Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936)

Livre 1 : Introduction

 

Chapitre I : La théorie générale

 

 

 

En intitulant ce livre la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt, et de la Mon­naie, nous tenons à souligner le mot « générale ». Nous avons choisi ce titre pour faire ressortir l'opposition existant entre la nature de nos arguments et de nos conclusions et celle de la théorie classique [1], qui a été la base de notre formation et qui, tant sur le plan pratique que sur le terrain doctrinal, gouverne dans la présente gé­né­ration la pensée économique des milieux dirigeants et universitaires, comme elle l'a gouvernée au cours des cent dernières années. Nous démontrerons que les postulats de la théorie classique ne s'appliquent qu'à un cas spécial et non au cas général, la situation qu'elle suppose étant à la limite des situations d'équilibre possibles. Au sur­plus les caractéristiques du cas spécial auquel cette théorie s'applique se trouvent ne pas être celles de la société économique où nous vivons réellement. Son enseigne­ment ne peut donc être que trompeur et néfaste, si on prétend appliquer ses conclu­sions aux faits que nous connaissons.

 

 

Chapitre II : Les postulats de l'économie classique

 

 

La plupart des ouvrages relatifs à la théorie de la Valeur et de la Production ont surtout traité la répartition entre les diverses usages d'un volume donné de ressources [2] employées et les conditions qui, dans l'hypothèse où cette quantité de ressources est employée, déterminent leurs rémunérations respectives et les valeurs relatives de leurs produits [3].

 

La question du volume des ressources disponibles, c'est-à-dire du chiffre de la population susceptible d'être employée, de l'importance de la richesse naturelle et du capital accumulé, a souvent été traitée, elle aussi, d'une manière descriptive. Mais la théorie pure des facteurs qui déterminent l'emploi effectif des ressources disponibles a rarement fait l'objet d'un examen approfondi. Il serait évidemment absurde de dire qu'elle n'a jamais été étudiée. Car elle a été la matière de toutes les discussions rela­tives aux fluctuations de l'emploi, et celles-ci ont été nombreuses. Ce que nous voulons dire, ce n'est pas que l'on a négligé le sujet, mais qu'on a jugé si simple et si évidente la théorie fondamentale sur laquelle il repose que l'on s'est borné, tout au plus, à la mentionner [4].

 

 

 

I

 

 

La théorie classique de l'emploi, supposée simple et évidente, a été, croyons-nous, fondée, pratiquement sans discussion, sur deux postulats fondamentaux, savoir :

 

I. - Le salaire est égal au produit marginal du travail.

 

Ceci veut dire que le salaire d'une personne employée est égal à la valeur qui serait perdue si l'emploi était réduit d'une unité (déduction faite des autres coûts que la réduction corrélative de la production épargnerait) ; avec cette restriction que l'éga­lité peut être contrariée, conformément à certains principes, par l'imperfection de la concurrence et des marchés.

 

II. - L'utilité du salaire quand un volume donné de travail est employé est égale à la désutilité  marginale de ce volume d'emploi.

 

Ceci veut dire que le salaire réel d'une personne employée est celui qui est juste suffisant (au jugement des personnes employées elles-mêmes) pour attirer sur le marché tout le volume de travail effectivement employé ; avec cette restriction que l'égalité pour chaque unité individuelle de travail peut être contrariée par une coali­tion des unités disponibles, analogue aux imperfections de la concurrence qui affai­blissent le premier postulat. La désutilité doit s'entendre ici comme englobant les raisons de toute nature qui peuvent décider un homme ou un groupe d'hommes à refuser leur travail plutôt que d'accepter un salaire qui aurait pour eux une utilité inférieure à un certain minimum.

 

Ce postulat n'exclut pas ce qu'on peut appeler le chômage « de frottement ». Interprété dans le monde réel il se concilie en effet avec divers défauts d'ajustement qui s'opposent au maintien continu du plein emploi. Untel chômage peut être dû par exemple à une disproportion temporaire des ressources spécialisées, résultant d'un calcul erroné ou du caractère intermittent de la demande, ou aux retards consécutifs à des changements imprévus, ou encore au fait que le transfert d'un emploi à un autre ne peut être effectué sans un certain délai de telle sorte qu'il existe toujours dans une société non statique une certaine proportion de ressources inemployées à reclasser. Outre le chômage « de frottement » le Postulat admet encore le chômage « volon­taire », dû au refus d'une unité de main-d’œuvre d'accepter une rémunération équi­valente au produit attribuable à sa productivité marginale, refus qui peut être libre ou forcé et qui peut résulter soit de la législation, soit des usages sociaux, soit d'une coalition au cours d'une négociation collective de salaires, soit de la lenteur des adaptations aux changements, soit enfin de la simple obstination de la nature humaine. Mais en dehors du chômage « de frottement » et du chômage « volontaire » il n'y a place pour aucune autre sorte de chômage. Les postulats classiques n'admet­tent pas la possibilité d'une troisième catégorie que nous définirons par la suite le chômage involontaire ».

 

Compte tenu des restrictions qui précèdent, le volume des ressources  employées se trouve, suivant la théorie classique, convenablement déterminé par les deux postu­lats. Le premier nous donne la courbe de la demande de main-d’œuvre, le second la courbe de l'offre et le volume de l'emploi  se fixe au point où l'utilité de la production marginale  balance la désutilité de l'emploi marginal.

 

Il résulterait de ceci qu'il n'y aurait que quatre moyens possibles d'accroître l'emploi :

 

a) améliorer l'organisation ou la prévision de manière à diminuer le chômage « de frottement » ;

 

b) abaisser la désutilité marginale du travail telle qu'elle est exprimée par le salaire réel au-dessous duquel la main-d'œuvre cesse de s'offrir, de manière à dimi­nuer le chômage « volontaire » ;

 

c) accroître la productivité physique marginale du travail dans les industries Produisant les biens de consommation ouvrière (pour user du terme approprié au moyen duquel le Professeur Pigou désigne les biens dont les prix gouvernent l'utilité des salaires nominaux) ;

 

d) augmenter par rapport aux prix des biens de consommation ouvrière les prix des autres catégories de richesses tout en accroissant l'importance relative de celles-ci dans les dépenses totales des non salariés.

 

Telle est, si nous la comprenons bien, la substance de la Théorie du chômage du Professeur Pigou, seul compte-rendu détaillé qui existe de la théorie classique du chômage [5].

 

II

 

 

Est-il exact que les deux catégories précédentes comprennent tous les cas possibles de chômage, compte tenu du fait qu'en règle générale la population trouve rarement autant d'ouvrage qu'elle le voudrait sur la base du salaire courant ? Car on ne conteste guère que, si la demande de main-d’œuvre était plus élevée, une quantité plus grande de travail s'offrirait généralement sur le marché aux salaires nominaux existants [6]. L'école classique concilie ce fait avec son second postulat en disant que, si la demande de main-d’œuvre au salaire nominal existant se trouve satisfaite avant que les personnes désireuses de travailler à ce salaire soient toutes employées, c'est qu'il existe chez les ouvriers une volonté commune, avouée ou tacite, de ne pas travailler à un salaire moindre et que, si la main-d’œuvre dans son ensemble consen­tait à une réduction des salaires  nominaux, une quantité plus grande d'emploi serait offerte. S'il en était ainsi, un chômage de cette nature, malgré les apparences, ne serait pas à proprement parler involontaire et devrait être range dans la catégorie précédente du chômage « volontaire », dû aux effets des discussions collectives de salaire, etc.

 

Cette explication appelle deux observations : la première, qui a trait au compor­tement effectif des travailleurs vis-à-vis des salaires réels et des salaires nominaux, n'a pas une importance théorique fondamentale ; la seconde est au contraire fonda­mentale.

 

Supposons, pour le moment, que la main-d’œuvre ne soit pas disposée à travailler pour un salaire d'un taux inférieur au taux existant et qu'un abaissement de ce taux conduirait à la suite de grèves ou autrement, au retrait du marché du travail d'une partie de la main-d’œuvre actuellement employée. S'ensuit-il que le niveau actuel des salaires réels mesure exactement la désutilité marginale du travail ? Ce n'est pas une conséquence nécessaire. Car, si une réduction du salaire nominal existant provoque le retrait d'une certaine quantité de travail, il ne s'ensuit pas qu'une réduction du salaire réel existant produirait le même effet si elle résultait d'une hausse du prix des biens de consommation ouvrière. En d'autres termes, il est possible que dans une certaine limite les exigences de la main-d’œuvre portent sur un minimum de salaire nominal et non sur un minimum de salaire réel. Les économistes classiques ont supposé tacite­ment que ce fait ne changeait pas grand chose à leur théorie, Mais ce n'est pas exact. Car, si les salaires réels ne sont pas la seule variable dont l'offre de travail dépend, leur raisonnement s'écroule tout entier et on peut se demander si l'emploi effectif n'est pas complètement indéterminé [7]. Ces économistes semblent n'avoir pas remarqué qu'il faut que l'offre de travail soit exclusivement fonction du salaire réel pour que leur courbe de l'offre de travail ne se déplace pas tout entière à chaque variation des prix. Leur méthode est donc solidaire de leurs hypothèses très spéciales et ne peut être adaptée à l'étude du cas le plus général.

 

Or l'expérience courante enseigne indiscutablement qu'une situation où la main-d’œuvre stipule (dans une certaine limite) en salaires nominaux plutôt qu'en salaires réels n'est pas une simple possibilité, mais constitue le cas normal. Alors que la main-d’œuvre résiste ordinairement à la baisse des salaires nominaux, il n'est pas dans ses habitudes de réduire son travail à chaque hausse du prix des biens de consommation ouvrière. On dit parfois qu'il serait illogique de la part de la main-d’œuvre de s'op­po­ser à la baisse des salaires nominaux et non à celle des salaires réels. Pour les raisons indiquées ci-dessous (p. 36) ce n'est peut-être pas aussi illogique qu'on pourrait le croire à première vue ; et, comme nous le montrerons plus tard, il est heureux qu'il en soit ainsi. En tout cas, logique ou illogique, l'expérience prouve que telle est en fait l'attitude de la main-d’œuvre.

 

Au surplus, que le chômage caractéristique d'une période de dépression soit dû au refus de la main-d'œuvre d'accepter une baisse des salaires nominaux, c'est une thèse qui n'est pas clairement démontrée par les faits. Il n'est pas très plausible d'affirmer que le chômage aux ]États-Unis en 19,32 ait été dû soit à une résistance opiniâtre de la main-d’œuvre à la baisse des salaires nominaux soit à sa volonté irréductible d'obtenir un salaire réel supérieur à celui que le rendement de la machine économique pouvait lui procurer. Le volume de l'emploi connaît d'amples variations, sans qu'il y ait de changements apparents ni dans les salaires réels minima exiges par la main-d'œuvre ni dans sa productivité. L'ouvrier n'est pas plus intransigeant en période de dépression qu'en période d'essor, bien au contraire. Il n'est pas vrai non plus que sa productivité physique diminue aux époques de crise. Ces faits d'observation forment donc un terrain préliminaire où l'on peut mettre en doute le bien-fondé de l'analyse classique.

 

Il serait intéressant de connaître les conclusions d'une enquête statistique sur le rapport qui existe dans la réalité entre les variations des salaires nominaux et celles des salaires réels. Dans le cas d'une variation n'affectant qu'une catégorie d'industries, il est probable que les salaires réels varient dans le même sens que les salaires nomi­naux. Mais dans le cas de variations du niveau général des salaires on consta­terait, croyons-nous, que la variation des salaires réels qui accompagne une variation des salaires nominaux, loin d'être ordinairement du même sens que celle-ci, est presque toujours de sens opposé [8]. Autrement dit, lorsque les salaires nominaux montent, on constaterait que les salaires réels baissent et, lorsque les salaires nominaux baissent, que les salaires réels montent. La raison en est que, dans la courte période , la baisse des salaires nominaux et la hausse des salaires réels doivent toutes deux accompa­gner, pour des motifs différents, la diminution de l'emploi ; la main-d'œuvre accepte plus volontiers des réductions de salaire lorsque l'emploi décline et dans les mêmes circonstances les salaires réels ont tendance à croître puisque, si l'équipement reste inchangé, la productivité marginale de la main-d'œuvre augmente à mesure que l'emploi diminue.

 

A la vérité, s'il était exact que le salaire réel existant fût un minimum au dessous duquel il ne s'offrirait en aucun cas plus de main-d'œuvre qu'il n'en est actuellement employé, aucun chômage involontaire autre que celui de « frottement » ne pourrait exister. Mais il serait absurde de supposer qu'il en est toujours ainsi. Car en général une quantité de main-d’œuvre supérieure à celle qui est actuellement employée s'offre au salaire nominal existant, même s'il y a une hausse du prix des biens de consom­mation ouvrière et si par conséquent le salaire réel baisse. Dans ce cas, les biens de consommation ouvrière équivalents au salaire nominal existant ne mesurent pas exac­tement la désutilité marginale  du travail et le second postulat se trouve en défaut.

 

Mais il existe une objection plus fondamentale encore. Le second postulat découle de l'idée que les salaires réels dépendent des conventions conclues entre les entrepre­neurs et les ouvriers. Sans doute admet-on que dans la réalité les conventions sont libellées en unités monétaires et l'on concède même que les salaires réels jugés acceptables par la main-d'œuvre puissent, dépendre dans une certaine mesure du niveau auquel le salaire nominal correspondant se trouve établi. Néanmoins, c'est au salaire nominal fixé de la sorte qu'il incombe de déterminer le salaire réel. La théorie classique suppose donc qu'il est toujours loisible à la main-d'œuvre de réduire son salaire réel en acceptant une diminution de son salaire nominal. Le postulat d'après lequel le salaire réel et la désutilité marginale du travail tendent à être égaux exige manifestement que la main-d'œuvre soit en mesure de fixer elle-même le salaire réel en échange duquel elle travaille sinon la quantité d'emploi offerte à ce salaire. En bref, la théorie traditionnelle soutient que les accords conclus entre les entrepreneurs et les ouvriers pour la fixation du salaire nominal déterminent aussi le salaire réel, de telle sorte que, dans le cas d'une libre concurrence chez les employeurs et d'une absence de coalition chez les ouvriers, ceux-ci pourraient, s'ils le désiraient, faire con­cor­der le taux de leurs salaires réels avec la désutilité marginale de la quantité d'emploi offerte par les employeurs à ce taux. Et s'il n'en est pas ainsi, il n'y a plus de raison de supposer que le salaire réel et la désutilité marginale du travail s'ajustent spontanément l'un à l'autre.

 

Les conclusions classiques, il ne faut pas l'oublier, sont destinées à s'appliquer à la main-d’œuvre dans son ensemble. Elles ne signifient pas simplement qu'un individu peut trouver du travail en acceptant un abaissement de salaire nominal que ses compa­gnons refusent. Elles sont censées être également applicables à un système fermé et à un système ouvert. Elles ne dépendent ni des caractéristiques propres d'un système ouvert ni des effets qu'une réduction des salaires nominaux dans un seul pays produit sur son commerce extérieur, lesquels n'ont pas à intervenir dans le raison­nement. Elles ne se rattachent pas davantage aux conséquences indirectes de l'action qu'une baisse de la masse globale des salaires par rapport au volume de la monnaie exerce sur le système bancaire et l'état du crédit, conséquences qui seront examinées en détail au Chapitre XIX. Elles reposent uniquement sur l'idée que, dans un système fermé, une réduction du niveau général des salaires nominaux s'accompagne néces­sai­rement, au moins dans la courte période et compte tenu de restrictions secondaires, d'une certaine réduction des salaires réels, laquelle n'est pas toujours proportionnelle.

 

Or il n'est pas évident que le niveau général des salaires réels dépende du montant du salaire nominal stipulé par les employeurs et les ouvriers. On peut s'étonner, à la vérité, que si peu d'efforts aient été consacrés à établir le bien ou le mal fondé de cette assertion, qui se concilie difficilement avec le principe général de la théorie classique. Celle-ci nous a enseigné en effet que les prix sont gouvernés par le coût premier margi­nal exprimé en monnaie et que ce coût premier lui-même dépend en grande partie des salaires nominaux. Il aurait donc été logique pour l'école classique de soutenir qu'en cas de variations des salaires nominaux les prix varient dans une pro­por­tion sensiblement égale, de telle sorte que le salaire réel et le niveau du chômage restent pratiquement inchangés, le gain ou la perte limités qui en résultent pour la main-d'œuvre étant imputés aux autres éléments du coût marginal qui n'ont pas été affectés par la variation [9]. L'école classique semble avoir écarté cette manière de voir, partie en raison de sa ferme conviction que la main-d'œuvre est en mesure de fixer elle-même son salaire réel et partie sans doute en raison de la prédominance de l'idée que les prix dépendent de la quantité de monnaie. Et, une fois admise la proposition que la main-d'œuvre est toujours en mesure de déterminer elle-même son salaire réel, on continua à la soutenir parce qu'on la confondit avec une autre proposition, selon laquelle la main-d'œuvre est toujours en mesure de déterminer le salaire réel qui cor­res­pond au plein emploi, c'est-à-dire à la quantité maximum d'emploi qui est com­patible avec un salaire réel donné.

 

En résumé, le second postulat de la théorie classique soulève deux objections - la première concerne le comportement effectif de la main-d’œuvre. Une baisse des sa­lai­res réels, due à une hausse des prix non accompagnée d'une hausse des salaires nominaux, ne fait pas baisser, en règle générale, l'offre de main-d’œuvre dont on dispose au salaire courant au-dessous de la quantité effectivement employée avant la hausse des prix. Supposer qu'une hausse des prix puisse avoir ce résultat, c'est suppo­ser que toutes les personnes actuellement dépourvues d'emploi, quoique désireuses de travailler au salaire courant, cesseraient d'offrir leurs services en cas d'une hausse même limitée du coût de la vie. C'est sur cette étrange supposition que la Théorie du Chômage du Professeur Pigou [10] paraît reposer et c'est elle qu'admettent implicitement tous les membres de l'école orthodoxe.

 

Mais la seconde objection, dont l'importance est fondamentale et que nous déve­lop­perons dans les chapitres suivants, découle des raisons qui nous empêchent d'ad­mettre que le niveau général des salaires réels puisse être directement déterminé par les clauses des contrats de salaire. L'école classique, en supposant que les contrats de salaire peuvent déterminer le salaire réel, a fait une hypothèse arbitraire. Car il se peut que la main-d’œuvre considérée dans son ensemble n'ait à sa disposition aucun moyen d'amener l'équivalent en biens de consommation ouvrière du niveau général des salaires nominaux à concorder avec la désutilité  marginale du volume courant  d'emploi. Il se peut qu'elle n'ait aucun moyen de réduire ses salaires réels à un chiffre donné en révisant les clauses monétaires des accords conclus avec les entrepreneurs. Tel est le point que nous discuterons. Noirs nous efforcerons de prouver que le rôle essentiel dans la détermination du niveau général des salaires réels est joué par certains autres facteurs. Un de nos buts principaux sera d'élucider ce problème. Nous soutiendrons qu'il y a eu un malentendu fondamental au sujet des règles qui gouver­nent en cette matière le fonctionnement réel de l'économie où nous vivons.

 

 

 

III

 

 

Bien que la compétition des individus ou des groupes d'individus autour des salaires nominaux soit souvent censée déterminer le niveau général des salaires réels, en fait cette compétition a un autre objet. Puisque la mobilité de la main-d’œuvre est imparfaite et puisque les salaires ne tendent pas à établir une exacte égalité d'avan­tages nets dans les divers emplois, tout individu ou groupe d'individus qui consent à une réduction de ses salaires nominaux par rapport à ceux des autres individus ou groupes d'individus subit une réduction relative de Salaire réel qui suffit à justifier Sa résistance. D'autre part, il est impossible de résister à toute diminution de salaire réel qui résulte d'une baisse du pouvoir d'achat de la monnaie affectant pareillement tous les travailleurs ; et en fait les réductions de salaire réel qui se réalisent de cette façon ne rencontrent généralement pas de résistance, à moins qu'elles n'atteignent une am­pleur extrême. Au surplus une résistance à la baisse des salaires nominaux dans cer­tai­nes industries n'oppose pas au progrès de l'emploi global le même obstacle infran­chissable qu'une résistance analogue à toute réduction des salaires réels.

 

En d'autres termes, la compétition autour des salaires nominaux influe surtout sur la répartition du salaire réel global entre les groupes de travailleurs et non sur son montant moyen par unité de travail, lequel dépend, comme nous le verrons plus tard, d'une autre série de facteurs. La coalition entre les travailleurs d'un certain groupe a pour effet de protéger leur salaire réel relatif. Quant au niveau général des salaires réels, il dépend des autres forces. du système économique.

 

Il est donc heureux que, par instinct et d'ailleurs sans s'en rendre compte, les travailleurs se montrent des économistes plus raisonnables que les auteurs classiques, lorsqu'ils résistent aux réductions des salaires nominaux, qui n'ont jamais ou presque jamais un caractère tout à fait général, même si l'équivalent réel de ces salaires est supérieur à la désutilité marginale de l'emploi; alors que les réductions de salaires réels, qui sont associées aux progrès de l'emploi global, ne rencontrent pas chez eux de résistance, à moins qu'elles n'atteignent une ampleur telle que le salaire réel risque de tomber au-dessous de la désutilité marginale du volume d'emploi existant. Tout syndicat opposera une certaine résistance à une amputation des salaires nominaux, si faible soit-elle. Mais, puisqu'aucun syndicat ne songe à déclencher une grève chaque fois que le coût de la vie augmente, on ne peut, comme le fait l'école classique, voir dans l'action de ces organismes l'obstacle qui s'oppose dans tous les cas aux progrès de l'emploi global.

 

 

IV

 

 

Il nous faut maintenant définir la troisième catégorie de chômage, c'est-à-dire, le chômage involontaire au sens strict du mot, dont la théorie classique n'admet pas la possibilité.

 

Il est clair qu'un état de chômage « involontaire » ne signifie pas pour nous la simple existence d'une capacité de travail non entièrement utilisée. On ne peut pas dire qu'une journée de travail de huit heures représente du chômage parce qu'il n'est pas au-dessus de la capacité humaine de travailler dix heures. Nous ne devons pas considérer non plus comme chômage involontaire le refus de travail d'une corpora­tion ouvrière qui n'accepte pas de travailler au-dessous d'une certaine rémunération réelle. De notre définition du chômage « involontaire », il convient aussi d'exclure le chômage « de frottement ». Cette définition sera donc la suivante: Il existe des chô­meurs involontaires si, en cas d'une légère hausse du prix des biens de consommation ouvrière par rapport aux salaires nominaux, l'offre globale de main-d'œuvre disposée à travailler aux conditions courantes  de salaire et la demande globale de main-d'œu­vre aux mêmes conditions s'établissent toutes deux au-dessus du niveau anté­rieur de l'emploi. Une seconde définition, qui revient d'ailleurs au même, sera donnée au Chapitre suivant (p. 48).

 

De cette définition, Il résulte que l'égalité du salaire réel et de la désutilité margi­nale de l'emploi, que présuppose le second postulat, correspond lorsqu'elle est inter­prétée dans le monde réel à l'absence de chômage « involontaire ». C'est cet état des affaires, lequel n'exclut ni le chômage « de frottement » ni le chômage « volontaire » que nous appellerons le «plein emploi ». Ceci s'accorde, comme nous le verrons, avec les autres caractéristiques de la théorie classique, qui devrait logiquement être consi­dérée comme une théorie de la distribution des richesses en situation de plein emploi. Aussi longtemps que les postulats classiques restent vrais, le chômage involontaire au sens précédent du mot ne peut exister. Le chômage apparent ne peut donc. être que le résultat ou du débauchage temporaire de la main-d'œuvre « à reclasser » ou du caractère intermittent des besoins de ressources très spécialisées ou de l'effet sur l'emploi de la main-d’œuvre libre d'un « interdit » prononcé par un syndicat. Les écrivains de tradition classique, ayant méconnu l'hypothèse spéciale qui se trouvait à la base de leur théorie, ont ainsi été amenés à la conclusion inévitable et parfaitement logique dans cette hypothèse que le chômage apparent (sous réserve des exceptions admises) ne peut être dû en définitive qu'au refus des facteurs  inemployés d'accepter une rémunération en rapport avec leur productivité marginale. Un économiste classi­que peut considérer avec sympathie le refus de la main-d’œuvre d'accepter une ampu­ta­tion du salaire nominal, il peut admettre qu'il soit sage de ne pas l'obliger à s'adapter à des conditions qui ont un caractère temporaire, mais la probité scientifique l'oblige à déclarer que ce refus n'en est pas moins la cause profonde du mal.

 

Cependant, si la théorie classique n'est applicable qu'au cas du plein emploi , il est évidemment trompeur de l'appliquer aux problèmes du chômage involontaire, à sup­poser qu'une pareille chose existe (et qui le niera ?). Les théoriciens de l'école clas­si­que ressemblent à des géomètres Euclidiens qui, se trouvant dans un monde non Euclidien et constatant qu'en fait les lignes droites qui semblent parallèles se coupent fréquemment, reprocheraient aux lignes leur manque de rectitude, sans voir aucun autre remède aux malencontreuses intersections qui se produisent. En vérité il n'y a pas d'autre remède que de rejeter le postulatum d'Euclide et de mettre sur pied une géométrie non Euclidienne. Une opération de ce genre est aujourd'hui nécessaire dans le domaine de la science économique. Il est indispensable qu'on se débarrasse du second postulat de la doctrine classique et que l'on construise un système économique où le chômage involontaire au sens strict du mot soit possible.

 

 

V

 

 

Si nous insistons sur le point qui nous sépare de la doctrine classique, nous ne devons pas pour autant méconnaître, un point important qui nous reste commun. Car nous conservons le premier postulat comme par le passé, sous le bénéfice des mêmes restrictions que la théorie classique ; et il convient de s'arrêter un moment pour en examiner la portée. Ce postulat signifie que, dans un état donné de l'organisation, de l'équipement, et de la technique, les niveaux dit salaire réel et les volumes de la pro­duc­tion (c'est-à-dire de l'emploi) sont liés un à un, de telle sorte qu'un accroissement de l'emploi ne peut, en général, se produire sans qu'il y ait en même temps une dimi­nution des salaires réels. Nous ne contestons pas cette loi primordiale, qu'à juste titre les économistes classiques ont déclarée inattaquable. Dans un état donné de l'organi­sation, de l'équipement et de la technique, à chaque niveau du salaire réel gagné par une unité de travail correspond, par une relation inverse, un seul volume de l'emploi. Par conséquent, si l'emploi augmente, il faut en règle générale que dans la courte période la rémunération de l'unité de travail, exprimée en biens de consommation ouvrière, diminue et que les profits augmentent [11].

 

Ceci n'est que le revers d'une proposition familière : pendant la courte période où l'équipement, la technique, etc. sont censés rester constants, l'industrie travaille nor­ma­lement avec des rendements décroissants; par suite le volume marginal de la pro­duction dans les industries produisant les biens de consommation ouvrière (lequel gouverne les salaires réels) est obligé de diminuer à mesure que l'emploi augmente. Aussi longtemps que cette proposition restera vraie, toute mesure propre à augmenter l'emploi amènera inévitablement une baisse parallèle de la production marginale et partant du taux des salaires mesurés au moyen de cette production.

 

Mais, si on écarte le second postulat, un déclin de l'emploi , encore qu'inséparable du fait que le travail reçoit un salaire équivalant à une quantité plus grande de biens de consommation ouvrière, n'est plus une conséquence nécessaire du fait que le tra­vail demande une quantité plus grande de ces biens ; et l'acceptation par la main-d'œuvre de salaires nominaux plus faibles n'est plus une condition nécessaire de la diminution du chômage. Toutefois la Théorie du Salaire dans son rapport avec l'Emploi, que nous sommes en train d'anticiper, ne pourra être complètement élucidée avant que nous ayons atteint le Chapitre XIX et son Appendice.

 

 

 

VI

 

 

Depuis J. B. Say et Ricardo les économistes classiques ont cru que l'offre crée sa propre demande, ce qui veut dire en un certain sens évocateur mais non clairement défini que la totalité des coûts de production doit nécessairement, dans la commu­nauté entière, être dépensée directement ou indirectement pour l'achat de la pro­duction.

 

Dans les Principes d'Économie Politique de Stuart Mill cette doctrine est expres­sément développée :

 

Les moyens de paiement des marchandises sont les marchandises elles-mêmes. Les instruments dont chacun dispose pour payer la production d'autrui sont les produits qu'il possède lui-même. Les vendeurs sont nécessairement et au sens propre du mot des acheteurs. Si l'on pouvait doubler tout à coup la capacité de production du pays on doublerait l'offre de marchandises sur tous les marchés, mais on doublerait du même coup le pouvoir d'achat. Tout le monde doublerait sa demande en même temps que son offre; chacun serait à même d'acheter deux fois plus parce que chacun aurait deux fois plus à offrir en échange [12].

 

On a cru qu'un corollaire de la même doctrine était que tout acte individuel d'épar­gne conduisait obligatoirement et équivalait à un investissement, dans la production des biens de capital, du travail et des marchandises qui n'étaient plus nécessaires aux besoins de la consommation. Le passage suivant extrait de la Pure Theory of Domestic Values [13] de Marshall illustre la thèse traditionnelle :

 

Le revenu de chacun est tout entier dépensé en achat de marchandises et de ser­vices. Sans doute dit-on communément qu'un homme dépense une partie de son revenu et épargne le reste. Mais c'est une vérité économique familière qu'on achète aussi bien des marchandises et du travail avec la portion de revenu que l'on épargne qu'avec celle que l'on dépense, au sens commun du mot Lorsque quelqu'un cherche à obtenir une satisfaction immédiate au moyen des marchandises et des services qu'il achète, on dit qu'il dépense. Lorsqu'il fait affecter le travail et les marchandises qu'il achète, à la production de biens dont il espère tirer le moyen de pourvoir ultérieure­ment à ses satisfactions, on dit qu'il épargne.

 

Il est vrai qu'on pourrait difficilement citer des passages comparables dans les derniers ouvrages [14] de Marshall ou dans ceux d'Edgeworth et du Professeur Pigou. La doctrine n'est plus énoncée aujourd'hui sous une forme aussi crue. Elle n'en est pas moins la base sur laquelle repose encore toute la doctrine classique et sans laquelle elle s'effondrerait. Des économistes contemporains qui hésiteraient à accepter la doctrine de Mill acceptent sans hésitation des conclusions qui exigent cette doctrine comme prémisse. Dans presque toute l'œuvre du Professeur Pigou par exemple, on trouve l'idée qu'en dehors des effets de frottement l'action de la monnaie n'a pas d'importance véritable et que la théorie de la production et de l'emploi peut être cons­truite tout entière (comme celle de Mill) sur la base des échanges réels, la mon­naie étant introduite par acquit de conscience dans un dernier chapitre ; cette opinion est la forme moderne de la thèse classique. La pensée contemporaine est encore tout impré­gnée de l'idée que, si l'argent n'est pas dépensé d'une façon, il le sera d'une autre [15]. A vrai dire, les économistes d'après guerre n'ont pas souvent réussi à soutenir cette manière de voir d'une façon cohérente, car leurs idées actuelles sont trop influ­en­cées par la tendance contraire et tiennent compte de faits d'observation trop mani­fes­tement incompatibles avec leurs conceptions anciennes [16]. Mais ils n'ont pas tiré de cet état de choses des conséquences suffisamment étendues et n'ont pas révisé leur théorie fondamentale.

 

Le fait qu'on ait appliqué ces conclusions au genre d'économie où nous vivons réellement s'explique à première vue par une fausse analogie avec une sorte d'éco­nomie sans échange, comme celle de Robinson Crusoé, où le revenu que les individus consomment ou épargnent en conséquence de leur activité productrice est exclusive­ment et réellement constitué par les produits spécifiques de leur activité. Mais en outre, s'il a paru très plausible que les coûts de la production fussent dans leur ensem­ble toujours couverts parle produit de la vente résultant de la demande, c'est parce qu'il est difficile de distinguer cette proposition d'une autre qui possède une forme analogue et qui, elle, est incontestablement vraie, c'est que dans une communauté la totalité du revenu obtenu par les membres qui participent à une activité productrice a nécessairement une valeur juste égale à la valeur de la production.

 

De même, il est naturel de penser que l'acte par lequel un individu s'enrichit sans apparemment rien prendre à autrui doit aussi enrichir la communauté tout entière, de telle sorte que (comme dans le passage de Marshall que nous venons de citer) un acte d'épargne individuelle conduirait nécessairement à un acte d'investissement. Car, ici encore, il est incontestable que la somme des accroissements nets de la richesse des individus est exactement égale à l'accroissement global net de la richesse de la communauté.

 

Ceux qui ont raisonné ainsi n'en ont pas moins été victimes d'une illusion d'opti­que qui fait confondre deux activités essentiellement distinctes. Ils ont cru à tort qu'il existait un lien unissant les décisions de s'abstenir d'une consommation immédiate aux décisions de pourvoir à. une consommation future, alors qu'il n'existe aucune relation simple entre les motifs qui déterminent les premières et ceux qui déterminent les secondes.

 

C'est donc l'hypothèse de l'égalité entre le prix de la demande globale des produits et le prix de leur offre globale qui doit être regardée comme le « postulatum d'Euclide » de la théorie classique. Cette hypothèse étant admise, tout le reste en dé­coule ; les avantages sociaux de l'épargne privée et nationale, l'attitude traditionnelle vis-à-vis du taux de l'intérêt, la théorie classique du chômage, la théorie quantitative de la monnaie, les avantages illimités du laissez-faire dans le commerce extérieur et beaucoup d'autres choses que nous aurons à discuter.

 

 

 

VII

 

 

 

En différents endroits de ce Chapitre, nous avons successivement fait reposer la théorie classique sur l'hypothèse :

 

1° Que le salaire réel est égal à la désutilité  marginale de l'emploi  existant ;

 

2° Qu'il n'existe rien de pareil au chômage involontaire au sens strict du mot ;

 

3° Que l'offre crée sa propre demande en ce sens que pour tous les volumes de la production et de l'emploi le prix de la demande globale est égal au prix de l'offre globale.

 

Or ces trois hypothèses sont équivalentes, en ce sens qu'elles sont simultanément vraies ou fausses, chacune d'elles découlant logiquement des deux autres.


 

Chapitre III : Le principe de la demande effective

 

 

 

 

I

 

 

Nous avons besoin dès le début de certains termes dont la définition précise sera donnée plus tard. Dans un état donné de la technique, des ressources et des coûts, l'emploi d'un certain volume de travail par un entrepreneur lui impose deux sortes de dépenses : en premier lieu, les sommes qu'il alloue aux facteurs de production  (autres que les entrepreneurs) en échange de leurs services, sommes que nous appellerons le coût de facteur de l'emploi en question ; et en second lieu, les sommes qu'il paye aux autres entrepreneurs pour les choses qu'il est obligé de leur acheter jointes au sacrifice qu'il fait en utilisant son équipement au lieu de le laisser inactif, ensemble que nous appellerons le coût d'usage de l'emploi en question [17]. La différence entre la valeur de la production résultant de l'emploi et la somme de son coût de facteur et de son coût d'usage est le profit ou encore, comme nous l'appellerons, le revenu de l'entrepreneur. Le coût de facteur n'est évidemment que le revenu des facteurs de production , consi­déré du point de vue de l'entrepreneur. Ainsi le coût de facteur et le profit de l'entre­preneur forment-ils conjointement ce que nous définirons le revenu total résultant de l'emploi fourni par l'entrepreneur. Le profit de l'entrepreneur est naturellement la quantité qu'il cherche à rendre maximum quand il fixe le volume d'emploi à offrir. Lorsque on se place au point de vue de l'entrepreneur, il est parfois commode d'appe­ler « produit » d'un certain volume d'emploi le revenu global qui en résulte (i. e. le coût de facteur plus le profit). Quant au prix de l'offre globale [18] de la production résul­tant d'un certain volume d'emploi, il est le « produit » attendu qui est juste suffisant pour qu'aux yeux des entrepreneurs il vaille la peine d'offrir ce volume d'emploi [19].

 

Il s'ensuit que, dans un état donné de la technique, des ressources et du coût de facteur par unité d'emploi, le volume de l'emploi, aussi bien dans les entreprises et industries individuelles que dans l'ensemble de l'industrie, est gouverné par le mon­tant du « produit » que les entrepreneurs espèrent tirer du volume de production qui lui correspond [20]. Car les entrepreneurs s'efforcent de fixer le volume de l'emploi au chiffre qu'ils estiment propre à rendre maximum l'excès du « produit » sur le coût de facteur.

 

 

Soit Z le prix de l'offre globale du volume de production qui correspond à l'emploi de N personnes ; la relation entre Z et N, que nous appellerons la Fonction ou Courbe de l'Offre Globale [21], étant représentée par . De même, soit D le « produit » que les entrepreneurs espèrent tirer de l'emploi de N personnes ; la relation entre D et N, que nous appellerons la Fonction ou Courbe de la Demande Globale, étant représentée par D = ƒ(N).

 

Ceci étant, si pour un certain volume de l'emploi N le « produit » attendu est supérieur au prix de l'offre globale, c'est-à-dire si D est supérieur à Z, il y aura un mobile qui incitera les entrepreneurs à accroître l'emploi et, s'il le faut, à élever les coûts en se disputant les uns aux autres les facteurs de production , jusqu'à ce que l'emploi ait atteint le volume qui rétablit l'égalité entre Z et D. Ainsi le volume de l'emploi est déterminé par le point d'intersection de la courbe de la demande globale et de la courbe de l'offre globale ; car c'est à ce point que la prévision de profit des entre­preneurs est maximum. Nous appellerons demande effective le montant du «produit » attendu D au point de la courbe de la demande globale où elle est coupée par celle de l'offre globale. Ceci constitue l'essentiel de la Théorie Générale de l'Emploi que nous nous proposons d'exposer. Les chapitres suivants seront donc consacrés en grande partie à l'examen des divers facteurs qui influent sur ces deux courbes.

 

Quant à la doctrine classique qu'on a coutume d'exprimer catégoriquement par la formule que l' « Offre crée sa propre Demande » et qui continue à supporter toute la théorie économique orthodoxe, elle implique une hypothèse spéciale au sujet de la relation qui existe entre ces deux courbes. La proposition que l' « Offre crée sa propre Demande » signifie évidemment que le prix de l'offre globale  et le « produit » ƒ(N) sont égaux pour toutes valeurs de N, c'est-à-dire pour tous volumes de la pro­duction et de l'emploi, et que, lorsqu'il se produit un accroissement du prix de l'offre globale  correspondant à un accroissement de l'emploi N, le « produit » D (= ƒ(N)) croît nécessairement du même montant que le prix de l'offre globale Z. En d'autres termes, la théorie classique suppose que le prix de la demande globale (ou « produit ») s'ajuste toujours au prix de l'offre globale, de manière que, quel que soit le volume de l'emploi N, le « produit » D prenne une valeur égale au prix de l'offre globale Z qui correspond à N. Ceci revient à dire que la demande effective, au lieu d'avoir une seule valeur d'équilibre, comporte une série indéfinie de valeurs toutes également admissibles; et que le volume de l'emploi est indéterminé, sauf dans la mesure où la désutilité marginale du travail lui fixe une limite supérieure.

 

 

S'il en était ainsi, la concurrence entre les entrepreneurs amènerait toujours une extension de l'emploi, jusqu'à ce que l'offre globale cessât d'être élastique, c'est-à-dire jusqu'au point où un nouvel accroissement de la demande effective ne s'accompa­gnerait plus d'un accroissement de la production. Il est évident qu'une telle situation ne diffère en rien de la situation de plein emploi. Dans le Chapitre précédent nous avons donné du plein emploi une définition fondée sur le comportement de la main-d’œuvre. Le second critère, d'ailleurs équivalent, auquel nous aboutissons mainte­nant, c'est que le plein emploi est atteint lorsque l'emploi global cesse de réagir élasti­quement aux accroissements de la demande effective des produits qui en résultent. Ainsi la loi de J. B. Say qui veut que, pour tout volume de la production considérée dans son ensemble, le prix de la demande globale soit égal au prix de l'offre globale, équivaut à la proposition d'après laquelle il n'existe pas d'obstacle à l'instauration du plein emploi. Cependant si telle n'est pas la loi véritable qui lie la fonction de la demande globale et la fonction de l'offre globale, il reste à écrire un chapitre de la théorie économique dont l'importance est décisive et en l'absence duquel toute discussion au sujet du volume de l'emploi global est vaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Il sera peut-être utile à cet endroit de donner un bref résumé de la théorie de l'emploi qui sera élaborée au cours des chapitres suivants, même si ce résumé ne paraît pas encore pleinement intelligible. Les termes utilisés seront en temps voulu définis avec plus de soin. Dans ce résumé nous supposons que le salaire nominal et les autres coûts de. facteurs restent constants par unité de travail employé. Cette simplification, dont nous nous affranchirons plus tard, est introduite à seule fin de faciliter l'exposé. Que le salaire nominal et les autres coûts de, facteurs soient ou non sujets à variation, cela ne change rien à la nature du raisonnement.

 

Les grandes lignes de notre théorie peuvent être décrites comme suit. Lorsque l'emploi  croît, le revenu réel global augmente. Or l'état d'esprit de la communauté est tel que, lorsque le revenu réel global croit, la consommation globale augmente, mais non du même montant que le revenu. Par suite les employeurs réaliseraient une perte, si l'emploi supplémentaire était consacré en totalité à produire des biens de consom­mation. Pour qu'un certain volume d'emploi soit justifié il faut donc qu'il existe un montant d'investissement courant  suffisant pour, absorber l'excès de la production totale sur la fraction de la production que la communauté désire consommer lorsque l'emploi se trouve à ce niveau. Car, faute d'Un tel montant d'investissement, les recettes des entrepreneurs seraient inférieures au chiffre nécessaire pour les décider à offrir ce volume d'emploi. Il s'ensuit que, pour une valeur donnée de ce que nous appellerons la propension de la communauté à consommer , c'est le montant de l'in­ves­tissement courant qui détermine le niveau d'équilibre de l'emploi, i. e. le niveau où rien n'incite plus les entrepreneurs pris dans leur ensemble à développer ni à contrac­ter l'emploi. Le montant de l'investissement courant dépend lui-même de ce que nous appellerons l'incitation à investir  et nous verrons que l'incitation à investir dépend de la relation entre la courbe de l'efficacité marginale du capital  et la gamme des taux d'intérêt afférents aux prêts d'échéances et de garanties diverses.

 

Ainsi, la propension à consommer et le montant de l'investissement nouveau étant donnés, il n'y aura qu'un seul volume de l'emploi compatible avec l'équilibre ; tout autre volume conduirait à une inégalité entre le prix de l'offre globale et le prix de la demande globale de la production considérée dans son ensemble. Ce volume ne peut être plus grand que le plein emploi ; en d'autres termes le salaire réel ne peut être moindre que la désutilité  marginale du travail. Mais en général il n'y a pas de raison de penser qu'il doive être égal au plein emploi. C'est seulement dans un cas spécial que la demande effective se trouve associée au plein emploi; et pour que ce cas se réalise il faut qu'il y ait entre la propension à consommer  et l'incitation à investir  une relation particulière. Cette relation particulière, qui correspond aux hypothèses de la théorie classique, est, en un certain sens, une relation optimum. Mais elle ne peut exister que si, pour des raisons fortuites ou voulues, l'investissement courant assure un montant de demande exactement égal à l'excès du prix de l'offre globale de la production résultant du plein emploi sur le montant que la communauté désire dépen­ser pour la consommation lorsqu'elle est employée à plein.

 

Cette théorie peut être résumée dans les propositions suivantes :

 

1° Dans un état donné de la technique, des ressources  et des coûts, le revenu (tant nominal que réel) dépend du volume de l'emploi N.

 

2° La relation entre le revenu d'une communauté et la somme, désignée par DI, qu'on peut s'attendre à la voir dépenser pour la consommation, dépend d'une de ses caractéristiques psychologiques que nous appellerons sa propension à consommer. En d'autres termes, tant que la propension à consommer ne varie pas, la consom­mation dépend du montant du revenu global, c'est-à-dire du volume de l'emploi N.

 

3° La quantité de main-d’œuvre N que les entrepreneurs décident d'employer dépend de la somme (D) de deux quantités : D1 le montant qu'on s'attend à voir la communauté dépenser pour la consommation et D2 le montant qu'on s'attend à la voir consacrer à l'investissement nouveau. D est ce que nous avons appelé précédemment la demande effective.

 

4° Puisque D1, + D2 = D = , où  est la fonction (le l'offre globale, et puis­que, nous l'avons vu. au § 2, D1, est une fonction de N, représentée par x(N), qui dépend de la propension à consommer, il s'ensuit que (N) - z(N) = D2.

 

5° Par suite le volume d'équilibre de l'emploi dépend: a) de la fonction de l'offre globale , b) de la propension à consommer x, et c) du montant de l'investissement D2. C'est là l'essentiel de la Théorie Générale de l'Emploi.

 

6° A tout volume de l'emploi N correspond un certain rendement marginal du travail dans les industries produisant les biens de consommation ouvrière; et c'est ce rendement qui détermine le salaire réel. Ainsi le cinquièmement se trouve soumis à la condition que N ne peut dépasser le chiffre pour lequel le salaire réel tombe au niveau de la désutilité marginale du travail. Ceci signifie que les variations de D ne sont pas toutes compatibles avec notre hypothèse temporaire que les salaires nomi­naux sont constants. L'exposé complet de notre théorie exige donc que nous nous libérions de cette hypothèse.

 

7° Selon la théorie classique d'après laquelle pour toute valeur de N la demande globale D est égale à l'offre globale [lettre grecque] (N), le volume de l'emploi est en équilibre indifférent pour toute valeur de N inférieure à sa valeur maximum; on peut donc supposer que le jeu de la concurrence entre les entrepreneurs porte le volume de l'emploi à cette valeur maximum. C'est seulement à ce point qu'il peut y avoir selon la théorie classique un équilibre stable.

 

Lorsque l'emploi augmente, la dépense de consommation D1 augmente aussi, mais non du même montant que la demande effective D ; car, lorsque le revenu croît, la consommation croit aussi, mais dans une mesure moindre. La clé de notre problème pratique réside dans cette loi psychologique.

 

Il en découle que, plus le volume de l'emploi est grand, plus il y a de marge entre le prix de l'offre globale (Z) de la production qui lui correspond et la somme (D1) que les entrepreneurs peuvent espérer voir rentrer du fait de la dépense des consom­mateurs. Par suite, lorsque la propension à consommer ne change pas, l'emploi ne peut croître que si la dépense d'investissement D2 croit elle aussi, de manière à combler l'écart grandissant entre l'offre globale Z et la dépense de consommation D1. Si on exclut les hypothèses spéciales de la théorie, classique où, lorsque l'emploi augmente, il existe une certaine force qui oblige toujours D2 à croître suffisamment pour combler l'écart grandissant entre Z et D1, le système économique peut donc se trouver en équilibre stable pour un volume de N inférieur au plein emploi et plus, précisément pour le volume de N qui correspond à l'intersection de la courbe de la demande globale et de la courbe de l'offre globale.

 

Ce n'est donc pas la désutilité  marginale du travail, exprimée en salaires réels, qui détermine le volume de l'emploi, sauf que l'offre de main-d'œuvre disposée à travail­ler en échange d'un certain salaire réel fixe un maximum que l'emploi ne saurait dépasser. Ce sont la propension à consommer et le montant de l'investissement nou­veau qui déterminent conjointement le volume de l'emploi et c'est le volume de l'emploi qui détermine de façon unique le niveau des salaires réels - non l'inverse. Si la propension à consommer et le montant de l'investissement nouveau engendrent une demande effective insuffisante, le volume effectif de l'emploi sera inférieur à l'offre de travail qui existe en puissance au salaire réel en vigueur et le salaire réel d'équi­libre sera supérieur à la désutilité marginale du volume d'équilibre de l'emploi.

 

Cette analyse nous explique le paradoxe de la pauvreté au sein de l'abondance. Le seul fait qu'il existe une insuffisance de la demande effective  peut arrêter et arrête sou­vent l'augmentation de l'emploi avant qu'il ait atteint son maximum. L'insuffisance de là demande effective met un frein au progrès de la production alors que la pro­ductivité marginale du travail est encore supérieure à sa désutilité.

 

Plus la communauté est riche, plus la marge tend à s'élargir entre sa production potentielle et sa production réelle ; et plus par conséquent les défauts du système économique sont apparents et choquants. Car une communauté pauvre a tendance à consommer la part de beaucoup la plus importante de sa production et un très faible montant d'investissement suffit à y assurer le plein emploi. Une communauté riche, au contraire, est obligée de découvrir des occasions d'investissement beaucoup plus nombreuses, pour pouvoir concilier la propension à épargner de ses membres les plus riches avec l'emploi de ses membres les plus pauvres. Si dans une communauté qui est riche en puissance l'incitation à investir est faible, l'insuffisance de la demande effective  l'obligera à réduire sa production jusqu'à ce que, en dépit de sa richesse potentielle, elle soit devenue assez pauvre pour que l'excès de sa production sur sa consommation tombe au niveau qui correspond à sa faible incitation à investir .

 

Pis encore ; non seulement dans une communauté riche la propension marginale à consommer [22] est plus faible, mais, du fait que le capital déjà accumulé est plus con­sidérable, les occasions d'investissements supplémentaires sont moins attrayantes, sauf si le taux de l'intérêt fléchit à une cadence assez rapide. Ceci nous amène à la théorie du taux de l'intérêt et aux raisons pour lesquelles il ne baisse pas de lui-même au niveau adéquat, sujet qui occupera le Livre IV.

 

Ainsi dans nos connaissances actuelles l'analyse de la propension à consommer, la définition de l'efficacité marginale du capital et la théorie du taux de l'intérêt sont les trois lacunes principales qu'il importe de combler. Quand ce sera fait, il apparaîtra que la vraie place de la Théorie des Prix est en annexe de notre théorie générale. Nous constaterons d'ailleurs que, dans notre théorie du taux de l'intérêt, la monnaie joue un rôle essentiel; et nous nous efforcerons de démêler les caractéristiques parti­culières qui la distinguent des autres richesses.

 

 

 

III

 

 

Dans l'Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d'un siècle, l'idée qu'on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. A vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective ne peut être insuffisante avait été vivement combattue par Malthus, mais sans succès. Car, faute d'expliquer (si ce n'est par les faits d'observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n'est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu'il attaquait ; et Ricardo conquit l'Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l'Espagne. Non seulement sa théorie fut 'acceptée par la Cité, les hommes d'État et l'Université, mais toute controverse s'arrêta ; l'autre conception tomba dans l'oubli le plus complet et cessa même d'être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s'était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l'œuvre de Marshall, d'Edgeworth et du Professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n'a pu survivre qu'à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.

 

Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s'expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu'elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu'attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fùt austère et désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu'elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l'éclat. Qu'elle présentât beaucoup d'injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévita­bles dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l'autorité. Qu'elle fournit certaines justifications aux libres activités du capitaliste individuel, lui valait l'appui des forces sociales dominantes groupées derrière l'autorité.

 

Jusqu'à une date récente la doctrine elle-même n'a jamais été contestée par les éco­no­mistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d'observation. Le public au contraire n'a pas manqué de relever ce désaccord et c'est ce qui explique sa répugnance à accor­der aux économistes le tribut de respect qu'il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l'expérience, chaque fois qu'elles sont appliquées aux faits.

 

Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu'on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l'obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l'insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonction­nerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer toutes les difficultés résolues.



[1]       La dénomination d' « économistes classiques » a été inventée par Marx pour désigner Ricardo, dames Mill et leurs prédécesseurs, C'est-à-dire les auteurs de la théorie dont l'économie Ricar­dienne a été le point culminant. Au risque d'un solécisme, nous nous sommes accoutumé à ranger dans « l'école classique » les successeurs de Ricardo, c'est-à-dire les économistes qui ont adopté et amélioré sa théorie y compris Stuart Mill, Marshall, Edgeworth et le Professeur Pigou.

[2]       Le lecteur trouvera en appendice un lexique où nous rappelons la définition des termes qui pourraient ne pas lui être familiers. Ces mots sont marqués d'un astérisque dans le texte (N. du T.).

[3]       Cette manière de faire s'accorde avec la tradition Ricardienne. Car Ricardo se refusait expressé­ment à reconnaître un intérêt quelconque au montant du revenu national considéré indépendam­ment de sa distribution. Ce faisant, il déterminait correctement la nature de la théorie qui lui était propre. Mais ses successeurs, moins clairvoyants, se sont servi de la théorie classique dans les controverses relatives aux causes de la richesse. Voir à ce sujet la lettre adressée par Ricardo à Malthus le 9 octobre 1820 : « L'Économie Politique est selon vous une enquête sur la nature et les causes de la richesse. J'estime au contraire qu'elle doit être définie une enquête au sujet de la distribution du produit de l'industrie entre les classes qui concourent à sa formation. On ne peut rapporter à aucune loi la quantité des richesses produites, mais on peut en assigner une assez satisfaisante à leur distribution. De jour en jour je suis plus convaincu que la première étude est vaine et décevante et que la seconde constitue l'objet propre de la science ».

[4]       Le Prof. Pigou, par exemple, écrit dans ses Economics of Welfare (4e édition, p. 127) (c'est nous qui mettons les italiques) : « À moins que le contraire ne soit dit expressément, nous négligerons dans cette étude le fait qu'en général certaines ressources restent inemployées contre le gré de leurs propriétaires. Ce faisant nous simplifions l'exposé du raisonnement, sans en altérer la substance ». Ainsi, tandis que Ricardo se défend expressément de vouloir étudier le montant du revenu national dans son ensemble, le Professeur Pigou, dans un livre qui a spécifiquement pour objet le problème du revenu national, soutient que la même théorie s'applique aussi bien lorsqu'il y a du chômage involontaire que lorsqu'il y a plein emploi .

[5]       L'Appendice au Chapitre XIX contient une étude plus approfondie de la Théorie du Chômage du Professeur Pigou.

[6]       Cf. la citation précédente du Professeur Pigou, la note de bas de page précédente.

[7]       Ce point sera traité en détail dans l'Appendice au Chapitre XIX.

[8]       Cette proposition, qui est conforme à la doctrine traditionnelle, paraît infirmée par les études statistiques de M. Dunlop et de M. Tharsis. Il s'agit là d'un point important pour la Théorie « Classique » mais qui n'a qu'un intérêt secondaire pour la Théorie Générale, où l'emploi n'est pas déterminé par le salaire réel. Dans un article consacré à cette question (Economic Journal, mars 1939), M. Keynes conclut qu'il ne faut pas trop se hâter d'abandonner la doctrine traditionnelle en cette matière (N. du T.).

[9]       Un tel raisonnement contiendrait, à notre avis, une grande part de vérité, encore que le résultat complet soit moins simple, comme nous le verrons au Chapitre XIX.

[10]     Cf. Chap. XIX. Appendice.

[11]     Le raisonnement se présente comme suit : n personnes sont employées, la nième personne ajoute un boisseau par jour à la récolte et les salaires ont un pouvoir d'achat d'un boisseau par jour. Cependant la n + 1me personne n'ajouterait que 0,9 boisseau par jour à la récolte ; l'emploi ne peut donc monter à n + 1 personnes que si le prix du blé s'élève par rapport aux salaires jusqu'à ce que le pouvoir d'achat (lu salaire journalier baisse à 0,9 boisseau. Les salaires globaux seraient alors de 0, 9 (n + 1) boisseaux, alors qu'ils étaient précédemment de n boisseaux. Par suite l'emploi d'une personne supplémentaire entraîne un transfert de revenu des personnes antérieurement employées aux entrepreneurs.

[12]     Principes d'Économie Politique, Livre III, chap. XIV, § 2.

[13]     P. 34.

[14]     M. J. A. Hobson, après avoir cité dans sa Physiology of Industry (p. 102) le passage précédent de Mill, signale que Marshall à l'époque où il écrivait ses Economics of Industry commentait déjà ce passage dans les termes suivants (p. 1511). « Cependant, bien qu'on ait le pouvoir d'acheter, il est possible qu'on préfère ne pas l'utiliser ». « Mais », ajoute M. Hobson, « il ne parvient pas à saisir l'importance capitale de ce fait et semble en limiter les conséquences aux périodes de crise ». A notre avis, l’œuvre postérieure de Marshall n'enlève rien à la valeur de ce commentaire.

[15]     Cf. les Economics of Industry d'Alfred et Mary Marshall (p. 17) : « Il n'est pas bon pour l'industrie d'avoir des vêtements dont le drap s'use trop vite. Car, si l'on ne dépensait pas son argent à acheter des vêtements nouveaux, on l'emploierait à des dépenses fournissant de l'emploi d'une autre façon ». Le lecteur remarquera que nous citons encore du Marshall première manière. Lé Marshall des Principles est devenu assez sceptique pour se montrer très prudent et peu affirmatif. Mais les idées anciennes n'ont jamais été répudiées ni extirpées des hypothèses fondamentales de sa théorie.

[16]     Le professeur Robbins se distingue à cet égard ; il est presque le seul qui continue à soutenir une conception cohérente, ses recommandations pratiques appartenant au même système que sa théorie.

[17]     Une définition précise du coût d'usage sera donnée au Chapitre VI.

[18]     Qui ne doit pas être confondu (voir infra) avec le prix d'offre d'une unité de production au sens ordinaire du mot.

[19]     Le lecteur observera que nous éliminons le coût d'usage à la fois du « produit » et du prix de l'offre globale d'un certain volume de production ; ces deux termes doivent donc être entendus nets de coût d'usage alors que les sommes globales payées par les acheteurs sont, bien entendu, brutes de coût d'usage. Les raisons pour lesquelles il convient de procéder ainsi seront données au Chapitre VI. Le point essentiel est que le « produit » global et le prix de l'offre globale nets de coût d'usage peuvent être définis d'une façon exclusive et non ambiguë. Le coût d'usage, étant évidemment fonction à la fois du degré d'intégration de l'industrie et de l'importance des achats que les entre­preneurs se font les uns aux autres, il ne peut y avoir au contraire, de définition des sommes globales payées par les acheteurs, coût d'usage compris, qui soit indépendante de ces facteurs. La définition du prix d'offre, au sens ordinaire du mot, d'un producteur individuel soulève déjà une difficulté analogue; et, lorsqu'il s'agit du prix de l'offre globale de la production dans son ensem­ble, il se présente du fait des doubles emplois des difficultés sérieuses, qui ont souvent été éludées. Si le terme doit être entendu brut de coût d'usage, on ne peut vaincre ces difficultés qu'au prix d'hypothèses spéciales au sujet du degré d'intégration des entreprises dans les deux groupes d'in­dus­tries produisant respectivement les biens de consommation et les biens de capital., hypothèses qui sont en elles-mêmes obscures et compliquées et qui ne correspondent pas à la réalité. Si au contraire le prix de l'offre globale est défini comme ci-dessus net de coût d'usage, ces difficultés disparaissent. Le lecteur trouvera dans le Chapitre VI et dans son Appendice une analyse plus complète de cette question.

[20]     Un entrepreneur ayant à prendre une décision pratique relative à son échelle de production ne fait pas, au sujet du « produit » éventuel de la vente de chaque volume de production, une prévision unique exempte d'incertitude, mais plusieurs prévisions incertaines plus ou moins probables et précises. Lorsque nous parlons de sa prévision de « produit », nous entendons la prévision de « produit » qui, si elle, était faite avec certitude, lui inspirerait la même attitude que le groupe de possibilités vagues et différentes qui composent en fait l'état de sa prévision lorsqu'il prend la décision.

[21]     Au Chapitre XX, nous appellerons fonction de l'emploi une fonction étroitement liée à la fonction de l'offre globale.

[22]     Définie au Chapitre X.