayres, en 1891, son premier ouvrage : Die Reformation im Münzwesen als Brücke zum socialen Staat [31]. Un livre intitulé Nervus Rerum, publié également à Buenos Ayres la même année, contient ses idées principales sur la monnaie. Maints autres livres et brochures suivirent, jusqu'en 1906, date à laquelle il se retira en Suisse. Il avait alors une certaine aisance et put consacrer les dernières décades de son existence aux deux occupations les plus agréables lorsqu'on n'a pas à gagner sa vie : écrire et cultiver la terre.
La première partie de son oeuvre maîtresse fut publiée, en 1906, aux Hauts Geneveys, Suisse, sous le titre Die Verwirklichung des Rechtes auf dem vollen Arbeitsertrag [32], et la seconde partie en 1911, à Berlin, sous le titre Die Neue Lekre vom Zins [33]. Elles furent réunies dans un même ouvrage, publié à Berlin et en Suisse pendant la guerre (1916) et édité six fois du vivant de l'auteur sous le nom de Die natürliche Wirtschaftordnung durch Freiland und Freigeld [34] ; la traduction anglaise faite par M. Philip Pye a été intitulée The Natural Economic Order. En avril 1919 Gesell entra dans l'éphémère Soviet de Bavière comme Ministre des Finances et fut ultérieurement traduit devant une cour martiale. Il passa les dix dernières années de sa vie à Berlin et en Suisse et se consacra à la propagande. Attirant à lui la ferveur quasi religieuse dont Henry George avait jadis été l'objet, Gesell devint le prophète vénéré d'un culte groupant à travers le monde des milliers de disciples. Le premier congrès international de la Ligue Suisse et Allemande pour l'affranchissement du sol et de la monnaie et des associations analogues existant en de nombreux pays se tint à Bâle en 1923. Depuis la mort de Gesell survenue en 1930 une grande partie de la ferveur spéciale que suscitent les doctrines comme les siennes s'est portée sur d'autres prophètes (moins éminents à notre avis). Le mouvement est dirigé en Angleterre par le Docteur Büchi, dont les publications semblent d'ailleurs provenir de San Antonio, Texas ; son foyer principal est aujourd'hui aux États-Unis, où Irving Fisher est le seul économiste d'Université qui en ait reconnu l'importance.
Malgré l'appareil prophétique dont ses disciples l'ont orné, le livre principal de Gesell est écrit dans une langue froide et scientifique, encore qu'il soit tout imprégné d'un amour de la justice sociale atteignant un degré de chaleur et de passion que d'aucuns jugent excessifs chez un savant. La partie qui dérive de Henry George [35], bien que sans aucun doute elle ait beaucoup contribué à la puissance du mouvement, est d'un intérêt tout à fait secondaire. On peut dire que le but général du livre est de construire un socialisme anti-marxiste, de lutter contre le laissez-faire en utilisant des raisons théoriques entièrement différentes de celles de Marx, puisqu'elles reposent sur la répudiation et non sur l'acceptation des hypothèses classiques, sur la suppression des entraves à la concurrence et non sur son abolition. Nous estimons que l'avenir aura plus à tirer de la pensée de Gesell que de celle de Marx. Le lecteur qui se reportera à la préface de l'Ordre Économique Naturel pourra apprécier la valeur morale de Gesell. C'est dans cette préface qu'il faut chercher à notre avis la réponse au Marxisme.
La contribution propre de Gesell à la théorie de la monnaie et de l'intérêt est la suivante. En premier lieu il fait nettement la distinction entre le taux de l'intérêt et l'efficacité marginale du capital, et il soutient que c'est le taux de l'intérêt qui fixe une limite à la vitesse d'accroissement du capital réel. Il montre ensuite que le taux de l'intérêt est un phénomène purement monétaire, que la particularité de la monnaie qui donne au taux d'intérêt de la monnaie son importance est le fait que sa possession en tant que moyen de constituer une réserve de richesse n'entraîne pour ceux qui la détiennent que des frais de conservation négligeables, et que les richesses comportant des frais de conservation appréciables, comme les stocks de marchandises, fournissent en fait un revenu à cause du niveau fixé par la monnaie. Il trouve dans la stabilité relative du taux de l'intérêt à travers les âges une preuve que ce taux ne peut dépendre de facteurs purement physiques, car les variations des facteurs de cet ordre d'une époque à l'autre ont été sans aucun doute infiniment plus fortes que celles qu'on observe dans le taux de l'intérêt ; ceci revient à dire (dans notre langage) que le taux de l'intérêt, lequel dépend de facteurs psychologiques constants, est resté stable et que les facteurs très instables qui agissent en premier lieu sur la courbe de l'efficacité marginale du capital ont déterminé, non le taux de l'intérêt, mais la -vitesse à laquelle le taux de l'intérêt (qui dans une certaine mesure était donné) a permis au stock de capital réel de s'accroître.
Cette théorie présente toutefois un grave défaut. Gesell démontre que c'est uniquement parce qu'il existe un taux d'intérêt de la monnaie qu'on peut obtenir un revenu en prêtant des stocks de marchandises. Son dialogue entre Robinson Crusoé et un étranger [36] est une excellente parabole économique - une des meilleures qu'on ait écrites à l'appui de cette affirmation. Mais, une fois qu'il a donné la raison pour laquelle le taux d'intérêt de la monnaie, à la différence de la plupart des taux d'intérêt de marchandises, ne peut être négatif, il ne voit nullement la nécessité d'expliquer pourquoi ce taux d'intérêt est positif, et il ne parvient pas à démontrer que ce n'est pas le niveau fixé par le rendement du capital productif qui gouverne le taux de l'intérêt (comme le soutient l'école classique). La notion de préférence pour la liquidité lui a en effet complètement échappé. Il n'a construit qu'à moitié la théorie du taux de l'intérêt.
C'est sûrement à cause de ses lacunes que la théorie de Gesell n'a guère retenu l'attention des milieux universitaires. Pourtant il l'avait suffisamment approfondie pour aboutir à une recommandation pratique qui, sans être applicable sous la forme qu'il a proposée, n'en contient peut-être pas -moins l'essentiel du remède nécessaire. Il soutient que le développement du capital réel est contrarié par le taux d'intérêt de la monnaie et que, en l'absence d'un tel obstacle, ce développement dans le monde moderne serait Bi rapide qu'un taux d'intérêt de la monnaie nul se trouverait justifié sinon immédiatement du moins dans un délai relativement court. Il importe donc avant tout d'abaisser le taux d'intérêt de la monnaie et Gesell montre qu'on peut y parvenir en faisant supporter à la monnaie des frais de conservation semblables à ceux qui grèvent les autres stocks de marchandises improductives. Ceci le conduit au fameux système de la « monnaie estampillée », auquel on a surtout associé son nom et qui a reçu le suffrage du Professeur Irving Fisher. Dans ce système les billets en circulation (et il est clair qu'au moins certaines formes de monnaie de banque devraient être soumises au même régime) ne pourraient conserver leur valeur qu'à la condition d'être revêtus chaque mois (comme une carte d'assurances) d'une estampille délivrée par les bureaux de poste. On pourrait bien entendu fixer le prix de l'estampille au chiffre convenable. Selon notre théorie ce prix devrait être approximativement égal à l'excès du taux de l'intérêt de la monnaie (abstraction faite des estampilles) sur l'efficacité marginale du capital qui correspond au flux d'investissement nouveau compatible avec le plein emploi. En fait, Gesell proposa un droit de 1 % par semaine, soit 5,2 % par an. Ce chiffre serait trop élevé dans les circonstances actuelles ; seuls des tâtonnements et des épreuves pourraient indiquer le chiffre correct, lequel devrait d'ailleurs être modifié de temps à autre. L'idée sur laquelle repose la monnaie estampillée est juste. Il est possible qu'on trouve le moyen de l'appliquer sur une échelle restreinte. Mais elle soulève de nombreuses difficultés que Gesell a ignorées. Il n'avait pas compris en particulier que la monnaie n'est pas la seule richesse assortie d'une prime de liquidité, qu'il n'y a qu'une différence de degré entre elle et beaucoup d'autres articles, et qu'elle tire son importance du fait qu'elle a une prime de liquidité plus forte qu'aucun autre article. Si les billets en circulation devaient être privés de leur prime de liquidité, toute une série de succédanés viendraient prendre leur place, monnaie de banque, créances à vue, monnaies étrangères, pierreries, métaux précieux en général, etc. A certaines époques, ce fut sans doute, comme nous Pavons indiqué précédemment, le goût de la propriété foncière, abstraction faite de son rendement, qui contribua à maintenir l'élévation du taux de l'intérêt - dans le système de Gesell ce phénomène serait rendu impossible par la nationalisation des terres.
VII
Les théories que nous avons examinées ci-dessus concernent essentiellement l'élément de la demande effective qui repose sur l'existence d'une incitation suffisante à investir. Ce n'est pourtant pas une nouveauté, d'attribuer le chômage à l'insuffisance de l'autre élément, c'est-à-dire à l'insuffisance de la propension à consommer. Mais cette autre explication des maux économiques contemporains, également impopulaire auprès des économistes classiques, a joué un rôle bien moindre dans la pensée du XVIe et du XVIIe siècles; c'est seulement à une date relativement récente qu'elle a acquis de l'importance.
Bien que les doléances contre la sous-consommation n'aient été qu'un aspect secondaire de la pensée mercantiliste, le Professeur Heckscher cite un certain nombre d'exemples de, ce qu'il appelle « la ferme croyance à l'utilité du luxe et à la nuisance de l'économie: En fait, l'épargne était considérée comme la cause du chômage; et ce pour deux raisons : d'abord parce qu'on estimait que le revenu réel diminuait de la quantité de monnaie qui n'entrait pas dans les échanges, ensuite parce que l'épargne était censée retirer de la monnaie de la circulation » [37]. En 1598 Laffemas (Les Trésors et Richesses pour mettre l'Estat en Splendeur) combattait les adversaires de l'emploi des soieries françaises, parce que les acquéreurs de produits français de luxe procuraient aux pauvres des moyens de subsistance, alors que les avares les faisaient mourir de misère [38]. En 1662, Petty justifiait «les fêtes, les spectacles somptueux, les arcs de triomphe », etc. en arguant que leurs coûts entraient dans la poche des brasseurs, boulangers, tailleurs, bottiers et autres. Fortrey approuvait « la prodigalité dans le vêtement ». Von Schrötter (1686) attaquait les lois somptuaires et souhaitait qu'il y eût plus de faste dans l'habillement et les autres éléments du train de vie. Barbon (1690) écrivait que la « Prodigalité est un vice préjudiciable à l'Homme, mais non au Commerce »... et que « l'Avarice est un vice préjudiciable à la fois à l'Homme et au Commerce » [39]. En 1695 Cary soutenait que, si tout le monde dépensait plus, chacun aurait un revenu supérieur et « pourrait vivre plus. largement » [40].
Mais c'est la Fable des Abeilles de Bernard de Mandeville qui contribua le plus à vulgariser l'opinion de Barbon. Ce livre fut déclaré subversif par le Grand Jury de Middlesex en 1723, et sa réputation scandaleuse lui assigne une place marquante dans l'histoire des sciences morales. Un seul homme a dit un mot en sa faveur, le Docteur Johnson, qui reconnaît que l'ouvrage, loin de l'avoir indigné, « lui a grandement ouvert les yeux sur la vie réelle ». L'analyse de Leslie Stephen dans le Dictionnaire de Biographie Nationale fera ressortir mieux que tout autre commentaire en quoi consiste « l'immoralité » du livre :
« Mandeville a causé un grand scandale en publiant ce livre, dans lequel un système moral cynique est rendu attrayant par d'ingénieux paradoxes... Sa doctrine d'après laquelle la dépense contribue plus que l'épargne à la prospérité s'accordait avec de nombreux sophismes économiques qui étaient en cours à cette époque et qui n'ont pas encore entièrement disparu [41]. En supposant avec les ascètes que les désirs humains sont essentiellement mauvais et partant qu'ils donnent naissance à des « vices prives », puis en admettant l'opinion commune que la richesse est un « bienfait public », il démontre aisément que toute civilisation implique le développement de tendances vicieuses...
La Fable des Abeilles est un poème allégorique « Les Murmures de la ruche ou les Fripons devenus honnêtes ». L'auteur y dépeint la situation épouvantable d'une communauté prospère où brusquement, dans l'intérêt de l'Épargne, les citoyens décident de renoncer à la vie luxueuse et l'État d'arrêter les armements.
Aucun seigneur maintenant ne s'honore
De vivre aux dépens de ses créanciers.
Les livrées s'amassent chez les fripiers.
On abandonne à vil prix ses carrosses,
On vend de magnifiques attelages,
Et des villas pour rembourser ses dettes ;
On fuit la dépense comme une faute ;
On n'entretient plus d'armée au dehors ;
On méprise l'opinion étrangère,
Et aussi la vaine gloire des armes.
On se bat encore, mais pour le pays,
Lorsque Droit et Liberté sont en cause.
Chloé la Hautaine
Retranche sur ses menus dispendieux
Et porte un an entier la même robe.
Et quel est le résultat ?
Contemplez maintenant la Ruche illustre.
Comment s'accordent Commerce et Vertu ?
De son luxe il ne reste plus de trace ;
Elle apparaît sous un aspect tout autre.
Car ceux qui faisaient de grosses dépenses
Ne sont pas les seuls qui doivent partir ;
Les multitudes qu'ils entretenaient
Sont forcées aussi chaque jour de fuir.
C'est en vain qu'on cherche un autre métier ;
Tous, ils sont également encombrés.
Le prix des terres et des maisons s'effondre.
Les palais enchantés, dont les murailles
Comme celles de Thèbes avaient été
Bâties dans la joie, sont abandonnés.
...............................................................
Dans la construction l'arrêt est total ;
Les artisans ne trouvent plus d'emploi ;
La peinture n'illustre plus personne ;
On ne cite aucun sculpteur ni graveur.
La « morale » est donc que
La Vertu seule ne peut faire vivre
Les nations dans la Splendeur. Qui veut
Ramener l'âge d'or doit accueillir
Également le Vice et la Vertu.
Par les deux passages ci-après, extraits du commentaire qui fait suite à l'allégorie, on verra que celle-ci ne manquait pas de base théorique.
« Une sage économie, que d'aucuns appellent Épargne, est dans les familles privées le moyen le plus sûr d'augmenter les patrimoines. Certains estiment que dans l'ensemble d'un pays, fertile ou non, la même méthode peut être appliquée et doit produire le même effet. Ils pensent par exemple que les Anglais pourraient être beaucoup plus riches qu'ils le sont, s'ils étaient aussi économes que certains de leurs voisins. C'est à notre avis une erreur [42].
Mandeville conclut au contraire :
Tout l'art de rendre une nation heureuse et florissante consiste à donner à chacun la possibilité d'être employé. Pour y parvenir, le premier souci d'un Gouvernement doit être de favoriser tous les genres de manufactures, d'arts et de métiers, que l'homme peut inventer ; le second d'encourager l'agriculture et la pêche afin que la nature tout entière soit, comme l'homme, mise à contribution. C'est par cette politique et non par une futile réglementation de la prodigalité et de l'économie qu'on peut accroître la grandeur et le bonheur des nations. Que la valeur de l'or et de l'argent croisse ou décroisse, la satisfaction des sociétés dépendra toujours des fruits de la terre et du travail des hommes ; lesquels forment ensemble un trésor plus sûr, plus inépuisable et plus réel que l'or du Brésil ou l'argent de Potosi.
Il n'est pas surprenant que des sentiments aussi pervers aient été flétris par deux siècles de moralistes et d'économistes, qui se sentaient beaucoup plus vertueux en possession de leur austère doctrine d'après laquelle, hors la pratique de l'épargne la plus stricte par les individus et par l'État, il n'existe pas de salut. « Les fêtes, les spectacles somptueux, les arcs de triomphe, etc. », de Petty firent place aux économies de bout de chandelle de la finance gladstonienne et à un système politique qui « n'avait pas les moyens » de créer des hôpitaux, des esplanades ou de beaux bâtiments, ni même d'entretenir ses monuments anciens, ni encore moins de favoriser l'éclat de la musique et du théâtre, toutes choses qu'on abandonnait à la charité privée ou à la munificence de particuliers imprévoyants.
Cette doctrine ne reparut dans les cercles distingués qu'un siècle plus tard, au cours de la dernière période de la vie de Malthus, lorsque la notion d'insuffisance de la demande effective acquit une certaine importance parmi les explications scientifiques du chômage. Nous avons déjà traité assez longuement cette question dans notre Essai sur Malthus [43]. Il nous suffira donc de reproduire ici un ou deux passages caractéristiques, qui ont déjà été cités dans le dit Essai.
« Dans presque toutes les parties du monde on voit d'immenses forces productives qui ne sont pas mises en oeuvre ; nous expliquons ce phénomène en disant que, faute d'une bonne distribution des produits existants, il n'y a pas de motifs suffisants de continuer à produire... Nous affirmons expressément qu'un très grand effort de capitalisation, qui implique une diminution considérable de la consommation improductive, doit, en affaiblissant grandement les motifs habituels de la production, entraîner un arrêt prématuré du développement de la richesse... Mais, s'il est vrai qu'un très grand effort de capitalisation provoque entre le travail et le profit un divorce assez profond pour faire disparaître presque complètement le motif et le moyen de s'enrichir par la suite, pour supprimer par conséquent la possibilité de maintenir une population croissante et de lui fournir de l'emploi, ne faut-il pas reconnaître qu'un tel effort de capitalisation, ou en d'autres termes une épargne exagérée, peut causer à un pays un réel préjudice [44] ?
La question est de savoir si cette stagnation du capital et la stagnation subséquente de la demande de main-d'œuvre, due à un accroissement de la production qui n'est pas accompagné d'un accroissement suffisant de la consommation improductive chez les propriétaires et les capitalistes, peut se produire sans qu'il en résulte un dommage pour le pays, un affaiblissement du degré de bonheur et de prospérité par rapport à celui qui eût existé si la consommation improductive des propriétaires et des capitalistes avait été proportionnée au surplus naturel de ressources de la société, de manière à maintenir une parfaite continuité dans les motifs de la production et à empêcher d'abord l'élévation anormale de la demande de main-d'œuvre, puis son fléchissement nécessaire et soudain. Mais, s'il en est ainsi, comment serait-il exact de dire que la parcimonie, qui est préjudiciable aux producteurs, ne peut être préjudiciable à l'État ; ou que l'accroissement de la consommation improductive des propriétaires et des capitalistes n'est jamais le remède spécifique à un état de choses caractérisé par l'affaiblissement des motifs à produire [45].
Adam Smith a affirmé que la parcimonie développe le capital, qu'un homme économe est un bienfaiteur public et que l'accroissement de la richesse dépend de l'excédent de la production sur la consommation. Il est indubitable que ces propositions contiennent une grande part de vérité... Mais il est bien évident qu'elles sont vraies seulement dans certaines limites, et que le principe de l'épargne, poussé à l'extrême, détruirait le motif de la production. Si chacun se contentait de la nourriture la plus simple, du vêtement le plus pauvre et de la maison la plus humble, il est certain qu'il n'existerait pas d'autre sorte de nourriture, de vêtement ni de maisons... Les deux extrêmes sont évidents, il existe donc nécessairement un point intermédiaire, même si les moyens de l’économie politique ne permettent pas de le déterminer, ou compte tenu de la capacité du production et de la volonté de consommer le motif à accroître la richesse est maximum [46].
De toutes les opinions que nous avons rencontrées chez des hommes intelligents et inventifs, celle de M. Say qui déclare qu'un produit consommé ou détruit est un débouché fermé (1, 1, chap. 15) nous semble la plus directement contraire à une saine doctrine et la plus invariablement contredite par l'expérience. Elle découle immédiatement de la théorie nouvelle qu'il faut considérer les marchandises les unes par rapport aux autres et non dans leurs rapports avec les consommateurs. Qu'on nous dise ce que deviendrait la demande de marchandises, si toute consommation autre que celle de pain et d'eau était suspendue pour six mois. Quelle accumulation de marchandise ! Quels débouchés ! Quel prodigieux marché cet événement ferait surgir [47] !
Ricardo, cependant, resta complètement sourd aux observations de Malthus. On trouve le dernier écho de cette controverse dans l'exposé fait par John Stuart Mill de sa Théorie du Fonds des Salaires [48] ; ce fut cette théorie qui lui, parut jouer le rôle essentiel dans la réfutation des dernières idées de Malthus, et non les raisonnements qu'on n'avait pas manqué de lui apprendre. Les successeurs de Mill rejetèrent sa théorie du Fonds des Salaires, mais ne s'aperçurent pas que sa réfutation de Malthus reposait sur elle. Leur méthode consista à faire disparaître le problème du domaine de la science économique, non en le résolvant, mais en le passant sous silence. Le problème fut entièrement rayé de la discussion. M. Cairncross, qui récemment en a cherché les traces chez les économistes secondaires de l'époque Victorienne [49], en a peut-être trouvé moins encore qu'on aurait pu s'y attendre [50]. Les théories de la sous-consommation restèrent sous le boisseau jusqu'à la publication en 1889 de la Physiology of Industry de J. A. Hobson et A. F. Mummery. Ce livre est le premier et le plus important des nombreux ouvrages dans lesquels avec ardeur et courage M. Hobson a lutté pendant près de cinquante ans sans défaillance mais aussi presque sans succès contre les forces de l'école orthodoxe. La publication de ce livre si complètement oublié aujourd'hui fait époque, en un certain sens, dans l'histoire de la pensée économique [51].
La Physiology of Industry fut écrite en collaboration avec A. F. Mummery. M. Hobson a expliqué comment il avait été amené à composer cet ouvrage [52].
C'est seulement vers 1885 que mes idées économiques hétérodoxes ont commencé à prendre forme. La campagne de Henry Georges contre l'élévation des fermages, l'agitation naissante de divers groupes socialistes contre l'oppression manifeste subie par la classe ouvrière et aussi les révélations des deux Booth sur le paupérisme à Londres avaient profondément ému ma sensibilité, mais elles n'avaient pas détruit ma foi dans l'économie politique. Ce résultat devait être la conséquence d'une rencontre fortuite. Alors que j'étais professeur à Exeter, j'entrai en relations avec un homme d'affaires appelé Mummery. Mummery, connu à cette époque et surtout plus tard comme un grand alpiniste, avait découvert un nouvel accès au Cervin et se tua en 1895 en tentant l'ascension de la fameuse montagne Nanga Parbat dans l'Himalaya. Mes rapports avec lui ne s'établirent évidemment pas sur ce plan physique. Mais au moral il était aussi un grand alpiniste, doué d'une aptitude naturelle à sortir des sentiers battus et d'une indifférence magnifique à l'égard des autorités intellectuelles. Cet homme m'entraîna dans une controverse sur l'excès d'épargne qui lui paraissait être en période de dépression la cause de l'inactivité du capital et de la main-d’œuvre. Pendant longtemps j'essayai de combattre ses arguments avec les armes de l'économie orthodoxe. Mais il finit par me convaincre et je m'associai à lui pour construire la théorie de l'excès d'épargne dans un livre intitulé The Physiology of Industry, qui fut publié en 1889. Ce fut le premier pas notoire que je fis dans ma carrière d'hérétique, et j'étais loin d'en mesurer les conséquences. Je venais en effet d'abandonner mon emploi dans l'enseignement secondaire et me consacrais à des travaux nouveaux en qualité de maître de conférence d'Économie Politique et de Littérature à la University Extension Society. Ma première avanie vint du conseil l'Extension de Londres, qui m'interdit de professer l'Économie Politique. Cette décision résultait, paraît-il, de l'intervention d'un professeur d'Économie Politique qui avait lu mon ouvrage et n'y avait pas trouvé plus de logique que dans une tentative pour démontrer que la terre est plane. Comment aurait-il pu exister des limites à l'utilité de l'épargne, alors que tout acte d'épargne contribuait à augmenter l'édifice du capital et le fonds qui servait à payer les salaires ? Des économistes sensés ne pouvaient que considérer avec horreur un raisonnement qui visait à tarir la source de tout progrès industriel [53]. Une autre aventure de quelque intérêt qui m'arriva contribua à me convaincre du sentiment de mon iniquité. Bien qu'on m'eût interdit d'enseigner l'Économie Politique à Londres, j'avais été autorisé, grâce à l'extrême libéralité du Mouvement pour l'Extension de l'Université d'Oxford, à faire des conférences en province, à la condition de m'en tenir aux questions pratiques concernant la vie de la classe ouvrière. Or il advint qu'à cette époque la Charity Organisation Society projetait une campagne de conférences sur des sujets économiques et me demanda d'en préparer une série. J'avais accepté ce nouveau travail de conférences quand tout à coup l'invitation fut contremandée sans explication. Je ne me rendis pas bien compte même à ce moment qu'en paraissant mettre en doute la vertu de l'épargne, quand elle dépasse certaines limites, j'avais commis la faute irrémissible.
Dans ce premier ouvrage de M. Hobson (et de son collaborateur) la doctrine classique qui lui avait été enseignée fait l'objet d'allusions plus directes que dans ses autres oeuvres ; pour cette raison et aussi parce que ce livre est la première expression de sa théorie nous en citerons plusieurs passages, qui montreront l'importance et le bien fondé des critiques et des intuitions des auteurs. La nature des conclusions qu'ils attaquent est indiquée comme il suit dans la préface.
L'épargne enrichit et la dépense appauvrit la communauté en même temps que l'individu, et on peut affirmer d'une manière générale que l'amour effectif de l'argent est, dans l'ordre économique, la source de tout bien. Non seulement il enrichit celui qui épargne, mais il fait monter les salaires, donne du travail aux chômeurs et répand partout ses bienfaits. Dans les journaux quotidiens comme dans les récents traités d'économie, dans les chaires comme à la Chambre des Communes, on répète et on renouvelle cette affirmation au point qu'il est devenu sacrilège de la mettre en doute. Cependant, jusqu'à la publication de l'œuvre de Ricardo, la partie instruite de la population, appuyée sur la majorité des théoriciens de l'économie, niait énergiquement cette doctrine et, si elle finit par l'accepter, ce fut uniquement faute de pouvoir réfuter la doctrine aujourd'hui discréditée du Fonds des salaires. Seule l'autorité indiscutée des esprits considérables qui ont soutenu cette conclusion peut expliquer qu'elle ait survécu au raisonnement qui en était la base logique. Des critiques d'économie politique se sont risqués à attaquer la théorie dans ses détails, mais ils ont reculé d'épouvante à l'idée de toucher à ses conclusions principales. Nous avons dessein de prouver que ces conclusions ne sont pas défendables, qu'il peut y avoir une pratique exagérée des habitudes d'épargne, qu'une telle pratique appauvrit la communauté, prive la main-d’œuvre de ses emplois, comprime les salaires et répand dans le monde des affaires le marasme et le découragement connus sous le nom de crise économique...
L'objet de la production est de fournir aux consommateurs « des marchandises et des services », et l'opération suit une marche continue depuis le moment où la matière première commence à être traitée jusqu'au moment où elle est complètement consommée sous forme de marchandises ou de services. La seule utilité du capital étant de faciliter la production de ces marchandises et de ces services, la quantité totale de capital employé varie nécessairement avec la quantité totale de marchandises et de services consommés chaque jour ou chaque semaine. Or l'épargne accroît la masse du capital existant tout en réduisant la quantité des marchandises et des services consommés ; la pratique exagérée de l'épargne entraîne donc nécessairement une accumulation de capital supérieure à la quantité dont l'emploi est nécessaire ; la différence se manifeste par la surproduction générale [54].
L'origine de l'erreur de Hobson apparaît dans la dernière phrase du passage. Il suppose en effet que la conséquence d'une épargne exagérée est une accumulation effective de capital excédant les besoins, alors qu'en réalité il s'agit là d'un mal secondaire dû uniquement à des erreurs de prévisions ; le mal essentiel réside dans la propension en état de plein emploi à épargner des sommes supérieures à la valeur du capital qui est requis et dans l'obstacle à la réalisation du plein emploi qui en résulte, hors le cas de prévisions erronées. Néanmoins, une page ou deux plus loin, il expose la moitié de la question avec une précision qui nous paraît absolue, encore qu'il néglige l'action possible des variations du taux de l'intérêt et de l'état de la confiance chez les hommes d'affaires, facteurs qu'il prend sans doute comme données :
Nous sommes ainsi amenés à conclure que l'idée d'après laquelle les quantités totales des agents naturels, du capital et du travail disponibles déterminent le volume de la production annuelle, idée qui est à la base de tout l'enseignement économique depuis Adam Smith, est erronée. Sans pouvoir dépasser la limite imposée par ces quantités totales, le volume de la production annuelle peut au contraire être maintenu au-dessous du maximum, et se trouve en fait maintenu bien au-dessous du maximum, par l'obstacle qu'opposent à la production une épargne excessive et l'accumulation subséquente d'offres surabondantes ; en d'autres termes dans l'état normal des communautés industrielles modernes, c'est la consommation qui limite la production et non la production qui limite la consommation [55].
Hobson indique enfin que sa théorie infirme les arguments orthodoxes en faveur du libre échange :
Nous remarquerons aussi que l'accusation d'imbécillité dans l'ordre commercial, si généreusement formulée par les économistes orthodoxes contre les cousins d'Amérique et les autres communautés protectionnistes, ne peut plus être étayée sur les arguments libre-échangistes mis en avant jusqu'ici, puisqu'ils sont tous fondés sur l'hypothèse qu'un excès d'offre est impossible [56].
Le raisonnement qui suit est à vrai dire incomplet. Mais c'est la première fois qu'on énonce de façon explicite le fait que le capital est créé, non par la propension à épargner mais en réponse à la demande résultant de la consommation actuelle et escomptée. Les quelques citations suivantes indiqueront les grandes lignes du raisonnement :
Il devrait être clair qu'on ne peut avoir avantage à
accroître le capital d'une communauté en l'absence d'un accroissement
subséquent de la consommation de marchandises... Un accroissement, d'épargne
et de capital ne peut être efficace que si un accroissement correspondant de la
consommation se produit dans la période consécutive [57]... Et, quand nous parlons d'une consommation future, nous n'avons
pas en vue une consommation qui se produira dix, vingt ou cinquante ans plus
tard, mais une consommation qui se produira dans un avenir très peu éloigné...
Si une économie ou une prévoyance accrues incitent à épargner plus dans le
moment présent, il faut qu'on consente à consommer plus dans l'avenir [58]... Or à aucun stade de la production le capital ne peut
économiquement exister en quantité supérieure à celle qu'exige l'alimentation
en marchandises du flux courant de consommation [59]... Il est clair que mon épargne n'affecte en rien l'épargne totale
de la communauté, elle ne fait que déterminer si telle portion de l'épargne
totale sera constituée par moi ou par quelqu'un d'autre. Nous montrerons
comment l'épargne d'une partie de la communauté a la propriété de forcer une
autre partie de la communauté à dépenser plus que son revenu [60]... La plupart des économistes modernes nient que la consommation
puisse en aucun cas être insuffisante. Peut-on découvrir une force économique
dont l'action incite une communauté à épargner avec excès; et, si une telle
force existe, le mécanisme du commerce ne fournit-il pas des moyens efficaces
d'y résister ? Nous démontrerons d'abord que dans toute société industrielle
très organisée s'exerce d'une façon continue une force qui tend naturellement à
susciter une épargne excessive, et ensuite que les moyens de résistance que le
mécanisme du commerce est censé fournir sont ou bien totalement inefficaces ou
bien insuffisants pour prévenir de sérieux dommages économiques [61]... La plupart des économistes postérieurs à Ricardo semblent avoir
jugé satisfaisante la réponse succincte qu'il fit aux affirmations de Malthus
et de Chalmers : « Les produits s'achètent toujours au moyen de produits ou de
services; la monnaie n'est que le moyen par lequel s'effectue l'échange.
Puisqu'un accroissement de la production est toujours accompagné d'un
accroissement correspondant du pouvoir d'achat et de consommation, il n'est
pas possible qu'il y ait surproduction » (Ricardo, Princ. of Pol. Econ., p. 362) [62].
Hobson et Mummery avaient compris que l'intérêt n'était rien d'autre qu'un paiement pour l'usage de la monnaie [63]. Ils savaient aussi fort bien que leurs adversaires objecteraient qu'il « se produit une baisse du taux de l'intérêt (ou du profit) suffisante pour décourager l'épargne et rétablir le rapport convenable entre la production et la consommation » [64]. Ils font observer en réponse que « la baisse du profit ne peut entraîner une diminution de l'épargne que de deux façons, soit en incitant à dépenser plus, soit en amenant à produire moins » [65]. En ce qui concerne le premier moyen, ils remarquent qu'en cas de baisse du profit le revenu global de la communauté fléchit et «qu'on ne peut supposer que, lorsque le revenu moyen diminue, les individus soient incités à augmenter le montant de leurs consommations par le fait que la prime à l'épargne diminue elle aussi » ; quant au second moyen, « ils ont si peu l'intention de nier qu'une baisse du profit due à une offre surabondante puisse faire obstacle à la production que la reconnaissance du rôle de cet obstacle est la base même de leur raisonnement » [66]. Néanmoins leur thèse reste inachevée, surtout parce qu'ils n'ont pas de théorie indépendante du taux de l'intérêt. M. Hobson est ainsi amené à trop insister (notamment dans ses derniers ouvrages) sur le fait que la sous-consommation conduit au surinvestissement dans le sens d'investissements désavantageux, au lieu d'expliquer qu'une propension relativement faible à consommer contribue à causer du chômage parce qu'il faudrait qu'elle fût accompagnée - alors qu'en fait elle ne l'est pas - d'un volume compensateur d'investissement nouveau, et parce que celui-ci, s'il peut parfois apparaître temporairement à la suite d'erreurs optimistes, est en général rendu impossible par la baisse du profit escompté au-dessous du niveau fixé par le taux de l'intérêt.
Depuis la guerre on a vu foisonner les théories hérétiques de sous-consommation ; les plus célèbres sont celles du Major Douglas. La force de l'argumentation du Major Douglas vient d'ailleurs en grande partie du fait que l'école orthodoxe n'a pu établir le mal fondé de ses critiques destructives. Car les détails de son analyse et notamment le théorème connu sous le nom de A + B contiennent une grande part de mystification pure. S'il avait limité la catégorie B aux provisions financières que les entrepreneurs constituent indépendamment de toute dépense de remplacement ou de renouvellement, il eut été beaucoup plus près de la vérité. Toutefois, il faut tenir compte même dans ce cas du fait que les provisions peuvent être contrebalancées soit par des investissements nouveaux en d'autres secteurs soit par des dépenses de consommation supplémentaires. Le Major Douglas, à la différence de ses adversaires orthodoxes, a au moins le mérite de n'avoir pas totalement oublié le problème essentiel de notre système économique. Mais on peut difficilement le mettre sur le même rang (dans la vaillante armée hérétique peut-être a-t-il grade de soldat, mais non de capitaine) que Mandeville, Malthus, Gesell et Hobson, qui, fidèles à leurs intuitions, ont mieux aimé se contenter d'une connaissance obscure et imparfaite de la vérité que soutenir une erreur, établie sans doute sur une logique simple, claire et cohérente, mais dérivant d'hypothèses incompatibles avec les faits.
Chapitre XXIV : Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire
I
Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons sont le premier que le plein emploi n'y est pas assuré, le second que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d'équité. Le rapport entre la théorie qui précède et le premier de ces vices est évident. Mais il existe deux points importants où elle touche aussi le second.
Depuis la fin du XIXe siècle la taxation directe des revenus cédulaires, des revenus globaux et des successions a permis de réaliser, surtout en Grande-Bretagne, de sérieux progrès dans la réduction des très grandes inégalités de fortune et de revenu. Certains souhaiteraient qu'on allât beaucoup plus loin dans cette voie, mais ils sont retenus par deux ordres de considérations. D'abord ils craignent de rendre les évasions fiscales trop avantageuses et aussi d'affaiblir à l'excès le motif qui incite à assumer des risques. Mais ce qui, à notre avis, les arrête surtout, c'est l'idée que le développement du capital est en relation avec la puissance du motif de l'épargne individuelle et qu'il est en grande partie fonction du montant de l'épargne que la classe riche tire de ses superfluités. Notre thèse est sans influence sur les premières considérations, mais elle conduit à envisager les secondes sous un jour bien différent. Nous avons vu en effet qu'une faible propension à consommer, loin de stimuler le développement du capital, ne fait que le contrarier tant que le plein emploi n'est pas réalisé; et qu'elle ne lui est favorable que dans une situation de plein emploi. De plus l'expérience enseigne que, dans les conditions actuelles, la politique des collectivités et le jeu des fonds d'amortissement assurent une épargne plus que suffisante ; elle enseigne aussi que des mesures modifiant la répartition du revenu dans un sens favorable à la propension à consommer sont propres à accélérer grandement le développement du capital.
En cette matière il existe dans les esprits une confusion qu'illustre bien l'idée si répandue que les droits de succession sont cause d'une réduction de la richesse en capital du pays. Si le Gouvernement affecte le produit de ces droits à la couverture de ses dépenses ordinaires de manière à réduire ou à ne pas augmenter les impôts sur le revenu et sur la consommation, il est certes exact qu'une politique fiscale tendant à accroître les droits de succession renforce la propension de la communauté à consommer. Mais, puisque un accroissement de la propension habituelle à consommer contribue en général (c'est-à-dire hors le cas de plein emploi) à renforcer l'incitation à investir, la conclusion qu'on a coutume d'en tirer est l'exact contraire de la vérité.
L'analyse qui précède nous amène donc à conclure que dans les conditions contemporaines l'abstinence de la classe aisée est plus propre à contrarier qu'à favoriser le développement de la richesse. Ainsi disparaît l'une des principales justifications sociales d'une grande inégalité des fortunes. Ce n'est pas à dire que d'autres raisons indépendantes de notre thèse ne puissent justifier en certaines circonstances un certain degré d'inégalité dans les fortunes. Mais notre thèse élimine la principale des raisons pour lesquelles on a pensé jusqu'ici qu'une grande circonspection était nécessaire dans l'accomplissement des réformes. Elle influe tout particulièrement sur notre façon d'envisager les droits de succession. Car certaines considérations qui légitiment l'inégalité des revenus ne justifient pas en même temps l'inégalité des héritages.
Pour notre part, nous pensons qu'on peut justifier par des raisons sociales et psychologiques de notables inégalités de fortune, mais non des disproportions aussi marquées qu'à l'heure actuelle. Il existe des activités humaines utiles qui, pour porter tous leurs fruits, exigent l'aiguillon du lucre et le cadre de la propriété privée. Bien plus, la possibilité de gagner de l'argent et de constituer une fortune peut canaliser certains penchants dangereux de la nature humaine dans une voie où ils sont relativement inoffensifs. Faute de pouvoir se satisfaire de cette façon, ces penchants pourraient trouver une issue dans la cruauté, dans la poursuite effrénée du pouvoir personnel et de l'autorité et dans les autres formes de l'ambition personnelle. Il vaut mieux que l'homme exerce son despotisme sur son compte en banque que sur ses concitoyens; et, bien que la première sorte de tyrannie soit souvent représentée comme un moyen d'arriver à la seconde, il arrive au moins dans certains cas qu'elle s'y substitue. Mais, pour stimuler ces activités et pour satisfaire ces penchants, il n'est pas nécessaire que la partie se joue a un taux aussi élevé qu'aujourd'hui. Des taux beaucoup plus bas seraient tout aussi efficaces dès l'instant que les joueurs y seraient habitués. La transformation et la conduite de la nature humaine sont deux tâches qu'il importe de ne pas confondre. Peut-être dans la république idéale les hommes pourraient-ils avoir été habitués, inclinés ou formés à se désintéresser du jeu. Mais, tant que l'homme moyen ou même une fraction notable de la communauté sera fortement adonnée à la passion du lucre, la sagesse et la prudence commanderont sans doute aux hommes d'État d'autoriser la pratique du jeu sous certaines règles et dans certaines limites.
II
Mais il y a une seconde partie de notre analyse dont les conséquences sont beaucoup plus importantes pour l'avenir des inégalités de fortune ; c'est notre théorie du taux de l'intérêt. On justifiait jusqu'ici une certaine élévation du niveau de l'intérêt par la nécessité de fournir à l'épargne un encouragement suffisant. Mais nous avons démontré que le montant effectif de l'épargne est rigoureusement déterminé par le flux de l'investissement et que l'investissement grossit sous l'effet d'une baisse du taux de l'intérêt, pourvu qu'on ne cherche pas à le porter au delà du montant qui correspond au plein emploi. La politique la plus avantageuse consiste donc à faire baisser le taux de l'intérêt par rapport à la courbe de l'efficacité marginale du capital jusqu'à ce que le plein emploi soit réalisé.
Ce critère conduira, sans aucun doute, à un taux de l'intérêt beaucoup plus faible que celui qui a régné jusqu'ici, et pour autant qu'on puisse faire des conjectures au sujet des courbes de l'efficacité marginale qui correspondent à un équipement en capital de plus en plus développé, il y a lieu de croire que le maintien plus ou moins continu d'une situation de plein emploi exigera une baisse profonde du taux de l'intérêt, sauf toutefois si dans la communauté tout entière (État compris) il se produit une forte variation de la propension à consommer.
Nous sommes convaincu que la demande de capital est strictement limitée, en ce sens qu'il ne serait Pas difficile d'accroître l'équipement jusqu'à ce que son efficacité marginale tombe à un chiffre très faible. Ceci ne veut pas dire que l'usage des biens de capital ne coûterait presque plus rien, mais seulement que le revenu qu'on en tirerait aurait tout au plus à couvrir la dépréciation due à l'usure et à la désuétude, et une certaine marge destinée à rémunérer les risques ainsi que l'exercice de l'habileté et du jugement. En bref, les biens durables de même que les biens éphémères fourniraient au cours de leur existence un revenu global couvrant tout au plus le coût du travail nécessaire à les produire, augmenté des coûts de l'habileté et de la surveillance et d'une allocation correspondant aux risques.
Cet état de choses serait parfaitement compatible avec un certain degré d'individualisme. Mais il n'en impliquerait pas moins la disparition progressive du rentier et par suite la disparition progressive chez le capitaliste du pouvoir oppressif d'exploiter subsidiairement la valeur conférée au capital par sa rareté. L'intérêt ne rémunère aujourd'hui aucun sacrifice véritable non plus que la rente du sol. Le détenteur du capital peut obtenir un intérêt parce que le capital est rare, de même que le détenteur du sol peut obtenir une rente parce que le sol est rare. Mais, tandis que la rareté du sol s'explique par une raison intrinsèque, il n'y a aucune raison intrinsèque qui justifie la rareté du capital. Il n'existerait de façon durable une raison intrinsèque de cette rareté, c'est-à-dire un sacrifice véritable que l'offre d'une récompense sous forme d'intérêt pourrait seule faire accepter, que si la propension individuelle à consommer était assez forte pour que l'épargne nette en situation de plein emploi devienne nulle avant que le capital fût suffisamment abondant. Et, même dans ce cas, les Pouvoirs Publics auraient encore la ressource d'entretenir une épargne commune assez importante pour permettre au capital de se développer jusqu'à ce qu'il cessât d'être rare.
Dans l'évolution du capitalisme, la présence de rentiers nous semble marquer une phase intermédiaire qui prendra fin lorsqu'elle aura produit tous ses effets. Et la disparition du rentier entraînera bien d'autres changements radicaux dans ce régime. Le grand avantage du programme que nous préconisons, c'est que la disparition du rentier ou du capitaliste sans profession n'aura rien de soudain, qu'elle n'exigera aucune révolution, qu'elle résultera de la simple persistance pendant un certain temps de l'évolution graduelle que la Grande-Bretagne a connue récemment.
Pratiquement on pourrait se proposer (tout ceci n'a rien d'irréalisable) d'abord d'augmenter l'équipement jusqu'à ce le capital cesse d'être rare, de manière à supprimer la prime attribuée au capitaliste sans profession; ensuite de créer un système de taxation directe obligeant les financiers, les entrepreneurs et les autres hommes d'affaires à mettre au service de la communauté à des conditions raisonnables leur intelligence, leur caractère et leurs capacités professionnelles (ces hommes d'affaires aimant certainement assez leur métier pour consentir à travailler à bien meilleur compte qu'à présent).
Il faut avouer cependant que l'expérience seule peut indiquer dans quelle mesure il convient d'orienter la volonté publique, telle qu'elle s'exprime par la politique du Gouvernement, vers le renforcement de l'incitation à investir; et dans quelle mesure il est possible d'accroître la propension moyenne à consommer sans renoncer à supprimer la rareté, du capital en l'espace d'une ou deux générations. Il se peut que la baisse du taux de l'intérêt détermine un tel accroissement de la propension à consommer qu'il suffise pour établir le plein emploi d'une légère augmentation du flux d'investissement actuel. Dans ce cas l'augmentation des taxes sur les gros revenus et sur les grosses successions pourrait avoir l'inconvénient d'abaisser le flux d'investissement correspondant au plein emploi très au-dessous du niveau qui existe en fait à l'heure actuelle. Nous ne songeons pas à nier qu'une telle conséquence soit possible, voire même probable. Il serait téméraire en ce domaine de prédire la réaction de l'homme moyen en face de circonstances nouvelles. Si l'on pouvait sans difficulté assurer approximativement le plein emploi par une légère augmentation du flux d'investissement actuel, on aurait déjà résolu un problème essentiel. Et il resterait à fixer par une décision séparée l'ampleur et les modalités des restrictions de consommation qu'il serait juste et raisonnable d'appeler la génération actuelle à consentir afin que ses successeurs puissent bénéficier le moment venu d'un état de plein investissement.
III
Les conséquences de la théorie exposée dans les chapitres précédents apparaissent à d'autres égards assez conservatrices. Bien que cette théorie montre qu'il est d'une importance vitale d'attribuer à des organes centraux certains pouvoirs de direction aujourd'hui confiés pour la plupart à l'initiative privée, elle n'en respecte pas moins un large domaine de l'activité économique. En ce qui concerne la propension à consommer, l'État sera conduit à exercer sur elle une action directrice par sa politique fiscale, par la détermination du taux de l'intérêt, et peut-être aussi par d'autres moyens. Quant au flux d'investissement, il est peu probable que l'influence de la politique bancaire sur le taux de l'intérêt suffise à l'amener à sa valeur optimum. Aussi pensons-nous qu'une assez large socialisation de l'investissement s'avèrera le seul moyen d'assurer approximativement le plein emploi, ce qui ne veut pas dire qu'il faille exclure les compromis et les formules de toutes sortes qui permettent à l'État de coopérer avec l'initiative privée. Mais à part cela, on ne voit aucune raison évidente qui justifie un socialisme d'État embrassant la majeure partie de la vie économique de la communauté. L'État n'a pas intérêt à se charger de la propriété des moyens de production. S'il est capable de déterminer le volume global des ressources consacrées à l'augmentation de ces moyens et le taux de base de la rémunération allouées à leurs détenteurs, il aura accompli tout le nécessaire. Les mesures indispensables de socialisation peuvent d'ailleurs être appliquées d'une façon graduelle et sans bouleverser les traditions générales de la société.
Notre critique de la théorie classique admise a consisté moins à relever des erreurs logiques dans son analyse qu'à mettre en évidence le fait que ses hypothèses implicites ne sont jamais ou presque jamais vérifiées et que par suite elle se trouve incapable de résoudre les problèmes économiques du monde concret. Mais aussitôt que les organes centraux auront réussi à établir un volume de production correspondant à une situation aussi voisine que possible du plein emploi, la théorie classique reprendra tous ses droits. Si le volume de la production est pris comme donnée, c'est-à-dire si on le suppose gouverné par des forces extérieures à la conception de l'école classique, il n'y a rien à objecter à l'analyse de cette école concernant la manière dont l'intérêt individuel détermine la nature des richesses produites, les proportions dans lesquelles les facteurs de production sont associés pour les produire et la répartition entre ces facteurs de la valeur de la production obtenue. De même, si l'on a posé autrement le problème de l'épargne, il n'y a rien à objecter à la théorie classique moderne relative au degré de coïncidence de l'intérêt général et de l'intérêt particulier, tant dans un régime de concurrence parfaite que dans un régime de concurrence imparfaite. Hors la nécessité d'une direction centrale pour maintenir la correspondance entre la propension à consommer et l'incitation à investir, il n'y a pas plus de raison qu'auparavant de socialiser la vie économique.
Pour placer la question sur un plan concret, nous ne voyons pas pourquoi le système actuel ferait un très mauvais usage des facteurs de production employés. Sans doute des erreurs de prévision sont-elles commises, mais on ne les éviterait pas en centralisant les décisions. Lorsque sur dix millions d'hommes désireux et capables de travailler il y en a neuf millions employés, il n'est pas évident que le travail de ces neuf millions d'individus soit mal orienté. Il ne faut pas reprocher au système actuel d'employer ces neuf millions d'hommes aux tâches qui leur sont imparties, mais de n'avoir pas d'ouvrage disponible pour le dernier million. C'est le volume et non la direction de l'emploi que le système actuel détermine d'une façon défectueuse.
D'accord avec Gesell, nous estimons donc que la suppression des lacunes de la théorie classique ne conduit pas à abandonner le « Système de Manchester » mais simplement à indiquer la nature du cadre qu'exige le libre jeu des forces économiques pour que les possibilités de la production puissent être toutes réalisées. L'existence des organes centraux de direction nécessaires à assurer le plein emploi entraînera, bien entendu, une large extension des fonctions traditionnelles de l'État. D'ailleurs la théorie classique moderne a elle-même appelé l'attention sur les divers cas où il peut être nécessaire de modérer ou de diriger le libre jeu des forces économiques. Mais un large domaine n'en subsistera pas moins, où l'initiative et la responsabilité privées pourront encore s'exercer. Dans ce domaine les avantages traditionnels de l'individualisme garderont toute leur valeur.
Arrêtons-nous un moment pour nous les rappeler. Ils consistent d'abord dans une amélioration du rendement, résultant de la décentralisation et du jeu de l'intérêt personnel. L'amélioration du rendement due à la responsabilité individuelle et à la décentralisation des décisions est peut-être même plus importante qu'on ne l'a cru au XIXe siècle, et il se peut qu'on ait trop réagi contre l'influence de l'intérêt personnel. Mais surtout l'individualisme, s'il peut être débarrassé de ses défauts et de ses excès, est la sauvegarde de la liberté personnelle, en ce sens qu'il élargit plus que tout autre système le champ des décisions personnelles. Il est aussi la meilleure sauvegarde de la variété de l'existence, variété dont la source réside précisément dans l'ampleur du champ des décisions personnelles et dont la privation est la plus sensible de toutes celles qu'entraînent les régimes homogènes et totalitaires. La variété de l'existence préserve les traditions, qui incorporent les décisions les plus sages et les plus heureuses des générations passées ; elle colore le présent des nuances changeantes de son caprice ; servante de l'expérience et aussi de la tradition et de la fantaisie, elle est le plus puissant facteur d'amélioration du futur.
L'élargissement des fonctions de l'État, nécessaire à l'ajustement réciproque de la propension à consommer et de l'incitation à investir, semblerait à un publiciste du XIXe siècle ou à un financier américain d'aujourd'hui une horrible infraction aux principes individualistes. Cet élargissement nous apparaît au contraire et comme le seul moyen d'éviter une complète destruction des institutions économiques actuelles et comme la condition d'un heureux exercice de l'initiative individuelle.
Car, lorsque la demande effective est insuffisante, non seulement le gaspillage de ressources cause dans le public un scandale intolérable, mais encore l'individu entreprenant qui cherche à mettre ces ressources en oeuvre a trop peu de chances de son côté. Le jeu qu'il joue contient plusieurs zéros et les joueurs dans leur ensemble sont obligés de perdre s'ils ont assez d'énergie et de confiance pour donner toutes les cartes. L'accroissement de la richesse individuelle jusqu'à ce jour a été moindre que la somme des épargnes positives individuelles. La différence correspond aux pertes subies par les individus dont le courage et l'initiative n'ont pas été doublés d'une chance ou d'une habileté exceptionnelles. Si la demande effective était suffisante, il suffirait au contraire pour réussir d'une chance et d'une habileté moyennes.
Les régimes autoritaires contemporains paraissent résoudre le problème du chômage aux dépens de la liberté et du rendement individuels. Il est certain que le monde ne supportera plus très longtemps l'état de chômage qui, en dehors de courts intervalles d'emballement, est une conséquence, et à notre avis une conséquence inévitable, de l'individualisme tel qu'il apparaît dans le régime capitaliste moderne. Mais une analyse correcte du problème permet de remédier au mal sans sacrifier la liberté ni le rendement.
IV
Nous avons dit en passant que le nouveau système pourrait être plus que l'ancien favorable à la paix. Il convient de revenir et d'insister sur ce sujet.
Les causes de la guerre sont multiples. Les dictateurs et leurs semblables, à qui la guerre procure, au moins en perspective, un stimulant délectable, n'ont pas de peine à exciter le sens belliqueux de leurs peuples. Mais, ceci mis à part, leur tâche est facilitée et l'ardeur du peuple est attisée par les causes économiques de la guerre, c'est-à-dire par la poussée de la population et par la compétition autour des débouchés. Ce dernier facteur, qui a joué au XIXe siècle et jouera peut-être encore un rôle essentiel, a un rapport étroit avec notre sujet.
Nous avons signalé dans le chapitre précédent que sous un régime de laissez-faire intérieur et d'étalon-or international, comme celui qui était orthodoxe pendant la seconde moitié du XIXe siècle, le seul moyen pour les Gouvernements de soulager la détresse économique de leur pays était de lutter pour la conquête des marchés extérieurs. Les remèdes efficaces au chômage chronique ou intermittent se trouvaient tous exclus à l'exception des mesures destinées à améliorer la balance extérieure des revenus.
Les économistes avaient coutume de célébrer le système international existant parce qu'il procurait les fruits de la division internationale du travail tout en conciliant les intérêts des différentes nations ; mais ils laissaient dans l'ombre une conséquence moins bienfaisante de ce système. Et certains hommes d'État faisaient preuve de bon sens et d'une juste compréhension de l'ordre réel des choses lorsqu'ils soutenaient qu'un pays riche et ancien qui néglige la lutte pour les débouchés voit sa prospérité décliner et s'évanouir. Or, si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure (et aussi, faut-il ajouter, si leur population pouvait atteindre un niveau d'équilibre), il ne devrait plus y avoir de force économique importante capable de dresser les intérêts des divers pays les, uns contre les autres. Il y aurait encore place dans certaines circonstances pour le crédit international et pour la division internationale du travail. Mais les pays n'auraient plus un motif pressant d'imposer leurs marchandises au voisin et de refuser ses offres, comme ils le font aujourd'hui, non parce que cette politique est nécessaire pour leur permettre de payer ce qu'ils désirent acheter à l'étranger, mais parce qu'ils cherchent ouvertement à rompre l'équilibre des paiements de manière à rendre leur balance commerciale créditrice. Le commerce international cesserait d'être un expédient désespéré pour protéger l'emploi à l'intérieur des pays par des ventes au dehors et par des restrictions d'importation ; moyen qui, lorsqu'il réussit, ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins bien placé dans la lutte. Il deviendrait un échange de marchandises et de services, réalisé librement et sans obstacle, en des conditions comportant des avantages réciproques.
V
Est-il chimérique d'espérer que ces idées se réaliseront ? Sont-elles trop étrangères aux motifs qui gouvernent l'évolution des sociétés organisées. Les intérêts qu'elles desservent sont-ils plus puissants et plus apparents que ceux qu'elles favorisent ?
Nous n'entreprendrons pas de répondre ici à ces questions. Pour indiquer, ne fût-ce que dans les grandes lignes, les mesures pratiques qu'on pourrait échafauder progressivement sur ces idées, il faudrait un ouvrage bien différent de celui-ci. Mais, si les idées sont justes - et il est difficile à l'auteur de faire une autre hypothèse - on aurait tort, nous le prédisons, de méconnaître l'influence qu'à la longue elles doivent acquérir. Le monde se trouve aujourd'hui dans une impatience extraordinaire d'un diagnostic mieux fondé ; plus que jamais il est prêt à l'accepter et désireux de l'éprouver, même s'il n'est que plausible. Abstraction faite de cette disposition d'esprit particulière à l'époque, les idées, justes ou fausses, des philosophes de l'économie et de la politique ont plus d'importance qu'on ne le pense généralement. A vrai dire le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d'action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d'ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de Faculté. Nous sommes convaincu qu'on exagère grandement la force des intérêts constitués, par rapport à l'empire qu'acquièrent progressivement les idées. A la vérité, elles n'agissent pas d'une façon immédiate, mais seulement après un laps de temps. Dans le domaine de la philosophie économique et politique, rares sont les hommes de plus de vingt-cinq ou trente ans qui restent accessibles aux théories nouvelles. Les idées que les fonctionnaires, les hommes politiques et même les agitateurs appliquent à la vie courante ont donc peu de chance d'être les plus neuves. Mais ce sont les idées et non les intérêts constitués qui, tôt Ou tard, sont dangereuses pour le bien comme pour le mal.
Le mot capital ou équipement en capital (capital équipment) s'applique aux richesses utiles de toutes sortes. Le capital comprend par conséquent les moyens de production, l'outillage, les stocks de marchandises, les maisons d'habitation, etc. En aucun cas ce mot n'est pris dans le sens restreint de monnaie qu'on lui donne parfois, par exemple lorsqu'on parle de mouvements internationaux de capitaux.
Le capital fixe (fixed capital) est le capital qui existe sous une forme durable et dont les rendements s'échelonnent sur une certaine période. Sa participation à la production n'entraîne pour lui qu'une usure graduelle. Il comprend les immeubles, l'outillage, etc.
Le capital circulant ou capital d'exploitation (working capital) comprend les marchandises en cours de fabrication.
Le capital liquide (liquid capital) comprend les produits achevés prêts à être vendus.
La crise (crisis), au sens restreint du mot, est caractérisée par la baisse soudaine de l'efficacité marginale du capital au début d'une phase de dépression.
L'efficacité marginale d'un type de capital (marginal efficiency of a type of capital) est le taux d'escompte qui rend la valeur actuelle de la série d'annuités constituée par les rendements escomptés d'une unité supplémentaire de ce capital égale à son prix d'offre (i. e. approximativement à son prix de revient). « L'efficacité marginale du capital (marginal efficiency of capital) est la plus élevée des efficacités marginales des divers types de capital » (p. 150).
L'efficacité marginale du capital décroît lorsque, toutes choses égales d'ailleurs, l'investissement courant augmente. La courbe de l'efficacité marginale du capital ou courbe de la demande de capital (schedule of the marginal efficiency of capital or investment demand schedule) « relie l'efficacité marginale du capital au montant de l'investissement courant » (p. 151). Cette courbe est une des trois variables indépendantes du système, c'est-à-dire qu'elle change pour des causes autonomes.
Le chiffre d'affaires A (sales-turnover) est le montant des ventes effectuées, tant aux consommateurs qu'aux entrepreneurs, pendant la période considérée.
La dépense pour la consommation (expenditure on consumption) est « la valeur des biens vendus aux consommateurs durant la période considérée » (p. 80). Son montant global est égal au chiffre d'affaires A diminué des ventes A1 faites aux autres entrepreneurs, c'est-à-dire à A – A1. La ligne de séparation entre les entrepreneurs et les consommateurs peut être placée en un point arbitrairement choisi.
L'adjectif courant (current) désigne le montant d'une grandeur variable à l'époque que l'on considère, ou encore pendant la période que l'on considère si la grandeur qualifiée a la dimension d'une quantité par unité de temps, comme le revenu, la consommation, l'épargne ou l'investissement. Lorsqu'on a affaire à ces dernières grandeurs, on désigne leur mesure par le mot montant, étant entendu qu'il s'agit du montant par unité de temps, ou d'une façon plus précise par le mot flux.
Le coût de facteur (factor cost) d'un certain volume d'emploi est « le montant payé par l'entrepreneur aux facteurs de production (autres que les entrepreneurs) en échange de leurs services courants » (p. 45).
Le coût d'usage (user cost) est « la diminution de valeur subie par l'équipement au cours de la période considérée du fait de sa participation à la production » (p. 89). La différence entre G' - B', valeur maximum qu'aurait pu avoir l'équipement à la fin de la période s'il était resté inactif et G valeur qu'il a réellement à la fin de la période provient d'une part de la diminution de valeur U résultant de sa participation à la production, d'autre part de l'augmentation de valeur A, résultant des achats au dehors. On a donc
(G' - B') - G = U – A1, et par suite
et par suite
U = (G' - B') - (G – A1).
Lorsque à la fin de la période la valeur réelle de l'équipement dépasse, d'un montant supérieur aux achats faits hors de l'entreprise, la valeur maximum qu'il aurait pu avoir s'il était resté inactif, le coût d'usage est négatif.
Le coût premier (prime cost) est « la somme du coût de facteur et du coût d'usage » (p. 72).
Le coût supplémentaire (supplementary cost) est « la diminution de valeur de l'équipement qui ne dépend pas de la volonté de l'entrepreneur mais que celui-ci peut prévoir. C'est encore l'excès de la dépréciation attendue sur le coût d'usage » (p. 75). Le coût supplémentaire ne résulte pas de la participation de l'équipement à la production, mais de la désuétude et des pertes assez régulières pour constituer dans l'ensemble de la communauté des risques assurables. On distingue le coût supplémentaire fondamental (basic), qui est déterminé à l'origine compte tenu du coût de l'équipement et de sa durée prévue, et le coût supplémentaire courant (current), qui est réévalué ultérieurement sur la base de la valeur courante de l'équipement et de l'estimation courante de sa durée future d'existence.
La courbe de la demande globale (aggregate demand function) relie les divers volumes globaux de l'emploi aux « produits » que les entrepreneurs espèrent en tirer. Conjointement avec la courbe de l'offre globale, elle détermine la demande effective et l'emploi.
La demande effective (effective demand) est « le montant du « produit » attendu au point de la courbe de la demande globale où elle est coupée par la courbe de l'offre globale » (p. 47). En d'autres termes elle est la somme des dépenses de consommation et des dépenses d'investissement, telles que les entrepreneurs les prévoient lorsqu'ils fixent le volume de l'emploi. La demande effective a la nature d'une commande ou d'une dépense et ne doit pas être confondue avec la demande potentielle qui intervient dans la loi de l'offre et de la demande. De plus elle est une demande attendue et c'est par là qu'elle se distingue du revenu.
La désutilité (disutility) du travail ou de l'emploi est l'ensemble des raisons qui font qu'on ne travaille pas pour un salaire inférieur à un certain minimum. De même que l'utilité est l'aptitude à satisfaire un besoin, la désutilité est l'aptitude à contrarier un besoin. Un travail ou un emploi est désutile parce qu'il empêche de se consacrer à une autre occupation utile ou non, ou simplement parce qu'il contrarie le goût de ne rien faire. La désutilité se distingue de la nuisance par son caractère subjectif - elle n'existe que par rapport au travailleur lui-même - et aussi par le fait que normalement elle est compensée par une utilité qui lui est égale ou supérieure.
L'emploi (employment) est le nombre des unités de travail employées. Pour fixer les idées, on pourrait dire qu'il est le nombre des heures de travail fournies. Dans la définition plus précise donnée au Chapitre IV, il est indiqué que chaque unité de travail est affectée d'un coefficient de pondération égal au rapport entre sa rémunération et l'unité de salaire. L'emploi est gouverné par la demande effective. Il varie parallèlement au revenu, et ces deux quantités sont les variables dépendantes du système.
Le mot entreprise (enterprise) est généralement employé dans le sens ordinaire. Mais en l'emploie aussi dans un sens restreint applicable au marché financier. Dans ce sens, il s'oppose au mot spéculation et désigne « l'activité qui consiste à prévoir le rendement des capitaux au cours de leur existence tout entière » (p. 174).
L'épargne (saving) est « l'excès du revenu sur la consommation » (P. 80).
L'épargne nette (net saving) est « l'excès du revenu net sur la consommation » (p. 81).
Équipement (equipment) : voir Capital.
Seul est considéré comme facteur de production (factor of production) dans le présent ouvrage le travail y compris les services personnels de l'entrepreneur et de ses assistants.
L'incitation à investir (inducement to invest) est le motif qui pousse à investir. « Elle dépend de la courbe de l’efficacité marginale du capital et du taux de l'intérêt » (p. 152).
L'investissement courant (current investment) est « l'addition à la valeur de l'équipement qui résulte de l'activité productrice de la période » (p. 81). Il est donc égal aux achats A, faits par les entrepreneurs diminué du désinvestissement résultant de la production, c'est-à-dire du coût d'usage ;
I = A1
- U.
L'investissement net (net investment) est « l'adjonction nette à la valeur des équipements de toute nature, après déduction des variations de valeur des anciens équipements qui entrent dans le calcul du revenu net » (p. 95)
I (net) = A1 - U - V.
L'investissement et l'investissement net sont égaux respectivement à l'épargne et à l'épargne nette.
Le terme placement que l'usage tend à distinguer du terme investissement a été réservé au marché financier.
La préférence pour la liquidité (liquidity preference) est la préférence donnée à l'argent liquide sur les autres formes de richesse. Elle se mesure par le montant de ses ressources qu'on désire conserver à chaque instant sous forme de monnaie.
La courbe de la préférence pour la liquidité (schedule of liquidity preference) est la courbe « indiquant le montant de leurs biens que les individus désirent conserver sous forme de monnaie en différentes séries de circonstances » notamment lorsque le taux de l'intérêt varie, « ce montant étant calculé en unités de monnaie ou en unités de salaire » (p. 181).
Le montant marginal (marginal) de l'attribut d'une chose est le montant de l'attribut possédé par la dernière unité existante de cette chose, c'est-à-dire par l'unité qui disparaîtrait si la quantité de cette chose était réduite d'une unité. Par exemple, le salaire marginal ou la production marginale est le salaire ou la production de l'unité de travail qui disparaîtrait si l'emploi était réduit d'une unité. Dans le calcul différentiel, le montant marginal de l'attribut est le rapport des variations corrélatives de l'attribut et de la chose à laquelle il se rapporte lorsque les deux variations tendent vers zéro.
Un procédé médiat (roundabout process) de production est un procédé qui met en oeuvre le capital. Il se divise en plusieurs stades. Les stades primaires correspondent à la création du capital et les stades secondaires à l'utilisation du capital pour la production des biens de consommation.
Le multiplicateur d'investissement (investment multiplier) k « indique que, lorsque l'investissement croît, le montant du revenu augmente de k fois l'accroissement de l'investissement » (p. 132).
Le multiplicateur de l'emploi (employment multiplier) est le rapport entre l'augmentation de l'emploi total et l'augmentation de l'emploi primaire (c'est-à-dire de l'emploi dans les industries produisant les biens de capital) auquel il est associé (p. 132).
Le prix de l'offre globale (aggregate supply price) de la production résultant d'un certain volume d'emploi est « le produit attendu qui est juste suffisant pour qu'aux yeux des entrepreneurs il vaille la peine d'offrir ce volume d'emploi » (p. 46). On remarquera que « le coût d'usage n'est pas compris dans le prix de l'offre globale » (p. 46, note 1).
La courbe de l'offre globale (aggregate supply function) relie les divers volumes globaux de l'emploi aux prix de l'offre globale de la production qui en résulte. L'emploi cesse de croître lorsque le prix de l'offre globale est égal au prix de demande globale, c'est-à-dire lorsque le volume de l'emploi est tel que le « produit » espéré par les entrepreneurs est juste suffisant pour les décider à offrir ce volume d'emploi.
Le prix d'offre de courte période d'une richesse (short period supply price) est égal « au coût premier marginal » (p. 87), c'est-à-dire à la somme des valeurs marginales du coût de facteur et dit coût d'usage. Le prix d'offre de courte période s'apparente à ce qu'on appelle parfois le prix de revient partie], encore que celui-ci ne paraisse pas comprendre l'intégralité du coût d'usage.
Le prix d'offre de longue période (long period supply price) est supérieur au prix d'offre de courte période. On y peut distinguer le coût premier, le coût supplémentaire, le coût de risque et le coût d'intérêt (p. 87).
La courte période (short period) est une notion usuelle dans l'économie classique. Elle correspond à une période assez courte pour que le volume de l'équipement ne puisse pas changer sensiblement.
La longue période (long period) correspond à une période au cours de laquelle le volume de l'équipement peut subir des variations appréciables.
La perte imprévisible (windfall loss) est « la diminution de valeur de l'équipement qui est tout à la fois involontaire et, au sens large, imprévue » (p. 76). Elle peut être due à une variation des valeurs de marché, à une catastrophe, etc.
Le plein emploi (full employment) est une situation telle que les facteurs de production désireux de travailler soient tous employés. Elle se caractérise par le fait que l'augmentation du montant de la demande effective ne s'accompagne d'aucun accroissement des volumes de la production et de l'emploi. Le plein emploi peut encore être défini « le volume maximum de l'emploi compatible avec un salaire réel donné» (p. 34).
La prévision à court terme (short terni expectation) « a trait au prix qu'un fabricant, au moment où il s'engage dans une fabrication, peut espérer obtenir en échange des produits qui en résulteront » (p. 65).
La prévision à long terme (long term expectation) « a trait aux sommes que l'entrepreneur peut espérer gagner sous forme de revenus futurs s'il achète (ou parfois s'il fabrique) des produits finis pour les adjoindre à son équipement en capital » (p. 65).
Le « produit » (proceeds) d'un certain volume de l'emploi est le montant en argent du « revenu global qui résulte de ce volume d'emploi, i. e. la somme du coût de facteur global et du profit global » (p. 45). Le « produit » est le revenu global envisagé du point de vue des entrepreneurs, i. e. le chiffre d'affaires diminué du coût d'usage.
La propension à consommer (propensity to consume est la relation fonctionnelle (ou potentielle) « entre un revenu global et la dépense de consommation à laquelle il donne naissance, les deux quantités étant mesurées en unités de salaire » (p. 107). Elle est, en quelque sorte, la relation entre les divers volumes possibles du revenu réel et les volumes de la consommation réelle qui leur correspondent.
La propension à consommer est la deuxième variable indépendante du système.
La propension marginale à consommer est « le rapport entre l'accroissement du revenu et l'accroissement corrélatif de la consommation, les deux quantités étant mesurées en unités de salaires (p. 132).
Les ressources (resources) comprennent les facteurs de production, la richesse naturelle et le capital accumulé.
Le revenu (income) est la valeur de la production due à l'activité de la période considérée. Il comprend le revenu de l'entrepreneur et le revenu des autres facteurs de production, Le revenu de l'entrepreneur est égal à la différence entre le chiffre d'affaires et le coût premier, i. e. la somme du coût de facteur et du coût d'usage. Le revenu des autres facteurs de production est égal au coût de facteur. Donc le revenu est égal à la différence entre le chiffre d'affaires et le coût d'usage
R = A - U.
Le revenu et l'emploi varient parallèlement et sont les variables dépendantes du système.
Ajoutons que le revenu est égal à la somme de la consommation et de l'investissement.
Le revenu net (net income) est égal au revenu diminué du coût supplémentaire, A - U - V. Il est égal à la somme de la consommation et de l'investissement net.
La spéculation (speculation), au sens boursier du mot, est « l'activité qui consiste à prévoir l'état psychologique du marché financier » (p. 173).
Le taux du troc extérieur (terms of trade) ou rapport réel des échanges extérieurs est une notion qui tient une place importante dans les études classiques et néo-classiques consacrées aux avantages respectifs que les pays tirent de leurs échanges. Plusieurs mesures de ce taux ont été proposées. Le taux net du troc extérieur de Taussig est le rapport entre l'index de prix des produits importés et l'index des produits exportés. Le taux du troc extérieur de Marshall est en gros le rapport entre une quantité de travail étranger et la quantité de travail national qui s'échange contre la première sous forme de marchandises et de services.
Le taux d'intérêt d'une richesse quelconque (own rate of interest), déterminé au moyen de cette richesse elle-même, est le pourcentage d'excès d'une certaine quantité de cette richesse livrable à terme sur la quantité immédiatement disponible de cette richesse qui s'échange contre la première.
Toute richesse durable a un taux d'intérêt propre qu'on appelle son taux d'intérêt spécifique.
Le taux d'intérêt spécifique d'une richesse, déterminé au moyen d'un étalon de valeur quelconque (own rate of interest in terms of a standart of value), est le pourcentage d'excès de la valeur d'une certaine quantité de cette richesse livrable à terme sur la valeur de la quantité immédiatement disponible de cette richesse qui s'échange contre la première quantité, les deux valeurs étant exprimées au moyen de l'étalon choisi.
Le taux d'intérêt spécifique monétaire (own rate of money interest) est le taux d'intérêt d'une richesse déterminé au moyen de la monnaie prise comme étalon de valeur.
Le taux d'intérêt de l'argent (money rate of interest) est le pourcentage d'excès d'une certaine somme de monnaie livrable à terme sur la somme immédiatement disponible qui s'échange contre la première.
Le taux d'intérêt de l'argent, qui est la troisième variable indépendante du système, est gouverné par la quantité de monnaie et par la préférence pour la liquidité.
L'unité de travail (labour unit) est l'unité qui sert à mesurer l'emploi.
L'unité de salaire (wage unit) « est le salaire monétaire de l'unité de travail » (p. 60).
La valeur nominale ou monétaire (money value) est le nombre des unités de monnaie contenu dans une valeur ou un prix. La valeur monétaire et l'emploi sont les deux seules grandeurs quantitatives utilisées dans l'analyse du système économique. Pour suivre les variations des valeurs réelles, il est souvent commode, en première approximation, de considérer les valeurs monétaires, mesurées en unités de salaire.
La vitesse de transformation de la monnaie en revenu (income velocity of money) est un concept de l'école classique qui-peut être défini le rapport entre le revenu et la quantité de monnaie.
[1] Lorsque le contexte exclut toute équivoque, il est souvent commode de parler de l' « efficacité marginale du capital », alors qu'on a en vue la « courbe de l'efficacité marginale du capital ».
[2] Les particuliers qui font des placements ont rarement l'initiative de l'investissement nouveau ; mais nous avons vu au Chapitre XII que, pour les entrepreneurs qui ont cette initiative, il est financièrement avantageux et souvent obligatoire de se conformer aux idées du marché financier, même si personnellement ils sont mieux éclairés.
[3] Une partie du Livre IV du Treatise on Money est consacrée à cette question.
[4] On peut d'ailleurs concevoir une répartition dans le temps de la propension à consommer telle que les investissements rapportant un revenu négatif soient avantageux, en ce sens que dans la communauté tout entière ils rendent la satisfaction maximum.
[5] On trouvera ci-dessous (p. 339) quelques arguments qui pourraient être invoqués en sens contraire. S'il est impossible de modifier profondément les méthodes actuelles, nous convenons qu'en certaines circonstances la hausse du taux de l'intérêt pendant la période d'essor peut être un moindre mal.
[6] Voir Industry and Trade, Appendice D ; Money, Credit and Commerce, p. 130 ; et Principes d'Économie, Appendice 1.
[7] Son opinion sur les Mercantilistes est assez bien résumée dans une note de la première édition des Principles, p. 51 : « De nombreuses études ont été consacrées en Angleterre et en Allemagne aux idées qui avaient cours au Moyen Age sur les relations entre la monnaie et la richesse nationale. En définitive, il convient plutôt de les considérer 'comme 'confuses en raison d'une insuffisante compréhension des fonctions de la monnaie que de les juger fausses parce que fondées sur l'hypothèse explicite que l'augmentation des réserves de métaux précieux peut seule accroître la richesse nette d'une nation.
[8] The Nation and the Athenaeum, 24 novernbre
1923.
[9] Pour la même raison le remède consistant en une unité de salaire souple, permettant de combattre la dépression par une baisse des salaires, offre l'inconvénient de ne profiter à un pays qu'aux dépens des pays voisins.
[10] L'expérience, qui remonte au moins à l'âge de Solon et qui pourrait sans doute remonter à bien des siècles en arrière s'il existait des statistiques, nous apprend une vérité que la connaissance de la nature humaine aurait pu nous révéler, c'est que sur de longues périodes de temps l'unité de salaire marque une tendance constante à la hausse et que sa réduction entraîne le déclin et la dissolution des sociétés économiques. Pour des raisons entièrement indépendantes du progrès technique et de l'accroissement de la population, il est donc indispensable que le stock monétaire augmente graduellement.
[11] Elles conviennent d'autant mieux à notre thèse que le Professeur Heckscher est, somme toute, un partisan de la théorie classique et qu'il témoigne aux idées mercantilistes beaucoup moins de sympathie que nous-même. Il n'y a donc aucun risque que le choix des citations ait été inspiré par le désir de faire ressortir la justesse de ces idées.
[12] Heckscher, Mercantilism, voir vol. II, les pages 200 et 201, que nous avons légèrement résumées.
[13] Some considerations of the consequences of
the Lowering of Interest and Raising the Value of Money, ouvrage publié en 1692 mais écrit quelques années
auparavant.
[14] Il ajoute : « Outre le volume de la monnaie, il faut prendre en considération sa vitesse de circulation. »
[15] Quelques années plus tard Hume eut un pied et demi dans le monde classique. C'est lui qui introduisit chez les économistes la coutume de donner à la position d'équilibre plus d'importance qu'aux situations constamment changeantes qui y conduisent. Toutefois il restait assez mercantiliste pour ne pas ignorer qu'en fait nous vivons dans ces situations transitoires : « C'est uniquement dans l'intervalle, ou dans la, situation intermédiaire, qui sépare l'acquisition de la monnaie de la hausse des prix que l'augmentation des stocks d'or et d'argent est favorable à l'industrie... Il n'importe nullement à la prospérité intérieure d'un État que le volume de la monnaie soit plus ou moins grand. La sagesse chez le souverain ne consiste qu'à le maintenir, autant que possible, croissant. Car c'est ainsi qu'il soutient l'esprit d'entreprise de la nation et qu'il accroît l'activité du travail en quoi réside toute la puissance et la richesse réelles. Pendant tout le temps que le stock Monétaire d'une nation diminue, elle est réellement plus faible et plus malheureuse qu'une autre nation dont le stock monétaire n'est pas plus important mais qui se trouve sur la pente ascendante» (Essai sur la Monnaie, 1752).
[16] Pour montrer dans quel
oubli total est tombée l'idée mercantiliste que l'intérêt signifie l'intérêt de
l'argent (idée qui nous paraît aujourd'hui incontestablement exacte),
reproduisons le commentaire par lequel le Professeur Heckscher, en bon
économiste classique, résume son exposé de la théorie de Locke : « Le
raisonnement de Locke serait irréfutable... si l'intérêt était identique au
prix payé pour un prêt d'argent; comme il n'en est pas ainsi, ce raisonnement
est tout à fait inapplicable (op. cit., vol. II, p. 204).
[17] Heckscher,
op. cit., vol. II, pp. 210-211.
[18] Heckscher,
op. cit., vol. II, p. 228.
[19] Heckscher,
op. cit., vol. II, p. 235.
[20] Heckscher,
op. cit., vol. II, p. 122.
[21] Heckscher,
op. cit., vol. II, p. 223.
[22] Heckscher, op. cit., vol. Il, p. 178.
[23] « A l'intérieur du pays, les mercantilistes poursuivaient des fins totalement dynamiques. Mais la chose importante est qu'une telle manière de voir se conjuguait avec une conception statique des ressources économiques globales du monde ; c'est de là qu'est né le désaccord fondamental qui a entretenu des luttes commerciales sans fin... Tel fut le drame du mercantilisme. Le Moyen Age avec son idéal universel statique et le laissez-faire avec son idéal universel dynamique ont tous deux échappé à cette conséquence » (Heckscher, op. cit., vol. Il, pp. 25-26).
[24] La proclamation énergique de cette vérité par le Bureau* International du Travail, d'abord sous Albert Thomas et ensuite sous M. H. B. Butler, tranche d'une façon remarquable parmi les déclarations publiées par les nombreux organismes internationaux d'après-guerre.
[25] Heckscher,
op. cit., t. II, pp. 176-177.
[26] Heckscher, op. cit., vol. Il, p. 335.
[27] Dans sa Lettre à Adam Smith jointe à sa Defence of Usury.
[28] La Richesse des Nations, Livre Il, Chap. IV.
[29] Puisque nous avons commencé à citer Bentham, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler au lecteur une de ses plus jolies phrases: « On peut considérer le domaine de la technique, cette grand'route où cheminent les pionniers, comme une plaine vaste, illimitée peut-être, toute parsemée de gouffres comme celui où Curtius fut précipité, Il faut que chacun d'eux reçoive une victime humaine avant qu'on puisse le combler. Mais une fois qu'il est comblé, il est clos pour ne plus s'ouvrir; et la sécurité de la route se trouve accrue d'autant pour ceux qui suivent.
[30] Né près de la frontière de Luxembourg d'un père allemand et d'une mère française.
[31] La réforme du régime monétaire, étape vers un État social.
[32] La réalisation pratique du droit au produit intégral du travail.
[33] Les lois nouvelles de l'Intérêt.
[34] L'ordre économique naturel fondé sur l'affranchissement du Sol et de la Monnaie.
[35] Gesell, à la différence de George, recommande de payer des indemnités en cas de nationalisation de la terre.
[36] The Natural Economic Order, pp. 297 et suiv.
[37] Op.
cit., vol. II, p. 208.
[38] Op., cit., vol. II, p. 290.
[39] Op., cit., vol. II, p. 291.
[40] Op. cit., vol. II, p. 209.
[41] Dans son History of English Thought in the Eighteenth Century (p. 297), Stephen écrit au sujet du sophisme rendu célèbre par Mandeville « que sa réfutation complète réside dans la doctrine d'après laquelle la demande de marchandises ne constitue pas une demande de travail, doctrine si rarement comprise que son intelligence parfaite est peut-être le meilleur brevet d'économiste ».
[42] Ce passage est à rapprocher de la phrase suivante écrite par Adam Smith, le précurseur de l'école classique, qui s'y est peut-être référé : « Ce qui est sage dans la conduite d'une famille privée peut être presque fou dans la conduite d'un grand État. »
[43] Essays in Biography, pp. 139-147.
[44] Lettre de Malthus à Ricardo du 7 juillet 1821.
[45] Lettre de Malthus à Ricardo du 16 juillet 1821.
[46] Préface aux Principles of Political Economy de Malthus, pp. 8 et 9.
[47] Principles of Political Economy de Malthus, pp. 363 en note.
[48] Économie Politique de J. S. Mill, Livre I, Ch. V. Dans la Physiology of Industry, pp. 38 et suiv., de Mummery et Hobson, on trouve une discussion très approfondie et importante de cette partie de la théorie de Mill et en particulier de sa thèse que « une demande de marchandises n'est pas une demande de main-d'œuvre » (thèse que Marshall a cherché à réfuter dans sa discussion très peu satisfaisante de la Théorie du Fonds des Salaires).
[49] « Les Économistes de l'Époque victorienne et l'Investissement » Economic History, 1936.
[50] La plus intéressante de ses découvertes est le tract de Fullarton, Comment doivent être gouvernées les circulations monétaires, (1844).
[51] The Fallacy of Saving (le Sophisme de l'Épargne) de J. M. Robertson, publié en 1892. soutient l'hérésie de Mummery et Hobson. Mais c'est un livre d'une valeur et d'une portée assez restreintes ; les intuitions pénétrantes de la Physiology of Industry lui font complètement défaut.
[52] Dans une allocution intitulée « Confession d'un économiste hérétique », prononcée devant la Société Morale de Londres à Conway Hall, le dimanche 14 juillet 1935. Nous la reproduisons avec l'autorisation de AL Hobson.
[53] Hobson avait irrévérencieusement écrit dans la Physiology of Industry, p. 26 : « L'épargne est la source de la richesse nationale et plus une nation est économe plus elle devient riche. Telle est la doctrine commune de presque tous les économistes ; il en est beaucoup parmi eux qui adoptent un ton d'une dignité toute morale pour démontrer la valeur infinie de l'épargne ; dans leur ennuyeuse chanson c'est la seule note qui ait plu à l'oreille du public ».
[54] Hobson
et Mummery, Physiologie of Industry, pp. III-IV.
[55] Hobson
et Mummery, Physiology of Industry, p.
VI.
[56] Op.
cit., p. IX.
[57] Op.
cit., p. 27.
[58] Op.
cit., pp. 50-51.
[59] Op.
cit., p. 69.
[60] Op.
cit., p. 113.
[61] Op.
cit. p. 100.
[62] Op.
cit., p. 101.
[63] Op.
cit., p. 79.
[64] Op.
cit., p. 117.
[65] Op.
cit., p. 130.
[66] Hobson
et Mummery, Physiology of Industry, p. 131.
[67] Le présent lexique, qui est l'œuvre du traducteur, est uniquement destiné à faciliter au lecteur l'intelligence du texte français. Les définitions qu'il contient ont souvent un caractère explicatif et il convient de ne pas leur accorder la même portée qu'aux définitions de l'auteur figurant dans le corps de l'ouvrage. Lorsque celles-ci ont été reproduites littéralement, elles sont entre guillemets et la référence au texte est indiquée (N. du T.).