Livre III : La propension à consommer
1° Les facteurs objectifs
I
Nous pouvons maintenant revenir à notre sujet principal, dont nous nous sommes écartés à la fin du Livre I pour examiner certaines questions générales de méthode et de définition. La cause finale de notre étude est la découverte des facteurs qui déterminent le volume de l'emploi. Pour l'instant, nous avons établi la proposition préliminaire que le volume de l'emploi est déterminé par le point d'intersection des deux courbes- de l'offre globale et de la demande globale. Or la courbe de l'offre globale, qui dépend essentiellement des conditions physiques de la production, appelle diverses considérations qui ne nous sont pas encore familières. Sa forme peut être inhabituelle, mais les facteurs qui y entrent ne sont pas nouveaux. Nous en reparlerons plus tard lorsque au Chapitre XX nous examinerons la courbe inverse sous le nom de fonction de l'emploi. Mais c'est essentiellement le rôle joue par la courbe de la demande globale qui a été méconnu ; nous lui consacrerons donc les Livres III et IV.
La fonction de la demande globale relie un volume donné de l'emploi au « produit » que l'on pense devoir en tirer. Le « produit » est formé par l'addition de deux quantités : là somme qui doit être dépensée pour la consommation, lorsque l'emploi a le volume donné, et la somme qui doit être consacrée à l'investissement. Les facteurs qui commandent ces deux quantités apparaissent foncièrement distincts. Dans ce Livre nous examinerons les premiers, c'est-à-dire ceux qui, l'emploi étant d'un volume donné, déterminent l'importance de la sommé qui doit être dépensée pour la consommation, et dans le Livre IV nous étudierons les facteurs qui fixent le montant de la somme qui doit être consacrée à l'investissement.
Puisque nous nous occupons ici de la somme qui doit
être dépensée pour la consommation lorsque l'emploi est d'un volume donné, nous
devrions, à strictement parler, considérer la fonction qui relie l'une de ces
grandeurs (C) à l'autre (N). Il est pourtant plus commode
d'employer une fonction légèrement différente, celle qui relie la consommation
mesurée en unités de salaire (
) au revenu mesuré en unités de salaire (
) qui correspond à un volume de l'emploi N. À cette méthode on peut objecter que le revenu
n'est pas lié à
l'emploi N par une relation
identique en toutes circonstances. En effet, la relation entre
et N peut changer, dans une mesure qui
paraît d'ailleurs très limitée, avec la consistance de l'emploi. En d'autres
termes deux répartitions distinctes d'un volume donné N d'emploi global entre les diverses fonctions peuvent conduire à
des valeurs différentes du revenu
(en raison des
différences de forme des fonctions de l'emploi dans les diverses industries -
question qui sera traitée au Chapitre XX). On peut imaginer des circonstances
où ce facteur devrait être pris en considération. Mais, dans le cas général,
c'est une approximation légitime d'admettre qu'à chaque valeur de N correspond une seule valeur de
. Nous définirons donc ce que nous appellerons la propension à
consommer: la relation fonctionnelle x entre
, c'est-à-dire un montant donné du revenu mesuré en unités de
salaire, et
, c'est-à-dire la dépense de consommation engendrée par ce
revenu, de telle sorte que
x(
) ou C = S. – x(
).
Le montant que la communauté dépense pour sa consommation dépend évidemment : 1° en partie de son revenu; 2° en partie des circonstances objectives qui entourent ce revenu; et 3° en partie des besoins subjectifs, des penchants psychologiques et des habitudes des individus qui la composent ainsi que des principes qui gouvernent la répartition du revenu entre eux (lesquels peuvent varier lorsque la production croît). Les motifs qui poussent à dépenser mêlent leur action et on ne peut chercher à les classer sans s'exposer à faire des divisions arbitraires. Néanmoins, pour la clarté des idées, nous les rangerons en deux grandes catégories que nous intitulerons facteurs objectifs et facteurs subjectifs. Les facteurs subjectifs, que nous étudierons plus en détail au chapitre suivant, comprennent les caractéristiques psychologiques de la nature humaine ainsi que les coutumes et les institutions sociales qui, sans être immuables, ont peu de chance de subir des variations notables en un court laps de temps si les circonstances ne sont ni anormales ni révolutionnaires. Une étude historique ou un parallèle entre deux systèmes sociaux de types différents devrait nécessairement tenir compte de l'influence que les facteurs subjectifs peuvent exercer sur la propension à consommer. Mais, dans la suite de cet ouvrage, nous considérerons généralement les facteurs subjectifs comme donnés, et nous admettrons que la propension à consommer varie uniquement sous l'influence des facteurs objectifs.
II
Les principaux facteurs objectifs qui influent sur la propension à consommer semblent être les suivants :
1˚ Les variations de l'unité de salaire. - La consommation (C) est évidemment fonction (en un certain sens) du revenu réel beaucoup plus que du revenu nominal. L'état de la technique, les goûts du public ainsi que les conditions sociales qui fixent la répartition du revenu étant donnés, le revenu réel d'un homme croit et décroît en même temps que le nombre des unités de travail dont il peut disposer, c'est-à-dire en même temps que son revenu mesuré en unités de salaire, observation faite qu'à raison de la loi des rendements décroissants, lorsque la production globale croit, le revenu réel augmente dans une proportion moindre que le revenu mesuré en unités de salaire. Nous pouvons donc raisonnablement admettre, en première approximation, que, si l'unité de salaire varie, la dépense de consommation correspondant à un volume donné de l'emploi variera, de même que les prix, dans une proportion égale ; encore qu'il faille, dans certains cas, tenir compte des répercussions possibles sur la consommation globale du changement qu'entraînent les variations de l'unité de salaire dans la répartition du revenu réel entre les entrepreneurs et les rentiers. Ceci mis à part, nous avons déjà 'tenu compte des variations de l'unité de salaire, lorsque nous avons défini la propension à consommer au moyen du revenu mesuré en unités de salaire.
2˚ Les variations de l'écart entre le revenu et le revenu net. Nous avons démontré précédemment que le montant de la consommation dépend du revenu net plus que du revenu, puisque, par définition, c'est son revenu net que chacun a surtout en vue lorsqu'il fixe le montant de sa consommation. Dans une situation donnée, il peut y avoir une relation assez stable entre les deux sortes de revenu, en ce sens qu'il existera une fonction unissant un à un les divers montants du revenu et du revenu net. S'il n'en est pas ainsi, toute partie de la variation du revenu qui n'affecte pas le revenu net doit être négligée, puisqu'elle n'influe pas sur la consommation, et réciproquement les variations du revenu net qui ne traduisent aucune variation du revenu doivent être prises en considération. Toutefois nous doutons qu'en dehors de circonstances exceptionnelles un tel facteur ait une importance pratique. Nous analyserons plus complètement dans la quatrième partie de ce chapitre les conséquences résultant pour la consommation de la différence entre le revenu et le revenu net.
3˚ Les variations imprévisibles des valeurs en capital n'entrant pas en ligne de compte dam le calcul du revenu net. - Beaucoup plus importante est l'influence des valeurs en capital sur la propension à consommer, car entre ces valeurs et le montant du revenu il n'existe aucune relation stable où régulière. La consommation de la classe possédante peut être extrêmement sensible aux variations imprévues de la valeur nominale de ses biens. Ce facteur doit être rangé parmi les causes principales des variations de courte période de la propension à consommer.
4˚ Les variations du taux auquel on escompte le temps., c'est-à-dire du taux auquel les biens présents s'échangent contre les biens futurs. - Ce taux n'est pas tout à fait le même que le taux de l'intérêt. Les variations futures du pouvoir d'achat de la monnaie y sont en effet incorporées pour autant qu'elles sont prévues. Il tient compte également de toutes sortes de risques, comme ceux d'avoir à supporter des taxes spoliatrices ou de ne pas vivre assez vieux pour jouir des biens futurs. Néanmoins, à titre d'approximation, il peut être assimilé au taux de l'intérêt.
L'influence de ce facteur sur la proportion dans laquelle est dépensé un revenu donné est très incertaine. Dans la théorie classique [1] du taux de l'intérêt, qui était fondée sur l'idée que le taux de l'intérêt constituait le facteur d'équilibre entre l'offre et la demande d'épargnes, il était commode de supposer que les dépenses de consommation variaient, toutes choses égales d'ailleurs, en raison inverse du taux de l'intérêt et que, par suite, toute hausse du taux de l'intérêt réduisait la consommation dans une mesure appréciable. Mais il est depuis longtemps admis que l'influence complète des variations du taux de l'intérêt sur la propension à faire des dépenses pour la consommation immédiate est complexe et incertaine, parce que fondée sur des tendances antagonistes ; certains penchants subjectifs à l'épargne sont plus volontiers satisfaits lorsque le taux de l'intérêt monte, tandis que les autres se trouvent affaiblis. Au cours d'une longue période, de notables variations du taux de l'intérêt déterminent probablement dans les habitudes sociales et partant dans la propension subjective à dépenser des modifications profondes, encore que sans les lumières de l'expérience il soit difficile d'en indiquer le sens. Mais les variations de courte période du taux de l'intérêt, du type habituel, ne sont pas de nature à exercer directement sur le montant de la dépense une influence sensible dans un sens ou dans l'autre.
Rares sont les personnes qui modifient leur train de vie parce que le taux de l'intérêt baisse de 5 à 4 % lorsque leur revenu global reste le même. Les effets indirects peuvent être plus nombreux bien qu'ils ne soient pas tous de même sens. Peut-être l'influence la plus importante qui, par les variations du taux de l'intérêt, s'exerce sur la propension à dépenser un revenu donné est-elle celle qui résulte de l'effet de ces variations sur la hausse ou la baisse du prix des obligations et des autres valeurs. Car, lorsque une personne bénéficie d'une plus-value imprévisible de son capital, il est naturel que ses motifs à dépenser pendant la période courante se trouvent renforcés même si son revenu n'a pas augmenté et, lorsqu'elle subit une moins-value de son capital, que ses motifs se trouvent affaiblis. Mais au § 3 il a déjà été tenu compte de cette influence indirecte. Ceci mis à part, le principal enseignement qui se dégage de l'expérience est, à notre avis, le suivant : pendant la courte période l'influence du taux de l'intérêt sur la proportion dans laquelle les individus dépensent leur revenu est secondaire et d'une importance relative négligeable sauf, peut-être, si l'on à affaire à des variations d'une ampleur inaccoutumée. A vrai dire, lorsque le taux de l'intérêt tombe très bas, la hausse du rapport entre l'annuité qui s'achète au moyen d'une somme donnée et l'intérêt annuel que rapporte la même somme peut donner naissance à une importante épargne négative en incitant les individus à se prémunir contre la vieillesse par l'achat d'une annuité.
Peut-être devrait-on classer dans ce paragraphe l'influence profonde qu'exerce, dans certains cas exceptionnels, sur la propension à consommer le développement d'une incertitude extrême quant à l'avenir et à ce qu'il cache.
5˚ Les variations de la politique fiscale. - Dans la mesure où la force qui pousse les individus à épargner est fonction des revenus futurs qu'ils attendent de l'épargne, il est évident qu'elle dépend non seulement du taux de l'intérêt mais encore de la politique fiscale des Pouvoirs Publics. Les impôts sur le revenu, notamment lorsqu'ils distinguent les revenus ne résultant pas du travail, les taxes sur la plus value du capital, les droits de succession et autres exercent autant d'influence que le taux de l'intérêt sur la formation de l'épargne ; il est même possible que les modifications éventuelles de la politique fiscale aient, au moins sur la prévision, plus d'influence que le taux de l'intérêt lui-même. Lorsque la politique fiscale est délibérément utilisée comme un moyen d'obtenir une répartition plus égale des revenus, c'est alors qu'elle contribue le plus à accroître la propension à consommer [2].
Il faut également tenir compte de l'influence exercée sur la propension globale à consommer par les sommes que le Gouvernement prélève sur le produit des taxes ordinaires pour amortir sa dette. Ces sommes représentent une sorte d'épargne commune et on doit, en des circonstances données, considérer une politique d'amortissements Substantiels comme de nature à affaiblir la propension à consommer. C'est pour cela qu'un revirement de la politique du Gouvernement, faisant succéder l'amortissement à l'endettement (ou vice-versa), peut entraîner une contraction sévère, ou dans le cas contraire une expansion marquée, de la demande effective.
6˚ Les changements dans les prévisions concernant le rapport entre les revenus futurs et les revenus présents. - Ce facteur doit être mentionné pour que l'énumération soit complète. Mais bien qu'il puisse agir fortement sur la propension à consommer, d'un individu pris isolément, ses effets dans la communauté tout entière tendent sans doute à se compenser. En outre il est soumis, en général, à trop d'incertitude pour pouvoir exercer beaucoup d'influence.
On arrive donc en définitive à la conclusion que dans une situation donnée la propension à consommer peut être considérée comme une fonction assez stable, à condition qu'aient été éliminées les variations du montant nominal de l'unité de salaire. Les fluctuations imprévisibles des valeurs en capital peuvent la modifier. De profondes variations du taux de l'intérêt et de la politique fiscale peuvent aussi l'affecter. Quant aux autres facteurs objectifs capables d'agir sur elle, sans doute ne peuvent-ils pas être négligés, mais il est peu probable qu'ils aient de l'importance dans les circonstances ordinaires.
Le fait que, dans une situation économique générale déterminée, la dépense de consommation mesurée en unités de salaire dépende essentiellement du volume de la production et de l'emploi nous autorise à grouper les autres facteurs dans cette fonction composite qu'est la « propension à consommer ». Car, bien que les autres facteurs puissent aussi varier (il ne faut pas l'oublier), le revenu global mesuré en unités de salaire est, en règle générale, la variable principale qui agit sur la consommation, c'est-à-dire, sur l'un des deux éléments de la fonction de la demande globale.
III
Étant donc admis que la propension à consommer est une fonction assez stable, que l'influence de ses variations propres peut être considérée comme secondaire, et que par conséquent le montant de la consommation globale dépend essentiellement du montant du revenu global (les deux quantités étant mesurées en unités de salaire), quelle est la forme normale de cette fonction ?
La loi Psychologique fondamentale sur laquelle nous
pouvons nous appuyer en toute sécurité, à la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a
posteriori en raison des
renseignements détaillés de l'expérience, c'est qu'en moyenne et la plupart du
temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure que leur revenu
croît, mais non d'une quantité aussi grande que l'accroissement du revenu. En
d'autres termes,
étant le montant de
la consommation et
celui du revenu
(mesurés tous deux en unités de salaires),
est de même signe que
, mais d'une grandeur moindre, i. e.
est positif et inférieur à
l'unité.
Ceci est particulièrement vrai lorsqu'on a en vue des courtes périodes, comme celles des fluctuations dites cycliques de l'emploi, pendant lesquelles les habitudes, en tant qu'elles se distinguent des propensions psychologiques plus durables, n'ont pas le temps de s'adapter aux changements des circonstances objectives. Le train de vie des individus a généralement la priorité dans l'emploi de leurs revenus et ils ont tendance à épargner la différence qui apparaît entre leurs revenus effectifs et la dépense correspondant à leur train de vie habituel; ou bien, s'ils ajustent leurs dépenses aux variations de leurs revenus, ils ne peuvent le faire qu'imparfaitement dans l'espace de courtes périodes. Aussi la hausse du revenu est-elle associée à un accroissement plus marqué de l'épargne (et la baisse du revenu à une diminution plus marquée de l'épargne) aussitôt après son apparition qu'au cours de la période ultérieure.
Mais, en dehors des variations de courte période du revenu, il est encore évident que l'élévation absolue du montant du revenu contribue, en règle générale, à élargir l'écart entre le revenu et la consommation. Car les motifs des individus à satisfaire leurs principaux besoins actuels, personnels et familiaux, Sont normalement plus puissants que leurs motifs à épargner, lesquels n'acquièrent une force réelle qu'au moment où un certain niveau de confort est atteint. Ces raisons font qu'en général une proportion de plus en plus importante du revenu est épargnée à mesure que le revenu réel croît. Mais, que la proportion du revenu épargné augmente ou non, nous n'en sommes pas moins fondés à considérer comme une loi psychologique fondamentale dans une communauté moderne, la loi qui veut que, lorsque son revenu réel croît, elle n'accroisse pas sa consommation d'une quantité aussi forte en valeur absolue et que par suite elle épargne nécessairement une somme plus importante en valeur absolue, à moins que dans le même temps une-variation d'une ampleur inaccoutumée n'affecte les autres facteurs. Comme nous le verrons plus tard [3], la stabilité du système économique repose essentiellement sur la prédominance pratique de cette loi. Elle signifie que, si l'emploi et partant le revenu global croissent, l'emploi additionnel ne sera pas tout entier requis pour satisfaire les besoins de la consommation additionnelle.
En sens contraire un déclin du revenu résultant d'une contraction. du volume de l'emploi peut très bien, au delà d'une certaine limite, faire apparaître un excès de la consommation sur le revenu, non seulement parce que les personnes physiques où morales peuvent utiliser les réserves financières constituées en des temps meilleurs, mais encore parce que normalement les Pouvoirs Publics risquent de s'engager, bon gré mal gré, dans la voie du déficit budgétaire ou parce qu'ils peuvent être obligés de financer certaines dépenses, des secours de chômage notamment, au moyen de ressources d'emprunt. Aussi, lorsque l'emploi tombe à un niveau faible, la consommation globale doit-elle baisser d'un montant moindre que la diminution du revenu, tant en raison des réactions habituelles des individus que de la politique probable des gouvernements ; c'est ce qui explique qu'une nouvelle position d'équilibre puisse généralement être atteinte sans fluctuation excessive; s'il en était autrement, la baisse de l'emploi et du revenu une fois amorcée pourrait prendre une ampleur extrême.
Ce principe simple conduit, nous le verrons, à la même conclusion que précédemment, savoir : l'emploi ne peut progresser qu'au rythme d'accroissement de l'investissement, sous réserve bien entendu qu'il n'y ait pas de variation de la propension à consommer. En effet, puisque dans le cas d'une augmentation de l'emploi les consommateurs dépenseront moins que l'accroissement du prix de l'offre globale, ladite augmentation de l'emploi se révélera désavantageuse à moins qu'un accroissement de l'investissement ne vienne combler la différence.
IV
Il convient de ne pas sous-estimer l'importance du fait déjà signalé précédemment que, tandis que l'emploi est fonction de la consommation attendue et de l'investissement attendu, la consommation, toutes choses restant égales, est fonction du revenu net, c'est-à-dire de l'investisse ment net (puisque le revenu net est égal à la consommation augmentée de l'investissement net). En d'autres termes, plus est considérable la provision financière qu'on juge nécessaire de constituer avant de calculer le revenu net et moins l'effet d'un flux donné d'investissement se révélera favorable à la consommation et partant à l'emploi.
Lorsque la totalité de la provision financière (ou coût supplémentaire) est effectivement dépensée dans la période courante pour l'entretien de l'équipement existant, ce fait a peu d'importance. Mais lorsque la provision financière excède la somme réellement dépensée pour l'entretien courant, on ne mesure pas toujours les conséquences pratiques qui en résultent pour l'emploi. Le montant de cet excédent en effet n'engendre pas directement d'investissement courant et il n'est pas non plus disponible pour la consommation. Il faut donc qu'il soit balancé par l'investissement nouveau, investissement dont la demande naît pour des raisons tout à fait étrangères à l'usure courante de l'équipement ancien, en vue de laquelle la provision financière est constituée ; par suite l'investissement nouveau disponible pour entretenir le revenu courant est diminué d'autant et un accroissement de la demande d'investissement nouveau est nécessaire pour rendre possible un volume donné d'emploi. Au surplus des considérations très analogues s'appliquent aux éléments du coût d'usage destinés à compenser l'usure, lorsque celle-ci n'est pas effectivement réparée.
Prenons une maison qui continue d'être habitable jusqu'à ce qu'elle soit démolie ou abandonnée. Si le propriétaire porte en déduction de sa valeur une certaine somme qui, étant prélevée sur la rente annuelle payée par les locataires, n'est ni utilisée pour l'entretien ni considérée par lui comme un revenu net disponible pour la consommation, cette provision, qu'elle lasse partie de U ou de V, produira sur l'emploi pendant toute la durée de la maison un effet restrictif qui tout à coup sera compensé en bloc lorsque la maison devra être. reconstruite.
Dans une économie stationnaire tout ceci ne vaudrait pas la peine d'être mentionné, car les amortissements annuels faits sur les maisons anciennes seraient exactement compensés par les maisons nouvelles construites en remplacement de celles qui arrivent chaque année au terme de leur existence. Mais de tels facteurs peuvent être importants dans une économie non statique, particulièrement au cours d'une période consécutive à une expansion prononcée des investissements de longue durée. En de telles circonstances en effet les occasions d'investissements nouveaux peuvent être absorbées en très grande partie par les provisions financières accrues que les entrepreneurs constituent en considération de l'équipement actuel, équipement qui s'use d'une façon continue mais pour la réparation et le renouvellement duquel le moment n'est pas encore venu de dépenser une somme approchant en rien le montant total de la provision financière qui se constitue ; la hausse des revenus se trouve ainsi limitée au niveau qui correspond au faible montant global de l'investissement net. Les amortissements et les autres provisions analogues peuvent donc réduire le pouvoir de dépense des consommateurs longtemps avant qu'intervienne le besoin des dépenses de renouvellement en vue desquelles ils sont constitués ; en d'autres termes ils diminuent la demande effective courante et ne l'accroissent qu'au cours, de l'année où le renouvellement est réellement effectué. Si cet effet est aggravé par la « prudence financière », c'est-à-dire par l'idée qu'il est sage d'amortir en comptabilité le coût initial de l'équipement plus vite qu'il ne s'use en réalité, le résultat total peut être d'une réelle gravité.
Aux États-Unis, par exemple, vers 1929 l'expansion rapide du capital au cours des cinq années antérieures avait conduit progressivement à constituer, en regard d'un outillage qui n'avait aucun besoin de renouvellement, des amortissements et des provisions pour dépréciation d'une importance si considérable qu'un volume énorme d'investissement entièrement nouveau était nécessaire uniquement pour absorber ces provisions financières ; et on perdit presque tout espoir de trouver des investissements nouveaux assez nombreux pour suffire au volume d'épargne nouvelle qu'une communauté prospère en état de plein emploi eût été disposée à mettre de côté. Ce facteur à lui seul aurait sans doute suffi à déterminer une crise. En outre, les grandes sociétés ayant continué pendant la dé-pression à faire preuve dans la mesure de leurs moyens de la même « prudence financière », celle-ci constitua un sérieux obstacle à une reprise rapide.
De même en Grande-Bretagne à l'époque actuelle (1935) l'importance des constructions de logements et des autres investissements réalisés depuis la guerre a suscité un volume d'amortissement très supérieur aux dépenses actuellement nécessaires pour les réparations et les renouvellements. Cette tendance s'est encore trouvée accentuée, lorsque les auteurs des investissements étaient des autorités locales ou des offices publics, par les principes de « saine » administration financière qui veulent que le coût initial d'un équipement en capital soit complètement amorti quelque temps avant la date réelle de son remplacement. Même si les particuliers avaient été disposés à dépenser tout leur revenu, c'eût encore été une tâche ardue de rétablir le plein emploi en présence du volume considérable des provisions statutaires entièrement dissociées de tout investissement nouveau, qui étaient accumulées par les autorités publiques et semi-publiques. Les amortissements des autorités locales représentent à l'heure actuelle, sauf erreur [4], un chiffre annuel supérieur à la moitié de la somme qu'elles dépensent pour l'ensemble de leurs investissements nouveaux [5]. Et sans doute le Ministère de la Santé Publique [6], lorsqu'il insiste auprès de ces autorités en faveur d'une politique rigide d'amortissement, ignore-t-il à quel point une telle politique contribue à aggraver le problème du chômage. Dans le cas des avances faites par les Sociétés de Construction pour aider un individu à construire sa propre maison, le désir de rembourser sa dette plus vite que la maison ne se détériore peut inciter le propriétaire à épargner plus qu'il ne l'eût fait autrement ; peut-être d'ailleurs serait-il préférable de ranger ce facteur parmi ceux qui diminuent directement la propension à consommer plutôt qu'au nombre de ceux qui agissent par leurs répercussions sur le revenu net. En fait les remboursements de prêts hypothécaires consentis par les Sociétés de Construction, qui se montaient à £ 24.000.000 en 1925, se sont élevés à £ 68.000.000 en 1933, alors que les prêts nouveaux n'étaient que de £ 103.000.000 ; sans doute les remboursements sont-ils encore plus importants à l'heure actuelle.
Le travail de M. Colin Clark sur le Revenu National entre 1924 et 1931 prouve à l'évidence que c'est l'investissement plus que l'investissement net qui ressort des statistiques de la production. M. Clark démontre aussi que la dépréciation, l'usure, etc. atteignent normalement une proportion importante de la valeur de l'investissement. Il estime, par exemple, qu'en Grande-Bretagne les montants de l'investissement et de l'investissement net entre 1928 et 1931 [7] ont été les suivants, observation faite que son investissement brut, qui semble comprendre une partie du coût d'usage, est probablement un peu supérieur à notre investissement, et d'autre part que le degré de correspondance entre son « investissement net » et le nôtre n'apparaît pas clairement :
|
|
(£ Millions) |
||||
|
|
1928 |
1929 |
1930 |
1931 |
|
|
Investissement brut (Production) |
791 |
731 |
620 |
482 |
|
|
« Valeur de l'usure physique du capital ancien
» |
433 |
435 |
437 |
439 |
|
|
Investissement
net |
358 |
296 |
183 |
43 |
|
M. Kuznets est arrivé à des conclusions très analogues en dressant les statistiques de la Formation brute du capital (c'est ainsi qu'il désigne ce que nous appelons l'investissement) aux États-Unis entre 1919 et 1933. Le fait physique que les statistiques de la production constatent est certainement l'investissement brut et non l'investissement net. M. Kuznets a signalé également les difficultés que l'on rencontre pour passer de l'investissement brut à l'investissement net. « La difficulté », écrit-il, «que l'on éprouve pour passer de la formation brute du capital à la formation nette du capital, C'est-à-dire pour tenir compte de la consommation des richesses durables existantes, ne réside pas seulement dans le manque de données. Le concept même de la consommation annuelle de richesses qui durent plusieurs années est entaché d’ambiguïté » [8]. Aussi finit-il par admettre que « les amortissements passés en écritures par les entreprises pour tenir compte de la dépréciation et de l'absorption de leur actif mesurent d'une façon satisfaisante le volume de la consommation subie par la masse déjà existante des produits finis durables utilisés par les entreprises ». D'autre part, il ne cherche pas à effectuer de déduction pour tenir compte des immeubles et des autres biens durables détenus par les particuliers. Ses très intéressantes conclusions relatives aux États-Unis peuvent être résumées comme suit :
|
|
Formation
brute du capital (compte tenu des variations nettes de la quantité des
marchandises sous inventaire) |
Services
d'entrepreneurs, réparations, entretien, dépréciation et absorption du
capital |
Formation nette du capital (suivant la définition de M. Kuznets) |
|
|
(En millions de dollars) |
||
|
1925 |
30.706 |
7.685 |
23.021 |
|
1926 |
33.571 |
8.288 |
25.283 |
|
1927 |
31.157 |
8.223 |
22.934 |
|
1928 |
33.934 |
8.481 |
25.453 |
|
1929 |
34.491 |
9.010 |
25.481 |
|
1930 |
27.588 |
8.502 |
19.036 |
|
1931 |
18.721 |
7.623 |
11.098 |
|
1932 |
7.780 |
6.543 |
1.237 |
|
1933 |
14.879 |
8.204 |
6.675 |
Dans ce tableau [9] plusieurs faits ressortent avec un relief particulier. La formation nette du capital est restée très stable pendant la période quinquennale 1925-1929, la hausse n'ayant pas dépassé 10 % pendant la dernière partie du cycle ascendant. D'autre part, la déduction au titre des services d'entrepreneurs, des réparations, de l'entretien, de la dépréciation et de l'usure du capital s'est maintenue à un chiffre élevé, même au plus fort de la crise. D'ailleurs la méthode de M. Kuznets conduit certainement à une estimation insuffisante de l'accroissement annuel des déductions pour dépréciation, usure, etc., car elle fait ressortir cet accroissement à moins de 1,5 %. de la formation nette du capital. Mais il apparaît surtout que la formation nette du capital s'est effondrée d'une façon saisissante après 1929, puisqu'elle est tombée en 1932 à un chiffre inférieur de plus de 95 % à la moyenne de la période quinquennale 1925-1929.
Les développements qui précèdent ont dans une certaine mesure le caractère d'une digression. Mais il est utile d'insister sur l'importance de la déduction qu'il faut faire subir au revenu d'une communauté qui possède déjà un capital abondant, avant d'obtenir le revenu net qui est normalement disponible pour la consommation. Car, si on néglige ce facteur, on risque de sous-estimer la puissance du frein qui modère la propension à consommer lors même que le public est disposé à consommer une très large part de son revenu net.
La consommation - ne craignons pas de répéter cette vérité évidente -est la seule fin et l'unique objet de toute l'activité économique. Les possibilités de l'emploi sont nécessairement limitées au montant de la demande globale. La demande globale elle-même ne peut naître que de la consommation actuelle ou de la formation actuelle de réserves en vue de la consommation future. La consommation à laquelle il est possible de pourvoir avantageusement à l'avance ne peut s'étendre indéfiniment dans le futur. Nous ne pouvons pas, en tant que communauté, pourvoir à la consommation future par des expédients financiers, mais uniquement par les produits physiques de l'activité courante. Dans la mesure où notre organisation sociale et commerciale sépare la provision financière en vue de l'avenir de la provision physique en vue de l'avenir de sorte que les efforts consacrés à augmenter la première n'entraînent pas nécessairement un progrès de la seconde, la prudence financière contribue à restreindre la demande globale et partant à diminuer le bien-être - de nombreux exemples en témoignent. En outre, plus la consommation à laquelle on a pourvu à l'avance est importante, plus il est difficile de trouver de nouvelles occasions de se prémunir et plus, par conséquent, on se trouve étroitement tributaire de la consommation en tant que source de la demande. Cependant, plus nos revenus sont élevés et plus, malheureusement, il y a d'écart entre ces revenus et notre consommation. A défaut d'une formule nouvelle le problème, on le verra plus tard, ne comporte pas de solution, excepté celle qui consiste en un chômage et par suite en un appauvrissement suffisant pour que l'excès du revenu sur la consommation soit limité à une quantité équivalente à la provision physique qu'il est avantageux de constituer aujourd'hui.
Considérons la question sous un autre angle. Une partie de la consommation porte sur des objets produits dans la période courante. L'autre partie porte sur des objets produits dans une période antérieure, c'est-à-dire qu'elle implique un désinvestissement. Dans la mesure où la consommation porte sur des objets de la seconde catégorie, il se produit une contraction de la demande courante, car dans cette mesure la dépense courante cesse de se retrouver sous forme de revenu net. En revanche, toutes les fois qu'un objet est produit pendant la période courante dans la vue de pourvoir ultérieurement à la consommation, il en résulte une expansion de la demande courante. Or tout investissement de capital est destiné à se dénouer, tôt ou tard, par un désinvestissement de capital. Le maintien d'un nouvel investissement de capital excédant toujours assez le désinvestissement de capital pour combler l'écart entre le revenu net et la consommation est donc un problème d'une difficulté croissante à mesure que le capital augmente. Un nouvel investissement de capital, dans la mesure où il excède le désinvestissement courant de capital, ne peut avoir lieu que si l'on s'attend à une augmentation de la dépense future pour la consommation. Chaque fois que nous assurons l'équilibre d'aujourd'hui en augmentant l'investissement, nous aggravons la difficulté que nous aurons. à assurer l'équilibre de demain. Une diminution de la propension à consommer d'aujourd'hui ne peut être conforme à l'intérêt public que si l'on s'attend qu'une propension à consommer accrue s'établisse quelque jour. Il nous souvient de « la Fable des Abeilles » [10], les satisfactions de demain sont absolument indispensables, pour fournir une raison d'être aux privations d'aujourd'hui.
La sagesse populaire, c'est une chose curieuse et digne d'être notée, semble n'apercevoir cette difficulté ultime que dans le cas de l'investissement public, lorsqu'il s'agit par exemple de construction de routes ou de logements. On objecte communément aux systèmes tendant à augmenter l'emploi au moyen d'investissements patronnés par l'autorité publique, qu'ils réservent des difficultés pour l'avenir. « Que ferez-vous, demande-t-on, lorsque vous aurez construit toutes les maisons, toutes les routes, tous les marchés, tous les réseaux électriques, toutes les distributions d'eau et autres installations dont il semble que la population stationnaire de l'avenir puisse avoir besoin ? » Mais on a plus de peine à comprendre que l'investissement privé et l'expansion industrielle soulèvent une difficulté identique ; l'expansion industrielle notamment, car la satiété prochaine des besoins d'usines et d'outillages nouveaux, lesquels n'absorbent chacun qu'une faible quantité de monnaie, est plus facile à prévoir que celle des besoins de logement.
L'obstacle qui s'oppose à une claire intelligence de ces questions et qui est très analogue à celui que l'on rencontre dans la plupart des controverses académiques sur le capital, c'est qu'on attache trop pela d'importance au fait que le capital n'est pas une entité se suffisant à elle-même et qu'il ne peut exister indépendamment de la consommation. En réalité chaque affaiblissement de la propension à consommer, considéré comme une habitude permanente, diminue forcément la demande de capital aussi bien que la demande d'objets de consommation.
Chapitre IX : La propension à consommer:
2˚ Les facteurs subjectifs
I
Parmi les facteurs qui influent sur le montant de la consommation. correspondant à un revenu donné, il reste à considérer ceux de la seconde catégorie, c'est-à-dire les forces subjectives et sociales qui déterminent le montant de la dépense lorsque sont connus le revenu global mesuré en unités de salaire et les facteurs objectifs qui ont déjà été étudiés. L'analyse de ces facteurs ne soulevant aucun problème nouveau, il suffira d'énumérer les plus importants d'entre eux, sans nous attarder sur ce sujet.
Les principaux motifs ou les principales fins de caractère subjectif pour lesquels les individus s'abstiennent de dépenser leurs revenus sont, en général, au nombre de huit :
1° Se constituer une réserve pour parer à des éventualités imprévues ;
2° Se prémunir en vue d'événements prévus qui modifieront un jour le rapport actuel entre le revenu d'un individu et ses besoins personnels et familiaux, événements tels que la vieillesse, l'éducation de ses enfants ou l'entretien de personnes à sa charge ;
3° Bénéficier d'intérêt et de plus-value, une consommation différée plus abondante en valeur réelle paraissant préférable à une consommation immédiate plus réduite ;
4° Jouir d'une dépense progressivement croissante et satisfaire ainsi un instinct fort répandu qui pousse les hommes à envisager dans l'avenir une amélioration plutôt qu'une diminution graduelle de leur niveau de vie, même si leur faculté de jouir tend à s'affaiblir;
5° Jouir d'une sensation d'indépendance et du pouvoir d'agir, même si l'on n'a pas une idée nette de ce qu'on fera ou l'intention arrêtée de faire une chose déterminée ;
6° S'assurer une masse de manœuvre pour réaliser des desseins spéculatifs ou commerciaux ;
7° Léguer une fortune ;
8° Satisfaire un simple sentiment d'avarice, c'est-à-dire une répulsion irraisonnée mais puissante pour tout acte de dépense en tant que tel.
Ces huit motifs peuvent être dénommés: Précaution, Prévoyance, Calcul, Ambition, Indépendance, Initiative, Orgueil et Avarice ; nous pourrions aussi établir une liste des motifs à consommer tels que: le Goût du plaisir, l'Imprévoyance, la Générosité, l'Irréflexion, l'Ostentation et la Prodigalité.
Outre les épargnes accumulées par les individus il existe une quantité importante de revenu, variant peut-être dans une communauté industrielle moderne comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis entre le tiers et les deux tiers de la capitalisation totale, qui est retenue par les Autorités Centrales ou Locales, les Établissements Publics et les Sociétés Commerciales pour des motifs très semblables, mais non identiques, à ceux qui animent les individus, et plus particulièrement pour les quatre motifs suivants :
1° Le motif d'entreprise - s'assurer des ressources pour réaliser un nouvel investissement « de capital sans contracter une dette ou faire un nouvel appel aux capitaux du marché ;
2° Le motif de liquidité - s'assurer des ressources liquides pour faire face aux éventualités, aux difficultés et aux crises ;
3° Le motif d'amélioration - s'assurer un revenu graduellement croissant, ce qui accessoirement mettra les dirigeants à l'abri de la critique car il est rare que dans le revenu nouveau on distingue celui qui résulte d'une augmentation des réserves de celui qui provient d'une amélioration du rendement ;
4° Le motif de prudence financière et le souci de se tenir « au-dessus de ses affaires » par la constitution d'une provision financière excédant la somme du coût d'usage et du coût supplémentaire, de manière à rembourser sa dette et à amortir le coût de ses actifs à un rythme plutôt supérieur qu'inférieur au rythme réel de l'usure et de la désuétude, la force de ce motif dépendant surtout de la quantité et de la nature de J'équipement en capital et de l'allure du progrès technique.
A ces motifs, qui tendent à écarter de la consommation une partie du revenu, correspondent d'autres motifs agissant par intermittence qui amènent la consommation à dépasser le revenu. Plusieurs des motifs d'épargne positive, énumérés précédemment, ont comme contre-partie dans les esprits une épargne négative à une date ultérieure. Tel est le cas de l'épargne destinée à subvenir aux besoins de la famille ou de la vieillesse. Le secours de chômage financé par l'emprunt doit être regardé de préférence comme une épargne négative.
La force de tous ces motifs varie énormément suivant les institutions et l'organisation de la société économique que l'on considère, suivant les habitudes dues à la race, à l'éducation aux conventions, à la religion et à la moralité courante, suivant les espérances actuelles et l'expérience -passée, suivant l'importance et la perfection de l'équipement en capital, suivant la répartition existante de la richesse et les niveaux de vie établis. Toutefois, dans la thèse qui fait l'objet du présent ouvrage, nous ne nous occuperons pas, sauf au cours de digressions occasionnelles, des conséquences des changements sociaux à longue portée ni des lents effets des progrès séculaires. En d'autres termes, nous prendrons comme donnée l'arrière-plan principal des motifs subjectifs qui poussent respectivement à l'épargne et à la consommation. Dans la mesure où la répartition de la richesse est déterminée par la structure sociale plus ou moins permanente de la communauté, nous pouvons également la considérer comme un facteur qui ne varie qu'à un rythme lent et au cours d'une longue période ; nous la prendrons donc aussi comme une donnée de la présente étude.
II
Puisque l'arrière-plan principal des forces subjectives et sociales change lentement, puisque d'autre part l'influence dans la courte période du taux de l'intérêt et des autres facteurs objectifs est le plus souvent d'importance secondaire, nous sommes amenés à conclure que les variations de courte période de la consommation dépendent dans une large mesure des variations de la vitesse à laquelle le revenu (mesuré en unités de salaire) est gagné et non des variations de la propension à dépenser pour la consommation un revenu donné.
Gardons-nous, toutefois, d'un malentendu. Ce qui
précède signifie que l'influence de variations modérées du taux de l'intérêt
sur la propension à consommer est
généralement faible et non que les variations du taux de l'intérêt n'exercent
qu'une faible influence sur les montants réellement
épargnés ou consommés. Bien au contraire l'influence des variations du
taux de l'intérêt sur le montant réellement épargné est primordiale, mais elle
s'exerce dans un sens opposé à celui
qu'on lui prête généralement. Même si l'attrait du supplément, de revenu qui
résultera d'une hausse du taux de l'intérêt a pour effet d'affaiblir la
propension à consommer, on peut affirmer
qu'une hausse du taux de l'intérêt a pour effet de diminuer le montant
réellement épargné. L'épargne globale dépend en effet de l'investissement
global ; une hausse du taux de l'intérêt (si elle n'est pas compensée par une
élévation correspondante de la courbe de la demande d'investissement) diminue
l'investissement ; elle fait donc nécessairement baisser le revenu à un niveau où la diminution de
l'épargne égale celle de l'investissement. Étant donné qu'en valeur absolue le
revenu diminue plus que l'investissement, il est exact que la consommation
diminue quand le taux de l'intérêt croît. Mais ceci ne veut pas dire que la
marge correspondant à l'épargne s'en
trouve augmentée. Au contraire, l'épargne et la consommation diminuent simultanément.
Ainsi, lors même qu'effectivement une hausse du taux de l'intérêt amène la communauté à tirer plus d'épargne d'un revenu donné, on Peut être tout à fait sûr (s'il ne se produit aucun changement favorable dans la courbe de la demande d'investissement) qu'elle diminuera le montant total de l'épargne réellement constituée. La même façon de raisonner peut même nous indiquer de quel montant, toutes choses restant égales, une augmentation du taux de l'intérêt diminuera les revenus. Les revenus doivent en effet baisser (ou leur répartition changer) juste assez pour qu'il en résulte dans le montant des épargnes, compte tenu de la propension existante à consommer, une diminution égale à celle que la hausse du taux de l'intérêt détermine, compte tenu de l'efficacité marginale existante du capital, dans le montant de l'investissement. L'examen détaillé de cette question fera l'objet du chapitre suivant.'
La hausse du taux de l'intérêt Pourrait nous inciter à épargner plus si nos revenus restaient inchangés. Mais si cette hausse contrarie l'investissement, nos revenus ne resteront pas et ne peuvent pas rester inchangés. Ils baissent nécessairement jusqu'à ce que le déclin de la capacité d'épargne suffise à compenser le stimulant que l'épargne trouve dans la hausse du taux de l'intérêt. Plus nous sommes ascètes, plus résolument nous sommes économes, plus obstinément nous sommes orthodoxes dans la gestion de nos finances Personnelles et publiques et plus aussi nos revenus doivent baisser lorsque le taux de l'intérêt s'élève par rapport à l'efficacité marginale du capital. L'obstination, loin de nous valoir une récompense, ne nous rapportera qu'un châtiment ; l'effet ne peut être évité.
En définitive, les montants réels de l'épargne et de la consommation globales ne dépendent pas de la Précaution, de la Prévoyance, du Calcul, de l'Ambition, de l'Indépendance, de l'Initiative, de l'Orgueil ou de l'Avarice. Le Vice et la Vertu n'interviennent nullement dans cette affaire. Tout dépend de la mesure où, compte tenu de l'efficacité marginale du capital [11], le taux de l'intérêt est favorable à l'investissement. Non, nous exagérons. Si le taux de l'intérêt était gouverné de telle sorte que le plein emploi fût toujours maintenu, la Vertu reprendrait ses droits ; la vitesse de l'Accumulation du capital dépendrait de la faiblesse de la propension à consommer. Ainsi, une fois encore, le tribut que les économistes classiques payent à la Vertu est une conséquence de leur hypothèse implicite que le taux de l'intérêt est toujours gouverné de cette façon.
Chapitre X : La propension marginale à consommer et le multiplicateur
Nous avons démontré au Chapitre VIII que l'emploi ne peut progresser que de pair avec l'investissement, à moins qu'il ne se produise un changement dans la propension à consommer. Nous pouvons maintenant franchir une nouvelle étape. En des circonstances données, un rapport défini, qui sera appelé Multiplicateur, peut être établi entre le revenu et l'investissement, et, sous le bénéfice de certaines simplifications, entre l'emploi total et l'emploi directement affecté à l'investissement (que nous appellerons l'emploi primaire). Cette nouvelle étape est une partie intégrante de notre théorie de l'emploi car, la propension à consommer étant donnée, elle établit un rapport précis entre le flux d'investissement et les volumes globaux de l'emploi et du revenu. C'est M. R. F. Kahn dans un article intitulé : « La relation entre ]'Investissement Intérieur et le Chômage » (Economic Journal, juin 1931) qui, le premier, a introduit la conception du multiplicateur dans la théorie économique. Dans cet article, son raisonnement repose sur l'idée fondamentale suivante : si la propension à consommer dans les diverses circonstances imaginables (ainsi que quelques autres conditions) est prise comme donnée et si l'on suppose que l'autorité monétaire ou une autre autorité publique prenne des mesures en vue de favoriser ou de contrarier l'investissement, la variation du volume de l'emploi sera une fonction de la variation nette du montant de l'investissement ; et M. Kahn cherchait à établir les principes généraux qui permettent d'évaluer le rapport quantitatif existant dans la réalité entre une augmentation de l'investisse nient net et l'augmentation de l'emploi global qui l'accompagne. Toutefois, avant d'en venir au multiplicateur, il convient d'introduire la notion de propension marginale à consommer.
I
Les fluctuations du revenu réel examinées dans cet
ouvrage sont celles qui ont pour cause l'application de quantités différentes
d'emploi (c'est-à-dire d'unités de travail) à un équipement en capital donné;
ainsi le revenu réel augmente et diminue en même temps que le nombre d'unités
de travail employées. Si, comme on l'admet en général, le rendement marginal de
l'unité de travail diminue lorsque le nombre d'unités de travail appliqué à un
certain équipement en capital croît, l'augmentation du revenu mesuré en unités
de salaire sera plus que proportionnelle à celle de l'emploi, et l'augmentation
de l'emploi, à son tour, sera plus que proportionnelle à celle du revenu réel
mesuré (si tant est que ce soit possible) en unités de production. Cependant le
revenu réel mesuré en unités de production et le revenu mesuré en unités de
salaire augmentent ou diminuent simultanément (dans la courte période où
l'équipement en capital reste virtuellement inchangé). Par suite, comme il est
possible que le revenu réel exprimé en unités de production n'admette aucune
mesure numérique précise, il est souvent commode de considérer le revenu
exprimé en unités de salaires (
) comme une mesure pratique suffisante des variations du
revenu réel. Dans certains cas on doit tenir compte du fait qu'en général
augmente et diminue
proportionnellement plus que le revenu réel, mais en d'autres cas le fait que
ces deux mesures du revenu augmentent et diminuent toujours ensemble permet de
les considérer comme virtuellement interchangeables.
Notre loi psychologique normale, qui veut qu'en cas de
variations du revenu réel de la communauté la consommation varie dans le même
sens mais dans une proportion moindre, peut être transposée - avec une
exactitude qui, à la vérité, n'est pas absolue mais qui n'est subordonnée qu'à
des réserves évidentes - et intégralement exprimée à l'aide des propositions
suivantes :
et
ont le même signe,
mais
>
,
représentant la
consommation mesurée en unités de salaire. Ceci ne fait que répéter la
proposition déjà exprimée page 51. Nous prendrons
donc
comme définition
de la propension marginale à consommer.
Cette quantité est d'une importance considérable,
parce qu'elle nous indique comment le prochain accroissement de production se
partagera entre la consommation et l'investissement. Car
=
+
, où
et
sont les accroissements de la
consommation et de l'investissement ; par suite, on peut écrire
=
où
représente la
propension marginale à consommer.
Nous appellerons k le multiplicateur d'investissement. Il nous indique que, lorsqu'un accroissement de l'investissement global se produit, le revenu augmente d'un montant égal à k fois l'accroissement de l'investissement.
II
Le multiplicateur de M. Kahn diffère quelque peu du
précédent. Il constitue ce que nous pourrions appeler le multiplicateur d'emploi, qui sera désigné par k' ; car il mesure le rapport entre
l'accroissement de l'emploi total et l'accroissement donné de l'emploi primaire
dans les industries d'investissement, auquel il est associé. Autrement dit, si
l'accroissement de l'investissement
traduit un accroissement de l'emploi
primaire
dans les industries d'investissement,
l'accroissement de l'emploi total sera
tel que
.
Il n'y a pas de raison, en général, de supposer que k = k'. Car rien ne permet de croire que les courbes
de l'offre globale propres aux différents types d'industrie présentent dans
leurs portions intéressantes des formes telles que le rapport entre
l'accroissement de l'emploi et l'accroissement de la demande qui l'a provoqué
soit le même dans les différents groupes d'industrie [12]. On peut aisément concevoir des cas où il existerait une
présomption en faveur d'une certaine inégalité entre
et
, par exemple si la propension marginale à consommer
était très différente de la propension moyenne, car les variations
proportionnelles des demandes ayant respectivement pour objet les biens de
consommation et les biens d'investissement seraient alors très différentes. Si
l'on désirait tenir compte des différences possibles de cette, nature entre les
formes des portions intéressantes des courbes ,de l'offre globale correspondant
respectivement aux deux groupes d'industries, on pourrait sans difficulté
refaire le raisonnement qui va suivre sous une forme plus générale. Mais, pour
mettre en lumière les idées qu'il contient, il sera commode de considérer le
cas simplifié où k = k'.
Ainsi, lorsque l'attitude psychologique de la communauté à l'endroit de la consommation est telle qu'il lui plaît consommer, par exemple, les neuf-dixièmes d'un accroissement de revenu [13], le multiplicateur k est égal à 10 ; et l'emploi total causé par un supplément de travaux publics (par exemple) est dix fois supérieur à l'emploi primaire fourni par les travaux publics eux-mêmes, à supposer qu'il n'y ait pas de réduction de l'investissement en d'autres secteurs. C'est seulement dans le cas où la communauté maintiendrait sa consommation constante nonobstant l'accroissement de l'emploi et partant du revenu réel, que l'augmentation de l'emploi resterait limitée à l'emploi primaire fourni par les travaux publics eux-mêmes. Si au contraire elle cherche à consommer en totalité tout supplément de revenu, il n'y aura aucun point de stabilité et les prix monteront sans limite. Dans les hypothèses psychologiques normales, un accroissement de l'emploi ne pourra s'accompagner d'un déclin de la consommation que s'il se produit en même temps une variation de la propension à consommer - comme conséquence, par exemple, d'une propagande faite en temps de guerre en vue de restreindre la consommation individuelle ; et c'est seulement dans ce cas qu'un accroissement de l'emploi dans les industries travaillant pour l'investissement coïncidera avec une évolution défavorable de l'emploi dans les industries travaillant pour la consommation.
Ceci ne fait que résumer en une, formule ce qui, pour des raisons d'ordre général, doit maintenant paraître évident au lecteur. Un accroissement de l'investissement mesuré en unités de salaire ne peut se produire sans que le public consente à accroître ses épargnes mesurées en unités de salaire. En règle générale, le public n'y consentira que si son revenu global mesuré en unités de salaire croît. Son effort pour consommer une partie de ses revenus supplémentaires stimulera la production jusqu'à ce que le nouveau montant et la nouvelle répartition des revenus laissent une marge d'épargne assez grande pour balancer l'accroissement de l'investissement. Le multiplicateur indique de combien il faut que l'emploi du public augmente pour produire un accroissement de revenu qui suffise à lui faire consentir le surcroît d'épargne nécessaire et ce coefficient est fonction de ses tendances psychologiques [14]. L'épargne étant la pilule et la consommation la confiture, il faut que le supplément de confiture sait proportionné à la dimension de la pilule additionnelle. Si les tendances psychologiques du public sont bien celles que nous supposons, nous avons établi ici la loi qu'un accroissement de l'emploi consacré à l'investissement stimule nécessairement les industries travaillant pour la consommation et détermine un accroissement total de l'emploi qui est un multiple de l'emploi primaire requis par l'investissement lui-même.
Si la propension marginale à consommer est voisine de un, de faibles variations de l'investissement provoqueront donc de fortes variations de l'emploi; cependant un accroissement relativement faible de l'investissement suffira à déterminer le plein emploi. Si au contraire la propension marginale à consommer est voisine de zéro, des variations limitées de l'investissement entraîneront des variations également limitées de l'emploi; cependant un accroissement considérable de l'investissement pourra être nécessaire pour déterminer le plein emploi. Dans le premier cas, le chômage involontaire est un mal facilement guérissable, mais susceptible de s'aggraver rapidement si on le laisse se développer. Dans le second cas, l'emploi peut être moins instable mais il tend à se fixer à un faible niveau et à s'y montrer réfractaire à tout remède autre que les plus énergiques. Dans la réalité existante la propension marginale à consommer semble se situer entre ces deux points extrêmes, mais beaucoup plus près de un que de zéro ; le résultat est que nous cumulons, en un sens, les inconvénients des deux sortes de monde ; les variations de l'emploi sont importantes, et cependant il faudrait pour déterminer le plein emploi un accroissement de l'investissement trop considérable pour qu'on puisse facilement le provoquer. Par malheur les fluctuations ont été suffisantes pour empêcher de comprendre la nature chronique du mal et, d'autre part, la gravité du mal est telle qu'on n'y peut remédier sans en comprendre la nature.
Lorsque le plein emploi est réalisé, si on cherche à accroître encore l'investissement, les prix nominaux tendent à monter sans limite, quelle que soit la propension marginale à consommer ; on est parvenu, en d'autres termes, à un état d'inflation véritable [15]. Jusque-là la hausse des prix s'accompagne d'un accroissement du revenu réel global.
III
Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que des accroissements nets de l'investissement. Si on veut appliquer sans restrictions ce qui précède à l'effet d'un accroissement des travaux publics (par exemple) il faut supposer que cet accroissement n'est compensé ni par une diminution de l'investissement en d'autres directions ni par un changement concomitant dans la propension de la communauté à consommer. Dans l'article mentionné plus haut, M. Kahn a surtout cherché à examiner les compensations qui, en raison de leur importance, méritent d'être prises en considération et il s'est efforcé de suggérer des estimations quantitatives. Dans un cas concret où l'on a affaire à un accroissement déterminé de l'investissement, il existe en effet plusieurs facteurs qui concourent avec cet accroissement au résultat final. Si, par exemple, un Gouvernement emploie 100.000 hommes de plus à des travaux publics et que le multiplicateur tel qu'il a été précédemment défini soit égal à 4, on n'a pas le droit de supposer que l'emploi global augmentera de 40O.000 unités. Car une telle politique peut produire un effet défavorable sur l'investissement dans les autres directions.
Dans une communauté moderne les principaux facteurs à prendre en considération (suivant M. Kahn) semblent être les suivants (pour bien comprendre les deux premiers le lecteur devra peut-être attendre le Livre IV) :
1° La méthode utilisée pour financer ladite politique ainsi que l'accroissement de la circulation exigé par l'emploi additionnel et la hausse des prix qui l'accompagne, peuvent avoir pour effet d'élever le taux de l'intérêt et par suite de ralentir l'investissement en d'autres directions, si l'autorité monétaire ne prend pas les mesures nécessaires. En même temps l'augmentation du coût des biens de capital diminue leur efficacité marginale pour les particuliers qui investissent ; il faudrait une baisse effective du taux de l'intérêt pour compenser cet effet.
2° Étant donné les conceptions confuses qui prévalent souvent, le programme du Gouvernement peut nuire à la « confiance » et par suite accroître la préférence pour la liquidité ou diminuer l'efficacité marginale du capital, ce qui contribue aussi à ralentir l'investissement privé si aucune mesure compensatrice n'intervient.
3° Dans un système ouvert, en relations commerciales avec l'étranger, le multiplicateur du flux d'investissement supplémentaire profite en partie à l'emploi dans les pays étrangers, puisqu'une partie de la consommation additionnelle s'inscrit au passif de la balance des comptes ; aussi bien, lorsqu'on examine l'effet qu'un accroissement de l'investissement produit sur l'emploi intérieur, en tant que distinct de l'emploi mondial, il convient de faire subir une réduction au chiffre total du multiplicateur. En revanche les pertes de cette nature peuvent être plus ou moins compensées par les répercussions favorables dues à l'action du multiplicateur dans ceux des pays étrangers qui accroissent leur activité économique.
Au surplus, si l'on a affaire à des variations d'une certaine ampleur, il faut envisager une variation progressive de la propension marginale à consommer et partant du multiplicateur, à mesure que les bornes de la consommation se déplacent. La propension marginale à consommer n'est pas la même quel que soit le niveau de l'emploi et il est probable qu'en règle générale elle tend à diminuer quand l'emploi augmente ; autrement dit, lorsque le revenu réel augmente, la communauté ne désire consommer qu'une proportion graduellement décroissante de son revenu.
Outre l'action de la loi générale que nous venons d'énoncer, il existe d'autres facteurs qui peuvent faire varier la propension marginale à consommer et partant le multiplicateur ; en principe ces autres facteurs semblent de nature à accentuer plutôt qu'à atténuer l'effet de la loi générale. En premier lieu l'accroissement de l'emploi tend, du fait des rendements décroissants dans la courte période, à augmenter la proportion du revenu global dévolue aux entrepreneurs et la valeur de la propension marginale individuelle à consommer chez les entrepreneurs est probablement inférieure à sa valeur dans la communauté entière. En second lieu le chômage est normalement associé à une épargne négative de la part d'individus ou de collectivités, parce que la subsistance des chômeurs peut être prélevée soit sur leurs épargnes personnelles ou celles de leurs amis, soit sur un secours public partiellement financé par l'emprunt. La résorption du chômage supprime graduellement ces actes particuliers d'épargne négative ; elle réduit donc la propension marginale à consommer plus rapidement que ne l'eût fait un accroissement égal de revenu réel dont la communauté aurait bénéficié en des circonstances différentes.
En tout cas, si l'accroissement de l'investissement est faible, le multiplicateur a des chances d'être plus grand que si l'accroissement est fort ; aussi, lorsqu'on a en vue des variations d'une certaine amplitude, il faut considérer la valeur moyenne du multiplicateur qui correspond à la valeur moyenne de la propension marginale à consommer dans les limites de la variation envisagée.
M. Kahn a examiné sur le plan quantitatif l'effet probable des facteurs de cette nature dans certains cas hypothétiques spéciaux. Mais il n'est évidemment pas possible de généraliser beaucoup. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, par exemple, dans une communauté typique moderne, formant un système fermé et dans laquelle la consommation des chômeurs est prélevée sur celle des autres consommateurs, la tendance serait probablement de ne pas consommer beaucoup moins que 80 % d'un accroissement de revenu réel, de telle sorte que le multiplicateur, compte tenu des réactions compensatrices, ne serait guère inférieur à 5. Toutefois, dans un pays où le commerce extérieur représente 20 % de la consommation et dans lequel les chômeurs reçoivent au moyen d'emprunts ou de ressources équivalentes 50 % de leur consommation normale des périodes d'emploi, le multiplicateur peut tomber assez bas pour que son action ne fasse que doubler ou tripler l'emploi fourni par un investissement nouveau déterminé. Aussi dans un pays où le commerce extérieur tient une place importante et dans lequel le secours de chômage est largement financé par l'emprunt (comme c'était le cas notamment en Grande-Bretagne en 1931) la variation de l'emploi qui accompagne une variation donnée de l'investissement est-elle beaucoup moins forte que dans un pays où ces conditions n'existent pas au même, degré (par exemple aux États-Unis en 1932) [16].
En tout cas c'est par le principe général du multiplicateur qu'on doit expliquer comment une variation du montant de l'investissement, limitée à une faible proportion du revenu national, peut engendrer une variation de l'emploi et du revenu globaux d'une ampleur beaucoup plus considérable.
IV
Nous avons raisonné jusqu'ici en supposant que la variation de l'investissement global était prévue assez longtemps à l'avance pour que les industries travaillant pour la consommation progressent au même rythme que les industries travaillant pour l'investissement, la seule perturbation subie par les prix des biens de consommation étant celle qui résulte, en cas de rendements décroissants, de l'augmentation de la quantité produite.
Or le cas général dont on a à tenir compte est celui où le changement a pour cause initiale un accroissement non entièrement prévu de la production des biens de capital. Il est manifeste qu'une telle cause agissant dans ces conditions ne produira son plein effet sur l'emploi qu'après un certain laps de temps. Néanmoins nous avons constaté. dans la discussion que ce fait évident engendrait souvent quelque confusion entre la théorie du multiplicateur, qui est vérifiée d'une façon continue et immédiate à tous les instants successifs, et les conséquences d'une expansion dans les industries produisant les biens de capital, laquelle n'agit que lentement, graduellement et après un certain délai.
Ce double aspect de la question sera mis en lumière par les remarques suivantes. D'abord une expansion imprévue ou imparfaitement prévue des industries produisant les biens de capital ne se traduit pas instantanément par un accroissement d'égale importance dans le montant global de l'investissement ; elle ne détermine qu'une hausse graduelle de ce montant. Ensuite elle peut créer entre la valeur courante de la propension marginale à consommer et sa valeur normale un écart temporaire qui disparaît graduellement par la suite.
Ainsi une expansion des industries produisant les biens de capital cause dans l'investissement global une série d'accroissements échelonnés sur les périodes successives d'un certain intervalle de temps, et elle amène la propension marginale à consommer à prendre durant ces périodes une série de valeurs qui diffèrent tout à la fois de celle qu'elle aurait prise si l'accroissement avait été prévu et de celle qu'elle prendra lorsque la communauté aura fixé son investissement global à un nouveau montant stable. Mais dans chaque période la théorie du multiplicateur s'applique, en ce sens que l'accroissement de la demande globale est égal au produit de l'accroissement de l'investissement global par le multiplicateur, tel qu'il est alors déterminé par la propension marginale à consommer.
L'explication de ces deux ordres de faits apparaît plus clairement lorsqu'on considère le cas extrême où l'augmentation de l'emploi dans les industries produisant les biens de capital est totalement imprévue et où par conséquent il n'y a tout d'abord aucun accroissement de la production des biens de consommation. Dans ce cas, les efforts des individus nouvellement employés dans les industries produisant les biens de capital pour consommer une certaine proportion de leurs revenus supplémentaires feront monter les prix des biens de consommation jusqu'à ce qu'un équilibre temporaire de l'offre et de la demande s'établisse sous le triple effet, de l'ajournement de la consommation produit par la hausse des prix, du changement favorable aux classes épargnantes qu'entraîne dans la répartition des revenus l'augmentation des bénéfices consécutive à la hausse des prix et enfin de la diminution des stocks qui résulte de la hausse des prix. Dans la mesure où l'équilibre est rétabli par l'ajournement de la consommation, on se trouve en présence d'une réduction temporaire de la propension marginale à consommer, c'est-à-dire du multiplicateur lui-même, et, dans la mesure où il y a une diminution des stocks, l'accroissement de l'investissement global reste pendant un temps inférieur à l'accroissement de l'investissement réalisé dans les industries produisant les biens de capital, autrement dit le multiplicande ne s'accroît pas de tout le montant de l'investissement additionnel réalisé dans les industries produisant les biens de capital. Cependant les industries qui produisent les biens de consommation s'adaptent peu à peu à la demande nouvelle. Lorsque la consommation différée se réalise, la propension à consommer s'élève pour un temps au-dessus de sa valeur normale, ce qui compense la baisse antérieure, puis revient éventuellement à sa valeur normale. D'autre part la reconstitution des stocks antérieurs amène l'accroissement de l'investissement global à être pendant un temps supérieur à l'accroissement de l'investissement dans les industries, produisant les biens de capital (l'accroissement du capital circulant qui correspond à l'accroissement de la production contribue au même résultat pendant un certain temps).
Le fait qu'une variation imprévue de l'investissement global ne -produise son plein effet sur l'emploi qu'après un certain laps de temps a de l'importance dans certains cas ; il intervient notamment dans l'explication du cycle économique (de la façon que nous avons indiquée dans le Treatise on Money). Mais il ne saurait limiter la portée de la théorie du multiplicateur telle qu'elle est présentée dans ce chapitre ni enlever à ce coefficient sa valeur entant qu'indice de l'augmentation totale de l'emploi qui doit être attendue d'une expansion dans les industries Produisant les biens de capital, Au surplus, sauf dans le cas où la production des industries travaillant pour la consommation approche de la capacité totale et où par conséquent l'accroissement de la production exige non seulement l'augmentation de l'emploi associé à l'outillage existant mais encore l'extension de cet outillage, il n'y a aucune raison de penser qu'il doive s'écouler beaucoup de temps avant que l'emploi dans les industries travaillant pour la consommation progresse au même rythme que l'emploi dans les industries travaillant pour l'investissement, amplifié par un multiplicateur voisin de son chiffre normal.
V
Nous avons vu précédemment que, plus la propension marginale à consommer est grande, plus le multiplicateur est élevé et plus est importante par conséquent la variation de l'emploi qui correspond à une variation donnée de l'investissement. Il semble qu'on devrait en déduire la conclusion paradoxale qu'une 'communauté pauvre n'épargnant qu'une très faible proportion de son revenu est plus exposée à des fluctuations violentes qu'une communauté riche qui épargne une proportion plus importante de son revenu et dans laquelle le multiplicateur est par conséquent plus petit.
Une telle conclusion ne tiendrait pas compte de la différence existant entre les effets de la propension marginale à consommer et ceux de la propension moyenne à consommer. Si la propension marginale à consommer est élevée, un pourcentage donné de variation de l'investissement produit un effet proportionnellement considérable, mais l'effet absolu n'en est pas moins faible si la propension moyenne à consommer est élevée également. Un exemple numérique illustrera cette remarque.
Supposons que la propension à consommer d'une
communauté soit telle que, tant que son revenu réel ne dépasse pas la
production obtenue en affectant 5.000.000 d'hommes à son actuel équipement en
capital, elle consomme l'intégralité dudit revenu ; que la production
résultant de l'emploi de la première tranche supplémentaire de 100.000 hommes
soit consommée à raison de 99 %, celle de la seconde tranche à raison de 98 %,
celle de la troisième à raison de 97 % et ainsi de suite ; et que l'emploi de
10.000.000 d'hommes représente le plein emploi. Il s'ensuit que, lorsque 5.000.000
+ n x
100.000 hommes sont employés, la valeur marginale du multiplicateur est
et le revenu national
est investi dans la proportion de
Lorsque 5.200.000 hommes sont employés, le multiplicateur est donc très élevé puisqu'il est égal à 50, mais l'investissement ne représente qu'une proportion infime du revenu courant, savoir 0,06 0/0 ; il en résulte que, si l'investissement diminue dans une forte proportion, disons des deux tiers environ, l'emploi ne baissera qu'à 5.100.000, ce qui représente une baisse d'environ 2 %. A l'inverse, lorsque 9.000.000 d'hommes sont employés, le multiplicateur à la limite est relativement faible, puisque il est égal à 2 1/2, mais l'investissement représente alors une proportion appréciable du revenu courant, savoir 9 % ; il en résulte que, si l'investissement diminue des deux tiers, l'emploi baissera à 6.900.000, ce qui représente une baisse de 23 %. Dans l'hypothèse extrême où l'investissement tomberait à zéro, l'emploi baisserait d'environ 4 % dans le premier cas et de 44 % dans le second [18].
Dans l'exemple qui précède, la plus pauvre des deux communautés mises en parallèle est plus pauvre à cause de l'insuffisance de l'emploi. Mais la môme façon de raisonner s'applique après une adaptation facile au cas où la pauvreté est due à l'infériorité de la valeur professionnelle, de la technique ou de l'équipement. Ainsi, bien que le multiplicateur soit plus grand dans une communauté pauvre, l'effet des variations de l'investissement sur l'emploi est beaucoup plus important dans une communauté riche, à supposer que dans celle-ci l'investissement courant représente une proportion beaucoup plus élevée de la production courante [19].
Les observations précédentes montrent aussi d'une façon évidente que, dans les hypothèses considérées, l'emploi d'un certain nombre d'hommes à des travaux publics produit sur l'emploi global un effet beaucoup plus considérable au moment où il existe un chômage Sévère que plus tard lorsque le plein emploi est près d'être atteint. Dans l'exemple précédent, si, au moment où l'emploi est descendu à 5.200.000, l'on affecte 100.000 hommes de plus à des travaux publics, l'emploi total s'élèvera à 6.400.000 [20]. Mais, si l'emploi est déjà de 9.000.000 lorsqu'on affecte les 100.000 hommes supplémentaires à des travaux publics, l'emploi total ne s'élèvera qu'à 9.200.000. A une époque de Chômage rigoureux, des travaux publics, même d'une utilité douteuse, peuvent donc être largement payants, quand bien même ils ne feraient que diminuer le coût de l'assistance, si on peut supposer que la partie épargnée du revenu est d'autant plus faible que le chômage est plus intense ; mais leur intérêt devient de plus en plus contestable à mesure qu'on approche du plein emploi. En outre, si nous avons le droit de supposer que la propension marginale à consommer diminue régulièrement à mesure qu'on approche du plein emploi, il en résulte qu'il deviendra de plus en plus malaisé d'obtenir à l'aide d'augmentations successives de l'investissement, un accroissement de l'emploi d'un montant donné.
Il ne devrait pas être difficile de tracer le graphique de la propension marginale à consommer aux divers stades du cycle économique en partant des statistiques (à supposer qu'elles, fussent utilisables) du revenu global et de l'investissement global aux dates Successives. Pour l'instant nos statistiques ne sont pas assez exactes (ni assez adaptées à cet objet déterminé) pour nous permettre d'en déduire autre chose que des estimations grossières. Les éléments les meilleurs pour un tel travail sont à notre connaissance les chiffres de M. Kuznets relatifs aux États-Unis (déjà mentionnés p. 120), quelque incertains qu'ils soient. Joints aux évaluations du revenu national, ils suggèrent - pour autant qu'on puisse s'y fier - que le multiplicateur d'investissement est à la fois plus, faible et plus Stable que nous l'eussions pensé. Si on prend les années une à une, Ies résultats paraissent plutôt aberrants. Mais, si on les groupe deux à deux, on constate que le multiplicateur semble avoir été inférieur à 3 et être resté assez stable aux alentours de 2,5. Ceci suggère que la propension marginale à consommer ne dépasse pas 60 ou 70 %, chiffre parfaitement plausible en période d'essor mais dont la faiblesse est surprenante et, à notre avis, peu vraisemblable en période de dépression. Peut-être s'explique-t-il par l'extrême conservatisme de la politique financière suivie, même au cours de la crise, par les sociétés américaines. En d'autres termes, dans le cas où l'investissement baisse profondément parce qu'on n'entreprend plus de travaux de réparation et de renouvellement, si on constitue des provisions financières en vue de ces travaux, la propension marginale à consommer ne peut augmenter comme elle le ferait autrement. Nous soupçonnons ce facteur d'avoir joué un rôle important dans l'aggravation de la récente crise aux États-Unis. Il est d'ailleurs possible que les statistiques exagèrent quelque peu le déclin de l'investissement ; on l'estime en général à plus de 75 % entre 1929 et 1932, alors que la baisse de la « formation nette de capital » selon M. Kuznets est (le plus de 95 % ; un faible écart dans ces estimations peut faire varier fortement le chiffre du multiplicateur.
VI
Quand il existe du chômage involontaire, la désutilité marginale du travail est nécessairement moindre que l'utilité de la production marginale. A dire vrai, elle peut lui être grandement inférieure. Car, pour un homme qui est resté longtemps sans emploi, il arrive que dans certaines limites, le travail au lieu d'impliquer de la désutilité ait une utilité positive. Ceci étant admis, le raisonnement qui précède montre comment des dépenses sur fonds d'emprunt [21] peuvent, même lorsqu'elles sont inutiles, enrichir en définitive la communauté. La construction de pyramides, les tremblements de terre et jusqu'à la guerre peuvent contribuer à accroître -la richesse, si l'éducation des hommes d'État dans les principes de l'Économie Classique s'oppose à une solution meilleure.
Il est curieux que le bon sens populaire, dans son effort pour échapper à des conclusions absurdes, ait pu aller jusqu'à préférer les dépenses sur fonds d'emprunt totalement inutiles aux dépenses partiellement inutiles, qui, n'étant pas complètement dépourvues d'utilité, risquent d'être jugées au regard des principes strictement « commerciaux ». C'est ainsi que le financement des secours de chômage par l'emprunt est plus facilement accepté que le financement d'améliorations économiques a des conditions inférieures au taux de l'intérêt courant; et que la solution la plus acceptable de toutes consiste à creuser dans le sol des trous connus sous le nom de mines d'or, solution qui non seulement ne saurait ajouter quoi que ce soit à la richesse réelle du monde mais qui encore engendre du travail inutile.
Si la Trésorerie était disposée à emplir de billets de banque des vieilles bouteilles, à les enfouir à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à autoriser l'entreprise privée a extraire de nouveau les billets suivant les principes éprouvés du laissez-faire (le droit d'exploiter les terrains billetifères étant, bien entendu, concédé par adjudication), le chômage pourrait disparaître et, compte tenu des répercussions, il est probable que le revenu réel de la communauté de même que sa richesse en capital seraient sensiblement plus élevés qu'ils ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus sensé de construire des maisons ou autre chose d'utile ; mais, si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut encore mieux que rien.
Entre un semblable expédient et les mines d'or du monde réel l'analogie est complète. Aux époques où on trouve de l'or à des profondeurs convenables, l'expérience prouve que la richesse réelle du monde s'accroît rapidement; et, quand on ne le trouve qu'en faible quantité, la richesse reste étale ou même décline. Les mines d'or ont pour la civilisation une valeur et une importance extrêmes. De même que la guerre a été le seul cas où les hommes d'État aient pensé que de larges dépenses sur fonds d'emprunt fussent justifiées, de même l'extraction de l'or est le seul prétexte à creuser des trous dans le sol que les banquiers aient considéré comme de la finance saine ; chacune de ces deux activités a joué un rôle dans le progrès - à défaut d'une solution meilleure. Indiquons en passant que l'a tendance du prix de l'or à monter pendant les périodes de dépression par rapport au prix de la main-d'œuvre et des marchandises aide à la reprise éventuelle, parce qu'elle augmente la profondeur et diminue la teneur, à partir desquelles l'extraction du minerai aurifère est payante.
Outre l'effet probable de l'accroissement de l'offre d'or sur le taux de l'intérêt, il y a deux raisons pour que l'extraction de l'or soit une forme d'investissement au plus haut point recommandable, lorsque l'investissement ne peut être, accru par des moyens propres à accroître en même temps le stock de richesses utiles. Tout d'abord, en raison de l'attrait spéculatif de cette sorte d'investissement, on a tendance à le réaliser sans faire grande attention aux taux de l'intérêt en vigueur. Ensuite son résultat, c'est-à-dire l'augmentation du stock d'or, n'a pas pour effet comme dans le cas des autres investissements d'en diminuer l'utilité marginale. Puisque la valeur d'une maison dépend de son utilité, chaque fois qu'on bâtit, on diminue la rente qu'on peut espérer obtenir d'une construction ultérieure; et on affaiblit par conséquent l'attrait d'un nouvel investissement similaire, à moins que le taux de l'intérêt ne baisse parallèlement. L'extraction de métal précieux ne présente pas le même inconvénient ; le seul frein à cette extraction vient de la hausse du montant de l'unité de salaire exprimé en or, hausse qui a peu. de chance de se produire avant que l'emploi se soit grandement amélioré. Au surplus il n'y a pas à prévoir, comme dans le cas des richesses moins durables, un effet en retour dû aux provisions constituées au titre du coût d'usage et du coût supplémentaire.
L'ancienne Égypte avait le double privilège, qui
explique sans: doute sa richesse fabuleuse, de posséder deux sortes
d'activités, la construction de pyramides et l'extraction de métaux précieux,
dont les fruits, du fait qu'ils servent aux besoins de l'homme sans être
consommés, ne s'avilisent pas à raison de leur abondance. Le Moyen Age
construisait des cathédrales et chantait des cantiques. Deux pyramides, deux
messes pour un mort valent deux fois plus qu'une seule. Mais ceci n'est pas
vrai de deux voies ferrées reliant Londres à York. Ainsi nous sommes si
raisonnables, nous nous sommes donné une apparence si accomplie de financiers
prudents, avant tout soucieux de ne pas accroître les charges « financières »
de la postérité en construisant des maisons où elle vivrait, qu'il ne nous est
plus si facile d'échapper aux inconvénients du chômage. Nous gommes obligés de
les accepter comme la conséquence inévitable du fait qu'on applique à la
conduite de l'État des maximes conçues pour enrichir un individu en lui
permettant, d'accumuler des droits de jouissance qu'il n'a l'intention d'exercer
-à aucune époque déterminée.
[1] Cf. le Chapitre XIV.
[2] Signalons, en passant, qu'au sujet de l'influence exercée par la politique fiscale sur la formation de la richesse une grave erreur a été commise ; nous ne pourrons l'analyser correctement qu'à l'aide de la théorie de l'intérêt qui sera exposée dans le Livre IV.
[3] Cf. Chapitre XVIII, § 3.
[4] On considère que les chiffres réels présentent si peu d'intérêt qu'on les publie avec deux ans de retard ou plus.
[5] Au cours de l'année financière expirée le 31 mars 1930 les autorités locales ont dépensé au compte capital une somme de £ 87.000.000, qui a été fournie à concurrence de £ 37.000.000 par les amortissements et autres réserves relatives aux dépenses d'établissement antérieures ; au cours de l'année expirée le 31 mars 1933 les chiffres ont été £ 81.000.000 et £ 46.000.000.
[6] Ministry
of Health (N. du T.).
[7] Op. cit., pp. 117 et 118.
[8] Ces citations sont extraites du Bulletin (No 52) du Bureau National de la Recherche Économique, qui donne les conclusions préliminaires du livre que M. Kuznets publie actuellement.
[9] De nouveaux renseignements ont permis à M. Keynes de constater que les chiffres de la première colonne se rapportent à des catégories de capitaux plus étendues que ceux de la seconde colonne. Ceci explique la remarque ci-après relative à l'insuffisance de l'accroissement annuel de là dépréciation, etc. De ce fait, les conclusions tirées du tableau se trouvent d'ailleurs renforcées. Economic Journal, septembre 1936. (N. du T.)
[10] Cf. infra, chapitre XXIII, § 7(N. du T.).
[11] En divers passages de cette section nous avons anticipé les idées qui ne seront introduites qu'au Livre IV.
[12] On peut dire d'une façon
plus précise que, si
et
sont les élasticités de l'emploi (voir
infra p. 208 la définition de ce terme - N. du T.) respectivement dans
l'ensemble de l'industrie et dans les industries d'investissement, et si N et N2 représentent les effectifs
employés respectivement dans l'ensemble de l'industrie et dans les industries
d'investissement, on a
![]()
et ![]()
de
sorte que ![]()
c'est-à-dire ![]()
Toutefois,
s'il n'y a Pas de raison de croire que les courbes de l'offre globale relatives
d'une part à l'ensemble de l'industrie et d'autre part aux industries
d'investissement présentent dans leurs parties intéressantes des différences de
forme appréciables, si par conséquent
, il s'ensuit que
et par conséquent que
k = k'.
[13] Dans tout le raisonnement, les quantités seront mesurées en unités de salaire.
[14] Cependant, dans le cas le plus général, il est aussi fonction des conditions physiques de la production dans les industries travaillant respectivement pour l'investissement et pour la consommation.
[15] Cf. Chapitre XXI, p. 318.
[16] Voir cependant, p. 145, l'estimation pour les États-Unis.
[17] La proportion du revenu investi est en effet
=
(N. du T.)
[18] Le volume de l'investissement est mesuré, ci-dessus, par le nombre d'hommes employés à le réaliser. Si les rendements par unité d'emploi décroissent à mesure que l'emploi augmente, un volume d'emploi mesuré par un chiffre double avec l'échelle adoptée ci-dessus serait mesuré par un chiffre inférieur au double avec une échelle physique (à supposer qu'il en existe une).
[19] D'une façon plus générale le rapport entre la variation relative de la demande totale et la variation relative de l'investissement est

A
mesure que le revenu augmente
diminue mais
diminue aussi. Par
suite la fraction augmente ou diminue suivant que l'augmentation relative de la
consommation est supérieure ou intérieure à celle du revenu.
[20] L'équation à résoudre est la suivante :
ou ![]()
100 = 3+4+…+n,
On vérifiera aisément que la solution est voisine de 14. L'emploi total se fixera donc aux alentours de 6.400.000 (N. du T.).
[21] Il est souvent commode d'employer l'expression « dépense sur fonds d'emprunt » pour désigner tant l'investissement public financé par l'emprunt aux particuliers que toute autre dépense publique courante couverte par le même moyen. A strictement parler, ces dernières dépenses devraient être considérées comme une épargne négative, mais la politique des autorités en cette matière n'obéit pas à des motifs psychologiques analogues à ceux qui gouvernent l'épargne privée. L'expression « dépense sur fonds d'emprunt » est donc commode pour désigner le produit net des emprunts contractés par les autorités publiques quel que soit le compte où ils sont imputés : compte capital, ou compte budgétaire dont ils couvrent le déficit. Les dépenses sur fonds d'emprunt de la première catégorie agissent en accroissant l'investissement, celles de la seconde catégorie en accroissant la propension à consommer.