Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936)

 

Livre II : Définitions et concepts

 

 

 

Chapitre IV : Le choix des unités

 

I

 

Dans ce chapitre et dans les trois suivants, nous nous efforcerons de débrouiller un certain nombre de questions qui n'ont pas de rapport particulier ou exclusif avec les problèmes qui constituent l'objet spécial de notre étude. Ces chapitres ont le caractère d'une digression et nous empêcheront pendant un temps de poursuivre l'exa­men de notre thème principal. Si ces matières sont examinées ici, c'est unique­ment parce qu'elles n'ont jamais été traitées ailleurs d'une façon qui nous paraisse convenir aux besoins de notre enquête particulière.

 

Trois difficultés nous ont surtout arrêté dans la rédaction de ce livre, au point que nous étions incapable de nous exprimer correctement avant de leur avoir trouvé une solution : d'abord le choix des unités de quantité convenant aux problèmes du sys­tème économique dans son ensemble, ensuite le rôle joué par la prévision dans l'ana­lyse économique, et, enfin la définition du revenu.

 

 

II

 

 

L'imperfection des unités à l'aide desquelles les économistes ont coutume de travailler peut être illustrée par les concepts de Dividende National, de stock de capital réel et de niveau général des prix :

 

1° Le Dividende National tel qu'il est défini par Marshall et par le Professeur Pigou [1] mesure le volume de la production courante i. e. le revenu réel, et non la va­leur de cette production i. e. le revenu nominal [2]. De plus, il dépend dans un certain sens, de la production nette - c'est-à-dire de l'addition nette aux richesses de la com­mu­nauté disponibles pour être consommées ou pour être conservées comme stock de capital, qui résulte des activités économiques et des sacrifices de la période courante, après compensation de l'usure subie par le stock de capital existant au début de la période. On a tenté d'échafauder sur cette base une science quantitative. Mais, ainsi employée, une telle définition soulève une grave objection ; la production de la com­munauté en biens et en services est un ensemble non homogène, qui ne peut être mesuré au sens strict du mot que dans certains cas spéciaux, lorsque par exemple les articles d'une production se retrouvent tous en proportion égale dans une autre production.

 

 

2° On rencontre une difficulté plus grande encore, lorsque, pour calculer la pro­duc­tion nette, on cherche à mesurer l'addition nette à l'équipement en capital; car il faut alors trouver une base de comparaison quantitative entre les articles d'équipe­ment nouveaux produits au cours de la période et les articles anciens que l'usure à détruits. Pour arriver au Dividende National net, le Professeur Pigou [3] déduit un taux d'affaiblissement par désuétude, usure, etc., tel qu'on « puisse raisonnable­ment le con­sidérer comme normal ; et le critère pratique de l'affaiblissement normal, c'est qu'il soit assez régulier pour pouvoir être prévu sinon en détail tout au moins en gros ». Mais puisque cette déduction n'est pas une déduction exprimée en monnaie, il est amené à supposer qu'il peut. y avoir une variation dans une quantité physique, alors qu'il n'y a aucun changement physique, autrement dit il introduit implicitement les variations de valeur. En outre il est incapable de découvrir une formule satis­faisante [4] pour évaluer l'équipement nouveau par rapport à l'ancien, lorsque par suite de changements dans la technique les deux équipements ne sont pas identiques. Nous estimons que le concept visé par le Professeur Pigou est pour l'analyse économique le concept correct et convenable. Mais, tant qu'on n'a pas adopté un système satisfaisant d'unités, c'est une tâche impossible de le définir avec précision. Le problème consis­tant à comparer une production réelle à une autre production et à calculer ensuite le revenu net en compensant par de nouveaux articles d'équipement l'usure des anciens, pose des énigmes qui, on peut le dire à coup sûr, n'admettent pas de solution.

 

3° L'élément d'imprécision bien connu mais inévitable que comporte, de l'aveu général, le concept de niveau général des prix rend l'usage de ce terme fort incom­mode dans une analyse causale qui doit être exacte.

 

Néanmoins, c'est à juste titre qu'on considère toutes ces difficultés comme de sim­ples jeux d'esprit. Elles sont « purement théoriques », en ce sens qu'elles ne troublent jamais les hommes d'affaires, qu'elles n'interviennent même nullement dans leurs décisions et qu'elles n'ont pas d'influence sur le déroulement causal des événements économiques, lesquels sont nets et déterminés malgré l'indétermination quantitative de ces concepts. Il est donc naturel de conclure que lesdits concepts ne manquent pas seulement de précision, mais encore qu'ils ne sont pas nécessaires. De toute évidence notre analyse quantitative devra s'exprimer sous une forme excluant toute expression quantitative vague. Et, à vrai dire, dès qu'on s'attache à écarter ces expressions, il appa­raît, ainsi que nous espérons le montrer, qu'on s'en trouve beaucoup mieux.

 

Bien entendu, le fait que deux groupes incommensurables d'objets divers ne puissent fournir par eux-mêmes la matière d'une analyse quantitative ne doit pas nous empêcher d'établir des comparaisons statistiques approximatives, qui, pour être fondées sur des bases d'appréciation imparfaites plutôt que sur des calculs rigoureux, n'en sont pas moins dans certaines limites valables et intéressantes. Mais la véritable place de concepts comme la production réelle nette et le niveau général des prix se trouve dans le domaine des études historiques et statistiques. Leur objet devrait être de satisfaire la curiosité historique et sociale. Pour un tel objet une précision parfaite n'est ni nécessaire ni habituelle, alors que pour une analyse causale elle est au contraire indispensable, sans qu'il importe de savoir si l'on a ou non une connaissance exacte et complète des valeurs prises dans la réalité par les quantités qui intervien­nent. Dire que la production nette est plus considérable, mais le niveau des prix plus bas aujourd'hui qu'il y a un an ou dix ans, c'est énoncer une proposition analogue par sa nature à l'affirmation que la Reine Victoria était une souveraine meilleure mais non une femme plus heureuse que la Reine Élisabeth. Cette proposition n'est dépourvue ni de sens ni d'intérêt, mais elle est impropre à. servir de matière au calcul différentiel. Notre précision serait dérisoire si nous prétendions placer de semblables concepts en partie vagues et non quantitatifs à la base d'une analyse quantitative.

 

 

 

III

 

 

 

En toute circonstance particulière, ne l'oublions pas, les entrepreneurs ont à décider sur quelle échelle ils feront travailler un équipement  donné ; et lorsque nous disons que l'attente d'un accroissement de la demande, c'est-à-dire une hausse de la courbe de la demande globale, amène un accroissement de la production globale, nous voulons réellement dire que les entreprises qui possèdent l'équipement en capital sont incitées à, lui associer un volume global d'emploi de la main-d'œuvre d'un montant supérieur. Dans le cas d'une entreprise ou d'une industrie individuelles produisant une marchandises homogène, il est légitime de parler d'augmentations ou de diminutions de la production. Mais lorsque on additionne les activités de toutes les entreprises, on ne peut s'exprimer avec exactitude qu'au moyen des quantités d'emploi appliquées à un équipement  donné. Les concepts de production globale et de niveau des prix cessent alors d'être indispensables, car on n'a pas besoin d'une mesure absolue de la production globale courante, semblable à celle qui serait nécessaire si on voulait comparer le montant de cette production à celui qu'on obtiendrait en associant un équipement différent à une quantité différente d'emploi. Lorsque, pour des fins descriptives ou pour une comparaison sommaire, on veut parler d'un accrois­sement de la production, on doit accepter la présomption générale que le montant de l'emploi associé à un équipement donné constitue une mesure satisfaisante du mon­tant de la production qui en résulte - les deux facteurs étant présumés augmenter et diminuer simultanément sinon dans une proportion numérique définie.

 

Pour traiter la théorie de l'emploi, nous proposons donc de n'utiliser que deux unités fondamentales de quantité : les quantités de valeur monétaire et les quantités d'emploi. Les premières sont strictement homogènes et les secondes peuvent aussi être rendues homogènes. Pour autant que le travail salarié ou appointé obtient aux divers échelons et dans les différentes tâches une rémunération relative plus on moins fixe, on peut en effet donner de la quantité d'emploi une définition suffisante pour le but que nous nous proposons en prenant pour unités d'emploi l'emploi pendant une heure d'une main-d'œuvre ordinaire et en pondérant proportionnellement à sa rému­nération l'emploi pendant une heure d'une main-d’œuvre spécialisée, i. e. en comptant pour deux unités l'heure de travail spécialisé rémunéré au double du tarif ordinaire. Nous appellerons unité de travail l'unité dans laquelle la quantité d'emploi est mesurée ; et le salaire nominal de l'unité de travail sera dénommé unité de salaire [5]. Par suite, si E représente la somme des salaires (et des appointements), S l'unité de salaire, et N la quantité d'emploi, E = N. S.

 

 

L'hypothèse de l'homogénéité de l'offre de travail n'est pas infirmée par le fait évident qu'il existe des différences marquées dans l'habileté professionnelle des divers travailleurs et dans leurs aptitudes aux diverses tâches. Lorsque en effet la rémunération de la main-d’œuvre est proportionnelle à sa productivité, on a tenu compte de ces différences en considérant que les individus contribuaient à l'offre de travail proportionnellement à leur rémunération. Et, lorsque, à mesure que la pro­duction augmente, une entreprise donnée est obligée de faire appel à une main-d’œuvre dont les services par unité de salaire payée sont de moins en moins utiles à ses fins spéciales, il n'y a là qu'une raison entre autres pour que le rendement quan­titatif de l'équipement diminue lorsque une quantité croissante de travail lui est appli­quée. Nous imputons en quelque sorte l'hétérogénéité des unités de travail également rémunérées à l'équipement en capital, en considérant que celui-ci est de moins en moins propre à l'emploi des unités de travail disponibles à mesure que la production croît, au lieu de considérer que les unités de travail disponibles sont de moins en moins aptes à Se servir d'un équipement homogène. Par suite, s'il n'y 'a pas d'excédant de main-d’œuvre spécialisée ou experte et si l'emploi de main-d’œuvre moins idoine entraîne une hausse du coût de travail par unité de production, ceci signifie que, lorsque la production augmente, le rendement de l'équipement diminue plus vite qu'il ne l'eût fait si un tel excédent avait existé [6]. Même si, à la limite, les différentes unités de travail sont spécialisées au point de n'être plus du tout inter­changeables, ce cas ne soulève pas de difficulté spéciale ; il signifie simplement que l'élasticité de l'offre de la production provenant d'un type particulier d'équipement tombe brusquement à zéro lorsque les disponibilités de main-d’œuvre spécialisée dans l'emploi de cet équipement sont totalement employées [7]. Ainsi notre hypothèse d'une unité de travail homogène ne soulève pas d'objection, à moins qu'il n'y ait une grande instabilité dans la rémunération relative des différentes unités de travail ; et encore est-il possible de tenir compte de cette difficulté lorsqu'elle se présente, en supposant que l'offre de travail et la forme de la courbe de l'offre globale sont sujettes à des variations rapides.

 

Nous estimons qu'on peut éviter beaucoup de problèmes inutiles, lorsque on traite le système économique dans son ensemble, en se limitant strictement aux deux unités de monnaie et d'emploi, en réservant l'emploi des unités de productions ou d'équipe­ments particuliers au cas où on analyse la production d'entreprises ou d'industries considérées isolément, et en laissant l'emploi de concepts vagues comme la quantité de production globale, la quantité d'équipement en capital et le niveau général des prix pour les cas l'où on entreprend des comparaisons historiques, qui dans une certaine limite (parfois étendue) sont notoirement imprécises et approximatives.

 

Il s'ensuit que nous mesurerons les variations de la production courante en nous référant aux heures de travail appliquées à l'équipement existant (tant pour satisfaire les consommateurs que pour produire l'équipement nouveau), les heures de travail qualifié étant affectées d'un coefficient de pondération proportionnel à leurs rému­nérations. Nous n'avons pas besoin de faire une comparaison quantitative entre cette production et celle qui serait obtenue en associant un groupe de travailleurs différent à un équipement en capital différent. Pour prévoir la façon dont les entrepreneurs pos­sé­dant un équipement donné réagissent aux variations de la courbe de la demande globale, il n'est pas indispensable de savoir comment la quantité de production globale, le niveau de vie et le niveau général des prix varient suivant les époques et les pays.

 

 

 

 

IV

 

 

Il est facile de démontrer qu'à l'aide de la fonction de l'offre globale les conditions de l'offre, telles qu'on les exprime habituellement par la courbe de l'offre, et l'élasti­cité de l'offre reliant la production aux prix peuvent être traitées dans les deux unités choisies sans que les quantités de production interviennent, que l'on considère une entreprise ou une industrie individuelles ou le système économique dans son en­semble. Pour une entreprise déterminée (et de même pour une industrie déterminée et pour l'ensemble de l'industrie) la fonction de l'offre globale s'écrit en effet

 

,

 

 représente le «produit » (net de coût d'usage) dont l'attente décide les entre­preneurs à fournir un volume d'emploi . Par suite, si la relation , entre l'emploi et la production est telle que d'un emploi  il résulte une production , autre­ment dit si  = (), il en découle que

 

p =  =

 

est la courbe ordinaire de l'offre, où Ur est le coût d'usage (prévu) corres­pon­dant à un volume d'emploi .

 

Ainsi, dans le cas de chaque richesse homogène, pour laquelle  a un sens défini, nous pouvons évaluer  de la façon ordinaire. Mais on peut ensuite additionner les quantités , alors qu'il est impossible d'additionner les quantités, puisque  n'est pas une quantité numérique. En outre, si on peut supposer qu'en des circonstances données il n'y a qu'une seule répartition possible d'un certain emploi global entre les différentes industries, de telle sorte que  soit fonction de N, de nouvelles simplifications sont possibles.

 

Chapitre V : Le la prévision en tant qu'elle détermine le volume de la production et de l'emploi

 

 

 

 

I

 

 

Toute production est destinée en dernière analyse à satisfaire un consommateur. Or il s'écoule habituellement du temps - parfois beaucoup de temps - entre la prise en charge des coûts par le producteur (pour le compte du consommateur) et l'achat de la production par le dernier consommateur. Dans l'intervalle l'entrepreneur (cette appel­lation s'appliquant à la fois à la personne qui produit et à celle qui investit) est obligé de prévoir [8] aussi parfaitement que possible la somme que les consommateurs seront disposés à payer lorsque, après un laps de temps qui peut être considérable, il sera en mesure de les satisfaire directement ou indirectement. Il n'a pas d'autre ressource que de se laisser guider par ces prévisions, tout au moins lorsqu'il emploie des procédés de production qui exigent du temps.

 

Ces prévisions, qui gouvernent les décisions des hommes d'affaires, se divisent en deux groupes. Certains individus ou entreprises sont spécialisés dans l'élaboration de celles du premier type et certains autres dans l'élaboration de celles du second type. Le premier type de prévisions a trait au prix qu'un fabricant, au moment où il s'engage dans une fabrication, peut espérer obtenir en échange des produits « finis » qui en résulteront ; les produits étant considérés comme <4 finis » (du point de vue du fabricant) lorsqu'ils sont prêts à être utilisés ou à être vendus à une seconde personne. Le second type a trait aux sommes que l'entrepreneur peut espérer gagner sous forme de revenus futurs s'il achète (où parfois s'il fabrique) des produits « finis » pour les adjoindre à son équipement en capital. Nous appellerons le premier type la prévision à court terme et le second la prévision à long terme.

 

Ainsi la conduite de chaque entreprise individuelle lorsqu'elle fixe le volume de sa production quotidienne [9] est déterminée par ses prévisions à court terme - prévi­sions relatives au coût des divers volumes de production possibles et prévisions relatives au produit de leur vente ; lorsque la production est destinée à être adjointe à l'équipement en capital ou même à être vendue à des distributeurs, les prévisions à court terme de l'entrepreneur dépendent d'ailleurs en grande partie des prévisions à long terme (ou, à moyen terme) faites par d'autres personnes. Ce sont ces diverses prévisions qui déterminent le volume de l'emploi offert par chaque entreprise. Les résultats effectifs de la fabrication et de la vente n'intéressent l'emploi que pour autant qu'ils contribuent à modifier les prévisions ultérieures. L'emploi n'est pas- non plus influencé par les prévisions originelles, qui ont conduit l'entreprise à acquérir l'équi­pe­ment en capital ainsi que les stocks de produits intermédiaires et de marchandises semi-finies dont elle dispose au moment où elle doit prendre une décision au sujet de l'échelle de production du lendemain. Ainsi, toutes et quantes fois qu'une pareille décision intervient, elle est formée en tenant compte certes de cet équipement et de ces stocks, mais à la lumière des prévisions courantes relatives aux montants futurs des coûts et du « produit » de la vente.

 

Ceci étant, un changement dans les prévisions (à court terme ou à long terme) ne produit généralement son plein effet sur l'emploi qu'après un certain laps de temps. La variation de l'emploi résultant de ce changement n'est pas le second jour qui le suit la même que le premier ni le troisième jour la même que le second et ainsi de suite, même s'il n'y a pas de changement ultérieur dans les prévisions. Dans le cas des prévisions à court terme, ceci est dû au fait que leurs changements ne sont pas, en général, assez violents ou rapides, s'ils sont défavorables, pour motiver l'abandon du travail dans toutes les fabrications dont la mise en train, à la lumière des prévisions révisées, apparaît comme une erreur. Si les changements sont favorables, il est nécessaire qu'un certain délai de préparation s'écoule avant que l'emploi atteigne le niveau où il se serait établi si l'état de la prévision avait été modifié à une date antérieure. Dans le cas des prévisions à long terme, l'équipement qui ne sera pas rem­placé continue à fournir de l'emploi jusqu'à ce qu'il soit complètement usé ; et, si le changement est favorable, l'emploi peut être plus élevé au début qu'à l'époque ultérieure où on aura eu le temps d'adapter l'équipement à la situation nouvelle.

 

Supposons qu'un certain état de la prévision dure assez longtemps et, partant, qu'il produise sur l'emploi un effet assez complet pour que, en gros, il n'y ait aucune parcelle de l'emploi subsistant qui ne se fût rencontrée si le nouvel état de la prévision avait toujours existé. Le volume stable de l'emploi ainsi atteint pourra être appelé l'emploi de longue période correspondant à cet état de la prévision. Bien que la prévision [10] puisse changer assez fréquemment pour que le volume réel de l'emploi n'ait jamais le temps d'atteindre le volume d'emploi de longue période qui correspond à l'état existant de la prévision, il n'en est pas moins vrai qu'à tout état de la prévision correspond un volume d'emploi de longue période défini.

 

Examinons tout d'abord les étapes par lesquelles, sous l'effet d'un changement de la prévision, on passe à une position de longue période, lorsque la transition n'est ni troublée ni interrompue par un changement ultérieur. Supposons en premier lieu un changement tel que le nouveau volume de l'emploi de longue période soit supérieur à l'ancien. En règle générale, seul à l'origine sera affecté de façon notable le montant des engagements, c'est-à-dire le volume du travail dans les premières stades des fabri­cations nouvelles. La production des biens de consommation ainsi que la volume de l'emploi dans les derniers stades des fabrications entreprises avant le changement resteront sensiblement les mêmes qu'auparavant. S'il existe des stocks de produits partiellement finis, cette conclusion pourra se trouver modifiée; mais il n'en paraît pas moins vrai que l'accroissement initial de l'emploi sera faible. Cependant, à mesure que le temps passera, l'emploi augmentera graduellement. Il est môme facile d'imagi­ner des conditions qui le porteront, un moment donné, à un niveau plus élevé que celui du nouvel emploi de longue période. La fabrication de l'équipement exigé par le nouvel état de la prévision peut donner naissance à un volume d'emploi et à un montant de consommation courante supérieurs à ceux qui caractérisent la position de longue période. Ainsi le changement de la prévision peut amener l'emploi à monter graduellement jusqu'à un maximum, puis a décliner jusqu'au niveau de longue pério­de. Pareille chose peut même se produire lorsque le niveau de longue période nou­veau est identique à l'ancien, si le changement consiste en une orientation nou­velle de la consommation qui rend désuets certains procédés actuellement employés et l'équipement qui leur correspond. Ou encore, si le nouveau volume de l'emploi de longue période est moindre que l'ancien, durant la transition l'emploi peut s'établir quelque temps à un niveau inférieur au niveau de longue période qu'il atteindra par la suite. Un simple changement de la prévision est donc capable, pendant la période où il se réalise, de provoquer une oscillation d'une forme analogue à celle d'un mouve­ment cyclique. Dans le Treatise ou Money, ce sont des mouvements de cette nature qui ont été étudiés dans leurs rapports avec la formation et avec l'absorption des stocks de capital circulant et liquide, qui résultent de changements.

 

 

Une transition, comme la précédente, qui se déroule d'une façon ininterrompue jusqu'à une position de longue période nouvelle, peut se compliquer dans le détail. Mais le cours réel des événements est bien plus complexe encore. L'état de la prévi­sion est sujet à dès variations constantes; les prévisions nouvelles se superposent aux anciennes bien, avant que celles-ci aient produit tout leur effet, et la machine écono­mique se trouve occupée à tout moment à une multitude d'activités entremêlées dont l'existence est due aux divers états de la prévision dans le passé.

 

 

II

 

 

Ceci nous amène à la relation qui existe entre les développements précédents et l'objet de la présente étude. Il ressort avec évidence de ces développements que, en un certain sens, le volume de l'emploi à tout moment ne dépend pas seulement de l'état actuel de la prévision mais encore des états de la prévision qui ont existé au cours d'un certaine période passée. Toutefois les prévisions passées, qui n'ont pas encore produit tout leur effet, se trouvent incorporées dans l'équipement actuel, en considé­ration duquel l'entrepreneur doit prendre les décisions d'aujourd'hui, et elles n'influent sur ces décisions que dans la mesure où elles sont ainsi incorporées. Il est donc légitime, nonobstant ce qui précède, de dire que l'emploi d'aujourd'hui est gouverné par les prévisions d'aujourd'hui, jointes à l'équipement en capital d'aujourd'hui.

 

Il est rare qu'on puisse éviter de mentionner expressément la prévision courante à long terme. Mais on peut souvent se dispenser de faire une allusion expresse à la prévision à court terme, car en pratique la révision de celle-ci se fait d'une façon gra­duelle et continue, et dans une large mesure à la lumière des résultats acquis, de telle sorte que les résultats attendus et acquis se pénètrent et entremêlent leurs effets. Si la production et l'emploi sont fonction des prévisions à court terme faites par les producteurs et non des résultats passés, il n'en est pas moins vrai que les résultats les plus récents jouent un rôle prédominant dans la détermination de l'état de ces prévisions. Il serait trop compliqué de former des prévisions entièrement nouvelles chaque fois qu'on met en train une fabrication ; ce serait en outre une perte de temps, car d'ordinaire la plupart des circonstances restent pratiquement inchangées d'un jour à l'autre. C'est donc avec raison que les producteurs, dans la mesure où ils n'ont pas de raisons définies d'attendre un changement, fondent leurs prévisions sur l'hypothèse que les résultats les plus récemment réalisés se poursuivront dans l'avenir. Aussi y a-t-il dans la pratique un large chevauchement entre les effets qu'exercent respective­ment sur l'emploi le « produit » réalisé provenant de la vente de la production récente et le « produit » attendu de la vente de la production courante ; et lorsque les produc­teurs modifient graduellement leurs prévisions, ils le font plus souvent à la lumière des résultats réalisés qu'en considération de changements escomptés [11].

 

Toutefois, il ne faut pas oublier que, s'il s'agit de biens durables, les prévisions à court terme des producteurs sont fondées sur les prévisions à long terme des person­nes qui investissent ; et il n'est pas dans-la nature des prévisions à long terme de pouvoir être fréquemment vérifiées à la lumière des résultats réalisés. Au surplus les prévisions à long terme sont sujettes à des révisions soudaines, comme nous le ver­rons au Chapitre XII où elles seront examinées plus en détail. On ne saurait donc, même à titre d'approximation, éliminer les prévisions à long terme ou les remplacer par les résultats réalisés.

 

 

Chapitre VI : La définition du revenu, de l'épargne et de l'investissement

 

 

 

I. - Le revenu

 

Durant une période de temps quelconque un entrepreneur vend des produits finis aux consommateurs et aux autres producteurs pour une certaine somme que nous désignerons par A. Il dépense aussi une certaine somme que nous désignerons par A, pour acheter des produits finis aux autres entrepreneurs. Et il parvient à la fin de la période avec un équipement en capital ayant une valeur G, l'appellation d'équipement comprenant tant ses stocks de produits finis que ses stocks de produits non finis, i. e. son capital circulant.

 

Cependant une partie de la valeur A + G - A, doit être attribuée, non aux activités de la période considérée, mais à l'équipement en capital que l'entrepreneur possédait au début, de la période. Pour obtenir ce que nous considérons comme le revenu de la période courante, il faut donc déduire de la valeur A + G - A, une certaine somme représentant la partie de cette valeur qui a été fournie (en un certain sens) par l'équi­pement transmis à la fin de la période précédente. Le problème de la définition du revenu sera résolu dès que nous aurons trouvé une méthode satisfaisante pour calcu­ler cette déduction.

 

Ce calcul peut être fait par deux méthodes différentes, ayant chacune une certaine importance l'une par rapport à la production, l'autre par rapport à la consommation. Examinons-les successivement.

 

 

1° - La valeur réelle G de l'équipement en capital à la fin de la période est le résul­tat net de deux groupes d'opérations inverses. D'une part l'entrepreneur a entretenu et amélioré son équipement au cours de la période, soit par ses achats à d'autres entrepreneurs soit par les travaux qu'il y a lui-même consacrés, de l'autre il a absorbé et, déprécié ledit, équipement en l'utilisant pour la production. S'il avait décidé de ne pas utiliser son équipement pour la production, il n'en existerait pas moins une cer­taine somme optimum qu'il aurait eu avantage à dépenser pour l'entretenir et l'amé­liorer. Supposons qu'il eût alors dépensé une somme B' pour l'entretien et l'amélio­ration de son équipement et que, s'il avait dépensé cette somme, la valeur de l'équi­pement eût été G' à la fin de la période. Autrement dit G' - B' est la valeur nette maximum qu'il aurait été possible de conserver à. l'équipement provenant de la pério­de antérieure, s'il n'avait pas été utilisé pour produire les richesses A. L'excès de cette valeur potentielle de l'équipement sur  est la mesure de ce qui a été sacrifié (d'une façon ou d'une autre) pour produire les richesses A. Appelons cette quantité

 

,

 

qui mesure le sacrifice de valeur entraîné par la production des richesses A, le coût d'usage de ces richesses et donnons-lui pour symbole U [12]. Le montant que l'entrepreneur a payé aux autres facteurs de production en échange de leurs services, montant qui du point de vue de ces facteurs est leur revenu, sera appelé le coût de facteur des richesses A. Et nous appellerons coût premier de la production A la somme du coût de facteur F et du coût d'usage U.

 

Nous pouvons dès lors définir le revenu  [13] de l'entrepreneur l'excès de la valeur des produits finis qu'il a vendus au cours de la période sur son coût premier. Ceci signifie que le revenu de l'entrepreneur, ainsi défini, est égal à la quantité qu'il s'effor­ce de rendre maximum en faisant varier son échelle de production ; qu'il est égal en d'autres termes à son profit brut suivant l'acception courante du mot - laquelle s’accorde avec le bon sens. Par suite, comme le revenu du reste de la communauté est égal au coût de facteur de l'entrepreneur, le revenu global est égal à A - U.

 

Le revenu, défini de la sorte, est une quantité totalement exempte d'ambiguïté. De plus, puisque l'entrepreneur, lorsqu'il fixe le volume de l'emploi à offrir aux autres facteurs de production, cherche à rendre maximum la différence présumée entre le revenu et les paiements à faire aux autres facteurs, c'est le revenu qui présente une importance causale pour l'emploi.

 

Bien entendu on peut concevoir que  soit supérieur à G' - B', et que par suite le coût d'usage soit négatif. Tel sera par exemple le cas. s'il arrive qu'on choi­sisse une période où les engagements se soient accrus sans que la production supplé­mentaire ait eu le temps d'atteindre le stade de l'achèvement et de la vente. Tel sera aussi le cas chaque fois qu'il y aura un investissement positif, si on suppose que l'industrie est intégrée au point que les entrepreneurs produisent eux-mêmes la majeure partie de leur équipement. Toutefois, puisque le coût d'usage ne peut être négatif que lorsque l'entrepreneur augmente son équipement par son propre travail, il est légitime de penser que le coût d'usage est normalement positif dans une économie où l'équipement est en majeure partie fabriqué par des entreprises différentes de celles qui l'utilisent. En outre il est difficile d'imaginer un cas où le coût d'usage marginal correspondant à un accroissement de A, c'est-à-dire , soit autre que positif.

 

Peut-être sera-t-il commode d'indiquer ici, en anticipant la dernière partie du chapitre, que pour la communauté dans son ensemble la consommation globale (C) de la période est égale à  et l'investissement global (I) à . De plus U est le désinvestissement, et - U l'investissement, réalisé par l'entrepreneur individuel dans son propre équipement, à l'exclusion de ce qu'il achète aux autres entrepreneurs. Dans un système complètement intégré (où ) la consommation est égale à A et l'investissement à - U, c'est-à-dire à G - (G' - B'). La légère complication due à l'introduction de A, est uniquement motivée par le souci d'adopter une méthode applicable au cas le plus général d'un système de production non intégré.

 

Ajoutons que la demande effective est simplement le revenu global (ou le « pro­duit »), y compris les revenus destinés aux autres facteurs de production, que les entrepreneurs espèrent tirer du volume d'emploi courant qu'ils décident de donner. La fonction de la demande globale relie les divers volumes possibles de l'emploi aux « produits » que les volumes de production correspondants sont estimés devoir rappor­ter ; la demande effective est la valeur de la fonction de la demande globale qui devient une réalité parce que, compte tenu des conditions de l'offre, elle correspond au niveau de l'emploi qui porte à son maximum l'espoir de profit des entrepreneurs.

 

Ce groupe de définitions a encore l'avantage de permettre qu'on égale le « pro­duit » (ou le revenu) marginal au coût de facteur marginal ; le genre de propositions unissant le « produit » marginal tel qu'il a été défini aux coûts de facteur marginaux, auquel on aboutit ainsi, ressemblent à celles des économistes qui, ignorant le coût d'usage ou le supposant égal à zéro, égalaient le prix d'offre [14] au coût de facteur marginal [15].

 

2° - Venons-en maintenant au second des principes mentionnés plus haut. Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que des variations de valeur de l'équipement entre le début et la fin de la période, qui résultent des décisions volontaires prises par l'entrepreneur en vue de rendre son profit maximum. Or il peut se produire, en outre, une augmentation ou une diminution involontaire de la valeur de l'équipement pour des raisons qui échappent à son contrôle et sont indépendantes de ses décisions courantes. Ces variations peuvent être dues, par exemple, à un changement des valeurs de marché, à une perte causée par la désuétude ou la simple action du temps, ou encore à une destruction résultant de catastrophes telles qu'une guerre ou un tremblement de terre. Une partie de ces pertes involontaires, tout en étant inévitables, ne sont pas imprévues au sens large du mot ; tel est le cas des pertes dues à l'action du temps indépendamment de l'utilisation de l'équipement ; tel est encore le cas des pertes qui proviennent d'une désuétude «normale », c'est-à-dire, suivant la formule du Professeur Pigou, des pertes « assez régulières pour être prévues sinon en détail du moins en gros », et aussi, pourrions-nous ajouter, des pertes qui, dans la communauté tout entière, sont assez régulières pour être habituellement considérées comme des « risques assurables ». Négligeons pour l'instant le fait que le montant de la perte prévue varie suivant l'époque à laquelle on suppose que la prévision est formée. Nous appellerons coût supplémentaire la dépréciation involontaire mais non imprévue de l'équipement, c'est-à-dire l'excès de la dépréciation attendue sur le coût d'usage, et nous représenterons cette quantité par V. Sans doute est-il à peine nécessaire de signaler que cette définition n'est pas la même que celle du coût supplémentaire de Marshall, encore qu'elle s'inspire du même souci de ne pas négliger la partie de la dépréciation attendue qui n'entre pas dans le coût premier.

 

Lorsque on calcule le revenu net et le profit net de l'entrepreneur, il est d'usage de retrancher de son revenu et de son profit brut tels qu'ils ont été définis le montant estimé du coût! supplémentaire. Car l'effet psychologique produit par le coût supplé­mentaire sur l'entrepreneur, quand il examine ce qu'il lui est loisible de dépenser ou d'épargner, est virtuellement le même que si ce coût venait en déduction de son profit brut. En tant que producteur décidant s'il utilisera ou non l'équipement, le coût premier et le profit brut tels qu'ils ont été définis sont pour lui les concepts impor­tants. Mais, en tant que consommateur, il subit l'action subjective du coût supplé­mentaire dans les mêmes conditions que si ce coût faisait partie du coût premier. Par suite nous ne nous approchons pas seulement le plus possible de l'usage courant mais nous arrivons encore à un concept qui intéresse le montant de la consommation, lorsque, en définissant  le revenu net global,. nous retranchons le coût supplémentaire aussi bien que le coût d’usage, de telle sorte que le revenu net global soit égal à A -U - V.

 

Restent les variations de valeur de l'équipement dues à des changements imprévus des valeurs de marché, à une désuétude exceptionnellement rapide ou encore à, des destructions résultant de catastrophes. Ces variations de valeur sont à la fois invo­lontaires et imprévues, au sens large du mot. La perte effective subie de ce chef, dont nous ne tenons pas compte même dans le calcul du revenu net et que nous imputons au compte capital, sera appelée la perte imprévisible.

 

L'importance causale du revenu net réside dans l'influence qu'exerce la valeur de V sur le montant de la consommation courante, car le revenu net est la somme hypothétique que l'homme ordinaire considère comme son revenu disponible lorsqu'il décide combien il dépensera pour sa consommation courante. Sans doute n'a-t-il pas seulement ce facteur en vue lorsqu'il fixe le montant de sa dépense. Il attache, par exemple, une grande importance au gain ou à la perte imprévisible qu'il réalise au compte capital. Il y a pourtant une différence entre le coût supplémentaire et la perte imprévisible, c'est que les variations du coût supplémentaire affectent l'homme ordi­naire exactement comme les variations de son profit brut. C'est l'excès du «produit » de la vente de la production courante sur la somme du coût premier et du coût supplé­mentaire qui gouverne la consommation des entrepreneurs ; la perte (ou le gain) accidentelle intervient elle aussi dans leurs décisions, mais elle n'a pas le même poids ; une perte imprévisible d'un montant déterminé ne produit pas le même effet qu'un coût supplémentaire d'importance égale.

 

Entre les coûts supplémentaires et les pertes imprévisibles c'est-à-dire entre les pertes inévitables qu'il nous paraît normal de débiter au compte revenu et celles qu'il est raisonnable de considérer comme une perte (ou un gain) imprévisible, imputable au compte capital, la ligne de séparation est en partie conventionnelle et psycho­logique ; elle dépend des critères communément adoptés Pour estimer les coûts supplé­mentaires. On ne peut assigner un principe unique aux estimations du coût sup­plé­mentaire ; en fait, le montant de ce coût dépend de la méthode de calcul choisie. La valeur attendue du coût supplémentaire au moment initial où l'équipement a été produit est une quantité définie. Mais si ce coût est réestimé à une époque ultérieure, sa. valeur correspondant au reste de la vie de l'équipement peut avoir varié en raison d'un changement subi par nos prévisions dans l'intervalle. La perte imprévisible de capital est alors la valeur actuelle de la différence entre les séries attendues de U + V dans la prévision originelle et dans la prévision révisée. C'est un principe de compta­bilité commerciale largement admis et sanctionné par les autorités fiscales [16] de fixer à un certain chiffre au moment où l'on acquiert l'équipement la somme du coût supplé­mentaire et du coût d'usage, puis de maintenir cette somme au même chiffre pendant toute la vie de l'équipement quels que soient les changements ultérieurs de la prévi­sion. Dans ce cas l'on considèrera comme coût supplémentaire correspondant à une période quelconque l'excès du chiffre fixé à l'avance sur le coût d'usage réel. L'avan­tage de cette méthode est de procurer la certitude que durant la vie de l'équipement considérée dans son ensemble le gain ou la perte imprévisible sont nuls. Mais il est raisonnable également dans certaines circonstances de refaire à un intervalle comp­table arbitrairement choisi, par exemple tous les ans, le calcul de la déduction -correspondant au coût supplémentaire sur la base des valeurs et des prévisions cou­ran­tes. En fait, les hommes d'affaires sont divisés au sujet de la méthode à adopter. Il sera commode d'appeler coût supplémentaire fondamental la prévision de coût sup­plé­mentaire faite à l'origine quand l'équipement vient d'être acquis, et coût supplé­men­taire courant la même quantité rajustée sur la base des valeurs et des prévisions courantes.

 

La définition du coût supplémentaire la plus proche d'une définition quantitative à laquelle nous puissions parvenir est donc la suivante - le coût supplémentaire com­prend les déductions qu'un entrepreneur type fait subir à son revenu avant de calculer ce qu'il considère comme son revenu net lorsqu'il déclare un dividende (s'il s'agit d'une société) ou lorsqu'il fixe le montant de sa consommation courante (s'il s'agit d'un individu). Puisque les charges imprévisibles du compte capital ne seront pas perdues de vue, il est préférable, en cas de doute, d'imputer un article à ce compte et de ne ranger dans le coût supplémentaire que les articles qui en font certainement partie. On peut en effet tenir compte des imputations excessives au compte capital en accordant à ce compte plus d'influence sur le montant de la consommation courante qu'il n'en aurait autrement.

 

On constatera que notre définition du revenu net est très voisine de celle du revenu donnée par Marshall lorsqu'il décide de s'en rapporter aux errements des com­missaires de l'impôt sur le revenu [17], et, pour ainsi parler, de considérer comme revenu tout ce que ces commissaires à la lumière de leur expérience jugent devoir être traité comme tel. On peut estimer en effet que leur jurisprudence est le résultat des recherches les plus attentives et les plus Rendues dont on dispose pour savoir ce que dans la pratique on considère habituellement comme le revenu net. Notre revenu net correspond aussi au Dividende National du Professeur Pigou selon sa définition la plus récente [18].

 

Il n'en reste pas moins que le revenu net n'est pas une notion bien tranchée ; elle repose sur un critère équivoque que des autorités différentes peuvent interpréter cha­cune à leur manière. Le Professeur Hayek, par exemple, a suggéré qu'un individu, propriétaire de biens de capital, peut chercher à maintenir constant le revenu qu'il en tire, de telle manière qu'il ne se sente pas libre de dépenser son revenu pour la con­sommation avant d'avoir mis de côté une somme suffisante pour compenser toute tendance à la baisse que pourrait manifester pour une raison quelconque le revenu de son capital [19]. Nous doutons s'il existe un pareil individu ; en tout cas il est évident que l'emploi d'une telle conception comme critère psychologique possible du revenu net ne soulève aucune objection d'ordre théorique. Mais lorsque le Professeur Hayek conclut que les concepts d'épargne et d'investissement sont de ce fait entachés d'im­pré­cision, il n'a raison que dans la mesure où il parle d'épargne nette et d'investisse­ment net. Les notions d'épargne et d'investissement qui interviennent dans la théorie de l'emploi sont exemptes de ce défaut et admettent, comme nous l'avons démontré précédemment, une définition objective.

 

C'est donc une erreur d'appeler toute l'attention sur le revenu net, lequel n'inté­resse que les décisions relatives à la consommation et qu'en outre une ligne imprécise sépare seule de plusieurs autres facteurs affectant la consommation, et de négliger, comme on le fait d'ordinaire, le concept du revenu proprement dit, lequel est le con­cept intervenant dans les décisions relatives à la production courante et qui est exempt de toute ambiguïté.

 

Les définitions du revenu et du revenu net qui précèdent ont été à dessein ajustées aussi étroitement que possible à l'usage courant. Il faut donc rappeler tout de suite au lecteur que dans le Treatise on Money nous avons défini le revenu en un sens spécial. La particularité de notre ancienne définition était relative à la fraction du revenu global qui revient aux entrepreneurs, car nous n'envisagions alors ni le profit (brut ou net) provenant effectivement de leurs opérations courantes ni le profit par eux es­comp­té lorsqu'ils décident de commencer leurs opérations courantes, mais dans un certain sens (qui nous paraît maintenant insuffisamment défini lorsque on tient comp­te des variations possibles de l'échelle de production) un profit normal ou compatible avec l'équilibre ; aux termes de cette définition, l'épargne devait être supérieure à l'in­ves­tissement d'une quantité égale à l'excès du profit normal sur le profit réel. Nous craignons que cette acception du mot revenu n'ait causé beaucoup de confusion, et plus encore l'acception corrélative du mot épargne; car certaines de nos conclusions (notamment celle qui concernent l'excès de l'épargne sur l'investissement), qui n'étaient valables qu'à condition d'interpréter les termes utilisés dans notre sens spé­cial, ont été souvent adoptées dans des discussions populaires où les termes étaient employés dans leur sens usuel. Pour cette raison et aussi parce que les termes dont nous nous servions ne sont plus indispensables à l'expression exacte de notre pensée, nous avons résolu de les abandonner en regrettant vivement la confusion qu'ils ont pu causer.

 

 

 

II. - L'épargne et l'investissement

 

 

 

Dans le flot d'acceptions divergentes des mots, il est agréable de découvrir un point fixe. Autant que nous sachions, personne ne conteste que l'épargne soit l'excès du revenu sur la dépense pour la consommation. Les seules hésitations possibles au sujet de la signification du mot épargne sont donc celles qui ont pour origine soit le sens du mot revenu soit le sens du mot consommation. Nous avons déjà défini le revenu. Quant à la dépense pour la consommation pendant une période quelconque, elle ne peut être que la valeur des biens vendus aux consommateurs pendant cette période, ce qui nous ramène à la question de savoir ce qu'il faut entendre par acheteur pour la consommation. Toute définition raisonnable de la ligne qui sépare l'acheteur pour la consommation de l'acheteur pour l'investissement nous rendra les mêmes services. pourvu qu'elle soit appliquée d'une façon cohérente. On a souvent discuté le type de problème qui consiste à savoir, par exemple, s'il est légitime de considérer l'achat d'une automobile comme un achat pour la consommation et l'achat d'une maison comme un achat pour l'investissement. Nous n'avons aucune contribution importante à apporter à ce débat. Le critère doit évidemment correspondre au point où nous avons tracé la ligne de séparation entre le consommateur et l'entrepreneur. Lorsque en définissant A,. nous avons dit que cette quantité était la valeur de ce qu'un entrepreneur achetait à un autre entrepreneur, nous avons implicitement résolu le problème. Il s'ensuit que la dépense pour la consommation peut être définie sans ambiguïté  ∑ A représente le total des ventes faites pendant la période et  le total des ventes faites par un entrepreneur à un autre entrepreneur. Dans les pages qui suivent il sera généralement commode d'omettre et de désigner par A les ventes globales de toute espèce, par  la totalité de ventes que les entrepreneurs se font entre eux, et par U les coûts d'usage, globaux des entrepreneurs.

 

Le revenu et la consommation se trouvant maintenant définis, la définition de l'épargne, qui n'est que l'excès du revenu sur la consommation, se déduit naturelle­ment de leurs définitions. Puisque le revenu est égal à A - U et la consommation à  , il s'ensuit que l'épargne est égale à . De même l'épargne nette qui est l'excès du revenu net sur la consommation est égale à .

 

Notre définition du revenu conduit aussitôt à celle de l'investissement courant. Cette quantité ne peut être en effet que l'addition à la valeur de l'équipement résultant de l'activité productrice de la période. Il est clair qu'elle est égale à ce qui vient d'être défini sous le nom d'épargne. Car elle représente la partie du revenu de la période qui n'a pas été absorbée par la consommation. Comme nous l'avons vu précédemment, le résultat des opérations productives d'une période quelconque est que les entrepre­neurs, compte tenu des achats  qu'ils se font mutuellement, arrivent à la fin de la période en ayant vendu des produits finis d'une valeur A et en conservant un équipe­ment en capital auquel la production et la vente de A ont causé une détérioration mesurée par U (ou une amélioration mesurée par - U lorsque U est négatif). Durant la même période des produits finis ayant une valeur  ont été absorbés pour la consommation. L'excès de A - U sur , c'est-à-dire , est donc l'addition à l'équipement en capital qui résulte des acti­vités productrices de la période ; il constitue par conséquent l'investissement de la période. De même , c'est-à-dire l'addition nette à la valeur de l'équipe­ment, une fois déduite la dépréciation normale qui ne résulte ni de sa participation à la production ni des changements imprévisibles de valeur imputables au compte capital, est l'investissement net de la période.

 

Ainsi, bien que le montant de l'épargne résulte du comportement collectif des con­sommateurs individuels et le montant de l'investissement du comportement collectif des entrepreneurs individuels, ces deux montants sont nécessairement égaux puisque chacun d'eux est égal à l'excès du revenu sur la consommation. Et cette conclusion n'est aucunement subordonnée à. quelque subtilité ou particularité de la définition du revenu donnée plus haut. Si on admet que le revenu est égal à la valeur de la production courante, que l'investissement courant est égal à la partie de la production courante qui n'est pas consommée et que l'épargne est égale à l'excès du revenu sur la consommation, toutes choses conformes à la fois au bon sens et à l'usage traditionnel de la grande majorité des économistes, l'égalité de l'épargne et de l'investissement en découle nécessairement. En résumé:

 

 

Revenu        =    valeur de la production = consommation + investissement.

Épargne       =    revenu + consommation.

Donc,                épargne investissement.

 

 

 

Ainsi tout système de définitions admettant les propositions précédentes conduit à la même conclusion. Il faudrait contester la vérité de l'une ou l'autre d'entre elles pour avoir le droit d'écarter la conclusion.

 

L'équivalence de la quantité d'épargne et de la quantité d'investissement découle du caractère bilatéral des transactions entre le producteur d'une part et le consomma­teur ou l'acheteur d'équipement d'autre part. Le revenu est créé par l'excès sur le coût d'usage de la valeur que le producteur obtient pour la production qu'il a vendue ; mais la totalité de sa production doit évidemment avoir été vendue soit à un consommateur soit à un autre entrepreneur ; et d'autre part l'investissement courant de chaque entre­preneur est égal à l'excès sur son propre coût d'usage de l'équipement qu'il a acheté à d'autres entrepreneurs. Par suite, dans la communauté entière, l'excès du revenu sur la consommation que nous appelons épargne ne peut différer de l'addition à l'équipe­ment que nous appelons investissement. Il en va de même de l'épargne nette et de l'investissement net. L'épargne n'est en réalité qu'un reliquat. Les décisions de con­sommer et les décisions d'investir déterminent conjointement les revenus. Dès lors que les décisions d'investir se réalisent, il est obligatoire qu'en se réalisant elles res­treignent la consommation ou accroissent le revenu. Ainsi l'acte d'investissement con­sidéré en soi ne peut pas ne pas déterminer dans ce reliquat ou cette marge que nous appelons épargne un accroissement d'un montant équivalent.

 

Il peut arriver, à la vérité, que les individus soient si obstinés dans leurs décisions relatives aux sommes qu'ils voudraient chacun respectivement épargner et investir qu'il n'y ait pas de prix d'équilibre où les transactions puissent se conclure. Dans ce cas nos propositions cesseraient d'être valables, puisque la production n'aurait plus de valeur de marché définie, les prix ne trouvant pas de position d'équilibre entre zéro et l'infini. Toutefois l'expérience prouve qu'en fait il n'en est pas ainsi et qu'il existe des habitudes ou des réactions psychologiques permettant d'atteindre un équilibre où le désir d'acheter est égal au désir de vendre. Qu'il puisse exister une chose telle que la valeur de marché de la production, c'est à la fois une condition nécessaire pour que le revenu nominal ait une valeur définie et une condition suffisante pour que le total des sommes que les épargnants décident individuellement d'épargner soit égal au total des sommes que les auteurs d'investissement décident individuellement d'investir.

 

Peut-être arrive-t-on à des idées plus claires en cette matière lorsque on raisonne en considérant les décisions de consommer (ou de s'abstenir de consommer) plutôt que celles d'épargner. Une décision de consommer ou de ne pas consommer relève véritablement du pouvoir de l'individu, et il en va de même d'une décision d'investir ou de ne pas investir. Les montants du revenu global et de l'épargne globale sont les résultats du libre choix des individus de consommer ou ne pas consommer et de leur libre choix d'investir ou de ne pas investir; mais aucun de ces deux montants globaux ne saurait prendre une valeur indépendante, résultant d'un groupe séparé de décisions étrangères à celles qui concernent la consommation et l'investissement. Conformé­ment à ce principe nous substituerons dans la suite de cet ouvrage le concept de pro­pension à consommer à celui de propension ou disposition à épargner.


 

Appendice sur le coût d'usage

 

I

 

 

Le coût d'usage présente, à notre avis, pour la théorie classique de la valeur une importance qui a été souvent méconnue. Il y a plus à dire sur ce sujet qu'il n'est à propos et utile de le faire ici. Mais, à titre de digression, nous ferons dans le présent Appendice une analyse un peu plus approfondie de cette notion.

 

Le coût d'usage d'un entrepreneur est par définition égal à

 

,

 

où A, représente le montant des achats faits par notre entrepreneur aux autres entrepreneurs, G a valeur effective de son équipement en capital à la fin de la période, et G' la valeur que cet équipement aurait eue à la fin de la période s'il s'était abstenu de l'utiliser et avait dépensé la somme optimum B' pour son entretien et son amélioration. Or G - (G' - B'), c'est-à-dire l'excédent de la valeur de son équipement sur la valeur nette provenant de la période antérieure, représente l'investissement courant qu'il a effectué dans son équipement, investissement qui peut être figure par I ; U, le coût d'usage de son chiffre d'affaires A, est donc égal à , où  représente ce qu'il a acheté à d'autres entrepreneurs et I ce qu'il a investi pendant la période dans son propre équipement. Un instant de réflexion montrera que tout ceci ne dépasse pas le simple bon sens. Une partie des achats faits aux autres entrepre­neurs, est balancée par la valeur de l'investissement courant qu'il a réalisé dans son propre équipement, et le surplus représente le sacrifice que lui a coûté la production des richesses vendues, en sus de la somme totale qu'il a payée aux facteurs de production. Si le lecteur essaye d'exprimer l'essentiel de ces idées sous d'autres formes, il constatera que celle-ci offre l'avantage d'écarter des problèmes comptables insolubles (et inutiles). Il n'existe à notre avis, aucun autre moyen d'analyser sans ambiguïté les résultats courants de la production. Si l'industrie est complètement intégrée ou si l'entrepreneur n'a rien acheté au dehors, de telle sorte que , le coût d'usage est simplement l'équivalent du désinvestissement courant qu'entraîne l'utilisation de l'équipement, mais il nous reste l'avantage de n'avoir à aucun moment de notre analyse à répartir le coût de facteur entre les biens que l'on vend et l'équi­pement que l'on garde.. Nous pouvons ainsi considérer le volume de l'emploi fourni par une entreprise, simple ou intégrée, comme le résultat d'une seule décision globale ; cette méthode correspond à la pénétration existant dans la réalité entre la production de ce qui est vendu dans la période et la production totale.

 

La notion de coût d'usage nous permet en outre de substituer à la définition habituelle une définition plus claire du prix d'offre de courte période d'une unité de richesse produite en vue de la vente par une entreprise. Le prix d'offre de courte pé­riode est en effet la somme du coût de facteur marginal et du coût d'usage marginal.

 

Or, c'est une pratique usuelle dans la théorie moderne de la valeur d'égaler le prix d'offre de courte période au coût de facteur seul. Cependant de toute évidence une telle pratique n'est légitime que si le coût d'usage marginal est nul, ou si l'on adopte une dé finition spéciale du prix d'offre, excluant le coût d'usage marginal, comme nous l'avons fait nous-même (p. 45 ci-dessus) en définissant le « produit » et le « prix de l'offre globale», quantités qui ne comprennent pas le coût d'usage global. Mais, alors qu'il peut être parfois commode lorsqu'on étudie la production dans son ensem­ble de déduire le coût d'usage, une telle méthode enlève à l'analyse toute correspon­dance avec la réalité, si d'une façon habituelle (et implicite) on l'applique à la production d'une seule entreprise ou d'une seule industrie, car elle crée une différence entre le « prix d'offre » d'un article et son « prix » au sens habituel du mot ; et une cer­taine confusion a pu naître de cette pratique. Le sens du terme « prix d'offre » semble avoir été supposé évident lorsque ce terme était appliqué à une unité parti­culière d'une production destinée à la vente; et on n'a pas jugé nécessaire d'appro­fondir davantage la question. Or, lorsqu'on s'occupe et de ce qui est acheté aux autres entreprises et de l'usure subie par le propre équipement de l'entreprise du fait qu'il contribue à la production de l'unité marginale, on rencontre toute la série de com­plications qui accompagnent la définition du revenu. Même si on admet qu'en cas d'achats faits aux autres entreprises, le coût marginal des achats correspondant à la vente d'une unité additionnelle de production doit être déduit du produit unitaire de la vente pour qu'apparaisse ce qu'on appelle le prix d'offre de l'entreprise, il reste encore à tenir compte du désinvestissement qu'entraîne dans le propre équipement de l'entre­prise la production de l'unité marginale. Même si la production toute entière est élaborée par une entreprise complètement intégrée, il est encore illégitime de sup­poser que le coût d'usage est nul, c'est à-dire qu'on règle générale le désinvestis­se­ment marginal déterminé dans l'équipement par la production de l'unité marginale peut être négligé.

 

Les concepts de coût d'usage et de coût supplémentaire nous permettent aussi d'établir un rapport plus clair entre le prix d'offre de longue période et le prix d'offre de courte période. Le coût de longue période doit évidemment comprendre une somme destinée à couvrir le coût supplémentaire fondamental ainsi que la moyenne dûment évaluée sur la durée de l'équipement du coût premier attendu. Autrement dit, le coût de longue période de la production est égal à la valeur attendue de la somme du coût premier et du coût supplémentaire ; en outre, pour laisser un profit normal, le prix d'offre de longue période doit dépasser le coût de longue période ainsi calculé d'un montant qu'on détermine en appliquant au coût de l'équipement un taux de pourcentage égal. au taux d'intérêt courant des emprunts d'échéance et de risque comparables. Ou encore, si l'on préfère prendre un taux d'intérêt « pur » applicable dans tous les cas, le coût de longue période devra comprendre un troisième terme, qu'on pourrait appeler le coût de risque, destiné à couvrir les différences qui peuvent apparaître pour des causes inconnues entre le « produit » prévu et le «produit » effec­tif. Ainsi le prix d'offre de longue période est égal à la somme des divers composants que l'on y peut distinguer, savoir : le coût premier, le coût supplémentaire, le coût de risque et le coût d'intérêt. Quant au prix d'offre de courte période, il est égal au coût premier marginal. L'entrepreneur, lorsqu'il achète ou construit son équipement, doit donc espérer couvrir son coût supplémentaire, son coût de risque et son coût d'intérêt au moyen de l'excédent de la valeur marginale du coût premier sur sa valeur moyenne ; par suite dans un équilibre de longue période, l'excédent du coût premier marginal sur le coût premier moyen est égal à la somme du coût supplémentaire, du coût de risque et du coût d'intérêt [20].

 

Le volume de la production pour lequel le coût premier marginal est égal à la somme du coût premier et du coût supplémentaire moyens présente une importance spéciale ; car c'est avec ce volume que l'entrepreneur boucle exactement son compte de profits et pertes. Autrement dit, ce volume correspond au point où son profit net est nul; au-dessous de ce volume il exploite à perte.

 

La mesure dans laquelle on est obligé de tenir compte du coût supplémentaire indépendamment du coût premier varie grandement d'un type d'équipement à l'autre. Voici deux cas extrêmes :

 

1° Une partie de l'entretien de l'équipement coïncide nécessairement avec l'acte d'utilisation (par exemple le travail de graissage des machines). La dépense corres­pon­dante (non compris les achats au dehors) est incluse dans le coût de facteur. Si, pour des raisons physiques, le montant exact de la dépréciation courante est tout entier compensé de cette façon, le montant du coût d'usage (non compris les achats au dehors) est égal et de signe contraire à celui du coût supplémentaire ; et dans un équilibre de longue période le coût de facteur marginal dépasse le coût de facteur moyen d'un montant égal à la somme du coût de risque et du coût d'intérêt.

 

2° Une partie de la diminution de valeur de l'équipement ne se produit que s'il est utilisé. Le coût correspondant est imputé au coût d'usage, pour autant qu'il n'en est pas tenu compte au fur et à mesure de l'acte d'utilisation. Si les portes de valeur de l'équipement se produisent exclusivement de cette façon, le coût supplémentaire est nul.

 

Peut-être sera-t-il utile de remarquer que, si les entrepreneurs n'utilisent pas en premier lieu leur équipement le plus vieux et le moins bon, c'est parce que la faiblesse du coût d'usage n'est. pas leur unique considération ; la faiblesse du coût d'usage de cet équipement peut en effet être plus que compensée par son inefficacité relative, c'est-à-dire par l'élévation de son coût de facteur. Aussi les entrepreneurs utilisent-ils de préférence la partie de leur équipement qui permet d'obtenir par unité produite une somme du coût de facteur et du coût d'usage réduite au minimum [21]. Il S'ensuit qu'à tout volume [22] de la production considérée correspond un coût d'usage, mais qu'il n'existe pas de relation uniforme entre ce coût d'usage total et le coût d'usage mar­gi­nal, c'est-à-dire l'accroissement du coût d'usage résultant d'un accroissement du volume de la production.

 

 

 

II

 

 

Le coût d'usage constitue l'un des liens entre le présent et le futur. L'entrepreneur en effet, lorsqu'il fixe son échelle de production, se trouve dans l'alternative ou d'utiliser immédiatement son équipement ou de le conserver pour l'utiliser plus tard. C'est l'évaluation du bénéfice futur sacrifié du fait de l'utilisation immédiate qui détermine le montant du coût d'usage, et c'est le montant marginal de ce sacrifice. qui, joint au coût de facteur marginal et au « produit » marginal attendu, détermine son échelle de production. Comment, dès lors, l'entrepreneur calcule-t-il le coût d'usage d'un acte de production ?

 

Selon la définition que nous avons donnée, le coût d'usage est la diminution de valeur subie par l'équipement du fait de son utilisation par rapport à celle qu'il aurait subie s'il n'avait pas servi compte tenu d'une part du coût de l'entretien et des amélio­rations qu'il y aurait eu avantage à effectuer et d'autre part des achats faits aux autres entrepreneurs. Pour déterminer ce coût d'usage, il faut donc calculer la valeur actuelle du rendement additionnel probable qui serait obtenu quelque jour si l'équipement n'était pas utilisé immédiatement. Or cette valeur est au moins égale à la valeur actuelle de la possibilité de surseoir au remplacement de l'équipement, qui sera la con­­sé­­quence de son inactivité ; et elle peut lui être supérieure [23].

 

S'il n'y a pas de stocks excessifs ou surabondants et si par conséquent de nou­velles unités d'un équipement similaire sont produites chaque année pour être adjointes ou substituées aux anciennes, il est évident que le coût d'usage se calculera d'après le raccourcissement que l'utilisation de l'équipement fera subir à son existence ou à sa durée d'activité et d'après son coût de remplacement courant. Si au contraire l'équipement est surabondant, le coût d'usage dépendra aussi du taux de l'intérêt et du coût supplémentaire courant (c'est-à-dire évalué de nouveau) correspondant à la période de temps qui s'étendra jusqu'à la date prévue de la résorption de l'excédent par suite de l'usure, etc. C'est ainsi que le coût d'intérêt et le coût supplémentaire cou­rant entrent d'une façon indirecte dans le calcul du coût d'usage.

 

Le calcul se présente sous sa forme la plus simple et la plus intelligible lorsque le coût de facteur est nul, par exemple dans le cas d'un stock surabondant d'une matière première telle que le cuivre; nous en avons tracé les grandes lignes dans notre Treatise on Money, Vol. II, Chap. XIX. Considérons la série des valeurs escomptées du cuivre à diverses époques futures, série qui dépend de la vitesse à laquelle l'excé­dent se résorbe et qui tend graduellement vers le coût jugé normal. La valeur présente du coût d'usage d'une tonne de cuivre est égale à la plus grande des valeurs obtenues en retranchant de la valeur escomptée d'une tonne de cuivre à chacune des dates futures, le coût d'intérêt et le coût supplémentaire courant d'une tonne de cuivre entre l'époque actuelle et la date considérée.

 

De la même manière le coût d'usage d'un navire, d'une usine ou d'une machine, lorsque l'offre de ces catégories d'équipement se trouve surabondante, est la valeur actuelle de leur coût estimé de remplacement, calculée à un taux égal au pourcentage que représente la somme de leur coût d'intérêt et de leur coût supplémentaire courant jusqu'à la date escomptée de la résorption de l'excédent.

 

Nous avons supposé précédemment que l'équipement devait être remplacé le moment venu par un article identique. Si l'équipement considéré n'est pas destiné à être remplacé sous une forme identique lorsqu'il sera usé, son coût d'usage devra être calculé en appliquant au coût d'usage de l'équipement nouveau qui sera installé à la place de l'ancien à l'époque où il sera réformé un coefficient égal au rapport des rendements respectifs.

 

 

III

 

 

Le lecteur remarquera que, lorsque l'équipement n'est pas désuet mais simplement surabondant pour un certain temps, la différence entre la valeur effective du coût d'usage et sa valeur normale (c'est-à-dire sa valeur à l'époque où l'excédent d'équipe­ment aura disparu) varie avec le laps de temps que l'on juge devoir s'écouler avant que l'excédent soit résorbé. Aussi bien, si le type d'équipement considéré date de toutes époques et s'il ne forme pas un ensemble indivisible, de telle sorte qu'une pro­portion notable de cet équipement arrive chaque année au terme de son existence, le coût d'usage marginal ne tombera pas très bas à moins que la surabondance n'attei­gne un degré exceptionnel. Dans le cas d'une dépression générale le coût d'usage marginal dépend de la durée probable que les entrepreneurs assignent à la crise. La hausse du prix d'offre lorsque les affaires commencent à s'améliorer peut donc être due en partie à un accroissement rapide du coût d'usage marginal, résultant d'une modification de leurs prévisions.

 

On a parfois soutenu, contrairement à l'opinion des hommes d'affaires, que des programmes de résorption d'un matériel surabondant ne pouvaient atteindre leur but que s'ils s'appliquaient à l'intégralité de l'outillage en excès. Mais la notion de coût d'usage montre que la résorption de la moitié, par exemple, du. matériel en excès peut déterminer une hausse immédiate des prix. Une telle politique, en rapprochant la date de la résorption du matériel en excès, accroît en effet le coût d'usage marginal et partant le prix d'offre courant. Les hommes d'affaires paraissent avoir la notion de coût d'usage implicitement présente à l'esprit, encore qu'ils ne l'aient pas exprimée distinctement.

 

Si le coût supplémentaire est élevé, il s'ensuit que lorsque l'équipement est en excès le coût d'usage marginal est faible. Au surplus, lorsque l'équipement est en excès, il est peu probable que les valeurs marginales du coût de facteur et du coût d’usage soient très supérieures à leurs valeurs moyennes. Si ces deux conditions sont remplies, l'existence d'un équipement surabondant est de nature à provoquer dans l'exploitation des entrepreneurs une perte nette et parfois une perte nette importante. Entre une telle situation et 'la situation bénéficiaire normale qui apparaît au moment où l'excédent est résorbé, il n'y a pas de transition brusque. A mesure que l'excédent diminue, le coût d'usage s'élève graduellement et la différence entre la valeur marginale et la valeur moyenne des coût de facteur et d'usage peut aussi s'accroître graduellement.

 

 

IV

 

 

Dans les Principles of Economics de Marshall [24] (6e édition, p. 360) une, partie du coût d'usage est comprise dans le coût premier sous la rubrique « détérioration supplémentaire de l'outillage ». Mais il n'est donné aucune indication sur la manière de calculer ce facteur ni sur son importance. Le Professeur Pigou dans sa Theory of Unemployment (p. 42) soutient expressément que le désinvestissement marginal déter­miné dans l'équipement par la production marginale peut, en règle générale, être négligé. « Les variations dans l'importance de la détérioration subie. par l'équipement et dans les coûts du travail autre que manuel employé, qui accompagnent les variations du volume de la production, sont généralement négligées, comme étant d'importance secondaire » [25]. À la vérité, l'idée que le désinvestissement dans l'équipe­ment est nul à la limite de la production se retrouve dans un bon nombre de théories économiques récentes. Mais le problème tout entier se pose sous une forme évidente dès qu'on juge nécessaire d'expliquer exactement ce que signifie le prix d'offre d'une entreprise particulière.

 

Il est vrai que le coût de conservation d'un outillage inactif peut souvent, pour les raisons indiquées précédemment, diminuer l'importance du coût d'usage marginal, en particulier lors d'une dépression qu'on pense devoir être de longue durée. Néanmoins l'extrême faiblesse du coût d'usage marginal n'est pas une caractéristique de la courte période en tant que telle, mais bien de certaines situations ou de certaines formes d'équi­pement telles que le coût de conservation de l'outillage inactif soit élevé, et aussi de ces déséquilibres marqués par une très rapide désuétude ou une grande sura­bondance du capital surtout si celle-ci se double d'une forte proportion d'outillage comparativement neuf.

 

Dans le cas des matières premières, la nécessité de tenir compte du coût d'usage est évidente ; si une tonne de cuivre est utilisée aujourd'hui elle ne pourra être utilisée demain, et il est clair qu'il faut considérer comme une partie du coût d'usage marginal la valeur des services que le cuivre aurait pu rendre demain. Mais on n'a pas compris que le cas du cuivre n'était qu'un cas extrême parmi tous les cas où un équipement en capital sert à la production. L'hypothèse qu'il existe une séparation nette entre les ma­tières premières dont le désinvestissement doit entrer en ligne de compte losqu'elles sont utilisées et le capital fixe dont le désinvestissement peut légitimement être négli­gé ne correspond pas à la réalité, particulièrement dans une situation normale ou une partie de l'équipement parvient chaque année à l'âge de la réforme et où son utilisa­tion rapproche la date à laquelle son remplacement sera nécessaire.

 

C'est un avantage des concepts de coût d'usage et de coût supplémentaire qu'ils s'appliquent au capital circulant et au capital liquide aussi bien qu'au capital fixe. La différence essentielle entre les matières premières et le capital fixe ne réside pas dans leur assujettissement respectif au coût d'usage et au coût supplémentaire, mais dans le fait que le retour des matières premières à l'état de capital liquide se fait en une seule opération, tandis que, dans le cas du capital fixe, qui dure et ne s'use que graduelle­ment, ce retour comprend une série de coûts d'usage et de profits gagnés au cours de périodes successives.

 

 

Chapitre VII : Nouvelles considérations sur le sens des notions d'épargne et d'investissement

 

 

I

 

De la définition donnée au chapitre précédent, il résulte que l'Épargne et l'Inves­tissement sont forcément d'un montant égal puisque, pour la communauté considérée dans son ensemble, ils ne sont que deux aspects différents de la même chose. Plu­sieurs auteurs contemporains (et nous-mêmes dans notre Treatise on Money) ont cependant donné de ces termes des définitions spéciales qui n'impliquent pas néces­sai­rement leur égalité. D’autres ont fondé leurs travaux sur l'hypothèse qu'ils pou­vaient ne pas être égaux, sans même commencer par les définir. Il sera donc utile, afin de rattacher ce qui suit aux autres études dont ils ont été l'objet, de classer quelques-unes de leurs diverses acceptions qui paraissent courantes.

 

A notre connaissance tout le monde s'accorde à désigner par Épargne l'excès du revenu sur ce qui est dépensé pour la consommation. Adopter un sens différent serait fort incommode et au surplus trompeur. Il n'y a pas non plus de divergence d'opinion sur le sens de l'expression « dépense de consommation ». Les différences d'interpréta­tions apparaissent dans la définition de l'Investissement et dans celle du Revenu.

 

 

II

 

 

Occupons-nous d'abord de l'Investissement. Dans le langage courant ce mot désigne l'achat par un particulier ou une société d'un capital, ancien ou nouveau. Parfois la portée du terme est limitée à l'achat d'un capital à la Bourse de Valeurs. Mais on entend tout aussi bien parler d'investissement en immeubles, en machines, en stocks de produits bruts ou finis; et l'expression « investissement nouveau » par opposition à celle de « réinvestissement » signifie, au sens large, l'achat à l'aide d'un revenu d'un capital d'une nature quelconque. Si nous considérons la vente d'un inves­tis­sement comme un investissement négatif, c'est-à-dire comme un désinvestisse­ment, notre définition concorde avec l'usage courant, puisque les échanges d'inves­tissements anciens sont forcés de s'annuler. A vrai dire, il y a lieu de faire état des constitutions et des remboursements de créances (y compris les variations de la quantité de crédit ou de monnaie), mais puisque pour la communauté prise dans son ensemble l'augmentation ou la diminution de la position créditrice globale est toujours exactement la même que l'augmentation ou la diminution de la position débitrice, cette complication disparaît elle aussi lorsqu'on traite de l'investissement global. Par conséquent, si l'on admet que le revenu, au sens courant du mot, corres­pond à notre revenu net, l'investissement global au sens courant du mot coïncidera avec notre définition de l'investissement net, à savoir : l'adjonction nette aux équipe­ments en capital de toute nature, après déduction des variations de valeur des anciens équipements qui entrent dans le calcul du revenu net.

 

L'investissement, ainsi défini, correspond à l'accroissement de l'équipement en capital, que cet accroissement porte sur le capital fixe, le capital circulant ou le capi­tal liquide ; et les principales différences entre les définitions (abstraction faite de la distinction entre l'investissement et l'investissement net) viennent du fait qu'on en exclut une ou plusieurs de ces catégories.

 

M. Hawtrey, par exemple, qui attache une grande importance aux variations du capital liquide, c'est-à-dire aux augmentations (ou aux diminutions) involontaires du stock de produits invendus, a proposé une définition de l'investissement d'où les varia­tions de cette nature sont exclues. Un excès de l'épargne sur l'investissement est alors la même chose qu'une augmentation involontaire du stock de produits invendus, c'est-à-dire qu'un accroissement du capital liquide. M. Hawtrey ne nous a pas convaincu de la nécessité de mettre ce facteur en relief ; car ce faisant on appelle toute l'attention sur la correction de variations qui n'étaient pas prévues à l'origine au détriment de celles qui, bien ou mal, ont été prévues. M. Hawtrey estime que la différence entre l'échelle de production telle qu'elle est fixée chaque jour par les entrepreneurs et l'échelle du jour précédent dépend des variations subies par les stocks de produits invendus. Il est certain que, dans le cas des biens de consom­ma­tion, ces variations jouent dans les décisions des entrepreneurs un rôle important. Mais il n'y a pas de raison à notre avis d'exclure l'action exercée sur ces décisions par d'autres facteurs; c'est pourquoi nous préférons nous attacher à la variation totale de la demande effective et non pas simplement à cette partie de la variation qui traduit l'augmentation ou la diminution des stocks invendus pendant la période précédente. En outre, lorsqu'il s'agit de capital fixe, l'augmentation ou la diminution de la capacité inemployée exercent sur les décisions concernant sa création un effet analogue à celui de l'augmentation ou de la diminution des stocks invendus et nous ne voyons pas comment la méthode de M. Hawtrey peut tenir compte de ce facteur, au moins aussi important.

 

Il semble probable que les termes de formation et de consommation de capital, dont se servent les économistes de l'école autrichienne, n'ont un sens identique ni à ceux d'investissement et de désinvestissement tels que nous les avons définis, ni à ceux d'investissement et de désinvestissement nets. Ces économistes considèrent notam­ment qu'une consommation de capital se produit dans certaines circonstances où il est bien clair qu'il n'y a pas de diminution nette de l'équipement en capital tel qu'il a été défini. Toutefois nous n'avons pu trouver aucun passage où le sens de ces termes fût clairement expliqué. Quand on affirme, par exemple, qu'il se. produit une formation de capital en cas d'allongement de la période de production, on n'est pas beaucoup plus avancé.

 

 

 

III

 

 

Nous en arrivons maintenant aux différences entre l'Épargne et l'Investissement qui ont pour origine une définition spéciale du revenu et partant de l'excès du revenu sur la consommation. Un exemple en est fourni par l'emploi que nous avons fait nous-même de ces termes dans notre Treatise on Money. Car, ainsi que nous l'avons dit page 80, la définition du revenu que nous avons adoptée dans cet ouvrage se distingue de notre définition actuelle par le fait que nous considérions alors comme le revenu des entrepreneurs, non leurs bénéfices effectivement réalisés, mais (en quel­que sorte) leur « bénéfice normal ». En parlant d'un excès de l'épargne sur l'investis­se­ment, nous voulions donc dire que l'échelle de production était telle que les entre­preneurs retiraient de la propriété de l'équipement un bénéfice inférieur à la normale ; quand nous disions que l'excès de l'épargne sur l'investissement croissait, cela voulait dire qu'il apparaissait un fléchissement dans les bénéfices effectivement réalisés et que, par suite, les entrepreneurs se trouvaient incités à réduire leur pro­duction.

 

D'après notre actuelle manière de voir, le volume de l'emploi (et par conséquent le niveau de la production et du revenu réel) est fixé par les décisions que les entrepre­neurs prennent dans la vue de rendre maxima leurs bénéfices présents et futurs (le coût d'usage entrant en ligne de compte selon la façon dont ils conçoivent l'utilisation de l'équipement qui, au cours de son existence entière, permettra d'en tirer le maxi­mum de revenu) ; et le volume de l'emploi qui rendra leurs bénéfices maxima dépend de la fonction de la demande globale, fournie par leurs prévisions des « produits » qui, dans les différentes hypothèses possibles, doivent résulter de la con­som­mation et de l'investissement. Dans notre Treatise on Money le concept de variations dans l'excès de l'investissement sur l'épargne, selon les définitions adoptées, était un moyen d'étudier les variations du bénéfice ; mais dans cet ouvrage nous n'avions pas fait clairement apparaître la distinction entre les résultats attendus et les résultats réalisés [26]. Nous soutenions alors que l'excès de l'investissement sur l'épargne était le motif qui gouvernait les variations dit volume de la production. Le raisonnement nouveau, tout en étant (c'est au moins notre avis actuel) beaucoup plus exact et instruc­tif, est essentiellement un développement de l'ancien. Traduit dans le voca­bu­laire du Treatise on Money, il s'exprimerait comme suit : si l'on s'attend à un accrois­se­ment de l'excès de l'Investissement sur l'Épargne, le volume antérieur de l'emploi et de la production étant donné, les entrepreneurs seront incités à accroître le volume de l'emploi et de la production. Ce qu'il y a d'important à la fois dans notre raisonnement actuel et dans notre raisonnement ancien, c'est qu'ils cherchent à montrer comment le volume de l'emploi est déterminé par les évaluations de la demande effective faites par les entrepreneurs, l'attente d'un accroissement de l'investissement par rapport à l'épar­gne, aux sens du Treatise on Money, étant le critère d'un accroissement de la demande effective. Mais, bien entendu, l'exposition dans le Treatise on Money appa­raît très confuse et incomplète à la lumière des développements nouveaux contenus dans le présent ouvrage.

 

M. D. H. Robertson définit le revenu d'aujourd'hui comme étant égal à la somme de la consommation et de l'investissement d'hier ; l'épargne ainsi entendue est donc égale à l'investissement d'hier augmente de l'excès de la consommation d'hier sur celle d'aujourd'hui. D'après cette définition, l'épargne peut être supérieure à l'investis­sement, la différence étant égale à l'excès du revenu d'hier (tel que nous l'entendons maintenant) sur celui d'aujourd'hui. Ainsi, lorsque M. Robertson dit qu'il y à un excès de l'épargne sur l'investissement, il exprime littéralement la même idée que nous lorsque nous disons que le revenu fléchit ; et l'excès de l'épargne selon sa définition est exactement égal au déclin du revenu selon la nôtre. S'il était exact que les prévi­sions courantes fassent toujours déterminées par les résultats réalisés la veille, la demande effective d'aujourd'hui serait égale au revenu d'hier. On peut donc consi­dérer que M. Robertson cherche par une autre méthode (qui est peut-être une pre­mière approximation de la nôtre) à marquer cette distinction essentielle pour une analyse causale que nous avons tenté de faire en met tant en contraste la demande effective et le revenu [27].

 

 

IV

 

 

Nous en venons maintenant aux idées beaucoup plus vagues associées à l'expres­sion d' « épargne forcée ». Est-il possible d'y découvrir une signification claire ? Dans notre Treatise on Money (vol. I, p. 171 en note) nous avons donné les réfé­rences de quelques-uns des emplois qui avaient été faits antérieurement de cette expression; et nous avons laissé entendre qu'elle avait certains rapports avec la différence entre l'investissement et: l' « épargne » telle que celle-ci se trouvait définie. Nous ne som­mes plus sûrs qu'il y ait en fait autant de rapports que nous le pensions. En tout cas il nous parait certain que l' « épargne forcée » et les expressions. analogues employées plus récemment (par les Professeurs Hayek et Robbins notamment) n'ont pas de rapport défini avec la différence entre l'investissement et l' « épargne » au sens que nous avions en vue dans le Treatise on Money. Bien que ces auteurs n'aient pas expliqué exactement la signification qu'ils attachent à ce terme, il est clair que, dans leur idée, « l'épargne forcée » est un phénomène qui trouve sa cause directe et sa mesure dans les variations de la quantité de monnaie et du crédit bancaire.

 

Il est évident qu'une variation du volume de la production et de l'emploi entraîne une variation du revenu mesuré en unités de salaire ; qu'une variation de l'unité de salaire entraîne à la fois un changement dans la répartition du revenu entre les em­prun­teurs et les prêteurs et une variation du revenu mesuré en monnaie ; et que dans les deux cas il se produit (ou peut se produire) une variation du montant des épargnes. Comme les variations de la quantité de monnaie peuvent avoir pour résultat en agissant sur le taux de l'intérêt de modifier le volume et la répartition du revenu (ainsi que nous le montrerons plus tard), il est possible qu'elles aient une action indi­recte sur le montant de l'épargne. Toutefois de semblables variations du montant de l'épar­gne ne sont pas plus des « épargnes forcées » que toute autre variation due à un chan­ge­ment dans les circonstances ; à moins que l'on convienne de choisir comme épar­gne normale ou épargne type la somme épargnée en certaines conditions données. Au surplus, comme nous le verrons, l'ampleur de la variation de l'épargne globale qui résulte d'une variation donnée de la quantité de monnaie est extrêmement variable et dépend de bien d'autres facteurs.

 

L'expression «épargne forcée » n'a donc pas de sens à moins qu'un certain niveau de l'épargne ait été choisi comme étalon. Si l'on choisit (ce qui paraît raisonnable) le niveau qui correspond à un état permanent de plein emploi , la définition serait la suivante : « L'épargne forcée est l'excès de l'épargne effective sur la somme qui serait épargnée s'il existait une situation de plein emploi dans un équilibre de longue période. » Cette définition a un sens satisfaisant; mais dans ce sens l'excès forcé de l'épargne est un phénomène très rare et très instable et l'état habituel des affaires se caractérise par une insuffisance forcée de l'épargne.

 

L'intéressante Note du Professeur Hayek «sur le Développement de la doctrine de l'Épargne forcée » [28] démontre que telle était bien en fait la signification originelle du terme. L' « Épargne forcée » ou l' « Économie forcée » était, à l'origine, une concep­tion de Bentham ; et Bentham avait expressément déclaré qu'il avait en vue les consé­quences d'un accroissement de la quantité de monnaie (par rapport à la quantité de choses cessibles contre monnaie) en des circonstances où « la main-d'œuvre était tout entière employée et employée de la manière la plus avantageuse » [29]. En de telles circonstances, remarque Bentham, le revenu réel ne peut s'accroître ; l'investissement additionnel, qui se produit à la suite du changement, entraîne par conséquent une éco­nomie forcée « aux dépens du bien-être du pays et de la justice nationale. Les auteurs du XIXe siècle qui ont traité le sujet ont tous eu virtuellement en vue la même idée. Mais l'extension de cette notion parfaitement claire à une situation où le plein emploi n'est pas réalisé soulève des difficultés. Il est exact, certes (en raison de la décrois­sance du rendement de l'emploi lorsqu'il est appliqué en quantité croissante à un équipement donné) que tout accroissement de l'emploi impose un sacrifice de revenu réel aux personnes déjà employées, mais il est peu probable que l'on réussisse à rattacher ce sacrifice à l'augmentation de l'investissement qui peut accompagner l'ac­crois­sement de l'emploi. Tout au moins aucun effort n'a-t-il été tenté, à notre connais­sance, par les auteurs modernes qui se sont intéressés à l' « épargne forcée » pour étendre l'idée à une situation où l'emploi augmente; et pour la plupart ils semblent n'avoir pas vu que, pour être appliqué aux situations où le plein emploi n'est pas réalisé, le concept d' « Économie Forcée » de Bentham devait être expliqué ou circonscrit.

 

 

V

 

 

La prédominance de l'idée que l'épargne et l'investissement, pris dans leurs sens simples, peuvent différer l'un de l'autre, doit être attribuée, selon nous, à une illusion d'optique consistant à regarder la relation de chaque déposant avec sa banque comme une transaction unilatérale au lieu d'y voir la transaction bilatérale qu'elle est en réalité. On se figure qu'un déposant et sa banque peuvent s'arranger d'une façon ou d'une autre pour accomplir une opération qui fasse disparaître l'épargne dans le systè­me bancaire, de sorte qu'elle soit perdue pour l'investissement, ou au contraire que le système bancaire peut rendre possible la réalisation d'un investissement auquel aucu­ne épargne ne corresponde. Mais personne ne peut épargner sans faire un acquêt de forme quelconque, argent liquide, créance ou biens de capital, et pour qu'une person­ne puisse ajouter un capital à son patrimoine, il faut ou qu'un capital nouveau de valeur égale soit créé ou qu'une autre personne cède un capital de même valeur qu'elle possédait antérieurement. Dans le premier cas il y a un investissement nou­veau correspondant ; dans le second cas il faut que l'autre personne ait « désépargné » une somme égale. En effet, la perte de richesse subie par la seconde personne pro­vient nécessairement d'un excès de sa consommation sur son revenu, et non d'une perte au compte capital résultant d'une baisse de valeur d'un capital, car il n'est aucu­nement question ici d'une perte sur la valeur antérieure de son capital ; elle reçoit dûment la valeur courante de son capital et cependant ne la conserve en richesse d'aucune sorte; il est donc nécessaire qu'elle dépense cette valeur pour faire face à une consommation courante excédant son revenu courant. Si c'est le système bancaire qui cède un capital, il faut que quelqu'un se dessaisisse d'argent liquide. Par suite, lorsque on additionne l'épargne de la première personne considérée et celle des autres person­nes, le montant global obtenu doit nécessairement être égal, pendant la période cou­rante, au montant de l'investissement nouveau.

 

Quant à l'idée que la création de crédit par le système bancaire permet de réaliser des investissements auxquels « aucune épargne véritable » ne correspond, elle pro­cède uniquement du fait. que l'on isole une des conséquences de l'augmentation du crédit bancaire en excluant les autres. Si l'octroi à un entrepreneur d'un crédit ban­caire en addition des crédits déjà existants lui permet d'effectuer un supplément d'investissement courant qui n'aurait pas été réalisé sans cela, les revenus augmente­ront nécessairement, et dans une mesure qui normalement dépassera celle de l'inves­tis­sement supplémentaire. En outre, sauf dans une situation de plein emploi, aussi bien le revenu réel que le revenu nominal se trouveront accrus. Le public choisira en toute liberté la proportion selon laquelle il répartira son supplément de revenu entre l'épargne et la dépense, et il est impossible que l'entrepreneur qui a emprunté dans l'intention d'accroître son investissement réalise cette intention (si ce n'est dans la mesure où son investissement en remplace un autre qui sans cela eût été fait par un autre entrepreneur) à une cadence plus rapide que celle à laquelle le public décide d'accroître ses épargnes. Au surplus l'épargne qui résulte de la décision de l'entre­preneur est une épargne véritable tout autant que n'importe quelle autre. On ne peut forcer personne à rester en possession de la monnaie additionnelle correspondant au crédit bancaire nouveau ; il faut que quelqu'un préfère, pour certaines raisons, conserver un supplément de monnaie plutôt qu'une autre forme de richesse. Or l'emploi, les revenus et les prix sont obligés de varier de manière que dans la situation nouvelle quelqu'un consente à conserver la monnaie additionnelle. Il est exact qu'une augmentation imprévue de l'investissement dans une direction particulière peut cau­ser dans le montant global de l'épargne et de l'investissement une pertur­bation qui ne se serait pas produite si l'augmentation avait été prévue assez longtemps à l'avan­ce. Il est exact également que l'octroi du crédit bancaire suscite trois ten­dances : 1° le volu­me de la production tend à augmenter ; 2° la valeur de la produc­tion margi­nale expri­mée en unités de salaire tend à croître (circonstance qui accompagne nécessairement l'augmentation de la production lorsque les rendements sont décroissants) ; 3° le mon­tant nominal de l'unité de salaire tend à s'élever (effet qui accompagne souvent l'amélioration de l'emploi) ; et la répartition du revenu réel entre les divers groupes d'individus peut s'en trouver modifiée. Mais ces tendances sont les caractéristiques propres d'une situation où le volume de la production augmente ; elles se manifestent tout aussi bien lorsque l'augmentation de la production procède d'une origine autre que l'extension du crédit bancaire. La seule façon de les éviter est d'écarter tout ordre de mesures propre à améliorer l'emploi. La majeure partie de ce qui précède anticipe d'ailleurs le résultat d'analyses que nous n'avons pas encore développées.

 

Ainsi l'idée ancienne que l'épargne s'accompagne toujours d'un investissement, tout incomplète et trompeuse qu'elle fût, était certainement plus juste que l'idée mo­derne qu'il peut y avoir épargne sans investissement ou investissement sans épargne « véritable ». L'erreur apparaît au moment où l'on procède à la déduction plausible que, lorsqu'un individu épargne, il augmente à due concurrence l'investissement global. Il est exact qu'un individu, lorsqu'il épargne, augmente sa propre richesse. Mais con­clure qu'il augmente aussi la richesse globale c'est méconnaître les réactions possibles de l'acte d'épargne d'un individu sur les épargnes et partant sur la richesse des autres.

 

Comment l'identité de l'épargne et de l'investissement se concilie-t-elle avec la « liberté » dont jouit chaque individu d'épargner ce qui lui plaît sans tenir compte de ce que lui-même ou les autres peuvent investir ? L'explication réside essentiellement dans le fait que l'épargne, comme la dépense, est une opération bilatérale. Bien que le montant de l'épargne d'un individu ait peu de chance d'avoir une influence sensible sur son propre revenu, les réactions exercées par le montant de sa consommation sur les revenus des autres font qu'il est impossible à tous les individus pris à la fois d'épargner une somme donnée d'un montant quelconque. Toute tentative de cette na­ture qui vise à augmenter l'épargne en diminuant la consommation agit sur les revenus de telle sorte qu'elle se neutralise nécessairement elle-même. Bien entendu, il est tout aussi impossible à la communauté prise dans son ensemble d'épargner moins que le montant de l'investissement courant, car une tentative de cet ordre fait néces­sai­re­ment monter les revenus jusqu'à un niveau où les sommes que les individus décident d'épargner atteignent un montant exactement égal à celui de l'investis­se­ment.

 

Il y a une étroite analogie entre ce qui précède et la proposition selon laquelle la liberté appartenant à chaque individu de faire varier, quand il lui plaît, la somme de monnaie qu'il détient, se concilie avec la nécessité pour le montant total de monnaie auquel se monte la somme des encaisses individuelles, d'être exactement égal au montant de la monnaie que le système bancaire a créé. Dans ce dernier cas l'égalité résulte du fait que le montant de monnaie que chacun décide de conserver n'est pas indépendant de son revenu ou du prix des choses qu'il est naturel d'acheter au lieu de conserver de la monnaie (des obligations notamment). Les revenus aussi bien que les prix de ces choses varient donc obligatoirement jusqu'à ce que l'égalité s'établisse entre le montant global des sommes de monnaie que, sur la nouvelle base des revenus et des prix, les individus désirent conserver et le montant de la monnaie créée par le système bancaire. Ceci constitue, à vrai dire, la proposition fondamentale de la théorie monétaire.

 

Ces propositions découlent l'une et l'autre du fait qu'il ne peut y avoir un acheteur sans un vendeur ni un vendeur sans un acheteur. Si un individu dont les transactions ont peu d'importance par rapport au marché peut à juste titre négliger le fait que sa demande n'est pas une transaction unilatérale, ce serait un non-sens de négliger ce fait lorsqu'on considère la demande globale. Telle est la différence capitale entre la théo­rie des réactions économiques de la communauté et celle des réactions de l'unité individuelle, où l'on admet que les variations de la demande propre de l'individu ne modifient pas son revenu.

 



[1]       Voir Pigou, Economics of Welfare, et particulièrement Partiel, Chap. III.

[2]       Bien que, par un compromis commode, on considère généralement le revenu réel constituant le Dividende National comme limité aux biens et aux services qui peuvent être achetés contre argent.

[3]       Economics of Welfare, 1re Partie, Chap. V. « Ce que veut dire conserver le capital intact », compte tenu des corrections apportées par un récent article de l'Economic Journal, juin 1935, p. 225.

[4]       Cf. les critiques du Prof. Hayek, Economica, août 1915, p. 247.

[5]       Si X représente une quantité quelconque mesurée en unités monétaires, il sera souvent commode de représenter par Xs la même quantité mesurée en unités de salaire.

[6]       C'est principalement pour cette raison que le prix d'offre de la production croît en môme temps que la demande, lors même qu'il existe un excédant d'équipement d'un type identique à celui qui est en service. Si nous supposons que l'excédent d'offre de travail forme une réserve également utili­sable pour tous les entrepreneurs et que la main-d’œuvre employée à un objet déterminé est rémunérée, en partie tout au moins, selon l'effort fourni et non en stricte proportion de sa pro­duc­tivité dans chacun des emplois (hypothèse conforme à la réalité dans la plupart des cas), la baisse de productivité du travail employé, parallèle à l'accroissement de la production, est un exemple marquant d'une hausse du prix d'offre, qui ne provient pas d'un fléchissement du rendement interne.

[7]       Comment la courbe de l'offre généralement utilisée est-elle censée tenir compte de la difficulté ci-dessus ? Nous ne saurions le dire, car ceux qui s'en sont servi n'ont guère précisé leurs hypothèses. Sans doute supposent-ils que la main-d'œuvre employée à une fin déterminée est rémunérée en stricte proportion de son utilité pour cette fin. Mais il n'en est pas ainsi dans la réalité. S'il convient d'imputer à l'équipement la variation de productivité de la main-d’œuvre, peut-être est-ce essent­iel­le­ment parce que dans la pratique les écarts croissants de productivité qui apparaissent à mesure que la production croît bénéficient surtout aux propriétaires de l'équipement et non à la main-d’œuvre la plus productive (encore que celle-ci puisse obtenir certains avantages sous forme d'une plus grande régularité d'emploi et d'un avancement plus rapide) ; ceci revient à dire que des hommes travaillant à une même tâche avec une productivité inégale sont rarement payés en pro­por­tion exacte de leur productivité. Lorsque, cependant, la rémunération croit avec la productivité et dans la mesure où ceci se produit, notre méthode en tient compte, puisque, pour calculer le nom­bre d'unités de travail employées, on affecte chaque unité d'un coefficient de pondération propor­tionnel à sa rémunération. Il est évident que, dans nos hypothèses, d'importantes complica­tions surgissent lorsque on traite les courbes d'offre particulières, puisque leur forme dépend de la de­man­de de main-d’œuvre qualifiée dans les autres directions. Ignorer ces complications serait, comme nous l'avons dit, tourner le dos à la réalité. Mais, lorsqu'on étudie l'emploi dans son ensem­ble, on n'a pas besoin d'en tenir compte, à condition de supposer qu'un montant donné de la de­man­de effective soit associé à une seule répartition de cette demande entre les différents produits. Il se peut d'ailleurs que cette répartition change avec les cause de variations de la demande. Par exemple un accroissement de la demande effective d'un montant donné peut être combiné avec des courbes de l'offre globale différentes selon qu'il résulte d'une hausse de la propension à consom­mer ou d'un accroissement de l'incitation à investir. Tout ceci, au demeurant, relève de l'analyse détaillée des idées générales que nous exposons ici, analyse détaillée que nous n'avons pas pour l'instant l'intention de poursuivre.

[8]       En ce qui concerne la méthode par laquelle on arrive à un équivalent de ces prévisions exprimé en « produit » de la vente, voir la note au chapitre 3 § I.

[9]       Le mot « quotidien » est employé ici pour désigner le plus court intervalle de temps après lequel il est possible à l'entreprise de réviser sa décision relative au volume d'emploi à offrir. Cet intervalle est pour ainsi (lire l'unité effective minimum de temps économique.

[10]     Le volume de l'emploi de longue période n'est pas nécessairement constant, autrement dit les conditions de longue période ne sont pas nécessairement statiques. Par exemple, un accroissement régulier de la richesse ou de la population peut constituer un des éléments d'une prévision durable. La seule condition est que les prévisions existantes aient été elles-mêmes prévues assez longtemps à l'avance.

[11]     En insistant ainsi sur la tenue à jour de la prévision une fois que la décision de produire est prise, nous rejoignons, semble-t-il, le point de vue de M. Hawtrey lorsqu'il expose que les engagements et l'emploi sont affectés par l'accumulation des stocks, avant que les prix aient baissé ou que la production ait donné lieu à des mécomptes sous forme de différences entre les résultats réalisés et les résultats attendus. Car l'accumulation des stocks invendus (ou la baisse des commandes à exécuter) est le genre même d'événement qui a le plus de chance de faire différer le montant effec­tif des engagements des indications fournies exclusivement par les statistiques du « produit » de la vente au cours de la période antérieure, lorsqu'on les reporte sans les modifier à la période suivante.

[12]     Dans l'Appendice au présent Chapitre, le coût d'usage fera l'objet de développements complémentaires.

[13]     Le revenu ne doit pas être confondu avec le revenu net que nous définirons ultérieurement.

[14]     Le prix d'offre est, à notre avis, un terme insuffisamment défini lorsqu'on néglige le problème soulevé par la définition du coût d'usage. La question sera examinée plus à fond dans l'Appendice au présent Chapitre. Nous exposerons alors que, s'il est parfois légitime, quand on considère le prix de l'offre globale, d'en exclure le coût d'usage, cette méthode en revanche ne saurait convenir aux problèmes relatifs au prix d'offre d'une unité de production dans une entreprise individuelle.

[15]     Supposons par exemple que  ou encore . soit la fonction de l'offre glo­bale (où S est l'unité de salaire et . Dès lors, puisque le « produit » de la vente de la production marginale est égal au coût de facteur marginal en tout point de la courbe de l'offre globale, on a

 

               

        c'est-à-dire , pourvu que le coût de facteur soit dans un rapport constant avec le coût de salaire, et que la fonction de l'offre globale de chaque entreprise (leur nombre étant supposé constant) soit indépendante du nombre de personnes employées dans les autres industries, de telle sorte que les membres de l'équation précédente, qui sont valables pour chaque entreprise indivi­duelle, puissent être additionnés lorsqu'on considère l'ensemble des entreprises. Ceci signifie que, si les salaires sont constants et si les autres coûts de facteur sont proportionnels à la masse des salaires, la fonction de l'offre globale est linéaire et que sa pente est donnée par l'inverse du salaire nominal.

[16]     Inland Revenue Authorities (N. du T.).

[17]     Income tax commissioners (N. du T.)

[18]     Economic Journal, juin 1935, p. 235.

[19]     « La Conservation du Capital », Economica, août 1935, p. 241 et suivantes.

[20]     Cette façon de s'exprimer repose sur ?hypothèse commode que la courbe du coût premier marginal est continue dans toute sa longueur quand le volume de la production varie. En fait, cette hypo­thèse est rarement conforme à la réalité ; il peut y avoir un ou plusieurs points de discon­tinuité, notamment lorsque la production atteint un volume correspondant à la pleine capacité technique de l'équipement. Dans ce cas, l'analyse marginale est partiellement en défaut et le prix peut être supérieur au coût premier marginal, celui-ci étant calculé dans le cas d'une légère diminution de la production. (Il peut y avoir de même une discontinuité dans le sens de la baisse, c'est-à-dire dans le cas où la production tombe au-dessous d'un certain niveau.) Ceci est important lorsqu'on étudie le prix d'offre de courte période dans un équilibre de longue période, car on doit alors tenir compte de toute discontinuité pouvant correspondre à un point de pleine capacité technique. Ainsi le prix d'offre de courte période dans un équilibre de longue période peut-il dépasser le coût premier marginal (calculé dans le cas d'une légère diminution de la production).

[21]     Puisque le coût d'usage dépend en partie des prévisions relatives au niveau futur des salaires, une diminution du montant de l'unité de salaire que l'on pense devoir être provisoire peut faire varier le coût de facteur et le coût d'usage dans une proportion différente et, partant, influer sur le choix de l'équipement utilisé ; on peut concevoir aussi qu'une telle réduction agisse sur le montant de la demande effective, car le coût de facteur et le coût d'usage peuvent intervenir d'une manière diffé­rente dans la détermination de cette demande effective.

[22]     Le coût d'usage de l'équipement utilisé en premier n'est pas nécessairement indépendant du volu­me total de la production (cf. infra) ; toute la gamme des coûts d'usage peut se trouver modifiée lorsque le volume total de la production varie.

[23]     Elle lui sera supérieure si l'on pense tout à la fois qu'on pourra obtenir un produit anormalement élevé pendant une période ultérieure et que cette période n'aura pas une durée assez longue pour justifier (ou permettre) la création d'un équipement supplémentaire. Le coût d'usage d'aujourd'hui est égal à la plus élevée des valeurs actuelles des rendements attendus de tous les jours suivants.

[24]     Voir la traduction de MM. Sauvaire Jourdan et Savinien Bouyssy, Giard et Brière, 1909 (N. du T.).

[25]     M. Hawtrey (Economica, mai 1934, p. 145) a appelé l'attention sur l'assimilation faite par le Professeur Pigou du prix d'offre au coût de travail marginal et a soutenu que l'argumentation s'en trouvait gravement viciée.

[26]     Notre méthode consistait alors à considérer la prévision courante de bénéfice comme déterminée par le bénéfice réalisé courant.

[27]     Voir l'article de M. Robertson « Épargne et Thésaurisation » (Economic Journal, septembre 1933, p. 399) et la discussion entre M. Robertson, M. Hawtrey et nous-mêmes (Economic Journal, décembre 1933, p. 658).

[28]     Quarterly Journal of Economics, nov. 1932, p. 123.

[29]     Loc. cit., p. 125.