Par Jean Jaurès (1859-1914)
Les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau dans Revue de Métaphysique et de Morale, XXe année, n° 3, mai-juin 1912, pp. 371-381.
Je ne pourrai pas, en une heure, entrer dans le détail cependant si intéressant des idées politiques et sociales de J.-J. Rousseau. Je serai même obligé, faute de temps, de laisser de côté une partie essentielle de son uvre, celle quE. Quinet considérait comme vitale, celle qui a trait aux rapports de la religion et de lÉtat, linstitution dune religion civile. Je dois me borner à indiquer les grands traits des conceptions politiques et sociales de Rousseau, à marquer surtout quel était son état desprit et dâme dans cet ordre de questions. Ce nest peut-être pas entièrement inutile à notre époque, car lhomme extraordinaire que L. Blanc et G. Sand admiraient, nest pas très pratiqué par la nouvelle génération politique et littéraire. Il nen reste guère dans les esprits quune vague idée, une notion confuse de républicanisme théorique, de brillants mais dangereux paradoxes, dincurable misanthropie.
Dabord, si lon veut bien comprendre le sens profond de luvre politique et sociale de J.-J. Rousseau, il faut se rappeler quil na commencé que fort tard à écrire, vers la cinquantaine, quil sétait nourri jusque-là sans aucune préoccupation décrivain, de musique, de fortes et graves lectures et surtout de toutes les images familières ou grandioses de la nature, quil aimait les champs, les bois, le ciel changeant. Il avait, sous les arbres, étudié et rêvé, classé des herbes et songé à Dieu. Puis un beau jour, ou plutôt une belle nuit, il sendort au bord dun lac et il se réveille avec la lumière. Rien ne pouvait remplacer dans son cur sensible la contemplation muette de la nature. Lorsquil avait pu échapper aux importuns, quil avait tourné un certain angle de mur et quil se voyait brusquement en face de la campagne solitaire, il avait des pétillements de joie. Devant un certain site où il se trouvait seul, il simaginait être devant un coin de la nature où personne navait jamais pénétré, il simaginait quil lavait découvert, et que linnocence intacte des choses souriait à linnocence retrouvée de la pensée.
Cheminant à pied en France, en Suisse, en Italie, il composait dans son imagination des tableaux, il écrivait dans sa tête des paysages quil oubliait devant un horizon nouveau. Qui saura jamais le nombre de chefs-duvre perdus de cet écrivain avide de vie et dédaigneux de gloire ?
Eh bien ! Rousseau retenait, probablement à son insu, ces impressions diverses ; et un demi-siècle après, telle circonstance, tel son, telle couleur, tel parfum, tel paysage se traduisaient harmonieusement sous sa plume...
Un pareil homme, vivant avec la nature, y cherchant lactivité de lesprit, le pain du cur, loubli des misères sociales, ne peut être le réformateur outré et fiévreux quon simagine. À vouloir réformer le monde, refaire les gouvernements, bouleverser la société, il aurait fallu y penser sans cesse, et il les fuyait. Ah ! certes, il y avait pourtant dans une pareille existence, continuée cinquante ans en plein XVIIIe siècle, un germe, un commencement de réforme politique et sociale. Il était impossible à Rousseau vivant en communion de cur avec la nature et Dieu, la liberté et la joie, de ne pas protester contre lexistence misérable, factice et servile que les gouvernements faisaient aux hommes, privés de tout par la folie des uns et la frivolité des autres, et succombant sous lexcès dun travail malsain. Il était impossible à Jean-Jacques, lorsquil observait les gouvernements et les sociétés avec son esprit de vie libre, de ne pas constater quils ne reposaient plus sur leurs bases. Les joies, même les plus naïves, soulevaient dans son esprit de terribles questions politiques et sociales. Mais il semblait en redouter, en contenir lexplosion. Il sentait que le combat quil fallait livrer, allait bouleverser toute sa vie, et il hésitait, ou tout au moins il attendait. Et si je veux me figurer à cette époque cette pensée faite pour révolutionner le monde, qui le révolutionnera en effet, qui en a sans doute linquiet pressentiment, qui tâche de sarrêter, de se fixer dans sa sérénité première, je la comparerai à ces beaux lacs de la Suisse que Rousseau a tant aimés : on dirait quignorant, lissue et la pente par où ils se précipitent en fleuves, ils senferment en eux-mêmes et que leur joie est de réfléchir les rivages verts et les nuées roses...
Cest ainsi que Jean-Jacques a été réformateur, révolutionnaire malgré lui, et que sa pensée a eu toute sa puissance. En effet, il napportait pas au monde les combinaisons arbitraires dun cerveau inquiet, mais des conclusions naturelles, pleines de vie intérieure, très riches, interprétées par un esprit puissant. Lorsque les esprits entraient dans ses doctrines, quils étaient entraînés par lui, au moment où ils pouvaient hésiter, résister, ils sentaient tout à coup que ses doctrines avaient pour arrière-fond la nature immense, joyeuse et libre. Le point de départ des idées sociales de Rousseau était lamour du monde naturel ; il arrivait à une source délicieuse, cachée sous bois. En communiquant aux hommes ses joies, il communiquait sa doctrine. Il semblait quon ne pût revenir à la nature que par ses études. Danton disait dans sa prison, après les agitations furieuses de sa -vie révolutionnaire : « Que je voudrais voir des arbres ! ». Il y a là une contradiction bizarre que les épris des uvres de Jean-Jacques navaient pas à redouter. Partout dans la doctrine du maître, circule la sève, pénètrent les senteurs des grands bois. Et les hommes qui retrouvaient à la fois la nature et la liberté, séprenaient pour lâme que leur donnait cette révélation, de cette sorte dadoration qui fut, dans la société vieillie, une grande force de transformation.
Rousseau a encore donné beaucoup dautorité à ses idées, et notamment au commencement didée socialiste qui était en lui, par son désintéressement, son détachement personnel. Certes, il a eu de grands défauts, il a eu peut-être des vices ; mais dans sa longue vie de travaux, de pauvreté et de rêveries, sil a connu lorgueil, il na jamais connu lenvie. Or, sil y avait eu seulement un peu denvie dans le premier germe du socialisme français, ce socialisme eût été diminué et discrédité. Cest Rousseau qui a dit, par une belle application dune loi physique au monde moral : « leau nagit jamais quau niveau de sa source » ; et si ses idées avaient eu leur source dans les bas-fonds de lenvie, elles se fussent depuis longtemps englouties dans la fange de leur origine.
Mais Rousseau, suivant le mot dun homme desprit, nétait pas « un de ces philanthropes à pied pour qui la circulation des voitures était une injure personnelle ». Il plaignait beaucoup de riches, nen jalousait aucun. Lui-même, dans un de ses Dialogues qui sont, avec ses Rêveries, comme son testament moral, dit quil a vécu dans un monde idéal où la lumière est plus belle, les sons plus éclatants et plus doux, les couleurs plus vives, les parfums plus exquis. Ce monde est le monde réel, savouré par des sens dartiste. Pourquoi Rousseau vient-il apparaître, lui aussi, comme un privilégié du bonheur ? Cest pour écarter tout soupçon damertume, toute accusation denvie et de méchanceté. « Jai été heureux à ma façon, peut-il sécrier ; ce nest donc pas pour moi que je réclamais ». Messieurs, il serait sacrilège de notre part de repousser lappel de la justice, même lorsquil sy mêlerait parfois lâpre appel de là souffrance ; mais jaime quil ne se soit pas glissé dans luvre de Rousseau une seule goutte de fiel, un seul ferment de haine, et je voulais dabord rétablir au profit de celui qui a lutté pour la justice ce premier titre dhonneur.
Mais ce désintéressement même contribuait à empêcher Rousseau de devenir je ne dis pas un homme daction, mais un penseur daction. Il regardait lhumanité, avec sa passion, mais avec sa raison, et il ne croyait guère à la possibilité dobtenir les transformations profondes exigées par le droit. Chose étrange ! Cet homme, qui a agi si puissamment sur la Révolution, ne croyait pas au succès possible de cette Révolution. Dans la dédicace aux magistrats suisses, dans son discours sur linégalité, il écrit : « Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de sen passer. Sils tentent de secouer le joug, ils séloignent dautant plus de la liberté que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séductions qui ne font quaggraver leurs chaînes. ». Bonaparte, Messieurs, est au bout de ces lignes. À un autre point de vue, il reprend la même idée dans le contrat social : « La plupart des peuples ainsi que des hommes ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, cest une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ». Mais dans le même chapitre du Contrat social il ajoute ces paroles, qui sont une prévision nette, quoique farouche, de la Révolution : « Ce nest pas que, comme quelques maladies bouleversent la tête des hommes et leur ôte le souvenir du passé, il ne se trouve quelquefois dans la durée des États dès époques violentes où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus, où lhorreur du passé tient lieu doubli, et ou lÉtat, embrasé par les guerres civiles, renaît pour ainsi dire de sa cendre et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. »
Dans ces grandes commotions nationales, même si elles sont des commotions de liberté et de justice, Rousseau redoutait les dérèglements des passions mauvaises. Il déplorait dans les temps calmes les usurpations des riches, dans les temps troublés les brigandages des pauvres. Je ne suis pas sûr que pour cet homme concentré, fermé à certaines légèretés denthousiasme, la Révolution française neût pas été une nouvelle cause de désespoir. Il a, en termes catégoriques, condamné davance le régicide : « le sang dun homme a plus de prix que la liberté du genre humain ». Vous voyez que Robespierre a bien fait, pour accomplir en paix son voyage à Ermenonville, dattendre quil ny eût plus quun tombeau...
Et cependant, un siècle après ces paroles de renonciation et de doute, non seulement notre pays a traversé sans sombrer les terribles secousses de la Révolution française ; non seulement il paraît être entré définitivement et cest ma foi profonde dans la liberté ordonnée ; non seulement cette liberté républicaine, que Rousseau ne croyait possible que pour de petits États, est devenue le patrimoine du grand pays de France, mais la France libre, avant dêtre entièrement sortie de cette terrible crise, se retourne vers son passé, et par ses historiens, ses poètes, ses orateurs politiques, Quinet, Michelet, Hugo, Gambetta , au lieu de rejeter sa longue histoire davant la liberté, cherche à renouer par une brillante chaîne ses glorieuses annales et cette liberté quelle a conquise, et fait entrer le passé mieux connu que jamais dans sa conscience agrandie.
Si bien que si Rousseau sest trompé, cest pour navoir pas eu assez de confiance. On traite volontiers cet homme de chimérique : toutes ses erreurs sont de navoir pas cru assez à sa chimère. Dans ce manque de foi est la clef de ces apparents paradoxes sur les progrès funestes de la civilisation. Sil avait cru possible de rectifier la société actuelle dans le sens de légalité et du bonheur, il aurait beaucoup moins célébré la condition primitive de lhomme. Mais il ne voulait pas que lhumanité eût tout à fait manqué sa vie et voyant le présent mauvais, ne croyant pas lavenir meilleur, il attribuait linnocence et la joie à certaines périodes lointaines du développement humain. Jamais il na célébré, sous le nom détat de nature, la grossièreté première des hommes voisins de lanimalité, et lorsquil veut condamner la guerre il la donne comme un prolongement faux de létat de nature. Il montre que les hommes, en aliénant leur liberté naturelle, ont retrouvé plus quils nont donné ; quils ont échangé une manière dêtre, précaire contre la sécurité, lindépendance contre la liberté, la force contre le droit. Même dans le Discours sur linégalité des conditions, Rousseau ne propose pas comme idéal la période la plus primitive du développement humain. Létat le meilleur dans le passé, ce nest pas, suivant ses explications, le pur état de nature, cest la société naissante. Cest lorsque les hommes ont déjà inventé le langage, fondé la famille, assuré la stabilité du foyer, lorsque lagriculture, les travaux de la terre ont nécessité la constitution de la propriété individuelle, que les hommes, engagés dans les lieux de la société, déjà robustes mais encore souples, jouissent le plus pleinement des biens naturels et sociaux.
La fameuse phrase de Rousseau sur la propriété na pas été très bien comprise. Oui, Rousseau a écrit : « Le premier qui ayant enclos un terrain savisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et dhorreurs neût point épargnés au genre humain celui qui arrachant le pieux ou comblant les fossés eut crié à ses semblables : Gardez-vous découter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre nest à personne! » Eh bien ! Messieurs, malgré tout cela ; Jean-Jacques ne conteste pas la nécessité de la propriété individuelle à un moment des révolutions humaines. Il nen conteste pas non plus la légitimité. Aussitôt à la suite de ce passage, il déclare que la constitution de la propriété individuelle était inévitable et quelle est légitime lorsquelle est fondée, sur le travail. Ce quil à voulu dire, cest que dabord dans linstitution, dans lorigine de cette propriété individuelle, il y a un mélange de droit et dusurpation, de force, de hasard et de travail, et ensuite que les hommes nétaient pas capables dentourer cette propriété de telles garanties quelle ne dégénérât pas en instrument de tyrannie et de spoliation. Cest une force bonne et salutaire en soi, mais qui, insuffisamment maîtrisée, se déchaînera et aboutira aux plus monstrueuses inégalités.
Cest là le sens, la clef de toutes les théories de Rousseau sur le développement de la société. Elles peuvent se résumer ainsi : la faiblesse humaine est disproportionnée au progrès humain.
Oui, des hommes ont raison délever leur âme à Dieu et dinstituer un culte, mais ils ne restent pas maîtres de ces mouvements : les castes privilégiées, les superstitions dégradantes, le fanatisme horrible viennent leur dérober les douceurs premières de la religion. Oui, les hommes ont raison dinstituer les lois, lordre, la paix ; mais les lois, gardiennes du droit, deviennent les gardiennes de lillégalité, et la paix sociale nest plus que la dérision de la paix, alors que ce que les hommes avaient voulu, cest la paix dans la justice. Oui, les hommes font bien de sélever de linstinct à la raison, mais des hardiesses téméraires et des sophismes dangereux font descendre cette raison au-dessous de linstinct. Lhistoire du progrès humain est ainsi une série de déceptions. Lhomme est un artiste étrange, sublime et inconstant : il crée, il sculpte des statues vivantes, il les anime de son souffle libre, mais ce souffle se refroidit, les puissances de la matière prévalent, le sourire se change en grimace, les lèvres raillent, luvre blesse lartiste, la chose créée enchaîne le créateur, et Jean-Jacques crie à lâme humaine : « Garde-toi de créer ! »
Mais, Messieurs, le vigoureux esprit de Rousseau lui retraçait pourtant avec tant de relief lidéal de la liberté politique et de légalité sociale que, peu à peu, à son insu même, cet idéal lui apparaissait bientôt comme réel. Aussi dans le Contrat social il se laisse aller beaucoup plus à lespérance que dans le Discours sur linégalité. Il y fait uvre involontairement mais manifestement utile. Lorsquil montrait que le pacte social de la liberté était sans cesse violé par les gouvernements, lorsquil montrait que les hommes peuvent reprendre cette liberté de nature, il sapait la base sur laquelle reposait le pouvoir arbitraire, il ouvrait les portes du Droit.
Rousseau était républicain. Il létait de patrie, étant né à Genève, il létait dâme, car nul na mieux compris que lui les joies de la liberté, de lauguste liberté , comme il disait ; il létait de raison, car selon lui, ou plutôt selon le droit, les hommes ne peuvent aliéner dans lordre social leur liberté naturelle quà la condition de la retrouver confirmée, élevée par ce même ordre social. Il se peut que les clauses de ce contrat naient jamais été exposées, mais partout elles ont été facilement adoptées et reconnues. Tout homme entrant dans lordre social doit y trouver légalité, en échange de la liberté dont il fait abandon. Il doit y retrouver une part de souveraineté égale à la part de souveraineté dun autre ; chaque homme est une partie égale du souverain, et lassemblée des volontés libres constitue effectivement ce souverain.
Rousseau a ainsi proclamé à lavance, sans le nommer, le suffrage universel ; et si les assemblées nationales de la Révolution avaient été plus imprégnées des doctrines de Jean-Jacques, elles nauraient pas commis la faute mortelle, de diviser la France nouvelle en citoyens actifs et citoyens passifs.
Rousseau a dailleurs le sentiment que le peuple doit avoir une certaine culture desprit. Il félicite les magistrats suisses davoir su former un peuple qui, par ses lumières et sa raison, est au-dessus des autres, et, citant à ce propos lexemple de son père, il dit : « Quil me soit permis de citer un exemple dont il devrait rester de meilleures traces et qui sera toujours présent à mon cur. Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui jai reçu le jour et qui souvent entretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le vois encore vivant du travail de ses mains et nourrissant son âme des vérités les plus les sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier. » Et plus loin : « Tels sont ces hommes instruits et sensés dont, sous le nom douvriers et de peuple, on a chez les autres nations des idées si basses et si fausses. » Pour permettre à tous les citoyens de mêler ces deux vies politique et individuelle, Rousseau aurait réclamé pour eux non seulement les lumières, mais aussi les loisirs que le travail manuel ne laisse pas à beaucoup.
Un homme na pas le droit daliéner sa propre liberté et à plus forte raison celle de ses descendants. Lexercice de la souveraineté est indivisible. On ne peut pas opposer à la légitimité du souverain celle dun autre pouvoir. Il ny a pas de compromission possible entre le pouvoir légitime et un autre, pas de collaboration entre larbitraire et le droit.
En établissant ces principes, Rousseau condamnait les tentatives hybrides de monarchie constitutionnelle et affirmait la légalité de la démocratie républicaine. Ce nest pas à dire quil veuille aboutir à la confusion des pouvoirs, à lanarchie. Précisément parce que la souveraineté est indivisible, une fraction du peuple, isolée du reste, ne peut rien. Le règne des factions est une usurpation comme une tyrannie de caste. Puis, Rousseau distingue profondément, quoiquon ait prétendu le contraire, trois pouvoirs : judiciaire, législatif, exécutif. Il nadmet pas que le droit qua le souverain de faire les lois lui confère celui de juger : « Sitôt quil sagit dun fait ou dun droit particulier sur un point qui na pas été réglé par une convention générale et antérieure, cest un procès où les particuliers intéressés sont une des parties et le public lautre... Il serait ridicule de vouloir alors sen rapporter à une expresse décision de la volonté générale qui ne peut être que la conclusion de lune des parties et qui par conséquent nest pour lautre quune volonté étrangère, particulière, portée en cette occasion à linjustice et à lerreur. » Il faut donc que le pouvoir judiciaire soit un pouvoir distinct.
Quant au pouvoir exécutif, qui est si contesté aujourdhui dans la démocratie française, le théoricien absolu de la démocratie a reconnu non seulement que ce pouvoir devait exister, mais encore quil était nécessaire quil eût une force propre lorsquil a dit : « Il faut à la force publique un agent propre qui la réunisse et la mette en uvre selon la direction de la volonté générale, qui serve à la communication de lÉtat et du souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans lhomme lunion de lâme et du corps. » Et plus loin : « Le gouvernement est une personne morale douée de certaines facultés. » Et encore « Il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force, une volonté propre qui tende à sa conservation. »
Dans les petits États, où lécart entre la volonté du souverain et celle des particuliers ne saurait être très grand, le pouvoir exécutif peut être faible sans danger. Mais dans un grand État, il faut au pouvoir exécutif une très grande force ; et comme, suivant la pensée de Rousseau, le gouvernement se relâche à mesure que le nombre des magistrats saccroît, il faut quune grande démocratie constitue une certaine unité de magistrature. Les Constituantes des États-Unis, quand elles ont assuré au Président de la République une initiative considérable, se sont visiblement inspirées des vues de Jean-Jacques, et je crois quaujourdhui il conseillerait formellement à la démocratie française de donner toute force à son pouvoir exécutif.
Cest ici que se place la théorie de Rousseau sur le gouvernement parlementaire. Jean-Jacques est beaucoup trop sévère pour ce régime qui est lessai au moins de la liberté. Il faut donc se rendre compte de la force avec laquelle il le montre comme lorganisation raisonnée de lasservissement populaire. Il fallait être démocrate comme il létait pour dénoncer hautement le parlementarisme anglais du XVIIIe siècle, ce jeu doligarchies rivales qui donne au peuple seulement la comédie de la souveraineté. Jajoute que lécole des constitutionnels anglais a été une grande déviation pour notre pays.
Rousseau se rendait compte que la pratique de la souveraineté populaire, comme il lentendait, avec là ratification constante des lois, était difficile. Il admettait quelle nétait pleinement praticable que dans un État très petit, et où les citoyens pouvaient disposer dune grande somme de loisirs. Telles étaient les Républiques antiques : « Tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place ; il habitait un climat doux ; il nétait pas avide ; des esclaves faisaient ses travaux. Sa grande affaire était sa liberté. »
Messieurs, je ne crois pas, pour ma part, que le problème dans ce quil a dessentiel, cest-à-dire la participation effective du véritable souverain à lexercice de la souveraineté, soit insoluble. Ce nest pas le lieu de discuter sur les moyens de le réaliser. Je voulais seulement vous montrer que Rousseau avait prévu les deux périls qui menacent actuellement notre démocratie : la nation française gouverne trop et ne légifère pas assez. Ce peuple intervient constamment par ses représentants dans la pratique du pouvoir exécutif ; il pèse sur les administrations publiques, faussant leur droiture ; et il est incapable de suivre, de diriger lélaboration des lois. Dans ces conditions, lexercice intermittent du pouvoir pourrait livrer la démocratie française à toutes les oligarchies, surtout à loligarchie dargent.
Messieurs, je métais proposé, et je vois que cette tâche dépasse mon temps, dentrer aussi dans le détail des idées sociales de Jean-Jacques. Je vois, à mon grand regret, quil my faut renoncer pour ce soir, je me bornerai à vous dire que si Jean-Jacques a formulé un système précis dorganisation politique qui contient, rigoureusement exprimés, tous les traits dune constitution immédiatement applicable, il na pas indiqué par quel mécanisme, par quelles mesures pratiques, il comptait faire pénétrer dans les rapports des citoyens plus déquité, plus de justice. Le problème quil sest posé nétait pas avant tout un problème de propriété, mais bien de souveraineté. Nous pouvons dire quaujourdhui la question de souveraineté est résolue selon le droit ; cest celle de propriété qui reste à résoudre.
Mais si lon ne trouve pas dans Jean-Jacques de solution précise, on peut y chercher une inspiration supérieure de justice. Lorsquon dit à ceux qui se contentent de prêcher la justice quils devraient indiquer les moyens de la faire entrer dans lordre social, on raisonne juste. Mais le premier moyen de réaliser cette réforme, cest de tomber daccord sur la nécessité de la faire, et les hommes qui établissent cette convention commencent par là même à la réaliser.
Ah ! je ne me dissimule pas les difficultés qui attendent laccomplissement de cette deuxième partie de luvre sociale. Je sais quaux hommes de bon vouloir il faudra lutter contre lignorance dormante et routinière des foules assujetties, contre le discrédit que les démagogues et les charlatans de la démocratie jettent sur les meilleures causes, contre les basses habiletés des bas politiciens. Il faudra lutter contre les pharisiens de la démocratie, qui acceptent tout du droit, à lexception des sacrifices quil commande, qui prétendent ouvrir leur âme à certaines espérances, pourvu quelles restent toujours de vagues chansons sous le ciel étoilé, qui veulent bien saluer la Justice lorsquelle passe dans les nuées, mais qui loppriment dès quelle descend sur la terre. Mais nous qui allons chercher dans Jean-Jacques linspiration de la justice, nous savons par une expérience quil navait pas, et qui sappelle la Révolution française, quil ne faut jamais désespérer, et quun jour ou lautre, dans notre pays de France, la grandeur des événements répond à la grandeur de la pensée.